‹ Une famille d'artistesChapitre 5 sur 10 · NÉ EN 1758. — MORT EN · texte numérisé non relu

NÉ EN 1758. — MORT EN

Le premier tableau que le hasard me fit rencontrer, au sortir du collège, fut un tableau de Carie Vernet. 11 représentait, je m'en souviens, un magnifique et léger équipage attendant à la porte grillée d'une maison de campagne des environs de Paris : Auteuil, Verrières ou Meudon. La maison se détachait sur un fondde grands arbres, dont la verdure était rappelée par la couleur des contrevents. A voir ce bel attelage, haut monté et fumant comme il sied à des chevaux de carrosse, la porte du logis en tr 'ouverte et les bouquets d'arbres à demi cachés par un mur, pour plus de mystère, il y avait de quoi bâtir un long roman tout rempli d'aventures charmantes. Quels étaient les heureux maîtres qu'allait emporter cette voiture à travers le Bois, et qu'attendait un jockey immobile? quelle intrigue allait dénouer ce départ? Voilà un simple tableau qui donnait à penser bien des choses à un écolier nouvellement venu au monde avec des intentions de poésie ! Admirable privilège de la peinture ! elle enchante ceux qui ont connu la vie et ceux qui l'ignorent ; elle plaît aux uns en les faisant repasser par les impressions de la jeunesse, aux autres en leur ouvrant un horizon qui les invite au voyage.

Il était dans la destinée de Carie Vernet de peindre les amusements et le bonheur du riche, les occupations de l'oisif. Fils d'un peintre illustre, le seul nom de son père lui épargnait la moitié du chemin, et le dispensait de s'engager dans ces luttes où tant d'autres succombent ignorés. La gloire, la fortune, la bienveillance du monde, l'accueil des grands, il trouva toutes ces choses si bien préparées, que son esprit demeura toujours enjoué et facile, n'ayant pas à traverser les rudes épreuves qui assombrissent le talent.

Né à Bordeaux le 14 août 1758, pendant le séjour qu'y fît son père, alors chargé par Louis XV de peindre tous les ports de France, il était le plus jeune des trois enfants de Joseph Vernet et de Virginia Parker, issue d'une famille anglaise fixée à Rome. A cinq ans, il dessinait déjà d'une façon surprenante, si bien que son père en parla un jour avec feu chez M. d'Angivilliers, cil se réunissait une société choisie ; et comme on se récriait sur l'aveuglement de la tendresse paternelle, Joseph Vernet envoya chercher son fils. Voilà le pauvre enfant installé au milieu du salon, une feuille de papier devant lui et un crayon à la main. Suivant son instinct, il dessine hardiment un cheval, et, à mesure qu'il avance, on murmure autour de lui: « Bien ! très bien ! mais il a pris trop bas, il n'aura pas de place pour les jambes. » L'enfant continue sans se déconcerter, achève le corps, commence les jambes du cheval, puis en quatre coups de crayon il figure de l'eau sur le bas de sa feuille, faisant ainsi prendre un bain de pieds à son cheval et laissant les spectateurs étonnés de sa présence d'esprit.

Avant même d'avoir fini ses études. Carie Vernet avait connu

tous les hommes célèbres de son temps ; il avait pu jouir de leur conversation, recevoir leurs encouragements et leurs éloges. Dans un voyage en Suisse, il fut présenté à Voltaire, qui professait une admiration passionnée pour les mannes de Joseph, Le philosophe reçut le père et le fils avec beaucoup de grandeur dans sa seigneurie de Ferney, et il dit au jeune Carie :

« Vous êtes ici chez un confrère de -votre père , ancK'io son.p\Uorel-y> A la suite de son voyage, où il visita successivement Rousseau, Gesner, Lavater et Tissot, Carie Vernet revint à Paris pour y terminer ses études, et il entra ensuite dans l'école de Lépicié, peintre austère et bizarre qui, entre

autres manies, avait celle de s'habiller toujours en moine. C'est à lui, sans doute, que le jeune Carie dut les premières idées de cette excessive et singulière dévotion qui fut le travers de toute sa vie. Ce Lépicié était pourtant un habile homme; il dirigea si bien son élève, que celui-ci remporta le grand prix de peinture en 1782. Il avait obtenu le second prix à dix-sept ans, l'année même où David fut couronné.

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C'était un jeune homme déjà fort à la mode et un écuyer brillant que ce nouveau pensionnaire de Rome. Il avait une figure agréable, une de ces figures aux vives arêtes, dont on se souvient pour les avoir vues une fois; un nez légèrement arqué,, une lèvre fine, un regard plein de bonté et de pénétration. Élégant, bien jambe, sa jolie tournure, son nom, ses manières, ■son goût pour l'équitation, le faisaient rechercher dans le monde, où il avait été lancé de si bonne heure. On admirait surtout IVpropos de ses réparties, et sa merveilleuse facilité à jouer sur les mots : c'était l'époque de M. de Bièvre.

Joseph Vernet n'avait donné à la peinture que la moitié de sa vie, ayant passé l'autre auprès des grands seigneurs et des philosophes, en compagnie des beaux esprits de son temps, au milieu desquels il avait toujours figuré avec distinction. Comme il n'avait pas perdu, malgré son âge, l'envie de briller, il empruntait à son fils Carie un supplément d'esprit, et il lui achetait ses calembours à raison de six francs la pièce. Mais le jeune homme, malgré la fécondité de sa verve, se trouvait quelquefois à court d'argent et de bons mots. Alors, comptant sur la mémoire affaiblie de son père, il lui revendait un calembour déjà payé : et c'était une autre manière d'avoir de l'esprit, car le vieux Joseph, lorsqu'il aventurait sa seconde édition, manquait son effet et revenait furieux de sa déconvenue.

Arrivé en Italie, Carie Vernet se mit à contempler comme tout le monde les fresques de Raphaël, les tableaux de Jules Romain ou de Salvator ; mais ce fut principalement pour voir comment ces maîtres avaient peint les chevaux. Lui qui en avait fait une élude spéciale, qui les aimait en peintre et les connaissait en

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écuyer, il ne put être séduit par ces formes épiques, d'une ampleur convenue, dont le tort était d'enlever à la nature tout ce qu'elles donnaient à des apparences d'héroïsme. Au lieu d'être entraîné, ainsi que plus tard Géricault devait l'être un instant, par l'autorité de l'exemple, il fut amené à réagir, et il résolut, au risque de déplaire à MM. de l'Académie, de mettre ses personnages, fussent-ils Grecs ou Romains, sur des chevaux comme on en voit tous les jours au Bois.

