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Bastoal. Tableau d'Avignon. Avignon

brillantes destinées du peintre d'histoire, ne pouvait rester à Avignon, sa ville natale. On se crut obligé de l'envoyer à Rome, •et un jour son père lui remit une douzaine de louis en le recommandant à un voiturier qui se chargea de le conduire à Marseille. La route fut longue; à chaque instant il fallait arrêter les chevaux pour que le jeune peintre eût le loisir de crayonner ces paysages de la Provence, si différents de ceux du Comtat, et d'admirer tel groupe de montagnes dont la stérilité contraste avec la verdure des plaines qui se déroulent à leur pied, sillonnées de routes nombreuses.

Mais tandis que Joseph Vernet s'en allait ainsi consulter les grands maîtres, il rencontra tout à coup son maître véritable : ce fut la mer.

Quand il la découvrit pour la première fois, du haut d'une montagne appelée la Viste, proche de Marseille, il en reçut une impression si vive, si profonde, que dès ce moment sa vocation fut décidée : il se sentit peintre de marines. Devant lui s'étendait à perte de vue la Méditerranée ; trois îles à quelques lieues de la terre semblaient placées là comme des fabriques destinées à rompre l'uniformité de ce lac immense, pour le plaisir des yeux ; à droite, s'élevait un escalier de maisons de campagne coupées par des bouquets d'arbres ; à gauche, c'était le petit port des Martigues ; au milieu, d'innombrables navires agitant la rade de Marseille, et, pour terminer l'horizon, la tour de Bouc perdue dans les vapeurs du lointain. Ce spectacle fut un avertissement au génie de^'ernet: la nature, en l'invitant àpeindre des marines, lui fournissait plus queles éléments du tableau, le tableau même. Il y a des artistes, et ceux-là sont fort rares, qui trouvent en eux, dans

les trésors de leur méditation, dans les régions de leur idéal, des formes et des figures que la mémoire des yeux ne leur a point conservées ; ils savent représenter avec force, comme eût fait le Poussin, non seulement les phénomènes admirés, la lumière connue, la création visible et palpable, mais encore certaines convenances délicates dont ils ont découvert le secret par la pensée . 11 est d'autres artistes, au contraire, dont l'âme est constamment ouverte à toutes les impressions venues du dehors et qui les sentent assez vivementpour les exprimer de même : leurs yeux sontcomme des fenêtres par où entrent les idées sous forme d'images ; leur génie est semblable à ces harpes éoliennes qui attendent, pour résonner, les souffles de l'air. Ceux-là sont de la véritable race des peintres, et de ce nombre fut Joseph Vernet. Tant qu'il n'eut pas assisté à une tempête, il ne fut qu'un peintre de rades et de navires ; mais le jour où il eut entendu les bruits rauques de la mer irritée, lorsqu'il se fut trouvé sur un vaisseau battu des vents, menacé de la foudre et prêt à sombrer, son âme se mit à l'unisson de la tempête ; il se souvint pour toujours de la frayeur et du geste des matelots,del'altéra.tion des physionomies et delagrande allure

des flots soulevés.

Ce fut en allant de Marseille à Rome, ainsi que le raconte un de ses amis, iM. Pitra, que Joseph Vernet, voyant se former une tempête à la hauteur de l'île de Sardaigne, fut saisi, non pas de frayeur, mais d'admiration ; au milieu des alarmes de l'équipage, le peintre semblait humer le péril ; il n'avait qu'un désir : celui de traverser la tempête, d'y être mêlé, pour ainsi dire, afin d'étonner un jour et d'épouvanter les autres par la représentation des terribles effets qu'il allait surprendre; il n'avait qu'une peur,

celle de manquer un spectacle si nouveau pour lui. On sait qu'il se fit attacher sur le pont au grand mât, et que là, ballotté en tous sens, couvert de lames d'eau, et d'autant plus animé par cette lutte corps à corps avec son modèle, il peignit la tourmente, non sur la toile, mais dans sa mémoire, qui jamais ne perdit rien.

Nuages, vagues et rochers, lignes et tons, il voit, il pénètre tout, il saura tout par cœur et le mouvement des chaloupes, et l'inclinaison du navire, et les accidents de lumière coupant un ciel, d'ardoise qui sert de fond à la blancheur de l'écume.

Arrivé à Rome en 1732, Joseph Vernet

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entra dans l'école de BernardinoFergioni, peintre de marines, que bientôt il devait surpasser. Il n'avait alors que dix-huit ans, étant né en Î7J4. Parfaitement inconnu dans Rome, le jeune peintre vivait du produit de quelques dessins de marines; mais ne trouvant que peu d'amateurs et des prix modiques pour un genre de dessin qui, plus que tout autre, laisse regretter l'absence de la couleur, il essaya de peindre des marines de petites dimensions qu'il vendit un ou deux sequins, jusqu'au jour où un cardinal lui en donna quatre louis. Le perruquier chez lequel il logeait à Rome

