DE PARIS AU MONTE D'ORO
Souffle de Liberté, qui hante* le* roontagnee. Une dernière foie vient dilater mon caur...
De* oeeementa blanchie, épar* dan* noe carapace* Attestent le* haute ùàf de mon Peuple vainqueur.
Prince PiKaaK-NAPOLÉox BONAPARTK.
[La Bataille de Calenxana,)
Il n'est pas donné à tout le monde de renouveler les exploits de notre compatriote Capazza, et d'aller aborder la Corse en ballon.
Dans l'impossibilité d'employer un tel procédé, nous dûmes nous contenter d'un moyen de locomotion déjà vieux : le bateau à vapeur, qui se présentait à nous sous l'aspect de la Manoubia^ l'un des plus petits bâtiments de la Compagnie Transatlantique.
Arrivé de Paris dans l'antique cité phocéenne, le
18 septembre 1887, notre première visite fut pour la Canebière, do légendaire mémoire. Malgré l'heure matinale, la circulation était déjà très active, on ne voyait que gens pressés courant à leurs affaires; de nombreux groupes d'individus parlant haut et levant leurs bras en Tair stationnaient sur les trottoirs en discutant des questions politiques, naturellement. Au passage, nous saisissions des lambeaux de phrases se terminant invariablement par : Boulanger. . . revision. . . opportunisme. . . Wilson...
Les gracieuses Marseillaises circulent au milieu de cette foule et y jettent une note gaie. A leurs yeux pétillants et à leur physionomie éveillée, on se sent dans le pays du soleil ; mais quelle horrible chose que leur coiffure en forme de casque de pompier !
Les cafés débordent de monde et près du Vieux Port, c'est à peine si l'on peut trouver une place. Une promenade le long des quais pour aller voir la Manoiibia nous mène jusqu'à l'heure du déjeuner et fatalement nous nous dirigeons vci's la réserve de Roubion pour y déguster des coquillages et manger une excellente bouillabaisse.
Nous laissons sur la droite les bâtiments construits en 1884 par les ingénieurs du port de Marseille pour y installer le marégraphe de Reitz, qui un jour nous permettra de constater les déplacements relatifs du sol et des eaux et nous donnera des indications précieuses sur l'avenir du sol de la patrie. Confortablement installés sur une terrasse, nous avons devant les yeux la Méditerranée qui pour cette fois veut bien être bleue. Un jour qu'elle était
mal disposée et qu'elle ne voulait pas se montrer sous sa plus belle couleur, un de nos compagnons de route lui jeta en signe du plus profond mépris un godet rempli de bleu de Prusse, mais la Méditerranée resta digne et ne changea pas de ton pour cela; il est vrai de dire que le lendemain nous étions assaillis par une tempête des plus violentes, c'était sa vengeance. Les îlots rocheux et nus du port se détachent avec vigueur sur le fond coloré de la mer qui miroite aux rayons du soleil. Quelques petits nuages blancs se livrent à des courses échevelées pour aller se perdre derrière la ligne d'horizon.
A quatre heures nous sommes à bord et nous faisons connaissance avec le capitaine qui doit nous conduire à Ajaccio. Assis à l'arrière, nous contemplons le quai; ce ne sont qu'allées et venues de portefaix, déchaînements ou embarquements des fardeaux, passages de voitures lourdement chargées, amis et parents venant accompagner les partants, et au milieu de cette foule bruyante se détache la silhouette impassible du douanier, le représentant des bourgeois protectionnistes. Enfin la cloche du départ retentit, les coups de sifflet préviennent les retardataires qu'il faut se dépêcher, on largue les amarres et la Manoubia s'avance lentement au milieu des rangées de navires qui semblent la regarder passer en enviant son sort. Voilà bientôt le château d'If que la Manoubia^ enfin libre de ses mouvements, dépasse rapidement; petit à petit la ville de Marseille disparaît, ne formant plus qu'une tache blanche à l'horizon.
Après le dîner, nous montons sur le pont pour respirer
l'air frais ; la mer était comme de Thuile, les étoiles scintillaient au ciel et répandaient dans l'atmosphère cette lumière diffuse qui fait rêver les âmes sensibles. Les côtes de Provence avaient déjà disparu; de temps en temps on apercevait au loin comme des éclairs ; ce n'était pas cependant Tannonce d'un orage, mais seulement les exercices de lumière électrique qu'exécutait la flotte française de Toulon. La nuit fut calme et nous nous endormîmes en rêvant à cette patrie que nous avions quittée depuis si longtemps et que nous allions enfin revoir.
Le lendemain, de bonne heure, la Corse, cette antique Cyrnos, était en vue et avec une lorgnette on pouvait distinguer quelques rares villages. La saison était trop avancée pour que nous pussions constater le phénomène signalé par Napoléon, qui disait pouvoir reconnaître la Corse, les yeux fermés, rien qu'à son odeur. Cette remarque est des plus exactes au printemps.
Le temps étant très beau, la Manoubia passe au milieu des îles Sanguinaires au lieu d'en faire le tour, ce qui nous fait arriver une heure plus tôt.
Le petit archipel des Sanguinaires, qui signale de loin l'entrée du golfe d'Ajaccio, est constitué par quelques îlots rocheux dépourvus de toute végétation. Sur l'un d'eux, Mezzomare, on a construit un phare que le navigateur découvre à 20 milles au large.
