LES INSTRUMENTS DE JOSEPH GUARNER1US DEL GESU
Les instruments italiens étaient encore à peu près inconnus en France lorsque l'illustre violoniste Viotti arriva à Paris et se fit entendre au Concert spirituel en 1782. Viotti apportait avec lui et jouait un superbe violon de Stradivarius, qui produisit, auprès des artistes et des amateurs, presque autant de sensation que son incomparable talent. Cet instrument, d'une sonorité si nouvelle et si pénétrante, excita l'admiration de tous et rendit, aussitôt et du premier coup, le nom de son auteur populaire dans le monde musical. Ce n'est que beaucoup plus tard, et plus lentement, que celui de Joseph Guarnerius conquit à son tour la renommée dont il était digne. De même que l'arrivée de Viotti avait rendu Stradivarius célèbre parmi nous, c'est la venue de Paganini avec son G-uarnerius qui mit en lumière le talent du grand luthier et commença à faire rechercher activement ses produits. L'abbé Sibire, nous l'avons vu, parlait de lui sur un ton un peu dédaigneux : il allait avoir sa revanche, grâce au violon de Paganini. L'histoire de ce violon, qui était daté de 1743, c'est-à-dire de la plus belle époque du maître, est curieuse et mérite d'être racontée. Fétis, qui eut des relations étroites avec le grand violoniste, et qui, lors du séjour de celui-ci à Paris, l'aida puissamment pour combattre les
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calomnies dont il était victime, donne à ce sujet des détails intéressants. Tout jeune encore à l'époque dont il parle, Paganini venait d'échapper comme par miracle à la tutelle de son père, dont la sévérité allait jusqu'à la cruauté, et parcourait déjà l'Italie au bruit des applaudissements que provoquait son talent précoce :
L'année 1799 venait de commencer, dit le biographe, et Paganini n'était
âgé que de quinze ans. Cet âge n'est pas celui de la prudence. D'ailleurs son éducation morale avait été absolument négligée, et la sévérité dont sa jeunesse avait été tourmentée n'était pas propre à le mettre en garde contre les dangers d'une vie trop libre. Livré à lui-même et savourant avec délices l'indépendance nouvelle dont il jouissait, il se lia avec des artistes d'un autre genre, dont l'habileté consistait à inspirer le goût du jeu aux jeunes gens de famille, et à les dépouiller en un tour de main. En une soirée, Paganini perdait ainsi souvent le fruit de plusieurs concerts, et se jetait dans de grands embarras. Mais bientôt son talent lui fournissait de nouvelles ressources, et pour lui le temps s'écoulait dans cette alternative de bonne et de mauvaise fortune. Quelquefois sa détresse allait jus ju'à le priver de son violon. C'est ainsi que, se trouvant à Livourne, il dut avoir recours à l'obligeance d'un négociant français, M. Livron, grand amateur de musique, qui s'empressa de lui prêter un excellent instrument de Guarneri. Après le concert, Paganini le reporta à son propriétaire, mais celui-ci s'écria : « Je me garderai de profaner des cordes que vos doigts ont touchées ; c'est à vous maintenant que ce violon appartient. » C'est ce même instrument qui depuis lors a servi à Paganini dans tous ses concerts (1).
Ainsi donc, c'est à la passion du jeu que Paganini dut la joie de posséder un instrument superbe et qu'il ne devait plus quitter. Et c'est pourtant encore à la passion du jeu qu'il se vit un jour sur le point de perdre cet instrument :
... Il était à craindre, dit encore Fétis, que cette existence désordonnée ne perdît le grand artiste : une circonstance imprévue et de haute importance, rapportée par lui-même, le guérit tout à coup de la funeste passion du jeu.
(1) Notice biographique sur Nicolo Paganini (Paris, Schonenberger, 1851, in-8°).
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Ecoutons Paganini parler à ce sujet : — « Je n'oublierai jamais, dit-il, que je me mis dans une situation qui devait décider de toute ma carrière. Le prince de *** avait depuis longtemps le désir de devenir possesseur de mon excellent violon, le seul que je possédasse alors, et que j'ai encore aujourd'hui. Un jour, il me fit prier de vouloir bien en fixer le prix, mais, ne voulant pas me séparer de mon instrument, je déclarai que je ne le céderais que pour 250 napoléons d'or. Peu de temps après, le prince me dit que j'avais vraisemblablement plaisanté en demandant un prix si élevé de mon violon, mais qu'il était disposé à me le payer 2.000 francs. Précisément, ce jour-là, je me trouvais en grand embarras d'argent, par suite d'une assez forte perte que j'avais faite au jeu, et j'étais presque résolu de céder mon violon pour la somme qui m'était offerte, quand un ami vint m'inviter à une partie pour la soirée. Tous mes capitaux consistaient alors en trente francs, et déjà je m'étais dépouillé de tous mes bijoux, montre, bagues, épingles, etc. Je pris aussitôt la résolution de hasarder cette dernière ressource, et, si la fortune m'était contraire, de vendre le violon pour la somme offerte, et de partir pour Pétersbourg, sans instrument et sans effets, dans le but d'y rétablir mes affaires. Déjà mes trente francs étaient réduits à trois, et je me voyais en route pour la grande cité, quand la fortune, changeant en un clin d'œil me fit gagner 160 francs avec le peu qui me restait. Ce moment favorable me fit conserver mon violon et me remit sur pied. Depuis ce jour, je me suis retiré du jeu auquel j'avais consacré une partie de ma jeunesse, et, convaincu qu'un joueur est partout méprisé, je renonçai pour jamais à ma funeste passion. »
Le biographe italien le plus sérieux de Paganini, Conestabile, nous fait connaître comment il traitait son instrument favori : — « Il faut savoir que Paganini conservait son famenx instrument Guarnerio, qu'il avait avec lui, dans une petite caisse qui lui servait en même temps à serrer son argent, quelques petits bijoux, et aussi un peu de linge fin, car il n'emportait autre chose, en voyage, qu'un étui à chapeau et un petit sac de nuit. C'est pourquoi il appelait plaisamment cette petite caisse son « nécessaire » (1).
