CONCLUSION
Si on trouve dans nos annales beaucoup de familles plus brillantes je crois qu'il serait difficile d'en trouver une plus Française.
Maurice CAMPAGNE.
KS lettres qui \ont suivre m'ont semblé otïrir quelque intérêt, c'est pourquoi je les ai ^^roupées à la fin de cette étude. Elles serviront à corroborer les idées qui se dégagent de la lecture des pages précédentes.
Avant tout, elles confirmeront l'esprit militaire, qualité primordiale des membres de cette famille : la recherche constante du même but : cette poursuite opiniâtre, pendant trois siècles, d'une seule carrière, de cette profession qui ruine parfois leur santé, absorbe leur patrimoine, leur cause de nombreux déboires, de pénibles déceptions, mais les charme quand même, les séduit et les attire toujours. L'épée est pour eu.\ une maîtresse au pouvoir absolu, impérieuse, despotique, mais passionnée et loxale : ils lui pardonnent ses caprices, ses fantaisies, ses exigences en raison de sa fidélité.
(a\s lettres attesteront, en outre. IcLir espni pratique, leur droiture, leur grand bon sens : la manière dont ils en\ isageaient les affaires publiques et celles de la famille, les questions de mariage et d hérédité.
Le style est un des plus fidèles reflets de 1 âme humaine. Nul miroir ne ren\oie mieux les images. Si quelques lignes de l'écriture d'un homme peuvent
6'^ QULLJUKS LETT.iES
servir à le faire pendre, celles que je vais citer, tracées par les braves L'ÉGLISE, serviront au contraire à les faire revivre et à les faire aimer.
Je me suis borné à en transcrire quatorze et je les ai numérotées pour plus de clarté.
Les neuf premières ont été écrites par Guillaume Dz L'ÉGLISE, officier au régiment de Champagne, et adressées, à partir de lySi, à son frère Pierre II, qui avait quitté ce même régiment en 1760 et continuait à s'intéresser ardemment à tout ce qui s"y passait.
La dixième et la douzième sont de Pierre II, adressées à son fils aîné Etienne, capitaine au dit régiment.
La onzième est d'ÉxiENNE Taîné adressée à son père Pierre IL
La treizième est de Pierre de LABARRIÈRE, à son père Pierre II.
La quatorzième est du comte de Chalup, ancien colonel du régiment d'Austrasie, adressée à Pierre DE LABARRIÈRE.
OLKL'JL'KS LETTRES 69
A Verdun, le 7 Octobre ijs^- Mon chlr 1-rèrh,
J'ai reçu vos deux lettres du 20 et du 30 p.ir le même courrier. J'ai appris avec bien du plaisir que ma bellesœur était accouchée d'un garçon et qu'elle se porte à merveille. Je vous en fais mon compliment et vous suis bien obligé de ce que vous me l'aviez destiné pour en faire un chrétien. Mais cette année ce n'est pas possible.
M. de Gizors (le colonel) est resté longtemps ici ; il y a eu de grandes réjouissances de la naissance du prince de Bourgogne. M. le maréchal de Belle-Isle a fait beaucoup de dépense. On a distribué à tous les soldats du pain, du vin et de la viande.
J'ai fait voir à M. de Gizors la lettre qui vous concerne. Il est bien fâché de n'avoir pas pu obtenir pour vous la pension et m'a dit que deux de ces Messieurs demandaient aussi à se retirer et qu'il aurait bien de la peine à la leur faire obtenir. Mais ces Messieurs ne donneront pas leur démission avant de l'avoir obtenue. \o\\\ comme vous deviez faire. A présent c'est inutile. Il f;iut s'en consoler. Nous sommes d^ns un temps où on oublie facilement les officiers quant ils ont quitté et il faut faire ses affaires avant de partir.
Je suis fort sensible à TotiVe que vous me fiites d'aller passer mon quartier d'hiver à Saint-Barthélémy, mais cette année cela ne se peut, à cause de l'éloignemeni et des hommes qu'on est obligé de laire. Si vous \\i:n faites pas on vous retient 100 livres, c'est ce qui me détermine à rester.
