‹ Une excursion aux climats tropicaux [microforme]Chapitre 2 sur 25 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le Départ:—De Québec à New-York.—New-York en mars.—Le Muriel, — Mes compugnons de route.—Le mal de mer ; le Gulf-stream.—Raisins des tropiques ; argonautes ; poissons volants; mer d’huile ; baleines; paille en-queue.—Sombréro la première terre rencontrée, St-Martin, Saba, Anguille, Barboude, St-Eustache, St-Kitts.

Le foyer domestique a des attraits que la jeunesse peut 4 ÿ parfois méconnaître, mais que l’âge mûr n'hésite jamais à pro- MS clamer, et qu'on apprécie de plus en plus à mesure que les LS années s'ajoutent aux aunées, surtout lorsqu'on ne voit plus son | enfance qu'à la distance de plus d’un demi-siècle. |

Après avoir été balloté sur bien des eaux différentes, ayant sillonné les mers d’eau douce de notre Canada, traversé quatre fois l’Atlantique, autant de fois la Méditerrannée, avoir vu les rives de la mer Rouge, enfilé le canal de Suez, admiré la désolation des bords de la mer Morte, et m'être baigné dans les eaux fraîches et limpides du lac de Génésareth, lorsque je sentais déjà le poids de soixante huit hivers s’appésantissant sur ma tête, je pensais que rien ne viendrait plus me soustraire aux charmes de ma retraite, pour me livrer de nouveau aux mouvements des voyages, et me faire faire connaissance avec des mers encore nouvelles pour moi.

Mais je calculais sans compter avec mon goût, je dirais mieux avec mo passion, pour l'étude de la nature. Aller goûter des climats tropicaux, admirer la nature dans ses productions les plus riches et les plus variées, et cela au milieu de populations partageant en partie notre origine et parlant notre langue, était une occasion que je ne pouvais refuser, du moment que l'exécution d’un tel voyage m'était rendue possible. Ajoutons l'espoir d’avoir pour compagnon de route un ancien ami partageant mes goûts et mes aptitudes. Qui peut nier que la présence d’un ami dans le voyage en pays étranger, en toute circonstance en double les charmes.

Vingt fois en lisant des voyages de naturalistes, tels que ceux de Darwin, de Humbolt, d’Agassiz et autres, j'avais en imagination savouré leurs jouissances, et, aux détails de leurs narrations, rêvé de voir de mes yeux les phénomènes et les spectacles dont la seule description me captivait si fortement, Toujours j'en renvoyais l'idée comme une tentation importune, irréalisable pour mes ressources, lorsque la rencontre d’un ami qui revenait des Antiiles, où le désir d'améliorer sa santé l'avait entratné, me permit d’entrevoir par ses récits, la possibilité de réaliser ce rêve entretenu depuis de longues années déjà, et

toujours repoussé comme chimérique, Le secours de quelques amis 8 y joignant, il fut enfin décidé que le 26 mars, en compa-

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gnie de M. l'abbé Huart, professeur de rhétorique au collège de Chiroutimi, je me mettrais en route pour New-York, afin de prendre là l’un des steamers de la Quebec Steamshkip Company, qui font le trajet bi-mensuellement entre cette ville et les petites Antilles ou Iles-du-vent,

La compagnie précitée, en considération du but qui nous portait à entreprendre ce voyage, dans l'intérêt de la science avant tout, ayant bien voulu nous faire une réduction de moitié dans le tarif de ses prix, je me fais un devoir de lui en exprimer ici publiquement toute ma reconnaissance.

Le Naturaliste ne s'adressant qu'aux admirateurs de la nature, ou du moins à ceux qui portent quelque intérêt à l'étude de ses productions, j'ai pensé qu'un récit simple mais fidèle de cette excursion aux climats tropicaux ne manquerait pas d’intérêt pour la plupart de ses lecteurs.

Abandonnant aux littérateurs proprement dits les charmes du beau discours, les périodes harinonieuses, les descriptions fantaisistes qui souvent semblent n'avoir pour but que de faconner des phrases pour fasciner les yeux des lecteurs ou flatter l'imagination, en donnant l'avantage à l’image sur la réalité, je veux ici mettre sous les yeux de mes lecteurs le journal pur et simple de mes pérégrimations, consignant jour par jour les rencontres que j'ai pu faire, et les impressions que j'ai éprouvées à la vue de tout ce qui s’offrait à mes regards de nouveau pour moi.

Ce récit, écrit tantôt sur un bateau en course balloté par la

mer, tantôt sur une table d'hôtel au milieu de mille distractions,

et souvent après des courses pénibles et épuisantes, quelquefois même au crayon, sur un carnet, au milieu de la forêt, ne réclame d'autre mérite que celui de l'exactitude et de la sincérité, laissant même souvent à désirer des études plus étendues sur des sujets à peine effleurés, pourra, cependant, j'ose le croire, n'être pas sans quelques charmes pour les amateurs de la nature, et servir

de guide peut-être aussi, à plus d’un voyageur qui seraient tentés de suivre la même route, si surtout ils avaient déjà accordé quelques moments d'attention aux produits de la nature.

CapRouge, lundi, 26 mars 1888.—C'est aujourd'hui le jour fixé pour le départ.

La séparation de ceux qui nous sont chers a toujours quelque chose de poignant pour un cœur sensible, quelque grandes que soient les joies qu’on se promette durant l’absence. Et quand il faut dire adieu de plus à ses aises, à ses habitudes, aux cent bagatelles même auxquelles on s’attache à son foyer, pour un temps dont on ne peut exactement déterminer la durée, c’est quelque chose de plus pénible encore. Adieu donc livres, collections, paperasses qui font mes occupations de chaque jour; peut-

être ne vous reverrai-je jamais ? Qui sait si je ne vas pas dans

ces climats lointains pour y laisser mes os 7. Qui sait si je ne vas pas préparer de ma pauvre individualité un repas aux habitants des mers sur lesquelles je vais m’aventurer ?..… Quant aux deux personnes qui composent seules toute ma domesticité, elles veulent bien m'accompagner jusqu’à Québec, pour me permettre d'apprécier d'avantage leur attachement à mu personne, mais en me rendant, par cela même, la séparation encore plus pénible.

Le temps est sec et froid, quatre bons pieds de neige recouvrent encore le sol ; la voiture avec toutes ses fourrures est à la porte, il est 8 h. passées, il faut partir. L'instinct a fait pressentir à mon pauvre chien Sibi, qui m'est si attaché, ce qui va arriver, Il paraît déjà triste, abattu, et d’un air inquiet épie tous nos mouvements, Mais il a déjà deviné la séparation qui va avoir lieu, et se soustrait à mes dernières caresses en cherchant une retraite obscure.

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Je me rends de suite à l’archevêché pour me munir des dernières autorisations. Heureusement que j'avais eu la précaution d'écrire quelques jours d'avance, car il m’est impossible de voir le Cardinal. T1 est, me dit-on, en conseil avec les ministres, pour le règlement de la question des hiens des Jésuites.

Après différentes petites affaires réglées, je me rends à St- Roch, chez un mien neveu, pour y prendre en famille le dernier repas.

A 1h. P. M. mon compagnon de voyage, M. Huart, vient me prendre, et nous nous rendons sans plus tarder au quai du Grand-Tronc, pour la traverse. Quelques connaissances viennent encore nous souhaiter un bon voyage à bord du bateau; mais pour moi, j'aspirais après la solitude, j'avais hâte d’être abandonné seul à mes propres réflexions.

Il y a peu de passagers dans le char, et parmi eux aucun que je connaisse, À 2 h. nous sommes en mouvement et filons vers l’ouest, .

A la station de St-Etienne, M. Montminy, curé de St- Agapit, qui a fait le voyage des Antilles l'année dernière, monte dans. notre char pour nous confier différents petits messages à des amis qu'il s’est faits là, et nous donner une foule de renseignements qui pourront nous être très utiles, C'est avec chagrin qu’'arrivés à la station de sa paroisse nous lui serrons la main pour nous séparer de lui.

A la station d’Arthabaska, viennent se joindre à nous deux familles Canadiennes, avec nombreux enfants, émigrant aux Etats-Unis. Les enfants, comme d'ordinaire, sont tout en joie à la vue de tout ce qui s'offre à leurs regards ; mais une fillette de 15 à 16 ans semble mieux apprécier la situation et étouffe en sanglots. Un grand garcon, de stature remarquable, en fait autant en serrant la main à un vieillard, probablement le

grand père, qui lui fait d'excellentes recommandations. La mère paraît tout occupée de ses enfants dont elle allaite encore le dernier. Quant au père, qui vient chercher sa famille pour l’amener ià où il a travaillé depuis quelque temps, il paraît déjà avoir pris toute la suftisance de ces Canadiens à qui il manque quelque chose, qui, après s'être défaits de biens qu'ils n'ont pas su conserver, ont été se faire les serviteurs des américains, et veulent se faire gloire de ce qu’ils ont pu apprendre dans leurs pérégrinations à gauche et à droite. Il a le verbe haut, écorche quelques mots anglais, montre à ses enfants comment on ouvre une porte de char, comment on retourne un banc &e. C’est le lourdaud, l’ignare, l’imbécile, qui se croit un personnage. Rien de plus insupportable !

A la station de Danville, le fort vent de N.E. qu’il faisait depuis le matin, commence à nous donner de la neige. Arrivés à Richmond, la neige continue, mais le thermomètre semble monter.

Nous avons plus d’une heure à passer ici, nous en profitons

pour aller saluer le curé de l’endroit, M. l'abbé Quinn, une ancienne vonnaissance pour nous, qui nous invite à prendre le thé, et avec lequel nous passons fort agréablement une couple de quarts d'heure,

A 6. 20 heures nous reprenons le train et filons vers Sherbrooke. La giboulée de Richmond s’est changée ici en pluie battante. Nous remarquons que la neige dans les champs est partout moius abondante ici qu'aux environs de Québec; cepen. dant elle recouvre encore le sol de toutes parts à une épaisseur de 12 à 15 pouces.

Nous atteignons Newport vers les dix heures, et nous ne devons en repartir qu’à 11.10 heures. Neige et pluie tout a cessé, il ne tombe plus rien, mais le temps reste toujours cou. vert. Remis en mouvement à l'heure inliquée, chacun s’installe sur son banc pour y passer la nuit le plus commodément

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possible, ou plutôt le moins incommodément possible, car une nuit dans les chars ne peut jamais être qu’une nuit fort désagréable, Cependant les voyageurs sont peu nombreux, et nous en entendons plusieurs ronflant de manière à donner l’idée des lits les plus confortables.

Nous passons Holyoke, New-Haven, Hartford, etc., et partout le linceul de neige, quoique moins épais, couvre encore le sol.

Nous entrons dans la gare de New-York à 11.15 heures A. M.; le temps est froid, humide, et je ne suis pas peu ‘tonné de trouver encore partout dans les rues des amas de neige, reliquats de la récente tempête qu’on a éprouvée, tempête qui en avait amoncelé en certains endroits jusqu’à 10 et 12 picds.

De la gaie nous nous dirigeons directement au biteau pour y déposer notre bagage et nous assurer de l'heure du départ. Le Muriel qui doit nous transporter aux Antilles est à son quai, No. 47, livré tout entier à l'équipage qui s’empresse d’y entasser le reste du chargement, Ce bateau en fer, qui jauge 1200 tonneaux, nous paraît bien étroit pour sa longueur, et fort élevé au-dessus de l’eau ; les cabines, quoique petites, ont l'air assez confortables.

On nous dit que le départ aura lieu le lendemain à 3 heures P. M.

Comme il est l'heure du dîner, et que nous sommes dans la semaine sainte, nous remettons au lendemain à faire une plus ample inspection de notre bateau, et nous rentrons dans un restaurant de la rue Broadway pour nous réconforter et nous diriger aussitôt, par les chars élevés de la 3e avenue, à l’église Canadienue de la 76e rue,

M. l'abbé Tétreau avec son vicaire M. Corriveau, nous accueillent avec leur urbanité bien connue, et nous font passer le plus agréable après-diner. Nous faisons aussi là la rencontre

des Drs Fontaine et Michon qui sont pour moi tous deux d’anciennes connaissances.

Mercredi, 28 mars.—New-York nous offre aujourd’hui li même température qu’hier, temps couvert, humide, désagréable, Les rues qui, par endroits, avec leurs bancs de neige ou leur boue épaisse sont de véritables cloaques, nous offrent si peu d’attraits, que nous préférons les charmes de la conversation du foyer, au plaisir de les parcourir. Nous remettons au retour à faire plus ample connaissance avec elles.

Jomme le départ était fixé à 3 heures P. M., à 2 heures nous faisons nos adieux à nos hôtes si charmants et nous nous rendons au bateau par les chars élevés de la 3e avenue et les tramways de la 18e rue.

Les passagers arrivent les uns après les autres, et le parachèvement du chargement se poursuit avec diligence. Cependant, malgré toute l’activité qu'on y emploie, on nous dit que ce n’est pas avant 7 heures qu’on pourra en atteindre la fin. Mais voilà que bientôt un épais brouillard se répand sur toute la rivière Hudson jusqu’à nous dérober la vue de la côte du New-Jersey. On entend continuellement le concert le plus discordant des centaines de bateaux se croisant en tout sens, et faisant crier leur sifflets pour éviter les collisions.

Le chargement est bien complété à 7 heures, mais le brouillard est trop épais pour qu’on puisse se hasarder à se mettre en marche ; aussi nous annonce-t-on qu'on peut dormir tranquille, qu'on ne laissera le quai que le lendemain matin.

Vers 8h. nous montons sur le pont. Le spectacle a changé d'aspect ; les sifflets à vapeur sont rentrés dans le silence, les étoiles brillent même au firmament ; les mille feux aux couleurs varites se croisant en tout sens dans le fleuve et se mariant aux nombreuses lumières des rues et des Cdifices de Jersey-City, nous présentent un coup d'œil vraiment féérique. Mais la tempéra-

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Jeudi-Saint, 29 mars.—Il n’était pas encore 5 h. que les piétinements de l'équipage nous faisaient comprendre qu’on allait définitivement quitter le quai. Je m’empresse de laisser ma cabine que j'avais trouvée bien trop chauffée, malgré le petit carreau tenu ouvert, pour monter sur le pont, enveloppé dans ma chape. Nous étions déjà en moutement, mais nous avancions lentement, par ce que le brouillard se montrait encore, quoique moins dense que la veille. La brume semble se dissiper à mesure que nous avançons, et bientôt nous voyons détaler à notre gauche Long-Island, et à aotre droite celle de Staten-Island ; nous passons la quarantaine et gagnons rapidement la pleine mer,

Une forte brise venant de l'Est semble fraîchir encore devantage et nous donne une mer passablement houleuse, Au déjeûner, à 9h., chacun est à son poste, et nous lions connaissance avec nos compagnons de route.

Nous sommes en tout 7 passagers, sans aucune dame, ce dont nous nous réjouissons fort ; car si la belle moitié du genre humain a des charmes particuliers, il faut reconnaître qu’elle a aussi des exigences parfois assez gênantes, 1l faut être partout poli et convenable, sans doute, mais on peut se montrer tel sans être obligé d’être galant.

Nous avons la bonne fortune de trouver parmi nos compagnons de route deux français, l’un de la Martinique et l’autre de la Guadeloupe. Ce dernier, M. Castéra, est un jeune homme qui avait un emploi parmi les travailleurs du canal de Panama. Pris des fièvres paludéennes, après un séjour à l'hôpital de Colon, il était enfin parvenu à obtenir son passage sur un vaisseau se dirigeant à New-York. Impossible de songer à se rendre directement à son île, vu les quarantaines qu’on imposait aux vaisseaux venant de Panama qui avaient déjà transporté la

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variole à la Martinique, et qu’on ne voulait pas voir se répandre ailleurs. Ce jeune homme, maigre, faible, au teint livide, n'ayant que des habits très légers, malgré la toux qui le tourmentait, faisait pitié à voir, et nous donnait à craindre d’avoir peut-être à lui donner une sépulture marine avant d'atteindre son île.

Celui de la Martinique est M. de Pompignan, l’un des rédacteurs du journal La Défense Coloniale. Ce monsieur a fait son droit, a pris part à la guerre de 1871 et au siège de Paris, parle l'anglais, et est très intéressant. Il nous donne une foule de renseignements sur son île et la triste situation des colons

: français dans l'archipel des Antilles. IL habite les Etats-Unis depuis près de trois ans, ayant parcouru la plupart des Etats de l’ouest et ceux de la nouvelle Angleterre. Notre qualité d’abbés n’a rien qui l’effraye, car du premier abord il nous déclare qu'il est royaliste et catholique sincère,

En outre de ces deux messieurs, nous comptons un tout jeune ministre protestant du Nouveau Brunswick, M. Johnson, qui s’en va évangéliser ses coreligionaires de Trinidad et de la Guyane anglaise; puis un jeune allemand de New-York, M. Kuhlke, et un vrai type de Yankee dans la personne d’un grand effilé, mince, au ton nasillard des mieux prononcés, et aux allures à lui propres, M. Moore.

Tourmenté depuis quelques jours par une bronchite assez sérieuse, j'étais arrivé à New-York tout enroué, et très fatigué de ma nuit sans sommeil passée dans les chars. La température désagréable que nous avons ces jours-ci n’est pas propre à me remettre ; aussi la houle qui ballotte notre vaisseau réussit-elle à me donner le mal de mer plutôt que je n'ai coutume de le prendre. J'ai presque honte, en ma qualité de vieux marin, de donner le mauvais exemple à M. Huart, mais malgré toutes mes bonnes résolutions et le dtner que j'avais pris en blanc aujourd'hui, il m'a fallu restituer mon repas du matin. Je laisse aussi passer le dîner de 6 h, sans songer à quitter mon lit,

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Vendredi-saint, 30 mars.—A 6 heures, je suis sur le pont ; le soleil n'est encore que fort peu élevé au-dessus de l’horison, Je remarque que les décors du lever de l’astre du jour sont beaucoup plus brillants que dans nos climats. Chez nous ce sont des clairs brillants qui sont ménagés pour faire plus ample part aux ombres ; ici c'est tout le contraire ; tout l’orient est embrasé, les ombres semblent faire exception duns le tableau qui reflette de toute part les émaux les plus brillants.

Le mouvement du vaisseau me semble bien moins sensible, mais je ne me sens pas encore le cœur bon, et je recours à mon grand remède dans mes indispositions, la diète la plus sévère. Je consens à peine à prendre quelque chose au déjeûner, je laisse passer le lunch et ne prends encore qu’une légère collation au dîner. Je suis heureux, d’un autre côté, d’être pour ainsi dire forcé d'offrir mon malaise en compensation du jeûne de ces saints jours que je ne puis observer comme il conviendrait de le faire. Il va sans dire que toutes les viandes de la table sont indistinctement refusées.

Samedi-saint, 31 mars.—La mer semble regretter de nous avoir si rudement malmenés ces jours-ci, aussi a-t-elle l'air de vouloir prendre des allures beaucoup plus paisibles.

Vers les 8 heures, nous entrons dans le Gulf-stream, et remarquons que la température se fait beaucoup plus douce. Le soleil brille duns tout son éclat, et le froid humide qui nous accompagnait depuis New-York, semble nous faire ses adieux définitifs,

Toutes les tribulations des deux derniers jours semblent déjà oubliées. Tout le monde est sur le pont, dispos et gai, aussi les conversations s’engagent-elles de toutes parts vives et animées, Notre Guadeloupien semble avoir répudié toute idée de donner de sa dépouille un repas aux habitunts de l'océan, il tousse moins, paraît plus fort et se montre même plus agile. Quant à notre Martiniquois, en sa qualité de militaire, de journaliste, de

voyageur qui a heaucoup vu et beaucoup lu, il est celui qui nous intéresse le plus, surtout par les détails qu’il nous donne sur son île.