Le même écrivain nous raconte une petite aventure dont le fameux
(1) Conestabile : Vita di'Nicolo Paganini (Pérouse, Bartelli, 1851, in-8°),
violon fit les frais : — « J'ai dit que Paganini jouait dans ses concerts un Guarnerius. Or, un jour qu'il avait monté ce violon avec le plus grand soin, quelques envieux, dans une ville d'Allemagne, substituèrent au sien un mauvais violon, espérant ainsi l'insuccès de l'artiste; mais ce fut en vain, car il exécuta sa musique avec le même violon, et l'auditoire ne s'aperçut point du changement. Ce fait est une réponse à ceux qui ont accusé Paganini de ne savoir montrer son habileté que sur son propre violon. Il est pourtant vrai que, comme tous les violonistes, il n'aimait pas jouer à l'improviste sur un violon autre que le sien, et particulièrement pour la musique de chambre, qui du reste n'était pas le genre cultivé surtout par lui. »
Paganini, qui possédait plusieurs autres beaux instruments de grande valeur, parmi lesquels un superbe Stradivarius dont il avait refusé 20.000 francs, un excellent Amati et un charmant Guarnerius de tout petit patron, avait voué à son grand Guarnerius une affection qui confinait à l'adoration. C'est à ce point que, ne voulant pas qu'un autre artiste pût s'en servir après lui, il le légua en mourant, par testament, à la municipalité de Gênes, sa ville natale. Celle-ci l'a conservé avec le plus grand soin (un soin même excessif, comme on va le voir), dans une vitrine construite ad hoc, dont il n'est sorti qu'une seule fois, dans une circonstance spéciale, ainsi rappelée par George Hart : — « Vieuxtemps, dont nous pleurons tous la perte, nous apprend quo la seule fois que cet instrument, si riche en souvenirs, fut retiré de la vitrine où il repose depuis tant d'années, ce fut à l'occasion d'un concert donné au profit des pauvres de Gênes et dans lequel il fut permis à Sivori de jouer sur un violon si précieux à tant de titres (1). Jusqu'alors, un ruban, enroulé autour de i'instrument,avait été collé sur le dos. pour y attacher le sceau de la corporation municipale, — une bien mauvaise inspiration, disons-le, d'y fixer les insignes de l'autorité, car lorsqu'il fallut détacher sceau et ruban pour remettre le violon entre les mains
(1) Sivori était le seul élève qu'eut jamais formé Paganini. Il était aussi né à Gênes.
de Sivori, le sceau malencontreux emporta un morceau du magnifique vernis de Guarnerius (1).
Un dernier incident se rapporte au Guarnerius de Paganini. Les Américains, qui ne doutent de rien, et qui ont la conviction que l'on peut tout avoir avec de l'argent, s'avisèrent un jour de convoiter l'instrument qui est pour les Génois un si cher souvenir. Tranquillement, deux d'entre eux, sans doute des négociants spéciaux, écrivirent à la municipalité de Gênes pour lui proposer, sans autres préliminaires, l'achat du violon de Paganini, pour lequel ils offraient une somme de 15.000 dollars, soit 75.000 francs. Leur offre ayant été déclinée, ils revinrent à la charge, élevant la somme jusqu'à 100.000 francs, et voici le texte qu'ils adressèrent à cet effet au syndic de Gènes :
Chicago, 10 juillet 1901.
Illustre syndic de la ville de Gênes,
Nous nous adressons à Votre Seigneurie pour obtenir le précieux Giuseppe Guarneri de 1742 que votre ville conserve si religieusement en souvenir de l'immortel violoniste.
Ce serait pourtant notre désir que M. Freeman, qui est une autorité dans la matière, examinât d'abord la célèbre relique et en référât aux acquéreurs, lesquels, le sachant en de bonnes conditions, offriraient à la ville, pour son acquisition, cent mille francs.
Avec cette somme, les acheteurs désireraient avoir aussi la boite, les papiers et tous les documents qui, en somme, appartenaient au grand magicien de l'archet.
Nous avons déjà dans nos collections, outre deux autres violons très rare, un Stradivarius qui appartint un certain temps au même Paganini.
Nous attendons une réponse. Lyon et Healy.
On remarquera la désinvolture de cette lettre, dont les signataires, se considérant aussitôt comme acquéreurs, voulaient avant tout prendre leurs précautions et s'assurer, par les soins d'un expert à leur choix, de la bonne qualité de la « marchandise » convoitée par eux. On n'est pas plus américain. À la lettre de ces excellents commerçants, qui en usaient
(1) Le fronti pice du livre dellart reproduit, d'après des photographies prises par ses soins, les trois aspects. du fameux Guarnerius : de face, de dos et de profil.
avec tant de sans-façons, le syndic de Gênes ût la réponse, très digne, que voici :
La junte municipale, à laquelle j'ai soumis votre demande pour l'achat du violon de Paganini, a décidé à l'unanimité qu'elle ne pouvait prendre en considération ni la demande, ni par conséquent l'offre, ne pouvant, pour quelque somme que ce soit, priver la ville d'un semblable souvenir.
Avec un profond respect. Le syndic,
F. Pozzo.
Cette réponse contenait, en môme temps que le refus de la proposition, une leçon indirecte de politesse aux signataires de la lettre, qui n'avaient même pas pris la peine de la terminer par une formule de salutation à l'adresse du destinataire, tandis que celui-ci les assurait de son respect. Il va sans dire que la correspondance en resta là.
Le prix des beaux violons de Guarnerius del Gesù a suivi, quoique plus lentement, une marche ascendante semblable à celle des Stradivarius, qu'il égale aujourd'hui. « Dans ma jeunesse, écrivait Fétis en 1862, on pouvait acquérir un de ses meilleurs violons pour 1.200 francs : on les paie aujourd'hui 6.000 francs et même plus. » De son côté, M. Albert Fuchs, dans son livre, Taxe der Streich-Instrumente, indique ainsi la valeur successive des Guarnerius del Gesù : — « Dans les premières années du dix-neuvième siècle, 1.000 à 1.200 francs pour les plus beaux violons. Ce prix ne tarda pas à monter jusqu'à 6 ou 7.000 francs. Actuellement il oscille entre 15.000 et 25.000 francs, et même plus. » Beaucoup plus, en effet, car dans ces dernières années il a monté d'une façon presque vertigineuse. Tandis qu'il y a un demisiècle ou approchant, le grand violoniste norvégien Ole Bull obtenait encore de Tarisio, le fameux brocanteur d'instruments, un Guarnerius del Gesù au prix de 12.000 francs, en 1880, George Hart, le luthier anglais, en payait un 15.750 francs, qu'il vendait un peu plus tard à M. Ysaye. En 1885, M. Wilmotte, d'Anvers, en achetait un au prix de 22.000 francs, que Mlle Mey lui reprenait en 1889 pour 24.500 francs. L'année suivante, un amateur américain, M. Thomas Sanders, en payait un 25.000 francs, et en 1900, à la vente après décès du
regretté Armingaud, son Guarnerius daté de 1732 était adjugé pour 28.000 francs. Si celui de Vieuxtemps fut vendu à sa mort 20.000 francs seulement au duc de Gamposelice, Wilhelmy, qui venait de recueillir la riche succession de son père, n'hésita pas, en 1902, à payera M. Hart fils 50.000 francs un superbe Guarnerius de 1737 ; et si un antiquaire de Dublin, M. Benson, consentit l'an dernier à en céder un pour 25.000 francs, dans le même temps le violoniste Bronislas Hubermann en payait un, portant la date de 1733, 45.000 francs à la maison Moeckel, de Berlin. Mais ce n'est pas tout encore, et tout récemment, au mois d'avril 1908, un journal étranger croyait pouvoir annoncer qu'un violoniste de Francfort, M. Adolphe Rebner, venait d'acheter, à Paris, un superbe Guarnerius del Gesù au prix de 60.000 francs. Si le fait est vrai, c'est là certainement le prix le plus élevé qu'ait jamais atteint un violon. Mais alors, où s' arrêtera- t-on ?
