RAPPORT D'EXPERTISE
Par m. D. N. Carvalho.
David N. Carvalho, ayant prêté serment en due forme, dépose qu'il est citoyen des Etats-Unis, qu'il réside dans l'Etat de New- York et qu'il a son bureau et son laboratoire dans la Cité de New- York, 265, Broadway. Que, depuis ving-t-deux ans, il a consacré la plus g'rande partie de son temps à l'étude et a la comparaison des écritures, dans le but de témoigner devant les cours de justice. Que pendant ce laps de temps 11 a eu l'occasion, après examen, d'exprimer une opinion dans plusieurs milliers de cas où il y avait divergences d'opinion sur des écritures. Qu'il a déposé en audience publique dans quinze Etats, aussi bien devant les tribunaux criminels que devant les tribunaux civils des Etats-Unis et qu'il a déposé près de sept cents fois devant les juridictions criminelles ou civiles des différents Etats. Que son témoignage dans chacun de ces cas a toujours été déclaré recevable et qu'il lui a été permis de témoigner. Que depuis dix-sept ans il est expert officiel du grand jury, dans les cas où il y a contestation en matière d'écriture, dans la Cité et le Comté de New- York, et qu'il remplit ces fonctions encore à Theure actuelle; qu'il est également expert officiel du grand jury pour la ville voisine de Brooklyn. Il se déclare compétent en ce qui concerne la distinction par l'étude des écritures entre des documents authentiques et des documents forgés ou simulés.
M. Carvalho déclare en outre que le 13 avril 1897, ou un jour voisin de celui-là, en réponse à une demande de la maison S... et G..., Cité de- New- York, il s'est rendu auprès de M. G..., de ladite maison, lequel lui a soumis une pièce qu'on affirme être un fac-similé photolithographique de l'écriture reconnue et authentique d'un nommé A. Dreyfus, capitaine, ayant autrefois habité la France -, de même qu'un prétendu spécimen de l'écriture de la même personne, spécimen au sujet duquel une contestation s'était produite, en ce qui concerne la question de savoir s'il était authentique ou contrefait. Lesdits fac-similé se composaient de deux spécimens d'écriture authentiques et d'un échantillon d'écriture contesté. Ces fac-similé sont joints au présent rapport et sont marqués, dans le
Hosted by
but de pouvoir être reconnus, « D. N. C, 17 avril 1897 ». Le déclarant a séparé la feaille contenant les écritures ci-dessus mentionnées et a placé des parties des trois spécimens sus-mentionnés au dos d'une feuille de carton sur le revers de laquelle se trouve une image de la tombe du général G-rant, feuille qui a été également jointe à ce document. Le but qu'on poursuivait en collant des parties desdits échantillons B et C, était de mettre le déclarant à même de photographier et d'agrandir ces écritures, ce qu'il a fait. Ledit agrandissement, qui accompagne le présent rapport, est d'un peu plus de deux diamètres, ce qui a mis le déclarant à même de faire une comparaison convenable avec plus de soin. Les trois spécimens photographiés sont marqués à l'encre rouge. Le premier est marqué A et représente une écriture de 1895 (1), le second est marqué B, a l'encre rouge, et représente l'écriture de 1890 (2), tandis que la lettre C, à l'encre rouge, désigne la pièce d'écriture suspecte ou contestée (3).