De ses nombreuses possessions d'autrefois dans les Antilles, la France ne retient plus que la Martinique, la Guadeloupe, St- Vincent, Marie-Galante et quelques autres petites îles de peu d'importance. L’Angleterre en majeure partie, l'Espagne, la Hollande, le Danemark occupent les autres.

L’esclavage qui a régné de longues années dans toutes ces îles a produit une race bâtarde de mulâtres, à peau plus ou moins foncée, qui, dans les colonies françaises, en vertu du suffrage universel, asservit complètement les blancs aux noirs en raison de la supériorité de ces derniers par le nombre,

S'il est vrai que devant Dieu et en face du droit la couleur de la peau ne peut créer de distinction, il faut reconnaître aussi que cette couleur, pour ce qui en est dans les Antilles, n’est pas moins un signe de l’illégitimeté de ces fils d'esclaves, de ces descendants de Cham, qui, par la fraction de sang plus noble qui coule dans leurs veines, ont pu s'élever de quelques degrés dans l'échelle de la civilisation, mais non pas en atteiudre le sommet, ni même se rendre nos égaux. Ils peuvent s’instruire, se policer, acquérir des richesses, se donner le comfort matériel de l’aisance, mais acquérir des sentiments nobles, généreux, relevés, qui inspirent ces dévouements qui distinguent les âmes d'élite, ils en sout encore incapables, ou du moins ils n’en ont pas encore donné d'exemples.

Avec leur instruction plus ou moins superficielle, et.leur éducation presque nulle, les mulâtres de la Martinique et de la Guadeloupe n'ont pu se défaire encore entièrement des sentiments de servilité de la race maudite dès son origine. Avec un certain vernis de politesse extérieure, ils affecteront bien de montrer des sentiments de cœurs larges, nobles et généreux, mais dans l'occasion, les passions brutales, la hautesse, la

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haîne, la vengeance auront bientôt fait disparaître ces vertus empruntées, pour ne laisser voir que la lâcheté, la bassesse et la servilité des enfants d'esclaves. Ceux qui ont étudié leurs mœurs à la Martinique et à la Guadeloupe s'accordent tous à le proclamer. Si les démolisseurs sans Dieu qui gouvernent aujourd’hui la patrie de nos pères n'avaient pas entrepris de ravaler et avilir ce qui fait l’orgueil de tout enfant qui vient de France, ils se seraient au moins contentés de faire des anciens esclaves des égaux des blancs, sans vouloir en faire leurs maîtres,

On sait que la Martinique et la Gnadeloupe sont représentées au corps législatif de Paris par des hommes de couleur. Ces derniers sont aussi chez eux en possession de presque tous les emplois civils, ils sont maires, instituteurs, collecteurs de droits, inspecteurs d'écoles, journalistes, etc. etc.

À propos de ces derniers, M. de Pompignan nous rapportait un comble des plus piquants en fait d’ignorance. Il s'agissait de l'expulsion en France, de certains religieux de leurs couvents ;

et l'ordonnance portait que les frères seraient expulsés efiwm manu militari. Or un rédacteur noir de la Martinique qui n'était pas très familier avec la langue de Virgile, disait, en rapportant le décrêt, qu’on devra expulser de leurs couvents les frères Etiam, Manu et Militari ! ! ! Et c’est à de tels génies qu'on veut asservir les blancs |

J'ai mentionné plus haut le Gulf-stream ; j'en dirai un mot ici pour ceux de mes lecteurs qui ne se seraient pas encore rendu compte de cette expression.

Le Gulf.stream est un courant équatorial dû au mouvement de rotation de la terre, jont à la haute température de la zône torride et aux vents alisés qui dominent dans cette région, Ce courant qui origine dans le golfe de Guinée, sur la côte d'Afrique, prend sa direction vers l’ouest, mais rompu par les hauts promontoires de l'Amérique du sud, il se divise là en deux branches, dont l’une descend le long des côtes du Brézil, en se

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dirigeant vers le sud, et l’autre pénètre dans la mer des Caraïbes,

à travers les petites Antilles les plus mério lionales. Poursuivant sa marche vers le nord, il sort de ce vaste bas:in, pour pren ire sa course à l’est à la pointe méridionale de la Floride, jusqu'à ce qu’il atteigne la côte occidentale de l’Irlande et pénètre encore plus au nord. Mais il ne peut parcourir cette course sans rencontrer un courant opposé et d’une toute autre température, c'est celui qui part de la baie de Baffin et de la mer arctique, pour longer les côtes de l'Amérique du nord. Resserré à sa sortie du golfe du Mexique entre la côte Floridienne et les Bahamas, le courant chaud s’élargit à mesure qu'il s’avance vers l’est et mêle ses eaux à celles du courant opposé. Mais un fait bien digne de remarque, c’est que les eaux des deux courants, en contact au milieu de l’océan, Sembla' ies à deux nationalités étrangères habitant le même territoire, semblent pendant longtemps se refuser à l'absorption, et s’entremêler sans se confondre, comme si de chaque côté, on voulait conserver ses caractères propres.

Le Dr A. D. Bache, de la commission d'exploration des côtes des Etats-Unis, est celui qui a le plus étudié et observé le Gulf-stream, et il a pu constater, par de nombreux sondages, que les deux courants se rencontrent et se superposent par couches, en conservant longtemps, avant de se confondre, la température qui leur est propre. Et cette différence est tellement tranchée d’une couche à l’autre, qu’il n’a pas craint de qualifier de cold wall, la paroi des couches du courant froid.

À sa sortie dans l'océan au sud de la Floride, la largeur du Gulf-stream ne dépasse pas 40 milles ; au niveau de Charleston elle est de 150 milles, et à Sandy-Hook elle dépasse 300 milles,

À 8 heures je vais prendre possession de mon lit, M. Huart, qui s’y était rendu avant moi, semblait vouloir reprendre le Sommeil perdu par le mal de mer, aux caresses duquel il s'était montré si impressionné, Cependant la cabine était sur-

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chauffée et sans beaucoup d'air, aussi je n’hésite pas à laisser le petit carreau ouvert, l'air extérieur semblant n’avoir rieu à faire redouter de sa bénigne fraîcheur.

Je n'avais pas encore déposé mes habits que je suis invité à faire une chasse entomologique, la première depuis mon départ, dans la personne d’une respectable dame coquerelle (Blatta orientalis) qui semblait me narguer en étalant ses grâces coquerelloises sur le rideau de ma couche. Il va sans dire que son procès fut bien vite fait, et que l'exécution s’en suivit fncontinent.

Dimanche de Pâque, 1er avril. — Pâque ! résurrection ! alleluia ! il semble aussi que tout renait, revit, se réjouit dans notre solitude océanique.

A 5 heures, je suis sur le pont, après avoir passé la meilleure des nuits depuis que je suis dans le vaisseau. Le temps est serein, la mer des plus calmes, c’est à peine si l’on entend le léger clapotement des eaux que déplace notre Muriel dans son allure pacifique, mais constante, Bientôt l’astre du jour se montre à l’orient, embrase tout l'horizon même avant de paraître, et verse des flots de lumière sur les flots de l'océan, en même temps qu’il lance des gerbes de rayons inflammés qui atteignent jusqu’au zénith. Ajoutez une température tiède des plus agréables aux décors du tableau, et vous comprendrez facilement que la joie doit nécessairement s'emparer du cœur, lorsque surtout on a été tourmenté pendant plus de trois jours, par des troubles de digestion, des insomnies, et ce malaise général que seuls ceux qui ont éprouvé le ma) de mer peuvent justement apprécier. Aussi, au déjeûner de 9 heures, chacun est-il à son poste, la conversation prend-elle un entrain tout nouveau, en même temps que les estomacs se montrent plus exigeants qu’auparavant.

Oui! le spectacle est grandiose, magnifique, mais ce n’en est pas moins un bien triste jour de pâque. Ces charmes de la

noture cessent de nous impressionner par nous être devenus trop familiers ; combien plus parlent à l’âme la décoration de nos temples en ce saint jour, les feux et les fleurs qui brillent sur nos autels, les flots d'harmonie que répandent les orgues sous les vastes voutes, l’encens qui embaume cette atmosphère religieuse, et ces alleluia ! mille fois répétés, qui veulent convaincre jusqu’au dernier qu’il y a partout surabondance de joie, et qu’on s’y livre sans contrainte.

Hier je faisais ma première chasse entomologique, et voici qu'aujourd'hui je vais faire ma première cueillette botanique. Deux ou trois fois déjà j'avais remarqué certaines végétations à

la surface de la mer. Ce sont sans doute des varecs détachés des.

rivages, m'étais-je dit, et entraînés par les courants. Mais voici que ces végétations se montrent de plus en plus fréquentes. Ce sont souvent des nappes ou tapis d’un beau jaune d’or de 30 à 50 pieds d’étendue, les plantes paraissant fortement liées les unes aux autres, si bien que le déferlage des vagues ne réussit pas toujours à les diviser. J'en voyais souvent très près du bateau, mais non toutefois de manière à ce que je pusse reconpaître leur structure et leur agencement, dJ’interroge sur le sujet M. de Pompignan, il me dit que ce sont des raisins des tropiques, plantes très communes dans ces mers, Comme le nom seul ne suffisait pas pour me renseigner sur ces plantes nouvelles pour moi, M. de Pompignan dit un mot à un matelot, et presque aussitôt, au moyen d'un seau lancé à la mer, on en rapporte une talle en pleine fructification. Je pus remarquer de suite que la plante différait grandement de nos varecs du nord, mais que cependant c'était bien une fucacée ou hydrophyse. Une tige assez grêle, rameuse, à rameaux portant des feuilles irrégulières, petites, imparfaitement pinnées, et des fructifications en forme de globules vésiculeux, pédiculés, ressemblant assez à des grains de raisin, ont valu à la plante le nom vulgaire dont on l’a affublée. LDéiachée du fond des mers où elle prend racine, elle s’en va flottant ainsi à la surface

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durant des mois sans se déterriorer. (C’est cette plante que Colomb rencontra au sud des Canaries dans sa navigation vers l'Amérique. Linné lui a donné le nom de Fucus natans, et Agarth celui de Sargassum bacciferum, qu’elle porte encore aujourd'hui. On la trouve en telle quantité dans l’Atlantique, entre les îles du Cap-Vert et les Canaries, que les marins ont donné à cette partie de l’océan le nom de mer-des-sargusses, et qu’elle suffit souvent pour retarder considérablement les vaisseaux daus leur course. (1)

Les vésicules fructifères de la sargasso, comme on la désigne d'ordinaire, sont encroutées entièrement ou en partie, d’une couche crustacée, fragile, ayant la consistance du vc:re, toute parsemée d’alvéoles obliques, présentant l'apparence d’un tissu vitreux vue à la loupe.

A midi nous sommes au 29e degré de latitude, au niveau par conséquent de St-Augustin dans la Floride, et un peu au delà de Suez en Egypte ; c’est le point le plus méridional que j'aie encore atteint dans mes différents voyages. Nous avons parcouru 237 milles dans les 24 heures, ce qui fait une vitesse bien modeste comparée à celle des steamers transatlantiques. On nous dit que nous atteindrons St-Kitts, la première île où nous devons toucher, mercredi soir ou jeudi matin.

Peu après midi nous avons un petit grain qui vient moriller nos banquettes et nous forcer à nous mettre à l'abri pour un instant.

La mer se faisant de plus en plus calme, nous avons ce que les marins appellent la mer d’huile, c'est une surface plane où ne se dessinent aucunes vagues, mais seulement de fines rides semblables à ces guipures dont s’affublent parfois les dames. Les habitants des profondeurs profitent sans doute de ce calme pour venir nous faire visite, de nombreux marsouins suivent

(1) La mer-des-sargasses s'étend du 32e au 16e degré de latitiie nord, et du 3-e au 44e degré de longitude ouest de Paris,

notre vaisseau comme pour nous faire escorte, et nous voyons, à quelques verges plus loin, trois baleines exhibant leurs larges dos semblables à des îles mobiles, et faisant jaillir l’eau de leurs évents à 10 ou 12 pieds en l'air d’un jet continu qui s’égrène en gouttelettes en retombant. Nous voyons aussi quelques poissons volants qu'on nous dit devenir beaucoup plus communs à mesure que nous avancerons vers le sud.

Lundi 2 avril.— Vent toujours debout, un peu plus fort, cependant mer assez calme. On sent que ces vents sont toujours plus légers que ceux qu’on rencontre dans les mers boréales, ou même dans la traversée de Québec à Liverpool.

Les poissons volants sont beaucoup plus nombreux qu’hier ; à tout instant, on en voit, effrayés sans doute par le bruit du bateau, sortir de l'élément liquide pour s’élancer dans l'air, mais jamais à une hauteur au dessus de 2 à 3 pieds sur la surface de l’eau. Leur ventre blanc qu'on distingue fort bien, les ferait prendre à première vue, pour de petits oiseaux, et comme ces derniers aussi, ils se montrent souvent en bandes, quelquefois fort nombreuses. Leur nom de poissons volants n’est pas d’une exactitude rigoureuse, car, comme il est facile de le reconnaître, leurs nageoires pectorales ne sont pas des ailes véritables, aussi ils nagent dans l'air plutôt qu’ils ne volent. On ne peut distinguer de mouvements dans leurs nageoires pectorales pour répéter les élans, comme le font les oiseaux et même les chauve-souris, Certains naturalistes, ou plutôt certains observateurs, ont prétendu que ces poissons ne se soutiennent dans l’air qu’autant de temps que leurs nageoires conservent leur humidité, et qu'ils tombent à l’eau du moment qu’elles sont sèches. D’autres soutiennent, avec beaucoup plus de raison, suivant moi, que toute leur impulsion vient de la nageoire caudale, qui, en s’agitant par secousses répétées, les lance hors de l’eau, et les pousse dans l'air, Si, souvent on les voit toucher le haut des vagues pour reprendre leur course, ce n’est pas pour s’humecter de nouveau

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Nous avions ce matin deux navires en vue à notre droite, s'en allant dans une direction opposée à celle que nous suivons. Au milieu d’une monotonie continue, l'écart le plus futile qui vient en interrompre le cours, est souvent un événement. Il suffit parfois de la moindre singularité de la part d’un passager pour égayer toute la compagnie.

Mais voici que M. de Pompignan qui, à toutes ses autres qualités joint celle de chasseur émérite, nous signale un oiseau out nouveau pour moi, et de bon augure pour ceux qui suivent notre route, car sa présence nous annonce le voisinage des ropiques. Cet oiseau est le phaéton, vulgairement appelé pailleen-queue, Phaeton œthereus, Linné. C’est un bel oiseau blanc, un peu plus petit que notre oie, qui porte à l’extrémité de sa queue

deux longs brins qui lui ont valu son nom vulgaire. Il a la égion de l'œil et le haut de l’aile noirs, avec le bec rouge ; ses doigts palmés avec des pattes fort courtes, lui rendent la marche difficile sur un terrain plan, aussi ne le voit-on d'ordinaire que sur la mer ou sur les rochers escarpés des îles désertes où il va aire ses petits, au nombre de deux ou trois. Il vit particulièrement de poissons volants et autres proies que la mer peut lui bffrir, Il saisit sa proie sans se poser, car ses longues ailes avec es courtes pattes lui sont un obstacle pour prendre son vol, il he peut y parvenir, dit-on, que lorsqu'une vague le soulève au lessus de la surface. Il habite presque exclusivement la zône

orride, ce qui lui a valu le nom, pour plusieurs, d'oiseau des ropiques.

A midi, nous sommes à 25° 36’ de latitude; c’est une bonne distance depuis 46° 48° point d’où nous sommes partis,

nais c’est encore loin de 10° où nous devons aller, La course

dans les 24 heures a été de 235 milles, c’est le train ordinaire de notre Muriel, qui craindrait, je pense, de s’échauffer en dépassant ses 10 milles à l’heure.

Voulant faire une reconnaissance sur le devant du bateau, voilà que le vent pousse le pan de mon habit sur un panneau tout fratchement peinturé en blanc, et transforme en gris une large plaque sur le tissu noir. J'en étais tout désolé, lorsqu’un complaisant matelot s’en vint avec une éponge imbibée de térébenthine, enlever toute trace de l'accident et restituer au drap sa couleur et son lustre d’auparavant. Allons, me dis-je, je n’oublierai plus la leçon, qu’on n’est jamais plus en sûreté que lorsque chacun est à sa place.

Mardi, 3 avril.—Sur le pont au lever du soleil. Temps superbe ; vent E, S. E., un peu plus fort; bateau avec forte pente, cependant mer toujours calme. Les poissons volants sont encore plus nombreux que la veille. Je remarque qu'il yena deux espèces bien distinctes ; les uns plus petits, en bandes fort nombreuses, les autres beaucoup plus gros, un peu moins communs. Le premier est, si je ne me trompe, l’'Exocetus volitans, Linné, et le second l’Exocetus exiliens, Bloch. Le second se distingue surtout du premier par sa taille plus forte et la longueur de ses ventrales, qui sont placées plus en arrière que le milieu du corps, et qui probablement lui servent comme d'ailes supplémentaires dans son vol aérien.

Les Exocets sont à couleurs très brillantes ; un lustre argentin domine sur toute leur surface ; la tête, aplatie en dessus, avec le sommet du dos et des côtés, sont d’un bleu d’azur, tandis que les pectorales sont d’un bleu plus foncé. La bouche est armée de petites dents avec la mâchoire inférieure plus avancée que la supérieure. Les flancs portent une rangée d’écailles carénées qui se détachent assez facilement lorsqu'on les touche, La nagcoire caudale a sa partie inférieure plus longue

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Certains auteurs prétendent que les Exocets s’élancent hors de l'eau pour le seul plaisir de voler dans l'air, tandis que d’autres veulent que ce ne soit que pour échapper aux poursuites de leurs ennemis, ou pour fuir en face d’un danger qu’ils appréhendent à tort ou à raison, comme l'approche d’un vaisseau, Ce qu'il y a de certain, c’est que dans l’eau ou dans l'air, cee jolis poissons rencontrent des ennemis nombreux ; les scombres, les dorades, les coryphènes etc., les poursuivent dans l’eau ; les frégate: cs fous, les paille-en-queue etc., les guettent dans l'air. Ajoutuns que leur chair délicate les fait rechercher par l’homme et dans l'eau et dans l'air. Les poissons volants se nourrissent de vers et de productions végétales.

J'en étais à me demander ce qu’on pourrait rencontrer de nouveau aujourd’hui pour nous intéresser, lorsque je vis glisser sur l’eau une forme encore nouvelle pour moi. (C'est un être à conformation fort singulière, qui tend au vent une voile, que je crois double sans pouvoir bien m'en convaincre, d'apparence

| gélatineuse ou vitreuse, d’une belle couleur blanc-bleuâtre, pour

profiter de la brise qui agit sur elle et la pousse en avant. Tout d’abord j'ai cru avoir affaire à une Physalie, dont j'avais lu à maintes reprises des descriptions dans les auteurs. Les réponses que les matelots donnèrent à mes questions, me confirmèrent aussi dans cette opinion. — Ces fioles vitreuses que l’on voit glisser sur l'eau, leur demandai-je, sont-elles accompagnées d’une coquille ? — Non, il n’y a point de coquille ; c’est une masse gélatineuse qui nous coule entre les doigts lorsqu'on la saisit. é

Que j'aurais voulu pouvoir en capturer quelqu’une ! mais impossible ; bien qu’on en vit plusieurs, et assez près du bateau, elles ne l’approchaient pas assez cependant pour pouvoir être prises avec un seau.