Certains des violons de Guarnerius del Gesù, parmi les plus beaux, ont reçu des noms particuliers, comme ceux de Stradivarius . Le grand violoniste Lafont, qui périt d'une façon si malheureuse (1), en avait un qu'on appelait le Roi, Un autre était baptisé le Leduc ; c'est celui qui fut acheté 35.000 francs à Georges Hart par le chanteur Nicolas, dit Nicoliui, le second époux de Mme Adelina Patti, qui avait commencé par être violoniste. Un troisième avait reçu en Angleterre le nom de «Violon du diable » , parce qu'il appartenait alors au fameux danseur Saint- Léon, l'époux de Mlle Fanny Cerrito, qui n'était pas moins habile violoniste, et qui s'en était servi à l'Opéra dans le ballet le Violon du Diable,
(1) On lisait dans la Gazette musicale du 29 août 1839 : — « Nous apprenons à l'instant, une bien triste nouvelle. M. Lafont, notre violoniste si pur, si élégant, vient de terminer sa carrière d'une manière déplorable. En voyageant dans le Midi (il allait de Bagnères-de-Bigorre à Tarbes), la diligence où il était a versé, et, dans cette chute, notre grand artiste a reçu des blessures tellement graves que deux heures après cette affreuse catastrophe il n'existait plus. C'est une perte douloureuse pour les amateurs de l'art du violon et pour les nombreux amis de cet artiste distingué et si recommandable par son obligeance et son beau talent ». — Lafont, qui était né à Paris le 1er décembre 1781, fut inhumé à Tarbes le 25 août 1839.
où il se produisait à la fois comme chorégraphe, comme danseur et comme violoniste (1). Celui-ci fit partie de la superbe Exposition d'instruments anciens qui fut ouverte avec tant de succès au Musée de South-Kensington, à Londres, en 1872. Il était l'objet, sur le très beau catalogue illustré de cette Exposition, de la note suivante, en français. — « Violon de Joseph Guarnerius, Violon du Diable. C'est sur cet instrument que M. Saint-Léon a produit tant d'effet sur le public dans l'opéra (sic) nommé le Violon du Diable. C'est un des rares instruments de cet auteur qui réunissent toutes les bonnes conditions. Cet instrument fut acheté en Italie, en 1820, par M. Rossel de Minet, et à sa mort passa dans le commerce, et fut acheté par M. Saint-Léon et appartient aujourd'hui à Mme Fleury » (2). A cette même exposition on pouvait voir trois autres violons de Joseph Guarnerius, ainsi mentionnés : — « 94. Violon de Joseph Guarnerius, 1735. Superbe instrument digne de tout respect. Appartient à M. Louis d'Egville. — 95. Violon de Joseph Guarnerius, 1734. Spécimen vraiment caractéristique. Etat remarquable. Appartient à M. W. A. Tyssen Amhurst. - 96. Petit violon de Joseph Guarnerius. Construit pour un enfant, dans la meilleure période de l'artiste (3) ».
Parmi les violonistes fameux qui ont possédé des Guarnerius del Gesù, pour lesquels ils avaient une vive affection, il faut citer encore Spohr, Bazzini, Charles de Bériot, Henri Wieniawski, Alard, puis Sainton, Mori, etc. Le violon d' Alard, superbe et daté de 1742, que l'excellent artiste avait acheté à Vuillaume, fait aujourd'hui partie du Musée instrumental du Conservatoire, auquel, je l'ai dit, il a été gra-
(!) Le Violon du Diable, ballet fantastique en deux actes et quatre tableaux, scénario de Saint-Léon, musique de Pugni, représenté à l'Opéra le 10 janvier 1849.
(2) Catalogue of the spécial Exhibition of ancient musical instruments, South Kensington Muséum, 1872. (London, John Strangeways, 1873, in-4°, with illustrations.)
(3) Dans la même exposition se trouvaient aussi deux violons de Joseph 1er Guarnerius, que le Catalogue mentionnait ainsi : — « 97. Violon de Joseph, fils d'A[ndré] Guarnerius, 1684. Appartient au duc d'Edimbourg. — 98. Violon de Joseph, fils d'A[ndré] Guarnerius, 1707. Appartient à M. Francalucci.
cieusement offert par la famille après la mort de son possesseur, en souvenir de sa longue et brillante carrière de professeur dans l'institution (1).
L'un des plus beaux Guarnerius que l'on connaisse est celui qui appartint à Vieuxtemps, que celui-ci jouait toujours et qu'il appelait son « cheval de bataille ». C'est le premier instrument de prix qu'il ait possédé, car jusqu'alors il n'en avait joué que de médiocres. Il le dut à la générosité du baron Pereyra, qui lui en fit cadeau à Vienne en 184G. Plus tard, pendant son long séjour en Russie, où il excitait l'admiration, il reçut de même plusieurs violons d'un prix inestimable : deux Stradivarius lui furent offerts par le comte G. Strogonoff, un autre par le général Lvoff, un Amati parle comte Mathieu Wielhorsky, unMaggini par M. Wolkoff... Au milieu de tous ces chefs-d'œuvre, son affection, son admiration, son enthousiasme restaient pourtant acquis à son Guarnerius, « une perle, disait-il, d'une beauté incomparable », et qu'il mettait au-dessus de tout. Et lorsque, frappé par la paralysie, le pauvre grand artiste était réduit à l'impuissance, il disait encore, en parlant de ce cher compagnon de son génie : « Mon cœur saigne de ne pouvoir m'en servir!... »
C'est à ce moment qu'on lui proposa de le lui acheter, et qu'à ce sujet il écrivait à une amie, le 9 avril 1881 : — « ... A propos, j'aurai peut-être à vous annoncer dans ma prochaine lettre la vente de mon Guarnerius. Je suis en pourparlers sérieux à ce sujet. Cela coûtera cher à l'acheteur. Mais il en aura pour son argent, car ce violon est une perle unique, dont malheureusement je ne puis plus me servir. Néanmoins, m'en séparer me coûtera bien des larmes, et j'en ai déjà le cœur gros rien que d'y penser. Mais quand je le regarde, je pleure de ne plus pouvoir l'interroger, l'animer, le faire parler... »
Et, de fait, il ne put se résoudre à se séparer de son cher Guarnerius, bien qu'il lui fût devenu inutile. C'est le duc de Camposelice qui avait désiré s'en rendre acquéreur, et, après de poignantes alternatives,
(1) Alard avait épousé une fille de Vuillaume,
le pauvre Vieuxtemps flnit par rompre toutes négociations. J'emprunte le récit de cette petite histoire à M. Théodore Radoux, qui l'a ainsi racontée dans £a biographie du grand violoniste :
Son ami Van der Heyden avait été chargé de négocier l'affaire avec le duc de Camposelice, qui était ravi de l'acquérir au prix de 17.000 francs, somme fixée par Vieuxtemps. Mais au moment de se dessaisir de son violon bienaimé, le grand maître fut pris de remords, et, espérant en dégoûter l'amateur, il s'écria : « Si l'on met 17.000 francs, on peut bien en mettre 20.000. » Le duc, mis au courant de la situation, répondit par un chèque de 20.000 fr. adressé à Van der Heyden, par l'intermédiaire de la maison Rothschild.