Bientôt on distingue l'ancienne citadelle ; puis les maisons de la ville se montrent l'une après l'autre avec leurs grandes façades peintes en jaune et leurs innombrables fenêtres. La Manoubia^ contournant la jetée.
s'avance vers la ville et le bruit des chaînes qui se déroulent annonce qu'elle a jeté Tancre; dès que la Santé eut permis la libre communication avec la terre, de nombreuses barques Tentourent. C'est alors un tapage infernal ; les cris d'appel se mêlent aux jurons des propriétaires de ces barques, se disputant les passagers et rivalisant d'adresse et souvent de force pour arriver les premiers au pied de l'échelle. C'est par miracle que personne ne tombe à l'eau. Enfin notre tour est arrivé ; nous faisons nos adieux au commandant de la Manoubia et, conduit par deux rameurs à grandes barbes, nous nous dirigeons vers la terre corse que nous foulons bientôt du pied. Ce n'est pas sans émotion que nous traversons pour la première fois cette ville, berceau de notre famille, au milieu de ce peuple ajaccien qui nous fait une de ces réceptions dont les Corses seuls ont le secret.
La ville d'Ajaccio, dit la légende, aurait été fondée par Ajax et c'est de là que viendrait son nom actuel. Toujours est-il que l'ancienne ville se trouvait sur un monticule où l'on voit encore quelques ruines et qui porte le nom de Vieux Château. L'Ajaccio moderne ne serait donc que la marine de l'antique Castelvecchio. On raconte qu'après un violent incendie qui avait brûlé la ville, ses habitants l'auraient reconstruite sur l'emplacement qu'elle occupe aujourd'hui. La ville est bâtie en cercle au pied d'une colline qui la met à l'abri des vents du nord ; grâco à cette situation, la température est douce et les étrangers commencent à y arriver pour passer l'hiver. Le sol granitique sur lequel la ville est
construite est cause que la poussière, si désagréable dans les pays du midi, y est presque inconnue.
La maison où naquit Napoléon I*' est la principale curiosité d'Ajaccio. Elle est actuellement habitée par la princesse Marianne, si aimée des Ajaccions. Dès qu'on a mis le pied dans cette ville, on est pour ainsi dire obsédé de Tidée napoléonienne; on voit les rues où le jeune Napoléon, encore enfant, a dû passer, les places où il s'est arrêté pour jouer avec des camarades. Un gamin traverse une rue, immédiatement Tidée vous vient que Napoléon a pu être ainsi. Au bout d'une promenade se trouve la grotte où il allait méditer et étudier. L'étude, quoi qu'on en ait dit, a été pour beaucoup dans la formation du génie de Napoléon. Cette grotte est formée de deux gros blocs de granit recouverts par un troisième. De là on découvre tout le golfe d'Ajaccio bordé au sud par une rangée de hautes collines. A son retour d'Egypte, le général Bonaparte y conduisit tous ses officiers.
A Sainte-Hélène, l'Empereur mourant se rappelait avec joie les impressions de jeunesse qu'il avait éprouvées en cet endroit.
« La Corse avait mille charmes, disait-il. Il en détail- « lait les grands traits, la coupe hardie de sa structure n physique... Tout y était meilleur, il n'était pas \\x%- « qu'à l'odeur du sol même; elle lui eût suffi pour la « deviner les yeux fermés et il ne l'avait trouvée nulle « part. »
Sm* le bord de la mer se trouve la plus grande place de la ville, la place dite du Diamant. Le monument de
la famille Bonaparte a été élevé à Tun de ses angles. Au milieu, sur un haut piédestal et regardant la mer, la statue de Napoléon I"; aux quatre coins du monument se trouvent celles de ses quatre frères. Trois furent rois, le quatrième ne voulut rien être... si ce n'est académicien.
C'est sur la place du Diamant que se concentre la vie publique, si intense dans toute la Corse et à Ajaccio en particulier. Le café du Roi- Jérôme est le principal centre de réunion.
La Corse et la Sardaigne forment un monde à part dans la Méditerranée. Elles étaient unies autrefois, un détroit de 12 kilomètres les sépare actuellement.
Cependant une série de hauts-fonds relie la Corse à l'Italie, qui n'est éloignée que de 80 kilomètres ; c'est sur cette espèce de plateau sous-marin que s'élève l'archipel toscan. Entre la France et la Corse la distance est encore plus grande, car on ne compte pas moins de 180 kilomètres. Malgré cet éloignement, les habitants de Nice ou de Menton aperçoivent parfois, comme une vision, la silhouette de la Corse se détachant sur les clartés de Taube, mais cette apparition s'évanouit aux premiers rayons du soleil levant.
L'île elle-même a une longueur maximum de 183 kilomètres sur 84 de large et une superficie de 8747 kilomètres carrés.
Comme on peut le voir sur la carte, la côte occidentale de l'île est profondément découpée, de grands golfes largement ouverts pénètrent ^ l'intérieur des terres ; au contraire, la côte orientale est presque en ligne droite;
la nature géologique du sol nous rendra compte de cette configuration.
