CRITIQUE DU RAPPORT RERTILLON
J'avais demandé à un homme fort comm "goiir ses trazaux grapJiologiques, dont plusieurs furent publiés autrefois dans la Revue Philosophique, M. G' Hodès, soih opinio?i Sîir le rapport, qui deviendra légendaire^ de M. Bertillon. Voici la lettre que m'a adressée M. Hoctès et qu/axec son asse7itiment j'ai cru devoir joindre aicx rapports d'expertises qui précèdent.
Monsieur,
Je vous ai promis de vous dire ce que je pensais du rapport fait par M. Bertillon dans l'affaire Dreyfus, tel du moins que ce rapport est résumé dans votre brochure, et je viens tenir ma promesse.
Je vous dirai tout d'abord que, quelles que soient les conclusions de M. Bertillon, et quelques divergences qu'elles présentent avec les miennes, je ne saurais cependant les considérer comme de nulle valeur ^ M. Bertillon m'ayant toujours fait l'effet, jusqu'ici, d'après sa réputation, d'un savant sérieux, malgré ses petits travers, doué d'une certaine compétence en matière d'expertises d'écritures, et qui joint à sa compétence une ingéniosité souvent très rare.
Mais, dans cette affaire Dreyfus, il me paraît avoir été victime tout d'abord de la prévention inconsciente dont l'absence constitue peut-être le plus grand desideratum des expertises en écritures et qui s'impose forcément plus ou moins à tous les experts.
Je veux parler de la tendance qu'a un expert à charger ou à disculper un inculpé, suivant que l'expertise lui est confiée par la défense ou par l'accusation -, il y a bien quelques moyens de contrebalancer cette tendance, mais ce n'est pas ici le lieu de les exposer, je les passerai donc sous silence. C'est sous Tinfluence de cette prévention inconsciente que M. Bertillon a été probablement amené à dire, après un examen de trois ou quatre vacations, assurément insuffisant pour se faire non pas une conviction, mais même une simple opinion : « Si l'on écarte l'hypothèse d'un document forgé avec le plus grand soin, il appert manifestement que c'est la même personne qui a écrit la lettre et les pièces communiquées. »
Ce qui peut paraître manifeste, c'est que, après examen des pièces dont il s'agit, et vérification continue, pendant plusieurs jours et même plusieurs semaines, l'hypothèse d'un écrivain unique
perd beaucoup de sa valeur a priori^ tandis que Thypothèse d'un faussaire se dessine de plus en plus.
Cette hypothèse d'un faussaire, M. Bertillon Ta entrevue puisqu'il la mentionne, et cette mention est un témoignage de la valeur de l'expert, puisqu'elle s'est imposée à lui, même après une vérification et une comparaison tout a fait élémentaires.
Il Ta entrevue-, elle est, somme toute, plausible et rationnelle si Ton tient compte, d'une part, des nombreuses différenciations existant entre les deux écritures, et, d'autre part, de tous les motifs de suspicion qui ressortent du contexte du document incriminé, et qui ont fort probablement suggéré à M. Bertillon l'idée de décalque, et cependant il écarte cette hypothèse sans donner aucune raison de ce rejet, et avec une désinvolture que justifie seule la rapidité de son travail.
Ce mot décalque demanderait d'ailleurs à être expliqué et commenté par diverses observations pour l'exposé desquelles M. Bertillon n'a fourni aucun renseignement :
I. — Si ce mot n'a pas été employé au sens propre il ne signifie rien, et s'il est employé comme terme technique il y a cent procédés de décalquer une écriture, parmi lesquels il serait utile de connaître celui adopté par l'écrivain pour la fabrication de son autographe.
II. — Il est inadmissible, d'autre part, que le bordereau ait été un simple fac-similé, ce qui aurait au surplus été très facile à reconnaître, et non pas une écriture originale; il s'ensuit que le décalque^ par quelque procédé qu'il ait été effectué, était une simple opération préliminaire à la confection du document par la main humaine^ et que cette écriture naturelle, non pas seulement reproductive, aurait été copiée et imitée en prenant pour modèle un fac-similé de la propre écriture de l'écrivain préalablement falsifiée.
III. — On arrive ainsi, de déductions en déductions, a un singulier galimatias, et il est permis de se demander à quoi bon toutes ces complications et manipulations d'une écriture^ mais ce n'est pas tout; l'écrivain aurait introduit dans son écriture certaines modifications, et il est permis de se demander à nouveau a quel moment de ces opérations successives et multiples cette falsification aurait été effectuée.
L'expression employée par M. Bertillon semble suggérer l'idée que le décalque et la falsification auraient été simultanés, mais il est inutile de montrer que la contemporanéité des deux opérations est impossible, et alors mieux vaudrait admettre, ce serait du moins
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plus simple, que l'écriture a été falsifiée par son propre écrivain, sans avoir recours à aucun procédé de décalque, mais dans ce cas cette falsification, a main courante ou posée, apparaît également comme impossible, et pour des raisons déduites ailleurs qui paraissent irréfutables.
IV. — Les diverses manipulations sus-mentionnées de récriture auraient, dit-on, ménagé une réponse dilatoire au cas d'accusation -, c'est bien vague, et la formule qui en est donnée est bien moins satisfaisante encore. On ne se représente pas du tout, surtout lorsqu'il est d'une certaine valeur intellectuelle, un accusé venant dire devant une juridiction quelconque : « Je ne suis pas assez naïf pour avoir écrit l'acte incriminé avec ma propre écriture- » ce ne serait pas seulement un aveu, mais ce serait là aussi la réponse d'un véritable idiot de vaudeville.
