Une famille de grands luthiers italiens, Les Guarnerius
Les anciens artisans italiens de l'époque héroïque de la lutherie formèrent presque tous des dynasties. Le plus illustre d'entre eux, Antoine Stradivarius, eut deux fils, Francesco et Omobono, qui suivirent la même carrière, sans malheureusement posséder son génie. On connait cinq Amati (André, Antoine, Jérôme Ier, Nicolas et Jérôme II), cinq Bergonzi (Charles Ier, Michel-Ange, Nicolas, Zozime et Charles II), trois Guadagnini (Laurent, Jean-Baptiste et Joseph), puis encore quatre Rugeri, trois Testore, quatre Grancino, etc. Enfin, la famille dont je veux ici m'occuper, celle des Guarnerius, ne comprend pas moins de cinq membres luthiers, dont l'un, dit del Gesii, égale presque en talent et en renommée son glorieux maître Stradivarius.
La plus ancienne de ces dynasties, celle à qui revient l'honneur d'avoir fondé la grande école de lutherie de Crémone, est celle des Amati, dont le chef, André, exerçait sa profession en cette ville dès le
milieu du XVIe siècle. On connaît de lui deux instruments, datés l'un de 1546. l'autre de 15ol. Le talent très réel d'André Amati lui avait valu une renommée telle qu'elle franchit les frontières de l'Italie et parvint jusqu'en France. Si bien que Charles IX, qui, on le sait, était aussi amateur de musique que de poésie, lui confia, dit-on, le soin de lui construire toute une série d'instruments destinés au service de sa chambre. Fétis nous donne à ce sujet ces renseignements intéressants :
— « Ces instruments consistaient en vingt-quatre violons, dont douze étaient de grand patron et douze plus petits, six violes et huit basses. Cartier (le fameux violoniste), qui a vu deux de ces violons, affirme que rien ne surpasse la perfection de leur travail. Ils étaient revêtus d'un vernis à l'huile d'un ton doré, avec des reflets d'un brun rougeâtre. Sur le dos de l'instrument on avait peint les armes de France, composées d'un cartel renfermant trois fleurs de lis sur un champ d'azur, entourées d'un cordon de saint Michel et surmontées de la couronne royale fleurdelisée et supportées par deux anges. Deux colonnes entourées de liens en ruban blanc, avec cette devise : Justice et pitié, étaient placées aux deux côtés des armoiries, et étaient aussi surmontées de couronnes royales que portaient des anges ; la tête de ces instruments était décorée d'une sorte d'arabesque dorée, d'un goût fort élégant. Cartier et M. de Boisgelou conjecturent que les violons de grand patron étaient destinés à la musique de la chambre, et que les autres servaient pour les bals des petits appartements de la cour. »
Ces détails, on le voit, sont très précis et particulièrement circonstanciés. Les écrivains spéciaux sont cependant divisés au sujet de cette commande d'instruments faite par Charles IX à André Amati. Antoine Vidal est bien près de révoquer en doute son exactitude (1) :
— « Une légende veut, dit-il, qu'il (Amati) ait fourni au roi de France Charles IX, pour sa chapelle, un certain nombre d'instruments marqués aux armes royales, qu'il serait venu livrer lui-même, et en aurait terminé une partie à Paris. La chose n'est pas impossible, mais je n'ai »
(1) Dans son livre : La Lutherie et les Luthiers (Paris, 1889, in-8°), p. 41.
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pu en recueillir aucune preuve. Je me suis livré à des recherches longues et minutieuses dans les documents de nos Archives, qui contiennent une grande quantité de noms d'artistes et d'artisans ayant eu des rapports avec le trésor royal : nulle part je n'ai pu découvrir le nom d'Amati ou la moindre piste qui pût y conduire. Quant aux fameux instruments dits de Charles IX, j'en ai vu plusieurs. Il en existe même beaucoup, mais pour les faire sortir du domaine de la légende, il faudrait quelque preuve, et malheureusement il n'en existe aucune. Les inventaires du mobilier royal sont également muets ; ils mentionnent un certain nombre d'instruments de musique, mais on n'y rencontre absolument rien de ceux d'Amati » .
D'autre part, J. Gallay, dans les notes dont il a accompagné la réimpression donnée par lui du livre curieux de l'abbé Sibire : La Chélonomie ou le Parfait Luthier (1), ne met pas en doute l'exactitude du récit de Fétis, et en s'y référant le complète par le nom du luthier français qui aurait aidé André Amati dans l'achèvement des instruments apportés par lui à Paris : — « M. Fétis, dit-il, dans son étude sur Stradivarius, rappelle la commande que fit Charles IX à André Amati (1566) ; il parait certain qu' Amati vint lui-même à Paris à cette époque pour livrer ses beaux instruments, dont quelques-uns n'étaient pas complètement terminés, 11 se serait fait aider, dans cette circonstance, par Nicolas Renault » .