Les Physalies sont des espèces de méduses, de consistance gélatineuse, de forme elliptique, avec une crête plissée sur le dos et des tentacules nombreux en-dessous. Comme la crête dorsale leur sert de voile, les marins les désignent souvent sous le nom de jrégates, de galères, etc., et comme leurs tentacules inférieurs causent sur la peau, lorsqu'on les saisit, une brûlure assez piquante, on leur donne aussi le nom d’orties de mer. Je ‘regrette de ne m'être pas enquis de cette singulière propriété auprès des matelots, j'aurais pu dès lors fixer mes incertitudes sur la détermination de l’animal en notre présence ; car plus j'y réfléchis aujourd’hui, et plus je me convaincs que c’est à un mollusque que nous avions affaire, et non à une hydrophyse ou

méduse, Ce n'est rien moins, je pense, que l’Argonauta argo,

que nous avions là en notre présence.

En effet, la crête de la Physalie est allongée, adhérente dans toute sa longueur au dos de l'animal ; et les ailes vitreuses que nous avions devant nous, étaient étroites, paraissaient élargies à l’extrémité, ne mesurant pas moins de 6 à 7 pouces

ou même davantage, au-dessus de l’eau, sans rien laisser voir de la souche ou base qui les portait, Or ce sont bien là les caractères extérieurs de l’Argonante, Que les matelots aïent dit qu'il n’y avait pas de coquille, rien de surprenant, Peut-être n'en avaieut-ils jamais pris eux-mêmes, ou, les saisissant trop brusquement, ils auraient pu briser la coquille fragile sans remarquer sa présence.

L’Argonaute est un octopode à coquille fragile, carénée, plissée ou ondulée, ayant assez la forme de la proue d’un vaisseau à son extrémité postérieure. L'animal, dans les temps calmes, s'élève du fond des eaux pour voguer dans sa nacelle à la surface, Retenant dans sa nacelle autant d’eau qu'il lui est nécessaire pour lui servir de lest, il dresse perpendiculairement ses bras palmés, les tient écartés, et la membrane élargie ‘et oblongue qui règne sur une partie de leur longueur présentant

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une plus grande surface au vent, lui sert de voile pour voguer dans la direction du vent. Les trois autres bras de chaque côté sont employés comme balanciers, et le bas du corps, qui forme un crochet hors de la coquille, fait les fonctions de gouvernail. Mais survient-il du mauvais temps ou un ennemi, dans l'instant même tout l’attirail rentre en dedans, l’&nimal retire ses rames, ses voiles, son gouvernail, ses avirons, et fait chavirer son frêle navire, qui se remplit d’eau, et s'enfonce dans les profondeurs des mers.

Telle est, d’après les auteurs, la manière de procéder de cet intéressant mollusque.

Après avoir examiné attentivement les coquilles d’Argonaute que je possède dans ma collection, et les avoir confrontées avec les figures de l’animal qu’en donnent les auteurs, je n'ai plus de doute aujourd’hui que ce sont ces mollusques que j'ai rencontrés là, et n'ai qu’un regret, c’est de n'avoir pas insisté, auprès des employés du bateau, pour pouvoir en capturer quelques uns,

Les Argonautes, de même que les Physalies, habitent les mers chaudes de la zône torride. Certaines coquilles de l’Argonauta «rgo mesurent jusqu’à 8 et 9 pouces de longueur,

La température s’attiédissant de plus en plus à mesure que nous avançons vers le sud, je commence à souffrir de l'épaisseur des vêtements que j'ai portés jusqu'ici, et en remplace une partie par de plus légers, caleçons, chaussettes, etc. ; cependant, pour le buste, je ne veux pas cesser de porter toujours de la laine sur la peau, c’est le plus puissant préservatif contre les refroidissements trop subits, qui sont presque toujours des occasions de graves maladies, même dans les climats les plus chauds,

La mer depuis longtemps déjà a laissé sa couleur verte des latitudes élevées, pour prendre une teinte bleu-foncé des plus agréables, c’est la couleur de la mer de Naples, d'Alexandrie et

de presque toute la Méditerranée, à l'exception du voisinage des côtes.

Lorsqu’aucune rencontre ne m’apporte des sujets d'étude, je m'amuse à étudier le caractère des différents personnages qui nous entourent ; c'est ce qu'avec M. Huart nous appelons faire des études de mœurs. Notre yankee, M. Moore, fournit surtout ample matière à nos observations.

La couleur pâle, livide, l'apparence débile de notre guadeloupien, M. Castéra, l'avaient frappé en mettant le pied sur le bateau, et du moment qu’il sut que ce convalescent venait de Panama, il voulut absolument se convaincre que c'était un échappé de la fièvre jaune qu'il avait devant lui. Il paraiss avoir une crainte extrême de se trouver en face de la redoutau épidémie. Vingt fois M. Castéra lui avait dit qu’il n’y avait pas de fièvre jaune à Panama lors de son départ ; tous les jours cependant il revenait à la charge pour en obtenir un aveu. Il était parfois tout-à-fait amusant d'écouter leurs colloques d’autant plus que l'américain ne savait pas deux mots de français et que le guadeloupien n’était pas non plus très fort en anglais. — Well, tell me, disait l'américain, às there no yellow Jiever in Panama? Are-you not recovering from this iliness !—No, no! Itold' you, no, before, and I repeut you : no 1 et là dessus, il s’en allait chercher un poste ailleurs. Mais notre américain ne se tenait pas encore pour satisfait, il suivait le patient : surely you have sufjered from fiever, you look to weak, to pale ! Et les témoins de rire aux éclats en vue de telles obsessions, Ajoutons que l'américain paraissait déjà tout troublé en prévision d’une réponse qui aurait confirmé ses craintes.

Une atmosphère tiède et des plus agréables, des zéphirs paisibles qui rident à peine la surface de l’eau, un ciel pur et sans nuages qui s’harmonise si bien avec la couleur bleue de la mer, nous procurent des nuits qui ne sont pas moins attrayantes

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que les heures qu’éclaire l’astre du jour. Phébé nous fait défaut, mais par contre les étoiles scintillent d’un éclat que nous ne leur avions pas encore connu. Le fond sombre sur lequel elles se détachent, nous les montre comme autant de clous étincelants servant à capitoner l'immense voile d'azur qui nous sert de voute, Déjà certaines de nos constellations boréales se rapprochent sensiblement de l’horizon, et du côté opposé se dessinent au firmament des groupes de soleils dont je suis enchanté de faire pour la première fois la connaissance. M. de Pompignan, qui a fait une étude spéciale du planisphère céleste, m'intéresse beaucoup en me faisant distinguer certaines constellations de l’hémisphère austral inconnues pour nos latitudes. C’est avant tont la grande Croix-du-sud, si facile à reconnaitre par les quatre étoiles principales, sur les onze qui la composent, rangées en un carré presque parfait dont les diagonales formeraient une belle croix. La croix laisse voir aussi dans sa zône quelques autres constellations moins importantes et un peu plus difficiles à distinguer.

Mercredi 4 mai.— Nous avons un peu de tangage ce matin, bien que la mer puisse encore être qualifiée de clémente, M. Huart a encore, comme on dit vulgairement, les ailes pendantes, Je crois qu’il s’habituera difficilement à faire un marin, et il proteste aussi hautement qu’il n’ambitionnera jamais cet honneur,

A 6h. nous voyons un vaisseau à notre droite, filant sa course dans une direction opposée à celle que nous suivons.

A 8.30 h. grande joie à bord, nous voyons la terre, la terre que nous avions perdue de vue depuis plus de six longs jours. Ce n’est d’abord qu’une petite tache à l'horizon sur notre droite en avant, mais à mesure que nous avançons, nous voyons la forme se dissiner plus distinctement, Bientôt nous distinguons les rochers avec une tour qui les surmonte se mouler en crénaux sur l'horizon. C’est, nous dit-on, la petite île de Sombréro qui ne se compose que de rochers arides et n’a d’autres habitants que les gardiens du phare qu’on entretient là pour l’avan-

tage de la navigation. Le capitaine nous annonce qu’à 7 h. ce soir, nous serons à St-Kitts, premier port où nous devons faire escale.

Je me rappelle avoir lu quelque part dans les écrits de Paul Féval, qu'étant un jour en route pour un pèlerinage au tombeau de St Martin, à Tours, il fut tout étonné d'entendre quelques uns de ses compagnons de route, qui voyageaient dans le même but que lui, discutant certaines questions en rapport avec les principes religieux bien entendus, de manière à laisser des doutes sur leur foi plus ou moins avariée de maximes mondaines que la pure orthodoxie ne pourrait que répudier. Il y avait, dit-il, un avocat, un médecin, un militaire avec lui dans le même compartiment ; la conversation étant tombée, par hasard, sur le duel, le médecin condamnait sans ambages la fausse maxime ; l'avocat sauvait le principe, mais, disait le disciple de Thémis, avec des épées à quinze pieds de distance, ou des pistolets à une portée de canon, comme c’est le plus souvent le cas, je ne vois pas beaucoup qu’on puisse nuire à son

prochain. Le militaire, lui, tout en se proclament catholique de bon aloi, soutenait qu’il y avait des coutumes, des usages de mœurs, des règles de société, auxquelles on ne pouvait décemment se soustraire, et que la religion, tout en les condamnant dans le principe, devait les tolérer dans la pratique.

Nous sommes tellement habitués chez nous à n’entendre que des discours en tout conformes aux prescriptions de l'Eglise, que plus je poursuis mes entretiens avec celui de mes compagnons qui m'intéressent le plus, et plus je me sens porté à douter de l’orthodoxie de son catholicisme. Je crains fort de ne trouver à la fin dans cet aimable narrateur qu’un de ces catholiques à gros grains, comme on en trouve tant en France, qui ont grand soin de répudier la libre pensée, mais qui se fabriquent volontiers un évangile de leur façon ; qui ne voudraient pas se donner au diable, mais qui ne veulent pas non plus se donner à Dieu.

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Hier, mon martiniquois me rapportait qu'ayant fondé, en compagnie de quelques amis, au nombre desquels était le Dr Lota, dont j'aurai occasion de parler plus tard, un journal à St- Pierre de la Martinique, ayant nom la Défense Coloniale, particulièrement destiné à prendre les intérêts des blancs (créoles) de la colonie, contre la tyrannie des noirs, qu’un gouverneur sans cœur et sans vergogne favorisait de tout son pouvoir, même contre les règles de l'équité et de la justice, ils avaient, tous les jours, à ferrailler dans leur feuille contre certains rédacteurs uairs à la tête d’une autre feuille jouissant des faveurs de l’autorité. Or il était arrivé, comme la chose a souvent lieu dans les polémiques ardentes, que lécrivain noir avait fort maltraité ses confrères blancs; donnant libre essor av caractère grossier et brutal de sa race, il n’avait pas même respecté les égards que des hommes bien élevés se doivent entre eux en toute circonstance. Rencontré sur la rue par le Dr Lota, qui en sa qualité de corse a le sang vif, le noir l'avait insulté sans ménagement. Mais le bouillant docteur, emporté par son caractère, n’avait pas été lent à faire jouer sur le crâne de l’africain la canne qu'il tenait à sa main pour le mettre en fuite.

Voilà une bien mauvaise affaire dirent ses amis au docteur, vous connaissez nos mulâtres, forts par leur nombre et comptant aussi sur l’abstention de l'autorité pour tout ce qui pourrait arriver, vous êtes sûr qu'ils vont Venir en grand nombre tirer vengeance de cette défaite. Il faut sans délai se préparer à les recevoir.

Et en effet, l'appel est fait dans tout le voisinage, et plus de 1000 faces noires se présentent dans la rue pour faire le sac de la maison du docteur. Nous avions, dit M. de Pompignan, une carabine à dix-sept coups, des épées, et quelques fusils, Connaissant le manque de bravoure des afrricains, j'étais sûr qu'en cinq minutes, nous pouvions, à sept ou huit que nous étions, en coucher une cinquantaine sur le sol, et mettre incontinent toute la bande en déroute. Mais, ajouta-t-il, le docteur ne

voulut jamais consentir à ce qu’on fit usage des armes meurtrières. Aussi la maison fut-elle complètement démolie, les meubles brisés en mille pièces, et le docteur forcé d’émigrer à Trinidad, par ce que ses jours n'étaient plus en sûreté à la Martinique. |

—Mais le docteur en a bien agi dans la circonstance, luidis-je ; il ne voulait pas ajouter une nouvelle faute à telle commise eu premier lieu.

—Comment? n’était-il pas en légitime défense ? Devait-il laisser ruiner sa propriété sans prendre les moyens de la protéger ? |

—Légitime défense ? Je ne l’admets pas ; car il était le provocateur. Il pouvait s'adresser aux tribunaux pour mettre son noir à l’ordre ; mais en se portant à une voie de fait, il perdait tout droic à réclamer réparation de l’injure commise à son égard. Je trouve en outre que, même au point de vue de la prudence humaine, le docteur a encore eu raison de ne pas faire

feu sur la foule. Si, pour le moment, vous aviez mis la masse en déroute, vous pouvez être bien sûrs que, forts de leur nombre, ils auraient repris leur revanche plus tard. Et d'ailleurs, ne comptez-vous pour rien cinquante vies que vous auriez ainsi sacrifiées à votre ressentiment, lorsque le tort venait de votre côté ? En outre, cette foule n'était pas là sans armes, et une balle, une seule balle aurait suffi pour le docteur ou pour vousmême. Et qu'importe que cinquante noirs mordent la poussière, si vous allez vous coucher parmi eux ?

Il va sans dire que mes paroles furent loin d'amener la conviction chez mon interlocuteur, mais je me disais tout de même à part moi : Comme ils sont sublimes, comme ils sont sages, ces préceptes de notre sainte religion ! et comme souvent aussi on ne les vivle pas impunément, même en ce monde ! Et j'ajouterai ici: comme ils sont à plaindre ceux qui, nourris dans un milieu perverti, ont entendu mille fois résonner à leurs

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oreilles des maximes perverses, des doctrines impies, des jugements erronés ; ils s’en sont imbus sans s’en apercevoir, et les retiennent encore tout en faisant profession de bouche de leur orthodoxie !

Aujourd’hui M. de Pompignan me raconte une autre scène, encore au sujet de ses nègres, et où les principes religieux n’ont pas été non plus respectés.

Cette fois, c’est lui-même qui est le héros du drame, et c’est encore au sujet de polémiques dans les journaux ; et je ne pourrais sûrement affirmer qne ce n’est pas avec le même rédacteur noir.

On s'était donc, de part et d'autre, j'ai raison de le croire, fort maltraité chacun dans sa feuille. M. de Pompignan, en bon chrétien, comme il se plait à le déclarer, n’hésita pas à envoyer

. ses témoins au mulâtre pour une rencontre sur le terrain. L'’arme

choisie était le pistolet. Le noir s’y rendit, mais tellement défait, tellement tremblant, que les médecins durent déclarer qu’il n'était pas en état de se battre. Il fallut donc remettre lu partie à un autre jour, pour attendre que l’africain pût rentrer dans sa peau, et faire passer dans son cœur une parcelle de cette bravoure qu’il avait si abondante au bout de sa plume, Mais rendu de nouveau sur le terrain au jour fixé, la première scène se répéta encrre plus accentuée; l'africain pâle, défait, complètement décontenancé, n’était pas même capable de retenir l'arme dans sa main, Force fut encore aux Esculapes d'intervenir pour un nouveau délai qui, cette fois, s’étendit aux calendes grecques,

Je veux bien croire qu'il y avait du tort des deux côtés, et qu’un fils d’escluve ait pu, avec raison, craindre pour sa peau en allant se mesurer avec un militaire exercé, de la stature de M. de Pompignan ; mais je n’en vois pas moins non plus, de part et d'autre, une absence notable de principes religieux ; en premier lieu, dans le manque d'égards de cette justice que les hommes, fussent-ils blancs, jaunes, rouges ou noirs, se doivent les uns

aux autres, et en second lieu, dans la manière de réparer l’injure une fois commise.

Il faut, dit-on, pour satisfaire à l'honneur, s’échanger une balle ou deux, ou se piquer quelque part, Quelle convention absurde et irrationelle ! Combien le code évangélique l'emporte sur ce reliquat de paganisme ! “ Si, vous présentant devant Dieu, vous vous rappelez que votre frère a quelque raison d’être irrité contre vous, allez sans délai vous réconcilier avec votre frère”... “Ne faites jamais aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit à vous-même ” !

Comme les hommes ne sont pas des anges, ni même tous des saints, il arrive quelquefois que dans les moments de vivacité, on oublie aussi chez nous les sages préceptes de l’évangile ; mais comme alors la pratique canadienne l'emporte encore sur le prétendu point d'honneur qu’on fait sonner si haut en Europe. Chez nous, on le sait, le coup de poing tient lieu de pistolet et d'épée ; et un œil poché, une lèvre fendue, une côte rudement caressée, suffisent d'ordinaire pour satisfaire à l'honneur, et mettre le manant à sa place sans danger pour ses jours.

Ceci me remet en mémoire un petit incident dont le quai du Palais, à Québec, fut le théâtre, il y a quelques années.

Un hâbleur français, comme il nous en arrive quelquefois, avait réuni là une cinquantaine de flâneurs, et les amusait de ses vantardises.—Moi, disait-il, je sais l’art de la boxe, et au moyen de cette connaissance, je puis me défendre contre un homme deux fois plus fort que moi.

—Que dit-il donc là, ce français, demande un luron de batelier, de stature imposante et à mine fort peu gracieuse, qui arrive sur ces entrefaites et écarte les rangs pour pénétrer au centre du cercle ?

—I]l dit qu’il connait la boxe et peut se défendre contre un homme deux fois plus fort que lui.

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—Tu sais l’art de la boxe ? dit-il au français, lorsqu'il fut parvenu jusqu’à lui; eh bien, moi, je ne le sais pas; mais tiens toi ben !

Et en disant cela, il lui porte un rude coup de poing, un un vrai coup de massue en pleine figure, et l'envoie mesurer le pavé de toute sa longueur.

Ce fut un éclat de rire général de la part de tous les assistants, et le blessé eut beau crier “au meurtre !” en tombant et en se relevant la figure tout ensanglantée, personne ne voulut faire connaître aux agents de police qui intervinrent alors, le boxeur sans art qui avait porté le coup et qui, confondu avec les autres, partageait leur hilarité,

On peut donner comme suit le mode de réparer les injures, en dehors des maximes évangéliques, chez les différents peuples: En France, l'épée; en Angleterre, le pistolet; en Canada, le coup de poing. Or, comme entre différents maux, il faut choisir le moindre, je préfère de beaucoup le dernier aux deux autres, il est moins dangereux, plus rationnel, et moins éloigné des règles de la charité fraternelle, puisque souvent il se réduit à une correction méritée.

Tout en devisant ainsi de politique, d'astronomie, d'histoire naturelle, de coutumes et de mœurs, nous poursuivons notre route vers le sud,

Déjà nous avons dépassé le phare de Sombréro, et, laissant à notre gauche l’île de St-Martin, et à notre droite celle de Saba, nous pénétrons dans la mer des Caraïbes ou des Antilles, cette mer intérieure à demi close, que les Iles-du-Vent ou petites Antilles ferment à l’est, le Vénézuéla au sud, le Guatimala à l’ouest, et que la presqu'’ile de l’Yucatan avec les grandes Antilles, Cuba, Haïti, etc., closent au nord.

Saint-Martin, à 18° 4’ de latitude nord, est occupée conjointement par la France et la Hollande. En partie composée

de montagnes, sa population ne dépasse guère 5,000 habitants. La portion française fait partie du gouvernement de la Guadeloupe.

L'île de Saba, plus petite que la précédente, appartient aussi aux Hollandais ; sa population s'élève à environ 1700 habitants.

Nous voyons souvent de nombreux marsouins prendre leurs ébats autour de notre bateau, parfois en très grand nombre, et il arrive fréquemment que dans leurs courses, ou leurs jeux comme il paraît plus probable, on les voit s’élancer hors de l’eau de manière à se séparer totalement ‘le sa surface.

