Une Excursion à Ithaque
L'accès de l'île d'Ulysse est aujourd'hui facile et l'excellent port de Wathy, sa capitale, est parfois visité par les transports à vapeur. Les bateaux directs entre l'Italie et la Grèce longent, pour la plupart, les côtes d'Ithaque. Mais la mauvaise réputation des auberges grecques donne à réfléchir aux voyageurs ; et puis tant de merveilles, tant de souvenirs les appellent de part et d'autre des eaux Ioniennes. Bien peu trouvent le temps d'aborder à cette arête rocheuse pour évoquer sur leur sol natal les héros de l'Odyssée.
Pourtant, quel plaisir délicat que de replacer dans leur décor naturel les grandes scènes de l'épopée homérique ! Quelle fête pour l'esprit que de s'essayer à revivre la vie de ses personnages devant les horizons familiers qui frappaient leurs regards ! Quelles jouissances exquises à s'en aller, le poème en main, rechercher la grotte des Nymphes ou la fontaine Aréthuse et rebâtir la métairie de Laërte ou les étables d'Eumée !
Ces joies, nous les avons goûtées, et le souvenir qui nous en demeure éclairera longtemps pour nous le texte charmant du poète. Pourquoi n'en offririons-nous pas à d'autres un reflet affaibli sans doute, mais pourtant lumineux encore ! D'habiles artistes savent fixer sur les pages des livres les images fidèles des paysages lointains. De nos modestes photographies leur crayon magique a fait de belles gravures. En leur faveur, nous espérons un peu d'indulgence pour le texte qui n'a d'autre prétention que de les expliquer.
Au début de ce siècle, l'Anglais Gell s'avisa d'identifier certains points de l'Ithaque moderne avec les localités homériques. D'autres voyageurs le suivirent dans cette voie. Peut-être allèrent-ils un peu loin dans leurs rapprochements. Quelques écrivains, au contraire, refusèrent à l'auteur de l'Odyssée toute connaissance des lieux qu'il a décrits ; ils nièrent qu'il fût possible de retrouver les paysages du poème'. Des contradictions de détail, faciles à expliquer d'ailleurs, leur offraient des armes que rendaient redoutables la faiblesse des positions de leurs adversaires.
On sait, en effet, combien léger était le souci du décor et des objets extérieurs aux âges homériques. Les éléments qui font le drame, l'homme et ses passions, voilà la préoccupation des aèdes. Ils visaient à exciter lémotion plutôt qu'à plaire par l'exactitude du détail. Sans doute VOcbjssée se distingue déjà de l'Iliade par des descriptions moins sommaires et par des tableaux plus achevés. Pourtant les traits précis sont rares encore, que l'on pourrait utiliser pour retrouver le lieu de la scène. Aussi, les partisans d'un Homère familier avec Ithaque sont-ils en désaccord sur quelques points. Schliemann ne place pas le palais d'Ulysse au même lieu que Wordsworth, et l'on peut discuter sur la situation du port de Phorkys.
C'est pourquoi les opinions de nos contemporains ne nous préoccuperont pas outre mesure. Après tout, la source unique de
1. Voici la bibliographie d'Ithaque dans le Manuel de Philologie classique de M. Salomon Reinach : Gell, Geogr. andantiq. nflthaka, 1807 ; Schreiber, Ithaka, 1829 ; Gandar, De Vlyssis Ithaka, 1854 ; Hercher, Homer und Ithaka; Hermès, I, 263 ; Schliemann, Ithaka, 1878 (Angl.) ; Bowens, Ithaka, 1850; Grivas, 'Ictosi* tt,; v/jto'j 'I6x/.r,;, 1849; Chenavard, pi. 44-49.
Voici la bibliographie dans le Dictionnaire d'Homère et des Home'rides de Theil et Hallez d'Arros : Voelker, Géographie homérique ; B. de L., De l'Ithaque d'Homère, Berlin, 1832, et Klausen, article sur ce dernier ouvrage dans \e Journal pour la science de l'antiquité (Allem., 1835), 2' cahier, p. 134.