Quoi qu'il en soit de tout ceci, il faut constater qu'André Amati, artisan fort distingué et, je l'ai dit, véritable fondateur de cette admirable école de lutherie de Crémone fameuse aujourd'hui dans le monde entier et qui est l'honneur de l'Italie, n'est pourtant pas le plus célèbre des membres de la famille, non plus qu'aucun de ses deux fils, Antoine et Jérôme. C'est à son petit-fils, Nicolas, fils de ce dernier, que revient cette qualification due à son très grand talent, et à laquelle il joint la gloire d'avoir été le maître de celui qu'on peut appeler le roi des luthiers, Antoine Stradivarius. C'est en effet dans son atelier que
(1) Les Luthiers italiens aux XVIIe et XVIIIe siècles (Paris, 1869, in-12), p. 160.
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celui-ci apprit les principes de l'art que son génie devait porter au plus haut degré de la perfection. Et c'est aussi chez Nicolas Amati que le chef cle la dynastie des Guarnerius, André, fit son apprentissage, mais bien avant Stradivarius, qui était de vingt ans plus jeune que lui (1).
Il faut remarquer ici que l'école de lutherie de Crémone, la plus glorieuse assurément et la plus importante par le nombre de ses adeptes, n'est pas cependant la première en date ; elle fut précédée par l'école de Brescia, dont le plus ancien représentant est le fameux Gaspar da Salo, qui passe pour avoir, le premier, transformé l'ancien rebec en lui
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Étiquette de Gasparo da Salo.
donnant à peu près la forme du violon moderne. Gaspar da Salo, ainsi nommé parce qu'il était natif de la petite ville de Salo, située sur les rives du lac de Garde (aujourd'hui province de Brescia), s'appelait, de son nom de famille, Bertalotti. On le croit né vers 1542, et l'on sait aujourd'hui qu'il mourut à Brescia le 14 avril 1609. Il se distingua surtout et montra un véritable talent dans la construction des violes, basses de viole et contrebasses de viole. « On connaît peu de violons de Gaspar da Salo, dit Fétis ; cependant il s'en est trouvé un très bon, portant la date de 1576, dans une collection d'instruments précieux qui
(1) Parmi les autres élèves de Nicolas Amati on cite les nom? de Jean-Baptiste Rugeri, de Joseph Sneider, de Santo Serafino et de Paolo Grancinc, qui, tous, sans égaler leur maître, devinrent des luthiers fort distingués et dont les instruments sont justement recherchés. Né le 3 décembre 1596, Nicolas Amati mourut le 12 avril 1681, âgé de 84 ans. Son disciple Stradivarius devait prolonger sa vie et ses travaux jusqu'à 93 ans ! Ça conserve, la lutherie !
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fut vendue à Milan en 1807. Le baron de Bagge en possédait un dont Rodolphe Kreutzer parlait souvent avec admiration. Je connais aussi, entre les mains de M. E. Forster, amateur anglais, un violon qui porte intérieurement l'inscription Gasparo di Salo in Brescia, 1613 (1). Sa qualité de son est claire, mais courte. C'est un produit dégénéré de la vieillesse de l'auteur. Le patron des violons de cet artiste est plus allongé, et les voûtes sont plus élevées que dans les instruments de Crémone ». Le fameux violoniste norvégien Ole Bull, mort en 1880, possédait aussi, dit-on, un très bon et très intéressant violon de Gaspar da Salô.
Gaspar fut donc, en réalité, sinon le fondateur, au sens propre du mot, du moins, comme je l'ai dit, le plus ancien représentant de l'école de Brescia, beaucoup moins nombreuse que celle de Crémone, mais qui se recommande, entre autres, par un artiste justement célèbre, Giovanni-Paolo Maggini (et nonMagini, comme l'écrit Fétis), dont les violons, à la sonorité pleine d'ampleur, sont, depuis longtemps déjà, recherchés avec activité.
Dans sa notice sur le célèbre contrebassiste Dragonnetti, qui possédait une superbe contrebasse de viole de Gaspar da Salo, Fétis fait de celui-ci « le maître d'André Amati ». C'est là certainement une erreur. Nous venons de voir que Gaspar da Salô, naquit à Salô vers 1542. Or, André Amati ayant travaillé de 1546 à 1577 (ce sont les deux dates extrêmes qu'on trouve sur les instruments qu'on connaît de lui), n'a pu être son élève. La vérité est que les renseignements font à ce sujet complètement défaut, et qu'il est impossible de savoir quel fut le maître du premier des Amati.
Quoi qu'il en soit, si André Amati fut, comme on l'a dit, « le premier luthier italien qui commença à donner au violon l'élégance de sa forme actuelle », son petit-fils Nicolas est aussi celui à qui l'on doit le premier progrès notable dans la construction de cet admirable instrument.
(1) La date donnée ici est manifestement erronée, Gaspar da Salô étant mort, on l'a vu, en 1609.
Avec lui le violon prend une grâce nouvelle, la ligne des contours acquiert une rare pureté, la coupe de la volute est irréprochable, et si le cofïie est peut-être un peu plus étroit qu'il ne faudrait, l'ensemble est vraiment harmonieux et déjà d'un grand style. Le son, pur et mélancolique, laisse seulement à désirer au point de vue de la vigueur et de la puissance. (Il ne faut pas oublier toutefois que sous ce rapport on demandait moins alors au violon qu'on ne lui demande aujourd'hui, avec l'élévation qu'on a donnée progressivement au diapason). Stradivarius, qui n'imitera pas son maitre, étant homme de génie et d'esprit novateur, mais qui profitera intelligemment de ses leçons, saura, par ses recherches constantes, par ses travaux toujours raisonnes, donner
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Étiquette de Nicolas Amali.
au violon, avec sa forme définitive et l'exquise harmonie de ses proportions, cette sonorité tout ensemble moelleuse et mâle, pure et vigoureuse, pleine à la fois de douceur et d'éclat, qui, avec sa prodigieuse égalité, est la marque de fabrique de ses produits incomparables et dont nul n'a pu atteindre la perfection .