Au premier abord, on est tenté de dire, comme Reclus, que « la Corse n'est qu un véritable labyrinthe de mon- « tagnes », brusquement émergé du fond de la mer, et que rintérieur n'est qu'un ensemble de montagnes qui recouvrent l'île sans aucun ordre. Il n'en est cependant pas ainsi quand on y regarde de plus près. L'arête montagneuse, l'épine dorsale de l'île, est parfaitement indiquée. Elle commence au cap Corse, se dirigeant du nord au sud ; elle s'étale légèrement au sud du golfe de Saint- Florent ; puis, décrivant un arc de cercle à l'ouest, elle vient former la citadelle granitique du Niolo, dont les sommets s'arrêtent peu au-dessous de la limite des neiges persistantes. C'est dans cette région que se trouve le point culminant de l'île, le Monte Cinto,qui a, d'après la carte de l'État-Major, 3 710 mètres d'altitude ; mais la revision des calculs de la nouvelle triangulation a montré qu'il n'avait en réalitéque 2 707 mètres. Il a cependant enlevé sa royauté au Monte Rotondo, qu^on avait considéré pendant longtemps comme le sommet le plus élevé. Les derniers travaux géodésiques ont donné à ce dernier une hauteur de 2 625 mètres seulement. Nous ajouterons que le Cinto, malgré sa grande élévation, n'atteint pas l'altitude d*une des grandes routes alpestres bien connue : nous voulons parler de celle qui relie Bormio à Prad, c'est-à-dire la Valteline à la vallée de TAdige, en passant par le col de Stelvio (2757 mètres).
La chaîne décrit de nouveau une courbe vers l'est en s'élançant jusqu'à 2391 mètres au Monte d^Oro pour
aller ensuite en s^abaissant jusqu'à TUorno di Gagna et aux collines calcaires des environs de Bonifacio. A Test, entre les profondes vallées du Tavignano et du Golo, s'étend le grand massif isolé de l'Orezza qui culmine au San-Pietro avec 1 728 mètres.
De cette chaîne principale se détachent des chaînons qui forment les bassins des rivières et des torrents. Les cols qui traversent ces montagnes sont très élevés et l'on ne peut se rendre d'une vallée dans une autre que par des scale ou sentiers en échelles qui s'élèvent de la région des oliviers à celle des pâturages.
Gomme les montagnes ne sont couvertes de neige que pendant une moitié de l'année, il s'ensuit que les cours d'eau sont peu abondants et que, sauf quelques exceptions, ils sont presque tous à sec en été. Aussi ne doit-on pas dire, comme Reclus, que la Gorse est un pays bien aiTosé. Les pentes des montagnes qui descendent rapidement vers la mer permettent d'embrasser d'un seul coup d'œil les rochers, les pâturages, les forêts et les cultures.
« De même que l'Irlande, dit Joanne, la Gorse pource raît être surnommée l'île Verte ; ses maquis, ses châ- « taigneraies, ses bois d'oliviers, ses grandioses forêts « d'arbres résineux, de hêtres, de chênes verts la recou- « vrent d'un immense manteau de verdure. Nulle terre « n'est plus parfumée : au printemps, les bruyères arbo- « rescentes, puis les cistes et les genêts d'Espagne; en « été, les myrtes, les thyms, les chèvrefeuilles embau- « ment l'air. Le maquis n'est pas particulier à la Gorse ; (( les garrigues du Gard et de l'Hérault, les taillis des
« Maures et de TEsierel, où les lentisques, Farbousier et « la bruyère blanche se mêlent aux cistes et aux chênes (( verts sont de véritables maquis ; mais dans aucun « autre département français, la broussaille n'a envahi (f des territoires d'aussi grande étendue. Ces forêts, où « les arbrisseaux et les arbustes atteignent la taille de « petits arbres, ont autrefois protégé Tindépendance « corse en offrant aux habitants des refuges impéné- « trahies; aujourd'hui encore ils sont la sauvegarde « du pays ; le maquis, ne laissant que lentement a s'écouler les eaux pluviales et ombrageant le sol de « son épaisse draperie, entretient la fraîcheur du sol et « sauve la terre végétale, qu'il augmente chaque année « de ses détritus, du soleil qui la calcinerait, du vent qui « la disperserait, des eaux d'orage qui bientôt ne laisse- « raient que le rocher. Dépouillée de ses maquis, la Corse H deviendrait bientôt un désert; grâce à eux, au con- « traire, rien n'est plus rare que de rencontrer dans « l'île une de ces pentes dénudées, de ces hideux arra- « chemcntsde terrains, que l'on voit trop souvent dans « les Alpes ou dans les Pyrénées. Plus haut que le ma- « quis sont les forêts, dominées par des crêtes décou- « pées en aiguilles ou par de grandes montagnes cou- « vertes de neige jusqu'à la fin de l'été et magnifiques « d'aspect, vues de la côte ou de la mer. »
Le maquis corse se compose essentiellement dos essences suivantes :
L'arbousier [albatro) ;
Le ciste [mucchio) ;
Le lentisque {stincolo) ;
Le myrte ;
La bruyère (scopa).
Quand on part du rivage, en s'élevant dans la montagne, on traverse d'abord une région de végétation subtropicale, on pourrait se croire en Algérie, en Espagne ou en Sicile. Telles sont les contrées du cap Corse et du Campo d'Oro. C'est là que poussent les orangers, les cédratiers, les citronniers, les amandiers, les vignes, etc.
Au-dessus, vient d'abord la région des oliviers au sombre feuillage, à laquelle succède bientôt celle des châtaigniers. Les plus beaux oliviers de Tile sont ceux de la Balagne; aussi sont-ils célèbres à juste titre. Au delà s'étend une grandiose couronne de forêts dont le pin laricio, souvent haut de 40 à 80 mètres, constitue la masse principale.
