LE SUD DE L'ILE
Mardi, 3 novembre. — Je prends un cheval ce matin pour remonter vers le sud la vallée de Wathy. La route serpente d'abord entre les jardins de la ville, puis au milieu des oliviers, des amandiers et des vignes qui s'étendent à perte de vue. C'est cette partie de l'île qui fournit le meilleur vin d'Ithaque. Au-dessus de nous se détache, au flanc de l'Hagios-Stéphanos, le Wathy du Moyen- Age ; alors le bord de la mer, infesté par les pirates, était peu propice à l'établissement d'une ville et les habitants préféraient voir venir de loin leurs ennemis. Ils avaient le temps de s'enfuir dans les retraites familières de leurs montagnes.
De toutes parts on procède à la cueillette des olives, travail réservé aux femmes, me semble-t-il ; elles se suspendent en
58 UNE KXCURSION A ITHAQUE
grappe dans les branches et le spectacle est fort gracieux. Nous touchons bientôt au fond de la vallée. La route cesse d'être carrossable et nous suivons maintenant un large sentier qui s'élève au flanc oriental de la montagne couvert de troupeaux de chèvres. La vue est constamment étendue vers l'est.
Nous atteignons le haut plateau de Marathia, qui termine l'île au sud et qui, tout porte à le croire, nourrissait les troupeaux d'Eumée.
La preuve la plus frappante est ce nom de rocher des Corbeaux, qui demeure attaché au rebord septentrional du plateau, au point où il domine une des plus belles sources de l'île qu'on ne peut guère se refuser à identifier avec la fontaine Aréthuse. La persistance de ce nom est aussi significative que pour la vallée de Polis, surtout si l'on considère que la source a perdu le sien et s'appelle actuellement Pérapègadhi.
Ce lieu devait être loin de la ville. « — D'ailleurs, on dit que la ville est loin », dit Ulysse à Télémaque. (XIII, 25.)
Et lorsque Pénélope, trahie par une servante, doit enfin achever son ouvrage.
« Quand elle nous montra cet immense tissu qu'elle venait de terminer et qui, lavé par elle, resplendissait comme la lune ou comme le soleil, en ce moment même une divinité ennemie amenait Ulysse à Vextrcmitc de son domaine où habitait le gardien des porcs. »
Eumée met une journée entière, en allant tri-s vite (XVI, 466), pour aller à la ville et en revenir; car, étant parti le matin de bonne heure (début du chant XVI), il ne rentre que tard dans la soirée. (XVI, 466.)
Ces pâturages devaient être encore dans un endroit élevé, car Ulysse y monte par un sentier raboteux (XIV, 1-2), et l'étable des porcs se dressait sur un emplacement qu'on apercevait de loin. (XIV, 6.)
Enfin, pour abréger, nous verrons tout à l'heure que le point où débarqua Télémaque revenant du Péloponnèse semble être le Porto Andri. Ce port était très rapproché de l'ctable d'Eumée, car le fils d'Ulysse débarque à l'aurore (XIV, 494), et trouve pourtant son père et le porcher allumant le feu du réveil, préparant le repas et faisant sortir les pasteurs. (XVI, 1-3.)
Or, précisément le seul chemin qui s'éloigne du Porto Andri mène en quelques minutes au plateau de Marathia. A mon avis, ce point de la géographie homérique est parfaitement établi. Aucune contradiction dans le cours du poème ne vient affaiblir cette certitude. C'est encore une confirmation de songer qu'Ulysse put s'y rendre directement du port de Phorkys sans passer par la ville.
C'est encore ici le moment de réveiller ses souvenirs et de relire les belles scènes dont ce plateau fut le théâtre. La figure d'Eumée se présente tout d'abord à l'esprit et revient visiter pour nous ces lieux familiers. Figure honnête et vénérable, dont, après tant de siècles, aucun trait ne choque notre goût moderne, tant le dessin en est discret et mesuré, tant les contours en sont tracés d'une main calme et sûre. Eumée était un fils de roi, volé dans son enfance par les Phéniciens. Mais il avait le bon esprit de ne pas se croire au-dessus de la condition que lui avait marquée le Destin. Né pour gouverner les hommes, il mettait sa gloire à remplir excellemment une tâche plus humble.