Quant à André Guarnerius, le chef de la brillante dynastie de ce nom, s'il est loin de pouvoir être comparé à Stradivarius, il n'en resta pas moins digne de son maitre Nicolas Amati et ne laissa pas, comme nous le verrons, de faire honneur à son enseignement. Avec lui, nous entrons dans l'histoire de cette famille qui se rendit justement célèbre dans les fastes de la lutherie et dont les travaux se poursuivirent durant un siècle entier.
On sait que le véritable nom de cette famille était Guarneri, nom que ceux de ses membres qui furent luthiers latinisèrent en Guarnerius en l'inscrivant ainsi sur les étiquettes de leurs instruments, de même
que le fit de son côté Stradivarius, qui s'appelait réellement Stradivari(l). Les Guarneri descendaient d'une ancienne maison noble de Crémone, probablement ruinée et déchue par suite des événements qui troublèrent et ensanglantèrent l'Italie pendant tant de siècles, et dont un riche amateur qui employait ses loisirs à s'occuper curieusement de lutherie, M. le marquis de Sommi-Picenardi, a relevé les armoiries dans les archives de cette ville (°2). Avant d'entreprendre leur histoire, je ne crois pas inutile de dresser tout d'abord la liste des cinq membres auxquels la famille doit sa grande renommée, grâce au talent qu'ils déployèrent dans l'art de la lutherie ; la voici :
André, le chef de la dynastie, né à Crémone vers 1625, élève de Nicolas Amati, mort à Crémone le 16 décembre 1698 ;
Pierre Ier, fils aîné d'André et son élève, né à Crémone le 18 février 1655, mort le... ;
Joseph Ier Jean-Baptiste, deuxième fils d'André et son élève, né à Crémone le 25 novembre 1666, mort vers 1740 ;
Joseph II, dit del Gcsii, le plus célèbre de tous, fils de Jean-Baptiste (neveu d'André et non luthier), né à Crémone le 17 octobre 1686, mort le... ;
Pie/Te II, fils de Joseph Ier Jean-Baptiste, né à Crémone le 14 avril 1695, mort le...
Comme on le voit, cette liste laisse subsister nombre de points obscurs, soit pour la naissance, soit pour la mort de tel ou tel de ses membres. Encore, est-ce par le fait de recherches incessantes qu'on est parvenu , grâce à la découverte de certains actes d'état civil, à redresser
(1) Il faut remarquer cependant, selon ce que dit Vidal, qu'ils altérèrent la forme de leur nom : « Dans tous les actes authentiques concernant cette famille et conservés dans les archives de Crémone, le nom patronymique est toujours Guarnieri ». (La Lutherie et les Luthiers). '
(2) Antoine Vidal a reproduit ces armes au premier volume (page 101) de son grand et bel ouvrage : Les Instruments à archet, véritable monument élevé à la gloire de la lutherie (Paris, imp. J. Claye, 1876-1878, 3 vol. in-4°).
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un certain nombre d'erreurs et à obtenir diverses précisions. Ainsi, jusqu'à ces derniers temps on avait désigné Pierre Ier comme second fils d'André et il était ainsi caractérisé dans le commerce de la lutherie, tandis que de nouveaux documents dont on ne saurait contester l'authenticité ont prouvé qu'il était au contraire l'aîné de Joseph-Jean- Baptiste, dont on l'avait fait à tort le cadet. Peut-être de nouvelles et intéressantes découvertes apporteront-elles la lumière sur quelques points restés douteux ou encore ignorés. Pour le moment, on doit s'en tenir à ce que l'on sait de certain et de positif (1).