laissa tout exprès s'accumuler plusieurs termes, avec l'arrièrepensée de se faire payer en peinture, et, après l'avoir souvent regardé peindre en silence, il lui demanda un jour certain tableau qui représentait l'aurore et qui était destiné à ce même cardinal dont nous avons parlé; c'était le jour où le peintre devait quatre termes. Lecardinalarrive ; le perruquier sejetteaux piedsde SonEminence et lasupplie, les larmes aux yeux, d'abandonner le tableau que le peintre vient d'achever pour elle ^ A Rome, la réputation d'un artiste se fait rapidement, pour peu qu'une Éminence en prenne soin. Celle de Vernet se fit ainsi. Du reste, il songeait moins à tirer profit de son talent qu'à l'agrandir. Chaque jour il sortait de Rome et s'en allait dans la campagne observer à loisir les tons du ciel, voulant toujours peindre d'après nature. Il épiait les teintes de l'horizon aux différentes heures du jour, et cherchait à les imiter dans leurs fugitives nuances ; mais il s'aperçut que ses observations, quelque rapides et passionnées qu'elles fussent, ne pouvaient suivre la continuelle variation des couleurs de l'atmosphère, et désespérant de jamais fixer sur la toile la mobile harmonie de ces tableaux qui mettaient si peu de temps à être admirables et, à disparaître, il inventa un alphabet de tons, d'autant plus curieux qu'un autre peintre nous en a laissé la description'. Les divers caractères de cet alphabet étaient accolés à autant de

• Lettre de M. Pitra, administrateur de la ville de Paris : on la trouve imprimée dans la Correspondance de Grimm du mois de décembre 1789. M. Pitra, comme il nous l'apprend, était un ami de Joseph Vernet, et tenait de lui-même la plupart des délails qui font la substance de sa lettre.

' Renou, dans VArt de peindre, traduction en vers français du poème latin de Dufresnoy, Paris, Didot, 1789.

teintes différentes et y correspondaient ; s'il voyait le soleil se lever d'une couleur fraîche et argentine ou se coucher dans la pourpre, s'il voyait un orage s'approcher ou s'enfuir, il ouvrait ses tablettes et aussi promptement que l'on jette dix ou douze lettres surle papier, il indiquait toute la gradation des tons qu'il admirait. Après avoir ainsi comme sténographié les beautés du ciel, il revenait dans son atelier les traduire sur la toile d'après ses chiffres, et arrêter la composition de ce mobile ensemble; tel effet charmant, depuis longtemps disparu, était ainsi restitué dans toute son harmonie pour l'enchantement de nos yeux.

Loin de s'en tenir à une étroite spécialité, Joseph Vernet voulut élargir son cadre. Il s'était lié à Rome avec Loeatelli, Panini et Solimène. Comme eux il étudia les belles ruines d'architecture antique et les nobles paysages de la campagne romaine, la chute des torrents, les rochers et les célèbres cascatelles de Tivoli. Il portait aussi une attention particulière aux proportions des figures, à leur attitude, à leur mouvement, et quand il eut fait un voyage à Naples — ce voyage eut lieu vers ^7371^ — il prit du goût pour le costume de pêcheur et des Sazzaroni, et il en habilla le plus souvent ses figures. Un tel amour de la nature et de l'art, cette contemplation assidue des phénomènes de la lumière aux différentes heures du jour, et enfin cette étude approfondie de tant d'accessoires dont il devait relever l'importance, tout cela, joint à un génie de prime saut,

» C'est la date approximative que donne M. Pierre Lagrange dans le volume îrès intéressant qu'il a publié sous le titre : Joseph Vernet et la peinture au xvin» siècle. Paris, Didier, J864, et dans lequel, on peut le dire, l'auteur a épuisé la jiiatière.

fit de Vernet un excellent paysagiste, moins lumineux sans doute que Claude Lorrain, et moins noble, mais aussi habile à rendre les effets de brouillard, et bien supérieur, comme le remarquait Diderot, dans l'invention des scènes, le dessin des figures, la variété des incidents et le reste.

Déjà le peintre français avait pris sa place dans Rome ; on le recherchait, et ces mêmes paysages, ces marines que d'abord il avait donnés en payement pour des loyers en retard, il les vendait maintenant à des prix élevés. On lui demandait de toutes parts des tempêtes, des calmes, des coups de vent, des cascades. On le chargea d'orner de paysages le palais Rondanini et la galerie Borglièse. Il les exécuta dans le sentiment fier de Salvator; il choisit les plus terribles accidents de la nature, d'affreux ravins où se précipitent des torrents qui bondissent d'un rocher à l'autre, entraînant avec eux des troncs d'arbres déracinés; mais les figures qu'il peignit au fond de ces abîmes ne sont pas aussi sombres, il s'en faut bien, que les brigands de Salvator; en leur ôtant le casque et le haubert, on trouverait dessous ces mêmes pêcheurs nonchalants que Vernet savait si bien asseoir ou coucher sur le premier plan de ses calmes. L'étude de Salvator eut cependant pour Vernet ce résultat, qu'elle fortifia son coloris, lui donna de la fermeté dans la touche, et lui inspira ces teintes rembrunies et mâles auxquelles on reconnaît aisément les tableaux datés de son séjour en Italie.

