ADEN
La ville d’Aden est de l’autre côté de la presqu'île, fermant Ja rade, et se trouve ainsi sur la mer el non dans la baie. À Steamer- Point sont les principaux établissements militaires anglais ; là. aussi se trouvent les dépôts de charbon, les agences européennes, les maisons de banque et les commissionnaires. On ne s'y occupe guère que des transactions relatives aux approvisionnements des navires. Les principales maisons appartiennent à des Parsis de Bombaw; ce sont des commerçants habiles et disposant de grands capitaux. On les reconnaît à leurs chapeaux en cuir verni ayant la forme d’une mitre. Leurs noms se terminent souvent par deux e. Ce sont les descendants des disciples de Zoroastre qui, chassés de la Perse, sont venus s'établir à une époque reculée dans l'ouest de l'Inde. Ils ont conservé et apporté à Aden leurs anciennes coutumes, celle par exemple d’exposer leurs morts dans des tours élevées où on les abandonne aux vautours.
Nous sommes conduits à terre par des barques amenées par des Somalis. Ces hommes, qui viennent de la côte d'Afrique près du cap Gardafui, n’appartiennent pas à la race éthiopienne pure ; ils sont sans doute mélangés, quoiqu'ils ne ressemblent ni aux métis des nègres avec les blancs, ni à ceux des nègres avec les Indiens. Leur figure est intelligente ; leurs dents, qu'ils frottent constamment avec l'extrémité fibreuse de petites brindilles d’un bois très tendre, sont longues et très blanches. Sur le quai, on nous offre de petits
paquets de ces brosses à dents primitives.
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Les Somalis ont les cheveux longs et crépus, rendus roux par des applications de lait de chaux ; certains ont la tête toute badigeonnée. Comme la plupart des nègres, ils viennent travailler pour gagner une petite somme qui leur permettra d’acheter quelques bestiaux et leur femme. Ils sont grands, minces et très bien faits. Les femmes aussi sont d’un beau type, grandes et minces. Elles paraissent travailler très activement. Le costume des Somalis se compose d’une pièce de calicot drapée autour des épaules ou des reins. Avec un certain nombre d'Arabes, ces Somalis forment la plus grande partie de la population d'Aden et de Steamer-Point, estimée à 20,000 habitants. Un grand nombre d’Indiens, Banians ou Hindis, habitent aussi le pays; ils sont surtout nombreux à Mala, petit endroit qui est sur la baie Intérieure le principal port de cabotage.
Nous devons attendre à Aden un navire venant de Bombay, qui, après avoir touché ici, suit la côte d'Afrique. Nous descendons à l'hôtel de l'Univers, hôtel français ; mais en quittant notre paquebot, l’'Oxus, de la Compagnie des Messageries maritimes, ‘il nous faut dire adieu aux habitudes européennes. Nous sommes pourtant assez confortablement logés. La nourriture est relativement bon marché, les légumes, les poissons sont abondants, les huîtres à bas prix, mais la viande est mauvaise. Nous payons par jour 5 roupies, environ 41 fr. N'était la grande chaleur, la vie serait supportable; mais au mois de mars, la température est déjà de 25° à l'ombre.
Comme toute la population, nous buvons de l’eau distillée ; cette eau n'a aucun goût particulier et nous paraît excellente. La ville est alimentée d’eau par trois Compagnies, qui la vendent à raison de 0 fr. OA c. le litre. Pour les usages domestiques, on emploie l’eau des citernes, qui est verdâtre et nauséabonde, Une partie de la population fait usage de l’eau saumâtre, tirée de puits situés près du rivage. Pendant les repas, de grands éventails (Punkas) suspendns au plafond, sont mis en mouvement par un petit Somali. En général, lorsqu'un nouveau débarqué s’assied soit à l’hôtel, soit au concert, un gamin muni d'un éventail le rafraîchit jusqu'à ce qu’une aumône ou une bourrade termine la cérémonie.
Notre installation à l'hôtel étant terminée, nous parcourons la petite ville, qui est assez bien tenue. Les principales maisons bordent la baie, et nous y voyons de nombreux magasins, bien montés en curio-
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sités indiennes et en étoffes d'Europe, ainsi qu'en vêtements, vins et conserves. Sur les quais sont d'énormes dépôts de charbon, avec des chalands chargés et tout prêts à s'approcher des navires pour les approvisionner. Sur les quais, de petits hangars munis de lit de.camp servent d’abris aux noirs, Nous rencontrons des voitures en assez grand nombre : voitures de louage pour les promenades, voitures à buffles pour les transports, ainsi que des bandes d’ânes et de chameaux, qui arrivent de l’intérieur, chargés de ballots de marchandises. La ville paraît bien administrée ; la police y est vigilante, et la sécurité complète. C’est ce que n'avait pu croire un voyageur français, débarqué à Aden, il y a quelques années ; il ne marchait dans la ville qu'armé jusqu'aux dents, si bien que, au bout de quelques jours, le gouverneur dut l'assurer que sa sécurité ne courait aucun risque.