« Ulysse trouva Eumée dans la cour, où s'élevait, sur un emplacement visible au loin, la haute étable, belle, grande et de forme circulaire. Le pasteur lavait enfermée dune haie d'épines... Soudain les chiens à la voix retentissante aperçurent le héros et s'élancèrent sur lui en aboyant; Ulysse, usant de prudence, s'assit et ses mains lâchèrent son bâton... Mais le pasteur, courant après les chiens, les gourmanda et les chassa de côté et d'autre à coups de pierres. » (Chant XIV.)
On voit encore, parmi les oliviers centenaires, les enclos des bergers (ritliaquc entourés ilune haie iréj)ines; les seules armes employées contre les attaques des chiens sont toujours ces mêmes pierres qui jonchent le sol ; et, si les assaillants sont trop nombreux, le meilleur moyen de préserver ses jambes est celui qu'cm])loya Ulysse : en attendant l'arrivée du maître qui calmera ses gardiens, s'asseoir par terre et rester immobile. Les chiens aboieront à distance et n'approcheront pas davantage.
Je suis ennemi de toute exagération inutile, mais je crois qu'il n'y en a |)as dans l'affirmation suivante. La vue qu'on embrasse du plateau de Marathia est peut-être une des plus belles du monde et certainement une des plus riches en souvenirs.
Arrêtés au nord-ouest par l'île d'Ithaque elle-même, à l'ouest par Céphalonie, les regards s'étendent librement dans toute autre direction et je vais essayer de marquer les points saillants du paysage.
Au nord se dressent d'abord les hautes montagnes de Lovkas (Leucade), formant un amphithéâtre rocheux tourné vers nous et que domine le Stavrotas. Immédiatement, à droite, c'est l'île de Méganisi, l'antique Taphos, mais entre les deux on distingue une petite nappe d'eau devant Prévéza ; c'est le champ de bataille d'Actium où fut décidé le sort du monde. Puis s'élèvent les belles montagnes d'Acarnanie aux teintes violettes. Derrière, les sommets extrêmes du Pinde. Un massif élevé domine Astakos, offrant les lignes les plus nobles qu'on puisse rêver.
Plus loin, la côte s'abaisse pour laisser distinguer à l'horizon le majestueux sommet du Parnasse, l'Hélicon et l'Œta. Il a neigé hier sur les cimes, car déjà les hauteurs de Céphalonie ont une légère teinte blanche. Pour les grandes montagnes de la Grèce, elles viennent de reprendre leur manteau de neige ; jamais je navais encore si bien distingué, dans toute leur netteté, ces admirables contours. Plus au sud, voici l'embouchure de l'Achéloos et
Missolonghi, dominé par le rocher pittoresque de Varassova, l'antique Chalcis.
Au devant, ces pointes rocheuses sont les îles Echinades ; c'est le champ de bataille de Lépante. Puis, après l'entrée du golfe de Corinthe, les montagnes de Mavrovouni, aux formes singulières, qui rappellent les versants de la vallée de l'Alphée et les environs d'Olympie. Ce sont des contreforts de l'Érymanthe qui se dresse imposant derrière elles, l'Érymanthe..., « sur le sommet duquel Diane conduit sa chasse ». (Or/., VI, 102.)
Au delà, dominant la plaine antique de l'Elide, s'avance dans les flots le mont Kélonata, colline ronde que surmonte, très distinct, le château ruiné de Clairmont, dans une situation magnifique ; les Grecs ont fait de ce nom Klémoutsi : il fut bâti en 1217 par Geoffroy II de Villehardouin, prinoe de Morée, près de sa capitale Andreville (Andravida), où s'élèvent encore les ruines de l'église gothique de Sainte-Sophie. Car nos ancêtres ont aussi dominé sur la terre classique et y ont, à leur heure, marqué l'empreinte de la civilisation romane.
