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CHAPITRE II

ANTOINE D'ALÈGRE, SEIGNEUR DE ME1LHAUD, ET LE MEURTRE DL' BARON DE THIERS

Les causes de la fortune tragique de la maison d'Alègre, à la lin du xvi' siècle, se rattachent à son alliance avec la famille Duprat.

Quoique plus récente que celle des d'Alègre, la notoriété des Duprat, à la même époque, n'était guère moindre. Leurs très modestes origines avaient été, tout de suite, rehaussées et illustrées par les deux titres de chancelier el de cardinal, qu'avait réunis en sa personne le célèbre Antoine Duprat l. Et ses descendants n'avaient rien négligé pour conserver le haut rang auquel il avait ainsi élevé la famille. Le fils du chancelier, Antoine II Duprat, avait été prévôt de Paris de 1542 à 1553 ", et, en mourant, à cette date, avait laissé en la plus brillante situation sociale et matérielle ses neuf enfants et en particulier ses cinq fils : Antoine III Duprat, seigneur de ÎSantouillet, lui, aussi, prévôt de Paris, de lùb3 a lo89, François Duprat, baron de ïhiers, Guillaume Duprat, baron de Vitteaux, Nicolas Duprat, baron

' Il n'y a toujours guère à citer sur ce personnage que lassez médiocre travail du marquis du Prat. Vie d'Antoine Duprat, 1857, in-8°.

* Les provisions de l'office de prévôt de Paris pour Anloine Duprat sont du 1" mars J54i' (Actes de François 1 . t. IV. Q« 12.376).

d'Ancienville, et Pierre Duprat, que nous retrouverons, plus tard, page du duc d'Alençon1.

Originaires à peu près de Ja même région d'Auvergne, — les d'Alègre des contins de cette province et du Velay. les Duprat du pays d'Issoire, — vivant toutes deux à la cour, s'étant succédé parfois dans les mêmes charges, les deux familles avaient dû, nécessairement, se trouver, de très bonne heure, unies par mille liens de sympathie et d'amitié. Et ces bons rapports s'étaient transformés, bientôt, en une étroite alliance, à la suite de deux mariages. Tout d'abord, de Charlotte de Chalon, dame de Précy et de Vitteaux, François d'Alègre, le grand maître des eaux et forêts, avait eu une fille, Anne d'Alègre, qui avait épousé Antoine II Duprat, le fils du chancelier. Et à la génération suivante, une fille née de ce mariage, Antoinette Duprat, avait épousé son cousin issu de germain Christophe d'Alègre, seigneur de Saint-Just, l'un des fils de Gabriel d'Alègre et de Marie d'Estouteville.

Pareilles unions semblaient être un gage assuré de longue entente et de durable accord entre les deux maisons. Elles marquèrent, au contraire, le début d'une haine furieuse, qui devait se poursuivre pendant près de vingt ans, coûter la vie à trois de leurs membres, et ensanglanter leurs annales domestiques.

L'origine de la brouille des d'Alègre et des Duprat remonte, sans aucun doute, au second mariage d'Anne

4 Marquis du Prat, Généalogie de la maison Duprat, 1857, in-8°.

ANTOINE DALÈGRE, SEIGNEUR DE MEII.HAUD 19

d'Alègre, femme d'Antoine II Dnprat, qui, après la mort de ce dernier, survenue en 1553, épousa, en 1559, Georges de Clermont, seigneur dudit lieu', et de Gallerande\ de la Celle-Saint-Cvr 3, baron de la Ferté- Loupière \ gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, et capitaine de cent hommes d'armes de ses ordonnances. Bien que d'Antoine Duprat elle eût eu neuf enfants, et qu'elle fût, alors, âgée de près de cinquante ans, Anne d'Alègre, par son contrat de mariage, signé le 3 mai 1559, n'avait pas hésité à faire don « aux enfants à naistre de son second mariage », ou à leur défaut, — assez vraisemblable, — à son nouveau mari, de la plus grande partie de ses biens personnels et notamment de ses terres de Sépeaux et de Saint-Romain-le- Preux :i. Les enfants du premier lit s'étaient, ainsi, trouvés gravement lésés, et, dès le 8 mai 1559, avaient intenté à leur mère un procès en rescision de ces libéralités inofticieuses. Ils avaient demandé : que les donations faites à Georges de Clermont fussent réduites, au moins, à une part d'enfant; qu'une somme de 150. 000 livres fût versée à Jeanne, Renée et Fran-

1 Clerniunt, Sarthe, arrondissement et canton de la Flèche.

- Gallerande, Sarthe, arrondissement de la Flèche, canton du Lude, commune de Luché-Pringé . Cette terre fut érigée en marquisat, en 1576, au profit du même Georges de Clermont (J.-li. l'esche. Dictionnaire historique de la Sarllie, 1829, in-8°, t. Il, p. 496).