De ce point nous ne devons plus perdre la terre de vue, en quittant une île nous en apercevons aussitôt une autre.

A 11 heures nous sommes en face de Saint-Barthélémi, à 17° 56’ de latitude, seule île de cette région possédée par la Suède. Colonisée par la France en 1648, cette île fut cédée aux Suédois en 1784. Sa population est d'environ 10,000 habitants ; sa capitale est Gustavia.

Bien que la vue des îles qui se succèdent les unes à la suite des autres vienne rompre la monotdhie de notre navigation des jours précédents, les conversations à bord n’en deviennent ni moins fréquentes, ni moins animées ; mais plus je les prolonge avec M. de Pompignan, et plus j'ai raison de m'’étonner du code religieux de ce brave homme, qui reflète dans sa personne, je le suppose, le milieu dans lequel il a vécu dans les camps, et dans les salons qu'il a fréquentés ; à tout instant il lui échappe quelque pointe soit contre la Providence, soit contre les Saintes-Ecritures. Entendons-le sur le passage de la mer Rouge à pieds secs par les Israélites :

—Les hommes de génie, dit-il, et surtout ceux qui commandent aux masses, savent habilement tirer partie des moindres circonstances pour se grandir aux yeux du peuple. Moïse,

poursu au mot proclam les hab marées, donc s arriven moment paraît «

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poursuivi par les Egyptiens, arrive sur le bord de la mer Rouge, au moment où il voit la marée qui s’en va. Il n’hésite pas à proclamer que c’est par son ordre que l’eau se retire ainsi. Et les habitants de Gessen qui le suivent, n'ayant jamais vu de marées, n’hésitent pas à le croire. Toute la masse s'engage donc sur la plage à sec et passe de l’autre côté. Les Egyptiens arrivent presque aussitôt, et suivent la même route; mais le moment du reflux était arrivé, et l’armée presque entière disparaît sous les flots. Pas plus difficile que cela de faire un miracle.

—Mais que faites-vous donc du texte sacré qui dit que les eaux se séparèrent et formèrent comme un mur de part et d'autre ?

— Est-ce que le passage de la mer Rouge est un article de foi ? : /

—Non, sans doute ; mais quelles preuves apportez-vous pour le contredire ? Ou vous croyez aux miracles, ou vous n’y croyez pas. Dans le premier cas, comment pouvez-vous gratuitement en récuser un formellement rapporté dans l'écriture sainte? Si vous rejetez l'autorité de la Bible sur ce point, ne pourrez-vous pas de même la repousser pour tout le reste? Si vous me dites que vous ne croyez pas aux miracles; inutile alors de discuter, il vous faut un autre évangile, et cessez de vous dire catholique.

L'eau que Moïse fait jaillir du rocher était une autre finesse de sa part. Il savait qu’il y avait là une source, et il fait accroire au peuple que c’est en frappant le roc de son bâton qu’il l’a fait surgir !

Mais la grande préoccupation de mon savant créole (1) était

(1) Les créoles ne sont pas des métis entre européens et les aborigènes de l’Amérique du sud, mais les descendants d’européens nés en Amérique.

de trouver assez d'espace pour loger sur la terre tous les descendants de la population actuelle,

—Avant deux siècles, disait-il, la terre sera insuffisante pour loger tous les hommes, avec la proportion d’accroissement que les différentes races montrent aujourd’hui.

—$Soyez sans inquiétude sur ce point ; celui qui remplit de sa présence le ciel et la terre, saura bien trouver de l’espace pour les hommes qu’il a tirés du néant et rachetés de son sang. Il a plus d’une corde à son arc, pourrait-on dire vulgairement. Ne pourrait-il pas, par exemple, construire un appentis à notre globe pour y établir de nouvelles colonies ? ... Qui l’empêcherait de décrocher une petite planète, Junon ou Vesta, par exemple, pour la coller à notre terre ? Ce ne serait guère plus qu’une

Comme il serait difficile de gouverner le monde, en faisant disparaître la providence ! Et ce sont de prétendus sages qui veulent en agir ainsi !.… Pitié !

Cependant les îles se succèdent toujours les unes aux autres sans interruption, après Saint-Barthélemi, c'est Anguille qui appartient à l'Angleterre, à 18° 40’ de latitude, avec une population. de 2,000 habitants ; au N. E. à 17° 38’ Barboude (1), aussi à l'Angleterre avec une population de 1500 habitants.

Puis à 17° 29’, Saint-Eustache, beaucoup plus considérable que les précédentes, qui appartient aux Hollandais, avec une population de 7,000 Yabitants. >

Enfin à 7h., tel g''annoncé, nous jetons l'ancre dans la rade de Basseterre, capitale de Saint-Kitts, où nous devons faire une escale, Mais nous mouillons assez loin de la rive et la nuit est déjà arrivée, car dans ces climats tropicaux, il n’y a presque pas de crépuscule ni d’aurore, une demi-heure après le coucher du soleil, c’est la nuit complète, de sorte qu'il nous faut remettre au lendemain matin l’heure du débarquement,

(1) Barboude, Barbuda, ne pas confondre avec la Barbade, Barbados, plus au sud, et dont nous parlerons plus loin.

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à notre écherait DEUXIÈME PARTIE exemple, 3 qu'une

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T ux autres Le Rév. M. Smyth, curé de Saint-Kitts. — Le jardin public. — L’Arec ou

Chou-palmiste.— Le cactus tête d'anglais. — Le Figuier des Indes.— Un Strombe.—Névis—Monserrat—Antigue ; Pélicans ; jardin botanique ; la Victoria regia en fleur.— La Dominique ; Roseau ; hôpital pour les affligés du pian. — La Guadeloupe ; Pointe-à-Pitre ; M. l’abbé Minoret ; l’arbre du voyageur ; le Pandanus ; M. Guesde; une Pleurotomaria toute fraiche ; le Scarabée géant. — La Martinique ;

considédais, avec

Saint-Pierre sa capitale ; nageurs nègres ; un requin; la quarandans la taine.—Ste-Lucie ; le Rév. P. Tapon, curé de Castries ; serpents.— is devons La Barbade ; le R. P. Strickland, curé de Bridgetown ; coquillages ; la rive et visite à M. Belgrave, marchand de curiosités ; un corail nouveau.— «ilny a Trinidad.

e après le qu’il nous ment.

Jeudi 5 avril.—Dès 6.30 h. je descends avec M. Huart dans une chaloupe qui nous dépose sur le quai en face de la douane. N'ayant d'autre bagage que nos bréviaires, l’inspec- Barbados, tion est bien vite faite, et nous voilà dans la rue à la recherche

de l’église catholique, que nous savions avoir pour curé le Rév. M. Smyth, pour lequel nous avions uue lettre d'introduction. Nous hésitions sur la direction à prendre, lorsqu'un jeune homme à mine bienveillante, nous entendant parler français, nous accoste.

—Vous cherchez l’église catholique ? Et bien, suivez-moi, je vais vous y conduire.

— Vous êtes français ?

—Non, je suis danois et l’un des employés de l’église,

Nous marchons donc à la suite de ce guide, tournons un coin de rue, traversons un jardin public où maints objets nouveaux frappent mes regards, mais dont je remets l’examen à quelques quarts d'heure plus tard, et entrons au presbytère. M. le curé Smyth nous accueille avec une politesse charmante et nous conduit sans plus tarder à la sacristie pour la célébration de la sainte messe, à laquelle je tenais fort pour remercier Dieu de l’heureuse traversée que nous venions de faire. M. Huart, trop fatigué du malaise éprouvé à bord, ne se sentit pas capable de célébrer,

L'église, quoique petite, était tenue dans un grand état de propreté, et une vingtaine de personnes qui assistèrent à ma messe s’y montrèrent dans la tenue la plus convenable et la plus attentive.

M. Smyth nous invite à prendre le déjeûner avec lui, et après une demi-heure de conversation avec ce brave curé, auquel nous ne reconnaissons qu'un défaut, celui de ne pas parler français, nous prenons congé de lui pour retourner à notre bateau, car l’on nous avait assigné 9 h. pour le moment du départ.

Mais comme nous avons encore plus d’une heure à notre disposition, je ne veux pas laisser la ville sans faire une courte,

mais attentive étude de sa physionomie et surtout de ses productions naturelles.

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Le jardin public en face du presbytère est en premier lieu ce qui fixe mon attention.

ÿ Ce qui me frappe plus particulièrement à première vue ce sont les palmiers, avec leurs troncs droits, lisses, vernis comme des manches de lignes, dirait Buies, et leurs longues feuilles er. parasol au sommet seulement. La figure 1 ei-jointe en donne une représentation fidèle, C’est l’'Oreodoæa regia, Willdenow, que les anglais appeïlent Mountain cabbage, Cabbage palm, et les français, très improprement, palmiste, et mieux Chou-palmiste.

On sait que les palmiers se rangent dans les monocolylédones, dont nos céréales, blé, avoine, maïs, etc., k font aussi partie. Les palmiers sont très nombreux en espèces, les An: cu possèdent, assure-t-on, dixhuit différentes.

L’Arec ou Chou-palmiste qui nous oceupe particulièrement ici, a d’abord été =. désigné par Jacquart sous le nom d'Areca oleracea,

Fig. 1:—L’Arec ou Chou-palmiste, Oreodoxa regia, Willd,

Wildenow qui a fait ensuite une étude spéciale de ces plantes, lui a donné le nom d’Oreodoxa regia, qu’il conserve encore aujourd’hui, Son nom spécifique regia lui convient tout particulièrement, car c’est un des arbres des plus élevés, des plus élégants et de plus belle apparence de toute sa famille ; il a une majesté réellement royale. Sur un diamètre atteignant rarement deux pieds, il s'élève jusqu’à 80, 100 et même 120 pieds, et ne porte de feuillef qu’à son sommet, comme la plupart de ceux de sa famille. Son stipe ou tige est dans le jeune âge renflé en bulbe vers le bas, comme on peut le voir dans la figure ci-contre ; mais en croissant il perd avec l’âge cette apparence bulbiforme, c’est-à-dire que le reste du stipe vient à prendre à peu près le diamètre du buibe primitif,

La racine se compose d’abord de la radicule qui s'enfonce en terre, mais qui disparaît onsuite pour faire place à un grand nombre de petites racines adventives qui le retiennent si solidement fixé au sol, que sur le grand nombre de tous ceux que j'ai pu observer, je n’en ai jamais vu un seul renversé par le vent, même, comme on en voit souvent, isolés en pleins champs ou sur des places publiques, malgré la prise que peut donner son parasol de feuilles compacte au sommet de sa tige nue, élancée, et relativement grêle.

L'arbre, dans le jeune âge, produit un certain nombre de feuilles engaînantes, pennées, de 8 à 10 pieds de longueur et à folioles de 13 à 20 pouces. Mais ces feuilles tombent bientôt pour faire place à une hampe qui s'échappe de leur centre et se projette jusqu’à 40, 50, 70 pieds et même au delà pour porter les fleurs qui dunneront naissance aux fruits. Les feuilles tombées ne laissent pas des cicatrices soulevées comme on en voit sur les dattiers, mais seulement des cercles parallèles blanchâtres, sans aucun relief, ne se distinguant du reste que par leur cou- Jeur, et disparaissant avec l’âge dans la croissance de l'arbre.

La fleur consiste en un spadice ou régime 1enfermé dans

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une spathe bivalve qui s'ouvre à la floraison et persiste longtemps sur l’arbre avant de se détacher et de tomber sur le sol. Les fleurs sont à six divisions disposées sur deux rangs, et trois stigmates, formant une drupe ronde, recouverte d’un brou filamenteux contenant une amande. Les fleurs blanches, fort petites, sont suivies de fruits oblongs, bleuâtres, de la grosseur d’une olive, à amande non comestible,

Mais si le fruit de l’arec n’est pas comestible, l'énorme bourgeon qui doit le produire est par contre très recherché. On le mange en salade, cru à la manière des artichauts, ou cuit comme les choux. Il est cependant regrettable que pour se procurer ce met, on donne la mort chaque fois à un individu de ces rois des forêts tropicales. On va finir, en plusieurs endroits, par amener l'extinction complète de cette race intéressante.

Le bois, qui avec l’âge prend la couleur et la dureté de l'ébène, est creusé en tuyaux, taillé en planches, en poteaux, etc.

Fig, 2.—Le Figuier des Indes, Ficus indica, Lam.

et ses feuilles servent à couvrir les cases des habitants des campagnes.

Il me fait plaisir de reconnaître en passant un arbre dont j'avais fait déjà la connaissance au jardin public, au Caire, en Egypte. C'est le figuier des Indes, Ficus indica, Linné. Cet arbre, de taille supérieure, a la singulière propriété d'émettre de ses branches des racines adventives qui descendent vers le sol, s’y enra aentet forment de nouveaux troncs, si bien que l'arbre vient à l: 1: : couvrir des espaces considérables, figurant un immense tel supporté par des colonnes. Cet arbre est originaire des Indes Orientales, les anglais lui donnent le nom de Banyan tree. Fig. 2.

Mais pour un arbre que je reconnais, ce sont des douzaines que je vois partout pour la première fois. Les arkrisseaux, les herbes même sont de toute part, des espèces étrangères à nos climats, De superbes haies de Crotons, à feuillage d’une variété sans fin bordent partout les allées, et n’ajoutent pas peu à l’agrément du coup d'œil général, en mariant leur nuances diversifiées à celles des nombreuses et:éclatantes fleurs des parterres.

Je remarquai près de ces haies, autour du bassin qui forme le centre du jardin où convergent les diverses allées, des cactus d'apparence tout à fait singulière, Ce sont des espèces de globes oblongs, à nombreuses côtes munies d’épines, de 12 à 15 pouces de hauteur, portant à leur sommet un céphalium ou tubercule sphérique tout couvert d’un coton blanc à travers lequel percent de nombreuses épines rougeûtres entremêlées de fleurs roses, petites, mais très nombreuses et du plus bel effet,

— How do you call this plant, dis-je à un monsieur que je vis là avec une dame accompagnée de quelques enfants ?

-— It is called Pope’s head, répondit. il,

Allons, me dis-je, voici une dénomination bien impropre ; passe pour le blanc de la calotte du Pape, mais que faire du

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rouge des fleurs et des épines ? Ce monsieur est sans doute un protestant.

Revenu au bateau, je témoigne à l’un des passagers ma surprise à la vue de ce cactus singulier et du nom par lequel on me l'avait désigné.—Téte-du-Pape le nom de ce cactus ? mais pas du tout; c’est Tête d'anglais qui est son véritable nom. Ne voyez-vous pas, ajoute celui-ci, dans le mamelon qui couronne la plante, le fond d’un crâne anglais, sur lequel s’entrecroisent des mèches de cheveux roux à la manière des épines qui couronnent cette calotte ? C’est d’ailleurs un nom si bien admis qu’on le trouve mentionné dans plusieurs auteurs.

Et, en effet, dans le dictionncire Pittoresque d'Histoire Naturelle de Guérin, à l’article Mamillaire, on lit, vol. V, page 6 : Melocactus, DeCandolle, vulgairement : Bonnet-à-l’anglais.

Basseterre compte environ 10,000 âmes. La ville est propre et assez bien bâtie, mais la population qui l’habite ne manque pas de nous frapper tout particulièrement. On ne voyait de toutes parts que figures noires, c’est-à-peine si par-ci, par-là nous rencontrions un blanc, et comme c'était à peu près la première fois que nous nous trouvions en face d’une population colorée, elle ne manqua pas de faire une vive impression sur nous,

Je n’eus pas de peine à reconnaitre dans ces mulâtres les types des africains que j'avais vus dans la Floride et la Georgie, paitie inférieure de la figure plus ou moins avancée en grouin, lèvres demesurément épaisses, cheveux laineux ete. Tous ces noirs ici parlent l'anglais, plus ou moins patoisé, et portent le costume européen, moins toutefois les enfants jusqu'à l’âge de 7 à 8 ans, qu'on trouve plus commode et plus économique d'abandonner au costume de notre père Adam dans le Paradis terrestre,

Voulant pousser une reconnaissance, avec M, Huart, sur la

rue qui borde le rivage, nous ne pouvions nous lasser d'admirer partout les étranges allures de ces gens : des cases de quelques pieds seulement en dimensions et couvertes de feuilliges leur servant de demeures, absence presque complète de meubles à l’intérieur ; des enfants nus, à tête laineuse, s’ébattent dans la rue, celle-ci souvent interrompue ou plus ou moins torturée par des cases sans ordre empiétant sur son aire, tout ce monde aux aguets et tout étonnés de notre présence parmi eux etc. etc.

Il y avait là tout près, échouée sur la plage, une vieille crc. de bâtiment, retenant encore quelques uns de ses agrès dans lesquels des gamins noirs s’exerçcaient aux manœuvres des matelots en grimpant dans les cordages. Les enfants sont bien partous les inernes, dis-je à M. Huart, le mouvement, les cris, les courses, les jeux de toute sorte, semblent une nécessité à leur nature.

— Oui, sans contredit, mais avec cette différence que chez nous les enfants comprennent, dès l’âge le plus tendre, qu’ils sont des hommes et se couvrent en conséquence, tandis qu'ici ils ont encore moins d’habits que les petits chiens et les petits chats.

— Mais comment, en voici de plus grands qui portent une bien modeste chemise,

— Oui, modeste, s'ils se tenaient toujours sur leurs pieds, mais en grimpant dans des cordages, leur chemise ne leur sert guère de couverture,

Je trouvais partout, et principalement sur la grève, de

. nombreuses coquilles, souvent plus grosses que le poing, d’une

espèce de T'urbo qu’on devait sans doute trouver dans le voisi-

nage. On répondit à mes questions sur le sujet qu’en effet on

allait la pêcher tout près de là, et qu’on en faisait une grande

consommation comme aliment, en la faisant cuire. (C’est le Turbot ondulé, Turbo undulatus, Lamarck.

Revenus au bateau à 9 l., heure fixée pour le départ, on

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Bas plateau pied du tagnes q tives son couche d sentent j qui ne la du nord.

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Du | d'œil vrai qui, basse pied de l’4 vastes ch

admirer nous dit là qu'on ne partirait pas avant midi, le déchargement uelques du vaisseau n'étant pas encore terminé. Nous profitons de ce res leur délai, pour admirer davantage l’île du point où nous sommes et ubles à À nous renseigner sur son histoire, 4 Basseterre, qui porte bien son nom pour être située sur un a. 4 plateau peu élevé au dessus du niveau de la mer, se trouve au pied du mont Misère, point le plus haut de la chaîne de montagnes qui occupe tout le milieu de l’île. Ces montagnes érupd vieille tives sont toutes d'anciens volcans éteints ; recouvertes d’une ses agrès couche de lave rougeâtre plus ou moins décumposée, elles prévres des D sentent jusqu’à leurs cimes les plus hautes une riche végétation ont bien qui ne laisse voir nulle part le roc nu, comme dans nos climats ls cris, D Qu nord. Avec la chaleur et l'humidité, certaines plantes peuvent : cessité à prendre racine sur le roc même, encore bien plus sur ces résidus de volcans que l'air et la température convertissent avec le que chez D temps en terroir susceptible de se prêter à la culture. u’ils sont

Le mont Misère ne mesure pas moins de 4,300 pieds d'élévation au dessus du niveau de la mer. En 1880, à la suite de pluies prolongées, les ruisseaux qui descendent de la montagne se convertirent en torrents, et se répandant dans la ville après avoir ruiné les moissons de la plaine, ils enlevèrent les maisons et firent périr plus de 200 habitants dans leur i course vers la mer. :

ei ils ont

leur sert Les montagnes boisées sont la retraite de singes nombreux

que les amateurs se plaisent à aller chasser, et les plaines qui les bordent tout autour de l’île sont d’une fertilité extraordinaire. Ces plaines sont presque exclusivement cultivées en canne à He sucre. l

grève, de ng, d’une le voisieffet on e grande C'est le

Du pont du bateau où nous sommes l’île offre un coup d'œil vraiment enchanteur. Droit en face se montre la ville qui, basse et peu apparente, semble vouloir se confondre avec le pied de l’altier mont Misère; à droite et à gauche s'étendent de vastes champs de canne, variés dans leur coloration suivant

épart, on

l’âge et le degré de maturation de la précieuse chevelure qu'ils portent. Ici c'est le vert tendre et brillant des pousses dans le jeune âge ; là le jaune doré de celles parvenues à maturité ; et plus loin le jaune testacé des têtes et feuilles qu’on laisse sur le sol après la récolte. Çà et là, au milieu des cultures, s'élèvent les résidences princières des propriétaires, avec leurs massifs de verdure, leurs vastes usines dans le voisinage, et nombre de palmiers majestueux dominant le tout en berçant mollement leurs parasols de verdure à . hrise qui les agite. L’une de ces résidences à droite, nous montre une allée d’au moins un mille qui y conduit, bordée de chaque côté d’une file sans fin de cocotiers au troncs plus ou moins penchés et aux longues palmes pendantes touchant presque le sol. Répandez sur le tout un soleil aux rayons ét'ncelants qui semble s’empresser d’accentuer les ombres de la verdure pour vous soustraire à l’éblouissement, et vous pourrez vous former une idée de l'apparence de ces paysages tropicaux.