Avec de la souplesse et une facilité merveilleuse à tout comprendre juste, à tout peindre vite et bien, Joseph Vernet avait pu s'emparer un instant de la manière rude et sauvage de

Salvator, imiter ses feuillages rigides, ses âpres rochers, et l'aspect profondément triste de ses terrains fendus, calcinés par le soleil; mais au fond, ce n'était pas là le véritable génie de Vernet. Français par excellence, il pénétrait difficilement dans ces sombres royaumes de la fantaisie que les peintres de notre école n'ont point connus avant la révolution qui s'est opérée dans l'art, au dix-neuvième siècle. Joseph Vernet fit toujours malgré lui des sites habités ou du moins habitables. Quelque villa délabrée, quelque trace d'une civilisation prochaine, un fragment d'aqueduc, se dessinent au loin entre deux montagnes taillées à pic ou sur le sommet d'un roc. Il était réservé à Salvator Rosa de peindre des paysages qu'il n'avait vus sans doute nulle autre part que dans le pays de ses rêves. Loin d'avoir mené l'aventureuse existence de ce maître, Joseph Vernet était né pour le monde. Vif, aimable, spirituel, d apporta dans le commerce de la vie les manières faciles et polies d'un Français bien élevé. Il s'était marié à Rome avec Virgina Parker, fille d'un Anglais catholique, officier dans la marine du pape; il eut d'elle un fils, qui fut Carie Vernet.

Ce qui fait qu'en général nos artistes sont si humains, si conformes aux mœurs qui les environnent, si fidèles aux pensées que leur communique le courant de la vie, c'est qu'ils peignent pour être applaudis, au moins autant que pour le plaisir même de peindre. Au milieu de la campagne de Rome, ou à bord des bâtiments sur lesquels il visitait le golfe de Venise, les plages de la Grèce, Joseph Vernet tournait ses regards vers Paris et songeait à obtenir les suffrages de ses compatriotes Chaque fois qu'un Salo7i s'ouvrait au Louvre, on y voyait arriver des Marines

de Joseph Vernet. lien envoya deux en 1747 et quatre en 1748. Tantôt c'était un Clair de lune où le rayon tremblotait sur une mer couver te de chaloupes; il y exprimait avec bonheur comment des vaisseaux sous le même vent peuvent faire différentes routes suivant la manière dont les voiles sont orientées : tantôt c'éiQ\iY Embrasement d'une ville sur le bord de la mer'; on y admirait les effets de la flamme, ses reflets dans l'eau, l'effroi et l'agitation du peuple ; oh disait de Joseph Vernet qu'il s'élevait au rang d'un peintre d'histoire, et si l'envie essayait de déprécier les œuvres de l'artiste absent, les connaisseurs qui alors tenaient la plume, l'abbé Leblanc, Cochin, Diderot, prenaient vigoureusement sa défense. On lui adressa même plus tard de chaleureuses épîtres en vers bien frappés^. Quelquefois il se plaisait à faire contraster, non sans coquetterie, une tempête avec un calme pour montrer que la nature ne lui laissait pas un seul instant d'indifférence, et ce rapprochement ne manquait jamais de produire son impression. Il semblait que pour lui la marine fût un cadre approprié à la peinture des passions humaines, un fond majestueux sur lequel se pouvaient représenter non seulement les divers mouvements du corps, mais les divers états de l'âme : ici le repos, la molle indolence, le sommeil ou les sourires de l'amour vulgaire ; là les angoisses, la frayeur, le désespoir, la mort.

Quel drame qu'une tempête de Vernet ! et d'où vient qu'elle

• Voyez la Lettre sur la peinture, avec un examen des principaux ouvrages exposés au Salon de 1748, par l'abbé Leblanc.

'Epitre à M. Vernet, peintre du roi, par Bouqaier. Il y en a des fragments dans ['Année liltéraire de Fréron.

nous touche plus fortement que les autres? Cela vient sans doute de ce que l'homme y joue le principal rôle, de ce que son infortune est le véritable sujet du tableau. Aussi est-ce toujours sur les côtes, au pied d'une tour où brûle un phare inutile, que le peintre nous transporte pour nous montrer la mer se couvrant de naufragés, de vaisseaux qui s'abîment, de chaloupes suspendues au sommet d'une vague. Le spectateur est placé sur le rocher même contre lequel viennent se briser le navire et les flots.

Voyez comme chez les Hollandais le peintre des tempêtes semble inspiré par un vague sentiment de panthéisme. Dans les orages d'Everdingen, de Guillaume Van de Velde le jeune, de Backuysen, de Bonaventure, la mer est le véritable héros : elle s'agite comrne pour obéir au génie de la tourmente, elle semble irritée contre les cieux. L'homme y apparaît comme un accident qui mérite à peine un intérêt éloigné, secondaire, et l'on sent que la composition pourrait à la rigueur se passer de cet élément. Chez Vernet, au contraire, les tempêtes ne sont imaginées que pour faire vibrer en nous les cordes humaines : la douleur d'un époux, les cris d'un père au désespoir, l'agonie d'une jeune femme que les flots ont apportée jusque sur le rivage ; voilà le véritable objet des marines de Joseph Vernet. Il ne soulève la mer qu'afin d'exciter en nous la terreur ou la compassion pour des marins en péril. Tout ce qui ruine les espérances de l'homme, renverse ses édifices, abîme ses richesses ou déchire les affections de son cœur : voilà le nœud de cette grande tragédie où la nature est rejetée au second plan, comme le chœur antique.

