CHAPITRE PREMIER
La baronnie d'Allègre, qui avait, autrefois, pour centre l'actuelle localité d'Allègre1, en Velay, était une vaste seigneurie qui englobait les paroisses de Céaux 2, Monlet3, Yarennes '*, la Chapelle-Bertin5, Murs 8, Saint- Pal-de-Murs \ Saint-Léger8, Sembadel9, Félines10,
1 Allègre, Haute-Loire, arrondissement du Puy.
* Céaux-d'Allègre. Haute-Loire, arrondissement du Puy, canton d'Allègre.
3 Monlet, Haute-Loire, arrondissement du Puy, canton d'Allègre.
* Varennes-Saint-Honorat, Haute-Loire, arrondissement du Puy. canton d'Allègre.
5 La Chapelle-Bertin, Haute-Loire, arrondissement de Brioude, canton de Paulhaguet.
6 Murs, Haute-Loire, arrondissement de Brioude. canton de Paulhaguet, commune de la Chapelle-Bertin.
7 Saint-Pal-de-Murs, Haute-Loire, arrondissement de Brioude, canton de la Chaise-Dieu.
8 Saint-Léger, Haute-Loire, arrondissement de Brioude, canton de la Chaise-Dieu, commune de Sembadel.
9 Sembadel. Haute-Loire, arrondissement de Brioude, canton de la Chaise-Dieu.
10 Félines, Haute-Loire, arrondissement de Brioude, canton de la Chaise-Dieu.
Chomelix1, et Saint-Just ■', et qui, depuis 1321, appartenait au bailliage d'Auvergne \
On a des renseignements sur les premiers possesseurs de ce fief dès le commencement du xn° siècle. Mais ce n'est point deux que descend la famille dont je voudrais raconter la tragique histoire au « temps des troubles civils ». La première maison d'Alègre4, dont l'existence paraît avoir été assez brillante pendant le haut moyen âge, s'éteignit, en eifet, à la lin du xive siècle, en la personne d'Armand d'Alègre, quimourut,en 1361, à la suite, peut-être, delà prise et du saccage de son château par des compagnies de routiers licenciés après le traité de Brétigny. Sans enfants de sa femme, Alice de Chalençon, il avait fait son héritier 1 un de ses neveux, Bertrand de Saint-Nectaire, issu du mariage d'Ondine d'Alègre, sa sœur, avec Gaston de Saint-Xeetaire, mais avait réservé la jouissance de ses biens à sa veuve. Bertrand ayant chassé cette dernière du château d'Allègre, elle implora la protection de Jean, duc de Berry, oncle du roi Charles VI, alors gouverneur de Languedoc et de Guyenne, qui mit d'accord les deux
' Chomeliv, Haute-Loire, arrondissement du Puy, canton de Graponne.
i Saint-.lust-près-Chomeliv, Haute-Loire, arrondissement du l'uy, canton d'Allègre.
3 Archives nationales. Chambre des compte?, P 1406*, cote 926. — Le livre de Podio, ou Chroniques d'Etienne Médicis, bourgeois du Puu, publié par Augustin Chassaing, 1874, in-4°, t. I, p. :;42-.;43. — Les d'Allègre au XVIe siècle, par M. du Molin, 18t>7, broch. in-8°, p. a et 6.
1 On pourra s'étonner de ce que, au cours de ce volume, j'orthographie toujours Allègre le nom de la localité et Alègre le nom d>j famille. C'est que les membres des deuï familles qui ont porté ce nom ont toujours écrit ou signé Àlègre, et qu'il m'a paru qu'il convenait d'écrire leur nom comme ils l'écrivaient. Mais pour le nom de la localité, je n'ai pas pu ne pas adopter la forme Allègre qui a prévalu.
parties, en confisquant le domaine en question, à l'instigation, semble-t-il bien, d'un certain Morinot de Tourzel, auquel, par un acte d'avril 1385, il concéda l'héritage d'Armand d'AIègre1.