:' La Celle-iSaint-Cyr, Yonne, arrondissement de Joigny, canton de Saint- Julien-du-Sault.

1 La Ferté-Loupière, Yonne, arrondissement de Joigny, canton de Charny.

5 Contrat de mariage d'Anne d'Alègre et de Georges de Clermont, 3 mai 1559 (Archives nationales, insinuations du Chàtelet, Y 107, fol. 355, 398). Sépeaus et Saiut-Romain-le-l'reux, Yonne, arrondissement de Joigny, canton de Saint-Julien-du-Sault.

çoise Duprat, leurs sœurs cadettes et mineures; que la donation faite autrefois par sa mère à leur frère aîné, Antoine III Duprat, de la terre de Précy1 fût reconnue; qu'interdiction fût signifiée audit de Clermont de continuer les coupes entreprises dans les forets de Précy ; qu'enfin Anne d'Alègre eût à vider, au plus tôt, l'hôtel d'Hercule, ancien hôtel de Piennes, situé à l'angle du quai et de la rue des Grands-Augustins, donné autrefois par François Ior au chancelier, depuis séjour ordinaire et commun de la famille-, et dont les parties prétendaient avoir été chassées par leur mère et son second mari 8.

Ces prétentions avaient, d'ailleurs, été àprement et éloquemment défendues par le célèbre avocat François de Marillac qui avait flétri, en termes énergiques, « ceste mère pleine d'ans et d'enfans, ayant esté mariée vingtsept ou vingt-huit ans, laquelle, dans son désir et fol appétit d'un nouveau mari, avoit oublié son premier époux et ses premiers-nés, qui, aujourd'hui, mis hors de leur maison, vaguoientet estoient logés par emprunt » : — flétri, aussi, celui qui n'avait pas craint d'accepter la fortune qu'on lui avait offerte, et qui semblait n'avoir que « le désir de tout vendre et dissiper », avant qu'elle lui échappât1.

1 Précy, Yonne, arrondissement de Joigny, canton de Saint-Juliendu-Sault.

i Sur l'hôtel d'Hercule, cf. Berty et Tisserand, Topographie historique du vieux Paris: région occidentale de l'Université, 1888, in-fol., p. 207 et suiv. — F. Bonnardot, Registres du bureau delà ville de Paris, 1888. in-fol., t. IV, p. 148.

3 Archives nationales, parlement civil, plaidoiries, matinées, X1a 4977. toi. 376 v° et suiv.

4 Ibid., fol. 383.

Mais, malgré l'appui d'une si fougueuse éloquence, les demandeurs n'avaient pu obtenir qu'en partie satisfaction. Le parlement, — par un arrêt du 27 janvier 1560, — tout en leur donnant raison sur quelques points, notamment sur le versement aux trois sœurs des 150.000 livres exigées, sur la restitution de l'hôtel d'Hercule, encore sous réserve d'indemnité à leur mère pour son douaire, sur l'interdiction de l'exploitation des bois de Précy au delà de 40.000 livres, le parlement, n'avait pu admettre leur prétention sur le point principal, et casser ou réduire les donations faites par Anne d'Alègre à Georges de Clermont1, par la bonne raison que la loi était muette là-dessus, et lajurisprudence fort hésitante, la matière ne devant être réglée que, peu après, par l'édit de juillet 1560, dit édit des secondes noces, qui fut précisément rendu à l'occasion du scandale récent du procès que je viens d'exposer".