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En parcourant, au Cabinet d'estampes, l'œuvre de Vernet, j'étais frappé surtout de ce côté humain, toujours si remarquable chez les peintres français. Dans les Dangers de la mer, dans le Naufrage gravé par Avril, ce sont des épisodes pathétiques qui attirent d'abord l'attention. Tandis qu'une mère en pleurs regarde son enfant mort sur un rocher, les hommes de l'équipage sauvent leurs marchandises, amènent avec efforts des tonneaux sur la grève, et, s'attelant à des câbles, tirent à eux les restes de leur embarcation brisée. Des oiseaux de proie, aux ailes étendues, planent sur ces débris, prêts à fondre, pour les dévorer, sur les cadavres qu'aura laissés la mer en se retirant.

Certes les figures de Joseph Vernet n'ont rien de cette héroïque tournure que le Poussin ou le Guaspre leur eussent prêtée : mais en revanche comme leurs mouvements sont vrais, pleins de force et de naturel ! Et pourquoi donc sont-elles si attachantes? Ah! c'est qu'elles ne posent point, elles sont étudiées et saisies dans ces moments où l'homme ne songeant qu'à luimême prend l'habitude ou fait le geste que la nature commande. D'ailleurs, si leurs actions les plus communes nous intéressent si vivement, c'est qu'elles se rapportent à un drame terrible, et qu'au bout de la corde que traînent de tout le poids de leur corps des matelots en détresse on aperçoit une mère échevelée qui va être engloutie, un naufragé près de périr. Il est des ligures dans \ Orage impétueux, par exemple, qui, à genoux sur le rocher de devant, et penchés vers des débris de mâts, semblent prier, non pas le ciel, mais la mer. Tout ce qu'il y a, dans le cœur des marins, de superstition et de courage, de faiblesse

et d'énergie, se trouve accusé là par celui de nos peintres qui les aie mieux connus.

Quant à la mer, Joseph Vernet la peignit telle qu'elle apparaît à qui la regarde du haut d'un navire ou d'une tour, c'est-à-dire qu'il n'en peignit que le ton dominant, l'aspect général, la masse. De nos jours on a exagéré, je crois, la transparence des vagues ; on fait scintiller à la surface mille perles que la nature laisse cachées au fond de l'eau. Les uns lui font rouler des paillettes d'or, comme à l'antique Pactole, d'autres y mêlent, surtout le long du rivage, des filets bleus et jaunes, de petits tons coquets et chatoyants qui font de la mer une sorte d'écrin liquide. Joseph Vernet a été plus sobre, plus simple et aussi plus vrai. Ses eaux sont rembrunies, d'un vert sombre, et elles ont cette pesanteur majestueuse qu'a si bien rappelée Géricault dans le Naufrage de la Méduse. Il y a des mers dont la couleur ordinaire et dominante est absolument verte. Telle est la mer Méditerranée, surtout dans le golfe de Venise. Quand Vernet étudiait en Italie, il a imité cette couleur dans les marines qu'il faisait alors et qui sont les meilleures de toutes. On les reconnaît même à cette couleur verte de la mer. En se bornant à une austère unité de ton, Vernet produit un effet d'ensemble plus sûr, plus puissant, parce que l'œil du spectateur, moins occupé de suivre les caprices d'une frange d'écume, ou de plonger jusqu'aux trésors que laisse deviner la limpidité des ondes, se jrjromènesurleformidable élément, en embrasse mieuxl'étendue, en saisit mieux les dangers et la fureur.

Les principes de l'art, ceux du moins qui trouvent leur application dans la peinture des marines, l'œuvre de Joseph Vernet

les enseigne clairement, de la façon la plus magistrale. Comment peindre les grands coups de vent, les accidents de jour dans le ciel, les doubles lumières, les clairs de lune, les vagues, les rochers?... Tout cela est très vivement écrit dans les tableaux de Joseph Vernet, non pas qu'il y ait pensé lui-même, car rien n'est plus contraire au] pédantisme que l'inspiration, et l'on croit sentir que chez ce maître tout est fait du premier jet, saisi sur nature, et transporté sur la toile avec la rapidité de la pensée, sous l'impression d'un souvenir présent et vivant. Mais, sans le savoir, Vernet a si bien résolu les divers problèmes que présente le genre des marines, qu'on a pu composer un livre entier des nombreuses observations que suggère son talent varié, parfois inégal, souvent sublime. Ses tableaux ont fourni matière à l'excellent opuscule qu'Hermann publia en 1800 sur le paysage.

S'agit-il d'exprimer nn coup de vent, le peintre s'est bien gardé de n'offrir aux yeux que le monotone spectacle d'une suite d'objets inclinés du même côté. En plaçant des corps qui résistent au vent, à côté d'autres objets qui lui cèdent, il a donné à la scène cette variété de mouvement qui lui imprime un air de vie. S'agit-il des accidents de lumière, « remarquons, dit Hermann ', que les grands peintres en ont rarement fait usage, Claude Lorrain ne les a pas employés, quoiqu'il ait peint le lever et le coucher du soleil. Les Flamands ont peint ordinairement un ciel couvert mêlé de parties bleuâtres. Vernet est, je crois, le seul qui, enhardi par une étude particulière des

* Hermann, Essai sur le paysage. Saint-Pétersbourg, 1800.