V. — Et, malgré tout, M. Bertillon n'est peut-être pas dans l'erreur, il est possible qu'il ait retrouvé dans le document des traces d'une opération d'autographie ou de décalques quelconques; mais ces opérations, au moins inutiles quand on les attribue à l'écrivain visé par M. Bertillon, apparaissent, au contraire, comme ayant été nécessaires si on voit dans le bordereau l'œuvre d'un faussaire qui aurait employé quelqu'un des procédés analogues à celui visé par M. Bertillon, pour coUiger et s'assimiler le plus possible les éléments graphiques de l'écriture qu'il se proposait d'imiter.
Et dans ce cas, l'emploi de quelque procédé de décalque se trouve expliquer rationnellement les analogies qui existent effectivement entre le document incriminé et les autographes auxquels on l'a comparé.
Il résulte enfin des observations ci-dessus, qu'aussi longtemps que M. Bertillon n'aura pas produit soit sa propre écriture, soit celle d'un autre écrivain, ayant passé par les différentes manipulations qu'il indique sans trop préciser, qu'il est impossible d'admettre la réalité de la falsification qu'il a admise, dans les conditions qu'elle comporterait, et qu'il est permis, semble-t-il, de dire qu'il a laissé simplement vagabonder son imagination.
M. Bertillon, d'autre part, paraît voir bien facilement, trop facilement ce qu'il désire, du moins dans le cas dont s'agit.
Ainsi, dit-il notamment, le capitaine Dreyfus met des déliés au commencement et pas à la fin des mots-, dans la pièce incriminée, les déliés n'existent pas au commencement des mots, mais sont ajoutés à la fin.
Il semblerait d'après cette phrase que c'est là une caractéristique
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fondamentale du document incriminé, et on s'attend à ce que toutes les finales de ce document, ou presque toutes, soient assorties de déliés ; or, dans toutes les lig'nes du document, il existe exactement sept finales qui se trouvent dans ces conditions, et encore quelquesunes d'entre elles sont-elles discutables.
On les rencontre aux mots : 1"* Frein, de la quatrième ligne* 2° note, de la sixième ligne* S"* campagne, de la treizième ligne- 4° nombre et Ji'xe, de la dix-septième ligne; 5° remettre^ de la vingtième ligne; 6^ et 7° et Je] delà vingt-unième ligne; toutes les autres finales du document sont ou brusquement arrêtées ou durement spatulées, ce qui est tout le contraire des déliés.
Par contre, il n'est pas de pages de trente lignes, parmi celles qui peuvent servir de pièces de comparaison, qui ne contiennent autant, sinon plus, de déliés analogues à ceux signalés; en sorte que s'il y avait réellement eu falsification dans le sens où l'entend M. Bertillon, cette falsification paraît bien n'avoir aucunement porté spécialement sur les finales et leurs déliés.
D'après M. Bertillon, l'écrivain a voulu ce changement dans les déliés; si cela était vrai^ comme rien ne ressemble tant au voulu que le non voulu lorsqu'il s agit d'un mouvement graphique ou des expressions physiognomoniques des parties mobiles du visage, il serait permis de dire qu'il est impossible de savoir si les traits formés par l'écrivain quel qu'il soit, sont voulus ou non voulus, jusqu'à ce que M. Bertillon ait révélé son critère, ce qui serait rendre un fier service à l'humanité en donnant le droit de démasquer toutes les hypocrisies.
Observations analogues pourraient s'appliquer aux constatations
établies par M. Bertillon à propos de la lettre jé- dont deux
exemples se rencontrent dans le document incriminé, lignes deux et trois, et un troisième à la vingt-huitième ligne.
Cette constatation est fort juste, et habituellement en effet, dans les pièces prises pour terme de comparaison, dans la lettre double dont s'agit la grande lettre précède la petite, à l'inverse de ce qui se produit dans le document incriminé où la petite lettre figure avant la grande, dans le monogramme.
Et on pourrait même ajouter que cet idiotisme scriptural, aussi fréquent dans le seul document incriminé que dans trois ou quatre pièces de comparaison, constitue un élément de différenciation aussi matériel qu'on peut le désirer et d'où il semble bien résulter immédiatement, lorsqu'on ne cherche pas midi à quatorze heures, que récrivain du document incriminé n'est pas celui des autres pièces.
Et cette conséquence logique se trouve confirmée et appuyée par
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2° La sous-tendante du mot adresse de la vingt-huitième ligne comporte un arc de cercle de neuf degrés;
3° Et la signature A, Dreyfus sous-tend un arc de cercle de dix-sept degrés.
Dès lors, il paraît bien difficile d'admettre que les éléments graphiques en question puissent coïncider et s'appliquer exactement les uns sur les autres autrement qu'en imagination.
Et les différences sont telles, qu'il est impossible de croire que M. Bertillon, dont la compétence en matière de mensurations paraît généralement reconnue, ait passé par là-, il faut qu'il s'en soit rapporté à l'opinion d'un employé subalterne autant que novice.
Deux éléments graphiques, qui coïncideraient exactement en les appliquant l'un sur l'autre, ne démontreraient qu'une chose, au surplus, c'est qu'ils ont été calqués l'un sur l'autre; et, dans l'espèce, ce serait peut-être une preuve irréfutable que la pièce incriminée est l'œuvre d'un faussaire, un écrivain quelconque étant incapable de tracer en deux circonstances différentes deux signatures ou deux mots exactement et mathématiquement semblables.
G. HOCTÈS.
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