Croyant avoir vaincu toute résistance, l'ami s'en vint trouver Vieuxtemps de grand matin, et lui mit le chèque sous les yeux. Vous peindre le désespoir de Vieuxtemps n'est pas possible, me dit Van der Heyden. Il pleurait et, ne pouvait se faire à l'idée de se séparer de son Gkiarnerius. Il demanda vingt-quatre heures pour réfléchir, mais ne voulut pas garder le chèque. «Emporte, emporte cet argent, disait le pauvre désolé; je ne veux pas le voir. »
Madame Landowska (sa fille) et son mari, craignant que ce grand chagrin n'amenât une rechute de la terrible maladie de leur bien-aimé père, prièrent leur ami de ne plus lui en reparler. Le duc de Camposelice fit de nouvelles instances auprès du négociateur pour qu'il offrît davantage encore, mais celui-ci lui déclara qu'il était inutile d'insister. Il avait acquis la conviction que Vieuxtemps ne se séparerait à aucun prix de son instrument.
Le duc devint cependant plus tard l'heureux acquéreur du fameux G-uarnerius, mais seulement après la mort du maître et de sa fille, Mme Landowska (1).
(1) Théodore Radoux : Henri Vieuxtemps, sa vie, ses œuvres (Liège, 189J, in-8°). Ce nom ronflant de duc de Camposelice était celui qu'avait adopté un brave homme de musicien qui s'appelait tout bourgeoisement Nicolas Reubsaet. Né en Hollande en 1846 ou 1847, il avait fait son éducation artistique au Conservatoire de Bruxelles, où, doué d'une bonne voix de ténor, il avait obtenu un premier prix de chant en 1868. Auparavant il avait étudié le violon et fait partie durant quelque temps de l'orchestre du théâtre de la Monnaie. Quel hasard le mit en relations intimes avec la famille de Singer, le fameux fabricant américain millionnaire de machines à coudre?
Spohr possédait aussi, dans sa jeunesse, un superbe Guarnerius del Gesù, qui lui avait été donné pendant le séjour qu'il fit en Russie avec son maître François Eck, et dont il était justement glorieux. Cet instrument devait être pour lui la cause d'un vif chagrin. De retour de Saint-Pétersbourg après une absence de dix-huit mois, Spohr était revenu à Brunswick pour y reprendre son service à la chapelle du
je ne saurais le dire. Toujours est-il qu'il plut à sa fille, sut se faire agréer par elle, demanda sa main et l'épousa, ornée d'une dot beaucoup plus que confortable. Du coup, et par le fait de cette dot, l'existence de notre homme fut transformée. Est-ce par gloriole personnelle, est-ce, plutôt peut-être, pour complaire à sa jeune femme? ce qui est certain, c'est que Nicolas Reubsaet voulut se donner le luxe d\<n de ces titres qu'on obtient sans trop de difficultés de la part du gouvernement pontifical, à la seule condition de verser une somme importante au bénéfice d'une des nombreuses œuvres de bienfaisance dépendantes du Vatican. De ce fait, ledit Reubsaet devint du jour au lendemain duc de Gamposelice (au titre romain), et désormais ne se fit plus appeler autrement. Mais en reniant ses ancêtres, il n'avait pas perdu son amour très réel pour l'art qu'il ne devait plus maintenant cultiver qu'en amateur. Entre autres, il se mit en tête d'acquérir toute une série de superbes instruments italiens de la grande époque, et l'on se fera une idée de ce que dut lui coûter une collection comme celle qu'il réunit en quelques années et dont Vidal a dressé cette liste dans son livre :
« Le duc de Gamposelice, dit-il, décédé à Paris le 1er septembre 1887, avait réuni un ensemble d'instruments précieux dont voici la nomenclature :
» Joseph Guarnerius del Gesù : 5 violons.
» Antonius Stradivarius : 8 violons, 2 altos, 2 violoncelles.
» Pierre Guarnerius (Venise) : 1 violon.
» Saint-Séraphin : 1 violon.
» Gagiiano (Nicolas) : 1 alto.
» Gaspar da Salô : 1 alto.
» Lupot (Nicolas) : 2 violons, 1 alto, 1 violoncelle.
» Cette collection remarquable appartient aujourd'hui à Mme la duchesse de Gamposelice ».
Et l'on peut dire qu'à elle seule elle représente une fortune de plusieurs centaines de mille francs. Je crois que la « duchesse de Gamposelice"» s'est remariée par la suite. Quant aux détails que je donne ici sur son premier époux, ils sont complètement inédits.
duc, son protecteur; puis, avec l'agrément de ce prince, il s'était éloigné de nouveau, pour entreprendre un voyage artistique à travers l'Allemagne. C'est au cours de ce voyage, et un jour qu'il se rendait à Gœttingue, qu'il fut, malgré ses précautions, la victime d'un événement dont ses succès de virtuose ne suffirent pas à le consoler, et qu'il raconte ainsi dans son autobiographie :
... Peu de temps après avoir quitté Brunswick, je m'étais fait faire ure boîte à violon digue du splendide instrument que j'avais rapporté de Russie ; elle était de la plus grande élégance, et pour la garantir des accidents de voyage, je l'avais soigneusement empaquetée dans ma malle, entre mon linge et mes habits. Je pris en conséquence un soin tout particulier pour que cette malle, qui contenait toute ma fortune, fût très solidement attachée derrière ma voiture. Toutes ces précautions ne m'empêchaient point de regarder souvent si tout était en ordre, et cela d'autant mieux que le conducteur m'avait appris que plusieurs malles avaient été récemment enlevées de derrière des voitures de voyage. Comme celle où je voyageais n'avait pas de fenêtre de derrière, cet exercice ne laissait pas que d'être assez fatigant et très ennuyeux ; aussi fus-je bien aise lorsque, vers le soir, nous arrivâmes au milieu des jardins de Gœttingue, et que je pus me convaincre une dernière fois de mes propres yeux que ma malle était toujours à sa place. Charmé de l'avoir amenée à bon port, je ne pus m'empècher de faire la remarque à mon compagnon de voyage que mon premier soin serait de me procurer une forte chaîne et un cadenas pour fixer plus solidement ma malle à l'avenir.
Projet tardif — et superflu, comme on va le voir. Spohr continue :
Nous arrivâmes bientôt aux portes de la ville; on commençait déjà à allumer dans les rues. La voiture s'arrêta devant la douane. Pendant que Beneke donnait nos noms à un sergent, je demandai à un des soldats qui entouraient la voiture si ma malle était toujours à sa place.
— De quelle malle voulez-vous parler ? me répondit-il ; il n'y en a point derrière votre voiture.
D'un bond j'étais sur la route, et je me précipitai hors des portes de la ville, après avoir tiré du fourreau mon couteau dédiasse.