Je suis bien fulié des mauvaises récc^ltes que vous laites. Il faut prendre patience et vouloir ce que Dieu veut.
Fleurette (sa sœur), pourrait bien y avoir égard et laisser passer les mauvaises années en vivant avec vous. Mais elle est dans son couvent où toutes ses religieuses la persécutent et ne demandent pas mieux que de tâcher d'avoir son bien. Ce serait fort désagréable si cela était, mais je lui rends plus de justice; elle pense trop bien pour en rien faire.
Je suis... etc..
A Verdun, 24 Juin iy^2.
Mon cher Frère,
Monsieur de Gizors est arrivé le i*^'" juin. Il tient ici un grand état de maison; quinze personnes à dîner, autant à souper. L'autre jour qu'il m'avait prié à dîner, étant à table il me demanda de vos nouvelles et me pria de vous fliire ses compliments. Il a obligé tous les officiers à avoir un chapeau à bord uniforme et culotte blanche pour la revue de l'inspecteur. Cela fait 42 Uvres qu'il m'en a coûté, ce dont je me serais bien passé.
Le pauvre Saint-Ferréol est mort. Launay a pris sa compagnie qui est à 42, la plus belle du régiment. Saint- André lui a donné 200 louis pour avoir l'aide-majorité. Vignol a le détail de deux bataillons, Champagny de deux autres. Le baron de Chefdeville a été chassé à cause de ses dettes. Tinlot a quitté, il va se marier. Je reste toujours le quatrième pour avoir une compagnie. Villebois est placé à Bordeaux, commandant au fort Saint-Louis, cela vaut à ce qu'on dit 6,000 livres. Lesgu est placé major à Thionville. Voilà Coquebert capitaine de grenadiers. Laurière est à Cahors, Labourdonnay en Bretagne.
Dorénavant les compagnies seront belles et complètes.
Il y a quinze mois que deux sergents sont A Paris pour faire des hommes. Ils envoient de belles recrues. M. de Gizors les voit tous. Au-dessous de cinq pieds deux pouces et demi il ne les reçoit pas. Quand les capitaines sont négligents pour compléter leurs compagnies, il fait travailler pour leur compte et n'épargne pas l'argent.
J'ai été bien surpris, il y a huit jours, de voir entrer dans ma chambre un brigadier de la Maréchaussée qui m'a remis un ordre pour payer 40 livres \ M. de Kochomont. Il faut qu'il soit bien fâché contre vous pour se venger sur moi. Il ne s'est jamais rien passé entre nous deux. L'année que j'ai été à Saint-Barthélémy, pour faire ma compngnie nouvelle, j'ai joué avec lui A la bataille, 6 sols la partie, toujours doublé ; il m'a gagné 40 livres. 11 me dit de faire mon billet, que je le paierais quand je voudrais. Je fus assez sot de le faire. Depuis ce temps il ne m'a parlé de rien. Il m'a fait citer sans m'avertir. J'en suis si outré que, si j'avais été au pays, je ne sais dans quelle extrémité je me serais porté Je voulais écrire à Paris; nos Messieurs les plus sensés m'ont dit que c'était inutile, de n'écrire qu'à lui et de lui envoyer l'argent; ce que j'ai fait tout de suite. Je l'ai remis au brigadier; il m'a fait un reçu. On a trouvé ce procède bien vilain, en disant que ce gentilhomme devait être un grand coquin.
Je suis... etc..
A Metz, le 24 mai /;> >'.
Ce pour vous donner avis, mon cher trère, que je suis arrivé le 19 en bonne santé. Le cheval m'a fort bien conduit, sans accident. Je ne l'ai pas encore vendu. Je crains
que j'en retirerai un mauvais parti. Je me suis fort ennuyé en route étant tout seul. J'ai voyagé, pendant deux jours, de Gouzon jusqu'à Moulins, avec M. Lamothe, maréchal des logis de gendarmerie. Il m'a dit être de Tombebœuf et m'a chargé de vous faire ses compliments.