Ce Morinot de Tourzel, qui, du fait de cette donation, allait devenir la tige de la seconde maison d'AIègre, a été. jusqu'ici, assez défavorablement jugé par les historiens. A part le P. Anselme, qui lui assigne des ascendances un peu trop reluisantes, peut être, puisqu'elles remonteraient au début du xine siècle'2, tous les généalogistes en font, en effet, un aventurier sans naissance et simplement originaire du lieu de Tourzel a. Il paraît bien, cependant, avoir été le lils d'Assaly de Tourzel, chevalier, dont nous est parvenue une quittance délivrée, en 1388, à Jean Le Flament, trésorier des guerres ', quittance qui n'est antérieure que de quelques mois à une autre quittance donnée par Morinot de Tourzel au même personnage 5, en sorte qu'il est assez vraisemblable de supposer que, si le nom de Tourzel n'eût point été le sien, Morinot ne l'eût point usurpé,
1 Bibliothèque nationale, fr. 20 230 : généalogie manuscrite de la famille. — P. Anselme. Histoire généalogique, t. VII, p. 705 et suivantes. — Chabrol. Coutume d'Auvergne, 1786, in-4», t. IV. p. 17, 340, 588. — DD. Martène et Durand. Thésaurus novus anecdolorum, 1717, in-fol., t. I. col. 896-898, et 1115-1119 (testaments d'Armand 1" et d'Armand II (fÂlègre de 1:222 et 126:;). — Du Molin, Les d'Allègre au XVI* siècle, broch. in-S". 1867, p. 7 et 8.
1 P. Anselme, Histoire généalogique, t. VII, p. 705-708.
3 Tourzel. Puy-de-Dôme, arrondissement d'Issoire, canton de Champeix, commune de Ronzières.
4 Quittance délivrée par Assaly de Tourzel, chevalier, à Jean Le Plument, trésorier des guerres, le 12 mai 1388 (Bibl. nat.. Pièces originale?, vol. 2871, Tourzel, n°5j.
3 Quittance délivrée par Morinot Je Tourzel à Jean Le Flament, trésorier des guerres, le 14 novembre 1388 (Bibl. nat., Pièces originales, vol. 2871, Tourzel, n« 6).
* LES D ALKGRE
ainsi, officiellement, du vivant de son vrai titulaire. Et ce qui est certain, c'est qu'il est qualifie : en 1381, d' « écuyer et serviteur1 ». en 1383, de « chambellan-)), en liOi, de « conseiller » du duc de Berry3, et que, peu après, nous le retrouvons intendant général des finances de ce prince, en Languedoc et en Guyenne4.
Des mêmes documents qui nous fournissent ces détails, il ressort, d'autre part, que, en 1382 et 1388, il avait fait la guerre « en Flandres et en Allemagne5 », et qu'il avait été, à diverses reprises, assez largement récompensé de ses services, puisque nous le voyons gratifié par Charles VI de « 3000 frans d'or » en 1383 6, et, en 1404, par Louis d'Orléans, frère du Roi, de mille livres tournois de pension annuelle".
Ledit Morinot paraît, du reste, avoir été un homme fort entendu aux affaires, intéressé, retors et a subtil ». Que c'ait été, d'abord, par « cauteleuses pratiques »
' Don fait par Charles VI a Morinot de Tourzel et à Giraut de Kochefort de 600 francs d'or, au bois de Vincennes, Le 8 janvier 1381 (n. st.) (Bibl. nat.. Pièces originales, vol. 2871, Tourzel, n° 2).
i Don fait par Charles VI à Morinot de Tourzel de 3000 francs d'or, Paris, 25 octobre 1383 (Bibl. nat.. Pièces originales, vol. 2871, Tourzel. n» 3).
3 Don lait par Louis, duc d'Orléans, à Morinot de Tourzel de mille livres tournois de pension annuelle, Paris. 2 juin 1404. (Bibl. nat. Pièces originales, vol. 2871, Tourzel, n' 7). — Le reçu du premier paiement de cette somme, du 1er septembre 1404, est signé Tourzel, de la main. même du bénéficiaire [Ibid., n° 9j.
4 D. Vaissète. Histoire de Languedoc, éd. de J87'>, in-4°, t. IX. p. 1)86,
'• C'est une campagne menée par Charles VI contre le duc de Gueldre, en 1388, qui est ainsi désignée sous le nom de campagne d'Allemagne.
