BONIFACIO, PORTO-VECCHIO ET RETOUR
La route de Sartène à Bonifacio laisse à droite une vaste chapelle desservie par quelques moines; au col d'Albilrino, nous perdons de vue Sartène pour entrer dans une région sauvage et déserte. La vallée de TOrtolo commence cependant à être cultivée ; on y rencontre de grands vignobles nouvellement créés. Au nord-est s'élève une montagne conique qui, dans le pays, porte le nom de THomme de Gagne. Ce gigantesque rocher, qui a 1 215 mètres d'altitude, est visible dans tout le sud de l'île. A un détour de la route, les voitures s'arrêtent devant la maison des cantonniers de Rocapina poumons permettre de gravir une petite hauteur située en face et d'où Ton a une belle vue sur les environs. Ce qui frappe d'abord, c'est une grande masse de rochers rougeâtres se terminant en une arête très fine, découpée de telle
façon qu'on croirait voir devant soi un immense lion accroupi sur un piédestal gigantesque faisant face à la mer, la ressemblance est du reste parfaite ; au pied des rochers, le golfe de Rocapina, où vient se jeter TOrtolo, et plus près, la petite anse mystérieuse qui porte également le nom de Rocapina.
La mer, qui étaitassezfortecejour-là,roulaitdegrosses vagues qui venaient déferler avec fracas sur les écueils des Moines, situés à une petite distance au large et audessus desquels volaient une nuée d'oiseaux de mer au cri aigu. Les vagues, en venant se briser avec violence sur les têtes noires de ces rochers, s'élevant faiblement audessus du niveau des flots glauques, projetaient dans Tair de puissantes colonnes d'écume blanchâtre auxquelles la brise formait des panaches où brillait Tarc-enciel. En retombant, elles venaient former de gracieuses figures à la surface des eaux vertes qui, semblables à des flots d'huile, se balançaient lentement comme pour se reposer entre deux assauts. C'est sur ces écueils qu'est venu s'échouer tout dernièrement un grand steamer anglais qui amenait à l'Exposition de Londres plusieurs princes indiens, ainsi que leurs cassettes remplies de pierres précieuses.
La route, après avoir traversé des vallons et des crêtes couverts de maquis, atteint une vaste plaine, faiblement mamelonnée, absolument inhabitable en été, mais cependant d'une merveilleuse fertilité. Au printemps, ce n'est, dit-on, qu'un tapis de verdure au milieu duquel sui^ssent quelques villages, mais, en été, c'est l'image du désert ; les villages sont abandonnés par leurs habi-
tants, qui ont été se mettre à Tabri des fièvres dans des régions plus élevées, la verdure a disparu, la terre, jaunâtre, se dessèche sous un soleil ardent et répand, dans Fatmosphère surchauffée, une poussière insupportable ; plus une goutte d'eau, tous les torrents sont à sec, la fièvre, l'horrible malaria, règne seule sur cette solitude. De temps en temps on a une petite échappée sur la mer et, en se retournant, on aperçoit, s'élevant d'un seul jet au-dessus d'une rangée de collines bleuâtres s'estompant à rhorizon, THomme de Gagne, sentinelle avancée placée à Tentrée de cette morne plaine.
APianottoli, hameau de quelques maisons dépendant de Caldarello, nous faisons un modeste déjeuner en écoutant notre hôte nous raconter les méfaits de la tarentule et de la fourmi venimeuse dite innafantato qui est, parait-il, spéciale à la Corse. Avant le départ, nous gravissons un petit mamelon rocheux, situé près de l'auberge et d'où l'on a une vue d'ensemble assez curieuse sur la plaine; les braves gendarmes qui nous regardent dessiner doivent certainement nous prendre pour des espions allemands, car, actuellement, tout voyageur qui circule en France avec un album et des cartes topographiques est pour Tautorité un envoyé déguisé du maréchal doMoltke. S'il parle une langue étrangère, il n'y a pas de doute, c'est un espion ; s'il parle français correctement, c'est pour mieu x dissimuler son jeu. Quand donc serons-nous débarrassés de cette manie et surveilleronsnous mieux un certain personnel grouillant à Paris et qui a ses entrées jusque dans les ministères, grâce à de coupables complaisances ? Là est le véritable danger.
