LE COUVENT DU NÉRITON
Mercredi, 4 novembre. — Comme le bateau n'arrivera pas avant ce soir, je vais avoir le temps de faire l'ascension du Nériton comme je le désirais. Presque au sommet se dresse un petit monastère grec qu'on aperçoit de la baie de Wathy, Moni tis Théotokou ton Katharôn, le couvent de la Vierge des cœurs purs. Quel joli nom! Ce sera mon but et j'y déjeunerai.
Deux petits chevaux vont nous y monter, le guide Démosthène et moi.
Les selles, sortes de caisses de bois, sont primitives; pour bride, un licol de corde autour du cou de l'animal. Nous suivons pour la troisième fois le chemin de Stavros, puis, arrivés au col d'Agros, nous prenons un sentier pierreux qui monte rapidement
vers la clroilc. Je ne comprends pas comment les sabots des chevaux résistent aux pointes aiguës de ces rochers raboteux. Aussi arrive-t-il parfois des accidents et la monture dégringole sur la pente avec le cavalier.
Une forte averse nous surprend ; nous nous arrêtons sous des oliviers, qui offrent un bien pauvre abri. Mais le soleil luit de nouveau et, après trois heures de marche, voici qu'apparaissent les arbres qui entourent le monastère. A ce moment, deux beaux aigles s'approchent de nous; ils décrivent de grands cercles en cherchant une proie et semblent se soucier fort peu de notre présence; ils viennent même jusqu'à quelques mètres de nous, montrant alternativement leur ventre sombre et leur dos gris; on distingue les grandes plumes isolées de l'extrémité des ailes, redressées sous la pression de l'air qui soutient ces corps puissants; autour de nous les chevreaux se pressent contre leurs mères qui prennent une position défensive. Je songe aux présages de rOdi/ssce.
a Pour Télémaque, Jupiter à la voix puissante fit voler deux aigles du sommet élevé de la montagne. D'abord ils s'abandonnèrent au souffle du vent, l'un à côté de l'autre, les ailes déployées. Mais, lorsqu'ils furent arrivés au milieu de l'assemblée tumultueuse, ils décrivirent des cercles en agitant violemment leurs ailes, et, attachant leurs regards sur les prétendants, ils leur présageaient la mort; de leurs serres, ils se déchirèrent la tête et le cou, puis s'envolèrent à droite, traversant les maisons et la ville d'Ithaque. » (II, 146-154.)
Le monastère a l'aspect d'une petite ferme. Devant la porte surmontée d'une croix, paissent en grognant quelques-uns de ces porcs noirs quî ont entièrement l'aspect de nos sangliers ; les boutoirs seuls sont peut-être un peu moins forts.
L'excellent igoumène (supérieur) du couvent vient nous recevoir. C'est un bel homme à barbe grise, d'une certaine corpulence. 11
porte une sorte de soutane courte, un cliàlc sur les épaules et une calotte brodée sur la tête. Sa femme et sa fille préparent leur lessive dans la cour. C'est que lui-même n'est pas moine, mais simplement prêtre. Les moines grecs ne peuvent se marier ; les prêtres en ont le droit, mais à condition de renoncer aux honneurs ecclésiastiques ; ils ne peuvent alors devenir évêques.
A part le supérieur, il n'y a que trois moines dans le couvent ; l'un d'eux se tient dans la cour. Sans costume particulier, il a un peu l'apparence d'un vieux mendiant et la fdle de l'igoumène me paraît le traiter comme tel. En Grèce, d'ailleurs, tous les moines sont de « bons vieillards », Kalogeroi, quand même ils ont vingtcinq ans, comme l'ermite du Roi des montagnes.
On m'ouvre une petite salle assez simple pour y installer ma table. Aux provisions que j'ai apportées, le supérieur veut bien ajouter un (lacon du vin de ses vignes qui est d'un goût fort agréable; il ressemble à du malaga peu sucré. Des raisins secs fabriqués au couvent me paraissent également très bons.
Là encore, j'ai fait un déjeuner inoubliable au sommet du Nériton, à l'ombre de la croix grecque et devant une des plus belles vues du monde.
C'est la même que celle des pâturages d'Eumée; et, de plus, toute la partie méridionale de l'ile forme ici un premier plan incomparable. L'IIagios-Sléphanos se montre tout entier; à nos pieds, Wathy, entouré de ses collines et vu ainsi à vol d'oiseau, semble une de ces cartes en relief auxquelles s'amusent les géographes.