Je craignais bien de ne pas être arrivé à temps pour Li revue et d'aller en prison. Mais la lettre que j'ai écrite à Dentrevaux m'a fait grand bien. Il en a fait part à nos commandants qui ont parlé à M. Bainard, lieutenant du Roi. Ils ont obtenu ma grâce. Je suis arrivé avant la revue, qui ne se fera pas encore, et j'en ai été quitte pour la peur. Plusieurs officiers de la garnison qui sont arrivés en retard ont été en prison; nous avons un lieutenant du Roi qui ne badine pas.
Il n'y a ici rien de nouveau, sinon que tous les jours on change d'exercice ce qui donne beaucoup de peine à tout le monde.
M. le comte de Gizors a épousé la fille du duc de Niver- . nais. Il a obtenu la survivance de son père pour le gouvernement de Metz.
Je suis etc. . .
|\|o 4 A Metz, le 26 Août /JJ^.
Vous devez avoir reçu, mon cher frère, la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire. Je vous mandais que j'étais le premier pour avoir une compagnie et qu'il y avait apparence que j'en aurais une cet hiver, et qu'il fallait tâcher de vendre mon bien, en tirer 9,000 livres et vous donner la préférence, si vous vouliez le prendre à ce - prix .
A présent M. de Coquebert, capitaine de grenadiers, a
QUEL(JUES LKTTKKS 7^
demandé A se retirer, on lui fait 13,000 livres. M. de Gizors m'a demandé si je voulais donner 2,000 livres pour une Compagnie. Je lui ai répondu que je me prêterais toujours à ce qu'il voudra et à l'arrangement du corps. Il m'a dit que la compagnie dj Li Coste était bonne et qu'il fallait écrire pour avoir cette somme dans le courant du mois de janvier. Je vous prie, si vous ne voulez prendre mon bien, ou ne trouvez pas à le vendre, ou n'êtes pas en état de me faire cette avance, d'emprunter cette somme. J'en payerai les intérêts. J'ai écrit à mon frère pour se joindre à vous et tâcher de me faire cette somme. J'attends voire réponse et suis etc. . .
.4 Metz^ le g janvier ij^4.
J'ai reçu, mon cher frère, la somm^ de 2,000 livres, j'attends mes lettres de passe et je crains qu'elles soient retardées \ cause que M. de Gizors a écrit qu'il avait été au bureau, que M. d'Argenson avait la goutte et que le travail de l'infanterie ne se ferait pas encore. Il faut espérer quelles arriveront au commencement de février. Aussitôt que je les aurai reçues je vous en ferai part.
J'aurais bien souhaité que vous eussiez pris tout mon bien à 9,000 livres. Le vendre en détail et par pièces ça ne fait que dégrader et, après, un métayer a peine ;\ vivre. Mais, dans cette occasion, il faut faire comme l'on peut. Je suis bien persuadé que vous ferez de votre mieux pour tirer le meilleur parti que vous pourrez des terres que vous vendrez, toujours les plus éloignées. Je tiendrai tait tout ce que vous ferez et suis bien fAché de toutes les peines que je vous donne et bien obligé de votre exactitude à m'envover les 2.000 livres. C'est une aliaire finie.
M. de Gizors part pour f.iire un voyage dans les cours étrangères. Les bruits de guerre s'étaient répandus fortement, mais depuis quelques jours on n'en parle plus.
Je suis etc. . .
N" 6 A Meù, le ig Février 17^4.
Si j'ai tant tardé à vous écrire, mon cher frère, c'est que j'attendais tous les jours mes lettres de passe. Il n'y a encore rien de nouveau. Le travail de l'infanterie n'est pas fait. Ce retard vient de ce que M d'Argenson est malade. Je suis fort impatient et je crains bien que cela mènera jusqu'au mois de mai. Si j'avais prévu cela, j'aurais fait mon marché différemment, en me réservant que j'aurais joui des appointements de Capitaine, depuis le i*' novembre passé, au lieu que je n'en dois jouir que de la date de mes lettres de passe. De la façon dont M. de Gizors m'avait parlé, je ne croyais pas que cela retarderait si longtemps. Enfin il faut prendre patience.
M. de Gizors est parti le 25 janvier, avec Grandpré, un aide-major, deux chaises de poste, un valet de chambre et six laquais.