temps nébuleux et orageux, ait su ioiiter les accidents de lumière dans le ciel. » C'est encore au même peintre qu'Hermann emprunte ses exemples quand il parle des doubles lumières, a II y a des paysages, en petit nombre à la vérité, où les objets sont éclairés par la lumière du jour et par celle d'un feu. La première doit alors être petite et l'effet de la seconde extraordinaire. Des bergers ou des voyageurs assis auprès d'un grand feu sur la lisière d'une forêt, aux approches de la nuit, peuvent servir de motif à un paysage de ce genre. Vernet a introduit dans plusieurs de ses clairs de lune des matelots assis autour d'un feu; mais ce feu est trop petit pour partager la lumière de la lune. Dans tous les cas, il faudra toujours que l'une ou l'autre lumière ait une prépondérance décidée, car, si elles étaient à peu près égales, le spectateur demeurerait indécis, l'effet serait manqué. Mais il reste toujours une difficulté : c'est d'éviter toute discordance entre la lumière faible et pâle de la lune et la lumière forte, rouge et sombre des feux allumés. Il n'est pas permis à tout peintre d'être harmonieux en dépit de l'opposition tranchée de ce phénomène. Il vient un point où les deux lumières se rencontrent, se fondent ensemble et forment une teinte particulière, où il n'est pas aisé de n'être pas faux '. » ■

Quant aux vagues et aux rochers, le peintre français a su tirer un grand parti de ces côtes hérissées contre lesquelles viennent se rompre les vagues blanchissantes, qui s'élancent jusqu'aux cieux et semblent écumer de fureur. C'est encore une

' Diderot, Salon de 1763, p. 2C8.

des beautés de ses ma?-ines, beauté que les Backuysen et les Van de Velde n'ont pas introduite dans les leurs, parce que, vivant ou élevés en Hollande, ils n'ont pas eu de rochers sous les yeux et n'ont pu inventer ces formes bizarres, imposantes, sévères et pittoresques, dont la nature seule fournit des modèles et que l'imagination la plus riche ne trouverait point.

Le fougueux peintre des marines tempétueuses était, nous l'avons dit, d'un commerce aimable. Après la peinture, sa plus forte passion fut la musique. Il s'était lié d'étroite amitié avec un musicien, depuis bien illustre, Pergolèse, et ils vivaient presque continuellement ensemble ^ Joseph Vernet avait dans son atelier un clavecin préparé tout exprès pour son ami, et tandis que le peintre, emporté par son imagination, tourmentait les flots de la mer et suspendait ses figures au bord de l'abîme, le grave compositeur cherchait du bout des doigts le rudiment de ses mélodies immortelles. Ainsi furent inventées les stances mélancoliques du Staôat, chef-d'œuvre d'expression douloureuse et triste, que Pergolèse composa pour un petit couvent de religieuses où il avait une sœur. Il me semble qu'en écoutant cette plaintive harmonie, Vernet dut donner à ses peintures une teinte plus suave. C'est alors peut-être qu'il travailla à ses calmes, à ses clairs de lune, où, faisant trêve aux terribles agitations de la mer, il la peignait tranquille, aplanie, et ne montrait sur ses rivages que des pêcheurs sans mouvement, des matelots assis entre deux fûts de canons et trompant la longueur du repos par des récits de voyages, ou bien étendus sur le gazon dans une

• Voir la lettre de M. Pilra sur Joseph Vernet citée plus liaut.

quiétude si profonde, qu'on devient immobile en les regardant.

Pergolèse mourut dans les bras de Joseph Vernetqui, depuis, n'entendit jamais prononcer sans attendrissement le nom de son ami. Ces versets du Stabat^ dont il avait vu écrire la musique sous ses yeux, il en conserva précieusement les brouillons, et il les rapporta en France, en 1753, lorsqu'il y fut rappelé par M. de Marigny, après une absence de vingt ans. L'amour de Vernet pour la musique lui fit accueillir Grétry, lorsque le jeune compositeur vint à Paris. Vernet devina son talent et lui prédit ses succès. Quelques traits de la figure de Grétry, sa constitution délicate, et surtout plusieurs de ses chants simples et expressifs lui rappelaient douloureusement l'homme immortel à qui la musique doit une si grande part de sa puissance; car c'est à Pergolèse qu'elle a dû cette forte attention au sens des paroles et cette intention dans les accompagnements, dont ce grand musicien donna le premier exemple à l'Italie.

A l'exemple de Mme de Pompadour sa sœur, le marquis de Marigny aimait les arts et les encourageait. Il eut l'idée de faire peindre les ports de France, et son choix tomba sur Joseph Vernet, qui, sans habiter Paris, n'avait cessé d'y exposer à l'admiration ses admirables mannes. Personne, peut-être, n'eût été aussi propre que Vernet à cette tâche ingrate qui, offrant si peu de ressources, demandait tant d'esprit; mais c'était peu connaître le génie de Vernet que de lui commander une sorte de peinture didactique. Emprisonné dans un programme officiel, Joseph Vernet dut se sentir mal à l'aise, si l'on en juge par une lettre qu'il écrivait à M. de Marigny au

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sujet d'une autre commande, lettre curieuse que nous sommes heureux de reproduire ici ' :

« ... Je ne suis pas habitué à faire des esquisses pour mes tableaux. Ma cou- « tume est de composer sur la toile du tableau que je dois faire, et de le peindre « tout de suite pour profiter de la chaleur de mon imagination ; d'ailleurs l'es- « pace me fait voir tout d'un coup ce que je dois y faire, et me fait composer en « conséquence. Je suis assuré que si je faisais une petite esquisse, non seulement « je n'y mettrais pas ce qui pourrait être dans le tableau, mais j'y jetterais tout « mon feu et, à coup sûr, le tableau en ^rand deviendrait froid. Ce serait aussi « faire alors une espèce de copie qui me gênerait... Ainsi, monsieur, tout bien « pesé et examiné pour le bien de la chose, il faut qu'on me laisse libre. C'est ce « que je demande à tous ceux pour qui j'aie envie de faire de mon mieux; c'est « aussi la prière que j'adresse à monsieur votre ami pour qui j'ai l'intention « de bien faire. Il peut bien me dire la mesure et le sujet en général, comme « calme, tempête, lever, coucher du soleil, clair de lune, paysage ou marine, etc. ; « mais pas plus que cela ; l'expérience m'a appris que je fais toujours plus mal « qu'à mon ordinaire, lorsque je suis gêné parla moindre chose.

