HISTOIRE D'UN MORT
exactement le même temps qu'aujourd'hui. Mémo froid, même pluie, même tristesse. J'avais beaucoup de malades, e.t après avoir fait ma dernière visite, au lieu d'aller un instant aux Italiens, comme j'en ai l'habitude, je me fis ramener chez moi. J'habitais une des rues les plus désertes du faubourg Saint-Gei*main. J'étais très-fatigué et je fus bien vite couché. J'éteignis ma lampe, et pendant quelque temps m'amusai à regarder mon feu qui brûlait et faisait danser de grandes ombres sur le rideau de mon lit ; puis enfin mes yeux se fermèrent et je m'endormis. Il y avait environ une heure que je dormais quand je sentis une main qui me secouait vigoureusement. Je me réveillai en sursaut comme un homme qui espérait dormir longtemps, et je regardai avec étonnement mon nocturne visiteur. C'était mon domestique.
« — Monsieur, me dit- il, levez -vous tout de suite; on vient vous chercher pour une jeune dame qui se meurt.
« — Et où demeure cette jeune dame? lui dis-je.
« — Presque vis-à-vis. Du reste, il y a là celui qui vient vous demander qui vous y conduira.
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«( Je me levai et m'habillai à la hâte, pensant que l'heure et la circonstance feraient excuser mon costume, pris ma lancette, et suivis l'homme qu'on m'avait envoyé.
« Il pleuvait à torrents. Heureusement, je n'avais que la rue à traverser, et je tus tout de suite chez la personne qui réclamait mes soins. Elle habitait un hôtel vaste et aristocratique. Je traversai une grande cour, montai les quelques marches d'un perron, passai par un vestibule où se trouvaient des domestiques qui m'attendaient; on me fit monter encore un étage, et je me trouvai bientôt dans la chambre de la malade. C'était une grande pièce toute meublée de vieux meubles en bois noir sculpté. Une femme m'introduisit dans cette chambre, où personne ne nous suivit. J'allai droit à un grand lit à colonnes, tendu d'une ancienne et riche étoffe de soie, et je vis sur l'oreiller la plus ravissante tète de madone qu'ait jamais rêvée Raphaël. £ll.e avait des cheveux dorés comme un flot du Pactole, se déroulant autour de son visage d'un galbe angélique ; elle avait les yeux à demi fermés, la bouche entr'ouverte et laissant voir une double rangée de
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perles; son cou était éblouissant de blancheur, pur de lignes; sa chemise entr'ouverte laissait voir une poitrine belle à tenter saint Antoine; et quand je pris sa main, je me rappelai ces bras blancs qu'Homère donne à la déesse Junon. Enfin, cette fenune était le type de Fange chrétien et de la déesse païenne; tout en elle révélait la pureté de Tâme et la fougue des sens ; elle eut pu poser à la fois pour la Vierge sainte ou pour la bacchante lascive, donner la folie à un sage et la foi à un athée; et quand je m'approchai d'elle, je sentis, à travers la chaleur de la fièvre, le parfum mystérieux, fait de tous les parfums defleurs, qui émane de la femme.
«c Je restais , oubliant quelle cause m'avait amené, la regardant comme une révélation, et ne retrouvant rien de pareil ni dans mes souvenirs ni dans mes rêves, lorsqu'elle tourna la tête vers moi, ouvrit ses grands yeux bleus, et me dit :
« — Je souffre beaucoup.
u Elle n'avait cependant presque rien ; une saignée, et elle était sauvée.
u Je pris ma lancette ; mais au moment de toucher ce bras si blanc et si beau , ma main
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tremblait; cependant le médecin l'emporta sur rhomme. Dès que j'eus ouvert la veine, il en coula un sang pur comme du corail en fusion, et elle s'évanouit.
« Je ne voulus pas la quitter. Je restai auprès d'elle. J'éprouvai un secret bonheur à tenir la vie de cette femme entre mes mains. J'arrêtai le sang; elle ouvrit peu à peu les yeux, porta la main qu'elle avait libre à sa poitrine , se tourna vers moi, et me regardant d'un de ces regards qui damnent ou sauvent :
« — Merci, me dit-elle ; je souffre moins.
« Il y avait tant de volupté, d'amour et de passion autour d'elle , que j'étais doué à ma place , comptant chaque battement de son cœur aux battements du mien, écoutant sa respiration encore un peu fiévreuse , et me disant que s'il y avait quelque chose du ciel sur cette terre, ce devait être l'amçur de cette femme.
<( Elle s'endormit.
