RÉBECCA ET ÉLIÉZER
dans la bagarre: vite, une vache; on se souvient d'une grosse
négresse folle qui poignardait les pastèques : vite, une négresse
sur le premier plan, avec sa pastèque bien authentique. On a
beaucoup ri d'une femme arabe qui, en tombant, laissa voir
ses mollets : voilà une femme renversée, la tète en bas, les
pieds en l'air. Et ainsi de suite, jusqu'au moment oii le combat finit faute de toile; car il n'y a aucune raison sensible pour que la peinture finisse autrement. Retranchez du tableau ou ajoutez-y trente personnages, ce sera toujours le même résultat, la même dispersion de l'intérêt, le même triomphe des petites choses sur les grandes. Les chevaux, les chiens, les hommes, les chameaux, les bœufs, les marabouts, les pastèques, les princes, la négresse, la poêle à frire, tout cela se produit avec une égale importance, tout cela est peint avec la même complaisance, le même entrain et la même force. Deux jeunes gazelles, qui fuient épouvantées et légères, m'ont arrêté aussi longtemps que Sidi- Embarrak, commandant de la Smala. Un chameau abattu m'a intéressé tout autant que le colonel Morris. Quant à M. le duc d'Aumale, il était difficile de lui donner un geste plus banal, une plus insignifiante tournure. Des femmes qui se précipitent échevelées aux pieds d'un si jeune homme devaient s'attendre à l'émouvoir davantage. L'unité, l'unité, voilà le secret, l'éternel secret de frapper les grands coups ! Je m'attendais à voir la Prise de la Smala, et l'artiste me montre seulement une suite de scènes diverses tirées de la prise de la Smala, de sorte que son tableau, d'une proportion immense, insensée ■ — il a vingt-trois mètres de long ! — est comme une longue et amusante suite de peintures et de lithographies coloriées pouvant se regarder séparément et par intervalles : ici la charge des spahis où la justesse merveilleuse des allures du cavalier, de son assiette, de son uniforme en mouvement, le dispute à l'habileté rare qui a vaincu des raccourcis d'une difficulté etVrayante; là le groupe des chameaux empavillonnés ; plus
près, la tente du vieux marabout qu'on avertit du péril ; plus loin, le duc d'Aumale et toute la capitulation qui se traîne aux pieds de son cheval blanc; puis le troupeau de bœufs effarés, et enfin la négresse folle, Cendrillon du désert, qui montre ses dents par un sourire stupide.
Le croirait-on? Il ne fallut à Horace Vernet que trois ans pour achever de peindre la salle Constantine, ainsi nommée à cause des trois grands tableaux du siège, Y Attaque de la porte, VOuverture de la brèche et V Assaut^ mais qui renferme encore VEntrée en Belgique, V Attaque de la citadelle d'Anvers, le Col de Teniah, Isl Prise de Bougie, V Occupation d'Ancône, le Bombardement de Saint-Jean-d'Ulloa, la Flotte française forçant T entrée du Tage, le Combat de Sickack, le Combat de Samah, le Combat d'Afroum. Quant à la Prise de la Smala, qui fut exposée au Salon de 1845, ce fut l'affaire de dix mois, pendant lesquels l'inépuisable peintre trouva moyen de composer le soir, h la almpe, cinq cents dessins qui devaient être gravés sur bois pour une Histoire de Napoléon, et qui sont restés pétillants d'esprit même après avoir passé par la dangereuse interprétation du graveur. Au surplus, il n'était pas homme à user son temps en études préparatoires et à jeter son feu sur des ébauches. Quelques croquis sabrés lestement lui suffisaient à reconnaître sa première pensée. Avant d'occuper un espace immense, les personnages de \q. Smala furent dessinés hauts de trois centimètres sur une feuille de papier qui était comme le brouillon du tableau : ce fut tout. L'artiste se mit à peindre sans autre préliminaire, d'après l'image qu'il avait conçue et ruminée dans son esprit, et, une fois à l'œuvre, il exécuta sa composition
d'un bout à l'autre sans prendre haleine. Deux facultés précieuses, l'imagination et la mémoire, se confondaient chez lui et n'en faisaient qu'une. 11 se rappelait à merveille tout ce qu'il avait imaginé et il représentait vivement tout ce qu'il avait vu. L'apparente physionomie des hommes et des choses restait gravée en lui tant qu'il ne l'avait pas exprimée à sa manière sur la toile.