« Si l'on veut savoir le prix ordinaire de mes tableaux, le voici : de quatre « pieds de large sur deux et demi ou trois de haut, \ 500 francs chaque; de trois Il pieds et la hauteur, en proportion, 1200 francs; de deux pieds et demi, « 1000 francs; de deux pieds, 800 francs; de 18 pouces, 600 francs, et plus » grands el plus petits ; mais il est bon de dire que je fais beaucoup mieux quand Il je travaille en grand ^. »

Dans le temps oii il écrivait cette lettre, Yernet avait déjà commencé les Ports de France. Membre de l'Académie de peinture de Paris, comme il l'était, depuis longtemps, de l'Académie romaine de Saint-Luc, il jouissait de ce rare privilège d'entendre, de son vivant, les éloges de la postérité. A mesure qu'il envoyait au Salon quelques-uns de ces Ports, auxquels il mêlait le plus souvent des naufrages, des cknrs ae lune ou des

' Cabinet de l'amateur et de l antiquaire, tome II, année 1843. ' Cette lettre est datée du 6 mai 1763.

marines au coucher du soleil, il pouvait lire avec orgueil dans la correspondance de Grimm ces pages vives, spirituelles, flatteuses pour Yernet, mordantes pour tous les autres, que Diderot y laissait échapper de sa plume trop facile. « C'est un grand magicien que ce Vernet, s'écriait Diderot, on dirait qu'il commence par créer un pays, et qu'il a des hommes, des femmes, des enfants en réserve, dont il peuple sa toile, comme on peuple une colonie, puis il leur fait le ciel, le temps, la saison, le bonheur, le malheur qui lui plaît. »

Plus loin, Diderol compare son peintre favori au Jupiter de Lucien qui, « las d'entendre les cris lamentables des humains, se leva de table et dit : De la grêle en Thrace, et l'on voit aussitôt les arbres dépouillés, les moissons hachées, le chaume des cabanes dispersé ; la peste en Asie^ et l'on voit les portes des maisons fermées, les rues désertes et les hommes se fuyant; ici un volcan, et la terre s'ébranle sous les pieds, les édifices tombent, les animaux s'effarouchent et les habitants gagnent les campagnes ; en cet endroit une disette, et le vieux laboureur expire de besoin sur sa porte. Jupiter appelle cela gouverner le monde, et il a tort. Vernet appelle cela faire des tableaux, et il a liaison. »

11 faudrait rester des heures entières devant chacun des Ports de Vernet pour bien sentir tout ce qu'il y a dépensé de verve, d'imagination pittoresque et de talent. Comment peindre des ports? Si on élève le point de vue, on fait une carte d'ingénieur hydrographe; si on l'abaisse, on n'a plus qu'un horizon plat, des lignes malheureuses et un ciel immense à remplir. Dans ces tableaux, naturellement assez froids, Vernet a su tirer encore

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un merveilleux parti de son talent pour les figures ; il les a groupées en nombre infini sous des ciels légers, quelquefois gris et argentins, quelquefois brûlants, toujours nuageux; il en a varié de mille manières la pose, l'action, l'attitude. Les unes vendent du poisson, raccommodent des filets, transportent du café, roulent des tonneaux ; les autres se promènent en devisant au soleil. Des Marseillaises s'arrêtent pour écouter les galants propos d'un abbé coquet ; à Bordeaux, on charge un canon pour rendre le salut à une frégate ; ici on élève un magasin ou l'on calfate une tartane; là on empile des boulets, ou bien les fusiliers du guet amènent un matelot querelleur; plus loin, la pèche du thon anime d'un intérêt imprévu la Vue du Golfe de Bandol. Ainsi animés, les ports de France eurent à leur apparition un grand succès, surtout depuis que Louis XV, en ayant fait un magnifique éloge, ajouta ces mots d'une honteuse insouciance : Il ny a plus de marme en France que celle de Vernel\

En retournant à ses paysages, à ses marines, Vernet retrouva tout le feu de son génie. Sa fameuse Tempête, gravée d'une manière si admirable et si savante par Baléchou, étendit sa réputation en Europe. La czarine voulut avoir de ses tableaux pour orner sa galerie de l'Ermitage % galerie privée où la sensuelle impératrice ne laissait pénétrer que la peinture et l'amour. Quand le prince des Asturies se ménageait à l'Escurial, dans ce qu'on nomme la Maison d'en bas, sous les ombrages d'une vallée, un réduit mystérieux, il eut le désir d'en faire peindre par Joseph Vernet des panneaux dont il lui envoya les

' Correspondance de La Harpe, tome II, p. 160. • Viaidot, Musées d'Allemagne et de Russie.