Les pâturages qui confinent à ces forêts sont maigres, faute d'eau. C'est là qu'on trouve les troupeaux de moutons et de chèvres, qui quelquefois vont s'égarer au milieu des rochers qui les dominent, et où vivent seuls les mouflons, ces chamois de la Corse.
La partie occidentale de l'Ile est, comme nous l'avons déjà dit, profondément découpée par de larges golfes bordés de falaises ou de hautes collines rocheuses. Cette région, essentiellement granitique, renferme cependant des îlots de diorite et de syénite.
La Balagne dite Déserte correspond à une zone de roches porphyriques. Si l'on tire une ligne droite allant de l'embouchure du Regino, près de l'Ile-Rousse, jusqu'au port de Pinarello sur la côte orientale, on aura la limite du terrain granitique vers l'est. En général, la
côte occidentale est bordée de montagnes tombant directement dans la mer sans laisser de plages d'alluvions de quelque importance; souvent même les parois rocheuses sont absolument à pic, et en plus d'un endroit on a été obligé de les entamer j)our y faire passer une route.
Sur la côte orientale, il n'y a qu'une seule échancrure du terrain granitique qui mérite d'être signalée : c'est le golfe de Porto- Vecchio. Depuis ce point jusqu'au cap Corse, la côte basse et rectiligne n'offre pas un seul golfe important, et Bastia est l'unique port dans lequel les navires puissent venir se réfugier. Sur la rive nord du golfe de Porto, près d'Osani, on trouve une curieuse enclave de terrain carbonifère.
D'après ce que nous venons de dire, on voit que les plus hauts sommets de l'île sont situés dans la région granitique ; c'est ce qui explique parfaitement leurs formes, qui, au premier abord, paraissent si extraordinaires aux yeux du voyageur habitué aux Alpes calcaires. Au delà de la ligne qui coupe l'île en diagonale et sert de limite aux rochers granitiques apparaissent les schistes cristallins qui s'étendent jusqu'au cap Corse et jusqu'à une certaine distance de la côte orientale, où ils viennent former cette rangée de collines côtières qui devaient constituer, à une époque lointaine, l'ancien rivage de l'île ; mais depuis, la mer a reculé, par suite du mouvement d'élévation du sol et des alluvions apportées par les torrents. Il en résulte que toute cette côte n'est qu'une vaste plage de sable, ce qui explique sa forme rectiligne. Le contraste entre les deux côtes de
la Corse se continue sous la surface de la mer, car le profil marin n'est que la suite de son profil aérien ; il est abrupt à Touest, mais descend graduellement à Test.
Ce qui semblerait démontrer que la côte s'est élevée, ce sont les plages étagées et les bancs de coquilles qu'on rencontre souvent sur cette côte à un niveau bien supérieur à celui qu'atteint actuellement la mer. Les torrents, en venant déposer leurs alluvions, ont commencé par formerdes cordons littoraux sablonneux derrièrelesquels les eaux se sont accumulées et ont pris la place des anciens golfes. Ces eaux, devenues stagnantes et auxquelles se mêlent les plantes marines en décomposition, produisent des miasmes pernicieux rendant inhabitable toute cette région pendant l'été. Aussi, dès que les chaleui's se font sentir, voit-on les rares habitants des pauvres villages de cette côte s'enfuir vers la montagne pour y passer la mauvaise saison.
Le mauvais air remonte les vallées s'arrétant à des endroits bien connus qu'il ne dépasse jamais; si, en imagination, on réunit tous ces points extrêmes ainsi déterminés par une ligne continue, on verra facilement que cette limite supérieure de l'action de la mal'aria trace ainsi sur les flancs des montagnes une ligne sinueuse à peu prés horizontale, suivant toutes les inflexions du terrain comme le ferait une courbe de niveau de nos cartes topographiques modernes.
Ce sont probablement ces miasmes délétères qui n'existaient pas avant le soulèvement du rivage qui ont forcé les habitants d'Aléria et de Mariana à abandonner leurs villes, si florissantes autrefois. Si le purifiant mis-
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Do milieu de la mafcse des ^bisles cnstallins êaier- ^ent de nombreux massifs de serfiiefitiDe d<c*aÛBant les eontrées enrironnanles. louant aux terrains srJimentaires. on Uf les re-ncontre que par jr-îits ilôts i Saint- Florent, à Corte, autour d'Al^ria, etc. La ville de Boni- Caeîo **^t construite sur les assises d'un eaJcaire miocène blanchâtre bien caractéristique.
La Corse offre un «exemple de traces de glaciers observés dans une contrée où les neiges persistantes ont di^-paru depuis longtemps. Plus d'un golfe et plus d'une vallé*; ont des airs de famille avec les fjords Scandinaves.
M. Pareto,il y a déjà pas mal d'années, avait exprimé l'opinion que la Corse avait dû être recouverte de glaciers. f> qui le prouvait, selon lui, c'étaient les nombrvfux petits lacs qu'on trouve sur les hauteurs, par
exemple autour du Monte Rotonde. Depuis, d'autres géologues en ont donné une démonstration plus convaincai^te. Vers 1886, M. Raphaël Pumpelly trouva dans la vallée du Paglia Orba et du Viro, dans le Niolo, des preuves fréquentes de l'activité des glaciers.