Au pont de Figari, qui traverse le golfe du même nom, la route est entourée de marais aux eaux stagnantes dont la surface a des reflets métalliques qui forment de petites auréoles autour de la tige de chaque plante émergeant de ces eaux putrides. Du reste, tout le fond du golfe n'est qu*un vaste marécage.
Nous quittons avec une certaine satisfaction cette région malsaine pour gravir une crête rocheuse nous séparant du pittoresque golfe de Ventilegne, borné au sud par le massif de la Trinité, au delà duquel on aper-* çoit au loin les montagnes brumeuses de la Sardaigne. Passé le col de la Trinité, on pénètre dans la région calcaire et Ton découvre subitement un merveilleux panorama, absolument différent de tout ce qu'on voit dans le reste de la Corse. Les granits et toute la série des roches massives ont disparu pour faire place à des assises horizontales de terrains calcaires qui donnent au paysage un tout autre aspect.
Au loin, le long promontoire, qui porte la ville de Bonifacio, s'avance hardiment dans la mer. Ses falaises, réfléchissant vivement la lumière solaire, forment une bande étincelante au milieu de la mer d'azur. Un nuage passant devant le soleil fait courir de longues ombres sur ces murailles brillantes. Mais l'effet le plus extraordinaire est produit lorsqu'une vaste nuée, qui plonge toute la région dans l'ombre, vient à se déchirer en son milieu et à laisser passer les rayons de l'astre du jour qui, éclairant seulement le rocher de Bonifacio, donnent à la ville qu'il supporte l'aspect de ces cités fantastiques noyées dans un rayonnement inouï de lumière, si
chères à Timagination des auteurs orientaux des Mille et une Nuits, Puis cet effet disparait subitement, on croit sortir d'un rêve. Le premier plan contraste vivement avec le fond de ce tableau, les broussailles, qui se découpent sur le fond nuageux des montagnes sardes, le bordent comme une frange de dentelle. Sur la droite, le signal de la Trinité, amas confus de rochers, noircis par la brise de mer, s'élève au-dessus d'une véritable forêt. Mais il fallut s'arracher à la magie de ce spectacle pour aller visiter le petit monastère construit au pied du signal de la Trinité et habité par quelques moines qui ont fait vœu de pauvreté. L'un d'eux revenait d'un village voisin où il avait été confesser une vieille femme sur le point de mourir. Il avait fait la course sur un de ces petits chevaux corses, si vigoureux et si résistants à la fatigue.
La route qui conduit à Bonifacio contraste par sa blancheur avec le vert sombre des figuiers et des oliviers qui la bordent et que les vents régnant dans cette région ont fortement plies. Parfois elle passe sous des assises surplombantes qui permettent au géologue d'aller étudier ces couches miocènes si rares en Corse.
Après avoir dépassé la marine de Bonifacio, les voitures gravissent lentement la rampe qui conduit à la haute ville; autrefois elle n'était accessible que par une route bonne pour les mulets. Sous la poterne, nous mettons pied à terre pour serrer la main aux nombreux amis venus à notre rencontre.
Bonifacio est la ville la plus méridionale de la Corse. Elle est construite sur le plateau d'un petit promontoire, formé de strates calcaires, s'avançant au loin dans la
mer. Cette langue de terre ressemble à une p]rramide tronquée dont la base la plus grande serait en Tair. En effet, les falaises, qui à l'origine devaient être verticales, ont été lentement rongées à leur base par l'action incessante des flots, en sorte que les couches supérieures surplombent en beaucoup d'endroits les amas de débris provenant des couches inférieures. C'est sur cette plateforme que se trouvent les hautes maisons de la ville entourée d'anciennes fortifications. Plusieurs maisons sont actuellement situées sur des corniches qui d'un moment à l'autre pourraient s'écrouler. Comme cet accident a déjà eu lieu plusieurs fois, la municipalité a dû en faire évacuer quelques-unes. Malgré le danger, les habitants protestèrent énergiquement.
Les rues sont généralement tortueuses, il n*y a pas une seule grande place publique dans toute la ville. L'église la plus remarquable est celle des Templiers.
L'extrémité du promontoire est occupée par des établissements militaires; au moment de notre passage, on était en train de creuser le rocher, afin d'y installer de puissantes batteries semblables à celles de Gibraltar, qui donneront au port de Bonifacio toute la sécurité possible et qui lui permettront de servir de refuge à une flottilUe de torpilleurs.