Mais c'est à peine s'il put retirer quelque fruit de ses observations, car une circonstance particulière avait déjà tellement changé son humeur, que, lorsqu'il était devant sa toile, le pinceau lui échappait des mains. Son esprit, toujours si présent et si gai, s'était couvert d'un voile de tristesse, et, pendant qu'il parcourait cette cité de Rome remplie de souvenirs et déserte en quelques endroits, sa pensée était tout entière à Paris, dans un salon où il avait dit adieu à une jeune fille, Mlle de Montbars. En vain la noblesse romaine lui ouvrait ses portes, il demeurait solitaire et taciturne, ne se plaisant qu'à l'aspect des ruines extérieures, ou à écouter le chant des églises, qui ajoutait au sentimentalisme de son amour. Peu à peu, les idées religieuses pénétrèrent dans celte âme ouverte aux impressions. La mélancolie le rendit pieux, les prêtres le rendirent dévot; et ne se souvenant plus qu'il voyageait pour devenir peintre, il voulut un beau jour se faire moine. Son père, averti, se hâta de le rappeler, et le supplia de reprendre ses travaux; mais le jeune converti n'entendait pas renoncer à la vie monastique, et il ne parlait plus que d'entrer aux Feuillants. Par bonheur, il fit choix d'un confesseur éclairé, qui ne tarda pas à comprendre

quelle était la maladie de ce cavalier plein de grâce, et qui, en homme de sens, lui conseilla de se marier au plus vite, de retourner à sa véritable vocation, la peinture, et à son exercice favori, lequitation.

Qu'allait faire le néophyte rendu à sa palette? Imiter Vincent? suivre la trace de Brenet ou celle de Vignare Suvée, comme l'appelait David? Carie Vernet avait pour cela trop d'originalité dans l'esprit. D'ailleurs, la peinture, pour lui, c'était surtout la mise en scène des chevaux. Il ouvrit donc l'histoire avec l'intention d'y puiser quelque grand sujet oîi il pût développer à son aise une de ces longues processions équestres qu'il voyait passer dans son imagination. 11 s'arrêta au Triomphe de Paul- Émile ; car il fallait bien alors faire acte d e respect pour l'antique. Les amours en paniers, les bergeries, commençaient à passer de mode; Vien avait déjà timidement essayé la réforme, et, parmi les camarades de Carie Vernet, il y en avait un qui méditait le Serment des Horaces, c'est-à-dire toute une révolution en peinture.

Le Triomphe de Paul-Emile se ressentit de la transition; si cet ouvrage tenait aux idées nouvelles par le choix du sujet, par la forme obligée du costume et par le type des figures, on y retrouva néanmoins le style de l'époque précédente, et un certain caractère français bien reconnaissable en dépit des héros représentés. L'artiste avait, du reste, un éloignement inné pour la boursouflure, et il envisageait toujours les choses au point de vue réel, de sorte qu'il imagina une composition simple, naturelle et noble, sans attendre l'influence et les exemples de David. Jusque-là on dessinait mal les chevaux;

plutôt que d'observer la nature, on étudiait Van der Meulen, dont on affaiblissait la tradition en la continuant. Cet habile maître, ayant sous les yeux les carrousels de Versailles, avait dû peindre le cheval de parade, celui qui se cabrait majestueusement sous la majestueuse perruque de Louis XIV. Depuis on n'avait pas su démêler dans ces formes ce qui convenait exclusivement au cortège du grand roi, si bien que la peinture reproduisait de son mieux les lourdes statues équestres dft nos places publiques, ces chevaux de brasseurs qui lèvent une jambe en forme de parenthèse, et traînent péniblement après eux leur immense croupe. Au lieu de faire revivre le coursier fringant de Wouwermans, on plantait le monarque sur le cheval laboureur de Paul Potter. Carie Vernet fut le premier qui prit la peine d'aller au haras ou au manège ; il rendit au cheval ses vives allures, son expression dans l'attente, sa grâce, sa coquetterie, l'éclat de son regard et ses naseaux enflammés. Pendant qu'il travaillait à ce vaste tableau, son titre futur d'admission à l'Académie, Carie tenait sa porte soigneusement close, n'osant montrer son ébauche à personne, pas même à son père. Mais, comme il l'avait commencée sans arrêter de plan, et que son sujet allait s'agrandissant au fur et à mesure, il fut obligé de commander une seconde toile pour la rajuster à la première, puis une troisième toile, de façon que, l'atelier devenant à son tour trop petit, il fallut bien enfoncer la porte pour donner passage à cette nouvelle rallonge. Curieux de voir une composition ainsi faite en trois volumes, Joseph Vernet vint visiter son fils, accompagné de son ami Moreau le jeune, graveur du cabinet du roi, l'auteur de tant de vignettes ado-

rables qu'on recherchait alors, qu'on pille aujourd'hui. Carie attendait leur jugement dans la plus vive anxiété, quand son père se jette à son cou en lui disant : « Tu es un peintre! « Ce jugement, que le jeune homme croyait suspect dans la bouche d'un père, fut sur-le-champ confirmé par Moreau, et dès ce moment fut arrangé le mariage de Carie Vernet avec la fille du graveur, mariage qui fut célébré en 1787.

Déjà l'ex-novice des Feuillants était redevenu l'homme des plaisirs et des cavalcades. Le duc d'Orléans le mettait de toutes ses parties de chasse. Carie y prenait des leçons de peinture, des points de vue, des épisodes, et, rentré chez lui, il quittait la cravache pour le pinceau. Un jour, le duc d'Orléans lui commanda le tableau d'une chasse qu'il avait faite au Raincy avec le duc de Chartres, depuis Louis-Philippe. Carie fait de son mieux, dit M. Paul Huguet, à qui j'emprunte cette anecdote, représente les deux princes à cheval et remet son tableau. Deux mois s'écoulent; les parties vont leur train; Carie voit tous les jours le duc, et on ne lui dit pas un mot de son travail. Le jeune artiste commençait à trouver ce silence infiniment trop prolongé, lorsqu'un jour on le mande au Palais-Royal. Le peintre y court, pensant aller à quelque partie de plaisir. On l'introduit dans une pièce remplie de tabatières de luxe et tapissée de cannes du plus grand prix. Le futur muscadin se disait à lui-même : J'estime peu ces tabatières, mais je priserais fort une de ces cannes. Le duc, après lui avoir tout montré, lui remit quatre mille livres en disant : « Vous avez beaucoup trop de discrétion à l'égard d'un homme qui a si peu de mémoire. >> Voilà un prince qui donnait de bons exemples.