(1) Justement fiers de leur glorieux passé et de la place unique que les leurs ont occupée dans cet art charmant de la lutherie où ils ont multiplié les chefs-d'œuvre, les Italiens se sont livrés, depuis plus de quarante ans, à de nombreuses et intelligentes investigations concernant la vie et les travaux de tous ces artisans fameux qui pendant deux siècles ont valu à leur patrie une renommée impérissable et que nul ne pourrait songer à lui contester. Plusieuri d'entre eux ont publié le résultat de leurs intéressantes recherches, et voici une liste, incomplète suns doule, des écrits parus sur ce sujet :
Paolo Lombardini (prêtre) : Cenni sulla célèbre scuola cremonese degli strumenti ad arco, non che suoi lavori e sulla famiglia del sommo Antonio Stradivari (Gremona, tipografia Dalla Noce, 1872). — Luigi Francesco, conte Valdrighi : Ricerche sulla liuteria e violineria modenese antica e moderna (Modena.,1878). — Giovanni de Piccolellis : Liutai antichi e moderni (Firenze, Le Monnier, 1885) ; Note aggiunte (id., 1886). — Maurizio Villa : 1 miel violini, monografia dei liutai antichi e moderni (Savigliano, tip. Bressa, 1888). — F. Sacchi : Il conte Salabue. Cenni e saggio critico sulla liuteria cremo nese (Londra, Hart e figlio, 1898). — Angelo Berenzi : I Liutai Bresciani (Brescia, Appolloni). — Jeanne Okraszewska : Liutai eviolinisti (Roma). — Mattio Butturini : Gasparo da Salo, studio critico (Salô, tip. Gio. Devoti, 1901). —Angelo Berenzi : Dt alcuni strumenti fabbricati da Gasparo di Salo poseduti da OU Bull, da Dragonetti e dalle sorelle Milanollo (Brescia, Geraldi, 1906). — Angelo Berenzi : La patria del liutaio Giovanni Paolo Maggini (Gremona, 1907). —angelo Berenzi : Vox clamantis pro Stradivario (Gremona, 1907). — A Bonaventura : Storia degli stromenti mitsicali (Livorno, Giusti, 1908).
Pas plus que le premier des Amati, ce n'est au premier des Guarneri que la famille doit sou lustre et la renommée qui s'est attachée à son nom. Ce n'est point qu'André Guarnerius fût un artiste sans talent et sans valeur : son seul titre d'élève de Nicolas Amati , ainsi que l'estime et l'affection que lui témoignait son maître, suffiraient à prouver le contraire ; mais il faut bien constater que la réputation d'André et celle de ses deux fils pâlissent devant la gloire de son petit-neveu, Joseph Guarnerius ciel Gesù, dont les beaux produits rivalisent presque aujourd'hui avec ceux de Stradivarius.
On n'a rien d'absolument précis sur la date de sa naissance, mais on le dit né à Crémone vers 1625, et l'on sait que c'est en 1641 qu'il entra dans l'atelier de Nicolas Amati, dont il fut à la fois l'élève et le commensal, car il vivait et habitait chez lui. Il est certain qu'il se fit prendre en affection par son maitre, car lorsque Nicolas Amati se maria, en 1645, il le choisit pour un de ses témoins, ce qui est assurément un signe d'estime et de confiance (1). Quels compagnons trouvat-il dans l'atelier du célèbre luthier, et quels furent ses camarades ? Il serait difficile de le dire, car ceux des élèves de Nicolas Amati dont on a retenu les noms : Paolo Grancino, Sneider, J.-B. Rugïeri, Santo
(1) Nicolas Amati épousa, le 23 mai 1645, une demoiselle Lucrezia Pagliari. Son autre témoin était un sieur Lorenzo, chevalier du Saint-Sépulcre.
Serafino, étaient tous beaucoup plus jeunes que lui et ne purent que lui succéder auprès du maître. Aussi peut-on être étonné de l'erreur vraiment singulière dans laquelle est tombé George Hart dans un livre imparfait, mais néanmoins précieux et fort intéressant : Le Violon, et fait avec un véritable amour du sujet (1). En faisant connaître l'entrée du jeune Guarnerius chez Nicolas Amati, Hart s'écrie, dans un élan de lyrisme : — « De quel intérêt pour nous seraient les plus petits événements de la vie d'atelier d'Andréa, s'il nous avaient été conservés ! Nous savons que dans ses premières années Guarnerius travaillait côte à côte avec Stradivarius dans l'atelier de leur maître commun Nicolo Amati. Quel charme n'aurait pas pour les véritables amateurs du violon un souvenir ou une anecdote de cet âge d'or de la fabrication du premier des instruments ! L'idée seule que ces trois hommes vivaient ensemble dans un commerce journalier éveille dans le cœur des adorateurs du violon le sentiment d'une vive émotion. Malheureusement, un Boswell n'était pas là pour prendre note des petits événements de chaque jour, insignifiants alors, mais qui seraient si pleins d'intérêt aujourd'hui ». Malheureusement aussi, cet enthousiasme n'a pas de raison d'être, car lorsque André Guarnerius entra chez Nicolas Amati en 1641 il ne pouvait encore être question de Stradivarius, qui ne devait naître que trois ans plus tard, en 1644. Hart avait néglige de consulter les dates. J'aurai plus de plaisir à reproduire tout à l'heure l'opinion qu'il exprime sur le talent et les produits d'André Guarnerius, opinion raisonnée et d'un vrai connaisseur.
(1) The violin, its famons makers and their imitaters (Le violon, ses fameux feseurs et leurs imitateurs), London, 1875, in-4°. Une traduction française de cet ouvrage important, due à Alphonse Royer (ancien directeur de l'Opéra), a paru à Paris, chez Schotf, en 1886. Georges Harf, luthier et l'un des plus fameux marchands d'instruments de Londres, très expert sous ce rapport, parce qu'il avait beaucoup étudié et comparé, était plus à même qu'aucun autre d'écrire un livre de ce genre. Ce livre est imparfait, je l'ai dit, en quelque sens, mais il est plein de détails et de renseignements que l'auteur est allé chercher lui-même en Italie, et il reste indispensable à consulter pour qui veut s'occuper sérieusement de lutherie.