dimensions ' . Le marquis de Lansdown avait acheté un Naufrage de Vernet, qui, à la vente du noble lord, fut adjugé au prix de 145 guinées (3 645 fr.)-. Mais c'était en France, chez Diderot, chez Mme Geoffrin, dans le célèbre cabinet du duc de Choiseul, qu'étaient encore les plus charmants Vernet. Celui des Baigneuses qui, à la vente du duc de Choiseul, fut payé o9o0 francs', est un délicieux tableau, préférable aux plus suaves Poelenburg. Des rochers appuyés l'un contre l'autre et se faisant équilibre ont formé une grotte naturelle qui offre aux baigneuses un asile plein de mystère et de fraîcheur. A voir ces femmes voluptueuses, qui, se croyant inaperçues, se livrent sans peur aux caresses de Fonde agitée, on croirait d'abord qu'il s'agit de Calypso, de ses nymphes et de sa grotte; mais la suivante qui porte un panier de vins et de fruits vous rappelle que c'est là une Calypso familière, que ses nymphes sont venues de la ville prochaine et qu'elles seront troublées, non point par l'arrivée de Télémaque et de Mentor, mais par les propos moqueurs de quelques jeunes Marseillais qu'on aperçoit au loin dans des chaloapes et sur le rivage.

Le défaut qu'on peut reprocher aux figures de Vernet, c'est d'être éclairées ordinairement par une lumière spéciale assez étroite pour permettre le modelé des poitrines, des épaules, des jambes nues. Il semble que la lumière générale du tableau ne lui ait pas suffi et qu'il ait tenu en réserve un certain rayon particulier destiné à faire valoir ses figures du premier plan ; mais

1 Tableau deVEspagne moderne, par Bourgoing, tornel, p. 246.

2 Magasin encyclopédique, tome IV, 1806.

^ Catalogue de la Vente du duc de Choiseul. Paris, 1772.

l'œil, tout entier au spectacle du naufrage, ne s'aperçoit guère de ces ruses, de ces imperfections, si utiles du reste au piquant de l'œuvre, au relief des personnages, si bien en rapport avec la place qu'occupent les figures dans le talent du peintre comme dans l'émotion du spectateur. Quelquefois aussi l'invariable costume de ses pêcheurs devient hors de propos lorsqu'il représenté, par exemple, les plages de la Grèce et différentes vues du Levant, et que la Manon de Chardin, la Toinette de Greuze se rencontrent sur les mêmes rives avec la sultane des Contes arabes et l'Arménien de Loutherbourg.

Personne, je crois, n'a surpassé Vernet dans l'art de la composition. On dirait au premier aspect que, surprenant au hasard les navires, les tours, les vieux arbres et les rochers, il les a peints dans le désordre où ils se présentaient à ses yeux ; mais, si on analyse la composition, il est aisé de reconnaître que les lignes se balancent parfaitement, que les groupes se répondent, que les masses sont habilement pondérées, et qu'à travers un désordre apparent le peintre a su donner aux objets la place la plus favorable à la satisfaction de l'œil et à la bonne assiette du tableau. Que de bonheur dans la composition de ses marines! Voyez, par exemple, dans la Tempête immortalisée par le burin de Baléchou, comme les rochers bizarres de la gauche se marient bien avec les lignes simples et les fortes assises de constructions romaines qui s'avancent jusque dans la mer! Est-ce que l'acanthe n'est pas gracieuse à voir dans sa douceur et son élégance entre des rocs fantastiques et les flots irrités? Et quel effet produisent toujours ces vieux arbres au tronc noueux, tordu et tourmenté, qui sont là pour exprimer la violence du

vent ! Ces arbres n'ont de feuilles qu'à l'extrémité de quelques branches où la sève monte encore, tandis que d'autres rameaux ont été emportés par la tempête, ou pendent au tronc, cassés et morts.

On a quelquefois reproché à Vernet certaines fautes contre l'exactitude des manœuvres navales. De son vivant même, l'abbé Leblanc, un de ses grands admirateurs, affectant peut-être plus de connaissances nautiques qu'il n'en avait en réalité, releva quelques erreurs de ce genre dans les tableaux que Joseph Vernet venait d'exposer au Salon de 1748. « L'expression manquerait, dit ce fin critique, si l'on voulait donner aux marines de M. Vernet toutes les louanges qu'elles méritent ; des quatre qu'il a exposées et qui sont presque également belles, il y en a deux qui, par leurs effets singuliers, ont attiré le plus votre attention... le second représente un clair de lune rendu avec une grande vérité. La mer y est couverte de chaloupes de pêcheurs. M. Vernet y exprime d'une manière bien sensible comment des vaisseaux sous le même vent peuvent faire différentes routes; ce qu'il est facile de concevoir en regardant de quelle manière les voiles sont orientées. Cependant il n'a pas assez incliné ou, pour me servir des termes de marine, il n'a pas assez fait venir à la bande une des barques qui porte au plus près. Quelque bien qu'un bâtiment porte la voile, son côté sous le vent doit être plus engagé dans l'eau. » Quand on parle de choses aussi essentielles que le mouvement des navires, il est permis sans doute d'user de toute son érudition, même avec rigueur. Mais s'il est vrai que notre grand peintre de marines se soit attiré parfois de semblables critiques, il est certain qu'en poussant trop loin