Le Triomphe de Paul-Emile, achevé en 1788, valut à l'auteur son entrée à l'Académie de peinture. D'après le cérémonial en usage dans cette académie, le récipiendaire était introduit par un huissier qui le présentait à chacun des membres, auxquels il devait faire un salut. Lorsque Vernet fut arrivé devant son père, ils oublièrent tous deux les lois de l'étiquette, et se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre, aux acclamations de l'assemblée, qui, pour la première fois depuis sa fondation par Louis XIV, voyait un père et son fils siéger en même temps dans son sein. Les deux Vernet ne jouirent pas longtemps de ce privilège, devenu héréditaire dans leur famille. Joseph mourut en 1789, âgé de soixante-seize ans, mais n'ayant rien perdu de celte verdeur qui faisait dire à La Harpe : « Ce qui tient du prodige, c'est Vernet qui, à l'âge de soixante-seize ans, n'est pas baissé, mais a paru même tout nouveau ; on peut dire de cet homme que la nature l'a mis dans ses secrets. »

Quant vint la Révolution, Carie Vernet ne s'était jamais occupé de politique. Il se fit royaliste sans trop savoir pourquoi, peut-être parce qu'il avait des amis parmi ceux qui allaient périr dans la tempête. En 1792, il était à Paris, capitaine de la garde nationale. Au 10 août, au moment de l'attaque des Tuileries par le peuple, Carie, qui logeait au Louvre avec sa famille, entend les coups de fusil et voit voler ses vitres en éclat. Il saisit son fils âgé de trois ans, le prend sur ses épaules, monte à cheval et traverse la place du Carrousel, accompagné de sa femme, qui emportait, de son côté, une petite fille de quatre ans. Comme il avait ôté son uniforme et n'avait gardé que sa veste blanche à collet rouge, les républicains le prennent pour

un Suisse et font feu sur lui. Carie, blessé à la main, poursuit sa route, et ne parle de sa blessure que lorsqu'il a mis en sûreté sa famille et ce petit garçon de trois ans, qui s'appelait Horace Vernet.

Mais une épreuve plus terrible l'attendait encore. Sa sœur Emilie Vernet, femme gracieuse et belle, dit-on, mariée à l'architecte Chalgrin, fut condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire pour avoir recelé une correspondance avec des princes émigrés. Carie était le camarade de David ; il court chez lui et le supplie, tout en larmes, d'intercéder auprès de Robespierre. Nous ne savons ce que répondit David ; mais ses instances, s'il en fit, furent inutiles. Mme Chalgrin fut exécutée.

On conçoit aisément que les peintures de Vernet qui datent de cette période orageuse, comme les Funérailles de Patrocle, ne portent pas l'empreinte de sa verve habituelle, de cette vivacité qui était le cachet de son talent. Mais ce talent, cette verve, lui revinrent sous le Directoire. Il put alors s'élancer de nouveau dans cette vie de plaisirs bruyants qui avaient toute la puissance d'une réaction, reparaître sur la scène du monde élégant, et donner un libre essor à cet esprit de bons mots e\ de calembours qui allait un peu mieux à Barras qu'à Robespierre.

Singulière époque, où l'on vit les roués delà Régence ressuscites sous la forme républicaine, et, à la faveur d'une parodie des mœurs antiques, la corruption porter le chapeau à la 3ïinerve, se couvrir du voile à llphigénie. Caton lui-même se faire galant, et Brutus se transformer en dameret ! Carie se trouva plus mêlé que personne à cette joyeuse existence de la

jeunesse dorée, si bien qu'il n'eut pas même le loisir de peindre et ne fit que dessiner. La Blorl dHippolyte, des Courses de chœ\ magnifiques dessins que la gravure s'empressa de répandre, agrandirent sa réputation commencée. A peine avait-il fini de tracer le char d'Hippolyte, de représenter le héros renversé, l'effroi des chevaux et le monstre bondissant, et les portes de Trézène servant de fond, je crois, qu'il courait au Champ-de- Mars soulever la poussière des jeux olympiques. Le voilà qui se présente avec tous les Incroyables de Paris, Tourton, Bacuée, Lagrange, pour leur disputer le prix de la course à pied ; que dis-je? pour remporter ce prix, car il le remporta, et le directeur La Réveillère-Lepaux, en couronnant le véloce vainqueur, lui dit gracieusement : « Votre nom est accoutumé à tous les triomphes '. »

Au milieu de ces fêtes, la railleuse intelligence de Carie Vernet ne demeura point inactive, et il ne perdit jamais son crayon dans la mêlée. L'observation avait toujours été un amusement pour lui. Maintenant qu'il avait sacrifié sur l'autel de l'Académie, il se jouait de la gravité doctorale de ses confrères, en donnant à l'art de Callot un caractère nouveau, plus vrai, moins fantastique, mais non moins spirituel. Fatigué des Grecs et des Romains, il jeta aux orties le manteau de Paul-Émiie. relégua dans un coin la figure nue, le bas-relief, le char antique, et il se mit à copier ses amis, ses camarades, ceux qui chevauchaient avec lui, qui patinaient sur la glace, qui donnaient le ton, et qu'on voyait, le soir, dévisageant la beauté au Palais-

' On nous assure que Carie Vernet ne remporta pas le prix de la course. Nous tenons cependant le fait de très bonne source.

Royal, dans ces fameuses galeries de bois qu'on appelait îe Camp des Tartares. Le crayon qui avait dessiné le fils de Thésée en un style correct et noble comme le vers de Racine, fut employé à saisir les formes extravagantes de la mode, les bottes à retroussis, le frac de l'an VII.

Jamais on ne fit de caricatures plus amusantes que celles des Incroyables, où la pureté du contour n'ôte rien à la malice des intentions; modèles de satire qui ont eu le succès delà vogue et le succès de la durée. Nos dessinateurs d'aujourd'hui sont réduits à les calquer, en désespoir de mieux faire. Les jeunes aristocrates devenus le sujet de ces plaisanteries portaient des redingotes grises et des cravates vertes ; leurs cheveux, au lieu d'être à la Titus, étaient nattés, poudrés et relevés avec un peigne, tandis que des oreilles de chien accompagnaient la figure. Ils avaient à la main de grosses cannes dont ils se servaient indifféremment pour provoquer ou pour se défendre. Leur crânerie, leur vive désinvolture, à travers le ridicule, ne pouvait échapper à l'œil de Carie Vernet. Les deux Incroyables qu'il a dessinés s'arrêtent l'un devant l'autre. Le plus pincé des deux lorgne son compagnon d'un air protecteur, en faisant une petite moue fort à la mode en ce temps-là. 11 n'y a de différence entre eux que dans la coiffure et la chaussure. Le lorgneur a des culottes jarretées, des escarpins, et laisse voir une jambe gracieusement accentuée. L'autre a des bottes molles ne couvrant guère que la cheville, et pouvant servir à dissimuler cette partie de la jambe qui, plus oumoins dégagée, constitue un homme bien fait. D'immenses perruques blondes s'abattent le long des joues. Le gilet à la Robespierre et le petit chapeau, tel que

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Napoléon le porta plus tard, complètent le costume du lorgneur; l'autre tient à la main un vaste tromblon semblable à ce que furent, sous la restauration, nos bolivars.