On assure qu'il fit plus d'une fois des excursions pittoresques sans emporter ni boîte à couleurs, ni portefeuille: c'est à peine s'il était muni d'un crayon ; mais il venait, il voyait, il se souvenait. Deux fois il fit le voyage de Russie avec sa mémoire pour tout carton, mémoire prodigieuse qui étonnait Géricault et qu'il appelait un meuble à tiroirs. Chaque chose, en effet, s'y casait à sa place et plus tard s'y retrouvait. Malheureusement, ce cerveau privilégié retenait surtout les petites vérités, les petits objets, les boutonnières, les galons, les courroies, les aiguillettes, les passepoils, les boutons de guêtre et les clous de bottes; mémoire d'enfant terrible qui ne discerne pas ce qu'il faut oublier, ce qu'il faut taire.
Il ne faut pas se tromper au surplus sur les improvisations de Vernet ; souvent elles étaient méditées sans en avoir l'air. « On me loue de ma facilité, mais on ne sait pas que j'ai été douze ou quinze nuits sans dormir et en ne pensant à autre chose qu'à ce que je vais faire. » Et Charlet disait également d'Horace, avec ce tour narquois qui était le sien. « On se figure qu'il est toujours à faire de l'escrime d'une main, de la peinture de l'autre: on donne du cor par ici, on joue de la savaie par là.
JlUmi (MUSÉE DU LOUVBE)
Bast! il sait très bien s'enfermer pour écrire ses lettres, et c'est quand il y a du monde qu'il met ses enveloppes*. »
D'après les renseignements fournis par la famille de Vernet à M. Merson, le second voyage d'Horace aurait caché une mission diplomatique auprès de l'empereur Nicolas, qu'il s'agissait de ramener à de meilleurs sentiments pour la France, et dont personne encore n'avait pu vaincre les préventions hautaines à l'égard de la dynastie d'Orléans. « En arrivant à Saint-Pétersbourg, le peintre n'avait rien d'officiel qui déterminât sa situation auprès de l'Empereur. Il en fut autrement du jour oîi li Czar, se tournant vers les personnes de sa suite, leur eut présenté Horace en ces termes: <( Messieurs, Vernet fait partie <( de mon état-major : je mets à l'ordre qu'il sera libre de faire « tout ce que bon lui semblera. » Quelques jours après, Nicolas amenait l'artiste jusque dans les provinces les plus reculées de son vaste empire, et l'on pense si, pendant un voyage de trois mille quatre cents lieues, Vernet fit une ample récolte de croquis, dont sa mémoire, suivant l'habitude, fut seule à recevoir le dépôt. Au bout d'un an de séjour à Saint-Pétersbourg, il revint à Paris comblé de présents et d'honneurs, témoignage éclatant des sympathies de Nicolas. Ce n'était pas seulement pour son talent et son esprit que le czar lui portait une si vive affection; il estimait l'homme à cause de son caractère loyal, de sa franchise prompte à s'exprimer. Cette franchise surprenait bien les courtisans, mais elle ne déplaisait pas à l'autocrate, au contraire. A un repas durant lequel la conversation avait pris
' Élude sur Horace Vernet, parM. Sainte-Beuve, Constitutionnel du 18 mai 1803.
un tour politique, Nicolas s'adresse à Vernet et lui dit: « Eh « bien ! mon cher Horace, avec vos belles idées de libéralisme, ce « n'est donc pas vous qui représenteriez, dans un tableau que je « vous commanderais, une victoire des Russes sur les Polonais? <( — Et pourquoi pas, Sire? j'ai bien peint le Christ en croix! » On juge de l'effet que produisirent ces paroles tombant au milieu de convives qui tremblaient au moindre signe du maître. Et comme le lendemain quelques hauts personnages s'en étonnaient auprès du Czar, celui-ci leur ferma la bouche par ces mots: « Que voulez-vous? Horace et moi nous ne sommes pas « toujours du même avis; c'est probablement pour cela que je « l'estime à ce point : les hommes francs sont si rares ! »
Est-il bien sûr qu'Horace l'ait pris avec l'empereur Nicolas sur ce ton de rude franchise? On nous permettra d'en douter, tant cette réponse ressemble à une phrase arrangée après coup. Ce qui est certain, c'est que Vernet, qui, par parenthèse, n'a jamais peint le Christ en croix, consentit parfaitement à peindre la dernière défaite de la Pologne, cette prise du fort de Voohla, qui livra aux Russes Varsovie, et qu'il le fit sans marchander, en donnant aux Russes le rôle de la supériorité et le prestige de la victoire. Voilà ce que le narrateur a charitablement oublié de dire, du moins à la place ofi le fait conservait sa signification. Que penser, après cela, de la fière réplique de Vernet, et de <ette rudesse militaire qu'il affectait d'avoir eue toujours et envers tout le monde ? Il faut convenir, en tout cas, qu'une telle rudesse lui a porté singulièrement bonheur, ce qui en diminue quelque peu le mérite. La vérité, c'est qu'il fut bien en ■cour sous tous les régimes. Du temps de la Restauration, nous