Enfin, j'ajouterai à cette liste : Baron de Warsberg, Odysseische Landschaften, Vienne, 1879, et Ithaka, Vienne, 1887.
cette recherche est entre nos mains ; c'est l'Odyssée. Relisons donc, et cherchons le fragment de vers ou la brève épithète qui nous mettront sur la voie. Surtout, sachons nous contenter de conclusions probables et n'allons pas poursuivre trop ardemment la certitude. Encore une fois, la description complaisante et minutieuse, telle qu'on la rencontre dans le roman moderne, fait entièrement défaut dans l'Odyssée.
Dans la biographie légendaire qui nous est parvenue sous le nom d'Hérodote, nous apprenons qu'Homère, en parcourant le monde, visita le royaume d'Ithaque et y fut atteint de cette affection de la vue qui le rendit plus tard entièrement aveugle. Que ce récit nous soit un symbole.
A travers les chants de l'Odyssée, nous apercevons l'Ithaque moderne dans ses grandes lignes, simplifiée par une vue affaiblie et comme estompée sur ses contours. Mais les lignes pures, les teintes transparentes, qui frapperont nos regards, sont si attachantes par elles-mêmes ; ces belles îles Ioniennes nous captiveraient si sûrement, quand bien même les grands souvenirs du passé y feraient défaut. Servons-nous donc de ces lumineux horizons pour y dérouler plus fraîches et plus vivantes les péripéties du poème ; et demandons, d'autre part, à ces vers enchanteurs de repeupler, pour nous, des figures homériques les nobles paysages qui en recevront, s'il est possible, une grâce plus pénétrante et une plus sereine perfection.
DE PAÏRAS A ITHAQUE
Vendredi, 30 octobre 1891. — Ces courtes notes auront peut-être la bonne fortune de guider quelque jour un autre pèlerin sur mes pas. Je ne négligerai donc pas les détails pratiques dont le moindre peut, à l'occasion, rendre service.
J'ai quitté Patras à huit heures du matin, sur un des plus beaux bâtiments de la Compagnie Hellénique, le Pc'lops.
Le départ est quelque peu agité. L'heure n'en est pas fixée; il faut prêter l'oreille aux signaux du sifflet qui annonce l'appareillage. D'autre part, je ne puis quitter le quai du port, car j'attends des bagages retenus à l'octroi de la ville. Un de mes compagnons de voyage, plus malheureux encore, apprend qu'on a déchargé sa malle à Aigion, quelques stations avant Patras.
Enfin je me décide à gagner le bord du Pélops pour ne pas
manquer son départ, bien que je regrette quelques livres dont j'aurais eu besoin à Ithaque. Ma barque se détache du quai. Soudain une voilure est signalée sur le port ; elle m'apporte au galop mes affaires. Nous virons de bord ; on me lance ma malle ; j'y prends ce qui m'est nécessaire; je la rejette à terre, où elle ira m'attendre à l'hôtel de Patras, et nous voguons vers le bateau sur lequel nous arrivons en avance.
Les cabines sont bonnes et la cuisine très confortable. Mes compagnons de voyage, avec lesquels je viens de faire une excursion dans le Péloponnèse, sont mon domestique et mon courrier, qui me promène à l'entreprise. C'est le mode de voyage le plus usité en Grèce; tant par jour au guide qui se charge de tout; système assez loin de la perfection, à vrai dire. Ainsi les vieilles gens de la campagne abandonnent leurs biens à leurs proches, à charge de les entretenir ; on raconte qu'ils s'en repentent parfois. Entre le voyageur et le guide, aucun sentiment de famille ne venant faciliter les rapports, c'est une combinaison pire encore que celle qui met leurs intérêts en opposition.
Prendre simplement un interprète serait, dit-on, s'exposer à reperdre en détail sur tous les marchés le bénéfice assez rond qu'un courrier se ménage ; c'est que les Grecs sont d'habiles gens d'affaires et le mieux paraît être de les laisser s'arranger entre eux.
Le capitaine me fait gracieusement place sur sa galerie élevée. Je puis contempler le beau panorama qui s'étend sous nos yeux. Il a plu toute la nuit, mais ce matin le temps paraît devoir s'éclaircir. De gros nuages cachent encore, au fond du golfe de Corinthe, le Parnasse et l'Hélicon. Au sud, le port artificiel de Patras dresse une forêt de mâts derrière ses môles. Au delà se dessinent les premiers contreforts de l'Erymanthe. Le soleil les illumine seuls par une fente de nuages ; on dirait une rampe invisible éclairant un décor de féerie. Au nord, ce promontoire près de nous, c'est Lépante. et derrière, ce sont les côtes abruptes
de l'Etolie, coupées de gorges par où s'échappent des torrents.