A côté des Incroyables, figurent les Merveilleuses . C'est lamême scène observée entre deux femmes. Une énorme bourgeoise, portant sur la tête des rubans pointus et raides qui lui donnent l'air d'un colimaçon épanoui, rencontre une merveilleuse élancée, fluette, qui fend les airs avec un long chapeau creusé en cuiller, d'où sortent les mèches flottantes de ses faux cheveux. Chacune d'elles relevant sa robe, il semble que le peintre ait voulu établir un contraste entre les deux mollets. Celle-ci en a un puissant et dodu, comme un pain de sucre renversé ; celle-là, au contraire, trahit une jambe impossible, dont l'interminable fuseau fait honte à l'embonpoint de sa rivale. Le peintre, cependant, tout en accusant le comique des formes, en charge à peine le travers. C'est par la tournure, par le mouvement, par le geste, qu'il nous saisit. Par là il supplée à l'exagération qui diminuerait la surprise, au lieu de l'augmenter, de sorte que ses figures paraissent avoir vécu réellement, avoir été prises sur le fait, en flagrant délit de ridicule, au moment où elles passaient dans la rue, sous les fenêtres de Carie Vernet. Si vous retrouvez ces mêmes élégants dans leur promenade à cheval, vous diriez que leur monture s'est fait un devoir de maigrir et de s'évider comme eux. La pauvre bête montre ses os à la lumière pour plus de convenance, et reste efflanquée par respect pour le bon ton.

C'est en regard de ces impayables caricatures qu'il faut voir des groupes d'Anglais se donnant des tournures ou faisant des

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grâces. Ici. le gastronome rebondi, court, ramassé, luisant, plein de vie, de joie et de lui-même : là, le gentleman, dont la tête est toute en longueur, qui promène d un air capable son auguste épouse, caparaçonnée de vingt collerettes en tuyaux, gaufrures et falbalas, coiffée du petit chapeau de la Compagnie des Indes, et tenant un parapluie à long manche, dont l'étoffe mettrait à l'abri un serin.

Entré désormais dans la peinture de la vie réelle, Carie Vernet abandonna, pour n'y plus revenir, les errements de David, dont il ne comprenait guère la portée. Dès qu'il eut ainsi renoncé à rajeunir de vieilles traditions, pour écrire jour par jour l'histoire de son temps, la profonde connaissance qu'il avait acquise des chevaux et la soudaineté de son talent le portèrent à se faire peintre de batailles ; il sut se créer dans ce genre une place à part. Carie est en effet le premier qui ait donné dans ses batailles une si grande importance à l'élément stratégique. Ses tableaux nous montrent toujours les grands mouvements qui ont décidé du sort de l'action, et si la couleur en est généralement un peu terne, ils ont en revanche d'autres mérites, celui, par exemple, d'être historiques au premier chef.

Déjà il s'était essayé à ce nouveau genre, en composant une suite de dessins sur les campagnes d'Italie, que Duplessis- Bertaux se chargea de graver. On y remarquait l'exactitude des mouvements, une facilité rare à les rendre à la fois justes et pittoresques. Tous ces dessins ont une physionomie locale. La nature des teri^ains, l'aspect de la montagne, y sont très bien observés. Les premiers plans se composent toujours de groupes spirituellement arrangés, et qui rappellent les chariots et les

bagages des tableaux de Casanova. Sans avoir besoin, comme Van der Meulen, de supposer le spectateur en ballon, Vernet place le point de vue assez haut pour développer les lignes stratégiques, le plan des villes assiégées, les diverses pentes des montagnes. Rien n'est plus pittoresque, par exemple, que la bataille de Millesimo ou le Passage du Pô devant Plaisance. On dirait que le peintre a suivi l'armée, et qu'il retrace tous les événements de mémoire, comme faisait en Espagne le général Bâcler d'Albe. La fine pointe de Duplessis-Bertaux ajoute encore au charme de ces heureuses compositions l'intelligence et l'agrément de la gravure.

Ces dessins sur les campagnes d'Italie n'étaient qu'un acheminement à peindre les batailles aux vastes proportions. Le plus célèbre et le meilleur des ouvrages de Carie Vernet, c'est la Bataille de Marengo. Dans cette grande page de trente-deux pieds de long, l'auteur a voulu faire comprendre les manœuvres de l'immortelle journée. Ce n'est pas là un de ces épisodes insignifiants qui ne disent et n'apprennent rien : des blessés qu'on emporte sur le devant, et un général qu'entourent des aides de camp affairés avec une aile de moulin par-ci, un peu de fumée par-là. Non, c'est un vrai fait d'armes, une exacte bataille dont le plan est si nettement tracé, que chacun peut calculer les chances, prévoir le vainqueur ou se passionner pour le vaincu. A gauche, vous voyez l'armée des Autrichiens, vêtue de blanc, coupée en deux par la cavalerie française, et il est clair que toutes les troupes impériales qui se trouvent en deçà vont être enveloppées et amenées prisonnières. Déjà le premier

plan est couvert d'officiers ennemis qui rendent leur épée, en

jurant ou en pleurant. Au loin, dans la plaine, on aperçoit un général français, qui vient d'être frappé mortellement. C'est le général Desaix. A droite, Napoléon, environné de son étatmajor, donne le signal de cette marche au pas de charge qui fit regagner à l'armée française le terrain qu'elle avait perdu en se repliant tout exprès. Là se trouvent de superbes chevaux aux robes variées, des têtes fort bien peintes et remplies d'expression. Celle du jeune Beauharnais est d'une charmante fraîcheur. Autour de Bonaparte s'agitent les mille aigrettes d'un régiment de dragons dont le mouvement général est ainsi parfaitement saisissable.