Onze ans après son entrée dans l'atelier de Nicolas Amati, André songea à son tour à se marier. Le 31 décembre 1652 il épousait, dans l'église de San Clémente, Anna-Maria Orcelli, qui ne devait pas lui donner moins de sept enfants, dont quatre filles et trois garçons. De ces derniers, deux seulement suivirent la carrière paternelle et devinrent luthiers, Pierre et Joseph- Jean-Baptiste. C'est seulement, sans doute, à la suite de son mariage qu'André ouvrit lui-même un atelier et s'établit non loin de son ancien maître, à l'enseigne de Sainte- Thérèse (1).
Les spécimens des instruments d'André Guarnerius sont aujourd'hui
Etiquette d'André Guarnerius, chef de la dynastie.
devenus fort rares. On connaît cependant encore de lui des violons et des violoncelles d'un excellent travail et d'un beau fini. En réalité, sa lutherie est plus qu'honorable ; on peut s'en rendre compte par cette appréciation de George Hart, qui le juge en ces termes : — « André Guarneri travailla quelques années sur le modèle de son maître Nicolo Amati ; il changea plus tard le caractère desff, en même temps qu'il abaissa les voûtes et qu'il donna à sa volute une plus grande originalité. Son vernis est d'une nature très variée, la couleur en est généralement d'un orange pâle d'une charmante nuance ; il a quelquefois beaucoup de corps, mais alors il perd la transparence des vernis d'un ton clair. Andréa a fait des violoncelles de deux grandeurs ; le bois ne présente point d'ondes naturelles, mais il possède des qualités acousti-
(1) Gomme l'indiquent ses étiquettes, toutes rédigées en latin, et dont Tune est ainsi conçue : — Andréas Guarnerius fecit Cremonœ sub titulo Sanctoe Teresiœ, 16.. .
ques du plus haut degré. Les violons de ce maître sont la plus haute expression de son talent ; la main-d'œuvre est admirable, elle ne s'élève pas cependant au beau fini d'Amati ».
André dut produire beaucoup, bien que ses instruments, je l'ai dit, soient devenus d'une grande rareté, car il a travaillé plus de quarante ans. Nous en avons la preuve par une de ses étiquettes que Yidal a reproduite dans son livre et qui porte la date de 1696, deux années avant sa mort. Il était déjà septuagénaire. Ses violoncelles sont devenus plus rares encore que ses violons, selon ce qu'en disent MM. Hill dans leur beau livre sur Stradivarius (1) : — « Nous ne pouvons parler qu'avec une certaine réserve des violoncelles produits par André Guarnerius ; du reste, il n'en fit apparemment que très peu ; nous n'en avons rencontré que cinq ou six d'une indiscutable authenticité. Le patron nous rappelle un peu les Maggini ; la largeur n'est pas en proportion avec la longueur ». Rares ou non, il est certain qu'ils ont acquis une valeur considérable. J'en trouve la preuve dans un livre récent de M. Albert Fuchs : Taxe der Streîch- Instrumente (Leipzig, 1907, in-8°), qui est comme une sorte de guide commercial du luthier. Cet écrivain, après avoir indiqué que le prix des violons d'André Guarnerius est d'environ 3.000 marks (3.750 francs), et que celui de ses violoncelles est beaucoup plus élevé, ajoute : « Quant à l'instrument solo de la Société des violoncellistes Bôckmann de Dresde (das Dresdner cellisten Bockmann), œuvre d'Andréas Guarneri de 1794, d'une supériorité égale pour le son et pour la beauté, c'est en vain qu'un négociant anglais en offrit 40.000 marks », soit 50.000 francs. On peut donc juger que celui-là est en effet d'une valeur exceptionnelle.
On ne cite point d'autres élèves d'André Guarnerius que ses deux fils, Pierre et Joseph ; il est cependant probable qu'il en dut former plusieurs
(1) Antoine Stradivarius, sa vie et son œuvre, par Henry, Arthur et Alfred Hill, traduction française de M. Maurice Reynold (Paris, Fischbacher, 1908, un vol. in-4°, richement illustré). C'est, avec la brochure de Fétis, le seul écrit spécialement consacré à l'illustre luthier.
au cours d'une carrière qui se prolongea pendant un demi-siècle. Il perdit sa femme après quarante-trois ans de mariage, le 13 janvier 1695 (1). Il ne devait pas très longtemps lui survivre, car il mourut luimême le 16 décembre 1698, âgé d'environ 73 ans. Il fut inhumé à côté d'elle, dans l'église San Domeuico.
( l) L'acte d'inhumation n'est pas sans quelque originalité au point de vue de sa rédaction ; il est ainsi conçu : — « Donné la sépulture à la femme de Messer Andréa Guarnieri (tic), qui lait les violons (che fa i violini) ».
PIERRE Ie1 GUARNERIUS
On n'a que bien peu de renseignements sur les deux fils d'André Guarnerius qui suivirent la carrière de leur père et furent ses élèves. L'aîné, Pietro, avait, jusqu'à ces dernières années, passé à tort pour le cadet, si bien qu'il n'était jamais désigné, dans le commerce de la lutherie, que sous la qualification de « frère de Joseph et second fils d'André ». Il a fallu, pour qu'on remit toutes choses en place, la découverte des dates respectives de leur naissance, qui ne permettait plus aucune équivoque.
