‹ Une escapade, bluette en un acteChapitre 1 sur 10 · SCENE Ire · texte numérisé non relu

SCENE Ire

NOM O F F, seul, écrivant.

« Madame, un des plus beaux moments de la « vie d'un homme est celui où il attend la femme qu'il « aime » . . (parié) Très-bien ; mais après un exorde semblable, comment en arriverai-je à lui dire, qu'elle ne vienne pas ; le détour est un peu long ! (écrivant) « Madame, avant de franchir le seuil de l'amour, ne < doit-on pas prêter l'oreille à la douce voix de l'a- « initié? *... (pané). Dieu! que c'est bête et où allai-je prendre des absurdités pareilles ?... (écrivant) « Ma- « dame, il y a trois ans que je vous vis pour la pre- « mière fois >... (parié) Bon ! Voilà que je remonte à

l'histoire ancienne -, autant vaudrait commencer tout de suite par le déluge ! Ce n'est pas ça non plus, (écrivant) « Madame > (parié) Mais c'est que c'est diablement difficile, que d'écrire de ces choses-là, et surtout à une femme qui . . . vous aime. Car enfin, j'ai beau me poser le pourquoi, si elle a cédé, c'est qu'elle m'aime! Si elle va, venir chez moi, c'est qu'elle a été touchée . . . tranchons le mot . . . c'est qu'elle n'a pas pu résister à cet amour, qui a tenu bon contre trois années d'épreuve .... trois années, pendant lesquelles j'ai dû me borner à une adoration contemplative, qu'on peut taxer de niaiserie peut-être, mais qui n'en a pas moins abouti. La vie, telle qu'elle s'est faite pour moi, cette vie de petits soins empressés, cette cour assidue dont l'acte le plus osé est un baiser, dont je gante la petite main, que l'on m'abandonne... ces causeries en têteà-tête, mais où elle trouve toujours moyen de ne pas me laisser prononcer ce mot d'amour, que j'ébauche si courageusement dans le silence de mon chez moi et qui meurt de témérité rentrée, chaque fois, que je suis près d'elle .... tout cela ne constitue-t-il pas le bonheur? bonheur relatif, existence purement d'habitude, il faut en convenir, mais qui, pour moi, a un charme infini. Et, c'est au beau milieu même de cette vie, si dénuée d'émotions fé-

briles, de tempêtes, d'appréhensions, de craintes, que cette femme vient me dire: « Basile, m'aimez- « vous? » — « Ah ! madame .... — « M'aimez-vous? « Si vous m'aimez, attendez-moi ce soir chez vous. . . » Ce soir . . . chez moi . i . c'était bien ça, j'avais bien entendu!... J'étais ahuri! Une houle sur la surface si cristalline d'une mer si calme, si belle à voir! J'allais lui parler devoir, serment, fidélité.... j'ai voulu l'arrêter au bord de cette pente, où je la voyais prête à faire le premier pas. ... « Ce soir,» répéta-t-elle, « chez vous ! » Et elle va venir. Est-ce bien, Basile, ce que vous faites là ? Avezvous fait tout ce que vous ordonnait votre conscience vis-à-vis de la femme d'un homme, dont vous êtes l'ami? N'avez-vous pas à vous reprocher cette adoration contemplative, que vous avez eu tort d'exagérer et qui a fini par vaincre une fermeté de trois ans?... Car, enfin, il n'y a pas à se le dissimuler, elle m'aime ! Ce n'est pas ma faute, si elle n'a pas eu la force de résister ! L'amitié, certes, me trace la voie, qu'il me faudrait suivre, mais Pylade même n'aurait pas eu le courage de briser le cœur de la femme d'Oreste! Le sort en est jeté!.... Et d'ailleurs, ce n'est pas la première fois, qu'elle vient ici. Sous prétexte .... car je le vois clairement aujourd'hui, ce n'était alors qu'un prétexte....

sous prétexte de visiter mon réduit, elle a accepté un modeste déjeuner ici, chez moi. Il est vrai, que c'était en ... triangle: elle, moi et ... le comte Michel. Oui, mais lui, il s'est abstenu de venir. . . L'a-t-il fait de son propre mouvement, ou bien n'y a-t-il été amené que par elle ? Michel se donne bien les airs de me considérer comme une chose sans conséquence, mais Michel, c'est un mari, et les maris, c'est comme les pions aux échecs, qui ne prennent que de côté. Enfin, nous verrons. . . Enigme ce matin, ma position n'en sera plus une ce soir. (Sonnette) Ah !

C'est elle I (U se dirige vers la porte d'entrée.)

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