L ORANGE DU ROI D'ESPAGNE
Résumî (Vuue vieille clironique .
Je dois à Textrcme obligeance de Monsieur Lagrange de Besse, de Ferrensac (Lot-et-Garonne), que je suis heureux de pouvoir remercier ici, la communication du manuscrit de cette chronique. Je n'en donne que le résumé.
Lonque Charles II, roi d'Espagne, le dernier de ceux de la maison d'Autriche, après avoir fait et défait plusieurs fois son testament, eut enfin choisi pour son successeur, Philippe, duc d'Anjou, petit fils de Louis XIV ; lorsque le mot célèbre : mon fils il ny a plus de ^yrénécs^ eut été prononcé, le jeune prince, sous le nom de Philippe V, se mit en route pour Madrid, le 4 décembre de l'année 1700.
Il était accompagné de ses deux frères, des ducs de Beauvilliers et de Noailles, qui devaient le quitter à la frontière, et d'une escorte qui avait pour mission de le protéger et de le conduire jusque dans sa capitale. Daniel de L'Église de Lumeilloux faisait partie de cette escorte, commandée par MM. de Vandeuil et de Montessan.
Philippe V s'arrêta pendant quelques jours à Bazas. Les magistrats de cette ville, désireux de recevoir dignement le nouveau Roi d'Lspagnc, donnèrent en son honneur de grandes fêtes, auxquelles ils convièrent l'aristocratie de la
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région. Monsieur de Besse, sieur de Lanique, qui habitait Saint-Barthélémy, et jouissait dans le pays d'une grande considération, s'y rendit avec sa fille unique Marguerite (en famille Margouton), alors âgée de dix huit ans, et remarquable par son esprit et sa beauté. Elle produisit une grande impression à Bazas et, parmi les courtisans de Philippe, au milieu de cette brillante jeunesse empressée autour de sa personne, elle aurait pu faire choix d'un époux. Mais, absolument dévouée à son père, qui ne voulait pas s'en séparer en la mariant loin de lui, elle écarta tous les prétendants.
A la suite d'un bal, où il avait dansé avec elle, le Roi lui fit cadeau d'une orange cerclée d'argent, surmontée d'un cachet de même métal. Ce cachet représente un cœur traversé par deux flèches croisées et entouré de cette légende : « Je ne Vai pas sans envie » ; plus bas, on lit : « Margoulon de Besse ». Quatre larges feuilles d'argent couvrent le sommet de l'orange. Sur la première sont gravées trois fleurs de lis; sur la seconde, un lion; sur la troisième, une porte de ville surmontée de trois tours, et sur la quatrième, une couronne royale. L'orange est supportée par un socle qui est aussi en argent et sur lequel est gravée l'inscription suivante : « Don du Roi d'Espagne, lyoo, à M. d. B, »
Longtemps après ce voyage, Margouton n'étant pas encore mariée, M. de Besse donna, dans sa maison de Saint-Barthélémy, une grande soirée, à laquelle il invita tous les gentilshommes du pays, qui prétendaient à la main de sa fille, et parmi lesquels elle pouvait faire son choix, car elle était, en même temps qu'une fort jolie personne, la plus riche héritière de la contrée.
Le même jour, devant une auberge de la ville, descendait de cheval un bel officier qui avait jadis fait partie de
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l'escorte de Philippe V. D.iniel de L'hglise, arrivant de Casteljaloux, faisait étape à Saint-Barthélémy, pour aller joindre, le lendemiin, à Cahuzac, le baron de Bony, son compagnon d'armes et regigner ens:mble leur garnison.
Après le souper, l'aubergiste, m litre Combeau, plein de prévenances pour ce gentilhomme de haute miie et d'humeur aimable, vint causer avec lui et l'entretint de la grande nouvelle qui occupait tout Saint-Barthélémy : le bal de M. de Besse. 11 Tengigea à se présenter dans cette maison où l'on serait sûrement très heureux de l'accueillir et de le voir assister à la fétj ; lui vaui les grâces dj la jeune fille et sa belle fortune, sans négliger de faire ressortir le peu de goût qu'elle avait pour les gentilhommes des environs.
Daniel de L'Église se rappela, tout de suite, celle qu'il avait rencontrée et remarquée à Bazas et qu'on avait surnommée, dans l'entourage du jeune Roi : la belle agcnaise. Charmé par l'idée de la revoir et de passer une soirée agréable, hors de son hôtellerie, il s'empressa de mettre ordre à sa toilette et se fit conduire chez M. de Besse.
Il y fut reçu avec la plus vive satisfaction et cette exquise politesse qui distinguait la société d'alors. Son entrée au bal fit sensation. Présenté à la jeune fille, il tut frappé, de nouveau, par sa beauté et chercha à lui plaire. Il dansa et causa avec elle et crut remarquer qu'elle lui témoignait quelque préférence. De son côté le père le trouva charmant, comprit que sa fille lui plaisait et qu'il était bien capable de fixer son choix. Hn voyant Margouton au bras de Daniel, les dames âgées murmuraient : quel beau couple ! lit déjà entrevoyaient un joli mariage.