Pietro Guarnerius, né à Crémone le 18 février 1655, est bien le fils aîné d'André. Il apprit son métier dans l'atelier de son père, auprès duquel il resta jusqu'en 1680. Trois ans auparavant, en 1677, il avait épousé une jeune fille nommée Gatarina Sussagni, dont il eut, le 29 janvier 1678, un fils, Andréa Fraucesco, qui ne fut pas luthier (1).
(I) Le prince Nicolas Youssoupoif, dans son opuscule anonyme intitulé Luthomoiiogvaphie (imprimé en français à Munich en 1855), écrit cousu d'erreurs et d'inexactitudes dont on ne saurait pourtant trop lui en vouloir, car à celte époque l'histoire de la lutherie était beaucoup plus obscure encore qu'à l'heure présente, écrivait ceci : — « Catherine Guarneria travaillait avec ses frères et leur aidait peutêtre dans l'exécution de leurs ouvrages. Elle avait un goût très prononcé pour l'art du luthier. Mais l'histoire couvre d'un voile si épais toute son existence, que nous ne pouvons pas en parler d'une manière plus étendue ». On voit que l'auteur avait pris pour une sœur des Guarneri la femme de Pietro, Gatarina Sussagni.
20 LES GUARXERIUS
A la fin de Tannée 1680, Pietro Guarnerius quitta Crémone et se sépara de son père pour aller s'établir à Mantoue, où, comme celui-ci, il prit poui enseigne : « A sainte Thérèse » , ainsi qu'en témoignent ses étiquettes. Pourtant, plusieurs années plus tard on le retrouve durant quelque temps à Crémone. « Pietro Guarneri, dit Vidal, revint à Crémone en 1698 et y resta quelques mois après la mort de son père, car on le voit, le 22 août de cette année, parrain de son neveu Bartolomeo, dernier fils de Giuseppe. A partir de cette époque on perd sa trace, mais il parait probable qu'il retourna à Mantoue. » Il parait en effet non pas probable, mais certain, qu'il retourna à Mantoue, et l'on assure qu'il travailla jusqu'en 1728, qui est sans doute l'époque de sa mort ; mais sur ce dernier point on ne sait rien de précis. Même certains prétendent que de Mantoue il serait allé à Venise, et que c'est là qu'il serait mort.
J Pietro Guarneri était loin d'être sans talent, et l'on s'accorde à faire l'éloge de ses produits. Les amateurs ont pu se rendre compte de leur valeur lorsqu'en 1878, à l'Exposition historique de l'art ancien au Trocadéro, ils ont vu exposés deux très beaux violons de cet habile luthier, l'un daté de 1695, appartenant à M. Taudou, l'autre de 1712, qui était la propriété du regretté Garcin. George Hart, qui l'avait en très grande estime, l'apprécie de cette façon : — « ...Chez ce luthier encore nous constatons beaucoup d'originalité, et son travail aussi bien que son modèle diffèrent en tout de ceux de son frère ; sa ligne de contour s'éloigne aussi de celle de son père Andréa... La volute est marquée d'un cachet tout individuel. La spirale a un relief d'un grand effet, les filets sont admirablement exécutés et les coins accusent cette extrême délicatesse qui est la qualité distinct ive des œuvres de Nicolo Amati. Le vernis est superbe, sa qualité est des plus riches et sa transparence n'a jamais été surpassée. La couleur varie: elle est quelquefois d'un jaune d'or, quelquefois d'un rouge pâle où la lumière vient miroiter avec des effets ravissants. Pietro Guarneri a employé les plus beaux bois. Ses tables sont invariablement d'un grain tendre et très unies. »
De leur côté, MM. Hill. confirmant indirectement ce que dit George Hart, constatent l'originalité dont firent preuve, dans leurs travaux, les deux fils d'André Guarnerius, et particulièrement Pierre : — « Comparez, disent-ils, entre eux les contours tracés par quelques-uns des principaux successeurs d'Amati et de Stradivarius..., et vous vous apercevrez que chacun d'eux créa une forme différente de celle de son voisin ; cependant tous ont puisé leurs idées à la môme source. Voyez Pierre Guarnerius de Mantoue et Joseph Guarnerius, fils et élèves d'André; une fois sortis de l'atelier du père, chacun d'eux prend son essor et produit des œuvres marquées au coin de l'originalité, surtout Pierre (1 ). »
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Etiquette de Pierre Ie r Guarnerius.
Et les instruments de cet excellent artiste, volontiers et à juste titre recherchés aujourd'hui (on les paie jusqu'à 5 et 6.000 francs), n'étaient pas seulement remarquables par leur beauté : le timbre en était séduisant, et la sonorité, puissante sans exagération, ne laissait rien à désirer en ce qui touche sa belle qualité et la faculté d'émission. Ses meilleurs violons sont surtout, dit-on, ceux qui furent contruits par lui à Crémone.