Quand les grosses pièces de l'artillerie de côte feront leurs exercices à feu, leurs puissantes ondes sonores traverseront le détroit et iront réveiller les paisibles habitants de la Sardaigne. Cela n'aurait rien d'extraordinaire, car, quand il fait beau, on entend, dit-on, le bruit du tambour de Longosardo. Dans la citadelle il existe
une grande citerne avec un escalier descendant jusqu*au fond. On montre également comme une curiosité un escalier, taillé dans le flanc de la falaise et conduisant jusqu'à la mer. D'après la légende, ce serait le roi d'Aragon, qui, lors du siège de 1430, l'aurait fait construire en une seule nuit pour surprendre la ville qui lui résistait avec tant d'énergie. Les premiers soldats allaient poser le pied sur la dernière marche quand une femme, qui se trouvait là par hasard, donna l'éveil à la garnison qui accourut et vint précipiter les assaillants dans la mer.
En réalité, cet escalier n'avait pour but que d'établir une courte communication avec la mer, où l'on allait prendre des bains ; plus tard il fut utilisé par les hommes qui allaient servir une batterie construite à fleur d'eau.
Le port de Bonifacio, « joli ovale creusé par la nature », est profond de 1 600 mètres environ ; il est abrité, au sud, par le promontoire qui supporte la ville, et, au nord, par de hautes falaises, dont les éboulemcnts assez fréquents le comblent petit à petit. Autrefois on pouvait fenner le port avec une grosse chaîne. En 1796, un vaisseau anglais de 74 canons y resta plusieurs jours sans y être trop g^né. Actuellement il ne peut recevoir que de petits bâtiments, par exemple les vapeurs de la Compagnie Morelli ou ceux qui viennent y débarquer des bœufs de Sardaigne. Il y a quelques années encore, du mois d'avril au mois de septembre, on y rencontrait souvent de petits navires napolitains qui venaient d'Italie pour pêcher le corail dans le détroit et le long de la côte jusqu'à Propriano. On nous raconta que ces corailleurs.
Sur une des trois tours, qui figurent du reste dans les armes de la ville, Valéry dit avoir lu, gravé dans la pierre, le mot Libertas. Quelle ironie des époques de violence ! C'était surtout là où on foulait aux pieds la liberté que son nom était le plus souvent inscrit sur les murailles élevées pour opprimer les peuples.
Les habitants de Bonifacio parlent un dialecte différent de celui qui est parlé dans le restant de Tlle. Les Corses les considèrent du reste comme des étrangers ; dernièrement encore, quand un Bonifacien sortait du territoire de la ville pour aller dans Tintérieur, il disait qu'il allait en Corse. Cela n'a rien d^étonnant, car on sait qu'au XII* siècle les Génois chassèrent les habitants indigènes de la ville de Bonifacio pour les remplacer par une colonie venue de Liguric. Les Bonifaciens ont du reste un caractère bien différent de celui des autres Corses, ce qui s'explique par cette origine et par le fait qu'ayant toujours été fidèles à Gènes, ils n'eurent que peu de relations avec les patriotes de l'île. Mais cette fidélité à la républi([uo génoise se comprend facilement aussi, si Ton considère la nature du sol des environs de Bonifacio. Il n'y existe pas une seule montagne digne de ce nom et, sans la montagne qui sert de citadelle au peuple opprimé, il n'y a pas moyen de résister longtemps à un envahisseur, surtout quand il dispose de la mer.
A Bonifacio, c'est l'homme seul qui travaille et qui, chaque soir, va avec son petit âne chercher l'eau et le bois qui lui est indispensable pour son ménage. Aussi, pendant la journée, les rues de la ville sont absolument désertes; on dirait une ville abandonnée.
Les Bonifaciens ne circulent pas armés et n'ont jamais été la proie de la vendetta. Autrefois, lorsqu'un bandit était serré de trop près, il venait à Bonifacio pour, de là, gagner la Sardaigne, en traversant le détroit dans une petite barque.
