RACONTÉE PAR LUI-MÊME
lèvres pâles et les joues creuses; mais, ce qu'il y ayait de plus affreux , c'était un masque en plâtre , moulé sur un de nos amis mort depuis peu de temps, lequel masque, accroché près de la fenêtre, recevait aux trois quarts le reflet du punch, ce qui lui donnait une physionomie étrangement railleuse.
Tout le monde a subi, comme nous, l'in* fluence des salles vastes et ténébreuses comme les dépeint Hoffmann , comme les peint Rembrandt. Tout le monde a éprouvé, au moins une fois, de ces peurs sans cause, de ces frissons spontanés à la vue d'objets à qui le rayon blafard de la lune ou la lumière douteuse d'une lampe prête une forme mystérieuse; tout le monde s'est trouvé dans une chambre sombre et grande, à côté de quelque ami, écoutant quelque conte invraisemblable, éprouvant une terreur secrète, que l'on peut faire cesser tout à coup en allumant une lampe ou en causant d'autres choses, ce qu'on se garde bien de faire , tant notre pauvre cœur a besoin d'émotions, qu'elles soient réelles ou fausses.
Enfin ce soir-là, comme nous l'avons dit, nous
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étions trois. La conversation, qui ne prend jamais la ligne droite pour arriver à son but, avait suivi toutes les phases de nos pensées de vingt ans, tantôt légère comme la fumée de nos cigarettes, tantôt joyeuse comme la flamme du punch, tantôt sombre comme le sourire de ce masque de plâti*e. Nous en étions arrivés à ne plus causer du tout; les cigares, qui suivaient le mouvement des têtes et des mains, brillaient comme trois auréoles voltigeant dans l'ombre ; il était évident que le premier qui allait ouvrir la bouche et qui troublerait ce silence, fût-ce même par une plaisanterie, causerait un effroi d'un moment aux deux autres , tant nous étions enfoncés , chacun de notre côté, dans une rêverie penseuse.
— Henri, dit celui qui brûlait le punch, en s'adressant au peintre, as-tu lu Hoffmann ?
— Je crois bien, répondit Henri.
— Et qu'en penses-tu?
— Je pense que c'est tout bonnement admirable, et d'autant plus admirable que celui qui écrivait cela croyait évidemment à ce qu'il écrivait, et je sais,' quant à moi, que, comme je le lisais le soir, je suis allé me coucher bien souvent sans
RACONTEE PAR LCI-MÈHE. SOI)
fermer mon livre et sans oser regarder derrière moi.
— Ainsi, tu aimes le fantastique?
— Beaucoup.
— Et toi? dit-il en s'adressant à moi.
— Moi aussi.
— Eh bien, je vais vous raconter une histoire fantastique qui m'est arrivée.
— Gela ne pouvait pas finir autrement... raconte.
— C'est une histoire qui t'est arrivée à toimême? repris-je.
— A moi-même.
— Eh bien , raconte , je suis disposé à tout croire aujourd'hui.
— D'autant plus que sur l'honneur je vous garantis que j'en suis le héros.
— Eh bien, va, nous t'écoutons.
Il laissa retomber la cuiller dans le bol , la flanmie s'éteignit peu à peu et nous restâmes dans une obscurité complète , ayant les jambes seules éclairées par le feu du poêle.
II conunença :
u Un soir, voilà à peu près un an, il faisait