Enfin la haute mer s'étend au couchant, et l'on distingue dans la brume les profils lointains des nombreuses îles de la mer Ionienne.
Notre première station est à Missolonghi, la ville héroïque dont la résistance et la chute cruelle émurent l'Europe et hâtèrent l'indépendance de la Grèce.
Placée entre les deux deltas torrentiels du Phidaris et de l'Acheloos avec lequel nul fleuve ne peut se mesurer [Iliade, XXI, 193), la ville actuelle est entourée de marais fiévreux.
Plus loin, voici les îles Echinades; près d'elles fut livrée, en 1571, la bataille de Lépante, où l'on vit reculer le Croissant pour la première fois.
Nous touchons au port d'Astakos; de là, notre itinéraire nous conduit à Leukas (Leucade), d'où nous reviendrons vers Ithaque. Mais le vent, qui s'est levé peu à peu, souffle violemment. Le capitaine renonce à s'engager ce soir dans le dédale des petites îles qui nous barrent la route. Le Pelops tourne soudain à l'ouest et se dirige droit sur Ilhaque, à ma grande satisfaction ; une traversée est toujours pour moi un moment d'épreuve dès que la mer est quelque peu remuante.
Si le bateau n'était pas l'un des meilleurs de la Compagnie, il aurait fallu passer la nuit dans le port d'Astakos. Bientôt nous distinguons mieux la silhouette d'Ithaque quun aperçoit de loin. {Od., II, 166. j A gauche, le massif rocheux de l'IIagios-Stéphanos. Au centre, le point culminant de l'île, l'Anoï ('Avwyvi, 807 mètres), le Nériton d'Homère; à droite, l'Exoï ('E^wyvi), qui me paraît correspondre au Néion de l'Odyssée.
Nous pénétrons vers cinq heures dans le golfe de Molo, aux rives escarpées et sauvages, puis nous tournons à gauche dans la jolie baie de Wathy.
Wathy, officiellement Ithaki, est le chef-lieu de l'éparchie que
forme Tilc. Ce n'est d'ailleurs que le mol [ixOO;, profond, écrit de manière à exprimer la prononciation moderne ; on peut juger par cet exemple à quel point la prononciation crasmienne déforme les mots pour une oreille grecque.
Je dîne sur le bateau arrêté pour la nuit, et l'obscurité est complète quand une barque vient me chercher. Le vent du nord soulève de grandes vagues dans le port ; notre bateau rebondit comme une coquille de noix. Je me demande si, moins heureux qu'Ulysse, je ne vais pas rester tout d'abord au fond du port de Phorkys, vieillard marin.
Enfin nous abordons au quai. Les vagues le couvrent d'écume et mon batelier me prend par la main pour me guider parmi les fondrières qui coupent la chaussée. Le guide me fait descendre dans la meilleure auberge, celle du Parnasse. La chambre est petite et malpropre, digne en tous points d'un Xcnodochion qui se respecte.
N'importe, si les lits ne sont pas trop habités, nous y dormirons bien. Dans le cadre des glaces sont placées les cartes des précédents visiteurs, en grande majorité Allemands ou Grecs, un ou deux Anglais et Italiens. Je ne vois pas un seul nom français,
Avant d'aborder la description de l'île, je voudrais rappeler en quelques lignes les dernières conclusions de la critique moderne au sujet de l'Odi/sse'e. La question a été surtout agitée en Allemagne; mais récemment M. Croiset a résumé les conclusions les mieux établies avec autant d'exactitude que de modération.
Jusqu'à la fin du siècle dernier, le dogme d'un Homère unique, auteur des deux poèmes, n'a pas trouvé pour ainsi dire un seul incrédule.
Dans ses œuvres, on reconnaissait bien çà et là, depuis l'antiquité, certaines interpolations, mais réduites à quelques vers et n'altérant en rien le caractère personnel de l'ensemble.
Les Prolcgomènes, de ^^'olf, publiés en 1795, ouvrirent la voie à des recherches qui devaient sinon renverser, du moins ébranler profondément la croyance traditionnelle. Reconnaissons toutefois qu'elle garde des défenseurs ardents et autorisés. Nous ne nous rattacherons pas à ce petit groupe de fidèles.