Si j'avais réfléchi un instant, et si, au lieu de courir comme un écervelé, je m'étais arrêté pour écouter, il est probable que j'eusse entendu les voleurs et que je les aurais atteints pendant qu'ils s'enfuyaient par quelque ruelle ou par quelque chemin de traverse. Mais dans mon aveugle furie, j'avais déjà dépassé l'endroit où j'avais constaté pour la dernière fois la présence de ma malle, et je ne m'aperçus de l'excès de ma précipitation que lorsque j'étais déjà à travers champs. Inconsolable de ma perte, je revins sur mes pas, et pendant que mon compagnon de voyage cherchait une auberge, je me rendis au poste de police et je demandai que des recherches immédiates fussent ordonnées dans les maisons ornées de jardins qui se trouvaient à la sortie de la ville. A mon grand étonnement et à mon grand chagrin, j'appris que la juridiction de la police au delà des portes de la ville appartenait à Weende, et qu'il me fallait adresser mes plaintes aux autorités de cette localité. Gomme Weende se trouvait à une bonne distance de Gœttingue, je fus forcé d'abandonner ce soir là de plus amples recherches pour la restitution de mon G-uarnerius. Je passai une nuit sans sommeil et dans un état d'esprit qui m'avait été totalement inconnu depuis le commencement de mon heureuse carrière. Hélas ! n'avais-je pas perdu mon magnifique Guarnerius, le témoin et le confident de tout le talent artistique auquel j'avais pu atteindre jusqu'alors? Combien légère m'eût paru la perte de tout le reste !
Le lendemain matin, la police vint m'informer qu'une malle vide et une boîte à violon avaient été trouvées dans les champs, derrière les jardins. Ivre de joie, je me précipitai dans la direction indiquée, dans l'espoir que les voleurs auraient peut-être laissé le violon dans sa boîte, comme un objet sans valeur pour eux; mais il n'en fut point ainsi... Il me restait pourtant une petite consolation : l'archet, un excellent Tourte, fixé au couvercle de la boite, n'avait point été découvert et volé par ces bandits.
Joseph Guarnerius a vécu beaucoup moins âgé que Stradivarius ; il a donc beaucoup moins produit, et d'autant moins que les incidents de son existence bizarre ont encore interrompu ses travaux. Ses violons sont donc considérablement plus rares que ceux du vieux maître de Crémone, ce qui fait qu'on en recherche aujourd'hui les exemplaires avec une sorte de fureur. Cette rareté, jointe à leurs qualités exceptionnelles, explique le haut prix auquel ils sont maintenant parvenus. Je
ne crois pas qu'un seul Stradivarius ait jamais atteint le chiffre de oO.OOO francs payé par Wilhelmy à George Hart pour son superbe Guarnerius de 1737. (A remarquer toutefois que la boite qui enfermait ce splendide instrument est elle-même un véritable objet d'art qu'on évaluait à 5.000 francs; elle est en argent massif et très artistement décorée de marqueteries en écaille.)
Mes recherches ne m'ont pas permis de trouver d'autres dates que celles-ci pour des violons de Joseph Guarnerius del Gesù : 1732, 1733, 1734, 1735, 1740, 1741, 1742, 1743, 1744, 1745. Ces dates, on le voit, ne se rapportent qu'à la partie brillante de la carrière du grand artiste. Guarnerius étant né en 1686, a, selon toute apparence, commencé à travailler pour son compte entre 1706 et 1710. Plus ou moins, il a donc dû nécessairement produire entre 1710 et 1732. Mais combien de ses instruments, dont beaucoup sans doute appartenant à cette période et dont nous ne connaissons pas les dates, sont fâcheusement enfouis dans les collections égoïstes des amateurs anglais, ces nécropoles de la grande lutherie italienne ! (1)
(1) Beethoven a possédé un quatuor superbe d'instruments à cordes, dont deux portaient le nom de Guarnerius. C'était un cadeau fait au grand homme par ie prince Lichnowski, et c'est Schuppanzigh, le premier violon ordinaire des quatuors de Beethoven, qui avait provoqué de la part de celui-ci cette libéralité : on pouvait ainsi essayer les oeuvres du maître chez lui, sans l'obliger à se déranger. Le fameux collectionneur Aloys Fuchs, qui s'occupa aussi de littérature musicale, donna jadis dans les Wiener Sonntag Blàtter, une description de ce quatuor remarquable, qui, selon lui, était ainsi composé : 1° un violon de Joseph Guarnerius, 1718, devenu la propriété de Cari Holz, violoncelliste avec lequel Beethoven était lié dans les dernières années de sa vie, et qui fut plus tard directeur des Concerts spirituels à Vienne; 2° un v.olon de Nicolas Amati, 1667, qui passa entre les mains du docteur Ohmeyer, et fut vendu par les héritiers de celui-ci à M. Huber, de Vienne ; 3° un alto de Vincenzo Rugeri, 1670, dont Holz fut également possesseur; 4° un violoncelle d'André Guarnerius, 1712, dont le propriétaire ultérieur fut un M. Wertheimer, de Vienne. En ce qui concerne ce dernier instrument, le violoncelle attribué à André Guarnerius, Aloys Fuchs a commis une erreur évidente. Ou la date indiquée (1712) est inexacte, André étant mort en 1698, ou
Jules Gallay, dans ses Luthiers italiens, a donné, au point de vue générai, une sorte de « signalement » des violons de Guarnerius del Gesù, qu'il détaille ainsi : — « Patron : souvent petit ; il a varié. — Bois : excellente qualité. — Vernis : jaune doré, pâte fine et élastique, rappelant beaucoup celui d'Amati. — ff : assez ouvertes et tout à fait caractéristiques. — Voûtes : ordinaires, mais plus élevées que Stradivarius. — Éclisses : bonne hauteur. — Coins et Filets : main-d'œuvre fort habile. » Mais tout cela ne peut être considéré qu'approximativement, Guarnerius, chercheur obstiné comme Stradivarius, et toujours désireux du mieux, ayant constamment modifié sa manière au moins dans les détails, principalement en ce qui concerne la perce des ff et la forme de la volute, qui varient très souvent.
J'ai dit que le merveilleux Guarnerius del Gesù d'Alard avait été donné au Musée instrumental du Conservatoire par la famille du grand violoniste. Le Musée possède de Guarnerius quelques souvenirs de moindre importance, mais présentant tout au moins un intérêt de curiosité, entre autres deux petits rabots mignons provenant de son atelier, offerts par Vuillaume (n° 99 du catalogue) ; puis des chevalets qui sont compris dans une série où l'on en rencontre de Stradivarius, d'André Guarnerius, de son fils Joseph et de Carlo Bergonzi (n° 94 du catalogue).
Il va sans dire que les violons de Joseph Guarnerius del Gesù ont été l'objet d'innombrables imitations, qu'il faut d'ailleurs distinguer
l'instrument est dû à un autre membre de la famille, soit Joseph Ier, soit Pierre Ier, dont les violoncelles sont aujourd'hui très recherchés. Au sujet de ce quatuor, on lisait ce qui suit dans la Gazette musicale du 12 septembre 1875 : « Chacun de ces instruments portait le cachet de Beethoven et un grand B gravé sur le fond. Le Juseph Guarnerius (sans doute un Guarnerius del Gesù) était le plus précieux de la collection; on en offrit il y a longtemps 1.500 florins à Holz, qui refusa de s'en dessaisir. Aujourd'hui que les Guarnerius del Gesù sont plus recherchés encore et que l'argent a une valeur moindre, un instrument pareil se paierait de 8.000 à 10.000 francs. Il est vrai que le souvenir de Beethoven entrait peut-être pour quelque chose dans l'offre de ces 1.500 florins. »
entre elles. Il y a les imitations frauduleuses, celles que certains luthiers italiens peu scrupuleux s'efforçaient de faire passer et de vendre pour des originaux, dont, naturellement, elles n'avaient pas la valeur. Mais il y eut aussi les imitations de bonne foi, qui se donnaient comme telles et qui ne cherchaient pas à en imposer. Il y eut enfin ce qu'on pourrait appeler peut-être des imitations inconscientes, au nombre desquelles on peut citer certains violons de Joseph Guarnerius. fils d'André, qui ressemblent tellement à ceux de son cousin Joseph dei Gesù, que souvent ils furent attribués à celui-ci. Parmi les imitations de bonne foi il faut surtout mentionner celles, fort habiles, de notre luthier français Vuillaume, dont un échantillon excita un jour l'étonnement, on pourrait dire la stupéfaction de Paganini.