Si l'on détachait certains morceaux de cette toile, ils seraient, dans leur isolement, d'une couleur agréable ; mais l'ensemble, à force d'être sage, est un peu froid et ne produit que la moitié de l'effet prévu. Que si l'on parcourt un à un tous les épisodes où reparaît le côté réel du talent de Vernet, on ne peut s'empêcher d'en admirer la vivacité et le naturel . Personne jusqu'alors n'avait reproduit avec cet accent de vérité la physionomie de nos soldats, leur allure, l'aspect de leur fusil, de leur giberne, les moindres accidents de leur uniforme. Carie les a peints vite, hardiment et gaiement, comme ils se sont battus. Sans doute, on voudrait, dans ce grand tableau, une plus chaude lumière, une mêlée plus sérieuse, plus émouvante; malheureusement Carie n'était pas coloriste, pas assez, surtout, pour oser un puissant effet de soleil ; il n'avait pas la fougue de Salvator, ni la vigueur et les empâtements de Bourguignon, et Parrocel l'eût certainement accusé de ne pas savoir tuer son homme. L'envie d'être exact, les ordres du ministre, le bulletin officiel

qu'il fallait suivre, enlevaient d'ailleurs à l'artiste les immenses ressources que peut offrir un tableau de fantaisie, et certainement c'est le bureau delà guerre qui a refroidi l'ensemble de la couleur. Mais, du moins, l'ordonnance est large et belle, l'exécution franche, les hommes et les chevaux sont unis d'intention et de mouvement; pas un détail ne nuit à la masse, et de tous les peintres de bataille qui procèdent de Carie Vernet aucun n'eût écrit avec plus de précision l'histoire de ce mémorable fait d'armes, où l'habile artiste a su concilier la science de Jomini avec la clarté de M. Thiers.

On reproche à Carie Vernet de n'avoir qu'un type pour ses chevaux ; mais qu'importe, après tout, si ce type est beau, s'il est aimable, s'il n'est pas imaginaire et convenu? L'art est la combinaison de la nature avec le sentiment individuel. Que Vernet ait une manière originale et constante de sentir et de voir, il faut l'en féliciter, je crois, car c'est le don des artistes éminents. Si Carie est au nombre des premiers peintres de chevaux, il le doit précisément à cette prédilection pour les races fines qu'il excelle à peindre, il le doit à cette uniformité qui l'empêche d'être confondu avec d'autres. Eh! mon Dieu, celui qui verrait la nature avec les lunettes de tout le monde ne serait pas un artiste, pas plus que le daguerréotype n'est un peintre. Voyez Gros, Géricault, Van der Meulen : n'ont-ils pas un type aussi, un type invariable? J'admire ces peintres qui n ont pas besoin de signer leurs toiles. De même que vous prononcez le nom de Géricault en voyant ce cheval du peuple, musculeux, puissant, noble dans sa force, et aussi robuste que son cavalier, de même vous avez nommé Carie Vernet en apercevant ces

chevaux qu'il a représentés trop secs, il est vrai, mais vifs, élégants, fins, solides et délicats tout ensemble, et semblables à son propre tempérament.

Pour les tableaux de chiens, de courses et de vénerie, Carie n'a pas son pareil, même en Angleterre, où tant de peintres renommés se livrent uniquement à ce genre. Son cheval, il le sait par cœur, de la sole au chanfrein. Mais ne lui demandez pas autre chose que les plus beaux modèles des haras d'Exmes ou de Viroflay ; laissez son pinceau spirituel mettre en scène des dandys à la chasse ou des dames en calèche, avec piqueurs aux portières. Si on lui commande un tableau d'histoire, il saura sans doute poser une figure sur ses pieds, aussi bien que la camper en selle; mais, à ne suivre que ses propres goûts, il aimerait mieux nous montrer ses héros dans la campagne, avec une jaquette et un couteau de chasse au côté, franchissant buissons et barrières.

Les grandes proportions conviennent moins au talent de Carie Vernet, talent fécond et actif qui aime à produire beaucoup, non à s'appesantir sur une œuvre de longue haleine. Comment nommer cette action qui porte le titre de Matin de la Bataille d'AusterHtzl Kéid\i la célébrité des personnages, qui s'appellent Napoléon, Bernadotte, Bessières, Murât, cette toile pourrait passer pour un immense tableau de genre, un Albert Cuyp sur une grande échelle, sauf la belle couleur et le beau faire du Hollandais. Mais la seule dimension des figures nous avertit que c'est là un tableau d'histoire ; car Vernet avait trop d'esprit pour donner à une simple parade des proportions aussi magnifiques, si elles n'étaient justifiées par l'intérêt qui s'attache

aux modèles représentés. L'auteur a mis ici autant de mouvement et plus d'énergie qu'à l'ordinaire; les hommes et les chevaux sont également bien peints; mais la tête de l'Empereur me paraît manquée, en supposant même qu'elle ressemble, dans sa pâleur, à ce qu'il était alors. On voudrait y voir cette sérénité du héros, qui, la veille, s'est endormi du sommeil d'Alexandre et ne s'est réveillé que pour la victoire. Cette tête de l'Empereur, Carie ne l'a jamais bien réussie, lui qui a si heureusement traité les figures des maréchaux et des grands officiers dont se composait l'escorte impériale.

Excepté le cheval de Napoléon, qui est d'une blancheur éclatante, tous les chevaux de cette composition sont de robes foncées et variées ; tous sont remarquables par la souplesse, par la précision de leurs mouvements, et aussi par un certain air de fierté, comme s'ils aspiraient l'odeur du combat. Les cavaliers posent sur leurs montures avec cet aplomb qui est une partie de la grâce de l'écuyer. Les groupes se soutiennent habilement et s'enlèvent en vigueur sur un fond clair; le ciel est d'un ton ferme, précisément pour ne pas former un repoussoir trop dur, mais on s'attendait à le trouver plus léger et plus lumineux, tel que dut le faire briller l'aurore de cette journée d'Austerlitz, si fameuse par le soleil qui l'éclaira.

Comme peintre, c'est là ce que Verneta fait de plus solide. ; i peinture, ordinairementlisse et vitreuse, a eu cette fois plus de consistance, et les riches costumes qu'il avait à peindre ne sont pas seulement ajustés avec goût, ilssont encore touchés d'une façon large et sûre, notable chez un peintre qui, même dans de grands tableaux, n'était jamais sorti des proportions du chevalet.

Partout où il n'est besoin que de voir la surface des choses, de se rappeler le geste naturel des personnages, leurs allures habituelles, leurs dehors, Carie Vernet trouve d'amples ressources dans son talent d'observation et dans le pittoresque souvenir que lui ont laissé tous les objets qu'il a vus. Mais son insuffisance se trahit bien vite quand il s'agit d'accentuer fortement le visage, d'imprimer à une situation dramatique un . caractère saisissant et profond. Alors la passion prend chez lui des attitudes forcé.es, et l'expression de la douleur touche à la grimace. Je n'en veux pour preuve que le tableau du Bombardement de Madrid.

