I. De travail 5 ou salle d'étude
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avec mon frère Charles. Or^ pour n^avoir de moyens de reste ny autres rentes que son espargne^ il vivoit assez pauvrement^ & voyant la cherté du vin qui se vendoit douze sols le pot^ il se contentoit de boire de Feau. Mon dit frère voulut en faire de mesme, mais il luy en prit mal^ car il se gasta Testomac & ne vescut que jusqu^à Fâge de 33 ans. D^abondant^ estant encore à Paris^ il eut \\n grand effroy^ à cause du massacre de Saint-Barthelemi^ qui arriva Fan 1 572 & dont il nous manda par escrit les particularités; & cela m^en fait ressouvenir. Or^ combien qu^il vescut ainsy chichantement;, il ne laissoit pas pourtant de bien employer son temps ^ ce qui le fit regretter davan-
tage par mes père & mère sçachant par après qii^il avoit si peu despendii au préjudice de sa santé.
Car il disoit que les père & mère doivent ces deux choses à leurs enfans, les bien endoctriner & nourrir lionestentent, qu'avec cela, s ils leur pouvoient laisser quelque chose, à la bonne heure; sinon quavec une bonne instruction & nourriture, pour peu quils ajent, ils ont asse^.
Pour mon frère Honoré^ il estoit aussi à Paris au despens de Théritage de feu M. de Castellan nostre oncle^ comme j'ay déjà dit. Mais^ jusqu^alors^ il n^avoit guère bien employé son temps ^ estudfant en médecine mais à contre cœur. Ce que voyant, mon frère Charles^ quoyque plus jeune^ prit la hardiesse de luy dire :
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(( Mon frère, pardonnei-moy, s il vous plaity ce que je veux vous dire.
Vous estes mon aisné & vous estes plus ignorant que moj en la Faculté que nous estiidions. Si vous sçavie^ la charge qu'a nostre maison, vous employer ie^ mieux le temps que vous ne faites, en vous addonant à la vertu.
Nous sommes dix enfans, nos parens ri ont pas de grands moj^ens ; si nous ne nous évertuons, nous serons misérables ^ . ))
I. La vie de saint François de Sales, par son neveu Charles-Auguste de Sales, nous offre un discours semblable tenu parle seigneur de Sales à son fils : « François^ puisque vous estes V aisné de vos frères^ qui sont en grand nombre^ vous deve^ aussi estre un jour leur appuy. Et partant^ il faut que vous jettie^ vostre prétention à des charges que la cognoissance des tonnes lettres ne refuse jamais à vos semblables. Vous sçave^ que vos ance s très ont apporté à nostre maison^ par la grâce
Alors j mon frère Honoré luy dit :
(( Tout enfant qui se fie au bien de son père ne mérite pas de vivre. Il faudroit que nostre père fût magicien ^ pour nous laisser du bien & avoir tant d'enfans. Nous luj' sommes asseï obligés de nous avoir laissé Vestre que nous tenons de luj. L'on est ce que l'on veut en s' exerçant à la vertu, & je ne quitterois pas ma part d'estre un jour premier président en Provence, si Von me laissoit estudier aux lois. Ce que vous me dites,
de Dieu, beaucoup d^ armoiries et de généalogies. mais certes . quant aux revenus . ils n'en ont mis qu'à médiocrité. Il est à vostre pouvoir d^y apporter l'un et Vautre^ si vous voule^. De moy ^ quoy que je ne sois pas beaucoup riche, jamais je ne vous manqueray *y mais il faut que vous coopériez et que vous croyei un peu mon conseil... » Tome I de la nouvelle édition de L. Vives, p. 51.