HOflAGE VERNET 153
l'avons vu, il cumulait le bénéfice de la popularité et les commandes delà liste civile; on le vit peindre sur le même chevalet les Adieux de Fontainebleau et le portrait équestre de Charles X. Après avoir dessiné le portrait de Mavrocordato, dont il vendait la lithographie au profit des Grecs, il peignit le pacha d'Egypte, leur ennemi et le nôtre à Navarin. Après avoir embrassé avec ardeur la cause de la Pologne, et représenté Poniatowski mourant pour la France dans les flots de l'Elster, il allait se mettre au service du Czar et célébrait sur la toile la prise de Varsovie et l'extermination de la Pologne. Sous Louis-Philippe, il était, à ce qu'il semble, le plus dévoue des orléanistes ; sous la République, il peignait, à quelques mois de distance, le portrait du général Cavaignac et celui du Prince-Président; enfin, sous l'Empire nouveau, il s'est retrouvé, après tant d'évolutions, le peintre officiel; sans compter qu'il ne connut pas toujours le respect qu'on doit aux vaincus, ayant eu le double malheur de ne pas comprendre certaines idées généreuses et d'essayer de les flétrir du bout de son pinceau.
Il nous en coûte, assurément, de nous exprimer ainsi au sujet d'un artiste que la nation française a depuis longtemps adopté comme le sien; mais la vérité avant tout, et cette véritélà est bonne à dire. Aussi bien, Horace avait sous les yeux un noble exemple, celui de son gendre, Paul Delaroche, dont la conduite contrastait si fort avec la sienne, Paul Delaroche, caractère uni, ferme et fier, incapable de ces complaisances que la dignité désavoue, et jaloux d'en écarter jusqu'au moindre soupçon. Une circonstance solennelle où la versatilité de Vernet
fut percée à jour, ce fut l 'exposition universelle de 1855. Les
artistes les plus célèbres de notre école y brillèrent en première ligne: Ingres, Horace Vernet, Delacroix, Decamps; et la France, sans partialité aucune, devait à ces peintres le suprême honneur. Horace, qui n'aimait pas M. Ingres, et qui d'habitude ravalait fort délibérément sa peinture, fut profondément blessé lorsqu'il apprit que, dans la pensée du directeur général de l'Exposition, M. Ingres passait avant lui et devait être seul proposé pour la distinction la plus haute. Il résolut à l'instant même de jeter au grenier le tableau que le prince Napoléon lui avait commandé, la Bataille de V klma^ et il en écrivit au prince une lettre gourmée ; puis, se ravisant, il transforma cet acte de dépit en un trait de gratitude, et il expédia une seconde lettre ainsi conçue: « C'est au roi de Westphalie que je dois mon premier succès : Sa Majesté m'a témoigné, en 1812, une bienveillance que je n'ai certes pas oubliée, et, comme marque que ce souvenir m'est resté, je supplie le prince Jérôme d'agréer l'hommage d'un tableau où j'ai eu le bonheur de représenter son auguste fils remportant sa première victoire. » En même temps, Horace courait à la commission des récompenses, pour y recommander chaudement ce même M. Ingres, qu'il traitait si lestement ailleurs, ainsi qu'en témoignent certaines lettres dont la publication, commencée dans la Presse^ donna lieu à un triste procès. « Pas de fausse modestie, disait-il en substance à la commission. Vous l'avez vu, dans cette exposition à laquelle ont concouru tous les artistes de l'univers, la France est sans contredit la première. Eh bien ! messieurs, je vous en supplie, ne craignez pas d'inscrire en tête de votre liste un peintre français, un grand peintre... M. Ingres. » Enfin, la
KHERE PHfLIPPE
distribution des récompenses arriva, et Horace Vernet se trouva placé ex œquo avec M. Ingres, Delacroix et Decamps, sur la liste des grandes médailles d'honneur, liste qu'on avait dressée par ordre alphabétique pour plus de ménagement envers les personnes.