Pourtant nous considérons comme un excès contraire l'opinion qui voit dans ces poèmes une véritable compilation des chants nombreux créés par les aèdes divers de l'époque homérique et recousus tant bien que mal beaucoup plus tard. Ce travail, véritable œuvre de rhapsodes, aurait été terminé sous Pausanias.
Notre intention n'est pas de discuter une question vis-à-vis de laquelle nous sentons notre complète insuffisance. Un des plus sûrs éléments d'information nous échappe, ce sont ces fines études de linguistique que peuvent seuls mener à bonne fin quelques érudits consommés. Il nous reste, pour reconnaître la main de poètes divers, l'étude du récit, l'analyse des caractères. Quiconque voudra lire attentivement l'Odyssée, noter les différences de ton, l'inégalité de l'inspiration, se rangera sans doute à l'opinion que nous allons exposer. Elle est loin de porter le caractère de la certitude ; mais telle qu'elle est, nous semble-t-il, elle satisfait l'esprit.
11 ne faut pas voir, avons-nous dit, dans rOdijssée, non plus que dans l'Iliade, une série de morceaux distincts, reliés plus tard entre eux, mais plutôt le dcveloppement d'un beau chant primitif, dont le succès encourageait les poètes postérieurs à le reproduire tout en s'efforçant de le continuer pour piquer davantage les curiosités. Cet effort a produit les chants de deVeloppei^ient.
Plus tard, les esprits devenant plus désireux de logique et de suite, il fallut consolider par des chants de raccord l'union des épisodes principaux et des chants de développement, dont le lien, d'abord un peu lâche, satisfaisait pourtant les premiers auditeurs. — Ainsi se seraient peu à peu constituées les deux épopées que nous possédons.
La partie la plus ancienne de l'Odyssce serait la narration de l'arrivée et du séjour d'Ulysse chez les Phéaciens, artifice qui permettait au chanteur d'introduire une série de récits des aventures du héros. C'est la composition d'un poète d'une inspiration puissante qui sait être à la fois précis et pathétique.
Pour ce petit poème primitif, l'auteur a puisé dans le trésor des contes populaires. C'est là que les adeptes du folklore vont chercher des informations lointaines. C'est là qu'ils reconnaissent un des premiers monuments de leur science, quand ils ne remontent pas jusqu'aux épopées de l'Inde. Là se révèlent les vieilles traditions de la Méditerranée et de ses routes maritimes, premières voies de la civilisation naissante. Les unes ont gardé une forme brève et très archaïque, comme le séjour chez les Lotophages et certaines parties de l'Évocation des morts. D'autres, reprises et développées par un poète de génie, sont devenues des chefsd'œuvre admirés de tous les siècles, comme l'épisode du Cyclope. D'autres récits enfin, que nous rencontrons dans l'Odyssée actuelle, ne faisaient certainement pas partie du poème primitif que nous supposons sous ce titre : le Retour d'L'lysse. Ils furent introduits par la suite. C'est, par exemple, l'épisode d'Eole, plein de contradictions et qui rend impossible toute géographie de l'Odyssée, comme les anciens le comprenaient déjà. C'est encore le séjour chez Circé, imitation ingénieuse du séjour dans l'île de Calypso, mais où nous voyons apparaître la magie, élément inconnu au poète des chants précédents.
Celui-ci a d'ailleurs montré ses grandes qualités, non pas seulement dans certains récits antérieurs et développés par lui comme l'épisode du Cyclope, mais aussi dans l'introduction qui prépare et justifie ces narrations. On y pourrait distinguer plusieurs rhapsodies charmantes sous ces titres : Calypso, Nausicaa, Ulysse chez Alkinoos.
Ce poème du retour d'Ulysse faisait donc les délices des
réunions de guerriers sous les colonnades des palais, quand, pour en renouveler l'intérêt, un autre aède s'avisa de le continuer par un procédé bien naturel. Le cliant traditionnel ramenait Ulysse à Ithaque. Le continuateur entreprit de retracer ses aventures dans Ithaque même, entre le moment où il prend terre et celui qui le voit rétabli dans son palais. Neuf parmi les douze derniers chants de rOdyssce semblent être son œuvre. C'est le créateur de scènes et de types immortels. On peut nommer comme il suit ses neuf rhapsodies. L'Arrivée d'Ulysse à Ithaque. — Ulysse et Eumée. — La Reconnaissance d'Ulysse et de Télémaque. — Ulysse en présence des prétendants. — Ulysse en présence de Pénélope. — Philœtios. — L'Épreuve de l'arc. — Le Massacre des prétendants. — La Reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope.