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que je suis ignorant, provient de ce que ma volonté n est pas d'estre médecin, & je ny feray jamais rien qui vaille. »
Alors ^ mon frère Charles escrivit à mes père et mère la volonté d'Honoré^ ce qui fut cause qu^ils renvoyèrent quérir disant entr^eux :
(( Pour les enfans. Dieu inspire quelquefois de suivre la vocation qui leur est nécessaire & ne les faut contrecar^ rer. )> Estant icy^ Honoré dit à mon père : « Je vous donneray conten-^ tement, & à ma mère, en sorte que vous naurei sujet de vous plaindre de moy, puisque Dieu m'appelle en cette vocation qui est plus conforme à mon naturel. Je me peineray tant que je pourray. En se peinant , on par^ vient ; nul bien sans peine, heureux
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ceux qui se peinent, car l'oisiveté est mère de tout vice & meschanceté. » Par ainsi ^ voyant sa résolution ^ mes père & mère renvoyèrent à Turin^ où il se rendit brave en peu de temps en droit & s'acquit du renom en cette Université.
Charles ayant achevé ses estudes avec Conchet^ ils s'en vinrent tous deux par Aix 5 & mon père les mena passer docteurs en théologie en Avignon^ d'où revenant^ mon dit père jà cassé de vieillesse & suject à la pierre^ pour le tracas du chemin^ ayant demeuré sept heures à cheval j tomba malade & mourut peu après. Pendant sa maladie ;, il y avoit un chanoine à Saint-Trophime^ nommé M. Vincens^ & mon parrain^ lequel^ estant bien malade^
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résigna son office à mon frère Julien. Quand Julien fut receu du Chapitre^ il vint devant mon père^ habillé en chanoine^ & mon père luy dit : « Mon enfant, bien te soit , si tant est que sois chanoine. Acquitte toj' en homme de bien, à cette intention ont esté fondées les chanoinies; mais, si mon compère j^epient en santé, rends luy sa chanoinie , Dieu qui est le père commun te pourvoira de ce qui t'est nécessaire. )> Le lendemain Noël 1^74^ mon père mourut.
Et^ avant qvie de rendre Fâme^ il nous fît mettre tous à genoux & nous donna sa bénédiction^ faisant mettre un jevme fils à la place de mon frère Honoré qui estoit encore à Turin. 11 nous fît à tous une belle exortation de bien vivre en l'amour
dz Une Famille
& crainte de Dieu^ & d'estre bien humbles & obéissans à nostre mère.
Elle se mit à plem^er de voir im mari si sage^ si homme de bien^ instruisant si bien ses enfans & luy gagnant sa vie. Ce bon homme la voyant pleurer luy dit : a Ma femme, je vous prie, ne pleure^ point , consolei'Vous avec Notre-Seigneiir. Je m^en vais à une antre patrie, où je leur feray plus de bien quicj\ Je ne les nourrissois pas, mais c'estoit Dieu nostre père qui en a eu soin jusqu'à présent & en aura soin tant quils vivront. Faites les bien instruire & donnei leur une vacation, telle que cognoistrei leur estre propre, & à laquelle Dieu les appellera. Et puis, ne vous peine^ de V avenir. Dieu pour ^ voit à tout ce quil cognoist nous estre
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nécessaire, » Puis luy dit : a Prie^ Dieu pour moj\ »
Il mourut sur le soir. Estant mort^ les prestres qui Tavoient exorté se mirent à genoux^ ma mère & tous nous autres enfans demeurant en prière toute la nuit. Le lendemain matin que les voisins apprirent sa mort^ ils furent estonnés de voir qu^on n^avoit pas ouy crier^ comme c^estla coustume \ Mais^, ce que les autres mettent à lamenter^ feue nostre mère Temployoit à prier & à faire prier Dieu pour son mary.
Il fut enterré à Féglise des Pères Dominicains^ en Arles^ fort regretté
I. Cette coutume de manifester par des cris sa douleur, après une mort, existe encore de nos jours dans les classes populaires du midi de la France.