L'île Saint-Kitts ou Saint-Christophe fut découverte par Christophe Colomb en 1493. Colonisée par les Anglais en 1623, les français et les espagnols leur en disputèrent longtemps la possession, mais à la fin, par le traité d’Utrecht en 1713, elle fut définitivement reconnue possession anglaise et l’a toujours été jusqu’à ce jour,

Les matelots du bord ayant jeté une ligne à l’eau hier soir, |

la retirèrent ce matin avec une superbe prise qui ne manquait pas d'intérêt pour moi. A la résistance qu’opposait la ligne à sortir de l’eau, ils jugèrent que l’hamecon devait avoir acroché quelque débris métallique perdu dans le port ou quelque pièce de bois lourd incapable de flotter, Mais quelle ne fut pas leur surprise lorsqu'ils virent paraître un superbe mollusque vivant, le Strombe géant, Strombus gigas, Linné. La pièce, quoique de bonne taille, n’était cependant pas aussi grande que certaines que j'avais vues, mais sa coquille était fort épaisse, et par les

déchique avait su plus lour une tige cinq pou nimal vi manger C

Les sont ces .

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Il pa en rampa lusques, r cule leur toute la m

One bre des fl ouvrages, venant de livres,

A m vers le S,

Allo !

| mœurs,

sonnel act Castéra ne parfois l’od pres allure

déchiquetures de sa lèvre extérieure on pouvait juger qu’elle

k 40 avait subi plus d’une mutilation, et ce qui la rendait encore | dans s plus lourde et plus intéressante, c’est qu’elle portait sur son dos a une tige de madrépore très forte et très résistante, de quatre à ÿ ne cinq pouces de long. C’était la première fois que je voyais l’a- EN nimal vivant. Sa chair, nous dirent les nègres, est excellente à . À manger cuite. d ) ï ollement Les Strombes, que les anglais appellent Fountain-shells, 1e de ces M sont ces superbes coquilles qu’on rencontre très fréquemment un mille sur les corniches des salons ; leur spire, généralement très courte, g fin de M 2 le dérnier tour couronné de tubercules solides, leur lèvre est s palmes étalée, ondulée, et ornée de la plus belle couleur rose en dedans

tout un M de même que la columelle. Leur opercule est petit, onguiculé, ccentuer à bord rugueux, issernent, Il paraît que les Strombes exécutent leur locomotion, non de ces Æ en rampant sur le sol comme le font la plupart des autres mol-

lusques, mais par sauts et par bonds, la petitesse de leur oper-

verte par cule leur servant à cette fin de point d'appui pour soulever

en 1623, toute la masse.

temps la 3, elle fut

jours été

On exporte ces coquilles en Angleterre en très grand nombre des îles Bahamas, pour la confection des camées et autres ouvrages. En 1850 Liverpool n’en reçut pas moins de 300,000 venant de ces îles. Ces coquilles pèsent souvent jusqu’à 4 et 5 livres,

hier soir,

A midi précis nous levons l’ancre et continuons notre route vers le S, E,

Allons, dis-je à M. Huart, il faut continuer nos études de [ mœurs. Voyons avant tout comment se compose notre personnel actuel. Nous avons perdu notre yankee Moore, que M. Castéra ne regrettera guère, je pense. Il nous offrait pourtant parfois l’occasion d’intéressantes remarques, tant dans ses propres allures que dans ses rapports avec ceux qui l’avoisinaient.

pas leur e vivant, , quoique certaines et par les

L'un de ces derniers jours, il en était encore à poursuivre M. Castéra de ses obsessions ; lorsque celui-ci ne pouvant plus y tenir, lui tourna brusquement le dos, s’exclamant en s’éloignant : “ il va tant faire que je vais détester les américains.” Les américains détestés par un jeune créole de la Guadeloupe, travailleur au canal de Panama ; c’est à tirer l’échelle ! comment survivre à une telle calamité!

M. Castéra a plusieurs fois visité la France, et il a bien su emprunter à ses frères d'Europe cet esprit arrogant, suffisant, altier, qui rend les français si souvent maussades aux yeux des étrangers. La France est le pivot sur lequel tourne le monde, semblent-t-ils nous dire. Eux seuls savent juger ce qui est juste, convenable, recommandable. Tout ce qui n’est pas coulé dans leur moule, n’est pas digne d'attention. S'ils se contentaient encore de le penser, mais ces humbles sentiments d’euxmêmes percent à tout instant. Avec un sans gêne inconcevable ils se croient autorisés à faire la leçon à tous ceux qui ne pensent pas comme eux. ÎImaginerait-on, par exemple, qu’un jeune créole puisse se croire un personnage jusqu'au point de menacer une nation entière de son dédain ou de son mépris ?

Mais revenons à nos compagnons de route.

Voici que je retrouve sur le pont mon homme au cactus du jardin public de Basseterre qui, cette fois, m'adresse la parole en français.

— Vous êtes français, me dit-il ?

—Non, nous sommes, mon compagnon et moi, des prêtres canadiens, qui visitons ces îles pour la première fois,

— Et moi, je suis curé de Ste Marie, à quelques milles de Basseterre ; si à votre retour vous voulez bien venir passer une ; P quinzaine chez moi, je vous recevrai avec le plus grand plaisir.

— Vous êtes curé.....catholique romain ?

—Oh! non; j'appartiens à l’église presbytérienne,

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Tout de même je lui tins compte de sa bienveillante invitation et admirai le sans gêne avec lequel il semblait nous considérer comme des confrères,

Le Rév. Hughes, car tel était son nom, me dit qu'il était né à St- Vincent et avait étudié en Suisse. Il s’en allait avec sa femme, quatre enfants et une négresse, passer un mois de vacance chez son beau-père à Antigue, pour revenir à son poste aussitôt après.

Ce fut à peu près la seule conversation que nous tinmes avec lui, car la mer étant un peu houleuse, sa révérence fut tout le temps occupé à donner ses soins à sa digne moitié et à ses futurs héritiers, qui tous avaient la bile bouleversée par le mouvement du vaisseau.

Nous passômes bientôt devant Névis qui semble faire suite à Saint-Kitts, n’en étant séparée que par un canal assez étroit. Puis plus loin devant Monserrat, île plus considérable, mais où ne nous arrêtames pas non plus. Encore un peu plus loin nous vîimes sur notre droite la Rotonde, rocher inhabité qui s'élève isolé à une grande hauteur au dessus de la mer.

Enfin à 7 h. nous jetons l’ancre dans le port d’Antigue, à une assez grande distance de la ville Saint-John que nous ne pouvons voir du point où nous sommes et où nous ne pouvons nous rendre le soir même.

Vendredi 6 avril.--Le capitaine qui avait cru un instant, pouvoir opérer le déchargement dans quelques heures seulement, pour se remettre aussitôt en route, nous annonce ce matin qe ce n’est pas avant 8 h. du soir que nous laisseron, ce port, nous nous décidons en conséquence à nous rendre sans tarder à terre. Le trajet a plus de trois milles et la mer est passablement houleuse, mais un petit bateau à vapeur vient nous prendre et nous transporte au quai dans un instant,

L'entrée du port est très accidentée et offre maints coups

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d’œil des plus agréables. Tandis que nous voyons à notre droite

un sémaphore avec ses pavillons au vent couronnant un picélevé,

une forteresse à notre gauche nous montre sur un rocher escarpé »

des murs et des canons dont notre artillerie moderne ’embarrasserait guère en cas d'attaque.

Nous passons tout près d’un petit rocher s’élevant à quelques pieds seulement au dessus de l’eau, tout blanchi par les excréments des oiseaux aquatiques qui viennent s’y reposer, et sur lequel nous voyons à l’instart même, sept à huit pélicans bruns, Pelecanus fuscus, Linné, paraissant fixes et sans mouvements, occupés qu’ils étaient à faire la digestion de leur pêche de la nuit précédente.

On sait que les Pélicans sont ces oiseaux aquatiques, de très forte taille, dont le bec fort long est muni à sa mâchoire inférieure d’un sac ou poche qui peut se dilater de n nière à contenir plus d’un gallon d’eau. Ces oiseaux qui viv xclusivement de poissons, sont très habiles pour en faire 1a ..pture, car quoique de forte taille, ils jouissent d’un vol iéger et très rapide à volonté; planant tranquillement dans l'air, on les voit se lancer avec la rapidité d’une flèche sur un poisson que leur œil perçant a distingué sous l’eau ; le poisson est saisi par le bec et logé tout vivant dans la gibecière de la mandibule inférieure. Lorsque la poche est remplie—contenant souvent de sept à huit pièces d'assez boune taille—le pêcheur va se fixer sur un rocher, et là, tirant de son sac où les poissous dans l’eau se conservent vivants, les pièces à mesure que la faim le presse, il les ingurgite jusqu’à la dernière, pour se mettre de nouveau en poursuite d’une nouvelle pêche.

Le Pélican brun dont il s’agit ici est de taille un peu inférieure à celle du pélican commun, Pelecanus onocrotalus, Linné. Ila la tête, le cou, les ailes, variés de blanc argenté et de cendré. Le milieu des plumes qui couvrent le dos est gris marqué de blanchâtre ; les grandes pennes sont noires, les secon-

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On sait que la fable du pélican qui se perce la poitrine de son bec pour nourrir ses petits, a inspiré aux auteurs anciens l'idée de le traduire comme figure du Christ qui s’immole pour le salut de son peuple. On rencontre encore fréquemment cette figure du pélican dans les bas-reliefs de nos églises, bien qu'il soit connu de tous aujourd’hui que cette prétendue immolation de l'oiseau pêcheur n’est qu’un pur mythe.

Notre petit bateau accoste à un beau quai en pierre de taille, où nous n'avons à gravir que quelques marches pour nous trouver dans la rue.

Comme le marché est attenant à cette rue, nous en faisons incontinent la visite. Presque tous les objets que nous y voyons exposés, fruits, légumes, produits de l’industrie, sont différents de ce que nous voyons chez nous. Ce sont entre autres: des ignames, des salades, des racines de différents genres, des graines de job, des gousses de vanille à odeur suave, des bonnets de salon en graines colorées en guise de perles, etc. etc. Puis, conduits par un gamin noir, nous nous rendons chez le curé, dont la résidence se trouve de l’autre côté de la ville, avoisinant la campagne. Nous admirons le pavage parfait et la propreté des rues. Les résidences et les boutiques n’ont rien de bien remarquable, mais dénotent cependant une tenue convenable,

Le curé, M. l'abbé Fogarty, qui a sur son voisin de St- Kitts, l'avantage de parler notre idiome, quoique comme lui

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veillance et nous fait les honneurs de sa maison avec une grâce charmante,

Le presbytère, construit pour les besoins de ces climats, semble n'avoir rien à redouter de la haute température qui

règne ici. Des salles vastes et bien éclairées, des plafonds qui se confondent avec le toit même, permettent à l'air de circuler librement, et pour peu qu'on interrompe les rayons du soleil, on jouit d’une atmosphère relativement fraîche et qui n’a rien d’incommodant. Ajoutez des fleurs en pots, et d’une grande variété, sur le perron, d’autres non moins éclatantes, ni moins nombreuses dans le jardin au milieu duquel s'élève la résidence, des meubles confortables qui garnissent les chambres, et vous pourrez croire qu’on puisse habiter ici sans se considérer rigoureusement partagé par le sort.

Après le déjeûner, M. le curé nous conduit à son église, que nous trouvons fort convenable et dans un grand état de propreté. Nous admirons surtout le tombeau de son autel principal qui représente en statues l’ensevelissement du sauveur ; les poses et les attitudes des personnages sont tout-à-fait naturelles et forment un tableau très impressionnable,

Tout à côté de l’église se trouve le couvent, où quatre sœurs, des Filles-de-la- Vierge-Fidèle, donnent l'instruction aux petites filles. Les bonnes sœurs font chanter à leurs élèves, avec musique, quelques prières de chant sacré qui sont exécutées avec beaucoup de précision, et laissent deviner plusieurs voix très distinguées parmi ces enfants.

Je remarque que les élèves sont à teint plus ou moins foncé, mais sans montrer les traits des figures africaines que partagent plus ou moins les mulâtres. Sur l'observation que j'en fais à une sœur, elle me dit qu’en effet toutes ces enfants, excepté une seule, n’ont aucun sang africain dans les veines. — Pourriez-vous reconnaître l'exception, dit la sœur?—Je promène mes regards sur la file et m’arrête sur celle qui fait un type à part par ses lèvres et sa chevelure. C'était précisement

celle-là ; presque toutes les autres étaient d’origine portugaise, à

bien qu’elles parlassent l'anglais.

Le jardin des sœurs qui sépare le couvent de la rue nous

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montre une grande variété de fleurs comme on en voit partout ici; et je trouve sur ces fleurs, de même que sur le tronc des arbres du voisinage, une punaïse rouge et noire en immense quantité ; c'est le Disdercus suturalis, Fabr. C’est ma seconde chasse entomologique.

Après le diner nous allons visiter l’hôpitel, la prison, et un jardin botanique qui se trouve tout auprès. Nous examinons en passant un champ de canne à sucre que nous voyions de près pour la première fois. Les tiges sont toutes par talles, de 3 à 5, avec d’autres plus jeunes ; quoique mûres pour la récolte du sucre, elles ne montrent pas encore de fleurs à leur sommet. Elles mesurent de 4 à 5 pieds de hauteur sur un diamètre de deux pouces environ ; elles sont presque toutes plus ou moins courbées vers le bas. Je remarque que leurs nœuds sont beaucoup plus rapprochés que dans les tiges de maïs avec lequel elles ont en outre plus d’un point de ressemblance. Nous goûtons à la chair intérieure qui recèle le sucre, et je suis tout étonné d’en trouver le jus si abondant et si sucré, et j'ajouterai d'une saveur tout-à-fait agréable pour moi.

Nous avons la chance de pouvoir admirer dans un petit étang du jardin botanique, en pleine floraison, la reine des fleurs, sinon par la richesse du coloris, du moins par ses dimensions, c'est la Victoria regia. C’est une plante aquatique de la famille des Nymphéacées, et très voisine aussi de notre Nymphæa odorata, Aiton. La feuille fort épaisse, de 3 à 4 pieds de diamètre, presque circulaire, repose à plat sur l’eau avec un rebord d’environ deux pouces tout autour, Ce rebord est formé par le limbe qui se redresse ainsi presque à angle droit.

D'un vert foncé en dessus, elle prend une belle teinte rouge à sa surface inférieure qui est toute cloissonnée par des côtes nombreuses et fortement épineuses. Les pétioles, les pédoncules, les calices, et même les fruits sont aussi épineux, La fleur, qui est dans lu forme de celles des Nymphéas, atteint jusqu’à 11 et 12 pouces de diamètre, Chaque fleur ne dure que

deux jours, mais la plante en donne un grand nombre. D'un blanc pur avec le centre rosé la première journée, elle est toute carminée le lendemain. Mais ce qui surprend surtout dans cette plante, c’est que tout en prenant de telles dimensions, elle est cependant une plante annuelle. On en a obtenu en Belgique des pieds monstres, à feuilles de sept à huit pieds de diamètre, à fleurs nombreuses, et cela après cinq mois seulement de la date du semis.

Fig. 3.

Au jardin botanique de Gand, en 1869, sept des énormes feuilles de la Victoria couvrirent entièrement la surface du bassin, qui ne mesure pas moins de 150 pieds carrés, de sorte qu’il fallut couper les plus anciennes pour faire de la place aux plus jeures. On voulut là faire une nouvelle expérience pour connaître le poids qu’une feuille pouvait porter. Après l'avoir couverte de toile, pour éviter les déchirures, on l’a chargée, et on est arrivée à 450 livres. La feuille étant déchargée, un des

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Découverte en 1837 par Schomburgh, dans la Guyane anglaise, Lindley l’annonça comme une plante ::ouvelle et lui donna le nom qu’elle porte aujourd’hui, bien qu’elle eût déjà été signalée dès 1799 par Hæncke, botaniste allemand, et décrite sous le nom d'Euryale amazonica. Sic vos non vobis, pourrait-on dire au sujet de cette plante, comme pour beaucoup d’autres découvertes.

J'avais déjà vu des Victorias au British Museum, à Londres, mais malheureusement lors de ma visite elles n’étaient pas en fleur.

Nous passons dans un champ planté en patates sucrées Dioscorea batatas, et je m'étonne toujours de voir qu’une tige si grêle, si faible, puisse produire de si gros tubercules. On sait que la patate sucrée, de même que tous les autres ignames, appartient à la famille des Convolvulacées, dont toutes les plantes sont à tiges volubiles ou du moins faibles et rampuntes.

Je trouve très abondante dans le jardin du presbytère une petite plante gazonnante, fort agréable, que j'ai longtemps cultivée en pots ; c’est la Pilea microphylla. On l'emploie ici à faire des bordures ; ses feuilles petites et d’un vert gai, rangées en touffes compactes, ses petites fleurs rouges se confondant presque avec les feuilles, ses tiges presque nulles et feuillées dès la base, ne mesurant pas plus de 3 à 5 pouces de hauteur, en font des bordures du plus bel effet dans les jardins bien entretenus. Elle appartient à la famille des Urticacées bien que dépourvue de poils urticants.

Les plantes que l’on voit le plus communément en pots

sur les galeries des vérandahs, les perrons et les avenues en face des demeures, sont les suivantes : les Bégonias, de sept à huit variétés ; les Gloxinias aux entonnoirs si variés de leur couleurs pourprées ; une superbe fougère, l’Adiantum capillus- Veneris, à frondes tellement fournies, qu’elles forment souvent des masses compactes ; com’ :0 la nôtre, cette capillaire est à tiges noires et grêles et ses folioles découpées sont glabres et très délicates, presque translucides ; puis quelques liliacées, certains géraniums, etc.

Chose assez singulière, la plupart de nos fleurs ne réussissent ici que médiocrement ; ainsi les rosiers deviennent des arbrisseaux de 5 à 6 pieds et pauvres en fleurs ; je n’ai vu nulle part notre rosier cent-feuilles. Les œillets deviennent de même à tige à demi ligneuse de 2 à 3 pieds et à fleurs assez rares. Les giroflées y sont inconnues ; nulle part je n’ai vu de pensées ; nos phlox si variés ne se rencontrent que très rarement ; nos astères si diversifiés de forme et de coloration, sont ici communs et des plus pauvres, etc.