« Cet aède, dit M. Croiset, était un admirable poète, nourri des meilleures traditions, et doué d'un sentiment aussi délicat que profond de la vérité morale. Quelques-unes des situations qu'il a traitées ont pu lui être fournies par des chants antérieurs, mais la peinture des mœurs lui appartient en propre et il y excelle.
« Cette manière de peindre les hommes et les choses par les détails familiers, cette fine naïveté qui sait choisir, ce goût de l'exactitude piquante, cet art de donner une valeur à des actions et à des réflexions en apparence insignifiantes, voilà bien ce qui est nouveau dans l'Odyssée et ce qu'on ne se lasse pas d'y admirer. Il avait fallu plus de génie sans doute pour représenter les niasses d'hommes qui se heurtaient avec fureur dans la plaine dllion; mais, pour tracer ces charmants tableaux, il fallait plus d'esprit et presque autant de poésie. »
Comment n'être pas frappé de ces mérites si nouveaux à cette époque ? Dans notre temps d'analyse et de recherches psychologiques, comment n'être pas ravi par des situations si simples et si vraies, par des sentiments si puissants, si sincères et si véritablement humains?
18 UNK l'XCURSION A ITHAQUE
Eumée, Pénélope, la nourrice d'Ulysse, son chien même, le vieil Argos, habitent depuis trois mille ans dans la mémoire des hommes. C'est à ce divin aède inconnu que nous dédions ces lignes écrites sur le théâtre de ses récits.
Dans cet état, t'Odijssr'e, parvenue à peu près à la moitié de son développement actuel, devait être une œuvre parfaite.
Le Retour d'Ulysse, contenant les récits primitifs seuls, et les neuf rhapsodies dont nous venons de parler formaient un tout harmonieux, sans faiblesses et sans remplissage. Toutefois les additions postérieures sont encore agréables parfois et comme éclairées par un reflet affaibli de la grande époque. La principale, c'est la Télémachie, ou récit des voyages de Télémaquc, pâle copie des voyages d'Ulysse.
Elle se compose des quatre premiers chants que, plus tard, le quinzième s'efforce sans grand succès de souder à l'action principale. L'auteur de ces chants eut sans doute le désir d'utiliser des chants antérieurs retraçant, sous forme de récits, les aventures de Nestor et de Ménélas. Ici encore, la scène est assez souvent à Ithaque. Deux vers suffisamment précis du premier chant sont fort utiles pour nos recherches et nous en ferons usage par la suite. Le poète possède certains dons de simplicité et d'émotion tempérée. Les adieux de Télémaque au fils de Nestor forment une peinture aimable et vraie. Toutefois, ce troisième collaborateur de l'œuvre homérique est à notre avis bien inférieur au second.
On peut enfin relever dans le poème actuel des additions assez nombreuses, mais moins importantes. Ce sont les aventures de Circé et d'Eole comme nous l'avons vu ; la lutte des deux mendiants, le rôle de la servante Mélantho, imitation évidente de celui du chcvrier Mélanthéos; enfin et surtout la visite à la métairie de Lacrte et la deuxième scène chez les morts qui terminent l'Odyssce.
Voici donc, rendues distinctes et restituées chacune à leur
UNE EXCURSION A ITIIAOUE
auteur, les parties constitutives de ce monument, le plus ancien de l'art grec. Que quelques-uns regrettent le plan unique et majestueux que nos pères croyaient y retrouver, comme à la base d'un édifice élevé par le génie d'un sublime architecte. Il ne nous déplaît pas d'y reconnaître le travail de plusieurs générations, chacune apportant son inspiration propre et imprimant l'empreinte de son esprit. L'œuvre y gagne en variété et en souplesse. Elle a été construite pour des goûts divers et s'est elTorcée de satisfaire à des aspirations changeantes. Peut-être doit-elle à cette suite d'efforts d'avoir été plus tard adoptée par l'humanité ; comme ces vieilles demeures, un peu disparates, qui ont grandi quand la famille s'est augmentée et qui, mieux que telle construction d'un style plus sévère, savent éveiller l'affection et attacher le souvenir.