Les flancs et le fond de la première de ces deux vallées, constitués par un porphyre quartzifère rubané très dur, se désagrégeant difficilement, sont, à Texception d'une petite région boisée, arrondis partout et couverts de longs sillons parallèles à Taxe de la vallée. En plusieurs endroits, on trouve des surfaces polies brillant au soleil. Ces deux phénomènes s'observent jusqu'à une trentaine de mètres au-dessus du fond de la vallée; au delà, ils deviennent moins fréquents, puis disparaissent tout à fait. Dans la vallée du Viro on trouve plusieurs petites moraines, et dans celle du Golo supérieur on constate aussi la présence de nombreux blocs porphyriques striés. M. Fol a observé dans les environs de Calvi des surfaces granitiques polies et rayées, ainsi que des graviers morainiques abondants.
Il signale laprésencede plusieurs blocs erratiques dans le golfe de Porto-Vecchio ; il ajoute même que la plupart des écueils, redoutés des marins, dont les côtes de la Corse sont hérissées, ne sont que des moraines terminales et des blocs erratiques.
Du reste, le géologue exercé peut reconnaître du premier coup d'œil l'action des glaciers sur le sol de la Corse. Les croupes inférieures des montagnes sont visiblement arrondies par un gigantesque polissage et donnent assez l'idée du paysage morainique si bien décrit
par Desor; au-dessus d'une certaine ligne, limite supérieure que la glace a dû atteindre autrefois, toutes les arêtes sont vives, heurtées et offrent des cassures nettes, aux bords non arrondis. Ainsi donc, à Tépoque glaciaire, la Corse fut, comme le restant de TEurope, recouverte d'un manteau do glace qui, cependant, ne dut jamais être bien épais.
L'imagination se figure volontiers cette masse glaciaire d*où émergeaient quelques sommets de rochers venant se baigner dans la Méditerranée qu'elle devait couvrir de blocs de glace, flottant au gré des vents et des flots.
Tel est, à grands traits, Taspect de cette île que Volney définissait en disant qu'elle n'était qu'un entassement de rochers.
Le 21 septembre, nous quittions Ajaccio en voiture pour nous rendre à Bastia par la grande route qui relie les deux versants de l'île en traversant la chaîne montagneuse centrale au col de Vizzavona, à H 62 mètres d'altitude.
Cette route nationale, qui actuellement porte le n** 193, a été commencée dans un but stratégique dès l'arrivée des Français en 1768. On a utilisé, en les améliorant, les ponts de la Restonica, du Tavignano, de Francardo, Pontcnovo et IJevinco établis, sous la domination génoise, pour permettre le passage des piétons et des cavaliers. Bien qu'imparfaitement ouverte, elle put être livrée à la circulation des voitures sur toute sa longueur, au mois d'octobre 1827, époque de l'achèvement du pont du Vccchio. De nombreuses améliorations y ont été opérées depins lors.
La route est longue et pendant les deux premières heures très monotone; mais quand elle commence à gravir les contreforts avancés de la chaîne centrale, le paysage devient des plus pittoresques. La montée est assez raide, car, pour atteindre les H62 mètres du col, nous partons presque du niveau de la mer. En général, les cols qui traversent les montagnes de l'île sont très élevés et situés dans le voisinage immédiat des crêtes supérieures.
Le premier centre important qu'on rencontre est Bocognano, gros village de 1 880 habitants perdu au milieu d'une forêt de châtaigniers. C'est là que nous engageâmes deux bergers pour nous servir de guides le lendemain. Nous avions en effet l'intention de faire l'ascension du Monte d'Oro qui domine la Foce de Vizzavona de ses 1 229 mètres. La première question de nos guides fut de demander s'ils devaient emporter leurs armes; la réponse ayant été affirmative, ils allèrent chercher leurs fusils.
Vu du village, le Monte d'Oro ne présente qu'une paroi rocheuse abrupte qui paraît, et qui est en effet inaccessible. Au milieu de cette muraille se trouve une ouverture qui la perfore de part en part et permet de voir le ciel au travers.
Bocognano est la patrie des célèbres bandits Bellacoscia, qui habitent actuellement une petite vallée située non loin du village. Cette vallée, dite Pentica, est arrosée par un des maigres affluents de la Gravona. C'est en 1811 qu'un certain Bonelli, de Bocognano, s'établit, avec un troupeau de chèvres, dans cette vallée qui était
propriété communale. On ne l'y inquiéta pas et on le laissa jouir paisiblement du territoire qu'il s'était ainsi approprié.
Ce Bonelli avait séduit trois sœurs qu'il emmena avec lui dans la Pentica. Ce sérail agreste lui valut dix-huit enfants et le surnom de Bellacoscia, dont héritèrent les deux aînés des fils qu'il avait eus de la première de ses trois femmes. Ce sont ces deux fils, Antoine et Jacques, qui, par suite de plusieurs meurtres commis par eux, sont obligés de tenir la campagne. Actuellement ce sont les vétérans du banditisme, car Antoine est né en 1817 et Jacques en 1832.
Ce patriarche des Bellacoscia mourut en 1864. Trois autres de ses fils ont épousé des femmes du pays, un quatrième a môme deux enfants. Trois de ses filles ont été mariées et ont ensemble sept enfants. En somme, avec les parents qu'ils comptent au Cruzzini et dans d'autres hameaux voisins, les Bellacoscia peuvent être assurés, dans le canton de Bocognano, de plusieurs centaines d'alliés, leurs parents d'abord, puis les parents de ceux-ci, dont l'esprit de famille, tout-puissant en Corse, leur garantit le dévouement.