Si je ne vous ai demandé que 2,000 Uvres pour acheter ma compagnie, c'est que je croyais pouvoir vivre cette année avec les appointements de Capitaine. Mais ce retardement, quatre hommes que je suis obligé de faire, un que je dois donner aux grenadiers, trois retraités qu'il faut payer, les flmx frais qui sont considérables à Metz, font que je ne puis me tirer d'affaire. Je vous prie d'avoir la bonté de m'envoyer 300 livres. Je vous assure que si je pouvais m'en passer, je ne vous donnerais pas cet embarras, car je suis persuadé que l'argent est bien rare.
Je vous prie de faire attention que depuis un au je n'ai rien reçu. Des 2,000 livres que vous m'avez envoyées je ne toucherai pas un sol ; c'est un argent sacré. Si vous ne m'envoyez pas ces 300 livres, je serai obligé de les emprunter, ne pouvant m'en passer. J'espère que vous me ferez le plaisir que je vous demande.
Je suis.... etc..
Au Camp de Richemont^ le 2g Août i"] $4-
J'ai l'honneur de vous écrire, mon cher frère, que nous sommes, depuis le 23, au C.imp de Richemont à trois lieues de Metz. Il y a quinze mille hommes sous les ordres d'un Lieutenant-Général. Nous faisons tous les jours des exercices et resterons campés jusqu'en septembre. Après, les semestriers partiront tout de suite. On parle beaucoup de guerre et on croit que nous camperons, l'année prochaine, tout de bon ; ce qui me fait déterminer à m'en aller pour avoir des chevaux et des domestiques et pour tâcher de faire des hommes. Il m'en manque huit, sans compter les événements. Si nous n'avons pas la guerre, M. de Gizors m'a promis un congé. J'ai besoin de cela pour mettre m.i compagnie en état, autrement il est impossible que je puisse me tirer d'ati'.iire et je mangerai le peu qui me reste si je n'ai pas cette ressource.
Vous devez savoir que les ordres sont arrivés pour mettre les bataillons ;\ dix-sept compagnies.
Je n'ai pas osé demander de Temploi pour Chadois, sans savoir s'il peut taire quatre hommes de cinq pieds trois pouces, parce que tous ceux qui ont des Lieutenants sont obligés de les faire. S'il est dans cette intention vous n'aurez qu'A m'écrire, A m'envoyer son extrait baptistairç
et son âge ; et qu'il ait au moins 400 livres de pension.
Nous avons un nouvel Intendant qui est fort riche et fait grande dépense. Il s'appelle M. de Cormartin, c'est une créature de M. le Miréclul de B^lle-Isle. Il a pris la place de M. de Creil, qui se retire parce qu'il n'était pas ami avec M. le Maréchal, et qu'il a eu beaucoup de désagréments.
M'^^' et M. le Maréchal sont ici encore ; il fait sa tournée, étant inspecteur de tous les camps.
Je suis.... etc..
N" 8 A Nancy, le ly Février lyyj.
Mon cher frère, nous avons eu de l'inquiétude pendant quinze jours. Nous étions prévenus de nous tenir prêts à marcher contre Mandrin qui a fait beaucoup de bruit dans ce pays-ci. Vous devez sans doute en avoir ouï parler. Il a sous ses ordres deux ou trois cents hommes. Il en veut surtout aux fermiers généraux. Il a de la contrebande qu'il vend dans les villages où il passe, et se fait donner de l'argent par force.
En Bourgogne il a fait donner 10,000 livres à la vide de Beaune, 12,000 livres à la ville d'Autun.
Ficher a reçu des ordres pour marcher contre lui ; il Ta joint dans un village près d'Autun. Mandrin a été blessé ; il a eu 12 morts et 8 blessés ; beaucoup de chevaux chargés ont été pris. Ficher a perdu son Capitaine de grenadiers ; 4 hommes tués et 6 hommes blessés. Mandrin a gagné la Suisse.