Bonifacio était regardé par les anciens historiens corses comme la plus vieille ville de l'île. Elle fut, rapportent-ils, fondée au début du ix* siècle par Boniface, marquis de Toscane, et ils ajoutaient que c'était la soixante-douzième merveille du monde !
Bonifacio, qui resta toujours attaché à la fortune de Gènes, était presque indépendante ; c'était plutôt une république confédérée qu'une sujette. Au xv* siècle, elle subit un siège célèbre. Alphonse d'Aragon, qui croyait avoir des droits sérieux sur Tîle, vint l'attaquer en 1420; le 13 août le siège commença, il ne fut levé que le 8 janvier 1421. Pendant toute sa durée, la résistance des habitants fut admirable, les femmes surtout eurent une conduite héroïque ; non contentes de repousser l'ennemi du haut des remparts, elles donnèrent encore le sein à leurs parents mourants de faim. Quelques jeunes gens montés dans une légère embarcation, descendue du haut de la falaise, à l'aide de cordes, allèrent demander du secours à Gênes qui, en rechignant , envoya à la fin quelques navires qui forcèrent Alphonse d'Aragon à battre en retraite.
En 1S41, Charles-Quint, qui revenait de son expédition contre Alger, resta quelques jours à Bonifacio.
Napoléon Bonaparte demeura huit mois dans la ville ; il était commandant en second du bataillon des volon-
taires du Liamonc, qui avaient pour chef un certain Quenza.
En présence des ouvrages de fortification élevés par le gouvernement italien à la Madeleine, Bonifacio acquiert de nouveau une grande importance stratégique, comme poste de surveillance et comme port de refuge pour nos torpilleurs, qui de là pourront continuellement menacer les flottes ennemies passant par le détroit.
Dans la soirée de notre arrivée, le vent d'ouest commença à souffler; à dix heures du soir, c'était une véritable tempête. La maison tremblait sur sa base, les fenêtres et les portes, ébranlées par les rafales, produisaient en s'agitant une étrange musique, qu'accompagnait le sifflement aigu de lair à travers les serrures. Il nous fut impossible de fermer l'œil de toute la nuit, à chaque instant il nous semblait que le toit allait s'envoler. Pendant les rares et courtes accalmies, où la tempête fatiguée s'arrêtait quelques instants, comme pour se reposer avant de souffler de nouveau avec une violence plus grande encore, c'était la grande voix de la mer, battant furieusement les falaises qu'elle semblait vouloir ébranler, qui s'élevait dans le silence de la nuit. Puis le vent sifflait de nouveau, couvrant complètement les mugissements des vagues déferlant contre les rochers. C'est dans de pareils moments qu'on sent véritablement le plaisir d'être dans un endroit bien clos. Instinctivement les vers de Hugo viennent à la mémoire :
C'est Tessaim des Djinns qui passe, Et tourbillonne en sifflant.
Le vent est du reste un véritable tourment pour les Bonifacîens, car, en outre des dégâts qu'il commet, il remplit l'air d'une fine poussière qui pénètre partout.
C'est par une nuit pareille que la Sémillante^ chargée de troupes à destination de la Grimée, périt dans le détroit de Bonifacio. S'étant écartée de la bonne roule, elle fut jetée par la tempête sur les rochers des Lavezzi, où elle se brisa; pas un homme ne fut sauvé. Ce terrible naufrage eut lieu dans la nuit du 15 au 16 février 1855. Depuis, un petit monument commémoratif a été élevé à l'endroit où périt ce bâtiment.
Le lendemain, nous allâmes faire un tour à pied jusqu'à l'extrémité de l'île ; le vent soufflait toujours avec violence. La route qui conduit au cap Pertusato est sinueuse et accidentée; tantôt elle gravit de petites élévations du sol, tantôt elle circule au fond de petites ravines aux parois blanchâtres, où Ton ne sent pas le moindre souffle de vent; la campagne environnante est aride, les quelques petits arbres qui y poussent sont chétifs, rabougris et courbés par le vent; on se sent envahi par une vague tristesse au milieu de ce désert en miniature. Le phare du cap Pertusato est un phare de premier ordre, ayant une portée de 25 milles; tout à côté se trouve un sémaphore, d'où l'on a une très belle vue sur tout le détroit.