cet esprit d'observation l'on tomberait dans une minutie ridicule. Une exactitude aussi scrupuleuse dans la représentation des agrès d'un vaisseau n'est pas le but que poursuit un véritable peintre. C'est l'élément terrible qu'il s'agit de peindre; et qui donc, à la vue d'une tempête bien représentée, s'aviserait de songer aux poulies et aux garcettes? Si Vernet a pu oublier çà et là quelques détails de la manœuvre, c'est qu'avant tout il n'a pas voulu refroidir sa composition. La vérité des petites choses, en peinture, nuit quelquefois à la vérité des grandes. Le dessinateur d'architecture navale qui dresse le plan du vaisseau qu'on va construire dans le chantier est tenu, sans doute, de se soumettre à la fidélité voulue des moindres parties ; mais une telle obligation ne saurait être imposée à un peintre qui pense à émouvoir. Vernet voyait juste la physionomie et l'ensemble ; assez juste pour qu'un marin qui sait voir en grand pût reconnaître la manœuvre ; mais il ne s'arrêtait pas à compter les clous et les chevilles et d'autres objets que les petits artistes peignent avec tant de satisfaction, au détriment de la masse et de l'effet'.

Joseph Vernet mourut le 3 décembre 1789, aux Galeries du Louvre, où le roi lui avait accordé son logement. Il laissait deux élèves, Lacroix et Volère ; mais les vrais héritiers de son génie furent dans sa famille. Que Diderot, contemporain de Vernet, ait pu se laisser aller outre mesure à l'enthousiasme, alors universel, qu'excitaient les marines de ce grand peintre,

' Voyez ce que dit à ce sujet, avec beaucoup de sens, le peintre Valenciennes, dans ses Éléments de perspective pratique, suivis de Réflexions sur lapeinture et particuliÈrement sur le paysage. Paris, 1821,

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on le concevrait, surtout chez un écrivain prompt à s'enivrer de ses propres écrits et traînant toujours la critique à la suite de la passion, la raison à la remorque de la poésie. Mais l'admiration qui s'est emparée du xvm" siècle pour Joseph Vernet, et qu'exprimaient en toute oc(;asion les grands hommes de ce temps-là, depuis Voltaire jusqu'à La Harpe, elle s'est continuée et soutenue dans notre siècle. A travers les variations excessives de nos idées en peinture, l'école de David, qui avait horreur de quiconque avait tenu le pinceau sous Louis XV, et qui enveloppa dans ses mépris jusqu'à l'inimitable Chardin, l'école de David fit exception pour Vernet. Taillasson a rencontré des pages éloquentes en parlant de ce grand artiste. « Il a rendu, dit-il, mieux qu'aucun peintre, la belle forme des nuages, de ces corps immenses et légers, éblouissants, ténébreux, montagnes flottantes, élevées, renversées, dissipées par les vents. Nul n'a exprimé comme lui le fracas de l'épouvantable ouragan, par la distribution sublime de l'ombre et de la lumière. Eh ! qui a donné, comme lui, aux flots de la mer, la beauté, la grâce, l'énergie et pour ainsi dire l'expression?... Si d'autres ont dessiné tous les cordages des vaisseaux, lui seul leur a donné toute leur âme... leurs agrès, leurs mâts brisés, leurs voiles déchirées, leurs tristes débris ont l'intérêt le plus attachant. Quel peintre de ce genre a mis dans ses tableaux des scènes aussi vraies, aussi pathétiques?... Tantôt peignant la fraîcheur et la douce clarté du matin, il présente le soleil s'élançant du sein d'une mer immobile; tantôt il le peint s'y plongeant environné d'or, de pourpre et de feux et paraissant embraser à la fois la terre, les cieux et les mers! Quelquefois il le montre presque

effacé sous l'épaisseur d'un brouillard qui prête un nouvel intérêt à la nature en la laissant à peine apercevoir. Les incendies au milieu de la nuit, ces spectacles ravissants, déchirants, épouvantables, surtout dans un port de mer, il les a rendus avec une effrayante vérité. Souvent il peint la lune éclairant des rives heureuses ; les feux allumés par les matelots font un contraste piquant avec ses rayons argentés; on aime à les voir se jouer sur la sombre immensité des flots; on se plaît à découvrir au loin d'ambitieux mortels en de frêles asiles, traversant l'univers dans le silence des nuits... Quoique ses tableaux de tempêtes soient ce qu'il a fait de plus sublime, il en a peint aussi d'admirables représentant des temps calmes à différentes heures du jour : c'est un bras de mer dont les ondes azurées se balancent et brillent dans un paysage délicieux : ce sont des mers tranquilles, sillonnées par des vaisseaux que pousse un vent léger, ce sont de paisibles rivages sur lesquels des pêcheurs fortunés, au milieu de leurs douces occupations, semblent chanter leurs amours et la liberté. » C'est ainsi que Vernet fut apprécié longtemps après sa mort, car à l'époque où Taillasson écrivait ces lignes, il s'était passé toute une grande révolution aussi bien en peinture qu'en politique. De nos jours, les grandes nations étrangères placent encore Vernet au premier rang. Lui-même, du reste, il s'est jugé par un mot qui doit rester, car il est juste, lorsqu'il a dit, en se comparant à ses plus illustres rivaux : « Inférieur à chacun d'eux dans une partie^ je les surijasse dans toutes les autres »

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