On nous avait dit qu'il allait se jeter dans la Lorraine et M. de Torcy, qui nous commande, avait reçu des ordres
QUEL(JUK.S LliTTKliS 77
pour faire sortir 600 hommes du régiment pour aller sur son passage. M. de Torcy a pris sur lui d'attendre et de ne pas nous faire partir avant de savoir positivement si cla était vrai. C'était une fiussc alerte. Çi fait beaucoup d'honneur à M. de Torcy d'avoir empêché que nous marchions inutilement contre ce coquin. Cela aurait été mortitîant pour le régiment et il fait un froid terrible.
Je vous prie de faire tout ce que vous pourrez pour m'envoyer un homme de cinq pieds trois pouces. S'il avait cinq pieds deux pouces et demi je le prends; s'il ne les a pas il est inutile de l'envoyer,
M. de Gizors est fort aiHigé d'avoir perdu sa mère ; M. le Maréchal de Bellc-Isle en est inconsolable.
Nous allons camper, le i*''" septembre, à Sarrelouis, avec 24 bataillons et 20 escadrons. Je voudrais bien pouvoir me passer de 100 écus et je le ferais avec plaisir, à cause de la rareté de l'argent. Mais cela m'est impossible à cause du campement. Il me taut louer une tente, un lit et bien d'autres choses, et s'y prendre de bonne heure pour les avoir meilleur marché.
Vous m'avez fait plaisir de me faire apercevoir des fautes que je fais à mes lettres. C'est une preuve d'amitié dont je vous suis reconnaissant. Mais, à mon âge, il est difficile de se corriger, surtout pour l'orthographe quand on n'a pas appris le latin.
A l'égird de mon bien, ne pouv.mt plus vous en charger, je suis content que vous l'aflermiez à des gens sûrs qui ne fassent pas attendre. Je vous prie de vous y promener quelques fois, pour prendre gai de qu'ils ne dégradent pas le bien, car les fermiers vous ruinent les terres.
Donnez-moi des nouvelles de la famille et dites-moi si le petit L'Mglisc grandit et s'il pror.vet toujours d'avcir
beaucoup de connaissance. Ça me fait plaisir que son esprit se développe. Quand il sera temps, il faudra faire notre possible pour qu'il entre à l'école militaire. J'en parlerai à M. de Gizors.
Je suis etc..
^^ ^ A Nancy, le 12 Juin IJSS-
Mon cher frère,
Je vous envoie le jugement contre Mandrin. Il a été pris en Savoie par surprise. Le neveu de la Morlière, avec six autres déguisés en paysans, l'ont pris au château de Rochefort, sur les terres du roi de Sardaigne. Il avait une chaise de poste ; ils l'ont mis dedans et sont arrivés en France avant que la troupe de Mandrin en eût connaissance. Le régiment de la Morlière, qui était sur la frontière, l'a amené sans tirer un coup de fusil.
Nancy est une très belle ville ; il y a bonne compagnie et fort riche ; nous avons comédie quatre jours par semaine, un jour concert et un jour grand bal. Nous n'avons que le lundi pour aller aux assemblées ; c'est un bien pour nous, car cela nous dispense de jouer et de perdre notre argent.
Buzy est mort, Lachèze a sa compagnie. Le père de Toully est mort ; son fils a la heutenance du Roi à Saint- Quentin. C'est beau pour un capitaine de vingt-deux ans.
On m'a £iit trois hommes de cinq pieds trois pouces et demi, à cent livres chacun. Mais il m'en manque deux ; si vous pouvez me les faire, vous me ferez plaisir. Qu'ils aient au moins cinq pieds deux pouces et demi ; dix-huit ans et l'espérance de grandir, et faites attention que la toise soit bonne.
QUELgUKS LKTTRES f()
Le semestrié qui travaille pour moi, le chevalier de Santenay, m'en a envoyé trois ; un avait cinq pieds un pouce et demi ; les deux autres cinq pieds deux pouces ; ils n'ont pas été reçus. Tant pis pour lui; il lui en coûtera 10 louis. Il les a gardés un mois à l'auberge, à 20 sols par jour chacun, et on leur a donné de l'argent, sur son compte, pour s'en retourner.
Kous attendons, chaque jour, un nouvel exercice, ne pouvant en avoir un qui soit durable. On fait tout ce qu'on peut pour chagriner l'officier et fatiguer le pauvre soldat qui est bien dégoûté de faire ce métier. Cela fait qu'il y en a très peu qui se rengagent quand ils ont leur congé absolu. Le Roi est maître et nous sommes faits pour obéir.