* Don de Charles VI. du 25 octobre 1383 (Bibl. nat.. Pièces originales. vol. 2871. Tourzel. n° 3).
' Don fait par Louis, duc d'Orléans, à Morinot de Tourzel, 2 juin I4n4 (Bibl. nat.. Pièces originales, vol. 2871, Tourzel, n°~).
qu'il ait obtenu Je son maître la confiscation et l'attribution à sa personne des « terre, chastel et seigneurie d'Alègre », la chose semble ressortir des termes d'un mémoire judiciaire, un peu postérieur, qui l'en accuse expressément1. EL nous savons, par ailleurs, que lui et ses successeurs eurent à soutenir, à ce sujet, contre les Saint-Nectaire, de longs procès qui ne se terminèrent qu'en 1494, par l'union d'Antoine II de Saint-Nectaire, petit-fils de Bertrand, avec Marie d'Alègre, arrière-petitefille de Morinot 2.
Cependant le nouveau seigneur d'Alègre ne s'était pas contenté longtemps des dépouilles qui venaient ainsi de lui advenir. En 1387, il obtenait de Béraud, dauphin d'Auvergne, « la donation de la totale juridiction, haute, moyenne et basse du lieu de Tour/el s », dont il n'avait que le fief \ et, en cette même année, acquérait dudit Dauphin, pour le prix de « 3.500 deniers d'or franc », tous les droits que celui-ci avait à Meilhaud 5,
1 « Extrait du factum présenté à la cour de parlement par Anne de Beaul'ort-Canillac, veuve de Godefroy de la Tour, pour raison du pays de Livradois vendu à Morinot de Tourzel, seigneur d'Alègre, 1484 ». (Baluze, Histoire généalogique de la maison cl' Auvergne, 1708, in- fol., t. 11. p. 229).
2 P. Anselme, Histoire généalogique, t. Vil. p. 709. — Chabrol, Coutume d'Auvergne, t. IV, p. 550. — Du Molin. Op.cit , p. 14.
3 « Lettres de donation faite inler vivos et pour agréables services, par noble et puissant seigneur, Messire Bérauld, dauphin d'Auvergne, comte de (Jlermont, et seigneur de Mercueur, à noble et puissant seigneur Maurin de Tourzel, seigneur d'Alègre, lequel seigneur Dauphin donne au seigneur d'Alègre la totalle jurisdiction et justice, haute, moyenne et basse, mère et impère, lesquelles mondict seigneur Bérauld a voit et luy appartenaient au lieu de Tourzel et ses appartenances, coin me plus à plain est contenu esdictes lettres, passées sous le scel royal estably en Auvergne, datées duX.V jour d'octobre MIIhLXXXVlI ». (Archives nationales. Inventaire des titres de Mercœur, R**1143, fol. 158).
1 Chabrol, Coutume d' Auvergne, t. IV, p. 588.
" Cet acte est conservé dans les archives de M. le comte Hervé d'Hu-
donation et acquisition, auxquelles le texte, que je citais tout à l'heure, 1 accuse d'avoir contraint Béraud par d'assez blâmables manœuvres. « comme d'exciter contre lui le duc de Berry, de le faire menacer par ce dernier de le détruire et réduire à prison perpétuelle l », jusqu'à ce que, las de ces persécutions, le Dauphin se fût décidé à en passer par où il voulait.
Peu après, le 13 juin 1388, le rusé compère s'enrichissait de tous les biens confisqués pour malversations sur un certain Jean Chauchat, trésorier de France et receveur général des finances du duc de Berry, ce qui lui valait deux hôtels sis à Clermont-Ferrand, dont «l'un derrière la grande église dudict Clerinonl », et d'importants domaines à Gournon, Pont-du-Chàteau. Lempdes, Cébazat, Riom, le tout estimé à plus de 3. 000 « frans d'or2 ».