Antoine a pris le maquis en 1848, après avoir tué un maire qui avait eu le mauvais goût de vouloir reprendre les terres communales de la Pentica. Quelques années après, de concert avec son frère Jacijucs, il commit un nouveau meurtre. Excellents tireurs, ils tuèrent, en 1855, au mili(»u des gendarmes qui l'avaient pris pour guide, un berger nommé Pinelli. Dans leurs rencontres avec la gendarmerie, rencontres qui se produisirent
cinq fois, celle-ci a toujours eu des hommes tués ou blessés, sans que jamais les deux bandits aient été atteints, sauf une fois, où Antoine reçut une balle dans la main. Malgré cette blessure, il échappa à ceux qui le poursuivaient.
Grâce à la sympathie des uns et à la terreur des autres, ils sont, dans la Pentica, à Tabri de toute surprise et peuvent « rouler » la gendarmerie tout à leur aise. Plusieurs expéditions ont été dirigées contre eux depuis 1851. Le domaine de la Pentica fut même occupé militairement pendant plusieurs mois. On échoua toujours, parce que le pays presque tout entier se faisait le complice des bandits pour les cacher aux recherches des gendarmes.
On cite des actes d'une hardiesse presque fabuleuse. Une adjudication pour une coupe de bois ayant eu lieu, les Bellacoscia l'obtinrent et se mirent à abattre les arbres. Le préfet indigné cassa l'adjudication, mais il fallut envoyer un bataillon d'infanterie dans la forêt pour arrêter la coupe que les bandits faisaient poursuivre au mépris de tous les arrêtés préfectoraux.
Pendant la guerre de 1870-1871, ils obtinrent du Gouvernement des sauf-conduits pour venir à Ajaccio organiser une compagnie de francs- tireurs. Cet acte accrût considérablement leur prestige.
C'est peut-être à cause de ce fait que M. Danzou, préfet de la Corse, alla les visiter chez eux en 1871.
En 1888, pour la troisième fois en quarante ans, les Bellacoscia ont été dépossédés ; leurs biens ont été séquestrés et affermés par TAdministration des Domaines.
L'adjudication, dit le D' Bournet, eut lieu à Ajaccio le 28 septembre 1888 sur la mise à prix de 1 BOO francs et de 580 francs. Seuls, quelques parents ou complices ont été arrêtés, entre autres une certaine Marthe Pierchi, « rhommc d'aiïaires de Pentica ». C'est à cette Marthe Pierchi qu'était adressée une lettre du fils de Jacques Bonelli, alors en prison à Melun. Dans cette lettre saisie h la poste, le fils de Jacques prévenait Marthe que le Gouvernement prenait des mesures contre la Pentica et il ajoutait : « Quant à eux (son père Jacques et son oncle « Antoine), qu'ils ne manquent de rien et que la justice « n*ait pas Thonnour de leur mettre la main dessus; « morts, soit; vivants, jamais de la vie. »
On voit par ce qui précède combien il est difficile pour le Gouvernement d'agir contre les Bellacoscia, qui, à l'heure où nous écrivons, se promènent tranquillement dans leur domaine, le « palais vert », comme ils l'appellent dans leur correspondance.
En sortant de Bocognano, la route s'élève de plus en plus au-dessus de la Gravona, qui prend sa source au pied du col de Vizzavona pour aller, après un assez long parcours, se jeter dans le golfe d'Ajaccio. A quelque distance delà ville, ses eaux sont canalisées et dirigées vers un aqueduc qui les conduit à Ajaccio, où elles servent à l'usage des habitants. Jusqu'au col, la route est tracée au milieu d'une forêt de hêtres et de chênes verts. Sur notre droite, un petit incendie dévore un maigre maquis; les flammes sont courtes et rampent au ras de terre; on voit le feu s'avancer comme une bande brillante, laissant derrière elle une zone noire où s'élèvent les squelettes
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carbonisés des buissons que le moindre choc fait tomber en morceaux.
Au fond de la gorge de la Gravona, on aperçoit l'entrée du tunnel qui doit semr au chemin de fer de Bastia à Ajaccio par Corte; au moment où nous y passâmes, ce tunnel, qui aura, quand il sera fini, environ 4 kilomètres, n'était pas encore terminé.
Enfin nous sommes sur le plateau du col; à gauche, on voit d'abord les ruines d'un vieux fort génois, qui autrefois défendait ce passage. Un peu plus loin, la gendarmerie, la maison luxueuse des ponts et chaussées, puis une petite auberge dont il fallut nous contenter, car des raisons, très probablement politiques, avaient déterminé l'Administration à nous refuser l'entrée de la maison des ingénieurs, où d'habitude on reçoit tous les touristes. Mais si l'auberge était modeste, on dut se contenter de deux lits pour sept, l'hospitalité y fut des plus cordiales et aussi avons-nous conservé le meilleur souvenir de la famille corse qui fit tous ses efforts pour bien nous recevoir; du reste, l'hospitalité de nos compatriotes est légendaire depuis longtemps déjà; ils ne sont pas riches, leur installation est simple, mais ce qu'ils donnent, ils le donnent de bon cœur.
Le lendemain matin, à 5 heures 15, nous quittions la Foce pour faire l'ascension du Monte d'Oro. Les deux bergers qui nous servaient de guides portaient les provisions dans leurs bissacs et avaient leurs fusils en bandoulière. On respirait avec volupté les fraîcheurs matinales embaumées. Le temps magnifique était des plus favorables à la marche.