Celui, cependant, qui, dans ce procès, s'était trouvé avoir la situation la plus délicate était Christophe d'Alègre, seigneur de Saint-Just, qui, ayant épousé une des filles d'Anne d'Alègre, et étant à la fois le neveu et le gendre de cette dernière, devait être intéressé, d'un côté, à ménager une parente, de l'autre, obligé de sauvegarder les droits de sa femme contre les fantaisies de sa belle-mère. Pourtant, il semble d'abord avoir fait, sans hésiter, cause commune avec les Duprat, non seulement pendant le procès, mais même après, dans les premiers règlements d'affaires qui intervinrent à la

' Archives nationales, parlement civil, plaidoiries, matinées, X'*4977,

fol. 388-389.

* Isauibcrt, Anciennes lois françaises, t. XIV, p. 36.

suite du jugement du 21 janvier 1560 l. Cette belle entente devait malheureusement n'être qu'éphémère, puisque c'est par lui que les rapports des deux familles allaient définitivement s'envenimer.

Bien que nous ne sachions qu'assez peu de chose de ce Christophe d'Alègre jusqu'au moment où il entre ainsi en scène, ce que nous en savons est suffisant pour nous le faire entrevoir sous un jour assez fâcheux, et comme un personnage assez singulier.

En 1553-1554, il avait fait la guerre en Picardie, en compagnie de son beau-frère, Antoine III Duprat, et celui-ci, dans une lettre à son père, nous le peint déjà comme « un esprit désordonné et fantastique2 ». Il semble bien, d'autre part, qu'il ait de bonne heure versé dans la Réforme, et que ce soit à lui qu'on doive attribuer une perfidie qui lit assez grand bruit en Auvergne, en 1562. En cette année, Pierre de Forest, seigneur de Blacons, lieutenant du célèbre baron des Adrets, ayant envahi le Velay, et marchant sur le Puy, les habitants effrayés lui avaient député le sieur de Saint- Just, qu'on savait favorable aux religionnaires, pour le prier d'épargner la ville, ce que Blacons avait accordé, moyennant la somme de 3.500 écus, qui lui fut comptée le lendemain, mais ce qui ne l'empêcha pas de continuer sa marche sur le Puy, appuyé et guidé, dans ses mouvements, par le même Saint-Just, en lequel les

1 Cf. notamment aux Archives nationales, les registres du Parlement, Conseil, Xu 1594, fol. 5 v°, 44 v», 45, 306 v°, 361 v°, 385; Xu 1595, fol. 89, 146 v°, 163, 167, 280; Xu 1596, fol. 60, 111 v», 226 v», 335 v», 353 v», 473 v»; Xn 4597, fol. 48.

* Lettre d'Antoine III Duprat à son père, de Renty, 13 août 1554 (Marquis du Prat, Glanes et reyains récollés dans les archives de la maison Duprat, 1865, in-8°, p. 95).

habitants avaient mis si imprudemment leur confiance . Enfin. M. Je Saint-Just avait fait preuve île son caractère ombrageux et difficile dans ses rapports avec sa famille elle-même.

Gabriel d'Alègre avait, en mourant, vers 1539, laissé, je l'ai dit, cinq fils : François, Gilbert, Yves, Christophe et Antoine. Sa veuve, Marie d'Estouteville, avait épousé, peu après, Jean de Fages, seigneur du Bouehet. mais était décédée, avant 1543, sans héritiers de cette seconde union, en sorte que tous ses biens situés, à la fois, en Normandie et en Brie étaient revenus aux enfants de son premier mariage. A cette date, et pour des raisons que j'ignore, ces derniers, ne s'élant point encore partagé l'héritage de leur père, s'étaient trouvés dans une situation presque inextricable. Ils avaient résolu d'en sortir, et avaient décidé, pour commencer, de se diviser ceux des biens de leur mère qui étaient situés en Normandie. Marie d'Estouteville ayant laissé cinq fiefs en celte province : Blainville 2, Marcillv . Maisv \ Saint-André5 et la Motte d'Alaincourt6, il sem-

4 Chroniques d'Etienne Médicis, bourgeois du Puy, publiées par A Chassaing, Le Puy, 1839, in-4\ t. I, p. 520-521.

'■ Blainville-Crevon, Seine-Inférieure, arrondissement Je Rouen, canton de Bucliv.