Notre homme couronnait, enfin, sa fructueuse carrière, en arrachant à Jean II, comte d'Auvergne el de Boulogne, une plus riche proie. L'histoire a conservé le souvenir de ce malheureux prince qui, naturellement simple d'esprit, acheva de perdre dans la débauche le peu de raison qu'il pouvait avoir. « De foible complexion, et de foible cervel et de très légier à encores plus blecier
nolstein. au château de Saint-Cyrgues (Puy-de-Dôme). Je saisis avec empressement l'occasion qui m'est olferte d'adresser à 11. le comte Hervé d'Hunoistein l'expression de toute ma reconnaissance pour les renseignements qu'il a bien voulu si aimablement me communiquer à ce sujet.
— Cf. Balu/.e Histoire généalogique de lu maison d'Auvergne, t. I, p. i'ui :
— .lustel, Histoire de la maison d'Auvergne, 104ï. in-fol , preuves, p. 153 :
— Chabrol, Op. cit., t. IV, p. 340. — fileilhaud. Puy-de-Dôme, arrou. et canton d'Issoire.
1 « Extrait du factum présenté à la cour de parlement par Anne de
Beaufort-Caniliae » (Baluze. Op. cil., t. II, p. 228-229
* Archives nationales. Trésor des Chartes. JJ 132, n" 324.
et ébester par le vin. el tellement que, quand il beuvoil un peu trop, mesmement de loris vins sans eaue, el plus qu'il n'avoit accoustumé, il estoit comme <lu toul abattu et sans entendement1 », épuisé, d'ailleurs, par des excès d'une autre sorte « comme de femmes », envoûté particulièrement par une certaine Blanche de Paulet qui, au moyen de ses « sorceries », avait pris sur lui un empire absolu, sorti l'entendement encore troublé d'une tentative d'empoisonnement dont il avait été victime, à Avignon, en 1384, et, à la suite de laquelle, « lui estoienl cheus tous les cheveux et les ongles », ce dément vivait en la compagnie de gens toujours prêts à abuser de sa débilité d'esprit, car, « simple et ne tenant pas compte de ses besognes, léguer à séduire et à décevoir, privé de toute bonne prudence, il donnoit tout le sien à qui lui en demandoit, comme ses terres, ses chevaux, ses robes, tellement que s'en farçoit et mocquoit chacun' ». Or, nous savons que Morinot de Tourzel ne fut pas le dernier à profiter de ces largesses. Encouragé par le premier don d' « un notable clos de vigne », à Saint Pourçain, « lequel valoit bien deux mil escus et que ledit comte lui donna, sans cause, par sa prodigalité ». il revint, bientôt, à la charge, et jeta alors son dévolu sur le pays de Livradois, avec les quatre grandes seigneuries qui le composaient : Ambert, Baffie, Rioux et Viverols'.
1 « Extrait du fuctum présenté à la cour de parlement par Anne de Beautort-Canillac » (Baluze. Op. cit. t. II, p. 224.)
1 Ibid., p. 224-225.
;; Ibid., p. 224.
' Ibid., p. 2>3-230,/«w«»i. — Lettres de Charles VII, «lu 25 février (n. st.), données en faveur de Bertrand de la Tour.au sujet de la vente qui avait été laite par Jean, comte de Boulogne, à Morinot de Tourzel, seigneur d'Alègre, des terres et châteaux: de Livradois (Archives natio-
De quels subterfuges usa-t-il pour se faire livrer moyennant 25.000 livres un territoire qui en valait bien deux ou trois cent mille ? Du moins délicat, à en croire un texte, d'après lequel il n'obtint l'agrément de Jean II au marché qu'en le faisant abominablement griser, « lui ayant mêlé au vin rouge qu'il buvait, du vin blanc, en guise d'eau x ».