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Le chemin, qui va jusqu'à une bergerie située à i heure 05 du col, longe d'abord l'ancien fort génois, en laissant sur la droite la profonde gorge de la Yizzavona. Ce chemin de mulets est en très mauvais état, surtout dans la forêt de hôtres qu'il faut traverser avant d'arriver à la bergerie de Trottela, qui ne se compose que de deux petites cabanes.
Il n'y avait au moment de notre passage qu'une jeune fille, parente de Tun de nos guides. C'est un des plus beaux types corses que nous ayons jamais rencontrés : visage ovale d'une pureté de lignes remarquable, grands yeux noii*s, cheveux ondulés de môme nuance, teint légèrement foncé, mais d'un ton chaud des plus harmonieux ; quant au costume, il était des plus simples.
Le chemin pierreux que nous avons suivi jusqu'ici longe le flanc nord du Ceppo. Au delà de la bergerie, tout sentier cesse et après avoir franchi le torrent qui coule au fond de la vallée, on ne trouve plus que des pistes suivies par les moutons et les chèvres. On franchit d abord de gros blocs de rochers granitiques absolument dénudés, que de loin on peut croire infranchissables tellement ils paraissent polis; mais quand on y est arrivé, on constate avec plaisir que les clous dos souliers prennent parfaitement sur ces surfaces qui, vues de près, sont plutôt granuleuses. A 30 minutes de la bergerie commence la montée sérieuse; elle est très raide jusqu'au sommet. Après avoir franchi plusieurs lits de toirents, on arrive à une arête qui relie un mamelon secondaire à la masse principale du Monte d'Oro. Cette arête est assez étroite, mais nullement dangereuse; de là, la vue
commence à être étendue ; on aperçoit pour la première fois le Monte Rotondo avec ses flancs dénudés ; devant soi, on a le lac d'Or, petite nappe d'eau lisse comme un miroir et qui réfléchit le bleu du ciel :
Aux pointes du mont d'Or, sous l'éclat du bleu dôme, Dans son nid de granit rayonne le lac d'Or; Rarement, sur la rive, il a vu passer l'homme, Et n'a désaltéré que l'aigle en son essor.
On arrive enfin sur une plate-forme que domine un cône plus élevé ; c'est le sommet du Monte d'Oro. Pour l'atteindre, il faut franchir une petite cheminée qui en son milieu présente une grosse pierre en surplomb; un de nos guides, grimpant comme un ramoneur, va s'y établir pour nous aider à la franchir. Une corde faciliterait grandement cettedernière partie de l'ascension. C'est contre cette paroi que M. de Claparëde est venu échouer il y a quelques années ; étant arrivé trop tôt dans la saison, tous les rochers étaient encore couverts de glace. Quelques minutes après, nous arrivions au sommet (2 391 mètres). Il était 10 heures 15.
Ce sommet n'est qu'un amas de gros blocs de rochers ; nous nous installons dans une crevasse où les rayons du soleil ne pénètrent point, pour faire un frugal repas arrosé d'excellent vin du pays.
Après quelques instants de repos, nous regardons le spectacle merveilleux qui s'offre à nous ; tout alpiniste comprendra les sensations que nous éprouvions en contemplant cette immensité, assis tranquillement sur notre banc de pierre, reposé, et jouissant pleinement de la nature grandiose; l'esprit, bercé par le murmure du
vent subtil et léger des hauteurs, s'envole dans l'espace oubliant les misères de la terre, les pensées semblent tout autres, c'est une seconde vie; on domine la création, et l'homme qui se traîne péniblement au fond des vallées ne nous apparaît plus que comme une moisissure de l'écorce terrestre.
On passerait des heures entières dans de pareilles contemplations, surtout quand on a devant soi la Méditerranée miroitant au soleil et sur laquelle, près de l'horizon, de légères colonnes de fumée indiquent le passage de ces navires à vapeur dans lesquels s'est concenti*é tout le génie de l'homme. Une échancrure entre deux rochers nous permet d'entrevoir Ajaccio avec ses maisons blanches ; au nord-est, l'imposant Monte Ginto, le roi de l'île, s'élevant hardiment au-dessous de la houle de granit qui vient mourir à ses pieds, puis le Rotondo dont nous sommes séparés par de profondes vallées au fond desquelles on distingue les maquis se détachant vigoureusement sur les pentes rocailleuses; malheureusement nous ne pouvons voir le cap Corse, mais on semble pouvoir toucher du doigt la rocheuse île de Capraja. Les nombreux contreforts qui se détachent de la chaîne centrale paraissent constituer les côtes d'un immense squelette, dont cette chaîne serait l'épine dorsale; le fond des vallées qu'elles enserrent se perdant dans une brume bleuâtre laisse à peine entrevoir la route de Cortc, qui comme un immense ruban blanc serpente de crête encrùte,etdisparaîtde temps en temps au milieu des sombres maquis et des vertes forêts.