En même temps ce souvenir passe dans ma mémoire qu'Ithaque elle-même, avec les îles Ioniennes, a porté par deux fois le drapeau français, de 1797 à 1799, et de 1807 à 1814.
Plus loin, l'antiquité reprend ses droits, car voici le vénérable Ithomé dominant les montagnes de la Messénie. Ensuite s'étendent les côtes basses de la sablonneuse Pylos, capitale de Nestor, et surtout sa baie célèbre. C'est le champ de bataille de Navarin, où fut fondée l'indépendance de la Grèce. Enfin, au fond de l'horizon, au sud, les cimes du Taygète cachent Sparte et Mistra, cet autre souvenir de la domination franque, véritable Pompei du Moyen- Age, où j'ai fait, il y a quelques jours, un pèlerinage patriotique.
Complétez ce panorama par le lointain profil de Zante, la pointe méridionale de Céphalonie, l'IIagios-Stéphanos au-dessus de nos têtes et le Nériton homérique au nord. Imaginez au premier
plan les baies capiiciciiscs de la côte d'Ilhaquc cl les flots bleus de la mer Ionienne. L'impression est profonde et l'aposliophc de Child-lhnold nous monte aux lèvres :
Fair Greece ! sad relie of departed wortli ! Immortal tliough no more ; thougli falleii grcat !
(II, i.xxni.)
Au sud du plateau de Maralhia, une gorge étroite et sauvage descend en pente raide vers une baie déserte et tranquille. C'est le Porto Andri, où débarqua Téléinaque à son retour du Péloponnèse.
« — Lorsque tu auras atleint le rivage d'Ithaque le plus voisin, envoie aussitôt vers la ville ton vaisseau et tes compagnons. Alors rends-toi là où l'excellent pasteur garde pour toi les porcs et t'est si fidèlement attaché dans son âme. » (XV, 36-39.)
Le rivage d'Ithaque le plus voisin du Péloponnèse c'est le Porto Andri. Jusque-là le vaisseau n'avait pu être aperçu des prétendants embusqués dans l'île d'Astéris, et ainsi leur embuscade fut inutile. Enfin, le seul chemin qui se détache de cette baie est celui que nous avons suivi. On atteint par là en quelques minutes le plateau de Marathia. Or, nous avons vu que Télémaque fut arrivé en quelques instants auprès d'Eumée. Pour ces trois raisons, on ne peut hésiter à reconnaître à Porto Andri le point où débarqua le jeune héros.
Ici, c'est la reconnaissance du père et du fds dont il faut relire le récit attachant.
« Le patient et divin Ulysse lui répondit : — Xon, je ne suis point un dieu pour me comparer aux immortels. Mais je suis ton père pour qui, en soupirant, tu endures tant de maux et tu supportes les outrages des hommes.
c( A ces mots il embrassa son fils et des larmes coulant le long de ses joues tombèrent à terre; jusqu'alors il avait toujours su les contenir...
« Il s'assit ; Télémaque, tenant son noble père embrassé, sanglotait et versait des larmes. Tous deux sentirent le désir de répandre des pleurs. Ils laissèrent éclater plus de gémissements que les aigles ou les vautours aux serres recourbées dont les laboureurs ont ravi les petits avant qu'ils pussent voler. » (Chant XVI.)
Je me souviens qu'ayant terminé mes études classiques, j'avais lu bien des passages de l'Iliade, mais je n'avais jamais jeté les yeux sur l'Odyssée. Je ne sais s'il en est de même aujourd'hui dans les collèges ; mais il me paraît que le second poème homérique mérite bien une place dans les programmes universitaires. Ce n'est pas que je méconnaisse les qualités distinctives de Vïliade qui la rendent si propre à former de jeunes esprits, l'ordonnance large et claire du récit, le pathétique puissant et simple, du moins dans les chants les plus anciens et les plus spontanés. L'Odysse'e semble être, il est vrai, une œuvre postérieure, fruit d'un art plus mûr. Mais qui donc voudrait y voir une trace de décadence et lui marchander le nom de classique ? Outre que plus d'un épisode y reproduit les qualités de l'Iliade, l'Odyssée possède en propre des mérites si divers et si éminents.