Un peu en arrière, la ville de Bonifacio apparaît sur sa falaise blanche. A l'ouest la mer sans limites qu'éclaire un ciel gris; à l'horizon seulement, de longues bandes de lumière pâle sillonnent les gros nuages noirs.
Poussées par le vent, les vagues arrivent du large, se
— iiO —
poursuivant, montant les unes sur les autres pour venir s'engouffrer dans le détroit. Leurs crêtes d'écume soulevées parla tempête s'envolent en nuages transparents, tendant comme un voile blanc au-dessus de la surface des flots glauques.
Au delà du détroit, les côtes de la Sardaigne, auxquelles les vagues soulevées par le vent font une brillante ceinture d'écume. Le village et le port de Longosardo se détachent faiblement sur le ton violet des montagnes sardes qui ont l'air de s'élever péniblement dans l'espace. Plus à l'est, la côte s'estompe davantage en passant par toutes les nuances du violet pour arriver jusqu'au noir; cette pointe qui s'avance, c'est l'île de la Madeleine, attaquée autrefois par Bonaparte, jeune officier d'artillerie; au loin, la mer libre qui baigne les côtes d'Italie. Tout près de la côte corse, la mer s'agite furieusement autour de quelques rochers isolés et projette dans les airs de puissantes colonnes d'eau qui retombent en couvrant d'une couche d'écume bouillonnante ces quelques « tas de cailloux » qui sont les terribles Lavozzi sur lesquels est venue se briser la malheureuse Séinillante,
En so penchant sur le bord des falaises du cap Pertusato, on aperçoit à ses pieds la mer furieuse qui se heurte avec un bruit de tonnerre contre ces murailles calcaires et qui soulève vers le ciel ses flots redoutables dont Tc^cume amère monte jusqu'à nous. Au milieu de cette agitation des vagues s'élèvent des colonnes pierreuses aussi hautes que la falaise et qui ne sont que les témoins de Tancienne extension du rivage; leurs
sommets inaccessibles sont recouverts de gazon où poussent quelques fleurs brillantes; les vagues, en s' engouffrant dans les passages laissés libres entre ces colonnes, mugissent furieusement, ne pouvant aller plus loin ; elles tourbillonnent dans cet espace étroit, viennent, s'en vont et reviennent laver les roches vertes, cherchant une ouverture par où elles pourront pénétrer pour arracher à la terre quelques débris qu'elles transporteront au loin; c'est la lutte de la terre et de l'océan, dont, à la longue, ce dernier sort toujours vainqueur.
Le jour faiblissait de plus en plus, le crépuscule montait peu à peu, drapant le paysage d'ombres bleutées ; les lourdes franges des nuages s'abaissaient sur le sol; plongé au milieu de cet air marin sifflant à nos oreilles et contemplant ce sublime spectacle de la nature, l'esprit devient léger, se détache des choses terrestres, pour s'envoler à tire-d'aile vers l'infini, cette région des rêves.
Mais, hélas ! cette contemplation a un terme et il faut songer à rentrer à Bonifacio. Nous jetons un dernier coup d'œil sur le détroit et ses îles, puis nous reprenons le chemin de la ville, tristes de quitter un pareil tableau de la nature grandiose.
Le peuple romain fréquentait beaucoup ces parages, car, dans l'île de San-Bainzo, qui se trouve entre les îlots des Lavezzi et de Cavallo, il y a une carrière qui fut exploitée par eux ; on y voit encore une des colonnes de granit qu'ils en avaient tirée et qui est prête à être embarquée ; elle a l'air d'attendre le navire romain qui va venir la prendre, elle attend depuis seize cents ans.
— il2 —
Le 18 septembre, nous nous dirigions sur Porto- Yecchio. Mais la pluie se mit & tomber avec abondance et Ton ne pouvait rien distinguer à dix mètres devant soi. La route nationale n" 198, que nous suivions, est déjà une route ancienne pour l'île, car elle a été livrée à la circulation dès 1848. C'est par une pluie battante que nous débarquons à Porto- Vecchio, sans avoir rien vu depuis Bonifacio.