Plus loin, la côte orientale semblable à un vaste
tapis aux couleurs chatoyantes contraste énergiquement avec le bleu profond de la mer, qui n'en est séparée que par une bande d'écume d'un blanc éblouissant. Cette ligne étincelante fait ressortir davantage le sombre étang de Diane, aux eaux tranquilles, dont la surface, réfléchissant les rayons du soleil, inonde de lumière les quelques maisons de l'antique Aléria. Bien au delà l'archipel toscan, Tîle d'Elbe, Pianosa, Formica, Monte-Cristo, puis la côte d'Italie fuyant au sudest et à moitié perdue dans la brume. L'île d'Elbe, quels souvenirs ! Le puissant Empereur, la Grande Armée, la royauté éphémère du grand homme sur ce lambeau de terre, en présence de cette île qui l'avait vu naître et où sa pensée a dû souvent se reporter, en songeant à l'époque où enfant il parcourait ses montagnes ; puis le retour de l'île d'Elbe. « La victoire marchera au pas de charge, « l'aigle avec les couleurs nationales volera de clocher « en clocher jusqu'aux tours Notre-Dame. » Le météore brillant s'éteint ensuite sur un rocher battu par les grandes vagues de l'Atlantique. La Corse, l'Angleterre, l'île d'Elbe et Sainte-Hélène, quatre îles qui ont marqué les étapes de la carrière prodigieuse du petit Corse, devenu empereur.
Sur ce sommet élevé, au milieu du grand silence de la nature troublé seulement par le cri des aigles, nous étions envahis par les souvenirs de l'épopée napoléonienne qui se pressaient dans notre esprit : ce fut une vision sur la montagne.
Vers le sud, la vallée de la Gravona avec ses immenses maquis. Des incendies avaient été allumés en trois en-
droits. De grosses colonnes de fumée montaient vers le ciel se tordant en spirales qui, s'allongeant, insensiblement, finissaient par former de véritables nuages d'un noir opaque, planant au-dessus de la vallée. Parfois d'immenses flammes, jaillissant au milieu de ce foyer ardent, venaient jeter des lueurs rougeàtres sur ces sombres nuées.
Les hautes montagnes du sud de l'île, « ces vagues « de l'immobile océan des monts en leur poste éternel », empêchent de voir le détroit de Bonifacio ; mais il est facile de déterminer sa situation, car on sait que sur sa rive sud s'élèvent les hauts sommets de la Sardaigne, qui d'ici sont parfaitement visibles. Du haut du Monte d'Oro, on ne peut voir le col de Vizzavona, caché par la plate-forme qui se trouve au pied de la cheminée. Étant donnée la difficulté de la route, c'est là que nos guides avaient laissé leurs fusils.
Tel est le panorama qu'on découvre de cette montagne située presque au centre de l'île et dont nous recommandons l'ascension à tous ceux qui visiteront la Corse.
C'est avec peine que nous nous arrachons à notre rôverio, mais il commence à se faire tard et il est temps do descendre. Après avoir mis notre carte dans une bouteille qui se trouvait sous une grosse pierre, nous disons adieu au Monte d'Oro et reprenons la route de la Foce. Pour descendre, nous suivons un autre chemin que celui qui nous a conduit au sommet, et qui passe près de la fontaine dite du Prince Pierre-Napoléon en souvenir d'un déjeuner de chasse qu'y fit mon père en
1848. Celle petite source, située au milieu du maquis, est depuis un rendez-vous bien connu des chasseurs, le Monte d'Oro renfermant beaucoup de mouflons. Du reste, ce n*est pas le seul gibier de la Corse; on y trouve également des sangliers de petite taille et qui, chose curieuse, ne fréquentent jamais les mêmes territoires que les mouflons. Le loup est inconnu, mais les renards, assez forts de taille, sont abondants. Les ours qui existaiient autrefois, dans certaines Vallées retirées, ont disparu depuis plus d'un siècle.
Mais l'animal le plus célèbre de Tîle après le mouflon, est le merle, que tout le monde connaît, au moins de réputation.
Après avoir franchi quelques couloirs, où il y a des pierres roulantes, nous atteignons le fond de la vallée que nous suivons alors, pendant qu'un c^es guides nous raconte l'histoire du bandit-poète Ciamborrani,qui avait longtemps habité une des grottes du Monte d'Oro, d*où il défiait toutes les recherches des gendarmes :
... l'air du ciel, Teau des puits Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis La liberté dans la montagne !
Le guide, mis en verve par ce récit, raconta également une des légendes qui ont cours dans le pays au sujet du petit lac d'Or. Quand une calamité menace la contrée, un animal étrange et énorme surgit au milieu des eaux et parcourt la montagne en poussant des cris terribles ; puis, après avoir accompli sa mission, il se replonge dans le lac, mais malheur à celui qui voudrait aller mesurer la profondeur de l'eau, il serait fatalement
entraîné dans le gouffre par cet animal fantastique; et ici, comme dans tous les pays de montagnes, on croit que les petits lacs situés dans les hautes vallées n'ont point de fond.
Le sol de la vallée est couvert de petits maquis peu élevés et comme elle est très abritée de tous côtés, il y régnait une chaleur intense qui faisait regretter l'air pur et vivifiant du sommet. Les cailloux sur lesquels on marche possèdent des arêtes si tranchantes qu'en arrivant à la bergerie nos forts souliers de montagne étaient coupés en plusieurs endroits et avaient le talon complètement détaché. A 4 heures 45, nous rentrions à r auberge de la Foce.
En résumé, c'est une excureion magnifique, pas difficile, sans danger, mais un peu fatigante.
Horaire.
De la Foce de Vizzavona àlabergeriedeTrottela. ... 1 h. 04 De la bergerie au sommet 4 h. 20
o h. 24 Plus deux haltes de 10 minutes et une de 30.
Descente du sommet à la fontaine Pierre-Napoléon. . . 1 li. 18 De la fontaine Pierre-Napoléon à la Foce 2 h. 40
Plus une halte de 43 minutes à la fontaine.
Total delà course sans les arrêts : 9 heures 22 minutes.