A cette exposition figuraient vingt et un ouvrages d'Horace Vernet, ses batailles de Jemmapes, Yalmy, Hanau et Montmirail, sa Bataille d'Isly, si spirituellement décousue, si familièrement anecdotique, et enfin ses meilleurs morceaux, un seul excepté, V Arrestation des Princes, qui avait été détruit en 1848, au Palais-Royal, par quelques-uns de ces misérables que les émotions populaires font monter à la surface des sociétés, et qui, d'ailleurs, se rencontrent, hélas! dans tous les pays, dans tous les temps et dans tous les partis. C'était grand dommage, en vérité, car ce tableau, dont nous n'avons conservé qu'un vague souvenir, était regardé comme le chefd'œuvre de Vernet par un juge compétent que nous laisserons parler ici, M. Charles Lenormant : « C'est d'abord un parti plein de hardiesse que d'avoir développé sa composition sur les zigzags d'un escalier; c'est aussi, comme sentiment d'observation, une donnée heureuse, que le choix du moment où la première réflexion succède à une fâcheuse surprise et retrace à l'âme son désappointement et son dépit sous les plus vives couleurs. L'expression des physionomies est spirituellement graduée entre les trois princes : le geste de Condé dit bien cette crispation d'une âme forte à l'aspect du ridicule ; c'est un lion pris au trébuchet; Conti, plus charmant cent fois que ne nous le fait l'histoire, voudrait, au prix de sa vie, n'avoir pas trempé
dans cette méchante affaire; quant au duc de Longueville, plus occupé de la goutte qui le travaille que de la prison qui l'attend, il regarde ses compagnons d'infortune pour connaître l'opinion et la contenance qu'il doit avoir : vrai patito de conspiration traîné par je ne sais quel malin génie à la remorque de deux jeunes gens impétueux, pécheur converti d'avance, et qui ne recommencera plus s'il met le pied hors de ce mauvais pas, Un vieil officier tient les trois épées et sert de guide aux princes ; c'est un homme aussi poli dans ses formes que fidèle à sa consigne, type du gendarme moulé sur le patron des cours; puis, au fond, de la curiosité, des chuchoteipents, du silence, de l'émotion, tout l'effet d'un événement étrange au milieu d'un temps romanesque. L'exécution de cet ouvrage est pleine de franchise et de facilité sans abus: toutes les figures se détachent en sombre sur le fond blanc de l'escalier ; les vigueurs sont réparties entre elles de manière à les reporter progressivement à leurs plans. Le suisse, qui sert de repoussoir à tout le tableau, mérite d'être comparé aux plus belles figures an François I" à.Q M. Gros; c'est en somme un excellent tableau, peut-être le chef-d'œuvre d'Horace Vernet^ »
Ce serait l'histoire même du peintre que l'ensemble de ses peintures. On y verrait en vives images la vie d'un homme qui a touché à tout, qui a visité toutes les cours de l'Europe, fait le portrait de tous les princes de son temps, reçu toutes les décorations imaginables, revêtu tous les costumes, et qui a longtemps jjarcom'u le monde, comme il le disait lui-même avec une
' Les artistes contemporains. Salon de 1833.
HORACE VEHNET 139
pointe de fatuité. Ici, c'est le Massacre des Mamelucks, grand morceau qui rappelle non seulement l'horrible trahison par laquelle Méhémet-Ali fît exterminer en un jour huit mille hommes de braves troupes, mais encore les voyages de VeruetI en Orient et ses rapports avec le pacha d'Egypte, car il était connu au Caire autant qu'à Moscou, à Constantinople autant qu'à Berlin ou à Londres, à Jérusalem comme à Tunis. Là, c'est le tableau de la Prise de Lisbonne, auquel se rattachent de curieux souvenirs. Un jour que Vernet se trouvait en rade de Smyrne (en 1840), l'amiral Lalande, pour faciliter au peintre la composition où il devait représenter la flotte française forçant l'entrée du Tage, lui fit donner le spectacle d'un branle-bas de combat, à bord du Santi-Pietri ; deux canonniers eurent les bras emportés dans ce simulacre de guerre ! Plus loin, c'est le portrait du Frère Philippe, attestant les relations de l'artiste avec les frères Ignorantins, dont plusieurs furent ses élèves. Il m'en souvient, ce portrait faisait l'admiration de la foule à l'Exposition universelle de 1855. Tout le monde était séduit par ce facile et grossier repoussoir qui consiste à enlever une grande robe toute noire sur un grand mur tout clair; et pourtant, si l'on en vient, après cet effet de trompe-l'œil, à un examen attentif, on reconnaît partout l'inconsistance de l'œuvre. Les plis de la draperie ne sont pas suffisamment étudiés, sentis, rendus. Les mains sont charpentées d'une façon assez vraisemblable, mais le trait en est dépourvu de finesse. Les mains les plus calleuses ont une foule de méplats agréables, de renflements, de contours délicats, de raccourcis imprévus et qui, sur la toile, sont pleins de charmes. Ici, au contraire, le modèle est
i^n LES TROIS VERNET
interprété dans un sens vulgaire ou superficiel ; le détail qu'on croit le mieux poursuivi échappe à tous les scrupules de l'attention; rien n'est établi solidement et en conscience; rien n'est sculpté, châtié, perfectionné. C'est purement et simplement le triomphe de l'apparence, l'art des à peu près, la vérité du dessus sans aucune pénétration du dessous.