Cette nouvelle acquisition devait, toutefois, valoir à Morinot de sérieuses difficultés avec la famille de sa victime. Au prix d'un gros sacrifice pécuniaire, il put, il est vrai, écarter les réclamations de Mabaut d'Auvergne, tante de Jean de Boulogne, qui, mariée à Amé III, comte de Genève, et n'ayant jamais reçu les 25.000 livres qu'on lui avait promises lors de son mariage, ne pouvait voir, sans s'en désintéresser, la fortune de sa famille fondre ainsi entre les mains de son prodigue neveu. Mais il devait trouver une adversaire plus redoutable en la personne de Jeanne de Boulogne, fille de celui qu'il venait de dépouiller. Cette Jeanne avait, le îj juin 1389, épousé le duc de Berry, veuf de Jeanne d'Armagnac, et, dès la mort de son père, en 1394, elle prétendit faire rendre gorge à ceux qui l'avaient si indignement rançonné. Ayant réussi, en particulier, à ruiner, enfin, auprès du duc la faveur de Morinot2, elle
nales, R'15, n°2i). — Baflie ou la Baffle est dans l'arrondissement d'Arabert et le canton de Viverols ; Rioux, autrefois Riols, est près de Mursac, arrondissement et canton d'Ambert.
' Arrêt du parlement de Paris, du 16 mai 1483 (Baluze, Op. cit., t. II, p. 231-232, 234 .
* Lettres de Jean, duc de Berry. par lesquelles il mande au sénéchal d'Auvergne de saisir tous les biens appartenant à Morinot de Tourzel et qui avaient été jadis à Jean, comte de Boulogne, 20 février 1414 (n. st.) (Archives nationales, R*24, n° 242).
Vue des Ruines du Château d'Allègre.
Cliché P. Vazeili.es, Le Puy,
entama, alors, contre lui un Long procès qui, poursuivi par les héritiers des deux parties, ne devait se terminer, qu'en 1483, au détriment de la nouvelle maison d'Alègre, laquelle, en cette année, fut condamnée, par arrêt du parlement, à restituer à celle de Boulogne les seigneuries d'Ambert, Baffle et Rioux, pour ne conserver que le fief de Viverols1. C'est même en un factum, rédigé à l'occasion de ce procès, qu'est ainsi partiellement restituée et évoquée la curieuse ligure de celui qui, en moins de dix ans, avait trouvé moyen de se constituer le magnifique domaine auquel commanda bientôt l'imposant château d'Alègre qui, ruiné, comme je lai dit, par les Anglais, fut relevé et agrandi par Morinot et ses successeurs, et dont on peut, encore aujourd'hui, admirer les imposants vestiges : énorme construction qui s'élevait au sommet de la montagne volcanique de Bourg, sous la forme d'un carré long, de cinquante mètres sur trente, flanqué de huit tours de vingt mètres de haut et de quatre à huit mètres de diamètre, avec, au centre, une autre tour, appelée du Trésor, d'une hauteur el d'un diamètre plus considérables encore et servant de cage à un magnifique escalier qui donnait entrée dans tous les appartements du château. Ce château était entouré de deux enceintes. La première, enfermant un espace de plus d'un hectare, était défendue par onze tours reliées entre elles par des courtines ; c'est là que, de bonne heure, les seigneurs d'Alègre permirent aux habitants de leurs terres de bâtir, el ce sont ces cons-
' Arrêts du parlement de Paris, du 10 mai I 4S:t et du 15 juin 1489, dans Baluze, Op. cit., t. Il, p. 231-238. — Par suite d'arrangements postérieurs à ces arrêts, la terre de Balïie demeura, «lu reste, aussi, aux d'Alègre (Chabrol, Coutume d'Auvergne, l. IV. p. 81).
10 LES I) A.LÈGRE
tructions qui formèrent le noyau de la ville actuelle d'Allègre, dont l'ancien village de Grazac est aujourd'hui le faubourg. Quant à la seconde enceinte, elle contenait les bâtiments destinés au logementd.es hommes d'armes et des chevaux, ceux abritant les denrées et les munitions, et enfin la chapelle Saint-Yves où les d'Alègre avaient leur sépulture. Mais de cet ensemble grandiose l'incendie qui, en 1698, dévora le château d'Allègre, en même temps que toutes les archives de la famille, et l'action destructrice des ans ne nous permettent plus de juger que de manière tout à fait imparfaite1.
Morinot de Tourzel, devenu seigneur et baron d'Allègre, avait complété sa rapide ascension en épousant, en 1387. Maragde, ou Emeraude de Vichy, dame de Busset et Puyagu2, fille et héritière de Guillaume de Vichy et d'Isabelle de Saligny. Elle lui donna deux fils : Pierre de Tourzel, tué à Azincourl, et Yves Ier.
