SCÈNE 2e
NOMOFF, LE COMTE.
LE COMTE
Mon ami, j'ai un service à te demander.
NOMOFF (un peu décontenancé.).
Un service? Parle. De quoi s'agit-il?
LE COMTE
Oh! je n'y vais pas par quatre chemins avec toi. Notre vieille amitié m'en donne le droit, et je serai
d'autant plus laconique, que je n'ai guère le temps d'y mettre des gants et d'entrer dans les détails.
UOMOFF.
Explique-toi, mon cher comte, et trêve aux demimots.
LE COMTE
Oh ! tu n'as pas besoin de prendre ton grattoir, et c'est moi-même qui vais commencer par te déclarer, qu'au fond de ce que j'ai à te dire, il y a, comme tu l'as déjà d'ailleurs deviné, une femme....
NOMOFF.
Une femme? (à part) Se douterait-il de quelque chose?
LE COMTE
Oui, mon ami, une femme..., mais, de plus — et ceci complique un peu la situation — il y a un mari .
NO MO FF (à part).
Il sait tout (haut). Certainement, c'est une complication, mais qui pourtant ne présente rien de bien neuf.
LE COMTE
Aussi, ai-je dit: un peu. Un mari, \ ois-tu, mon ami, ce n'est pas ce qu'il y a de plus gênant — bien
au contraire! C'est même indispensable, cela meuble bien; c'est commode, nécessaire, secrétaire, quelquefois même paravent... tout ce que tu voudras enfin... Il va sans dire, que, quant à cela, j'entends parler des autres, car moi, c'est autre chose, je faisexcep tion... D'ailleurs, ma femme est un ange.
NOM O FF (à part).
Je respire! Tous les mêmes, (haun C'est bien entendu.
le comte.
Donc, il y a un mari... et quoique c'en soit un... de l'ancienne manière, primitif, oh! mais, tout ce qu'il y a de plus primitif, on n'en est pas moins forcé avec lui à des ménagements... Le mystère, d'abord, est indispensable, et c'est précisément en cela, que tu peux me rendre un service signalé... un de ces services, que je n'oublierai pas, dussé-je vivre cent ans... Comme déraison, à charge de revanche.
NOMOFF.
Voyons. Michel, explique-toi, tu as promis d'être laconique et tu perds un temps précieux à te prélasser dans un embrouillamini de lieux communs.
LE COMTE
Tu es bon, toi, d'appeler cela des lieux communs; mais, pas du tout, mon cher, ce sont des principes, des bases fondamentales, des points de départ...
NOMOPF.
Oui, mais de ceux, où il y a bifurcation.
LE COMTE
Je viens au fait. Tu sais, ou peut-être tu ne sais pas, que je fais un bout de cour à la princesse Rissoff.
NOMOFF.
Pardi, si je le sais! Je ne suis, ni sourd, ni aveugle. A en croire les bonnes langues, tu es même au mieux avec elle.
LE COMTE
Au mieux, non, mais à Tassez bien. Il y a deux ans, que cela dure... en tout bien tout honneur, comme tu le penses bien, car j'aime trop ma femme,
NOMOFF.
Pour ne lui être infidèle qu'en théorie.
LE COMTE
Certainement. Or donc, voici tantôt vingt-quatre mois, que je fais le métier de patito; visites journalières, causeries où se glisse furtivement le demimot, entrevues, qui n'ont que l'air d'être des rendezvous, sans en avoir la chanson, existence émaillée d'un nombre incalculable de bouquets et de boîtes de bonbons, un mari plus que facile...
NOMOFF.
Encourageant.
LE COMTE
Oh! quant à cela, je te réponds, qu'il est le seul de sa force. Eh bien, mon ami, le croirais-tu, j'en suis aujourd'hui au même point qu'à mon début.
NOMOFF.
Si je le crois? Mais, certainement, j'en sais quelque chose... par ma propre expérience.
LE COMTE
Comment, toi aussi? Pauvre ami! Mais, pourquoi donc ne m'en avoir jamais dit un mot?
NOMOFF.
C'est que ce sont de ces choses, que l'on aime mieux garder pour soi, sans même chercher à les laisser deviner.
LE COMTE
Eh bien! moi, je suis, paraît-il, fait autrement... et la preuve — c'est la confidence que je viens de te faire.
Oui, mais toi, tu me l'as déjà dit, tu fais exception... D'ailleurs, n'as-tu pas un service à me demander? C'est bien le moins que tu puisses faire, que de me payer par un peu de franchise. Voyons, viens -en au fait.
LE COMTE
Volontiers, d'autant plus que le temps presse. Voici de quoi il s'agit. Je te disais donc que j'étais à filer cette existence platonique, à laquelle d'ailleurs, par la force de l'habitude, je me laisse aller très-complaisamment, je te le jure, je m'étais fait à cette...
NOMOFF.
A cette note. Je connais ça.
LE COMTE
Ah! bah!.. Lorsque, subitement... c'était hier... Voilà- t-il pas que la Princesse — jetais dans sa loge, aux Italiens — me dit: «Comte Michel, vous m'aimez? — «Madame, mon dévouement...» — «Oui ou non», reprit-elle, «si vous m'aimez, venez me prendre demain, chez moi; je serai prête et vous me mènerez là, où nous n'aurons pas à redouter les regards des indiscrets.» Conçois-tu cela?
NOMOFF.