C'était lors du premier séjour de Paganini à Paris. Son fameux Guarnerius avait besoin sinon d'une réparation proprement dite, du moins de quelques soins qui réclamaient le secours et l'expérience d'un luthier, et à cet effet il le confia pour quelques jours à Vuillaume. Celui-ci, heureux d'avoir en mains un instrument si admirable, eut aussitôt l'idée d'en faire une copie aussi exacte que possible. Il se mit à l'œuvre et réussit effectivement à imiter son modèle de façon si parfaite que, ayant montré ce violon à Paganini, le grand virtuose en fut émerveillé : la forme et l'aspect de la caisse, l'adaptation du manche, la volute, tout était si exactement ressemblant que l'on pouvait s'y méprendre. Bref, Paganini l'ayant essayé et se montrant très satisfait de la sonorité de ce pseudo-Guarnerius, le trouva tellement à son goût qu'il exprima le désir de l'acheter ; mais Vuillaume, très fier du succès qu'il obtenait auprès de lui, le lui offrit gracieusement. C'est cet instrument qui passa plus tard aux mains de Sivori, et dont l'existence faillit se terminer dans un drame. C'est toute une petite histoire, dont on connaît peu les éléments.
Sivori, j'ai eu l'occasion de le dire, fut le seul élève que Paganini consentit jamais à former, et cela grâce à un incident bizarre qui signala sa naissance et qui amena la première rencontre du maitre et du disciple, alors à peine âgé de cinq à six ans. J'emprunte le récit de
cette rencontre à l'un des biographes italiens de Pagànini. C'est lors du retour de celui-ci à Gènes, en 1822 :
Il y avait de bons amis, dit l'écrivain. Parmi les premiers se trouvait son protecteur le marquis di Negro, qui eut toujours pour lui une affection de père, et son vieux maître Costa, lequel était orgueilleux de son élève, et il y avait de quoi. Celui-ci avait préparé la plus heureuse surprise à Pagànini.
Un soir que tous deux avaient été invités à une fête de famille par le marquis, Costa, pendant que tous les convives causaient et riaient, se leva et dit tout haut :
— Messieurs, votre mémoire vous rappellera certainement à tous cette fameuse soirée de 1817, où ici, à Gènes, au Théâtre Sant'Agostino, notre illustre Pagànini, donnant un concert, excita parmi nous l'enthousiasme que sait inspirer son génie. Vous vous rappellerez aussi qu'à la fin d'un agitato sublime, tandis que tous étaient extasiés à l'entendre, on entendit un gémissement sortir du fond d'une loge...
— C'est vrai, c'est vrai, exclama Pagànini ému. Je m'en souviens comme si c'était aujourd'hui. On me dit qu'en ce moment une signora, enceinte de huit mois, avait voulu malgré tout venir au concert, et, prise de douleurs, tomba en faiblesse et dut être emportée en toute hâte.
— Oui, et cette signora était la Sivori, qui dans la nuit mit au monde un enfant. Eh bien, cet entant, âgé aujourd'hui de six ans, a un tel transport pour le violon qu'il ressemble parfaitement à notre Pagànini quand il était à cet âge. J'éprouve le désir de vous en faire juges vous mêmes.
Et ce disant, il fit venir le petit Sivori, qui, tout rouge d'émotion, n'osait regarder personne en face. Rassuré par les caresses de Costa et parles paroles affectueuses des assistants, il reprit peu à peu contenance, et, invité par son maître, il se mit à exécuter un morceau avec tant de désinvolture et tant de suavité que Pagànini lui-même, l'enlevant de terre, l'embrassa affectueusement, puis dit à Costa :
— Maître, si vous voulez bien, je donnerai des leçons à ce petit Sivori.
— Si je veux bien? Avec grand plaisir, mon cher Nicolo. Faites, faites vraiment. Mais à vous dire franchement, c'est un rêve pour moi que vous vouliez consentir à donner des leçons. Jamais, autant que je sache, vous n'aviez voulu le faire.
— C'est que c'est un cas très intéressant pour moi, maître, répondit en riant Paganini.
— Vous avez raison. — Quant à toi, mon petit Camille, dit-il à l'enfant, tu peux faire en peu de temps avec lui ce que tu ne ferais pas en cent ans avec moi (1).
Paganini prit en grande affection son petit élève, qui fit honneur à ses soins et devint, on le sait, ainsi que Bériot, Alard, Vieuxtemps, Léonard. Joachim, Wieniawski, etc., l'un des plus grands violonistes du XIXe siècle. Il écrivit expressément pour lui un concertino ainsi qu'une série de six sonates avec accompagnement de guitare, alto et violoncelle, dont Sivori conserva pieusement les manuscrits, et qu'il lui faisait exécuter en public en ne dédaignant pas de l'accompagner lui-même sur la guitare. Malgré les voyages de l'un et de l'autre, le maître et l'élève se revirent souvent, toujours avec joie; et c'est dans une de ces rencontres que Paganini, pour prouver à Sivori toute sa tendresse et le cas qu'il faisait de son talent, lui fit don du beau violon imité de Guarnerius que Vuillaume avait fait pour lui. Sivori reçut ce présent avec reconnaissance, et il va de soi qu'après la mort de Paganini ce pseudo-Guarnerius devint pour lui une relique particulièrement chère. C'est ce violon pourtant qui faillit périr un jour, ou plutôt une nuit, en compagnie de son nouveau maître, dans un naufrage en rivière. En une lettre amusante, Sivori faisait connaître, il y a une trentaine d'années, les détails de cette aventure humide à son ami Oscar Comettant. Je transcris presque intégralement cette lettre curieuse, en en retranchant seulement cinq où six lignes d'introduction, sans rapport avec le sujet :
Paris, le 11 février 1878.
Mon cher Comettant,
.. .Vous avez parlé de mon Vuillaume. que vous m'avez souvent entendu jouer; mais vous n'en connaissez probablement pas l'histoire, qui est une curieuse histoire.
(1) Oreste Bruui : Nicolo Paganini, célèbre violinista genovese. — Firenze, 1873, in-8u.
Ce violon du célèbre luthier français a été fabriqué expressément pour Paganini sur le modèle du Guarnerius que cet illustre artiste jouait en public. Un jour, étant à Gènes, mon pays natal, je reçus une lettre douce à mon cœur et que je conserve précieusement, par laquelle il me faisait présent de ce bel instrument. Il m'engageait à me rendre à Nice, pour confronter le Vuillaume avec le Guarnerius.
