Une Famille au XVIe siècle
Laissei-moi ^ au nom de VOEuvre de Saint- Michel, vous remercier bien cordialement du présent que vous avei voulu lui faire ^ en lui offrant^ pour être livrée à la publicité^ votre précieuse découverte : Une Famille au xvi^ siècle.
Ce manuscrit ^ dont votre œil intelligent a saisi tout de suite y sous ses proportions modiques, la valeur exceptionnelle^ est. à mon sens ^ un vrai trésor. C'est une perle précieuse^ retrouvée par
Lettre du R. P, Félix
vous dans notre siècle pour donner une idée de la richesse morale d'un autre siècle; et V œuvre de Saint-Michel est heureuse de la recevoir de votre main libérale, et de V enchâsser dans son écrin encore trop dépourvu de tels joyaux.
Certes^ à ne Venvisager qu'au point de vue où se place d'ordinaire notre siècle pour juger les hommes et les choses, la Généalogie de la famille du Laurens serait facilement dédaignée comme une bagatelle ou une non-valeur . Il n^y a ici. en effet ^ rien de ce que recherche le goût de ce temps trop avide de choses malsaines et de futilités brillantes. Il n'y a dans ce modeste écrit ni révélation de mystères, ni intrigues de passions^ ni aventures de roman, ni péripéties de théâtre. Il n'y a même ni éclat de style ^ ni splendeur de génie; surtout il n'y a nulle trace de prétention artistique et d' ambition littéraire : et pourtant, je n'hésite pas à le redire, ce petit manuscrit est un trésor.
Qu'y a-t-il donc dans ce manuscrit qui en rehausse à nos yeux la valeur et lui donne le prix que nous y attachons? Il y a l'histoire
â M, Charles de Ribbe,
TidLve^ simple^ vraie ^authentique^ (f une famille chrétienne^ telle qu'elle s'est montrée au soleil d'un siècle évanouie dans cette beauté morale, cette prospérité honnête^ cette gloire immaculée et cette vitalité féconde que la religion et le vertu créent partout spontanément sous le toit qu'elles habitent. Cette peinture d'une vérité absolue et d'une simplicité charmante^ ce tableau de la vie d'une famille^ tracé par l'affection fraternelle et la piété filiale^ sans l'ombre même d'une pensée de gloire et de publicité ^ avec la seule ambition de perpétuer pour la famille elle-même le culte de ses sou-^ venus et l'héritage de ses vertus^ est^ pour notre siècle surtout^ d'une valeur inappréciable ^ C'est un exemplaire qu^on ne saurait trop montrer aux regards de ce dix-neuvième siè^ cle^ si fasciné par le prestige de l'accessoire^ et si oublieux souvent^ et quelquefois même si dédaigneux des choses nécessaires et fondamentales. Nous désapprenons chaque jour davantage ce que vaut et ce que peut pour la prospérité de la patrie la famille assise dans
Lettre du R. P. Félix
la vérité et gouvernée par la sainteté. Nous oublions que là^ au foyer domestique. Dieu a caché les sources pures de la vie vraiment sociale^ nous oublions que le Jîot des générations en sort par un Jaillissement perpétuel , pour aller couvrir de la richesse de leurs vertus ou du ravage de leurs vices la terre de la patrie ; nous oublions enfin cette vérité si vulgaire y que la prospérité et la grandeur des nations n'est que la prospérité et la grandeur des familles qu^ elles renferment dans leur sein : et nous poursuivons avec une ardeur fébrile tous les progrès dont le charme nous séduit . excepté celui qui est la condition, la sauvegarde et le condiment de tous les autres y le progrès de la vie domestique.
Que devient en effet aujourd'hui parmi nous la famille? la famille! la plus belle et la plus ravissante chose que nos regards rencontrent sur la terre ^ alors qu'elle se déploie sous le ciel de la patrie, dans toute sa beauté , son harmonie et sa fécondité? Qu'y a-t-il de plus rare aujourd'hui, parmi nous^ dans la familley
à M, Charles de Ribbe,
qu'un père y une mere^ des enfants ^ des frères, dignes du nom et de la vocation que leur fit la Providence ?
Où est^ dans la société contemporaine, le vrai père de famille? le père! cette douce et forte majesté ^ qui commande par le double ascendant de Vamour et de Vautorité^ et en obéissant elle-même à Dieu^ se fait obéir sans même avoir besoin de donner aucun ordre?