Je dois dire aussi qu’en général les jardins sont ici fort peu soignés, S'ils ont une certaine apparence de recherche et parfois beaucoup d'éclat, cela est dû bien plutôt à la nature qu’à l'art et au travail. Remarquons aussi que si l’on cultive des plantes en pots, ce n’est pas qu’elles ne puissent réussir en pleine terre, mais c’est uniquement pour les avoir à sa portée, et quelquefois aussi, pour soustraire certaines d’entre elles trop délicates aux rayons brûlants du soleil. Il est certaines de nos plantes d'appartements ou de jardins qui prennent ici des proportions tout-h-fait colossales, ainsi j'ai vu des géraniums, des chèvrefeuilles couvrir en entier de longs murs de jardins, des lauriersroses prendre la taille de inoyens arbres, etc., etc.

Comme le rendez-vous au quai avait été fixé à 4 h, P. M, M. Fogarty veut bien faire atteler sa voiture pour nous y amener lui-même. Nous trouvons là notre petit bateau qui nous attend, et après avoir cordialement serré la main au bienveillant

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curé en lui disant : au revoir, au retour, nous nous dirigeons vers notre steamer, qui presque aussitôt se met en marche pous la Guadeloupe.

Samedi, 7 avril. —A 6.30 h. ce matin, nous jetions l’ancre dans le port de la Pointe-à-Pitre, île de la Guadeloupe. Le port forme une immense baie, presque close à l'entrée par des îles basses et couvertes de végétation. D’autres îles, en partie cultivées, se montrent aussi dans l’intérieur de la baie, et la surface de cet estuaire, presque converti en lac par son abritement contre les vents, réfléchit dans son miroir les îles et habitations qui s’y mirent en offrant un coup d'œil des plus charmants. Ajoutez qu’à l’heure où nous y pénétrons, les rayons obliques du soleil levant viennent projeter au loin l'ombre des grands arbres des rives, et dorer de leurs feux les sables des rivages des flots entre lesquels nous traçons notre route, en faisant de l’ensemble un tableau jetant le défi aux pinceaux les plus habiles et les mieux exercés,

Devant nous, droit en face, se montre la ville avec ses constructions en pierre blanchâtre, ses rues allignées au cordeau, dans lesquelles se montrent ça et là d’altiers palmiers, sa vaste église un peu en arrière et dominant le tout, et des collines de verdure fermant le fond de tout côté. Un peu à droite, se voit une vaste usine à sucre, la plus considérable nous dit-on de toutes les Antilles. Ses hautes cheminées vomissent des torrents de fumée qui se dessinent en gros nuages sombres sur la verdure des collines qui s'élèvent en arrière. De longs quais sont couverts de monceaux de charbon et l’on voit des chars traînés sur des rails qui en transportent aux différentes constructions qui forment le groupe. On nous invite à la visiter, mais comme nous n'avons que quelques heures à passer ici, nous préférons visiter la ville, où quelques petites affaires d’ailleurs réclament ma présence.

En attendant que les officiers du hâvre nous autorisent à

mettre pied à terre, nous nous amusons à examiner les nègres qui s’approchent dans leurs bateaux plats pour opérer le déchargement. Les figures sont à peu près celles des noirs de St-Kitts et d’Antigue, mais nulle part nous n’avons encore vu tel accoutrement, La plupart sont sans chemise, et on hésiterait à qualifier de culotte ou de pantalon le haiïllon qui en tient lieu. Mais voici que l’un d’eux veut nous faire voir quel soin il apporte à conserver cet indispensable étui des pays bas. Il s’en dépouille sans cérémonie, le plie soigneusement, et va le serrer sous la pointe d'avant du bateau qui est couverte, il retire en même temps de cette espèce d’amoire un sac vide de sel, se fourre dedans, et s’en fait une espèce de jupe pour procéder au travail. Il craignait sans doute de ne pouvoir ménager assez le ‘précieux vêtement dans les travaux qu'il avait à exécuter.

A 10 h. nous sommes sur le quai et nous parcourons de suite quelques rues de la ville. Comme nous avions quelques renseignements à obtenir à la mairie, nous nous en faisons indi-

* quer la direction et nous y rendons sans plus tarder.

Nous pénétrons dans le corridor et frappons à la première porte que nous rencontrons. Nous trouvons à l’intérieur un jeune clerc noir, élégamment mis, qui nous demande dans un francais tout-à-fait parisien :

—Qu'y a-t-il à votre service, messieurs ?

—C'est un acte de naissance de 1786 ou environ dont j'aurais besoin,

—J'eu suis bien fâché, mais nos régistres ne remontent pas ici au delà de 1800; les anciens ayant été détruits dans le grand tremblement de terre de 1843,

—Est-ce que ces anciens régistres ne se trouvent plus nulle part ?

— Pardonnez ; vous pourrez les voir à Basseterre, la capitale de l’île, à une soixantaine de kilomètres d'ici, Puis-je vous être utile en quelque autre chose ?

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—Je vous suis très obligé pour vos offres de services et les renseignements que vous m'avez donnés, et ne requiers rien de plus.

Puis, saluant, nous nous retirons.

En laissant la mairie, nous nous dirigeons vers l’église dont nous avions remarqué les tours en débarquant.

Mais voici que nous rencontrons le marché, et comme à Antigue, nous prenons notre route à travers les étalages plutôt que de suivre la rue. Il serait difficile de se faire une juste idée, sans l'avoir vu, de l’aspect qu'offre un tel marché. Représentez-vous 300 à 400 figures, la plus grande partie de femmes, plus au moins laides les unes que les autres, à teinte noire de toutes les nuances, depuis le gris sale de souliers non cirés jusqu’au luisant de la plaque de poêle récemment brossée, et toutes ces gueules sales et dégoutantes parlant ou plutôt jappant à tuetête un langage qu'on dit être du français, mais dont nous ne comprenons pas un seul mot. La plupart de ces femmes sont

assises par terre; plusieurs allaitent des enfants nus qu’on voit ensuite se traîner dans la poussière ; toutes ont la tête enveloppée d’un mouchoir à carreaux et le reste de leur vêtement se résume en guenilles plus ou moins passées ou en haillons plus ou moins sales. Quant aux objets offerts, c’est à peu près les mêmes qu’à Antigue, fruits de différents genres, légumes, produits domestiques &c.

Arrivés à l’église, nous traversons la place qui s'étend au devant et rentrons au presbytère, vaste corps de logis à deux étages, entouré d’un jardin. Nous pénétrons dans le corridor dont les portes sont ouvertes, mais ne trouvant aucune sonnette pour annoncer notre présence, nous montons au deuxième par un escalier en pierre à l'extérieur et frappons à la première porte. C'était la chambre de l’un des vicaires qui nous conduit à celle de M. le curé, du côté opposé du corridor.

Le curé, M. l'abbé Minoret, qui paraît à peine toucher à la

soixantaine, bien qu'il la dépasse de quelques années, nous accueille avec une urbanité toute française et une cordialité toute ecclésiastique. Il nous invite à prendre le déjeûner avec lui et nous présente à ses trois vicaires, ainsi qu’au R. P. Sire-Dey, jeune religieux de la Miséricorde, que l’on avait fait venir de Paris pour prêcher le carême à la Pointe-à-Pitre

Après le dîner, M. le curé veut bien nous conduire chez un M. Guesde, gardien du musée civique et qui s'occupe particulièrement d'archéologie. M. Guesde a fait de nombreuses et précieuses découvertes sur l’âge de pierre des aborigènes de l’île. La Smithsonian de Washington a publié un compte-rendu complet, avec nombreuses gravures, des découvertes du savant archéologue, Après avoir examiné les nombreux spécimens archéologiques que M. Guesde conserve chez lui, nous l’accompagnons à son musée public, à peu de distance de là. Nous comprenons de ce point qu’on a pu avec raison donner à la ville le nom qu’elle porte aujourd’hui, car nous sommes tout étonnés en suivant une rue qui semblait nous conduire à l’intérieur, de nous trouver encore en face de l’eau, Quoique au fond d’une baie, c’est réellement sur une pointe qu'est située la Pointe-à-Pitre.

Le musée, qui forme un corps de logis spécial, a une fort belle apparence sans être très considérable. La bâtisse est en retraite sur la rue, et l’espace qui la sépare du grillage en bronze qui borde cette dernière est tout rempli de plantes aux formes des plus étranges, au feuillage des plus variés en coloration, et aux fleurs odorantes et du plus vif éclat, Citons entre autres : l'arbre du voyageur, Urania speciosa, Schreber, arbre à tronc nu de 10 à 12 pieds de hauteur, et même d'avantage avec l’âge, terminé par de longues feuilles se rangeant de chaque côté en formant un vaste éventail ; les feuilles très entières, ne mesurant pas moins de 6 à 15 pieds de longueur sur 1 à 2 de largeur, sont tenues par de longs pétioles imbriqués à leur base et dont les gatnes forment un réservoir toujours remj1li d’une eau très

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L'Uranie appartient à la famille des Musacées, parmi les monocotylédones ; c’est aussi à cette famille qu’appartient le bananier.

Puis des Pandanus en flenrs, exhibant des spadices de tout près deux pieds de longueur ; des crotons aux couleurs diversifiées, des dracænas, des chèvrefeuilles, des ketmies à fleurs rouges, jaunes, doubles, simples, &c. &c.

Nous pénétrons dans la bâtisse, et nous trouvons là un jeure homme occupé à réunir ensemble les mêmes espèces de deux caisses de coquilles récemment apportées de l’île Saint- Martin, Nous en remarquons un grand nombre de fort belles, telles que Cyprœa éxhantema, C. clandestina, Sigaretus, Purpura, Fusus, Tellina &c. &c. Mais M. Guesde nous en montre une encore plus rare et plus précieuse que toutes celleslà, c’est une Pleurotomaria, d'au moins 4 pouces de hauteur et à peu près de même largeur à la base, qu’on a prise tout dernièrement vivante, Les Pleurotomaires ont été longtemps considérées comme exclusivement fossiles, ce n’est qu’assez récemment qu’on en a découvert des espèces vivantes. Ce sont des espèces de Troques à ouverture entière, mais présentant le singulier caractère d’avoir une fente profonde sur le bord droit. Ces mollusques, selon toute probabilité, ne sont pas aussi rares qu'on pourrait le croire. Mais leur capture n'étant due qu’au hasard, et le plus souvent opérée par des pêcheurs qui n'attachent aucune importance à ces sortes d'animaux, ils sont renvoyés à l’eau aussitôt que pris, et soustraits ainsi à l'inspection des hommes d’étude ou des connaisseurs.

Nous aurions bien désiré avoir plus de temps à notre disposition pour examiner plus en détail une foule d'objets que

nous voyious exposés là, mais le départ du bateau était fixé à trois heures, il fallait songer à retourner à bord.

Je ne voulus pas toutefois partir sans jeter un coup d'œil sur quelques cases d'insectes, ne pouvant les examiner toutes. M. Guesde prévenant mes désirs m’exhiba une case toute remplie de scarabés monstres par leur taille, c'était le Scarabé Hercules, Scarahœus hercules, Linné, qu’on trouve fréquemment dans les bois en août et septembre. Il y en avait bien une douzaine de spécimens, mâles et femelles, et tous remarquables par leur taille. Les plus grands mesuraient près de trois pouces de longueur. On sait que ce scarabé porte sur sa tête une longue corne qui lui donne toute l'apparence d’un énorme charancon. M. Guesde voulut bien m'en offrir quelques spécimens ; il va sans dire que l'offre fut acceptée avec empressement, mais craignant de les perdre dans le trajet, et pensant que je pourrais m'en procurer facilement à Trinidad où nous nous proposions de séjourner quelque temps, je le remer-

ciai pour le moment, en lui disant que je mettrais sa bonne

volonté à contribution lors de notre retour au pays. Mais j'oubliais qu’un tieat vaut mieux que deux tu l’auras, car notre bateau ne toucha pas à la Guadeloupe au retour, et cet insecte géant ne se ïencontre pas à Trinidad, de sorte que mes cases demeurent encore veuves de spécimens si extraordinaires et si intéressants.

Nous prenons congé de notre bienveïllant M. Guesde et retournons au port avec M. le curé qui pousse la complaisance jusqu’à se faire notre conducteur pour nous ramener au lieu d'embarquement. Nous serrons cordialement la main à ce brave et obligeant curé et sautons dans la chaloupe qui nous ramène aussitôt au bateau. C'était bien l'heure règlementaire, mais comme il arrive souvent en de telles circonstances, ce n’est qu’à 5h. que nous levâmes l'ancre pour sortir de la baie.

La Guadeloupe, qui fut aussi découverte par Colomb en

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1493, resta encore longtemps entre les mains des aborigènes, les Caraïbes. Colonisée par les français en 1635, elle a été plusieurs fois occupée par les angais, et finalement remise à ses premiers possesseurs en 1810. Elle forme un gouvernement avec les Saintes, Marie-Galante, la Désirade et la partie française de St-Martin, formant en tout une population totale de 139,000 habitants.

L'île est partagée en deux parties par un détroit appelé Rivière-Salée. La partie située à l’est de ce canal est la Grandeterre, bien qu’elle soit la plus petite en étendue. Son unique ville est la Pointe-à-Pitre. La partie de l’ouest est la Basse-terre, dont la ville du même nom forme la capitale de tout le groupe. La Guadeloupe est située entre les 15e et 16e degrés de latitude nord. Ses principales cultures sont : la canne à sucre, le café, le cacao, le coton etc.

La partie de l'est n’a pas de montagnes élevées comme celle de l’ouest, aussi, quoique plus fertile, est-elle exposée plus que l’autre à des ouragans, des ras de marée, et parfois des tremblements de terre. On sait qu’en 1843 la Pointe-à-Pitre fut presque entièrement détruite par un tremblement de terre.

Relevant du gouvernement de la France, comme la Martinique cont j'ai parlé plus haut, la Guadeloupe subit tous les inconvénients du suffrage universel, qui permet à la canaille de dominer, et soumet la classe intelligente et propriétaire du sol, aux passions aveugles des prolétaires et des voyous. Ces négrillons mulâtres qu’on envoie à Paris prendre un vernis de civilisation et d'éducation en fournissent de nombreux exemples. Suffisance, arrogance, esprit révolutionnaire, tel est le contingent qu’on rapporte des quelques années que l'on va passer en Europe.

Partis de la Guadeloupe à 5. 30h., à 11. 30h. nous jetions l'ancre dans le port de Roseau, capitale de la Dominique.

Dimanche, 8 avril.—Dès les 6h. du matin une chaloupe nous déposait sur le quai en bois qui fait suite au revêtement en pierre de la rive, dans le genre des quais de Montréal. Nous nous dirigeons directement vers la cathédrale que nous avions remarquée du bateau même.

I] n’y avait encore que quelques personnes dans les rues, et nous sommes tout étonnés de ne trouver partout que des pavés en cailloux ronds plus ou moins cachés par l'herbe qui croît dans leurs interstices, et nulle part traces de sillages de roues. (C’est que, comme on nous l’a fait connaître plus tard, l'usage des voitures est presque inconnu ici, tous les trajets se font à pied, à cheval, ou en chaloupe pour se rendre d’une partie de l’île à l’autre.

Conduits par un gamin noir, nous allons frapper au presbytère qui est une bâtisse différente de l'évêché. Nous sommes

reçus par le R. P. Pichaud et le R, P. Couturier, tous deux d

Pères du Saint-Esprit, et le dernier administrateur du diocèse en l'absence de l’évêque, Mgr Naugton qui est en Europe. On nous fait l’accueil le plus cordial, et nous nous rendons incontinent à l’église pour y célébrer.

La cathédrale est vaste, bien convenable sans être très riche, et bien entretenue.

Après le déjeûner, voici que le P. Couturier fait des instances auprès de moi pour le remplacer dans la chaire, Ce serait, disait-il, un service à lui rendre d'autant plus sand, qu'ayant tout dernièrement fait une chute “val, il s'était blessé à la jambe et avait pris un pe üèvre. Malg : la fatigue et mon manque de préparation, surtout que je ne connaissais nullement la population du lieu, il re me fut pas possible de refuser.

Comme c'était le dimanche de Quasimado, je leur parlai un peu de la paix, que tout le monde cherche et que bien peu

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savent aller la prendre où elle se trouve, puis je les entretins du Canada. Le spectacle que vous m'offrez en ce moment, mes chers frères, leur ai-je dit, m'émeut vivement. A plus de douze cents lieues de mon pays, au milieu d’une population toute différente de couleur, d’usages et de coutumes, je retrouve ici des frères! Oui! sans nous connaître, nous nous aimions déjà, par ce que nous servions le même maître, ous donnions notre affection au même père, et j’ajouterai encore que nous dépendons du même gouvernement. Sujets anglais comme vous, nous parlons le français comme vous, avons à peu près les mêmes lois, jouissons des mêmes libertés qui nous sont garanties par la même protection.

La vaste nef était entièrement remplie, et ce ne fut pas peu étrange pour moi de ne voir, dans une aussi grande réunion, que quelques faces blanches par-ci par-là ; depuis le bedeau et les servants jusqu'aux marguillers et aux chantres, tout était noir. Et j'ajouterai qu’on m'’accorda l'attention la plus soutenue, malgré la chaleur suffocante qu’il faisait alors et la simplicité de mon langage, sans art et sans préparation.

. Ici comme à Antigue, le presbytère est entouré d’un jardin, ou plutôt est érigé au milieu d’un jardin. Il va sans dire que je ne tardai pas à en examiner tous les recoins. Je me glorifiais, à part moi, des nouvelles connaissances que j'avais déjà faites en fait de plantes ; ici je retrouvais un chou-palmiste, là un cocotier, plus loin un arbre-du-voyageur, partout des crotons au feuillage varié à l’infini, ete. Mais je rencontre aussi des pièces qui mettent ma science à bout, un cyprès, le premier que j'aie vu dans ces îles, une fougère en arbre, un papayer, etc. La fougère en arbre était encore jeune, elle mesurait guère plus de trois pieds de haut, mais étalait des feuilles de 4 à 5 pieds de longueur. Le papayer, carica, est un petit arbre de 15 à 20 pieds, à tronc nu, presque fongueux, ne portant des feuilles qu’à son sommet, à la manière des palmiers, et en en affectaut aussi grandement le port, bien qu’il s’en écarte botaniquement très

considérablement, puisqu'il appartient à la famille des Cr carbitacées. Ses feuilles et son écorce laissent couler un suc laiteux lorsqu'on les entame. . Ses fruits, de la grosseur de moyeus melons, pyriformes, sont tous groupés au sommet. On les prépare au vinaigre lorsqu'ils sont jeunes, et on les confit au sucre lorsqu'ils sont mûrs.

Originaires des îles Molluques, le Papayer s'est naturalisé au Brézil; on le rencontre très souvent dans les jardins dens presque toutes les Antilles, étant cultivé tant pour ses fruits que comme ornement par son port qui peut le faire confondre avec les palmiers. Fig. 4.

Les fruits du papayer portent le nom de papayes.

En passant dans le jardin, je remarque une allée couverte par une plante grimpante qui laisse pendre #1 dessous du treillis de gros fruiis semblables à des melons, En examinant la fleur de la plante—car pour celle-ci de même que pour la plupart des autres de ces climats, nous voyons souvent simultanément sur la même plante, fleurs plus ou moins développées, et fruits plus ou moins mûrs—je reconnais une passifirre ou fleur de la passion. La fleur porte les mêmes couleurs et montre la même forme que celles que l’on rencuntre parfois dans les appartements chez nos amateurs, et que j'ai moi-même cultivée avec succès durant plusieurs années; mais ces fleurs sont de plus grandes dimensions, et les tiges qui les portent sont aussi beaucoup plus fortes. Demi-ligneuses au pied, elles sont tout à fait herbacées dans leur partie supérieure, Je n'avais jamais obtenu de fruits de mes cultures, et j'étais anxieux de connaître l’intérieur de ceux que je voyais ainsi pendre sur ma tête, dont les plus gros n'avaient pas moins de 8 à 9 pouces de longueur, sur un diamètre de cinq à six.

