AVANT-PROPOS
Il y a longtemps déjà que nous avions songé à aller faire un voyage en Corse.
En 1885, des circonstances indépendantes de notre volonté, les élections législatives auxquelles nous ne voulions pas être mêlé, nous empêchèrent de mettre ce projet à exécution et ce n'est qu'en 1887 que nous pûmes enfin revoir ces environs de Calvî, où nous avions passé les premières années de notre enfance.
Pendant ce petit voyage qui ne dura que trentetrois jours, nous notions chaque soir, suivant notre habitude, nos impressions et nos observations; mais ces notes n'étaient pas destinées à être publiées. Sur l'avis de quelques amis, nous nous décidâmes cependant à les rédiger en les complétant par des renseignements qu'il nous avait été impossible de trouver
sur place. C'esl cette rédaction que nous publions aujourd'hui.
Ce travail, sans prétention, n'est pas une étude sur la Corse ; c'est simplement le récit de voyage d'un amateur passionné des grands spectacles de la nature, heureux de se retrouver dans son pays d'origine, au milieu de ses compatriotes, et qui fuit avec bonheur les miasmes des grandes villes et les eaux malsaines que le Conseil municipal de Paris s'acharne à nous donner.
Lorsqu'en août 1889, la Société de Géographie de Berne voulut bien nous demander de venir faire une conférence en Suisse, nous pensâmes immédiatement au travail sur la Corse que nous étions en train de rédiger, car nul sujet n'était mieux approprié au public suisse devant lequel nous devions parler.
U y a, en effet, beaucoup de ressemblances entre l'histoire des Corses et celle de ces anciens Suisses qui, par trois ou quatre petites batailles d'éternelle mémoire, dit Michelet, ont su se créer une patrie et appliquer ce principe si élevé : que la liberté est pour les nations la seule chose au monde pour laquelle il vaille la peine de combattre. De plus, ces deux peuples habitant des contrées montagneuses avaient lutté l'un comme Tautre, de bonne heure, pour leur indépendance.
Cette conférence eut lieu le 18 décembre 1889, à Berne, devant un auditoire des plus sympathiques.
Voulant laisser à cette causerie son caractère spécial, nous n'y avions traité que les questions de géographie physique, de géologie, d'anthropologie et d'histoire, laissant de côté les descriptions pittoresques et les appréciations d'ordre extra-scientifique qu'on pourra lire dans le présent volume.
Cette conférence était la troisième que nous faisions sur le sol helvétique, qui pour nous a tant d'attraits.
Nous fûmes heureux de pouvoir dire encore une fois à la Suisse quelle était notre admiration pour ses belles Alpes et ses institutions si profondément républicaines et démocratiques :
C'est la terre sereine assise près du ciel ; C'est elle qui, gardant pour les pâtres le miel, Fit connaître Tabeille aux rois par les piqûres ; C'est elle qui, parmi les nations obscures, La première alluma sa lampe dans la nuit...
Le mot liberté semble une voix naturelle De ses prés sous l'azur, de ses lacs sous la grêle.
UNE