C'est étrange, je l'avoue; mais, enfin, cela peut arriver.
LE COMTE
J'allais répondre; je crois même que j'étais sur le point de chercher à combattre son idée. Malheureusement, cet imbécile de Paul entra dans la loge, et force me fut de rengainer toutes les belles choses, qui m'étaient venues en tête. D'ailleurs, la Princesse, pauvre femme, était allée trop loin ; elle était trop émotionnée, trop agitée, pour qu'il m'eût été possible, sans la froisser, de la faire revenir sur son projet. Vois-tu visiblement, elle...
NOMOFF.
Elle t'aime.
LE COMTE
Tu crois? Eh bien, là franchement, j'ai eu la même idée... Avec un mari, qui est tout à ses chevaux...
NOMOFF.
Et un soupirant pétri de petits soins...
LE COMTE
Les petits soins ont distancé les chevaux.
NOMOFF.
Il n'y avait pas à balancer.
LE COMTE
Aussi... a-t-elle cédé. Je ne te dirai pas, que j'en sois satisfait, car, enfin, tu le sens bien... les remords, la voix de la conscience, le spectre des devoirs conjugaux — tout cela me travaille. Mais, il n'y a rien à y faire, impossible de reculer... Ce matin, je suis allé chez la princesse; j'avais préparé des arguments, qui l'auraient con-
vaincue, je m'étais armé de pied en cap... j'aurais été éloquent, persuasif... mais toutes mes belles intentions sont venues se heurter et se briser contre une porte close... J'ai voulu lui écrire... mais je n'y suis pas parvenu... impossible de tourner une situation semblable...
NOMOFF.
Et puis, règle générale, il ne faut jamais écrire; ainsi que l'a dit un homme d'esprit, si les actes sont des mâles et les paroles des femelles, les écrits sont des deux sexes.
LE COMTE
Il m'a donc fallu y renoncer... En attendant, l'heure a marché, et me voici arrivé à celle, où je dois aller prendre la princesse... Au dernier moment, encore une complication.
NOMOFF.
Quoi donc?
LE COMTE
Je ne savais, comment expliquer à ma femme une absence, qui selon toute probabilité se prolongera au-delà de l'heure réglementaire; j'étais à me
creuser la tète, pour trouver quoi lui dire. Le club?... c'est bien usé: une visite à rendre à Tsarskoé Sélo?... difficile à y croire, et puis, il y a des trains, même passé minuit; des devoirs de service...
SOMOFF.
Un comité quelconque. Il y en a tant.
LE COMTE
Oui, mais les femmes en sont. Fort heureusement, c'est la mienne elle-même, qui est venue à mon aide. «Je vais ce soir chez ma tante», me dit-elle, «et comme elle est malade, j'y resterai probablement la nuit.»
XOMOFF.
Ah! elle va ce soir chez sa tante? Elle te Ta dit elle-même?
LE COMTE
Certainement... Elle avait même Tair d'être inquiète. Qu'y a-t-il là d'étonnant?
SOMOFF.
Rien, mon ami. absolument rien. Je dis, comme toi, que c'est on ne peut plus heureux.
LE COMT E.
Tu sens bien que si toute autre femme que la mienne, eût dit pareille chose en ma présence, j'aurais bien su à quoi m'en tenir... car. enfin, une tante malade... nous savons bien ce que cela veut dire... c'est notre club à nous...
Vieux truc, mais qui pourtant réussit toujours. Oh! les grands parents, vois-tu, c'est on ne peut plus commode et, de plus, très-bien porté.
LE COMTE
Oui, mais les grands parents, c'est comme les bijoux; on ne porte que ceux, qui sont très -anciens; ceux, qui ne sont que vieux et démodés, on les relègue au fond de son tiroir. Mais revenons à îms moutons. Le service que je viens te demander est fort simple. Je t'ai déjà dit, que je dois aller prendre la princesse et qu'elle m'a laissé le choix du lieu, où nous devons aller. Tu conçois bien, que je ne puis pourtant pas lui proposer de la mener chez Borel ou bien chez Dusaux! Une femme qui n'y est jamais allée ! J'ai donc pensé à toi, cher ami, et je me suis dit, que tu ne ferais pas de diffi-
cultes... pour déguerpir de chez toi immédiatement et pour n'y rentrer que demain... pas trop tôt. Tu renverrais tous tes domestiques, en leur donnant congé pour vingt-quatre heures, ce dont ils ne seraient nullement fâchés, et tu me confierais la clef de ton appartement. Que dis-tu de ma petite combinaison?
NOMOFF (à part).
En voilà bien d'une autre ! (haut) Je dis, mon cher ami... je dis que je la trouve admirable... A mon point de vue, tu es splendide... on ne dirait pas que tu es un mari... et ton petit plan, quoiqu'il pèche un peu par le rebattu, n'en est pas moins tracé de main de maître... Je dirai plus: une partie de ton programme est même déjà mise à exécution; mes domestiques ont leur congé jusqu'à demain, et je te réponds qu'ils ne se le sont pas fait dire deux fois...
LE COMTE
Vrai ! mais alors, cela se trouve admirablement, c'est parfait.
NOMOFF.
Eh bien! non, mon ami, ce n'est pas du tout parfait, car c'est là précisément qu'est le mais...
E COMTE
Comment, il y a un mais! Pourquoi donc? Je n'y suis plus du tout.