—Avez-vous jamais mangé des barbadines, nous dit l’aimable Père Couturier au dîner ?

—Non, certainement, car nous ne connaissons pas même la chose.

DE ST-KITTS À TR!NIDAD 65 arbita- Et bien, c’est un fruit du pays, et nous allons vous le laiteux moyeus les pré-

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Sur son ordre, je vois la servante noire qui anporte deux

de ces citrouilles que je venais d'examiner pendantes au treillis ; elles les ouvre, et fait couler dans un bol tout le contenu de l’intérieur ; c’est un liquide épais, dans lequel les graines fort petites et peu consistantes paraissent flotter. Elle verse un verre de vin de Madère dans le contenu, et y ajoute un morceau de glace. On nous en présente à chacun un verre avec une petite cuiller ; goûtez, nous dit le P. Couturier, et dites-nous ce que vous pensez des barbadines ?

Nous goûtons et nous sommes d'accord à déclarer que c’est le fruit le plus délicieux que nous ayons encore savouré.

On nous présente aussi une espèce de cerise, la seule de ces contrées, que nous trouvons bien inférieure à celles que nous cultivons dans nos jardins. Elle est à trois noyaux, a la chair plus ferme que les nôtres et possède une saveur qui ne plaît d'ordinaire qu'à ceux qui y sont habitués,

Je remarque un joli carré de fraises dans le jardin, d’une belle venue ; on nous dit qu’il n’y avait que deux ans qu’on les avait importées, et qu’elles avaient donné une excellente récolte, C'était, je pense, la première plante de nos climats que je rencontrais dans cette région ; mais je n’ai pas de doute qu’on pourrait réussir avec un grand nombre d’autres si on en tentait l'essai.

Dans ces climats fortunés, où la nature est toujours prête à produire, on croit devoir se contenter de ce qu’on rencontre pour se procurer de nouvelles jouissances ou de nouvelles ressources, Les bons religieux qui desservent la plus grande partie de l’île nous assurèrent que c’est tellement le cas, que dans un grand nombre de paroisses, on laisse les terres sans cul. ture, permettant aux mauvaises herbes et aux broussailles de s'établir à la place des cultures qu’on entretenait auparavant, L’africain paresseux, insouciant, à peu près indifférent pour le comfort de la vie, préfère sa paresse au travail qu'exigerait la culture pour avoir la vie plus abondante, Quelques bâtons fi-

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Comme les bas prix du sucre depuis quelques années avaient forcé les cultivateurs de canne à diminuer les prix de leurs travailleurs, la plupart préférèrent cette vie aisée aux dé. pends de la nature, plutôt que de travailler pour l'avoir plus substantielle et plus agréable.

Mais la Dominique offre encore une ressource pour la vie qui ne se trouve pas, je pense, dans les îles sœurs qui les avoisinent, dans un reptile que les bois, surtout dans les endroits humides, fournissent en quantité. On le désigne ici, sans cérémonie, pas le nom de crapaud, mais ce n’est pas un crapaud,

L c'est une véritable grenouille. On en consomme une très grande

quantité. Sa chair tendre, délicate, est, dit-on, d’une saveur fort agréable, et convient surtout aux estomacs faibles,

Fait bien digne de remarou, 8 Dominique ne possède aucun animal venimeux. Elle n’a que deux ou trois serpents, et ils sont tout-à-fait innocents ; tandis que la Martinique, Ste- Lucie, ete, régorgent de serpents redoutables. (On dit même qu'on a essayé—je ne saurais dire dans quel but—d’acclimater ici des serpents venimeux de Ste-Lucie, et ils ont disparu en fort peu de temps, ils n’ont pu s’y multiplier,

Les vêpres ne se chantant qu’à 6h. 30, nous visitons dans l'après midi l'évêché, construction en bois non extraordinaire, mais bien convenable, le couvent tenu par des sœurs de St- Joseph de Cluny, 10 à I2, dont une mulâtresse.

J'ai toujours peur, en passant près des cocotiers, de voir

quelques uns de ces énormes fruits me tomber sur la tête, Mais

celui qui les a élevés ainsi de terre a bien fait toute chose, il

les a attachés si solidement à leur pédoncule, que les vents les

plus forts sont insuffisants pour les en séparer.

Jusqu'ici, malgré mes recherches, je n'avais encore ren. contré que des mollusques marins, je tenais surtout à en capturer de terrestres, mais à St-Kitts, à Antigue, pas la moindre trace. Pour la première fois, j'en trouve ici, au pied des cocotiers, sur les murs du jardin, les poteaux, etc. Mais c’est partout la même espèce, quoique variée dans sa coloration; c’est, si je ne me trompe, le Bulimulus marielinus, Poey; j'en prends au moins une douzaine de spécimens. Les uns sont

‘ blanchâtres ou d’un jaune corne uniforme, presque pellucides,

les autres avnc lignes spirales roussâtres sur un fond blanchâtre, presque tous ont la partie supérieure de la spire plus ou moins noirâtre ; longueur .70 pouce, l'ouverture moins de la moitié de la longueur totale ; la lèvre est très mince, simple, la columelle aussi simple et subperforée,

Le P. Pichaud ayant une visite à faire à l'hôpital situé sur un morne en arrière de la ville, nous invite à l'accompagner, « que j'accepte avec empressement; M. Huüuart y acquiesce aussi mais comme il n’est jamais monté à cheval, il redoute un peu son habileté de cavalier, surtout dans un chemin inégal comme

celui qu’il nous faut parcourir. Comme l’une des bêtes était sujette à butter, quoique d’allure fort paisible, on me la donne pour ne pas trop exposer M. Huart, et il se trouve, lui, en avoi une beaucoup plus alerte, non pas disposée à s’emporter, mai n’aimant pas trop à être contrôlée, voulant parfois imposer st volonté dans le choix des sentiers à suivre,

Nous voici partis ; détour à droite, détour à gauche, ar cension ci, descente là, nous n'avons pas 300 pieds de route unie, avant de prendre une montée continue et assez raide qui nous mène à l'hôpital même, Nous cotoyons le bord tri escarpé d’une rivière qui coule à une’ grande profondeur pl

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bas, pour aller se jeter dans la mer tout auprès. A notre droite c’est cet escarpement profond contre lequel nous ne sommes protégés que par une ligne de bambous plus ou moins rachitiques ou complètement morts, et à notre gauche, l’autre escarpement qui s'élève au dessus de nos têtes, car la route a été tranchée dans la pente même de la montagne en suivant l’escarpement qui borde la rivière.

M. Huart ne peut dissimuler la frayeur qui l’obsède, à droite il voit le précipice dont la seule Vue lui donne ie vertige, et devant lui des montées dans lesquelles il croit à tout instant que sa bête va se débarrasser de son craintif cavalier. Enfin nous parvenons à la porte de l'hôpital, et l’intrépide cavalier pousse un soupir de satisfaction, quitte à reprendre ses craintes au moment de la descente.

Le point de vue est ici magnifique ; rivière à droite, rivière à gauche, de sorte que c’est sur le flanc d’un véritable dos d'âne qu'est tracée la route que nous avons suivi. La ville qui se baigne dans la mer, paraît occuper le milieu de la base du triangle.

Le pharmacien directeur de l’hôpital est un noir policé, qui a étudié en Angleterre et parle aussi le français. Il nous accueiile fort poliment, et nous fait servir des rafratchissements par sa digne moitié que ses marmots tiennent par la robe.

Nous allons en sa compagnie examiner ses cultures, courges, patates sucrées, coussecouches, etc. ; puis, faisons la connaissance de plantes croissant spontanément le long du chemin, citrons incultes, à fruits ronds, verts, couverts d’une écorce très mince, à saveur très aigre et non désagréable; manguiers à fruits encore verts, et arbrisseaux épineux, que par leurs gousses nous reconnaissons appartenir à la famille des Légumineuses, produisant ces petites graines dures, luisantes, rouges avec une

| tache noire au bout, que les dames savent utiliser dans divers ouvrages de fantaisie, C'est l'Erythrina corallodendron,

Linné, Comme le temps de la maturité de ces graines était

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passé, on en voyait en grand nombre dans leurs gousses ouvertes et plus ou moins contournées, cependant il fallait user de précautions pour les cueillir, parce que les rameaux et même les feuilles étaient plus ou moins épineux.

Revenus à l’hôpital, le pharmacien nous montra quelques coquilles tirées de la mer dans le voisinage et nous les oftrit très volontiers, C'étaient toutes pièces fort communes, nous ne prîmes que quelques porcelaines fort jolies et bien conservées, Cypræa exhantema.

Nous procédâmes ensuite à la visite des malheureux gisant à l'hôpital.

Cet hôpital, tenu par des laïques, aux frais du gouvernement, n’est pas pour tous les malades indistinctement, mais seulement pour ceux pris d’une espèce de lèpre qu’on désigne sous le nom de pian. C’est une espèce de dartre qui s'attaque à la figure, au cou, aux pieds, aux mains, rongeant ces parties en s'étendant, Plusieurs enfants de 3 à 15 aus, en étaient attaqués à la figure. Ils ne paraissaient pas trop souffrir. Le pian paraît restreint aux seules personnes colorées. L°s patients, au nombre de 42, nous ont paru convenablement tenus.

Il y avait ci-devant une chapelle ici, mais renversée par un cyclone, on attend des fonds pour la reconstruire.

Enfin il fallut songer à prendre la route du retour et forcer M. Huart à subir de nouvelle transes ; il les appréhendait d’autant plus qu’il n’ignorait pas que les descentes à cheval sont plus dangereuses que les montées. Mais sa bête se montra fort docile dans toute la descente, et n'imposa ses volontés à l'intrépide et habile cavalier que rendue dans la ville où elle voulut, contre tout gré, faire elle-même le choix de la rue à suivre.

Les bambous qui servaient de haie pour protéger la route, pe nous donnèrent, sur cette crête aride, qu'une bien pauvre idée de la puissange de cette graminée lorsqu'elle est en lieu

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convenable ; ce n’était partout que pousses chétives et misérables, mutilées, déracinées ou complètement mortes.

Il ne me fut pas peu agréable de reconnaître en passant quelques unes de mes cultures en pots, que je trouvais croissant spontanément dans les taillis ; entre autres l’Amaryllis de la reine, Amaryllis reginæ, Lin. mais à fleurs plus grandes, plus brillantes que celles que j'avais jamais obtenues ; une Tigridie qu'on appelle ici faussement water lily, bien qu’elle croisse sur les montagnes, etc.

Comme nous entrions dans la ville, je ne vis pas sans satisfaction une agave prête à fleurir, sur le bord de la route ; sa rampe ne mesurait pas moins de 12 à 15 pieds, elle offrait un port tout à fait remarquable.

Enfin, peu après six heures, nous descendions dans la cour du presbytère, délivrant M. Huart de toutes ses craintes, et nous amusant beaucoup du détail qu’il nous en faisait, Il jurait ses grands dieux qu’on ne le prendrait plus à de semblables

excursions, tant il s'était cru à tout instant, à deux doigts de sa perte en roulant sur le sol.

Comme on tenait à nous faire faire la connaissance de tontes les nouveautés du pays, on avait projeté de nous régaler du fameux crapaud qu’on met en gibelotte ici, et dont on vante fort le fumet et la saveur, Maïs malheureusement, nous dit-on, —henreusement me disait M. Huart—on n'avait pu s’en procurer dans le moment, On se contenta de nous en exhiber un spécimen empaillé. Je me plais à reconnaître que ce n’est pas une bête très désagréable, et tel que posé, il paraissait faire son m'sieur de ‘crapaud. La gueule fendue jusqu'aux oreilles, s’il en avait eu, on aurait dit qu'il allait s'éclater de rire. Il avait les cuisses renflées comme un bourgeois de son espèce, et paraissait étaler avec complaisance les larges bandes brunes qui rayaient en travers le fond vert-jaunâtre de ses pantalons, Il avait donné, je pense, toutes ses pustules ornementales à sa femme, car il ne lui en restait presque plus. Bref, c'était un

gros monsieur de crapaud, le président, je pense, de la république crapaudine.

Inutile de faire remarquer, comme je l'ai dit plus haut, que ce prétendu crapaud n’est rien autre chose qu’une grenouille, C'est le Cystignathus ocellatus, Wagler, Rana gigas, Spix, qui se rencontre aussi au Brézil.

A 7 heures, nous nous rendons à la cathédrale pour les vêpres et le salut. L'assistance est encore fort nombreuse. Il y a instruction avant le salut, et on y récite le chapelet et les litanies de la Ste Vierge en français, auxquels l'assistance répond.

En passant dans le jardin en revenant, comme il faisait déjà noir, je remarque le chant d’un grillon, ou autre insecte, tout nouveau pour moi ; je tâche en vain d’en saisir, on fuit à mon approche ou l’on cesse la chanson qui pourrait faire découvrir la retraite.

Lundi, 9 avril.—1I1 m'est arrivé un petit accident la nuit dernière qui m'a fait craindre quelque peu de devenir plus grave.

Comme les fenêtres ici sont sane vitres, n'étant fermées que par des persiennes, voila qu'au milieu de la nuit, j'entends craquer la porte de ma chambre qui donne sur le corridor ; je comprends de suite que c'était le vent qui la faisait ainsi chanter, Pensant qu’elle allait bientôt se taire, je décide de ne m'en plus occuper et je demeure tranquille dans mon vaste lit, tout entourré de mousseline pour nous mettre à l'abri des cousins, Mais ma porte se montre de plus en plus insolente, et malgré ma disposition au sommeil, amenée par les exercices de la journée et auquel m'invite aussi le comfort de ma couche, impossible de pouvoir en jouir de nouveau avec cette chanson. Force m'est donc de me lever pour aller imposer silence à l’impertinente. Mais elle est renflée et ne veut pas rentrer dans son cadre, J’approche alors une chaise pour la retenir en place, et me rends à la fenêtre pour clore plus exactement les persiennes. L’obscurité est profonde, je me dirige vers mon lit en traversant la

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chambre. Maïs voici que je sens quelque chose de croustillant sous mon pied, pensant que ce pouvait être un scorpion, je m'élance d’un bond vers mon lit ; mais je rencontre avant d'y arriver un prie-dieu qui était auprès, et me heurte si violemment les orteils du pied gauche sur l’arête de l’augle de sa base, que je crus m'en avoir disloqué deux, tant le heurt avait été violent. Je me roule sur ma couche et porte aussitôt ma main à mes orteils pour m'assurer si je n’en avais pas laissé quelques unes à l’angle du prie-dieu. Elles sont toutes en place, mais les deux frappées me font horriblement mal.

N'eût-il pas mieux valu faire la rencontre d’un scorpion, que j'aurais tout simplement anéanti en mettant le pied dessus, que de m’imposer ainsi une blessure si douloureuse ? C’est ainsi que souvent nos faux calculs vont à l’encontre de la sagesse ; pour éviter un malheur possible, mais enc:re incertain, on se voue à une mésaventure disgracieuse et bien réelle,

Je pus à peine goûter du sommeil le reste de la nuit, tant la douleur lancinante que j'éprouvais aux orteils était intense. Le jour arrivé, je reconnus, de fait, que mes orteils étaient encore à leur place, mais qu’elles étaient enflées et fortement échauffées, si bien que j’eus quelque peine à mettre ma chaussure,

Mais qu'était devenu mon scorpion ? Il était encore en place au milieu de la chambre. Ce n’était rien autre chose qu’une petite plante herbacée que j'avais cueillie pour mon herbier, et qui perdue là, à moitié desséchée, était devenue la cause de mon accident,

Les bons Pères nous font de pressantes ‘nstances pour nous engager à passer une quinzaine dans leur île, pour mieux en connaître l’histoire et les productions, mais notre programme étant fixé d'avance, nous ne pouvons nous en départir ; il nous faut, dès ce matin, retourner à notre bateau.

La Dominique fut aussi découverte par Colomb, le 3 novembre, en 1493 ; comme c'était un dimanche, il lui donna le nom qu’elle porte encore aujourd’hui,

L'ile qui mesure 27 milles en longueur sur une largeur de 13, est située par le 14e degré de latitude nord. Elle est partagée du nord au sud par une chaîne de montagnes dont le point le plus élevé, le mont Diablotin, mesure 4,747 pieds. Sa population est d'environ 27,000 habitants. L

Colonisée par les français, elle ne passa aux anglais qu’en 1763. Plus que toutes ses sœurs plus au nord, elle offre au voyageur le spectacle des riches productions tropicales, palmiers, bignonias, fougères en arbre, épiphytes, lianes, etc., etc. Ses principales productions sont le café, le sucre, le cacao, le coton, les ananas, etc,

A quelques heures de marche seulement de Roseau, on à

trouve à la hauteur de 2,300 pieds au-dessus du niveau de la mer, un lac entouré de toute la luxuriance de végétation propre aux climats tropicaux, lianes monstrueuses, arbres gigantesques, plantes aériennes aussi variées dans leur nombre qu’extraordipaires dans leur développement, la forme et la richesse de leurs fleurs ; tous les arbres en sont couverts et leur ensemble offre souvent des abris où les rayons du soleil ont peine à pénétrer. Un peu plus loin, se voit une cataracte de pas moins de 200 pieds de chute.

Mais la grande merveille de l'ile est le lac d’eau bouillante, R

qui n’avait été visité jusqu’en 1880, que par un nombre assez restreint de curieux. Mais à cette date, il arriva que la chaudière volcanique qui tenait l’eau en constante ébullition s’étei. gnit et se dessécha tout à coup, si bien que les visiteurs qui se rendirent alors pour l’observer de nouveau, ne trouvèrent plus qu’un cratère à sec, et un torrent sans eau creusé dans le roc par où l’eau chaude se rendait à la mer mer en se refroidissant,

La Dominique est la seule des Iles-du-Vent qui ait conservé des restes des aborigènes de ces îles, les Caraïbes. Pour ces indigènes, comme pour ceux de nos régions boréales, la civilisation semble avoir soufflé dans leur atmosphère un aïr délétère, Encore quelques années, et leur existence ne sera plus qu’un souvenir,

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Les caraïbes de la Dominique, sous la surveillance de leurs pasteurs, se sont gardés purs de tout mélange jusqu’à ces dernières années. Ils ont même conservé, en grande partie, leurs coutumes, leur gouvernement, leur manière de vivre. De mœurs douces et paisibles, les fruits, quelques petites cultures, la pêche et la chasse suffisaient à leur subsistance. Leurs traits ne sont pas désagréables, et ne présentent pas d'écarts bien marqués de conformation, comme ceux des africains. Ils habitent la côte est de l’île et ne comptent guère plus de 200 âmes aujourd'hui.

Vers les 9 heures, nous prenons congé du bon Père Coututier pour nous rendre à notre bateau. Le P. Pichaud avec le P. Molloy, de l'évêché, poussent la bienveillance jusqu’à nous accompagner jusqu’au quai.

Nous arrivons juste a l’heure du départ, et cinq minutes après, nous sommes en mouvement.

J'ai oublié de mentionner plus haut que nous n'avions fait qu’un échange, en laissant M. Castéra à la Guadeloupe ; un M. Parrock avec sa femme étaient venus se joindre à nous à sa place, ponr se rendre, eux aussi, à Trinidad. Ce M. Parrock qui est dentiste, est anglais, et sa femme, grêle, blême comme toutes le créoles des îles, est une française de Trinidad. Le mari qui parle bien le français, est brun, de bonne taille, a le cou court avec un abdomen qui semble parfois l’incommoder La femme est svelte, très gaie, sans prétentions et fort aimable.

— Je suis entrée à la cathédrale hier, au moment où vous montiez en chaire, me dit-elle en arrivant.