« Ces compositions, dit M. Guizot', offrent de très belles « parties ; il y a surtout un ensemble bien entendu, de la finesse « et de la légèreté dans la touche : mais la tête de l'Espagnol « qui regarde avec effroi une montre que tient M. le duc (( de Frioul, et sur laquelle l'Empereur indique l'heure à laquelle « la ville doit être rendue, est de l'expression la plus exagérée; « les traits semblent décomposés par l'étonnement et par la peur. « En général, on sent, à mon avis, devant ce tableau, que « M. Vernet manque de la fermeté, du grandiose nécessaires « dans les sujets historiques. Quand on n'est pas sûr de l'énergie « et de la richesse de ses moyens, on en cherche au delà des « limites de l'art, et tandis que M. Gros, par trop de verve, « exagère quelquefois des expressions vraies, M. Vernet s'est « efforcé ici de suppléer, par de l'exagération, à la verve qui « lui manque. Ce qui tend à le prouver, c'est que, parmi les

* Guizot, BeVétat des beaux-arts en France et du Salon de 1810.

CARLE VERNET 8l

« autres têtes où il n'a eu besoin de rendre une expression si « forte, plusieurs sont fort belles et pleines de vérité. »

Carie Vernet était un conteur amusant. Il n'était pas d'aventure, vingt fois répétée, qu'il ne sût arranger encore, réchauffer, allonger, semer de traits et rendre intéressante par la vivacité et le pittoresque de sa pantomime ; car il parlait alors des bras et des jambes, se grimait comme les méridionaux, sautait à pieds joints sur les petites convenances, et se faisait tout pardonner à force d'esprit. Jamais la repartie ne lui manqua, et les accidents imprévus, le péril même, ne purent le prendre en défaut. Un jour, ayant été arrêté par des voleurs, il leur remit une petite bourse d'or qu'il portait en réserve, et leur dit : « C'est drôle, qu'en un tel métier, vous ayez toujours saint Louis pour vous. » C'est de Carie qu'est ce mot charmant et si connu sur la Bourse ou la vie : « La Bourse est au bout de la rue à droite, et l'avis que je vous donne est de changer au plus tôt de profession '. »

Que de gens ont vécu de ses jeux de mots, sans scrupule et sans qu'il criât au voleur 1 Du reste, les calembours de Vernet étaient souvent de bons mots, des mots élevés qui exprimaient une louange fine ou une noble pensée. Qu'on nous permette d'en citer un ou deux. Après la première représentation de Maison à vendre, il se trouvait avec Alexandre Duval dans la loge de Chenard, et tous de féliciter l'auteur ; Vernet seul ne disait

• M. le général de Brack m'a raconté que, se trouvant un jour d'hiver avec Isabey et Carie Vernet sur la place du canal Saint-Martin, Carie dit à Isabey : « Est-ce que tu as froid, toi ? — Moi, je gèle, dit Isabey. — Monsieur, dit alors Carie Vernet en s'adressantà un badaud qui essayait à patiner, voulez-vous avoir la bonté de fermer la porte Saint-Denis? »

«? ■ LES TROTS VERNRT

rien : « Est-ce que vous n'êtes pas content? lui dit Chenard. — Non, répondit Carie. M. Duval a trompé le public : il avait annoncé une maison à vendre, et je ne trouve qu'une pièce à louer. » Le jour où l'on apprit à Paris la mort du maréchal Lannes, qui avait eu la cuisse emportée, Désaugiers rencontre Carie Vernet et lui dit: « Allons, un calembour sur Lannes, et je donne l'exemple. S'il n'était pas mort de sa blessure, il n'aurait plus porté qu'un bas. — Monsieur, reprit Carie, j'ai souvent joué sur les mots de la langue française, jamais sur les maux delà France. »

Le Matin de la Bataille d'Austerlitz, où sont représentés, de grandeur plus que naturelle, Napoléon, Bernadotte, Bessières, Murât, valut à Vernet la croix d'honneur. Napoléon la lui donna de sa main, dans la galerie du Louvre, le même jour qu'il décora Prudhon, Gros et Girodet. Joséphine, s'approchant du peintre à son tour, lui dit avec sa grâce de créole : « Il est des hommes qui traîntut un grand nom; vous, monsieur Vernet, vous portez le vôtre. » C'est pour l'Empereur que furent commandées à Carie VEuli'ée à Milan, les batailles de Wagram et de Tolosa, où il trouvait autant d'occasions de mettre à cheval les héros qu'il faisait combattre ou marcher en triomphe. Que dis-je? ces mêmes cavaliers qu'il peignait au plus fort de l'action militaire, sabrant ici des Prussiens, là des Espagnols, il les avait autrefois représentés caracolant sous l'œil du jeune Bonaparte, dans la cour des Tuileries. Qui ne connaît la belle Revue dessinée par Carie et par Isabey, son ami, son camarade d'atelier, déplaisirs et d'équitation ? Où trouver une composition qui ait plus de caractère que cette parade? Nulle part, je

crois, le Premier Consul n'est plus intéressant à voir. Il est encore chétif, pâle et maigre, vêtu d'un uniforme collant et simple, légèrement penché sur le pommeau de la selle. D'un regard assuré il parcourt la brillante escorte qui l'environne et cet immense Carrousel peuplé d'une jeunesse éblouie et de guerriers de toutes les armes. Son grand cheval arabe, aux crins nattés, est immobile et roide, prêt à partir au moindre signal de d'éperon. Autour de lui bondissent des généraux resplendissants d'or, de panaches et d'aigrettes, le visage inondé par les boucles de leur chevelure, et montés sur des chevaux écumants qu'enivrent les fanfares.

11 n'était pas jusqu'à des hallalis de cerf où Napoléon n'eût figuré dans les tableaux de Carie Vernet. L'empire avait donc fourni à ce peintre tous les moyens de briller, et depuis qu'on l'avait nommé de l'Institut, lui ancien membre de l'Académie de peinture supprimée par la Convention, il semble qu'il aurait pu laisser courir ses crayons au gré de sa fantaisie. Mais Carie Vernet, comme beaucoup trop d'artistes, manquait de ce genre de dignité que donnent les convictions. Pour un vieux fonds de royalisme qui lui restait peut-être de 89, il mit de l'empressement à servir de son pinceau les Bourbons restaurés, et comme on attachait du prix à ce que les portraits du roi et des princes du sang fussent exposés au Salon de 1814, Carie peignit le duc de Berri à cheval dans le magnifique uniforme de colonel des chevau-légers.

C'était un moyen non encore usé dans ce temps-là que le portrait politique. Vis-à-vis du public parisien, si prompt à courir aux apparences et toujours facile à séduire par les yeux.

il n'était pas indifférent, pour des princes depuis longtemps oubliés, de se montrer en effigie dans ce Louvre où se rendait l'élite de la France et de saluer le spectateur avec la grâce que le peintre saurait leur prêter. En effet, on admira beaucoup, et l'opinion du moment y fut sans doute pour quelque chose, le portrait du duc de Berri représenté sur un cheval blanc faisant une courbette. Ce cheval, dessiné avec une rare perfection, est peint avec légèreté. Le prince salue de son épée en se retournant. On aperçoit dans le fond un coteau sur lequel manœuvrent des pelotons, et, au second plan, quelques officiers d'ordonnance. Un ciel chargé de nuages fait avancer la figure principale ; mais l'harmonie du fond est troublée par le ton du coteau, dont la verdure a trop de crudité. Le pantalon vert de l'uniforme se confond aussi maladroitement avec la schabraque de même couleur.