(c J'étais presque agenouillé sur les marches de son lit, comme un prêtre à l'autel. Une lampe d'albâtre suspendue au plafond jetait une clarté charmante sur tous les objets. J'étais seul auprès
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d'elle. La femme qui m'avait introduit était sortie pour annoncer que sa maîtresse allait bien et n'avait plus besoin de personne. En effet, sa maitresse était là, calme et belle comme un ange endormi dans sa prière. Quant à moi, j'étais fou.
«Cependant, je ne pouvais demeurer dans cette chambre toute la nuit. Je sortis donc à mon tour, sans faire de bruit, pour ne pas la réveiller. J'ordonnai quelques soin% en m'en allant, et dis que je reviendrais le lendemain.
u Quand je fus rentré chez moi, je veillai avec son souvenir. Je comprenais que l'amour de cette femme devait être un enchantement éternel fait de rêverie et de passion ; qu'elle devait être pudique comme une sainte et passionnée comme une courtisane. Je devinais qu'au monde elle devait cacher tous les trésors de sa beauté et qu'à son amant elle devait se livrer nue et tout entière ; enfin sa pensée brûla ma iiuit, et, lorsque vint le jour, j'en étais amoureux fou.
« Cependant, après les pensées folles d'une nuit agitée, vinrent les réflexions. Je me dis que peutêtre un abime infranchissable me séparait de cette femme ; qu'elle était trop belle pour ne pas
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avoir un amant; qu'il devait être trop aimé pour qu'elle l'oubliât, et je me mis à haïr, sans le connaître, cet homme à qui Dieu donnait assez de félicité dans le monde pour qu'il pût souffrir sans murmurer une éternité de douleurs.
« J'attendais impatiemment l'heure à laquelle je pouvais me présenter chez elle, et le temps que je passai à l'attendre me parut un siècle.
u Enfin l'heure vint, et je partis.
u Quand j'arrivai , l'on me fit entrer dans un boudoir d'un goût exquis , d'un rococo enragé , d'un Pompadour étourdissant. Elle était seule et lisait. Une grande robe de velours noirs l'enfermait de lacets, puis ne laissait voir, comme aux vierges du Pérugin, que les mains et la tête; elle tenait coquettement en écharpe le bras que j'avais saigné, étalait devant le feu ses deux petits pieds qui ne semblaient pas &its pour marcher sur notre terre. Enfin, cette femme était si complètement belle, que Dieu semblait l'avoir donnée au monde comme une esquisse de ses anges.
« Elle me tendit la main et me fit asseoir & rôt^ d'elle.
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« — Sitôt levée, madame ! lui dis-je; vous êtes imprudente.
« — Non ; je suis forte, me dit-elle en souriant ; j'ai fort bien dormi , et d'ailleurs je n'étais pas malade.
« — Vous disiez souffrir cependant ?
« — Plus de la pensée que du corps, fit-elie avec un soupir.
« — Vous avez un chagrin, madame ?
« — Oh! profond... Heureusement que Dieu est médecin aussi, et qu'il a trouvé la panacée universelle... l'oubli...
u — Mais il y a des douleurs qui tuent , lui dis-je. **
u — Eh bien ! la mort ou l'oubli , n'est-ce pas la même chose? L'une est la tombe du corps, l'autre la tombe du cœur; voilà tout.
(c — Mais vous, madame, disais-je, comment pouvez-vous avoir un chagrin? Vous êtes trop haut pour qu'il vous atteigne, et les douleurs doivent passer sous vos pieds comme les nuages sous les pieds de Dieu. A nous les orages, à vous la sérénité !
u — C'est ce qui vous trompe, reprit-elle, et
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ce qui prouve que toute votre science s'arrête là, au cœur.
« — Eh bien ! lui dis-je, tâchez d'oublier, madame ; Dieu permet quelquefois qu'une joie* succède à la douleur, que le sourire succède aux larmes ; c'est vrai ; et quand le cœur de celui qu'il éprouve est trop vide pour se remplir tout seul, quand la blessure est trop profonde pour se fermer sans secours, il envoie sur la route de celle qu'il veut consoler une autre âme qui la comprend; car il sait qu'on soufiEre moins en souffrant à deux, et il arrive un moment où le cœur vide se remplit de nouveau et où la blessure se cicatrise.
« — Et quel est le dictame, docteur, me dit-elle, avec lequel vous panseriez une pareille blessure?
u — C'est selon le malade, lui répondis-je. Aux unes je conseillerais la foi, aux autres je conseillerais l'amour.
« — Vous avez raison, me dit-elle, ce sont les deux sœurs de charité de l'âme.