Le déclarant affirme en outre qu'il a consacré plus de cinq jours entiers à un examen soigneux et approfondi desdits spécimens, dans le but d'arriver à une conclusion sur le point de savoir si le spécimen marqué C était, oui ou non, de la main de la personne qui avait écrit les spécimens marqués A et B, Que ledit déclarant est arrivé à une conclusion qui le satisfait lui-même, en dépit du petit nombre des documents et aussi du fait que lesdits spécimens, tels qu'ils ont été examinés par lui, sont des copies faites par un procédé photolithographique ou un procédé similaire, dans lesquelles manquaient un grand nombre de petits traits et de particularités qui sans doute se trouvaient contenus dans l'écriture tracée à la plume et qui se trouvent généralement dans de telles écritures^ ce qui est dû au fait que ces détails se perdent dans l'impression par la pierre ou par d'autres matières et par la gravure sur ladite pierre à l'aide d'acides, action qui a donné aux fac-similé une certaine apparence de rugosité. Le déclarant, ainsi qu'il est indiqué plus haut, trouve assez de matériaux pour être à même de formuler une opinion, laquelle opinion devra être confirmée par l'inspection des origin-^ux à l'aide desquels ces fac-similé ont été obtenus. En d'autres termes si, après examen desdits originaux d'après lesquels sont faits lesdits fac-similé, ceux-ci sont reconnus comme étant des reproductions correctes des originaux en question, ledit déclarant est prêt à maintenir et à défendre l'opinion exprimée ci-dessous.
A première vue, le déclarant est frappé par le fait que l'échantil-
(1) Voir page 282.
(2) Voir page 288.
(3) Voir page hors texte.
Ion Cj qui représente l'écriture contestée, est, en grande partie, simulé, en ce sens que ladite écriture n'est pas harmonique^ elle varie et, en ce qui concerne ce qu'on pourrait appeler ses particularités dominantes, lesdites particularités se trouvent être des exagérations et, dans leur répétition, elles sont reproduites avec tant de soin qu'elles indiquent un parti pris et une simulation de la part de l'auteur, dans le but de reproduire et rendre plus apparente lesdits points spéciaux.
Le déclarant a appris par l'expérience que, dans une tentative pour déguiser sa propre écriture, l'auteur essaye d'éviter les traits caractéristiques dominants et apparents de son écriture et non pas de les rendre plus intenses, en cherchant à les répéter et à les multiplier; tandis que, d'autre part, s'il tente d'imiter l'écriture d'un autre, il recherchera ces traits caractéristiques dominants et apparents et les rendra plus intenses, afin d'attirer, pour ainsi dire, l'attention plus particulièrement sur ces points spéciaux. Tel étant le cas, le déclarant, sans se référer à l'écriture admise comme authentique, estime qu'il se trouve contenu dans ladite pièce d'écriture suspecte des preuves que c'est une copie ou une tentative de simuler l'écriture de quelqu'un. Par conséquent, le déclarant est d'avis que ledit spécimen C n'est pas une pièce dans laquelle une personne aurait dissimulé son écriture naturelle, mais plutôt une tentative faite par quelqu'un en vue de reproduire et d'imiter l'écriture d'une autre personne.
Un examen des deux spécimens admis comme authentiques J. et 5 révèle le fait que ledit écrivain a deux méthodes, en ce qui concerne la manière dont il tient sa plume. La première de ces méthodes est celle de l'écriture ordinaire du maître d'école et présente une inclinaison de l'écriture de 52° environ sur l'horizon; l'autre méthode est représentée par un spécimen d'écriture produit par l'usage d'une plume arrondie, dont la pointe est tenue fortement vers la droite, le pouce étant le facteur qui détermine la nature particulière de cette écriture et la pression de la plume, avec cette conséquence que les traits plus épais sont plus près de la ligne de tas3 et que l'inclinaison se rapproche de la verticale. Ces deux dits spécimens A et B indiquent des habitudes d'écrire et il résulte pour le déclarant, des qualités inconscientes qu'ils présentent tous les deux, en ce qui concerne les rapports des bas de lettres a ce qu'on pourraitappeler la ligne de base et de leur répétition inconsciente, l'évidence absolue que lesdits spécimens A et B sont récriture naturelle de l'auteur. En comparant lesdits spécimens avec le spécimen contesté C, le déclarant trouve, pour employer une expression typique bien connue, qu'il y a une allure différente au point de vue de
Hosted by
la rapidité et du caractère de l'écriture. Ni la pression de la plume^ ni l'inclinaison ne peuvent être comparées à l'un ou a Tautre des deux spécimens A et B. Un trait particulier qui est évident dans A et B consiste dans le fait que les lettres initiales partent de ce qu'on pourrait appeler la ligne de base et que la seconde lettre est en général étrangement haussée ou élevée au-dessus de la ligne de base cette partie élevée comprenant ordinairement la troisième et parfois la quatrième lettre, après quoi la suivante retourne subitement k la ligne de base, décrivant, pour ainsi dire, la section d'un arc. Cette particularité qui constitue une habitude de l'auteur des deux spécimens A et B, en dépit de deux genres d'écriture différents qui se manifestent dans lesdits spécimens, fournit une preuve incontestable que la manière de faire que le déclarant à décrite ci-dessus forme une habitude inconsciente de l'auteur, habitude impossible à éviter et qui se reproduit presque dans chaque cas. Rien de pareil ne se retrouve dans l'écriture contestée.