Dans son livre : Les Ancêtres du Violon et du Violoncelle, qui n'est qu'une audacieuse imitation, pour ne pas dire une copie effrontée de celui de Vidai, Laurent Grillet cite et reproduit, parmi ses illustrations, la figure d'un alto de Pietro Guarnerius, daté de Mantoue, 1698, dans lequel celui-ci avait supprimé les coins, comme pour la guitare, ainsi que fit plus tard Chanot pour son violon présenté par lui à l'Académie
(1) Antoine Stradivarius, sa vie et son œuvre.
des beaux-arts et qui est resté fameux pour sa bizarrerie et son peu de succès. Mais comme ledit Grillet n'indique aucune référence au sujet de cet instrument, je reste méfiant à l'égard de son authenticité.
Il est plus intéressant de rapporter ici quelques-unes des remarques que faisait il y a un siècle, à propos de Pietro Guarnerius, l'abbé Sibire dans son livre curieux et bizarre : La Chélonomie ou le Parfait Luthier (1) :
Pierre Guarnerius était, malgré des défauts majeurs, uu excellent ouvrier. Nous avons de lui des violons bien traités à l'extérieur, bien filetés, bien vernis, d'une superbe facture. Le modèle en est large, les formes en sont flatteuses, les voûtes pleines, l'ascension régulière. On y voit la main du maître: mais ce sont souvent des sépulcres blanchis. L'application du compas et la qualité des sons trahissent les procédés intimes de la structure, et font singulièrement pâtir pour l'auteur. En brusquant, on ne sait pourquoi, la manière de Jérôme (2), pour s'en faire une à lui, il a donné à gauche, et n'a pas été très heureux en écarts. Il a eu raison de faire ses tables d'harmonie égales d'épaisseur, mais on en veut à son rabot de les avoir trop amincies, ainsi que les flancs du repoussoir, qui est d'ailleurs d'une bonne force dans la partie du centre. Il résulte de là deux graves inconvénients, l'un pour la qualité de l'instrument, l'autre pour l'instrument lui-même ou sa monture.
Après avoir fait ressortir les effets des deux inconvénients qui résultent, selon lui, du travail de Pietro Guarnerius, l'auteur conclut :
De sa fabrique, dit-il, sont sortis, de loin en loin, des violons pleins d'éclat et de force, dignes de rivaliser avec ceux de son maître. vLa fantaisie de se rapprocher des règles est alors venue le distraire de la mauvaise méthode de son invention; mais sa conviction n'était pas sincère. La fureur d'innover et l'orgueil de faire secte ont rendu bien rares cette réminiscence des principes et cet heureux oubli de lui-même. Il serait à souhaiter, pour la gloire de l'art et la sienne, qu'il eût eu plus souvent des absences ou une bonne fois des remords.
(1) La Chélonomie ou le Parfait Luthier, par M. l'abbé Sibire, ancien curé de Saint- François-d' Assise, à Paris. — Paris, l'auteur, 1806, in-12.
(2) Jérôme Amati, dont l'auteur croyait, à tort, que Pietro Guarnerius était l'élève.
Malgré les critiques parfois un peu vives que l'abbé Sibire mêle à ses éloges, les violons de Pietro G-uarnerius sont aujourcThui fort estimés et donnent la preuve d'un incontestable talent. Mais ni lui ni George Hart, ni MM. Hill ne disent un mot de ses violoncelles, que les luthiers connaissent bien, que les artistes recherchent, et dont la valeur n'est pas moindre. Les oublier serait injuste, car ce sont de très bons instruments, qui, de même que ses violons, ne font point pâlir la juste renommée qui s'attache au nom des Guarnerius (1).
On croit que Pietro Guarnerius fut lemaitre de TommasoBalestrieri, luthier de Crémone non sans talent, qui, ainsi que lui, alla s'établir par la suite à Mantoue.
(I) Il en fit à Mantoue quelques-uns d'assez ordinaires, auxquels on donnait le nom d'instruments « de procession ». A l'aide de certain procédé de suspension Us étaient portatifs, et les exécutants pouvaient les jouer en marchant dans les cortèges.
JOSEPH Ier GUARNERIUS
Le second fils d'André G-uarnerius, Giuseppe-Giovanni-Battista, connu surtout sous le nom de G-iuseppe — Joseph — naquit à Crémone le 25 novembre 1666. On ne doit pas le confondre avec son cousin Joseph (del Gesù), le plus illustre membre de la famille, ce qui n'empêche qu'il fut aussi un artisan fort habile. Gomme Pierre Ier, son aine de onze ans, il fut élève de son père, mais ne quitta jamais Crémone.
Etiquette de Joseph 1er Guarnerius.
Il semble même qu'il ait pris la succession de l'atelier de son père, car une de ses étiquettes, datée de 1706, huit ans après la mort de celui-ci, fait connaître qu'il avait conservé l'enseigne : « A sainte Thérèse. » Cette étiquette est ainsi conçue : Joseph Guarnerius filius Andreœ fecit Crémone, sub titulo S. Teresie, 1706. On ne sait rion du reste sur lui, sinon qu'il se maria à peine âgé de vingt- trois ans et qu'il épousa, le 4 janvier 1690, Barbara Franchi, dont il eut six enfants, trois filles et trois fils, parmi lesquels un seul, Pietro, fut luthier. Il vécut avec sa femme près d'un demi-siècle, car celle-ci ne mourut qu'en 1738. On assure qu'il ne lui survécut que fort peu.