—Je suis édifié, madame, de votre ponctualité à vos devoirs religieux.

—Le temps de débarquer, de refaire un peu ma toilette à l'hôtel, ne m’a pas permis de me rendre plus tôt à l’église ; mais j'ai l'espoir que le bon Dieu m’a tenu compte de ma bonne volonté, et d’un autre côté, j'ai trouvé compensation d’une autre façon, dans votre si intéressante instruction.

— Vous êtes bien indulgente, madame, et je suis charmé de me trouver en société de personnes pour qui la piété n’est plus chose nouvelle.

—Oh ! M. l'abbé, ma piété n’est pas à servir de modèle, mais je m’efforce de me tenir au moins, dans toute circonstance, dans les limites du devoir.

Puis elle me dit que née et mariée à Trinidad, ils habitaient la Guadeloupe depuis neuf ans. N'ayant pas d'enfants, son mari était décidé à repasser en Angleterre, et qu’il la conduisait dans sa famille avant de partir pour l’Europe, car il était probable qu’elle irait, elle aussi, rejoindre son mari dans quelques mois en Angleterre.

C'était la première fois que j'avais l’occasion de m'entretenir avec une dame créole, et je ne pouvais me lasser d'admirer sa manière de parler. Elle parlait un français très pur, n’accentuant pas les A aussi fortement que nous le faisons d'ordinaire, s'exprimant correctement, mais avec un accent tout particulier, articulant bien chaque syllabe, c'était une espèce de chant, un son filant à la finale de chaque phrase. J'ai eu occasion de remarquer depuis que toutes les créoles avaient le même accent dans leur langage.

Je ne manquai pas de faire des comparaisons entre le français de ces insulaires et notre français du Canada. Après tout, dis-je à M. Huart, nous sommes partis du même point, puisque nos pères ont émigré à peu près à la même époque, et ces insulaires nous sont supérieurs pour la correction du langage.— Remarquez, me dit-il, que nous ne nous sommes pas trouvés dans les mêmes conditions. Ici, aux tles, les émigrants ont été peu nombreux, et toujours de la classe riche et instruite ; ce n’était pas des colons qui venaient coloniser ces territoires, mais bien des bourgeois qui venaient exploiter le travail des esclaves pour se faire des revenus, pour faire fortune. Rien de surprenant alors si les descendants de ces petits seigneurs ont pu, avec leurs richesses, faire toujours donner à leurs enfants une bonne

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Je pense aussi que là réellement est la solution du problême.

Dès les 11 h., nous longeons les côtes de la Martinique, située au sud de la Dominique par le 14e degré de latitude nord. Comme toutes ses sœurs, elle porte des marques évidentes des érosions que les vagues de la pleine mer poussées par les vents, ont pratiquées sur sa \e de l’est. Plusieurs petits rochers isolés, baignés par les ea.:x, se montrent même vers son extrémité,

Nous suivons la côte d’assez près pour pouvoir admirer les beaux champs plantés de canne à sucre, au dessus desquels se balancent par-ci par-là de superbes palmiers, et les sites pittoresques des résidences des propriétaires avec leurs groupes de constructions, simulant, moins les tours crinelées et les murs d’enclos, ces châteaux du moyen âge que nous retrouvons encore

‘en tant d’endroits en France,

A I1.30 h. nous sommes en face de St-Pierre, ville principale de la Martinique.

Comme l'île était infestée de la variole depuis plus de huit mois, aucun vaisseau ne pouvait en aborder sans être astreint

‘ensuite dans les autres ports à une quarautaine de vingt-et-un

jours. En conséquence nous stopons au large, pour le temps d'envoyer les sacs de la malle à terre et de recevoir ceux que Tont vient nous apporter au large.

Au moment précis où nous arrivons, nous voyons toute la ‘population sur pied, les quais présentent des milliers de têtes qui les couvrent, les cloches de la cathédrale sonnent à toute volée ; qu’y a-t-il donc, demandons-nous—? C’est, nous dit-on, le gouverneur qui arrive de Fort-de-France, l’autre ville de l'ile. De fait, dtmes-nous, il ne faut pas oublier que nous sommes ici en pays français, et comme on a tout laïcisé autant qu’on a pu, les cloches ne sont plus destinées seulement aux services reli-

gieux,mais aussi à faire honneur aux représentants de la République ses Dieu.

La cathédrale qui nous paraît une construction assez récente a une superbe façade flanquée d’une tour de chaqu: côté, La ville aussi, du point où nous sommes, présente une apparence bien supérieure à toutes les autres que : ous avons visitées jusqu'ici.

Du pont de notre bateau, l’île présente un coup d'œil réellement enchanteur. La ville qui paraît propre et bien bâtie, se baigne dans la mer. La colline qui la borde en arrière semble séparée du reste par une gorge ou dépression considérable du côté de l’est, et au delà, ce sont de magnifiques champs de canne variés en coloration suivant le point où en est la végétation de la précieuse plante, ou plutôt suivant que la récolte en est plus ou moins avancée. Ici, les pousses encore trop jeunes pour la récolte, nous montrent un tapis du plus beau vert ; là, les tiges mûres présentent une chevelure compacte d’un vert jaunâtre ou testacé ; et plus ioïn, ce sont les feuilles détachées, étalées sur le sol avec leur couleur paille plus ou moins claire. Ça et là se montrent les résidences des propriétaires, entourées de leurs vastes usines aux longues cheminées fumantes, et précédées d’allées plus ou moins longues sur les bords desquelles s’allignent d’altiers palmiers balançant dans l'air leurs élégants parasols de verdure,

On qualifie souvent la Martinique de reine des petites Antilles, et de fait, elle paraît bien mériter ce nom, du moins sous le rapport de sa configuration et de ses cultures.

Pendant que nous sommes ainsi arrêtés au large, attendant qu’on vienne prendre les malles de la poste, voici que de jeunes nègres s'approchent de nous dans des embarcations comme je n'en avais encore jam2:3 vues, Prenez une planche de 12 à 13 pouces de large et de 4 à 5 pieds de long, retrécissez-là en pointe aux deux bots, clouez sur ses côtés une bordure de 6

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pouces de haut, et vous avez l’embharcation en question. Le jeune homme, le plus souvent dans le costume complet de notre père Adam, est assis au milieu, tenant dans chaque main un bardeau ou une petite planchette qui lui sert d’aviron, et la pirogue s’avance avec une vitesse incroyable,

—Mais que viennent donc faire ces négrillons ? —Ils viennent à la pêche aux sous, me dit M. de Pompi-

gnan, lancez-en un à la mer, et vous allez vrir avec quelle promptitude ils vont plonger pour attraper la pièce.

Nous en lançons quelques uns, et aussitôt les pirogues sont vides, et les trois noirs luttent de vitesse en s’enfonçant dans l’eau, pour capturer la pièce. Revenus à la surface, le vainqueur nous montre triomphant le sou qu’il met dans sa bouche, n’ayant pas d'autre poche pour le loger. Puis chacun de recueillir sa pirogue avec ses bardeaux pour guetter une nouvelle chance. A voir l’agilité avec laquelle ils se meuvent dans l’eau, on dirait qu’ils sont réellement dans leur élément naturel. Il est arrivé plus d’une f:is que deux sous lancés en même temps de deux points différents du bateau, aient été recueillis par le même individu, et on les voyait souvent s'enfoncer à une telle profondeur que nous avions peine à les distinguer,

—Mais n’y a-t-il pas de requins dans ces parages demandai-je à M. Pompignan ; ces plongeurs ne courent-ils pas quelque risque de devenir les victimes de ces voraces carnassiers ?

Les requins sont très communs ici, fut la réponse, mais je pense que la chair africaine ne leur va pas, car je n'ai jamais ouï dire que quelqu'un d’entre eux ait été dévoré.

J'avais déjà vu semblable pêche dans le port de Naples, et je pense que les pêcheurs napolitains sont encore plus habiles nageurs que ces négrillons, je les ai vus se tenir dans l’eau ;;endant près d’une demie heure et demeurer comme s'ils étaient assis, toutes les épaules hors de l’eau, et ne se maintenant dans

cetie position qu’au moyen de leurs pieds qu'ils agitent sans cesse,

Nous venions à peine de nous remettre en mouvement, que nous vtmes un énorme requin tout près de notre bateau, faisant saillir la branche supérieure de sa queue arquée en forme de faulx. J'ai peine à croire vraiement comment ces plongeurs peuvent ainsi s'exposer à faire d'aussi peu agréables rencontres,

Nous continuons notre route ayant toujours l’île à notre gauche et assez 1.oche souvent pour nous permettre de distinguer les cultures, les habitations et même le mouvement des personnes en vue. À un certain endroit, nous voyons un pont construit sur un cours d’eau qui se jette dans la mer, et un cavalier traversant ce pont, qui disparaît aussitôt sous un cap bordant la mer; mais ce n’était que pour un instant, car nous

le voyons reparaître et continuer sa route sur la rive. M. de *

Pompignan, qui se trouve ici dans son pays, nous dit qu’effectivement il y avait là un court tunnel pour la voie publique que la colline de la côte venait interrompre en cet endroit,

L'ile nous présente à peu près partout la même apparence superbes résidences au milieu de vastes cultures, usines par-ci par-là avec leurs cheminées fumantes, et majestueux palmiers avec leurs parasols de verdure. En certains endroits, sur le rive même, nous distinguons des vergers ou plutôt des forêts de cocotiers, avec leurs troncs plus ou moins verticaux, leurs longues feuilles pendantes au vert jaunâtre, et leurs masses de fruits logés au centre du parasol, mais que le feuillage est impuissant à dérober à la vue,

La Martinique sise sous le 14e degré de latitude nord,

mesure 18 lieues de longueur sur environ huit ou dix de largeur. Le milieu de l’île est tout occupé par une chaîne de montagnes assez élevées et pérmi lesquelles on distingue trois volcans éteints. Toutes ces montagnes sont couvertes d’une végétation comme on en voit que dans les climats tropicaux, formant en maints endroits des forêts impénétrables, Les cultures sont

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toutes sur les bords de la mer et s’avancent plus où moins sur la base des montagnes. Découverte par les espagnols en 1493, elle ne fut colonisée par les français qu'en 1635. Les caraïbes, anciens habitants de l’île, firent aux conquérants une guerre acharnée pendant plus de vingt-trois ans. Les anglais s’en emparèrent en 1762 pour la rendre l’année suivante, Ils l’occupèrent de nouveau en 1794 et en 1809 ; et elle fut rendue définitivement à la France en 1814.

La population de la Martinique est de 154,000 âmes, avec toutes les nuances de conleurs depuis le blanc rosé des habitants du nord, jusqu’au noir d’ébène des adorateurs du soleil d'Afrique.

Une qualité particulière à cette population panachée, nous dit M. de Pompignan—et on pourrait le dire de presque toutes + sutres Iles-du-Vent —est la propreté. A St-Pierre, deux “rants d’eau coulent continuellement dans chaque rue près des trottoirs, et tous les matins, nous dit notre martiniquois, vous pouvez voir les enfants obstruant le courant pour s’en faire une baignoire et s’y étendre, ou des mères y faisant la toilette de leurs enfants, Aussi remarque-t-on que leurs habits, qui très souvent tombent en loques et sont plus ou moins écorchés, sont toujours propres; ce sont de nettes guenilles et non . de sordides haillons.

Sur ces 154,000 habitants, les blancs ne comptent guère plus de dix à douze mille.

Si les hommes paraissent souvent se plaire à s’affubler de guenilles, il n’en est pas de même des femmes, elles ne sont pas indifférentes à la coquetterie propre à leur sexe, ei vous pouvez voir très souvent, dans les rues de St-Pierre, des figures de bronze, ou même d’ébène, à mise tout-à-fait convenale, et souvent dénotant la recherche, Robe à longue traine en calicot aux couleurs très gaies, taille resserrée par une ceinture plus riche, tête couverte d’un énorme turban rayé de bleu, de blanc, de rouge, d'orange, etc., telle se présente le plus souvent l'ufri-

caine de la Martinique sur les trottoirs et les places publiques. Issue, pourrait-on dire, de français, puisqu'elle en a toujours une fraction plus ou moins considérable dans le sang — mais toujours à éducation française — avec la bel'e iangue du pays le plus policé du monde, elle a retenu aussi sa politesse et ses prévenances. Demandez-lui quelque renseignement, et vous verrez aussitôt avec quel empressement elle s'efforcera de vous être agréable. La barbarie et la cruauté du sang africain semblent être disparues avec l’infiltration du sang français.

Mais pourquoi faut-il que de si belles qualités n'aient pas été soignées de manière à être conservées, et aient été gâtées, perverties, perdues, par l’inoculation du microbe de l’impiété importé de la mère patrie! Il en est ici comme à la Guadeloupe. Semez de la graine d’impie ou d’athée, vous en récolterez des diables. On pardonnera volontiers à la figure plus ou moins couleur fer ou noir de fumée, avec son grouin plus ou moins saillant et ses babines de gorille, de se réclamer de sa qualité de français avec à peine la soixante-quatrième partie de ce sang dans les veines ; mais du moment que vous le verrez afficher l’impiété, proclamer l’affranchissement de la raison des préjugés des siècles d’ignorance, déclarer que la nature est tout et que Dieu n’est qu'un mythe; vous ne retrouverez plus en lui que le barbare du Congo ou l’antropophage du Sénégal, et s’il se réclame de sa descendance du singe, vous avouerez qu'il peut trouver en luimême des motifs assez plausibles pour appuyer cette monstruosité.

M. de Pompignan avait toujours compté pouvoir être déposé à la Martinique, car s’il y avait danger de contagion à recevoir quelqu’un de l’île infestée, il ne pouvait y en avoir à

lui faire des dépots quelconques. Mais voilà qu’au dernier moment on vient le notifier que d’après les règlements, son débarquement même n’est pas possible, qu’en l’opérant le bateau

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fut done de poursuivre jusqu’à Ste-Lucie, pour revenir de là avec le bateau de la malle royale, qui avait, lui, des privilèges plus étendus pour communiquer avec la malheureuse île. Ce contretemps nous assurait donc encore la présence de notre intéressant compagnon de route pour quelques heures de plus.

A cinq lieues de St-Pierre, nous passons devant Fort-de- France, seconde ville de l’île, chef lieu du gouvernement, car St-Pierre, pour être la ville la plus populeuse et la plus commerçante, n’est pus la capitale.

Mais bientôt nous dépassons l’extrémité sud de l’île et mettons le cap sur Ste-Lucie que nous entrevoyons déjà devant nous, La mer est paisible, le temps splendide, et tous les passagers de la meilleure humeur possible. Madame Parrock, qui est extrêmement sensible au mal de mer, s'enhardit jusqu’à lui faire des bravades, et promet de fermer l'oreille à ses suggestions si elles se présentent. Et de fait, elle conserve tout le temps sa bonne humeur que sa solide piété lui avait appris depuis lengtemps, je pense, à savoir soigner en toute éventualité.

Mais avant de laisser la Martinique n'oublions pas de noter que cette île a donné le jour à une célébrité qui a joué un grand rôle dans l’histoire de la France. C’est à Trois-Ilets, non loin de Fort-de-France, qu’est née en 1761, Marie Rose Tascher de la Pagerie, qui devint plus tard l’impératrice Joséphine. Fille du comte Tascher de la Pagerie, capitaine de port dans la marine royale, elle avait épousé en premières noces le comte Alexandre de Beauharnaiïs, né comme elle à la Martinique, qui fat deux fois élu président de l’assemblée nationale et périt sur l’échafaud en 1794, laissant à sa veuve un fils, Eugène de Beauharnais, qui fut plus tard vice-roi d'Italie, En 1796 la veuve de Beauharnais épousa Napoléon Bonaparte, bien qu’elle f@£ de huit ans plus âgée que lui. Bonaparte n’était alors que général d'armée, Couronnée impératrice en 1804, elle fut abandonnée de som mari

UNE EXCURSION AUY* CLIMATS TROPIOAUX

qui obtint son divorce d’avec elle en 1809. Elle se retira alors à la Malmaison où elle mourut en 1814. Joséphine fut un noble carartère et une épouse irréprochable; l’autrichienne Marie- Louise a plus d’une fois forcé Napoléon à faire ui comparaison

qui ne tournait pas à son avantage. On lui a érigé une statue sur la place publique à Fort-de-France,

A 6h. nous doublons une pointe et nous nous engageons dans une vaste baie au fond de laquelle se trouve Castries, capitale de l’île Ste-Lueïe, qui comme St-Kitts, Antigue et ia Dominique, appartient aux auglais.

Nous passons près d’un curemôle à notre gauche, occupé à creuser le hâvre, et nous voyons à notre droite, perché sur une pointe élevée, un vaste hôpital qu’ombragent en partie de nombreux palmiers et autres arbres de ces contrées.

Contrairement à ce que nous avions vu jusqu'ici, nous accostons à un quai à Castries, et comme il n’est encore que 6 b., nous nous proposions bien de descendre aussitôt pour passer la nuit en ville; mais il fallait compter avec les formalités qu’appelait notre pavillon jaune hissé au n,. :, et tenir compte aussi du soleil de ces latitudes qui, aussitôt disparu à l’horizon, s'envelop}e, je pense, soigneusement dans ses couvertures pour passer la nuit, car il ne laisse plus échapper la moindre iumière ; il fait ici presque totalement divorce tant avec l’aurore qu’avec le crépuscule.

Castries, Île de Ste-Lucie, mardi 10 avril.— Les formalités de la quarantame ayant été remplies la veille au soir, dès les 6 b. je descends.avec M. Huart sur le quai, et nous nous dirigeons directement sur l’église que l’on nous avait fait distinguer du pont du bateau.

Comme nous n'avions absolument aucun bagage, nous n’eûmes rien à démêler avec la douane.

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Je m'adresse alors au prêtre pour lui demander l’autorisation de célébrer en lui exhibant mon celebret, |

— Vous êtes probablement le curé de la ville ?

—Non, je suis curé de la Soufrière, paroisse du voisinage ; le curé de la ville est allé aux malades, il sera bientôt de retour.

—Je vais attendre alors, car il ne convient pas de se rendre ainsi maître à l'étranger.

—Oh! ne craignez rien, vous pouvez célébrer sans plus tarder.

Par ses instances réitérées, je prends les ornements et me rends à l'autel. Ma messe était finie lorque le curé est arrivé. Loin de me blâmer, le Rév. P. Tapon—c'est le nom du curé—me loua beaucoup de n’avoir pas attendu et d’avoir compté sur sa bienveillance à l’égard des prêtres du Canada qu’il connaissait déjà quelque peu.

Il me fait plaisir d'avoir à reconnaître ici que le P. Tapon est loin de faire exception à la règle générale qui attribue des vertus d’hospitalité et de bienveillance à un suprême degré à tous les curés des Iles-du-Vent,

Revenus au presbytère, il nous présentn au P, Branchaud, curé de la Soufrière, que nous avions vu à la sacristie, et À son vicaire le P, Veillet, car ce sont tous des prêtres de ln congrégation du St-Esprit, et sans plus tarder nous invita à passer au réfectoire pour prendre le déjeûner,

Qu'il est agréable de rencontrer ainsi des fières en pays étanger; je dis des frères, car après cinq minutes d'entretien, on se trouve tout de suit: à l'aise, comme en famille, en coiumu-

nauté de sentiments pour apprécier les événements qui sont du ressort du public, et juger toute chose pour ainsi dire du même point de vue.

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Le P. Tapon nous fit parcourir sa maison qui est vaste et à deux étages, et voulut nous assigner à chacun une chambre en insistant pour nous retenir chez lui au moins une quinzaine, et ici des pour nous permettre de visiter la Soufrière et de prendre une des serpet connaissance plus parfaite de l'ile. Mais nous ne pouvions —M

dévier de notre programme qui nous astreignait à suivre notre bateau jusqu’au terme de sa course, à Trinidad.

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