Bien qu'elle renfermât seulement vingt et une peintures de Vernet, l'Exposition de 1853 mettait en pleine lumière l'homme tout entier, sa biographie, son caractère, son humeur changeante, ses défauts trop évidents, ses qualités non moins évidentes. Ses défauts, disons-nous, ils sautaient aux yeux : composition morcelée, heureuse par places, capricieusement et moyennement spirituelle ; pratique inconsistante, banale, dessin approximatif et de mémoire, couleur tantôt crue, froide et terne, tantôt montée jusqu'à l'enluminure, et qui jamais ne présente un ton précieux, un ton fin. Il est vrai que ses qualités apparaissaient aussi dans un beau jour, je veux dire sa fécondité prodigieuse, ses facultés d'improvisateur, son génie d'observation, au vol rapide et sûr, quoique terre à terre, et ce talent universel, enfin, qui le rendait plus ou moins propre à tant de genres : caricatures, chasses, batailles, histoire, animaux, paysages, marines, portraits, peinture religieuse, scènes familières, sujets bibliques. Maintenant, il faut en convenir, à mesure qu'il élève son ambition,, Vernet faiblit et montre le défaut de la cuirasse. Dès qu'il sort du présent pour entrer, par exemple, dans ces régions de l'Ancien Testament où l'on s'attend aux grandes passions, aux émotions fortes, on retrouve aussitôt en lui le peintre de genre, qui, lisant Moïse aux
ATTAIJLE DE Ll l'OBTE DE CONST*NTl\E
environs d'Alger, a fait des Abraham et des Jacob avec des Bédouins, et semble avoir de la sorte illustré une Bible à l'usage des zouaves et des spahis ; c'est-à-dire qu'il a substitué au grand côté humain le petit côté arabe, qu'il a laissé le fond pour la forme, l'âme des choses pour le matériel du costume. S'il est charmant dans les tableaux de conversations ou de mœurs, comme l'Atelier, la Poste au désert, aussitôt qu'il touche aux grandes figures et aux scènes héroïques, il trahit son insuf fisance. De même que ses paysages sont des topographies et ses portraits des signalements, de même ses batailles sont d'excellents bulletins, rédigés d'un style clair, animé, parfois incisif. Mais l'art demande autre chose que cette exactitude qui est la vérité vue ; il demande la vérité pensée et sentie; ce n'est pas la lettre qu'il veut, c'est l'esprit, c'est l'essence ; et voilà comment Horace Vernet a toujours quelqu'un au-dessus de lui dans chaque branche de la peinture. Nous le disions il y a plus de quinze ans déjà : Gros lui est supérieur pour les batailles, comme l'épopée est supérieure à l'anecdote; Gérard compose mieux l'histoire et entend mieux le portrait; M. Ingres lui apprendrait à dessiner le nu, etM.Flandrin à lire les Écritures; Géricaull, enfin, l'emporte sur lui pour les chevaux, et Charlet pour les troupiers. Celui-ci, en effet, est entré plus avant dans l'âme du soldat; il ne s'est pas arrêté à la physionomie extérieure, à la capote, à la giberne et au pantalon garance; il a pénétré dans le cœur de son modèle, il l'a peint, non pas en photographe, mais en artiste et àjamais. Cependant il est certain qu'Horace peut dire comme son grand-père Joseph : « Inférieur à chacun de mes rivaux dans une partie, je les surpasse dans l'ensemble. » Horace est un
peintre, j'allais dire un fonctionnaire, qu'on ne remplacera pas. Tel qu'il est, après tout, il se trouve en parfaite communion avec le tempérament moyen de la France, et il triomphe justement parce qu'il peint français, selon le mot de David. Il vivra, d'ailleurs, parce qu'il a dédié son œuvre à la patrie et que sa mémoire est attachée à la fortune de notre drapeau.