Mais si nous avons sur ce Morinot, qui mourut en 1418, des détails qui permettent d'entrevoir, assez nettement, la physionomie de cet intrigant sans scrupules, nous sommes beaucoup moins bien renseignés à l'endroit de ses descendants immédiats, sur lesquels nous ne possédons que des notes généalogiques informes, ou des documents qui, fixant seulement quelques dates de leur biographie, n'offrent qu'un intérêt historique ou psychologique très mince. De savoir qu'Yves Ier, marié, en 1428, à Marguerite d'Apchier, prit part aux guerres
1 Sotice sur le château d'Allègre et son système de fortifications, par Félix Grellet, dans Congrès scientifique de France, -2e session tenue au l'ug. en septembre 1855, in-8°, 1856, t. II, p. 582-599.
s Puyagu, Allier, commune de Busset.
contre les Anglais, assista aux sièges de Tartas el de Dax. en 1 442, et mourut devant celte dernière ville ' ; que Jacques d'Alègre, Qls d'Yves I . marié successivement à Gabrielle de Lastic " et à Isabeau de Foix. et
par qui se continua la branche aînée de la famille, fut conseiller et chambellan du roi Charles VII. et tut présent aux Etats d'Auvergneen 1442, 1443 el lii.'i . tout cela ne nous apprend rien de bien particulier sur ces personnages, sinon que, par leurs alliances avec les premières familles du pays, et leur habileté à se pous aux charges de la cour, ils surent brillamment assurer l'avenir de leur maison.
A travers Pinsigniûance apparente de beaucoup des laits qui nous ont été transmis sur les premiers d'Alègre. il n'est pas impossible, toutefois, de discerner et de démêler quelques traits caractéristiques de leur humeur et de leur nature.
Le premier de ces traits nous est révélé par une tradition encore dans la mémoire des anciens du pays, il y a cinquante ans. Cette tradition était attachée à une figure de pierre grossièrement sculptée dont l'aspect général et la physionomie étrange étaient faits pour inspirer une sorte de terreur et qui, fichée à 1 un des angles du château, avait été désignée de tout temps par ces mots : Le mordant diable.
« L'on rapportait à ce sujet qu'un seigneur d'Allègre, homme vicieux et méchant, ayant contracté des dettes
1 Chabrol, Coutume d'Auvergne, t. IV, p. 47.
- Leur contrat de mariage est du J*r juin 1454. Il esl souvent cité dans un arrêt du Grand Conseil, du 2S avril 1588. signifié au* parties le 13 novembre 1621 (Archives nationales, V8 ojOj.
; P. Anselme, Histoire généalogique, t. Vil. p
considérables, n'avait trouvé d'autres moyens pour se soustraire aux poursuites de ses nombreux créanciers que d'inspirer par ses menaces et ses cruautés la terreur aux gens de justice. Aucun sergent n'osait se présenter chez lui. Il y en eut un, cependant, qui se moqua des craintes manifestées par ses confrères et qui dit que, si on le chargeait de poursuivre, il le ferait sans rien redouter, et que, quand ce serait le diable, il le mordrait. Effectivement, ayant regu mandat de poursuivre au nom d'un créancier, il se rendit au château d'Allègre pour mettre à exécution son mandat. Sur Tordre du seigneur d'Alègre, qui avait eu connaissance de ses forfanteries, on le laissa pénétrer jusque dans le donjon, et on le conduisit près du maître redoutable de ce château. Dès que le sergent eut franchi le seuil de l'appartement et avant qu'il eut eu le temps de s'expliquer, sur un signe du seigneur d'Alègre. on fit entrer un maréchal, qui, avec ses tenailles et malgré les cris de ce malheureux, lui arracha successivement toutes les dents. Après que cette cruelle opération fut terminée, on le renvova sans l'entendre. C'est pour conserver le souvenir de cet acte odieux, et maintenir son prestige de cruauté que M. d'Alègre aurait fait sculpter en pierre 1 image grossière de ce pauvre sergent montrant sa mâchoire mutilée, et qu'on appelait par dérision Le mordant diable l. »
Qu il n'y ait là qu'un fait légendaire impossible même, dira-t-on, à dater précisément, je le veux bien. Il est curieux cependant de noter que le caractère violent et
' Notice sur le château d'Allègre, par Félix Grellet, dans Congres scientifique <le France, '22' session tenue, en 18jo. au Puy, 1850, in-8°, p. 592.