C'était en 1840, et déjà la maladie qui devait être fatale à Paganini l'avait rendu si impressionnable qu'il ne pouvait plus entendre la musique que de loin. Il me fit mettre avec les deux violons dans une chambre à côté de la sienne, et j'essayai alternativement les deux instruments. Bien que le violon de Vuillaume fût entièrement neuf et que les sons en fussent nécessairement un peu durs, il fut facile d'en reconnaître les belles qualités, et Paganini le mit, dès ce moment, presque au même rang que son Guarnerius.
L'usage constant que j'ai fait de mon Vuillaume l'a certainement beaucoup amélioré, et j'y tiens pour plus d'un motif, comme vous voyez. Il a été mon compagnon de voyage dans toute l'Europe, en France, en Belgique, en Angleterre, enHollande, en Allemagne,en Autriche, on Russie, en Suisse, en Espagne, enPortugal, etc., et dans les deux Amériques, soit soixante-sept villes des États- Unis, puis La Havane, le Pérou, le Chili, leBrésil, Buenos- Ayres, Montevideo, etc. Dans tout ce long parcours, mon fidèle compagnon s'est superbement comporté ; à peine si les grandes chaleurs des pays équatoriaux ont agi sur la colle, en faisant bâiller la table et les éclises; mais ces petits accidents ont été facilement réparés, et c'est en Europe que de cruelles épreuves attendaient mon instrument, à mon retour d'Amérique.
C'était en Vénétie. J'étais parti de la ville d*Udine pour aller donner un concert dans une autre ville voisine. Nous étions quatre dans la voiture : mon accompagnateur, Belloni, et un prêtre passionné de musique qui ne voulait pas perdre une de mes séances. Le froid était vif, il gelait; j'étais enveloppé dans ma pelisse, ayant sur les genoux un Amati avec mon Vuillaume.
Dans la nuit, entre une heure et deux heures, quand nous dormions tous profondément, nous fûmes reveillés horriblement par la voiture qui versait dans un mare d'eau gelée, assez profonde. Le poids du véhicule, avec les chevaux, le cocher et les voyageurs, rompit la glace avec fracas, et nous nous trouvâmes dans l'eau jusqu'au cou. L'accompagnateur brisa d'un coup de poing une vitre d'un vasistas en se blessant grièvement; le prêtre passa le pre-
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ioier par celte brèche et nous aida à sortir de la mare. Belloni avait reçu un coup violent sur un œil; moi, je n'avais que des contusions légères, mais tous mes vêtements étaient traversés par l'eau glacée. Je n'avais pas lâché ma boîte à violon, mais elle s'était ouverte, et mes pauvres instruments étaient dans le plus piteux état. Je les crus perdus à jamais.
Nous nous dirigeâmes, grelottant, vers une maisoa de pxysan qui se trouvait sur la route. Le brave rural nous prit d'abord pour des brigands et refusa d'ouvrir. Enfin il nous donna l'hospitalité et alluma du feu. Les blessés purent panser leurs blessures, et nous changeâmes de linge et d'habits.
Le lendemain de cette terrible nuit, mon premier soin fut de m'enquérir d'un luthier assez capable pour tenter de réparer les graves avaries de mes violons. De luthier, il n'y en avait point dans le pays, mais on m'apprit qu'il se trouvait dans le village voisin un barbier renommé, non point pour la coupe des cheveux et la légèreté de son rasoir, mais pour son habileté à raccommoder les violons. Je crus à une plaisanterie : un barbier de village émule des Stradivarius, des Amati, des Guarnerius ! J'aurais ri beaucoup, si j'avais eu la moindre envie de rire.
Cependant je voulus m'assurer du fait, et je me rendis chez ce curieux barbier. Il me fit voir des violons réparés par lui, et je fus étonné de l'habileté de ce passé-maître raseur. De plus en plus rassuré, je me décidai à lui confier la réparation de mes deux chers instruments. Un mois après, ce barbier cli qualità me rendit mon Amati en parfait état et mon Vuillaume (qui avait le plus souffert) entièremant ressuscité. Le manche était remplacé et toutes les petites plaies étaient fermées et si bien cicatrisées que le malade se portait mieux qu'avant sa maladie. Jamais ce bel instrument ne me parut meilleur ni si beau qu'après ce mois passé dans la maison de santé du plus luthier des barbiers, qui certainement devait être aussi le plus barbier des luthiers.
Voilà, mon cher Gomettant, l'histoire de mon violon; elle valait bien, n'estce pas? la peine d'être racontée.
Que Dieu lui conserve la santé, et à moi aussi.
Je sui< votre tout dévoué. Gamillo Sivori.
Revenons aux vrais Guarnerius, pour faire connaitre un être singulier, qui ne fut pas étranger à leur fortune en France, non plus qu'à celle des instruments des autres grands luthiers italiens.
C'était un pauvre diable d'Italien qui s'appelait Luigi Tarisio, absolument dépourvu d'instruction, mais ayant le sens du brocantage, et surtout celui des vieux instruments. Il était doué à cet égard d'une sorte de flair singulier, qu'il devait sans doute au hasard, mais que la pratique finit par affiner d'une façon toute particulière. Très madré d'ailleurs, ayant aussi le sens des affaires, et ne s'en laissant pas conter facilement.
Vers 1827, Tarisio arrivait pour la première fois à Paris, où il était venu à pied, apportant une petite pacotille d'instruments, qu'il allait offrir à nos luthiers. Il éprouva d'abord, parait-il, quelques difficultés à inspirer confiance, son extérieur étant loin de plaider en sa faveur. Il finit cependant par être bien accueilli et encouragé par l'un d'eux, Ghanot, qui lui acheta plusieurs violons, en les payant comptant, bien entendu. Muni de ce petit pécule, qui lui permettait de recommencer, et profitant des remarques qu'il avait vu faire à Ghanot, notre homme retourna en Italie, renouvela ses recherches, et revenait au bout de trois mois avec une nouvelle cargaison, qu'il écoula cette fois avec plus de facilité. Très « bric à brac » d'ailleurs, il n'achetait pas que des instruments complets; tout lui était bon: volutes isolées, tables d'un auteur, éclisses d'un autre, etc., il prenait tout ce qu'il trouvait, et finit par placer tout cela chez certains de nos luthiers, qui se livraient, avec ces débris, à d'étranges assemblages. Mais il apportait aussi de véritables trésors, et plus d'un Stradivarius, d'un G-uarnerius, d'un Amati, d'un Bergonzi, est venu en France grâce à lui, et a fait la joie de nos artistes et de nos amateurs.
Pendant près de trente ans, Tarisio fit ainsi la navette entre l'Italie et la France, épuisant son pays sous le rapport des instruments et enrichissant le nôtre, et aussi l'Angleterre., où il avait fini par se rendre. Chacune de ses arrivées ici causait une sorte d'émotion dans le monde spécial de la lutherie, où il était fiévreusement attendu, et l'on conçoit qu'il trouvait son compte dans ses voyages.
Puis, un beau jour, en 1854, on apprend la nouvelle de sa mort.