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des riches & des pauvres. Aussi mourut-il en homme de bien^ & ayant son trespas fît tout ce qu\m homme de bien & bon chrestien doit faire ^ prit le Saint- Sacrement & demanda pardon en ces termes :
(( Messieurs , fai esté un fort long temps aux gciges de la 7nlle \ Je vous demande pardon de tous les manquemens que faj faits en la servant, & vous prie d'abondant & requiers une faveur : cest de prendre mon fils Charles , qui est passé docteur, aux gages de la ville, non pas à légal de moj% vu qu'il n'est pas capable pour
I. La plupart des villes, dans l'ancien régime, pour fixer chez elles & s'assurer un bon médecin, lui donnaient une plus ou moins forte subvention qui, sans doute aussi, le défrayait pour certains services publics confiés à ses soins.
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encore ; il se contentera de moins.
Vous me donniei 1 20 escus, c'est asse:{ de la moitié qui sera 60 escus. » Ce qui luy fut accordé & mis à effet.
Il avoit quelque bien en Savoye qu^il ne voulut jamais vendre^ en laissant jouir ses pauvres parens^ & il avoit dix enfans! Après sa mort, ma mère le iît vendre pour nous entretenir. Quand ce bon homme s'en alloit mourir, il eut souvenance de Conchet^ & Fayant fait venir luy dit : (( Allei-pous en à Lambesc ^ oit fajr des amis, & là pratique^ votive vacation en homme de bien; & puis,
I. Petite ville située près d'Aix, où se tenaient avant la révolution les sessions annuelles de l'Assemblée générale des Communautés de Provence.
après le temps des villages^ vous ire^ aux bonnes villes, )> Ce que Conchet fit si heureusement ^ qu'il est mort premier médecin d'Avignon^ ayant toujours respecté & honoré ma mère comme s'il eust esté son propre enfant.
Ma mère se trouva veufye avec dix enfans sans en avoir aucun de pourveu, sinon Charles qui estoit docteur & aux g'ages de la ville d'Arles^ comme j'ay dit cy-dessus.
Avec peu & quelques pratiques que Dieu luy mandoit^ il s'entretenoit le mieux qu'il pouvoit^ donnant néanmoins tout ce qu'il gagnoit à nostre mère pour survenir à la famille ; elle tenant compte de tout pour le satisfaire au fond. Et mon dit frère prit la charge & soin qu'a-
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voit mon feu père^ envers tous ses frères : c'estoit de leur faire rendre compte^ en présence de leur précepteur^ avant disner & souper^ de tout ce qu'ils avoient appris ce jour là, & pour que chacun d^eux dit une sentence qui luy servoit d'instruction & d'entretien tout le longdu repas. Ce pauvre Charles prenoit cette peine & cela Texcitoit de plus en plus à se rendre vertueux & à fuir l'oisiveté. Il a assisté à tous tant qu'il a vescu.
J'ay dit que ma mère demeura veufve avec dix enfans^ sans qu'il y en eust un de pourveu ^ fors Charles^ Honoré estant encore aux estudes pour les avoir commencées trop tard. Vous me direz : & Julien nestoit'il pas chanoine ? Il le fut
Une F a jn il le
vrayment ; mais^ M. Vincens venant en convalescence^ il luy rendit son canonicat^ selon que mon père lui avoit commandé. Les uns disoient bien à ma mère qu^elle n^avoit rien fait pour sa maison^ d^avoir fait rendre ce canonicat^ que le bonhomme estoit vieux ^ qu^elle devoit luy en laisser les rentes toute sa vie. Mon frère demeureroit toujours pourveu du bénéfice. Mais feue ma mère répondoit qu^elle ne vouloit point vivre en simonie % que Dieu Favoit toujours
I. (( C'est simonie, dit Fleury {Instit, au droit ecclés.^ y partie, chap. xi) de vendre Tordination des évéques, des prêtres, & par conséquent la collation des offices ecclésiastiques & des revenus qui y sont attachés, c'est-à-dire des bénéfices. Ce n'est pas seulement la collation de l'ordre & du bénéfice qui doit être gratuite,
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assistée jusqu^à présent & qu^il Tassisteroit jusqu^à la ûn^ mettant toute sa confiance en Dieu.