Je suis etc. ..
Sainl'Barthclciny, le 26 juillet lySy.
J'ai reçu ta lettre, mon cher lils, qui nous apprend que tu es arrivé en bonne santé ainsi que ton frère.
Nous avons eu plusieurs visites à l'occasion du mariage de ton frère Barrière qui est ici depuis samedi xscc deux des demoiselles de Pontus. Entre autres visites celle de M. de Gervain, qui m'a dit avoir reçu aussi une lettre de AL Moutier, concernant l'acquisition qu'il a faite du marquis de Tombebœuf. Comme nous sommes dans le même cas que lui, tu feras bien d'aller le voir
De Vassal a envoyé ce matin son domestique, avec une lettre pour nous piier tous d'aller dîner chez lui \ Bagatelle.
Barrière vient de partir avec sa femme et ses deux bellessœurs.
Ton frère l'abbé est parti ce matin pour retourner à Montpazier. iMon frère m'écrit qu'il est mort à Casteljaloux un chanoine et de mander à M. de Saint-Germain de faire nommer ton frère l'abbé à ce bénéfice. Sollicite de ton côté auprès du duc de Bouillon, qui nomme à tous les bénéfices de ce chapitre, pour tacher de faire avoir à ton frère ce canonicat.
Dimanche dernier, douze artisans, choisis par Pierre et André, sont venus, armés de fusils et au son du violon, chercher la femme de Barrière à qui j'ai donné le bras pour la conduire à li messe. Cette troupe était commandée par Rouquet. Ils l'ont ramenée dans le même ordre ; ils ont fait de même le soir aux vêpres et brûlé tout le jour
et le soir après souper beaucoup de poudre
Reçois etc
^' ^^ Bordeaux, le 12 Juin iy88.
Monsieur et très cher Père,
Le retour ici des Présidents et Conseillers du Parlement fliit la plus grande sensation. Le premier Président n'arriva qu'avant hier. Il y eut toute la nuit sérénade, illuminations et feux d'artifice. Hier matin plusieurs placards affichés à la porte de la Bourse, de la Comédie et ailleurs disaient : Avis aux bons citoyens, illumination générale cette nuit.
En effet toute la ville a été illuminée, sans autre avis, à la réserve pourtant, de l'Intendance, de l'Archevêché, de l'hôtel de la Marine et de quelques maisons particulières qui n'ont pas crû devoir le faire. On a fracassé et mis en poudre toutes les vitres de ces différentes maisons et prin-
(jLHLgLKS LKTTKKS 8l
cipalemcnt de l'iuncl des Fermes, de l'Archevêché et de rhôtel de l.i Mirine. Li fermentation de la population à cet égard a étj à l'excès. Il y aura sans doute des punitions sévères.
J'ai reçu une lettre de je vous avoue, mon très
cher père, que cette lettre, à laquelle je ne m'attendais pas, m'éronnc singulièrement, et me fait voir combien peu on doit compter sur quelque chose dans ce monde. IZnlîn cependant, revenu un peu à moi et voyant qu'il faut se retourner d'un autre côté et qu'il est temps que je prenne un parti, j'ai pensé sérieusement à des propositions qui m'ont été faites, par M. D. de la part de M. de L., pour une de ses belles-sœurs
M. de L., qui a épousé une de ces demoiselles, ne parait pas s'en repentir, à beaucoup près, et elles sont égales. Celle-ci parait être douée d'une douceur et d'un caractère bien faits pour le bonheur d'un mari.
En sorte donc, mon très cher Père, que si vous n'aviez pas d'autres vues ailleurs pour moi, je ferais avec grand jlaisir des tentatives, et peut-être serais-je écoute. Mande z-moi donc, je vous prie, votre avis et vos intentions, et donnez-moi vos bons conseils.
Je suis etc. . .
Saiiit-Bartlit'lcniy, le d octobre ijSS.