1 Marcilly-sur-Eure, Hure, arrondissement d'Evreux, canton de Saint- André-de-1'Eure.

* Maisy, Calvados, arrondissement de Baveux, canton d'Isigny. — Ci". Rôle du ban et de l'arrière-ban du bailliage de Caen, en 1552, par Emile Travers, 1901, in-8», p. 113-113.

r' Saint-André-de l'Eure (autrefois Saint- André-en-Ia-Marche), Lure, arrondissement d'Evreux.

a Le fief de la Motte était situé dans la paroisse d'Alaincourt. Eure, arrondissement d'Evreux, canton de Vorneuil, commune de Tillièressur-Avre (M. Cliarpillon. Dictionnaire historique de toutes les communes du département de lEure, 1879, in-4°, t. lf, p. 916).

blait, en effet, que le départ fût, là. particulièrement aisé entre les cinq cohéritiers. Mais, à ce moment, l'aîné de la famille, François, soutint que la terre de Blainville, étant régie par la coutume du pays de Caux, et non par celle de Normandie, était, comme les fiefs de ce pays, « impartable et indivisible ». et devait lui revenir « par préciput et hors part », en vertu de son droit d'aînesse. Il s'attribua, donc, cette seigneurie de Blainville, plus celle de Marcilly, en raison du « privilège de choisie », que lui conférait la coutume générale de Normandie; Gilbert, le second frère., prit Maisy : Yves, Saint-André ; Christophe, la Motte d'Alaincourt, et Antoine se trouva, ainsi, évincé. L'injustice apparente de ce règlement ne fit que s'accentuer, à la suite du décès de François, qui fut tué devant Binche, en 1543 '. Il ne laissait point d'enfants. Gilbert, son frère, lui succéda, et, héritant de lui des terres de Blainville et de Marcilly, demeura, dès lors, possesseur des trois cinquièmes de la succession maternelle. Puis, Gilbert étant mort, luimême, sans postérité, en 1552, Yves s'était, à son tour, substitué à lui. et, réunissant à son fief de Maisy les parts de ses frères décédés, était resté, finalement, titulaire de la presque totalité de l'héritage de Marie d'Estouteville2. Contre cette situation, qui n'était pourtant que le fait de la coutume et des arrangements antérieurement acceptés par ses frères et lui, le sieur de Saint- Just s'était, aussitôt, élevé avec violence. Il avait,

1 Mémoires de Martin el Guillaume du Bellay, collection Petitot, t. III p. 434. — Binche, Belgique, province de Hainaut.

• Archives nationales, parlement civil, plaidoiries, matinées, Xu l>107, fol. 41)4-405.

ANTOINE 1) ALEGRE, SEIGNEUR DE M'EIUIAl'Ii 25

d'abord, porté sa cause devant le parlement de Rouen, et, y ayant vu ses prétentions repoussées par un arrêt du 19 janvier 1554 x, il s'était pourvu contre son frère, Yves, devant le Grand Conseil, puis, devant le parlement de Paris, qui, en 1565, n'avait pas encore rendu son jugement, et ne devait même le rendre que vingt ans plus tard entre les héritiers des deux plaideurs12. .

Peu de temps après ce premier différend, un autre avait surgi entre les deux frères. En 1554, les trois fils survivants de Gabriel d'Alègre avaient procédé au partage des biens de leur père, et de ceux des biens de leur mère sis au pays de Brie, et sans trop de débats, Yves avait eu la baronnie d'Alègre, Christophe, les terres de Saint- Just, d'Obsonville 3 et d'Oisserv ', Antoine, les seigneuries de Meilhaud, de Tourzel et de Saint-Diery 5.

1 Arrêt cité dans un arrêt du Grand Conseil, du 10 décembre 1557 (Arch. nat., V5 50).

i Les arrêts du parlement sont du 11 février 1584 (Archives nationales, Conseil, Xia 1683, fol. 1)80 v° et suiv.), et 10 mars 1384 (Ibid., Xia 1684, fol. 234v°-237). Ils ne visent d'ailleurs qu'une partie de la cause, l'alfaire ayant été renvoyée au Grand Conseil, dont le jugement rendu le 28 avril lo88 ne fut signifié que le 13 novembre 1621 ! (Archives Nationales, Grand Conseil, V5 330.)

:i Obsonville, Seine-et-Marne, arrondissement de Fontainebleau, canton de Chàteau-Landon.