Mon frère Julien ayant dit à ma mère que sa volonté estoit d^estre prestre^ elle le £t estudier en théologie. Pour mon frère André, Messieurs de Montmajour ^ avoient promis à mon feu père une place pour luy dans leur abbaye, après sa mort. Ma mère alloit trouver souvent M. FAbbé avec mon dit frère & moy, pour avoir ladite place. Jamais tous les actes qui s'y rapportent : Télection, la confirmation, la nomination, la présentation, la résignation, l'examen, la mise en possession... »
I. De l'Ordre de Saint-Benoît. L'Abbaye bénédictine de Mont-Majour, fondée au xvi*^ siècle, non loin de la ville d'Arles, sur un rocher entouré de marais, a subsisté jusqu'à la fin du XVlir' siècle. Il en reste de belles ruines.
mais le dit Abbé n'estoit en comodite de luy parler. Ce que voyant André me dit en revenant : <( Ma sœiu\ je crois que Dieu ne i^eut pas que je sois moine, vu que ces gens là ne veulent pas parler à ma mère.
Ainsi je nen ay point de volonté. Je désirerois estre médecin comme estoit nostre feu père , si telle estoit la volonté de nostre mère, » Je le dis à ma mère qui Tappella & lui dit :
(( André , ta sœur dit que tu as iwlonté d'estime médecin. )> Il devint rouge de crainte^ n^osant dire librement son intention & craignant de l'offenser. Alors je dis : « Vous me Vavei dit , je ne suis point mensongère, )) Ma mère répliqua : a Dis librement , car ta sœur n'est point mensongère. Elle & toj' sçave^ bien.
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comme je chastie ceux qui uient de mensonge. » Ce qui est véritable ; car^ pour ce suject ou pour avoir dit une mauvaise parole à la servante^ nous estions dès aussitost chastiés sans rémission. La bonne femme disoit que tous nos manquemens ne proviennent que de mauvaise coustvuTie y & partant qu^il faut chastier la jeunesse pour son profit & pour l'honneur des parens.
Mon frère dit alors : a Ma mère, ce que 77ta sœur a dit est véritable, si c'est vosti^e volonté, )> Ma mère luy respondit :^iA la garde de Dieu, qiiil te fasse la grâce d^estre autant homme de bien comme a esté ton père, » Et dès lors^ mon dit frère André estudia en médecine & y profita merveilleuse^ ment.
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Pour mon frère Honoré^ estant revenu de Turin où il avoit achevé ses estudes^ ma mère le ût passer docteur à Aix. Vous me direz : Comment est-ce qu^elle pouvoit faire estudier & passer docteurs ses enfans^ nostre père ayant laissé si peu de rentes ? Je réponds qu^il avoit acquis & laissé quelques pièces (de terre) dont ma mère se secouroit. Car^ quand elle vouloit faire passer docteur quelqu^un de ses enfans^ ou le faire estudier^ elle vendoit Tune de ces pièces^ en mettoit Fargent dans une bourse & de cela les faisoit apprendre ou graduer^ sans rien emprunter.
Et après que le dit Honoré fut passé docteur^ quant & quant il eut de pratiques. Un jour arriva
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une cause qu^il plaida & gagna sans avoir parlé à sa partie ni veu les papiers. Seulement^ le procureur luy avoit dit le sujet^ & sur le discours de Tadverse partie il respondit si pertinemment qu^il emporta gain de cause ; ce qui le fît admirer de tous^ veu mesme que le procureur y répugnoit sçachant qu^il n^estoit point préparé. Or^ la fréquentation qu^il avoit avec les uns & avec les autres à s^entretenir aux bonnes grâces d\in chacun^ le rendit un peu desbauché ; ce dont ma mère estoit fort attristée. Alors ^ M. de Biord^ fils du Lieutenant d^Arles^ alla passer docteur à Aix^ & par le passé on faisoit trois ou quatre parrains \ Il voulut que mon frère en