C'était un événement, car on supposait bien qu'il avait laissé quelque
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chose derrière lui, et on ne se trompait pas. Mais la surprise devait être plus grande encore qu'on ne s'y attendait. Ici, j'emprunte d'intéressants renseignements à Antoine Vidal, qui fut directement informé à ce sujet par Yuillaume en personne :
. . .On apprit que Tarisio laissait une magnifique collection de vieux instruments ; il y avait là tout un trésor ! Un de nos luthiers parisiens, des plus intelligents et des plus habiles, M. J.-B. Yuillaume, n'hésite pas. Il se met de suite en communication avec la famille du défunt, et part pour l'Italie le S janvier 1855. Il arrive à Novare et se fait conduire près deFontenette (Fontanetto) à la ferme de la Croix, petite propriété qui avait appartenu à Tarisio, où il trouve réunis les héritiers avec toutes les apparences delà misère la plus sordide ! Après les saluls d'usage, M. Yuillaume aborda de suite la grande question: « Où sont les instruments? — A Milan; mais nous avons ici six violons. — Où sont-ils ? — Là. » Et on indiquait un coin où gisaient six caisses empilées deux par deux ; on n'aurait pu les placer autrement, il n'y avait pas un meuble.
On amène donc ces caisses sur le sol nu, au milieu de la chambre. M. Yuillaume se met à genoux pour en examiner le contenu, et découvre successivement : 1° un magnifique Ant. Stradivari ; 2° un Guarnerius del Gesu. admirable; 3° un Charles Bergonzi, unique de conservation ; 4° deux J.-B. Guadagnini, presque intacts ; 5° et enfin le fameux violon neuf de A. Stradivari, resté pendant soixante années dans la collection du comte Gozio de Salabueet qui avait été acquis par Tarisio en 1824. Il y avait longtemps que ce dernier en avait parlé avec emphase à Paris ; mais, en habile marchand, il se gardait de le faire voir, bien certain d'en obtenir un prix considérable quand il le voudrait (1).
Lorsque M. Yuillaume eut mis à nu ces six admirables instruments, dont la beauté était encore rehaussée par l'aspect misérable du lieu, il resta un instant immobile, toujours à genoux, promenant son regard de l'un à l'autre, entouré des hommes, des femmes et des enfants qui le regardaient avec de
(1) Cette circonstance a valu à ce violon le nom de Messie, toujours attendu et n'arrivant jamais ! Le catalogue de l'Exposition de Londres au Kensington-Museum de 1872, où il Qgura sous ce nom, en donne une belle photographie.
grands yeux ébahis ! Certains sujets choisis par les peintres ont mérité moins que celui-là les honneurs du pinceau.
Après être tombé d'accord avec les intéressés sur l'estimation de ces six violons, M. Vuillaume partit de suite pour Milan. A son arrivée en cette ville, il fut conduit dans un petit hôtel de dernier ordre, appelé avec quelque peu d'exagération Hôtel des Délices, demeure habituelle de Tarisio et son quartier général. Là, dans une petite chambre, se trouvaient entassés pèle-mèle deux cent quarante-quatre violons, altos et violoncelles d'anciens maîtres. Après examen fait, le tout, formant un ensemble de 250 instruments, fut estimé, d'accord avec les parties, à la somme de 80.000 francs, payés comptant, et M. Vuillaume revint en France avec cette précieuse collection qui ne tarda pas à se disperser de tous les côtés. DisoDs, pour terminer, que Tarisio laissait, en mourant, à ces parents que nous avons vus si misérables dans la pauvre ferme de la Croix, une fortune de 300.000 franc, produit de son commerce depuis 1825 environ jusqu'en 1854. Cet homme, qui ne savait ni lire ni écrire, avait concentré toutes ses facultés sur la lutherie ancienne, et à force d'activité, d'intelligence et d'économie, était parvenu à ce résultat surprenant dans une branche d'affaires qui n'était en réalité que du brocanta^ (1).
C'est là, sans aucun doute, un fait unique dans l'histoire du commerce de la lutherie, et l'on peut affirmer sans crainte qu'il ne trouvera jamais son pareil. De telles circonstances ne se renouvellent pas.
Il aurait été intéressant de savoir, par le détail, de quoi se composait la série vraiment prodigieuse des 244 instruments découverts à Milan par Vuillaume, Il est évident que toute l'ancienne lutherie de Crémone et de Brescia devait figurer là, avec tous ses représentants, et qu'avec les Stradivarius, les Guarnerius, les Amati, les Bergonzi, les Maggini, devaient se trouver côte à côte les Slorioni, les Landolfi, les San Serafmo, les Grancino, les Tes tore, les Montagnana, les Gagliauo, les Cappa, les Rugieri, les Mantegazza... C'est un ensemble dont la
(1) Les Instruments à archet, t. I, pp, 123-125.
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seule pensée donne le vertige. Nous avons vu que dans les six premiers violons de grand choix qui étaient restés à la misérable ferme de la Croix se trouvait un Guarnerius del Gesù « admirable ». Précédemment, Tarisio en avait apporté d'autres en France, etG-allay, dans les « notes » ajoutées par lui au livre de l'abbé Sibire, en signale un surtout dont l'état était vraiment exceptionnel : — « M. Ghanot, dit-il, nous a parlé plus d'une fois avec admiration d'un inestimable violon de Guarnerius que lui vendit Tarisio, et qui avait encore sa touche, ses chevilles, ses poignées et sa barre d'origine. Cet instrument, très épais en bois, n'avait jamais été détablé. Il fut acheté par M. de Kermoisan, qui, nous le croyons, le possède encore. » C'était presque le pendant du fameux Messie de Stradivarius.
Malheureusement, depuis Tarisio, les Guarnerius, comme déjà les Stradivarius, ont été accaparés par les collectionneurs anglais, qui les recherchaient avec fureur pour, selon leur sotte et funeste habitude, les enfermer précieusement dans leurs vitrines, où leur voix admirable est réduite au silence. C'est ce qui fait que leur rareté est devenue si excessive. On a vu qu'aujourd'hui, et par le fait de cette rareté, leurs prix ont atteint, et même dépassé ceux des Stradivarius. Cela suffirait à faire leur éloge, si nous n'avions, pour justifier davantage notre admiration, l'opinion exprimée sur eux par Paganini, Vieuxtemps, Alard et autres grands artistes.
Joseph Guarnerius del Gesù fut, lui aussi, en son genre, un artiste de premier ordre, absolument hors de pair, dont le talent, lorsqu'il brille de tout son éclat dans les plus beaux de ses produits, n'a pas été plus égalé que celui de Stradivarius. Représentants illustres d'un art plein de noblesse, qu'ils surent porter à un état de perfection idéale, les deux maîtres tiennent incontestablement la tète dans cette grande armée des luthiers italiens dont ils sont, plus que tous autres, l'honneur et la gloire.
Mais la renommée très grande et très légitime de Joseph del Gesù ne doit pas nous rendre injustes pour les autres membres de cette intéressante et laborieuse famille des Guarnerius, qui furent tous des
luthiers distingués et qui ont bien mérité de l'art et de leur profession. J'ai eu plaisir, pour ma part, à rappeler le nom et les travaux de ces vieux maîtres, dont l'activité s'est étendue sur tout un siècle, j'ai été heureux de rendre hommage à leur talent, et à le mettre en lumière autant que me le permettaient les trop rares documents que l'on possède encore sur ces travailleurs si habiles et si bien doués.