* Oissery, Seine-et-Marne, arrondissement de Meaux, canton de Dammartin-en-(ioële. — Cf. l'aveu rendu au Roi, le 1er décembre 1578. par Christophe d'Alègre, seigneur de Saint-Just et d'Oisserv, pour la terre d'Oisscry (Archives nationales, R' 48-49, cote 564). — Fernand Labour, La Cluîlellenie d'Oissenj, 1876, in-8°, p. 141-143.

• Saint-Diery, Puy-de-Dôme, arrondissement d'Issoire, canton de Rosse. — Cf. sur ce partage entre les trois frères, le Factum produit, au commencement du xvme siècle, par Yves, marquis d'Alègre, lieutenant général des armées du Roi, gouverneur de la ville et du château de Saint-Omer, fils et héritier d'Emmanuel, marquis d'Alègre, et arrière-petit-fils de Christophe d'Alègre, s. d., in fol., p. 3 (bibliothèque nationale, fonds Clairambault, vol. 1219).

Mais si les choses s'étaient ainsi « passées aimablement » en ce qui touchait l'actif de la succession, il n'en était pas allé de même pour le passif.

Au passif figurait, en particulier, une rente due par la maison d'Alègre à la maison de Luxembourg. Les origines de celle obligation nous apparaissent assez incertaines. Elles semblent remonter, cependant, à un contrat de constitution de « rente assignée ou en assiette ». fait et passé, au commencement du xvie siècle, entre Jacques de Dinteville, seigneur des Chenets, et Jacques d'Estouteville, par lequel celui-ci, en échange d'un capital aliéné, s'était engagé à servir à celui-là des arrérages annuels de 800 livres, garantis sur certains biens possédés par d'Estouteville en Champagne. Dinteville étant mort, peu après, sa veuve, Anne de Châteauvillain, avait apporté cette créance à son second mari, Marc de la Baume, comte de Montrevel, qui, après avoir, plusieurs fois, sollicité, en vain, le payement de nombreux termes échus et impayés, s'était décidé à réclamer le remboursement du capital même de la rente aux héritiers de Jacques d'Estouteville, c'est-àdire à ses gendres et à ses filles : Charles de Luxembourg et Charlotte d'Estouteville, d'une part, Gabriel d'Alègre et Marie d'Estouteville, de l'autre. Et Gabriel d'Alègre et Marie d'Estouteville ayant opposé une fin de non-recevoir à ces poursuites, Marc de la Baume s'était adressé, pour le tout, à Charles de Luxembourg qui, ayant, le 6 mars 1515, éteint la rente par la cession et abandon de diverses terres, s'était retourné, aussitôt, contre son cohéritier, Gabriel d'Alègre, pour l'amener à contribuer, pour sa part, au « r acquit et amortisse-

ment de la moitié de ladicte rente », seit 400 livres1. Mais, comme tant d'autres, et en dépit des arrêts du parlement de Paris des 14 août 1526" et 14 avril 1534, condamnant les d'Alègre à s'exécuter, ce procès n'étail pas encore réglé en 1554, et les héritiers de Charles de Luxembourg étaient encore, à cette date, en instance contre ceux de Gabriel d'Alègre. Ces derniers, Yves, Christophe et Antoine, avaient, alors, convenu de profiter du règlement de leurs affaires de famille, pour en finir avec ces différends irritants. L'aîné, Yves, ayant pris pour sa part la terre et baronnie d'Allègre, il avait, donc, été convenu que le titulaire de ce lot, le plus avantageux, serait chargé d'éteindre la rente en question, et les choses se seraient, sans doute, ainsi terminées, si une offre imprudente de Christophe n'était venue tout compliquer. Celui-ci s'était fait fort, en effet, de désintéresser la maison de Luxembourg", moyennant 6.000 livres qui devaient lui être remises par son frère, Yves, et s'était engagé à verser le surplus, au cas où les prétentions de la maison de Luxembourg dépasseraient ce chiffre de 6.000 livres. Que se passa-t-il? Yves soupçonna-t-il son frère de vouloir gagner sur lui, en traitant directement avec les Luxembourg-, et refusa-t-il de verser les 6.000 livres à Christophe, comme celui-ci l'en accusa? Les Luxembourg rejetèrent-ils les ollVcs de Christophe, comme désavantageuses? On ne sait

1 Arrêt du parlement de Paris, du 14 avril 1534 (Archives nationales, Xia 1537, fol. 222-223). — Arrêt du Grand Conseil, du 28 avril 1588 (Archives nationales, V5 330, à la date du 13 novembre 1(321, qui est celle de la signiliealion de l'arrêt).

s Je n'ai pu retrouver cet arrêt, qui est cité dan» l'arrêt du 14 avril 1534.