En ce qui concerne l'arrangement mécanique des mots, au point de vue de la liaison des lettres qui y sont contenues, A etB ne corpondent point au spécimen contesté C. Les lettres à hampe peu usuelles descendant au-dessous de la ligne, que l'on trouve représentées dans A et J5, et le peu de longueur des lettres à hampe à peu d'exception près, que l'on trouve au-dessous de la ligne de base dans l'échantillon C\ présentent également une différence qu'il sera difficile de mettre d'accord avec une théorie quelconque d'après laquelle les trois spécimens auraient été écrits par la même personne.
Pour ces raisons et pour d'autres encore que le déclarant sera toujours prêt à défendre et qui, exposées en détail^ rempliraient un grand nombre de pages, le déclarant est arrivé à la conclusion suivante qu'il formule sans réserve, comme son opinion et son jugement, à savoir que, si lesdits spécimens A et B sont en effet des ftic-simile de l'écriture authentique dudit capitaine Dreyfus, ledit spécimen suspect, étant également le fac-similé d'une écriture, n'a pas été écrit et ne peut avoir été écrit par ledit capitaine Dreyfus, et cela pour les raisons qui se trouvent relatées ici même.
Le déclarant, néanmoins, trouve des ressemblances sur certains points particuliers, mais il est d'avis que ce ne sont là que des imitations et qu'une personne quelconque a tenté d'imiter, avec un certain succès, l'écriture du capitaine Dreyfus, telle qu'elle est représentée dans le spécimen désigné par la lettre Ay c'est-à-dire une écriture de ce type particulier. Et si la simple comparaison de lettres particulières devait être employée pour affirmer que deux spécimens d'écriture dans lesquels lesdites particularit:3S paraissent,
Hosted by
sont l'œuvre de la même personne, il s'ensuivrait qu'il ne pourrait y avoir de conclusions d'une portée générale suggérées par une comparaison d'écritures. Car, chez deux personnes qui ont appris la même écriture du maître d'école et qui l'écriraient avec des lettres du même type, on pourrait choisir beaucoup de traits ressemblants et, tout en sachant que ces écritures appartiennent à deux personnes différentes, on pourrait les représenter comme étant l'écriture de la même personne. Il s'ensuit que ce ne sont pas les ressemblances des écritures qui prouvent leur identité, mais bien leurs divergences naturelles, comparées à l'écriture du maître d'école, et que ce sont ces divergences qui doivent être comparées avec les particularités d'écriture du même type.
Le déclarant professe l'opinion que ledit spécimen G est l'œuvre d'une personne qui a consacré beaucoup d'effort à l'écriture dudit spécimen et qui a cherché à imiter ce que le déclarant a désigné plus haut comme étant certains traits caractéristiques, particuliers et dominants de l'écriture authentique du capitaine Dreyfus.
Signé: David N. Carvalho.
Signé et confirmé par serment devant moi.
Signe: GoldmaK;
Notaire public pour h\ Cité et Comté de New-York.
Hosted by
Hosted by