J'ai reçu, mon fils, la lettre de M. le chevalier de Solminiac, en réponse A la mienne qu'il me marque avoir communiquée à M. et M"'"" de L. qui sont décides .\ ne donner à leur fille que soixante mille livres et un trousseau. A cel.i je réponds que çi ne fait pas la moitié, tant s'en faut, de ce qui te restera après moi, une fois
payée la légitime de tes cadets, non compris Barrière qui a été suffisamment apportionné.
C'est pourquoi, je crois que M. et M""^ de L. ne feront pas difficulté d'assurer à leur fille, par son contrat de mariage, cent mille francs, c'est-à-dire : soixante à jouir de ce jour et quarante après leur mort.
M. le chevalier de Solminiac m^ajoute que je te fe.ai une pension de quatre à cinq mille livres et que je vous garderai chez moi. A cela je réponds que je t'abandonnerai la jouissance des domaines du Giraudeau et de Montignac, avec toutes mes réserves. A l'égard de vous garder chez moi, ma maison n'est pas suffisamment grande pour que nous puissions tous y trouver nos aises. Cependant je vous abandonnerai, pendant mon vivant, la jouissance de la maison que j'ai achetée à M. Le Clerc et que je destine à mes filles après ma mort. Cette maison est dans la plus jolie position de la ville.
A l'égard de te fliire mon héritier, par contrat de mariage, oui, c'est mon intention, et de donner à chacun de mes cadets 15 .000 livres payables en argent ou en bien fonds, à dire d'expert, et à mes filles, la dite maison, jardin et terres qui sont de l'autre côté du chemin. Bien entendu que celles qui se marieront, ou se feront religieuses, ou prendront un autre parti, n'y pourront rien prétendre, et que la portion de celles-là viendra accroître celles des autres qui resteront dans ladite maison .
Voilà, mon fils, quelles sont mes intentions, si tu te maries à mon gré, comme je le sens en ce moment.
Je ne te conseille pas de te récrier sur la légitime de tes cadets, il se peut bien qu'ils en auraient davantage si vous veniez à refondre la cloche après ma mort.
Tu communiqueras ma lettre à M. de Solminiac; je n'y puis rien ajouter ou retrancher; il en fera l'usage qu'il
QCELQUES LETTRES 83
trouvera à propos. Je lui fais bien mes compliments de reconnaissance et le prie de m'excuser si je ne lui écris pas directement.
Reçois etc. . r
A Montlucl ij fcvricr I -jfji .
Monsieur ht très cher Père,
Si j'ai tardé à vous écrire, pour savoir de vos nouvelles, c'est que je voulais être sûr de pouvoir réussir dans la demande que j'ai faite, il y a quelque temps, de la croix de Saint-Louis. J'espère que je l'obtiendrai, car, dans l'état, on ne me fera grâce que de deux ans de service, puisqu'on l'accorde à vingt-quatre et que j'en ai vingt-deux, parce que je me suis fait compter le temps où je suis resté comme soldat dans le Médoc.
La dernière lettre que j'ai reçue de mon épouse, m'apporte de bonnes nouvelles de toute la famille. J'ai reçu une lettre de mon frère, le chevalier, qui ne me parle pas de mon irère aîné. Ce dernier m'avait appris qu'il partait pour Bordeaux et comptait s'embarquer pour le Mexique. Je ne crois pas que cet embarquement ait lieu et. quand même, mon frère n'en serait pas puisqu'il se trouve du premier bataillon.
Nous avons passé des jours bien critiques, car on a tait tout ce qu'on a pu pour suborner nos soldats. xMais les trois quarts ont tenu bon. H faut qu'ils aient eu contiancc en leurs chefs, et qu'ils nous soient bien attachés, pour n'avoir pas succombé A l'appât de l'argent qu'on leur donnait ou qu'on leur promettait. On voulait taire taire à notre régiment ce qui a eu lieu dans les trois quarts do l'armée ; c'est-à-dire nous faire renvover. Nous avons
chassé, ignominieusement, plusieurs soldats et maintenant les autres se comportent bien et nous sommes tranquilles. Mais Lyon est trop près de nous.