Dans l'après-midi, la pluie cessa heureusement et le soleil brilla pendant quelques instants, ce qui nous permit de faire à pied une petite promenade dans les environs. Porto- Vecchio fut fondé par les Génois, pour défendre cette partie de Tlle contre les Sarrasins. Actuellement cette petite ville ne compte que 3800 habitants; elle est entourée de belles vignes et de vastes champs d'oliviers, au delà desquels on voit de nombreux bouquets de chènes-lièges, dont l'exploitation constitue la principale industrie du pays et ofi l'on rencontre souvent des sangliers qui, parait-il, sont encore très abondants dans cette région. Tout autour de la ville, on remarque de magnifiques blocs de porphyre rose; c'est sur cette base inébranlable qu'avaient été construites les anciennes fortifications de la ville, dont un bastion est encore debout ; à l'intérieur se trouve une chapelle dans laquelle on dit quelquefois la messe.
Malheureusement pour son développement futur, Porto-Vecchio se trouve dans une région horriblement malsaine, les fièvres palustres forcent les habitants à abandonner la ville chaque été pour aller vivre à la montagne.
La ville est située au fond d'un très beau golfe, entouré de collines verdoyantes; avec quelques travaux, on le transformerait en un excellent port.
Dans l'après-midi, nous allâmes visiter les salines sous la ville ; au début du siècle, sous le premier Empire, elles avaient acquis une grande importance.
La route qui y conduit passe d'abord au milieu d'une véritable forêt d'oliviers, puis elle suit la plage sablonneuse, qui, un peu plus loin, est couverte de broussailles. Les vagues du large, arrivant du sud-est et brisées par la pointe de la Chiapa, viennent mourir lentement sur la plage de sable, qu'elles bordent d'une ceinture de coquillages marins. A gauche, un petit môle facilite rembarquement du liège et du sel. Nous suivons les petites digues qui séparent les bassins, où l'eau de mer
vient s'évaporer en abandonnant son sel, et nous arrivons à une maison, centre de l'exploitation, qui est entourée de gros tas de sel blanc, étincelant aux rayons du soleil. Un douanier monte la garde tout autour.
En rentrant à la maison où nous logions, nous trouvâmes un gracieux envoi qui nous avait été fait : c'était une demi-douzaine de ces grandes coquilles nacrées si abondantes dans le golfe et qui parfois atteignent une longueur de 80 centimètres. Nous les emportâmes et nous les conservons en souvenir de notre trop court séjour à Porto- Vecchio.
Les inimitiés sont encore fréquentes dans la région, et Mérimée connaissait bien le pays quand il y plaçait la scène de Mateo Falcone. Le fait qui a donné lieu au
récit si tragique de notre charmant écrivain s'est cependant passé sur un autre point de Tile.
M. Lauvergne le raconte de la façon suivante dans son ouvrage sur le bagne de Toulon :
«... J'ai vu un père meurtrier de son fils, et cepen- « dant jamais homme malheureux n'a pris autant sur « ma pitié ; il était bien à plaindre, car son crime était « autant l'œuvre de ses sublimes préjugés que celle « d'une civilisation que nous avons voulu faire péné- « trer par le gros bout dans Tâme des Corses. Voici le « fait : Un enfant gardait sur la montagne le troupeau « de son père; deux gendarmes passent et demandent « au jeune pâtre s'il n'a point vu deux hommes vêtus de « telle manière et armés jusqu'aux dents. Le jeune berce ger les a vus, leur a parlé, mais il ne veut rien dire. « Les gendarmes ont alors recours à la corruption ; ils « font briller à ses yeux des pièces d'argent, et achètent « ainsi son secret. Bientôt le père arrive sur les lieux, et « l'enfant raconte ce (ju'il a vu, ce qu'il a dit. Soudain le « sang corse bouillonne; ce nouveau paysan du Danube <( court à la ville, demande audience au juge et lui « adresse des plaintes sur l'Administration française, « qui, pour arrêter des bandits, soudoie Tinnocence « d'un enfant et le corrompt dans son honneur.
« II paraît qu'ayant trouvé un sénat moins endurant « que celui de Rome, ce père susceptible et par trop « intraitable fut renvoyé avec son argent, qui n'était à « personne qu'à son enfant, puisqu'il avait payé son « secret.