Derrière la ligne des grandes maisons européennes se trouvent les quartiers arabes et noirs. Ce sont des rangées de petites maisons blanches sans étages, des habitations ayant le plus souvent des magasins et des boutiques, où sont étalés des produits bizarres, à côté des graines alimentaires : sorgho, riz, haricots, qui forment la nourriture la plus ordinaire des indigènes. Des vases pleins de pétrole, d’huile, de beurre, de tabac à priser, se trouvent devant les portes, et les chents viennent en acheter des quantités extrêmement petites ; comme dans nos faubourgs pauvres, on va chez l’épicier chercher deux sous d'huile ou de vinaigre. De petits lots de marchandises sont préparés d'avance, et on trouve là bien des produits qui nous sont inconnus. Les rues regorgent d’une population très variée et si différente de celle de nos villes, qu’elle nous intéresse beaucoup. Aussi nous nous y promenons souvent, et les renseignements que nous demandons nous sont toujours donnés avec bonne grâce, lorsque nous tombons sur un indigène qui parle anglais. Derrière la ville s'élèvent immédiatement de hautes collines volcaniques sans végétation. Les ordures de la ville sont déposées là sur une plate-forme, où elles sèchent et sont brûlées au fur et à mesure. D’horribles vautours décharnés cherchent leur nourriture dans ces immondices.
Aden est à 4 kilomètres environ de Steamer-Point. Nous prenons une voiture pour cette excursion, et suivons une route qui, sous des tunnels, traverse les contreforts des collines. Nous franchissons plusieurs lignes de fortifications qui ferment la presqu'île. La route passe
dans une forteresse, aussi ne peut-on circuler, le soir, sans une autorisation spéciale. Après avoir visité Aden, nous allons voir ses célèbres citernes. L'ancienne ville d’Aden était alimentée par des sources situées assez loin à l'Est, et dont l'eau était amenée par un aqueduc. Cet ouvrage d'art, attribué aux Romains, était considérable, à juger par les ruines qui en restent. Au point de vue militaire, cet aqueduc avait un grand défaut, il laissait les approvisionnements d’eau à la merci des ennemis, et c’est là probablement la raison pour laquelle il na jamais été remis en état. Il n’en est pas de même des citernes, dont l’origine est d’ailleurs aussi très ancienne : on les attribue à Salomon. Elles existaient assurément au xv° siècle, et les Portugais, qui ont possédé Aden, y ont fait de grands travaux. Les Anglais les ont parfaitement entretenues et les ont multipliées dans toutes les gorges du petit massif situé entre Aden et Steamer-Point.
Ces travaux, véritablement gigantesques, se composent d’une série de barrages établis dans les ravins et créant ainsi des réservoirs. Par suite des fortes pentes des ravins, ces réservoirs sont d’une très grande profondeur; ils sont cimentés sur toute leur surface. pour empêcher les déperditions d’eau dans la roche volcanique qui est très poreuse. De nombreux escaliers permettent de les visiter facilement. Sur les plates-formes, et partout où il a été possible d’amener de la terre végétale, de beaux jardins ont été créés. Malheureusement ces réservoirs sont généralement sans eau, la surface -du massif montagneux qui les alimente étant très limitée et les pluies lort rares. Aussi les services rendus maintenant par ces belles constructions sont-ils assez médiocres. Elles ont, en outre, le très grand inconvénient d’être à ciel ouvert, et, étant donnée la température élevée d’Aden, l’eau devient rapidement verdâtre, par suite du développement des algues et autres végétaux. Outre l'importance que la relâche des navires donne à Aden, comme lieu d’approvisionnement en vivres et charbon, cette ville est le centre commercial d’une grande partie de l'Arabie et de la côte d'Afrique. Il sy fait un commerce important de café. Des gommes d'Arabie et d’Abyssinie, des plumes d’autruche, des parfums, des cornes et des os sont expédiés en Europe. De nombreux bâtiments y apportent des cotonnades, des grains, du riz et du pétrole. La monnaie communément employée est la roupie de l’Inde qui vaut au pair 2 fr. 20, et maintenant 1 fr. 60.
Sur la côte d'Afrique, la monnaie employée appelée talaris est l’ancien thaler autrichien à l'effigie de Marie-Thérèse. Cette pièce d'environ 5 francs est frappée à l'hôtel des monnaies de Trieste pour les besoins du commerce africain. On en attribue l'introduction en Afrique à des missionnaires autrichiens, et les populations barbares, extrêmement routinières, ne veulent pas accepter d'autre monnaie. Le commerce est fait principalement par des Indiens, que l'on appelle, selon leurs provinces d’origine ou leurs races, Hindis, lorsqu'ils sont des environs de Cutch, Parses, la race particulière de Bombay, Goanais, Kanaris, Banians, Bathiaks, etc., etc. Les Juifs sont également nombreux à Aden. Les plus remarquables sont des jeunes gens vens extrêmement maigres, aux cheveux coupés ras, sauf deux grandes mèches ou tire-bouchons, qui leur battent les joues.
Ils viennent nous proposer des plumes d’autruche ; ces plumes sont plus petites, mais beaucoup plus fournies que celles du Cap, parce qu’elles proviennent d'oiseaux sauvages n'ayant jamais été dépouillés. Il y a d'importantes maisons françaises à Aden et des agences de commerçants marseillais. La présence d’une garnison anglaise considérable
donne une grande animation à la ville.
Les fortifications d'Aden sont formidables. La ville est défendue du côté de la terre par plusieurs enceintes qui coupent la presqu'ile et la mettent à l’abri de toute attaque. Du côté de la mer, de nombreuses batteries établies sur la terre ferme et sur quelques îlots, en font un abri et un lieu de ravitaillement d’une grande valeur pour la marine anglaise.