Où est^ dans la société contemporaine^ la vraie mère de famille? la mère! comme le prêtre dans le temple ^ exerçant son sacerdoce . faisant du foyer comme un sanctuaire où elle entretient de son souffle le feu du perpétuel sacrifice; la mère chrétienne ^ montrant ce que peut une femme armée de son Christ et de son cœur ^ pour faire sortir de ses dévouements Vhonneur d'une race généreuse et d'une postérité bénie.
Où sont y dans la société contemporaine, les vrais fils de famille^ puisant dans Vamour de Dieu le culte deux fois sacré de la paternité et de la maternité^ et unissant^ dans des âmes pénétrées de V onction du Christ . ces trois
Lettre du R, P, Féli
saintes choses, signes authentiques de Véduca^ tion achevée^ et des races bien élevées^ V amour ^ le respect et V obéissance ?
Où sont enfin, dans la famille contemporaine. ces véritables frères? frères unis par un amour où le respect se jnêle à la tendresse, sachant donner et recevoir, par une mutuelle et franche communication, ces conseils de sagesse, ces échanges de délicatesse, ces témoignages de dévouement, et. par-dessus tout, cette protection affectueuse et désintéressée qui est la force de tous les frères et la joie de la paternité?
Hélas! la réalité vivante nous force de le reconnaître, ces types charmants de la vie de famille vont s' effaçant de plus en pluSy et ces saintes mœurs, vraie puissance et vraie gloire de la patrie y s^en vont de jour en jour emportées par les courants de la vie et de la société moderne. Aussi, rien de plus intéressant et surtout de plus salutaire à contempler aujourd'hui que le spectacle d^une de ces nombreuses familles qui réalisaient autrefois ce pur idéal, La
à M, Charles de Ribbe,
Famille du Laurens^ ressuscitée en quelque sorte par votre découverte inattendue, fait revivre pour nous cette touchante réalité si généralement disparue du milieu de nous. Au sein de cette famille bénie ^ quel père y quelle mere^ quels enfants^ et quels frères! Comme chacun y co/nprend sa fonction et sait la remplir! Ce tableau^ esquissé par la main d'une faible femme ^ nous montre V autorité ^ V amour ^ le courage^ la tendresse et le dévouement conspirant sous les regards de Dieu^ avec une persévérance plus forte que tous les obstacles^ à élever une postérité nombreuse ^ chaste et virile^ il nous montre surtout comment, avec tout cela, et comme on disait alors ^ en se peinant^ on peut faire à la société et à son siècle le don incomparable d'une génération féconde et sans tache ^ et comment, même sans moyens^ selon le mot naïf de ce temps, on laisse après soi^ dans les situations les plus honorables ^ de nombreux héritiers de son nom préparés à V accomplissement de tous les devoirs par V héritage de toutes les vertus. Et quand on vient à penser
Lettre du R, P, Félix
que cette famille du Laurens. dont vous veriej de retrouver le vestige rayonnant d'un si doux éclat y n'était pas une exception, mais que la plupart des familles chrétiennes étaient encore formées à cette image, même à une époque où déjà le niveau des mœurs antiques avait baissé dans les jeunes générations, on peut juger ^ en voyant aujourd'hui la situation morale de nos familles contemporaines, jusqu'à quel point le chemin que nous avons fait depuis ce temps-là est dans le sens du vrai progrès et de la vraie civilisation.