« Sans s'en douter, le fonctionnaire venait de pro-
« noncer l'arrêt de mort du jeune pâtre et la peine des « galères pour le meurtrier; en effet, le père armé de « son fusil accourt sur les lieux où son fils l'attendait , « et lui-même, attachant une bourse au cou de son c< enfant, s'écria : A genoux, malheureux ! Et puisse i< ton sang laver la tache que tu as faite à mon nom ! « Que Dieu te pardonne; pour moi, jamais! Le coup « part, une jeune victime tombe, et le père se fait ban- « dit. Ëh bieni vous qui admirez le stoïcisme antique de « ce noble et dur Romain qui préfère condamner son fils « à la mort, pouvant lui pardonner, n'aurez-vous pas « une de ces formules de consécration glorieuse pour « cet homme, qui aime mieux tuer lui-môme son enfant, « que de le laisser vivre avec une tache sur son hon- « neur? Ce que vous appeliez vertu dans un général « d'armée, sera-t-il crime chez un paysan de la Corse? « Les vertus, ou ce que nous nommons ainsi, ne sont- « elles pas de même nature dans tous les temps et dans « tous les lieux? »
Pour retourner à Sartène, nous suivîmes la nouvelle route d'intérêt commun n** 46, qui relie Porto- Vecchio à Figari, et qui, au delà, rejoint la route nationale n** 196, avant d'arriver à Pianottoli.
A Sartène, où nous arrivâmes dans l'après-midi, on nous parla beaucoup des ravages causés dans la population par l'alcoolisme ; à la suite de cette conversation, no us lûmes plus tard avec grand intérêt la brochure du D*" Bournet qui contient véritablement des faits navrants. Les quantités d'alcool introduites dans l'île ou fabriquées sur place sont énormes. Ces alcools sont livrés
à la consommation dans 1 649 débits de boissons :
200 à Bastia (20765 habitants);
240 à Ajaccio (17476 habitants) ;
60 à Calvi (4 987 habitants) ;
47 à Sartène (5 608 habitants) ;
85 àCorte (5002 habitants).
Ce qui donne un total de 612 pour les cinq chefs-lieux d'arrondissement. Les 1 037 autres débits se répartissent dans le restant de l'île.
Les effets de Talcool sur les cerveaux corses se révèlent déjà par mille signes visibles, dans les hôpitaux surtout.
Un Corse, qui habite Alger depuis longtemps, disait au D' Boumet : « Après une absence de dix ans, je ne « reconnais plus mon pays, j'éprouve quelque honte « à le dire. Ces 45 cafés, buvettes, débits de liqueurs et « cigares que vous avez comptés le long du cours Napo- « léon, n'existaient pas à mon départ. Ces grands cafés « n'étaient pas toujours ainsi assaillis de buveurs effré- « nés d'absinthe. Il y a dix ans, le consommateur d'ab- « sinthe était rare, on le remarquait même. » L'absinthe est, en effet, la forme sous laquelle le fléau de l'alcoolisme fait le plus de ravages.
En 1878, l'importation annuelle de l'absinthe en Corse était de 8750 litres ; en 1887, elle était montée au chiffre énorme de 46500 litres.
On voit par là que le mal s'avance à pas de géant et qu'il serait temps que les pouvoirs publics s'occupassent un peu de cette situation, véritablement triste pour notre pays.
.' . .iJ. i.
■ ■ •' ' • ilnhiii.-» .
\ Jii - .i:!" ,'! ; !l'*" .|< .'^X Mil'. : T..
Le 18 octobre, nous arrivons à Propriano pour déjeuner, avant de nous embarquer sur le petit vapeur de la Compagnie Morelli qui devait nous ramener à Ajaccio.
Autrefois Propriano était le rendez-vous des nombreux corailleurs napolitains qui fréquentaient le golfe de Valinco.
C'est dans ce beau golfe qu'eut lieu le troisième et dernier débarquement de Sampiero, ce Corse français du XVI* siècle. Il n'avait avec lui que vingt Corses et vingt-cinq Français.
Ce débarquement eut lieu le 12 juin 1564. Sampiero, qui à cette époque était presque septuagénaire, renvoya la galère qui l'avait apporté. « Mais si les Génois nous « surprennent, où chercherons-nous notre salut? » lui demandèrent ses compagnons. « Dans nos épées, » leur répondit l'intrépide et indomptable vieillard.
Du môle, construit pour mettre la rade à l'abri de la houle du large et du sable qu'elle pousse vers le fond du port, on a une jolie vue sur tout le golfe, entouré de hautes collines, où quelques villages forment des taches blanches sur le fond sombre d'une verdure d'automne.