emporté, la nature impétueuse et bouillante de celte race neuve et fruste, nature et caractère qui se peignent dans l'anecdote que je viens de rapporter, se conservèrent assez chez ses descendants pour que nous en [(Hissions trouver chez ceux-ci d'assez évidentes survivances encore à la fin du xvie siècle.
Un autre trait distinctif de la psychologie des d'Alègre, qui apparaît de bonne heure très accusé, esl un esprit procédurier et chicaneur qui est bien dans l'esprit de la race, et était bien dans celui de l'ancêtre. C'est ainsi que nous trouvons l'un des fils deMorinot, Yves I . engagé en un procès interminable avec Marguerite de Mello, veuve d'Erard V Trouillard, seigneurde Lézinnes1; une fille de Pierre d'Alègre, Antoinette d'Alègre, mariée à Guillaume de ïinières, seigneur de Mardogne, en procès criminel avec son beau-fils, Pierre de Tinières2; une autre fille de Pierre d'Alègre, Claude, mariée à Claude, baron d'Apchier, plaidant contre son cousin germain, Jacques d'Alègre3. Et je ne parle pas des interminables différends judiciaires poursuivis, je l'ai déjà dit, pendant près d'un siècle, entre les d'Alègn et les maisons de Boulogne et de Saint-Nectaire, et au cours desquels, les premiers, la chose nous est attestée par plusieurs documents, firent preuve d'une intransigeance qu'ils devaient transmettre, elle aussi, nous le verrons, à leurs successeurs.
1 Krnest Petit, Généalogies féodales ; les sires de Villehardouin, 1913 in-8°, p. o7. — Lézinnes, Yonne, arrondissement de Tonnerre, canton d'Ancy-le-Franc.
'■ J.-B. Bouillet. Nobiliaire d'Auvergne, 1S52, in-8». t. VI, p. 320-3iM.
3 I'. Anselme, Histoire généalogique..., t. VII, p. TOT.
ii LES l) ALÈGRE
Quoiqu'il en soit, c'est, surtout, à partir du commencement du xvi° siècle, que se marque, d'une façon manifeste, l'ascension de la famille, non sans qu'elle l'ait méritée, d'ailleurs, par ses services. Des deux fils de Jacques d'Alègre, l'un, Yves II, baron d'Alègre, fut ce fameux capitaine d'Alègre qui, à la tète des cent gentilshommes de la maison du Roi, s'illustra pendant les guerres d'Italie, sous Louis XII, à Agnadel, au siège de Bologne et à Ravenne, où il chercha et trouva une mort glorieuse, ne voulant pas survivre à son lils aîné ' ; l'autre, François d'Alègre, fut grand maître, enquêteur et général réformateur des eaux et forêts de France2. A la génération suivante, la famille n'est plus représentée, il est vrai, que par Gabriel, second fils d'Yves, que nous trouvons commandant, en 1309, les aventuriers français, « tous gens d'élite et d'escarmouche », recueillant plus tard les dernières volontés de Bavard, à Abbiategrasso :J, et devenant successivement, sous François Ier, maître des requêtes de l'hôtel, prévôt de Paris et bailli de Caen'\ Mais, après lui, la race n'était pas près de s'éteindre, puisque, à sa mort,
1 Jean d'Auton, Chroniques <le Louis Xll, publiées par R. de Maulde-la- (Jlavière, 1889, in-8°, t. J, p. 43 et pussim. — Histoire du gentil seigneur de Bayait, publiée par J. Roman. 1878, in-8°, p. 327. — Brantôme, éd. Lalanne, L II, p. 37o-o74. — D'Auvigny, Les vies des hommes illustres, 1744, m-1'2, t. IX, p. 161-226.