La nouvelle formation n'a pas encore paru, nous Tattendons tous les jours. Nous allons être mis au grand complet et nous tenir prêts à marcher sur les frontières. Nous changeons d'uniforme; nous aurons revers et parements bleu ciel. Nous ne porterons plus le nom d'Austrasie; nous nous appellerons le huitième d'infiuiterie. Pour prétendre à une pension, il faudra avoir 50 ans d'âge et 3o ans de services. . . etc. . .
La prestation de serment que l'on demande aux prêtres en fonctions fait grand bruit, dans ces contrées-ci, et les trois quarts la refusent. A Montluel tous l'ont refusé. A Lyon, il n y en a que trois qui l'ont prêté. Dans notre pays ce doit être de même. Je pense que votre curé et celui de Seyches l'ont refusé.
Il y a apparence que vous avez nommé votre juge de paix et que c'est M. Joly ou quelqu'un de sa famille. A Se3'ches, c'est le jeune du Seigneur qui l'a été, de quoi je suis bien aise.
Vous savez qu'on m'avait nommé maire; mais je leur ai répondu que je ne pouvais pas accepter pour le présent, et que, lorsque je ne prétendrais plus au service, je me ferais un grand plaisir d'accepter. Je ne vous cacherai pas que cela me flatta infiniment quand je connus ma nomination. Mais je fus très désagréablement surpris lorsque j'appris, par mon épouse, que l'on disait que j'avais demandé cette place ; ce qui est on ne peut plus faux. Je vous le demande! Si j'avais voulu cette place, lorsqu'on nomma M. Mazeau, je n'avais qu'à ne rien dire, et j'aurais été nommé à vives voix.
Et Ton dit que j'ai demande cette place ! D'abord je ne la savais pas vacante et après ça, je n'étais point dans l'intention de faire deux ou trois cents lieues pour aller l'occuper. Il faut n'avoir pas de sens commun pour désirer une place publique. Je les ai toujours évitées et les éviterai autant que» je pourrai.
Je ne serais pas fâché, si le pré de Monsieur le Curé d'Armillac se vend, de l'acheter. Je vous prie donc, s'il n'est pas encore vendu, de fliire une offre au district de Lauzun, parce que ce pré conviendrait très fort à ma métairie d'Armillac.
Ne m'oubliez auprès de personne. J'embrasse tendrement ma fenmie et mon fils.
Je suis... etc ..
A Pt'riiriiciix, le i ^ février jHji.
Je suis fort aise, mon cher L'Église, d'avoir pu vous donner des preuves que je n'ai pas oublié la manière distinguée avec laquelle vous avez toujours servi. Cela me fait espérer qu'à la fin on vous rendra justice. l*aites-moi k plaisir de me mander le résultat de vos démarches pour la grâce qui vous est si légitimement due (la croix de Saint- Louis.)
Voici la copie du ceriilîcat que j'ai adressé : je certifie que M. Pierre de L'Église est entré sous-lieutenant au régiment d'Austrasie le 28 octobre 1779; que, sur ma proposition pour la place de capitaine, il y fut promu le is septembre 1791 ; que cet otlicier a fait les sept campagnes dans l'Inde ; qu'il fut blessé par une balle qui lui traversa la cuisse, à la bataille de Cknidelour, le 13 juin 1783, dont il est resté estropié ; qu'à la fin de 1791 il fit une maladie
très grave à Thionville. Je fis la demande d'un congé au Ministre, pour ce brave officier; ne la recevant pas, j'expo" sai sa position à M. de Belmont, commandant la 3'= division à Metz qui lui permit d'aller chez lui. Après l'année 1793, il n'a plus figuré dans les états du régiment d'Austrasie (8^ de ligne), sans avoir donné sa démission. Je puis aussi affirmer que M. de L'Église a toujours servi avec beaucoup de zèle et de bravoure, une constante moralité et un dévouement sans bornes envers le Roi et son auguste famille.
Recevez, mon cher L'Église, l'assurance de mon très sincère attachement. Si MM. vos fi'ères sont près de vous, rappelez -moi à leur souvenir.
Signé : Comte de Chalup,
! Ancien colonel du régiment d'Austra ie.
w^^mWm&:BF^w^^f
^m^^fx')^^îm^^^^mk'miV