Je demande à l'igoumène la permission de le photographier dans la cour de son couvent. Aussitôt il va revêtir son plus beau costume ; il coiffe sa haute barrette d'où pend un voile noir, il suspend à son cou la croix pectorale. Et, pendant que je dispose mon appareil, sa tournure est fort imposante.
J'ai éprouvé pourtant un désappointement dans cette charmante
excursion. J'aurais aimé à retrouver le précédent igoumènc, Gérasimo, un véritable Ulysse contemporain, ballotté sur les flots de la vie plus rudement que le liéros d'Homère ne le fut sur ceux de la Méditerranée. J'aurais voulu entendre de lui-même son histoire qu'il conta, il y a quelques années, au baron de Warsberg. Il fut découvert vers douze ans, à l'état sauvage, par un bateau de guerre autrichien, sur une île entièrement ravagée par les Turcs. Sans aucun souvenir de ses parents, incapable de se faire comprendre dans aucune langue, il passa quelque années comme mousse à bord de ce bâtiment. Plus tard il devint domestique d'un Allemand qui habitait Paris; son maître se suicida; soupçonné d'assassinat, il fut acquitté par le jury, faute de preuves. Après une fortune gagnée et reperdue en Amérique, il se retrouva pendant le siège de Sébastopol, engagé dans l'armée russe. Devenu officier, il dut donner sa démission quand son procès de Paris vint à être connu. Enfin, retiré au Mont-Athos, il n'y trouva pas une solitude assez complète et vint terminer ses jours dans le couvent du Nériton.
L'igoumène actuel n'a pas d'histoire; on le lit dans sa physionomie placide et dans son air de bonne santé. Sur son invitation, je vais visiter la chapelle du couvent avec son sanctuaire séparé et voilé. Elle est fort bien tenue, quoique le monastère, au dire de son supérieur, soit le plus pauvre du royaume.
Je prends congé. Notre descente s'effectue sans encombre. Pourtant une autre averse nous surprend ; cette fois nous trouvons un refuge excellent dans une petite grange. Je m'asseois sur une vieille selle dans une sorte de galerie couverte qui précède l'entrée, devant la petite cour entourée d'un mur en pierres sèches. Bientôt tous les travailleurs qui cueillent les olives aux environs refluent dans notre abri ; puis ils amènent leurs chèvres, leurs ânes. Enfin la pluie cesse au moment où l'espace va manquer pour préserver tant de monde.
Le Néiiton est fort beau ce soir, éclairé obliquement par le soleil couchant, qui accentue les ombres clans ses plis de rochers; une brise légère fait courir des frissons sur le golfe de Molo. De grandes mouettes se poursuivent en rasant la surface de l'eau. Et l'un des plus aimables épisodes de VOdyssce se présente à ma mémoire. C'est pendant la tempête que Neptune a suscitée pour se venger d'Ulysse.
a La fdle de Cadmus, la belle Ino, Leucothée, jadis simple mortelle et qui maintenant, dans les abîmes de la mer partage les honneurs des dieux, aperçut Ulysse. Elle eut pitié du héros qui errait et souffrait mille douleurs; prenant la forme d'une mouette, elle s'élance en volant hors des eaux, vient se poser sur le radeau et fait entendre ces paroles :
« — Infortuné, d'où vient c[ue Neptune, le dieu qui ébranle la terre, a conçu contre toi tant de haine et te suscite tant de maux? Mais, il ne te fera pas périr, malgré son envie. Fais ce que je vais te dire, car tu ne me parais pas dépourvu de sagesse; dépouille ces vêtements et laisse les vents emporter ton radeau; efforce-toi de revenir à la nage vers la terre des Phéaciens, oîi le destin veut que tu échappes au malheur. Prends cette bandelette immortelle et attache-la autour de ta poitrine ; tu n'auras à craindre ni les souffrances ni la mort. Quand tes mains auront saisi le rivage, quitte-la, rejelte-la dans la noire mer, loin du continent; puis éloigne-toi.
« La déesse parle ainsi et lui remet la bandelette; puis elle se replonge dans la mer écumante, semblable à une mouette, et le flot noir la recouvre. » (V, 332-3.53.)
Elle est bien gracieuse, cette compassion féminine éveillée soudain pour un inconnu. Comment ne pas regretter le temps où les mouettes parlaient si bien et cachaient d'aimables déesses sous leur vêtement de plumes blanches ?
Nous approchons de Wathy et je n'aperçois pas encore le
vapeur de la Compagnie hellénique. Je commence à croire que, nouvel Ulysse, je ne verrai pas le jour du retour.