Carie Vernet, du reste, sentait si bien ses véritables aptitudes, qu'à plusieurs reprises il abandonna la peinture pour se livrer exclusivement au travail du crayon. Il fut un des premiers à mettre en usage les procédés de la lithographie, qui semblait inventée tout exprès pour un talent aussi vif que le sien. Sur la pierre, il n'était pas une de ses qualités qu'il ne pût faire valoir, pas un de ses défauts qui ne se trouvât dissimulé. La physionomie des objets, le mouvement ou la contenance des figures, tout ce qu'au temps du Directoire on avait remarqué dans ses caricatures des Incroyables, reparaissait dans ses innombrables dessins, dont la série recommence à cette époque de 1814, où il peignit les portraits courtisanesques des princes du sang. L'invasion dut laisser des traces dans les lithographies

de Carie Vernet; aussi put-on y retrouver tous les ignobles types des hordes de la Sainte-Alliance : le Cosaque dur et laid, l'Anglais déhanché et les stupides Kalmuks, ces Holtentots du Nord, faisant la cour à nos filles, qui pour eux aont Iroxi gentilles, dit la chanson.

Depuis qu'il tient un crayon à la main, tout ce qu'il voit dans la rue. Carie le dessine en rentrant à l'atelier. Et que d'esprit dans ces hâtives compositions! Ici, c'est la marquise de Pretintaille surprise par une averse, et qui, cette fois, livre aux tempêtes sa jambe compromise, pendant que l'Auvergnat l'invite à passer le ruisseau sur une planche et à ne pas oublier l'ingénieur en chef de ce pont improvisé; là, c'est l'aveugle qui embouche sa clarinette devant la portière des diligences attardées, ou bien le Savoyard qui fait danser sa guenon dans le costume d'un duc et pair. Non, rien n'est plus vrai, plus nature que ce coucou des barrières, où sont entassés, secoués, cahotés, pressurés et déformés une douzaine de Parisiens allant faire le dimanche et manger le melon sur l'herbe. Si Vernet s'amuse à regarder le charlatan forain pour lui voir tenir un verre en équilibre au bout de son nez, c'est afin de le croquer sur une pierre où mille autres le verront après lui; ce n'est pas non plus en badaud qu'il observe le saltimbanque avalant des épées et des couleuvres, et le petit avorton en robe pailletée, qui plie en deux ses vertèbres pour un sou.

Bien avant Charlet, Carie a vu le fantassin se déclarer à la bonne d'enfant, la vendeuse de poisson agacer les charbonniers du port, et le vieux rempailleur de chaises, aussi cassé que son irréparable mobilier, l'emporter avec une démarche si gro-

tesque, que les chiens eux-mêmes se croient permis d'aboyer à l'étrangeté de sa tournure. Avant Gavarni, avant Daumier, il avait surpris les héros de théâtre en déshabillé dans la coulisse ; le lion du Cirque, par exemple, ouvrant sa gueule pour demander une prise de tabac d'Espagne. Enfin, sans attendre Decamps, il avait affublé les animaux, les chiens surtout et les singes, de mille accoutrements spirituels, pour fustiger légèrement sur leur dos les ridicules humains.

Le temps de la restauration, Carie Vernet en passa la plus grande partie à lithographier largement et facilement, comme Callot gravait. Il se plut à représenter une à une toutes les péripéties de la vie du soldat, mais toujours du soldat à cheval, depuis le boute-selle jusqu'à l'ambulance. On trouve, dans son œuvre, des engagements d'avant-postes, des mameluks échangeant des coups de pistolet, ou bien des rencontres de Cosaques avec nos cavaliers. Il aime surtout les hussards à pelisse, et son crayon les lance dans de brillantes charges, où le cheval est aussi fin, aussi animé que son maître. On ne saurait dire combien sont justes et rendus avec esprit tous ces mouvements de l'homme à cheval, soit qu'il pose pour commander, soit qu'il s'avance pour frapper un coup de sabre ou se baisse pour le parer, soit enfin que, traînant par la bride sa monture qu'il oublie, iLfume sa pipe en songeant à son pays et à sa belle. Jamais on n'a mieux étudié tous les détails de l'enharnachement des chevaux, ni mieux adapté h leurs corps la selle, le porte-manteau, la schabraque et le mobile étrier.

Quoi qu'il en soit, la restauration fut pour Carie une heureuse époque. Carie fut nommé chevalier de l'ordre de Saint-Michel ;

LE MiMELUK AU COMBAT

il vit son fils Horace devenir membre de l'Institut, et siéger à côté de lui, comme il avait lui-même siégé à l'Académie, à côté de son père Joseph. La ville natale de ce grand peintre de mannes, la ville d'Avignon, invita la famille Vernet à l'inauguration de son musée, et leur fit à tous une véritable fête.

En 1827, Horace Vernet ayant été nommé directeur de l'Académie de Rome, Carie voulut y suivre son fils, car il l'aimait d'une aff"ection sans égale et ne pouvait se séparer de lui. A la promenade, il était dans des transes mortelles quand il le voyait galoper ventre à terre avec ce fou de Géricault. Il le visitait ou lui écrivait deux fois par jour, le poursuivant d'un amour inquiet et jaloux, auquel Horace répondit constamment par le dévouement, la complaisance et le respect.

On connaissait à Carie Vernet une foule de petites manies dont il sentait la singularité, et qu'il avouait ingénument dès qu'on s'en était aperçu. Par exemple, lorsqu'il passait, à Rome, devant ces madones qu'on y rencontre à tous les coins de rue, s'il était au bras de quelqu'un, il inventait toujours quelque motif pour ôter son chapeau, sans avoir l'air de saluer la madone, mêlant ainsi beaucoup de respect humain à sa ferveur. Pour monter à l'Académie, où conduisent deux grands escaliers, il ne prenait jamais celui de gauche, et il se fût troublé s'il n'eût pas atteint la dernière marche avec le pied droit. Il avait peur du sel, du nombre treize; il donnait avec une étonnante bonne foi dans toutes les vulgaires superstitions. Quand venait le soir, il faisait en sorte de se trouver seul sur \& Monte Pincio, où est située l'Académie, et de là il se plaisait à contempler le dôme de Michel-Ange, non de cette contemplation muette et

profonde qui est celle du génie, mais uniquement pour saluer la croix de Saint-Pierre lorsqu'il apercevrait encore sa silhouette noire projetée sur les dernières lueurs du ciel.