A quelque distance du rivage, le Bocognano. dont la cheminée vomit des torrents de fumée noire, complète son chargement. Les hommes s'agitent en criant, les chaînes grincent en passant dans les poulies ; ce bruit est d'abord lent et régulier, la charge monte, puis tout d'un coup cesse complètement pour être suivi d'un cliquetis de chaînons se déroulant rapidement; un son lourd annonce enfin que la charge est arrivée à destination. Ce manège dure des heures entières et telle
est la vie du bord quand le navire est en chargement.
A midi, nous nous embarquions dans un petit canot pour aller rejoindre le Bocognano ; quelques instants après notre arrivée, le sifflet remplissait l'atmosphère de son bruit strident qui, répercuté par les collines environnantes, annonçait aux retardataires qu'il fallait se hâter.
La cloche retentit, les dernières amarres sont larguées, le capitaine, monté sur sa passerelle, donne ses derniers ordres, Teau bouillonne à l'arrière autour de rhélice et le murmure bien connu de Tétrave fendant les flots nous annonce que nous sommes en marche. Le vapeur glissant sur une mer d'un calme absolu, on dirait que c'est le paysage grandiose nous entourant qui défile devant nous. Petit à petit les personnes groupées sur le rivage disparaissent à nos yeux et seuls leurs cris afTaiblis arrivent jusqu'à nos oreilles pour bientôt cesser tout à fait. Nous laissons sur notre droite plusieurs rochers formant de dangereux écueils; l'un d'eux ressemble énonnément à un aigle perché explorant l'horizon de son œil perçant.
Le Bocognano double bientôt le cap Muro, qui limite la baie d'Ajaccio au sud. Le tableau qui s'offrit'alors à notre vue était d'une beauté sublime. Les montagnes de l'île, dont les fiers sommets étaient couverts de neige éblouissante, semblaient s'élever à une hauteur prodigieuse dans Tatmosphôre et leurs fines silhouettes resplendissantes se découpaient avec une netteté extraordinaire sur un ciel bleu sans nuage. Au-dessous, la zone sombre des forêts et des maquis contrastait vigoureu-
sèment avec les vagues azurées de la Méditerranée, étincclante de lumière, au milieu desquelles évoluaient des bandes de dauphins qui, à chaque plongeon, faisaient jaillir des flots d'écume blanche, que la brise emportait au loin. Je n'ai jamais vu spectacle plus beau.
Comme le 5ocoy«ano devait repartir le lendemain soir pour Marseille, nous ne fîmes à Ajaccio qu'un court séjour, quinous permit cependant de goûteràsesexcellentes langoustes, dont la Corse fait un si grand commerce avec le continent. Dans la soirée du 19 octobre, nous franchissions de nouveau la passe des Tartanes entre deux îlots des Sanguinaires dorés par les derniers rayons du soleil couchant. Après le dîner, nous faisions nos adieux à la Corse dont la silhouette sombre se détachait sur Thorizon et où ne brillait plus, semblable à une étoile, que le phare des Sanguinaires. La nuit fut très obscure et, sans la vigilance du brave capitaine Carboni, nous aurions abordé deux navires, probablement grecs, qui par économie n'avaient pas allumé leurs feux.
Le lendemain de bonne heure nous étions en vue des côtes de Provence et quelques heures après, le 5ocognano s'amarrait au quai du port de la Joliette.
Notre voyage était terminé, il n'avait duré que trentetrois jours; mais que d'excellents souvenirs il nous laissait de ce trop court séjour au milieu de nos compatriotes corses! L'accueil cordial qu'ils nous firent ne s'effacera jamais de notre mémoire et ce simple récit de voyage leur montrera quelle est la sympathie que nous leur portons.
Si nous aimons la Corse, ce n'est pas seulement parce
qu'elle fut le berceau de la famille Bonaparte, c'est aussi parce que, pendant les siècles où une lourde tyrannie pesait sur le monde, ses enfants luttaient déjà pour Tindépendance et que ces sublimes montagnes, ardent foyer de patriotisme, leur inspirèrent toujours ce sentiment sacré qui gît au fond de notre cœur, — l'amour de la Liberté.