- Confirmation lui fut donnée de cette charge par François 1er, le 10 janvier 1513 (Actes de François Ier, t. I, n° lify.
s Histoire du gentil seigneur de Bayarl, éd. Roman, p. 155, 41S. — Brantôme, éd. Lalanne, t. II, p. 385.
4 Ses provisions de l'office de la prévôté de Paris sont du 2 juillet 1516 (Actes de François 1er, t. V, n° 16.111). Sa nomination comme bailli de Gaen est du 17 avril 1j26, et sa résignation de sa charge de prévôt de Paris, du 18 avril (lbid., t. V, n°° 18 580 et 18.588).
LES ORIGINES DE LA FAMILLE r>
vers 1539, de son mariage avec .Marie d'Es toute ville l,
il laissa cinq lils, François, Gilbert, Yves III. Christophe et Antoine, dont les trois qui survécurent seuls, Yves III d'Alègre, baron puis marquis d'Alègre, Christophe d'Alègre, seigneur de Saint-Just, el Antoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud, sont ceux par Lesquels s'ouvre « l'histoire de toutes parts tragique et sanglante3 » qui devail être celle de la maison d'Alègre, pendant les quarante dernières années du xvf siècle, et que j'ai entrepris de raconter.
De ces trois fils de Gabriel d'Alègre et de Marie d'Estouteville l'un, Antoine, est, en 1565, le héros, et, en 1573, la victime d'un drame de famille retentissant: un autre, Yves III, périt assassiné dans des conditions mystérieuses, quatre ans après, en son château d'Allègre; à celte date de U577, il ne reste plus qu'un des trois frères, qui meurt lui-même, en 1580, à peine âgé de cinquante-cinq ans.
Et les destinées de la génération qui suit n'apparaissent guère moins dramatiques. Yves III n'ayant pas laissé de descendants, la famille n'est plus alors représentée que par Yves IV, lils d'Antoine, et par Christophe II. lils de Christophe 1 ' Yves IY venge son père et, en un duel mémorable, tue son meurtrier, le fameux baron de Vitteaux 1583 ; mais lui-même, moins de dix ans après, en 1592, est massacré à Issoire, dans les circonstances les plus émouvantes. En la même année 1592,
1 Leur contrat .le mariage est .lu ifi avril 1513. 11 est cité dans L'arrêl .lu Grand Conseil du :!8 avril 1ÔS8, signifié le 13 novembre 1621 (Archives nationales. Vs 330).
■ Plaidoyer .le Simon Marion pour Yves IV d'Alègre, dans Plaidoyers de Simon Marion, Paris, 1600, in-80, p. 388.
Christophe II continue la tradition sanglante, et couronne toute une série de violences et de cruautés par l'odieux assassinat de M. de Montmorency-de-Hallot; il n'échappe que par miracle au dernier supplice. Ce n'est que par ses fils, Claude et Emmanuel, que la famille rentre enfin dans des voies plus droites et aborde des destinées moins tumultueuses.
J'ai déjà dit la part que, dans les vies et les carrières de ces d'Alègre du xvie siècle, il convenait de faire aux survivances familiales, et noté ce qu'il pouvait y avoir en leurs gestes d'hérité des ancêtres. Mais leur histoire ne s'explique pas seulement par le passé et par les morts; elle s'éclaire, aussi, à la lumière des événements contemporains, et apparaît comme étrangement significative et représentative de cette époque troublée, tourmentée, bouleversée qu'est l'âge des luttes religieuses. En un livre récent1, j'ai, montré ce qu'étaient devenues les mœurs publiques, lorsque, la guerre civile ayant ruiné tous principes d'ordre et d'autorité, l'assassinat en arriva à être considéré comme un moyen de gouvernement. Ce que devinrent, en ce même temps, les mœurs privées, dans le débordement de passions, de haines, de violences, de corruption déchaînées par les dissensions politiques et religieuses, la chronique de la maison d'Alègre me paraît propre à en donner, maintenant, le plus coloré et le plus éclatant exemple.
1 Récils du temps des troubles {XVIe siècle). — De quelques assassins, par Pierre de Vaissière, 1912. in-8°.