« Il se fit un silence assez long pendant lequel j'admirai ce visage divin sur lequel le demi-jour qui flottait à travers les rideaux de soie jetait des teintes charmantes , et ces beaux cheveux d'or
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non plus déroulés comme la Teille, mais lissés sur les tempes et s'emprisonnant eux-mêmes derrière la tête.
«La conversation avait pris dès le commencement cette tournure triste ; aussi cette femme m'apparaîssait-eUe plus radieuse encore que la première fois avec sa triple couronne de beauté, de passion et de douleur. Dieu Pavait complétée par le martyre; et il fallait que celui à qui elle donnerait son éme acceptât la double mission doublement sainte de lui faire oublier le passé et de lui faire espérer l'avenir !
u Aussi restais-je devant elle non plus fou comme je l'étais la veille devant sa fièvre, mais recueilli devant sa résignation. Si elle se fût donnée à moi dans ce moment, je serais tombé à ses pieds ; je lui aurais pris les mains et j'aurais pleuré avec elle, comme avec une sœur, respectant l'ange et consolant la femme.
« Mais quelle était cette douleur à faire oublier, qui avait fait cette blessure saignante encore? C'est ce que j'ignorais, c'est ce qu'il fallait deviner; car il y avait entre la malade et le médecin assez d'intimité déjà pour qu'elle m'avouât un chagrin,
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mais il n'y en avait pas encore assez pour qu'elle m'en dit la cause. Rien autour d'elle ne pouvait me mettre sur la voie ; la veille, personne n'était venu à son chevet s'inquiéter d'elle ; le lendemain, personne ne se présentait pour la voir ; cette douleur devait donc déjà être dans le passé et se refléter seulement dans le présent.
« — Docteur, me dit-elle tout à coup en sortant de sa rêverie, je pourrai bientôt danser?
te — Oui , madame, lui dis-je, un peu étonné de cette transition.
«( — C'est qu'il faut que je donne un bal depuis longtemps attendu, reprit-elle; vous y viendrez, n'est-ce pas?... Vous devez avoir bien mauvaise opinion de ma douleur , qui, tout en me faisant rêver le jour, ne m'empêche pas de danser la nuit... C'est que, voyez-vous, il est des chagrins qu'il faut refouler au fond de son cœur pour que le monde n'en prenne rien ; il est des tortures qu'il faut masquer d'un sourire pour que personne ne les devine; etje veux garder pour moi seule ce que je souffre, comme un autre garderait sa joie. Ce monde, qui me jalouse et m'envie en me voyant belle, me croit heureuse, et c'est
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une conviction que je ne veux pas lui retirer. C'est pour cela que je danse, risque à pleurer le lendemain, mais à pleurer seule!...
u Elle me tendit sa main avec un regard indéfinissable de candeur et de tristesse, et me dit :
« — A bientôt, n'est-ce pas ?
<( Je portai sa main à mes lèvres et je partis.
(( J'arrivai chez moi stupide...
« De ma fenêtre, je voyais les siennes... Je restai tout le jour à les regarder... tout le jour elles furent sombres et silencieuses. J'oubliais tout pour cette femme... Je ne dormais plus... Je ne mangeais plus... Le soir, j'avais la fièvre... Le lendemain matin, j'avais le délire, et le lendemain soir, j'étais mort! »
— Mort ! nous écriâmes-nous.
— Mort ! reprit notre ami avec un ton de conviction qu'on ne peut rendre ; mort ! comme Fabien dont voici le masque.
— Continue, lui dis-je.
La pluie battait toujours contre les vitres; nous remîmes du bois dans le poêle, dont la flamme rouge et vive éclaira un peu l'obscurité dans laquelle l'atelier disparaissait.
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!1 reprit :
« A partir de ce moment, je n'ëprouvai plus rien qu'une commotion froide : ce fut sans doute le moment où l'on me jeta dans la fosse.
«< J'ignore depuis combien de temps j'étais ensei^eli, quand j'entendis confusément une voix qui m'appelait par mon nom. Je tressaillis de froid sans pouvoir répondre. Quelques instants après, la voix m'appela encore. Je fis un effort pour parler, mais mes lèvres , en remuant , sentirent le linceul qui me recouvrait de la tête aux pieds. Cependant je parvins à articuler faiblement ces deux mots :
„ — Qui m'appelle?
« — Moi, répondit-on.
«< — Qui, toi?
« — Moi.
« Et la voix allait s'affaiblissant comme si elle se fût {)erdue dans la brise, ou comme si ce n'eût été qu'un bruissement passager des feuilles.
<c Une troisième fois encore mon nom frappa mes oreilles ; mais cette fois le mon sembla courir de branche en branche, si bien que le cimetière tout entier le répéta sourdement, etj'enten-