« Autour des auteurs de l'Odyssée, dit M. Croiset, on admirait moins qu'autrefois la force du guerrier et le déchaînement brusque de la passion. On se détournait de plus en plus de la violence ; on appréciait chaque jour davantage les qualités qui sont propres à la vie civile, la justice, l'intelligence, la sociabilité. En toutes choses, l'idéal était désormais plus humain. Et dans la poésie même, on voulait moins d'àpreté, moins de grands élans peutêtre, mais plus de finesse, plus d'observation délicate, plus de détails vraisemblables et curieux. Le plaisir de l'esprit se mêlait de plus en plus à celui du sentiment. »
Or, depuis l'époque homérique ces qualités de la vie sociale nous sont devenues de jour en jour plus précieuses et plus
chères. A rechercher les gracieuses ébauches de sentiments qui se sont développés dans le cours des âges, nous trouvons plus de plaisir encore qu'à contempler les rudes peintures, écloses d'une conception de la vie que chaque heure éloigne davantage et fait plus étrangère à notre esprit. Pour quiconque s'intéresse au progrès moral de l'àme humaine, il y a un plaisir infini à retrouver dans des âges si lointains des sentiments si nobles et si délicats. Et c'est pourquoi, tout en admirant l'Iliade, je me sens porté à lui préférer l'Odyssce.
Déjà, à l'entrée du plateau de Marathia, j'ai dû mettre pied à terre, car le chemin devient par trop raboteux. Maintenant, par un long circuit, embrassant le contrefort de l'île qui est au nordest de Marathia, nous allons nous rendre à la fontaine Aréthuse. 11 n'j' a pas de chemin au flanc de la falaise, mais la pente est assez faible pour qu'on puisse sans danger s'avancer parmi les rochers. Enfin, nous débouchons dans un couloir de marbre creusé par un torrent. Les stratifications calcaires, relevées obliquement et inégalement entamées sur la tranche, forment un escalier naturel. Au fond, coule la plus belle fontaine de l'ile. Comme elle est dominée par le rocher des Corbeaux, il faut y reconnaître la fontaine Aréthuse.
« — Songe d'abord, dit Pallas, à te rendre auprès du pasteur qui garde tes porcs et qui, demeuré fidèle, aime ton fils et la sage Pénélope. Tu le trouveras assis près de ses porcs ; ils paissent dans le voisinage du rocher des Corbeaux et de la fontaine Aréthuse, mangeant les doux glands et buvant l'eau noire, qui développe la graisse florissante des porcs. » (XIII, 404-410.)
L'eau coule en deux endroits dans des bassins naturels. Devant le principal, se dresse une sorte d'arcade basse taillée de mains d'homme.
Au-dessus et à gauche, dans les rochers, s'ouvre une niche, qui semble être le témoignage d'un culte disparu.
La verdure retombe de toutes parts autour de cette source tranquille et vers la mer descend une gorge pittoresque ouverte comme une fente dans le rocher. Je ne m'éloigne pas sans avoir bu pieusement de l'eau excellente et fraîche de la fontaine Aréthuse ; un mauvais plaisant en profitera peut-être pour me comparer aux héros du poème qui la burent avant moi. Mais la Muse ennoblit toutes choses et jusqu'aux troupeaux d'Eumée.
La montée pour rejoindre la route est assez pénible. Dans les broussailles, on trouve pour se rafraîchir les petites baies des myrtes sauvages ; elles sont d'un rouge vif et hérissées d'écaillés; bien mûres, elles me paraissent excellentes et rappellent à la fois les figues et les groseilles. Des poiriers sauvages poussent aussi çà et là sur les pentes.