De retour à Paris, Carie Vernet y vieillit sans infirmité, et conserva jusqu'à soixante-dix-neuf ans une tournure leste et dégagée. Peu de jours avant sa mort, il chevauchait au bois de Boulogne, de manière à fatiguer quatre ou cinq jeunes gens qui l'avaient suivi. Le 19 novembre 1836, il passa pour la dernière fois la soirée au Palais-Royal, dans ce café de Foy dont il était le plus ancien et le plus fidèle habitué. Il y fit des calembours comme à son ordinaire. Il avait reçu la pluie tout le jour, et, comme il n'avait pas voulu changer d'habits, il fut atteint d'une fluxion de poitrine qui huit jours après l'emporta.

Carie Vernet, assurément, n'est pas un grand peintre ; mais c'est un peintre original et spirituel. Dépourvu de couleur, il eut de la précision, de la finesse dans le dessin ; il fut admirable par la fécondité de sa verve, par le mouvement et la pantomime de ses figures, et par cette promptitude à saisir les travers apparents de l'homme, qualité qui a fait de lui un des créateurs de la caricature moderne. Carie a merveilleusement reflété le mondé au milieu duquel il a vécu, le monde des heureux et des riches, de ceux qui aiment leurs maîtresses un peu moins que leurs chevaux, et qui, fatigués de commander aux autres, se font esclaves de leurs chiens. Le gentleman tide?' est le véritable héros de Carie Vernet. Les courses, les chasses, les paris, tous les événements de l'équitation, tous les épisodes de cette vie périlleuse que passent les écuyers à ne pas se rompre le cou,

tels sont les sujets favoris de Carie ; il s'est fait dans ce genre une place à part.

N'oublions pas non plus un de ses personnages secondaires, celui qu'il dessine avec tant de complaisance, le groom ^ cet être mystérieux qui a sa part dans toutes les intrigues, qui sait quelque chose dans tous les secrets. Impassible témoin des drames de la vie galante, ce modèle aimé du peintre n'inspire de la défiance à personne, comme s'il était d'une autre race que la nôtre. Pendant que son maître veut bien tenir le fouet et les guides, il se laisse mollement conduire en tilbury, livré en apparence aux pensées les plus graves, et prenant au sérieux sa cocarde noire et ses bottes à revers. Carie Yernet donne à son groom un nez épaté et des pommettes saillantes, soit qu'il le considère comme un produit de l'invasion, soit qu'il le regarde comme le descendant d'un de ces nains fameux que peignit Antoine More.

Carie mourut en homme qui avait su vivre, sans gémir, sans se plaindre, ne cessant de causer avec grâce et de trouver des mots heureux. Il s'éteignit si doucement qu'on ne s'en aperçut point. Deux heures avant de rendre ce dernier souffle qui fut aussi léger que son esprit, il disait de lui-même un mot qui le juge beaucoup mieux que toutes nos critiques. Plein d'admiration pour son fils Horace et pour son père Joseph, et se croyant bien inférieur entre ces deux figures également aimées : « C'est singulier, dit-il, comme je ressemble au grand Dauphin, fils de roi, père de roi... et jamais roi. » 11 s'endormit et ne parla plus.

HORACE VEr.NET

HORACE YERNET

NÉ EN llSa. — MOKT EN 1803

M. Auguste Couder, membre de l'Institut, qui fut élevé de David, nous a raconté combien il fut ému la première fois qu'il entra dans l'atelier de ce maître imposant et redoutable. Pour y être admis au sortir de chez Regnault, il lui avait fallu présenter un placet, négocier, prier, parce qu'il répugnait à Louis David de prendre dans son école les élèves de ses confrères. Enfin le jeune Couder avait dû employer la recommandation pressante, décisive de Mlle Sedaine, que David aimait comme une sœur, et qu'il n'avait jamais revue depuis les terribles journées de la Révolution. L'atelier de David était nombreux, bruyant, retentissant de bons mots, de paradoxes, de théories nouvelles et de toutes les folles exclamations de la jeunesse. Mais aussitôt qu'on annonçait l'arrivée du maître, il se faisait dans l'école un subit et profond silence. Chacun avait repris sa place et retenait son haleine. Qu'on juge de l'émotion qui dut s'emparer d'un tout jeune homme, d'un nouveau venu, lorsque David ayant fait le tour de la classe, vint le corriger à son tour I « Ta figure n'est pas mal, dit le professeur, après l'avoir attentivement regardée; mais, vois-tu, mon ami, tu viens de chez

Regnauit, on s'en aperçoit, et tu fais français. » ... Que voulaient

dire ces paroles étranges? L'élève, interdit, n'en comprenait pas le sens. Comment, se disait-il, étant Français et travaillant en France, pourrais-je ne pas faire français, et quel est donc l'enseignement caché dans un tel reproche? Auguste Couder fut quelque temps à démêler la signification de ce mot, le premier que son maître lui avait dit; mais en y réfléchissant, il finit par saisir la pensée de David. Ce qu'entendait le grand peintre, c'était que l'artiste devait s'élever du particulier au général, du relatif à l'absolu ; que dans le modèle qui posait devant lui, il devait voir non pas seulement la physionomie de tel ou tel individu, mais les grands traits de l'espèce humaine; non pas seulementun Français du xviii' siècle, mais un homme, l'homme de tous les temps et de tous les pays. Et comme les Grecs et certains grands maîtres italiens avaient su généraliser la figure humaine, lui imprimer un caractère impersonnel, et trouver le style par l'effacement du détail, il voulait qu'on peignît l'éternelle humanité, celle qu'avaient représentée les Grecs; voilà ce que signifiait cette recommandation de ne pas « faire français » Dans ce temps-là, il existait deux écoles en rivalité avec celle de David, rivalité faible, il est vrai; c'étaient les ateliers de Regnaultet de Vincent. Ce dernier avait mis de l'intelligence et du talent à peindre les héros de not'^e histoire, notamment le Président Mole résistant aux factieux. Il avait su jeter de l'intérêt sur ses personnages en conservant leur physionomie tradi-tionnelle et leur costume. Après quelques excursions dans le domaine de l'antique, il s'était rabattu sur les sujets modernes et y avait particulièrement réussi en suivant une tout autre voie que son rival, c'est-à-dire en particularisant ce que David

s'efforçait de généraliser, ou, si l'on veut, en s'attacliant à la couleur locale, aux accessoires, au côté relatif des choses, et, comme disait David, au côté français. Vincent compta parmi ses élèves quelques hommes distingués dont la réputation pourtant a vieilli : Ansiaux, Thévenin, Meynier; d'autres, comme

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