Que font aujourd'hui, pour l'honneur de notre présent et la gloire de notre avenir, ces foyers sans christianisme^ habités par l'incrédulité, l'égoisme et la dépravation ? foyers presque toujours tristement solitaires^ où apparaît à peine un rejeton de la race; rejeton doublement malheureux, enrichi matériellement et appauvri moralement par sa solitude elle-même , qui demain jouira tout seul de l'héritage paternel, et jettera au vent du plaisir , si ce n'est dans la boue de l'orgie, la sueur des ancêtres, et peut-
à M. Charles de Ribbe,
être le dernier rejlet de Vhonneur de son nom, si tant est qu'il lui reste encore même un nom! Oh ! qui nous rendra, avec la pureté et la fécondité de la famille, les vraies sources de la grandeur et de la prospérité nationale ? Qui fera revivre asseï les exemples de notre passé pour instruire notre présent et féconder notre avenir? Qui multipliera sous les yeux de cette humanité qui a perdu le sens de ses vraies traditions^ ces monographies des familles d'autrefois, si riches à la fois de vérités et de vertus, si pleines tout ensemble de lumière et d'édification? Familles modèles^ oit la vertu multipliait la richesse,* et au besoin savait en tenir lieu : familles vraiment généreuses^ dont le dévouement était la loi souveraine^ et où Von ignorait les égoïstes calculs d'une prudence inhumaine et d'une sagesse antisociale. Alors ^ personne n'acceptait cette persuasion immorale^ que l'observation dévouée de la loi de la famille puisse jamais devenir un désastre pour la famille. Alors ^ la prévoyance humaine ne se croyait pas en droit de déjouer frauduleusement les des-
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seins de la sagesse divine, et V homme au foyer ne mettait pas son habileté à triompher de la Providence de Dieu, En ce temps-là . la vie humaine multipliée sous le toit domestique, et la fraternité grandissant sous les regards de la paternité féconde^ étaient acceptées comme la plus grande bénédiction du ciely et comme la meil- * leure richesse de la terre : la vertu, le dévouement . le courage . pénétrés par le souffle du Christ aimé et adoré dans la famille . faisaient ces miracles de fécondité heureuse qui tiennent aujourd'hui dans la stupéfaction un siècle façonné par la main de Végoisme et des générations déshabituées de la pratique du sacrifice. L'histoire d^une Famille au xvi® siècle nous présente, parmi tant d'autres, un exemple de ces miracles accomplis à force de vertu, d'abnégation et de dévouement , Je vous félicite, cher monsieur^ d'avoir, en secouant de ce simple mémoire de famille une poussière déjà deux fois séculaire, fait revivre pour notre siècle un de ces beaux types emportés par le temps. Si l'on convie aujourd'hui . souvent avec un
à M. Charles de Ribhe. ii
bruyant éclat ^ les curiosités ardentes à venir contempler un débris du passé retrouvé par la science, alors que ce débris ri^est qu^un animal^ une plante^ une pierre ^ épave des vieux âges laissée au milieu de nous par lejîot des siècles^ avec quel intérêt bien autrement sympathique ne devons-nous pas accueillir la résurrection d'une chose du passé ^ alors que cette chose est la vie et la famille humaine elle-même avec ses vertus^ ses sacrifices^ sa sainteté et sa fécondité! Quels débris, comme ces débris de la vie humaine^ peuvent et doivent exciter la curiosité des hommes?
Continuel ^ cher monsieur ^ par un travail aussi opiniâtre que dévoué ^ à recueillir avec amour et respect ces reliques ensevelies par le cataclysme des révolutions qui ont passé à la surface de V humanité et remué ses profondeurs elles-mêmes, Creuseï^ creuseï encore ces couches de la vie humaine ^ religieuse et sociale^ bien autrement intéressantes que ces stratifications terrestres^ où la géologie porte aujourd'hui ses regards curieux : étudiei^ étudiei encore ces
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archives de notre passé, pour y retrouver nonseulement les monuments de notre activité industrielle ^ artistique ou guerrière, nos hauts faits, nos chefs-d'œuvre, nos inventions ; mais, ce qui est pour nous bien autrement précieux, nos habitudes. nos mœurs . nos vertus, nos sacrifices, toutes ces saintes et fécondes choses, qui sont au développement des nations et à V épanouissement des races ce qu'est la sève au développement des arbres et à l' épanouissement des Jleurs. Puissiei-vous. en faisant souvent des découvertes comme celle que vous venei de faire ^ multiplier pour notre présent les exemples de notre passé, et par là donner à un siècle dont les besoins sont immenses ces leçons dont il ne peut ni contester la vérité historique ni dénier Vin- Jluence sociale! Puissiei-vous. par la persévérance d'une activité intelligente et d'un labeur désintéressé, contribuer . pour votre part . à cette œuvre de réforme sociale qui préoccupe aujourd'hui tant d'esprits distingués et tant de cœurs généreux! Puissent tous ceux qui liront cette histoire d'une famille au xvi^ siècle^ si ccurte
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de détails mais si pleine d'enseignements^ si peu chargée d'événements mais si embaumée de vertus, en recevoir toute la lumière et en respirer tout le parfum; et puissent-ils en même temps vous bénir de leur avoir procuré, par la découverte de ce précieux monument ^ et le charme d'une telle lecture et le profit d'un tel enseignement! C'est ce que je suis heureux^ cher monsieur^ de faire ici moi-même, en vous priant d'agréer avec tous mes r emer ciment s ^ l'expression de mes sentiments les plus distingués,