A la tin de la soirée, M. de Besse s'approchant du jeune ofiicier lui dit : j'espère. Monsieur, que vous me tcrez
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l'honneur d'accepter l'hospitalité que je viens vous offrir. Vous êtes logé chez de très braves gens, mais q-ji ne sont pas en mesure de recevoir, comme il convient, un homme de votre naissance. Veuillez donc occuper un appartement dans ma maison et m'accorder la taveur de vous garder un jour de plus, afin que je puisse cultiver votre connaissance dont un heureux hasard vient de me procurer l'avantage. Ainsi donc, trêve de remerciements, il est convenu que vous couchez ici et que vous nous donnez la journée prochaine.
Après quelques façons, Daniel de L'Église accepta cette offre gracieuse. Retiré dans sa chambre, il ne dormit point,' malgré la fatigue du voyage. La douce image de Marguerite était toujours devant ses yeux, troublant son esprit, agitant son cœur. Dans son imagination obsédée, mille projets surgissaient, auxquels il entrevoyait mille obstacles. Si la nuit lui parut bien longue, la journée du lendemain lui sembla très courte, car elle fut comme le prélude de son bonheur et décida de son avenir. Dans la matinée M. de Besse, voulant connaître les dispositions de sa fille, eut avec elle un entretien particulier :
— Eh bien ! mon enfant, que dis-tu de notre fête ? T'es-tu bien amusée ?
— Notre fête était charmante et j'y ai pris beaucoup de plaisir.
— Et que penses-tu des jeunes gentilshommes, l'élite du pays, présents ci cette soirée ? En as-tu remarqué quelqu'un ? Explique-toi, avec franchise. Tu sais que mon plus ardent désir est de te marier comme il faut et suivant tes préférences. Entre tous ces prétendants tu as la faculté de choisir et j'accepterai pour gendre celui que tu me désigneras.
— Je dois vous dire, mon cher père, que parmi ces
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jeunes gens, il n'en est pas un seul qui me plaise et que je suis fatiguée de leurs fades galanteries.
— Ht M. de L'Église ?
Ici la jeune fille rougit et se troubla.. . — iM. de L'Eglise est un cavalier accompli, bien différent des autres, mais je doute qu'il prétende à ma main. Il ne me connaît pas, il m'a parlé hier pour la première fois, et ses paroles ont été de celles qu'il eût adressées à toute jeune fille.
— Tu raisonnes d'une façon sensée, mon enfant, mais j'ai des motifs de croire que ce jeune homme est épris de toi. Je sais que sa flimille jouit d'une très haute considération et, s'il se déclaie et veut accepter mes conditions, je serai heureux de le voir devenir ton mari.
Quelques instants après, M. de Besse eut un entretien avec Daniel de l'Église, qui, tout d'abord ému et hésitant, finit par lui ouvrir franchement son cœur : — J'aime et j'aimerai toute ma vie Mademoiselle votre fille. Je proteste que mon plus ardent souhait serait de m'unir à elle, si je pouvais avoir le bonheur de lui plaire.
— Ma franchise égalera la vôtre, répondit M. de Besse. Je veux établir ma hlle, mais X deux conditions :
i"* Elle restera près de moi ;
2^* Elle choisira elle-même son mari.
Voyez si la première ne met pas un obstacle absolu à vos projets. Quant à la seconde, elle regarde ma hlle seule.
Sollicité de rester deux ou trois jours à Saint-Barthélémy, Daniel de L'Église fut obligé de refuser. Ses devoirs militaires l'appelaient et il ne voulait pas manquer A la discipline.
A midi, au repas de famille, Marguerite parut belle et séduisante comme toujours. Daniel de son côté se montra spirituel et aimable. Le dîner fut plein d'entrain et de
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gaîté. Les jeunes gens semblaient se comprendre et s'entendre à merveille.
Au moment des adieux, en prenant congé de ses hôtes, le jeune voyageur exprima l'espoir d'un prochain retour, lorsqu'il aurait satisfait aux exigences de son service. Il ne manqua pas de tenir ses promesses et revint quelques temps après, pour fliire une démarche décisive. La partie était gagnée d'avance, les conditions acceptées de part et d'autre, et le mariage eut lieu le 15 février 1705.
L'orange du Roi .d'Espagne a été conservée dans la famille de L'Église jusqu'à la lin du xviir siècle. Pierre de L'Église la donna à M. Besse de Belleprade, descendant d'une Branche latérale. A la mort de ce dernier, le 24 avril 1845, l'orange a passé entre les mains de M. V.. . l'un de ses héritiers.
On rapporte que Pierre de L'ÉgUse, l')rsqu'il voulait
accorder une grande faveur à ses petits fils, leur disait :
Si vous êtes sages, je vous montrerai l'orange du Roi PhiHppe.
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