Il ne faut pas être trop pressé par le temps pour se permettre une visite à Ithaque. Ce petit bateau, dont les trajets sont de quelques heures, a déjà deux jours de retard.
Je vais faire mes visites d'adieu; d'abord à notre agent consulaire qui s'est montré si attentif. Puis à M. le démarque de Wathy, enfin à mon hôte, ou plutôt à son beau-frère qui le remplace. Dans cette maison hospitalière, on m'offre des sucreries sur un plateau. La maîtresse de la maison le présente et le soutient elle-même, pendant que l'on prend une cuillerée de ses confitures. C'est la mode turque qui s'est perpétuée en Grèce.
Il m'a fallu attendre le bateau jusqu'au jeudi soir 5 novembre.
Grâce à ce retard, j'ai dû rester six journées à Ithaque et je suis loin de le regretter. Les aspects sont assez grandioses, les souvenirs assez attachants, pour remplir un plus long séjour.
Le vapeur est petit et fort encombré. Dans la salle où je vais essayer de dormir, un jeune poète grec à la physionomie fine récite les chants de sa composition, au milieu d'un auditoire de figures énergiques. Il me semble entendre Démodocos au banquet d'Alkinoos.
Cet aède moderne consacre une ode à la mémoire de Gambetla; et, d'après ces quelques mots que j"ai pu saisir, l'ingénieux Ulysse n'a pas inspiré jadis plus d'enthousiasme à son chantre fameux.
Une traversée excellente nous ramène, à cinq heures du malin, dans le port de Patras.
J'ai parlé de mon mieux des grands souvenirs d'Ithaque et de la noble beauté des paysages grecs. Et voici qu'au moment de terminer ce récit un scrupule me prend qui m'amène à faire ici une
confession publique. Cet aveu me nuira peut-être dans l'esprit de quelque bienveillant lecteur, disciple fervent des maîtres grecs, puisqu'il a bien voulu me prêter son attention. N'importe, je le dois à la Vérité, à la divine Aléthéia, et je ne reculerai pas.
J'ai cherché avec délices et avec amour, sur la terre classique, les souvenirs de la race grecque à laquelle notre esprit doit une si grande part de ce qu'il peut contenir de vrai et de bon.
Mais puis-je cependant affirmer, avec tant d'autres vovageurs, que celte terre a pour moi des charmes invincibles, que là, surtout, je voudrais vivre, aimer et mourir. J'ai pu le croire un instant quand je l'abandonnais, les yeux encore tout éblouis de ses enchantements. Mais tandis que je remontais vers les froides régions du Nord, le Barbare se réveillait en moi, il me semblait que le fantôme d'Ossian venait disputer mon âme à l'esprit du vieil Homère.
Les pentes vertes de nos collines charmaient mes regards comme naguère les rochers dorés du Parnasse. L'ombre obscure des sapins alpestres et des chênes druidiques m'appelait doucement, comme hier encore l'ombre mystérieuse des oliviers gris.
En me rendant à Athènes par Vienne et Conslantinople, j'avais traversé le Jura et la Suisse et j'avais suivi la belle voie de l'Arlberg. Je reconnaissais que les pentes du Taygète ou les rives du Céphise n'avaient pas effacé de ma mémoire nos belles montagnes de l'Est ou cette merveilleuse vallée de Stanz, à l'entrée du Tyrol. Enfin, près des marbres grecs, se dessinaient encore devant mes yeux ces fières statues de bronze de l'église d'Insbruck qui entourent le tombeau de l'empereur Maximilien I". C'est un des chefs-d'œuvre de l'art du Moyen-Age, exalté par le souffle de la Renaissance. Là, j'avais vu Clovis, notre grand roi franc, et Godefroy de Bouillon et le roi Arthur, le héros de la Table-Ronde, sous les traits d'un jeune et beau chevalier. Ceux-là aussi furent des pasteurs des peuples, ô ingénieux Ulysse ; eux aussi ont
inspiré des poètes et façonné des générations à leur exemple. En nous vit maintenant quelque chose de leur ûme que votre temps ne connaissait pas, et la religion, qui les a fait ce qu'ils furent, a transformé avec eux les Grecs comme les Barbares. Prenez donc votre place dans mon souvenir, au premier rang parmi ces héros, mais non plus seul, comme vous le fûtes un instant quand j'étais l'hôte fortuné de votre royaume.
BiBLlOTritCA