Mais ce qu'on sait, c'est que Joseph Guarnerius était un luthier d'un
talent remarquable, qu'il produisit en grande quantité non seulement des violons, mais des altos et des violoncelles, et que ses violons, sans approcher de la valeur commerciale de ceux de son cousin, l'autre Joseph, n'en atteignent pas moins aujourd'hui, où ils sont particulièrement recherchés, un prix très élevé. Pour le distinguer de ce dernier, on le désigne généralement, en lutherie, sous le nom de « Joseph, fils d'André » . C'est encore à George Hart, qui a très bien apprécié son talent et analysé sa facture, que je vais avoir recours pour le faire connaître : — « Ce maître, dit-il, a montré plus d'originalité qu'Andréa. Ses premiers travaux impliquent un esprit de recherche qui le conduisit dans la suite à construire des instruments d'un type absolument distinct de ceux de son père. La ligne des contours est particulièrement remarquable. La forme de l'instrument se redresse vers les milieux pour s'élargir rapidement à partir du centre, évolution qui produit une courbe d?une élégance exquise, dont Giuseppe Guarneri ciel Gesii semble s'être pénétré, car il s'est assimilé cette forme en la perfectionnant... Les instruments de ce vraiment grand artiste s'écoulent rapidement dans toutes les parties de l'Europe, et leur valeur est de beaucoup augmentée. Il a fait des violons, des altos et des violoncelles ; ces derniers sont aujourd'hui très rares. Les bois de ses violons et de ses altos sont de différentes qualités, mais en général très beaux. Le bois de ses violoncelles est au contraire tout uni, et la main-d'œuvre en est un peu négligée. Il semblerait qu'il n'eût qu'un goût douteux pour les instruments de grandes dimensions et qu'il ait volontiers plus consacré son temps aux instruments plus petits, qui sont des modèles d'un travail très soigné. »
Cette dernière réilexion ne s'applique pas toujours avec justesse, et certains au moins des violoncelles de Joseph Ier sont d'un prix inestimable. Je signalerai particulièrement celui, daté de 1709, qui appartenait naguère au regretté Jules Delsart, dont, durant vingt années, la classe au Conservatoire fut si brillante. Cet instrument superbe, d'une sonorité pleine de vigueur et d'éclat, aussi remarquable par sa beauté que par l'ensemble de ses qualités artistiques, fit à Londres l'admira-
tion des connaisseurs, et Delsart l'appréciait si bien qu'il le préférait même à son Stradivarius, et que c'est celui-là qu'il jouait toujours dans ses concerts. Il appartient aujourd'hui à l'un de ses meilleurs élèves, M. Pierre Destombes, qui l'a en très grande affection (1).
Tous ces luthiers de la grande école crémonaise, artisans d'autant d'intelligence que de talent, doués d'un rare esprit de progrès et d'initiative, étaient des studieux et des chercheurs. Ils ne se contentaient pas de reproduire habilement, mais servilement, ce qu'ils avaient appris dans l'atelier où s'était faite leur éducation. Tout en suivant et en respectant les excellents principes de l'enseignement qu'ils avaient reçu de leur maître, tout en se conformant et en obéissant à ces principes, ils s'efforçaient de les étendre, de les améliorer, de chercher la perfection soit dans la forme générale à donner à l'instrument, soit dans les détails si délicats de sa construction, soit dans la nature et le choix des bois à employer, soit enfin dans la composition et l'application du vernis, de façon à obtenir les meilleurs résultats tant en ce qui concerne les qualités acoustiques de cet instrument, l'étendue, le
velouté et la puissance de sa sonorité, qu'en ce qui touche l'ensemble de son aspect extérieur, son élégance et sa beauté. Tous, les Amati, les Guarneri, les Rugeri, les Montagnana, etc., concoururent pour leur part à cette perfection, atteinte enfin par le grand Stradivarius, que nul n'a pu dépasser et qui reste par excellence le maître des maîtres.
(1) Lorsque M. Destombes concourut pour son premier prix, en 1897, son maître Delsart lui proposa de lui prêter pour le concours un de ses deux instruments, lui laissant le choix entre le Joseph Guarnerius et le Stradivarius. Tous deux firent divers essais, répétant successivement avec l'un et l'autre, et finalement, après beaucoup d'hésitation, optèrent d'un commun accord pour le Guarnerius.
Yoici l'attestation que M. Destombes tient, au sujet de ce très bel instrument, de MM. Chardon père et fils, les excellents luthiers : — « Nous certifions que le violoncelle que M. Destombes a soumis à notre examen est un instrument fait par Joseph Guarnerius, fils d'André, de Crémone (Italie). L'étiquette marque la date de 1709. Ce violoncelle a le fond d'une seule pièce; le bois est du peuplier, ainsi que les éclisses ; la table est en très bonne qualité de sapin, les pores bien égaux; la tête est en bois de hêtre. Le vernis de l'instrument est bien pur, et sa couleur est marron. Ce violoncelle est bien du maître en question, dans toutes ses parties. — Paris, 21 Avril 1908. Chardon et Fils ».