LES D Al. KO HE

trop. Le certain est que ce dernier, contre lequel Antoine de Luxembourg-, fils de Charles de Luxembourg-, s'était retourné, avait été obligé, le 6 avril 1564, de lui céder. en acquit de la rente constituée jadis par Jacques d'Estouteville, une des terres qui lui étaient revenues dans le partage de 1554, la terre d'Obsonviile. Substitué, dès lors, aux droits de la maison de Luxembourg, il avait exercé un recours en garantie contre son frère, lui réclamant ou une terre de pareille qualité et valeur que celle qu'il avait été obligé d'abandonner en remboursement de la rente, ou le payement annuel et régulier des arrérages de cette rente1. En 1565, date à laquelle commence ce récit, l'instance venait d'être engagée devant le parlement de Paris.

Comment se gâtèrent les bons rapports que, à la suite de leur action commune contre Anne d'Alègre. les Duprat avaient entretenus avec leur beau-frère, Christophe d'Alègre? Si ce que je viens de dire de l'humeur batailleuse et processive de ce dernier permet de ne pas s'en étonner beaucoup, il est plus difficile de préciser l'occasion et le prétexte de leur brouille. Très vraisemblablement, elle fut la conséquence des règlements d'affaires de famille qui durent suivre le procès. Quoi qu'il en soit, dès le commencement de 1565, les

' Arrêt du Grand Conseil du '2S avril I.jSS, signifié le 13 novembre 1621 (Archives nationales, Vs 330). — Faetum d'Yves, marquis d'Alègre. lieutenant général des armées du Roi, gouverneur de la ville et du château de Sainl-Omer, s. d., in-fol , p. 3 (Bibl. nat., fonds Clairambaultvol. 1219). — Faetum d Yves, marquis d'Alègre, chevalier des ordres du Roi, maréchal de France, contre dame Française de Relvezet de Jonchères, veuve de Jean delà Vernède, chevalier, seigneur d'Auriac..., etc.. 1730. in-fol., p. 3 (Bibl. nat., fonds Clairatnbault, vol. 1219).

ANTOINE DALÈGRE, SEIGNEUR DE HEILHAUD 29

hostilités étaient déjà engagées, et M. de Sainl-Just, que l'on trouve encore, en janvier 1364, marchant d'accord avec son beau-frère Antoine Duprat1, était, un an après, dans les termes les plus violents avec lui.

A en croire un document, il allait, dès lors, dans Paris, se répandant en injures et en menaces contre les Duprat, disant que « sa race valoit mieux que la leur », et qu'il le leur prouverait hientôt. Les Duprat ne cherchaient, de leur côté, qu'une occasion de se venger de ces propos insolents. Or, le 16 ou le 17 mars 1565, Antoine Duprat, prévôt de Paris, et François Duprat, baron de Thiers, son frère, rentraient à l'hôtel d'Hercule, accompagnés de quinze ou seize personnes. Sur le quai des Grands-Augustins, ils rencontrèrent Saint-Just n'ayant avec lui que trois ou quatre serviteurs. La nuit était déjà venue, et les adversaires ne se reconnurent qu'à la lumière des flambeaux portés par leurs domestiques. Ce qui arriva alors, il est assez malaisé de le savoir, car nous n'avons, là-dessus, que le récit du sieur de Saint-Just. D'après ses dires, le prévôt de Paris et le baron de Thiers se seraient rués sur lui, « comme en furie », lui criant : « Tu as mentv, Saint-Just, en disant que ta race estoit meilleure que la nostre ! » Puis, comme une altercation s'ensuivait entre Antoine Duprat et d'Alègre, le baron de Thiers, resté un peu en arrière, « sans que ledict seigneur de Saint-Just luy parlast ne meffist aucunement, auroit desgainé son espée, et, tenant icelle à deux mains, se seroit eflorcé en frapper ledict Saint-Just par

' Archives nationales, parlement civil, plaidoiries, matinées, Xu 4997. fol. dl-2.

derrière, et luy en donner au travers du corps, ce que. apercevant ledict Saint-Just, à Ja lueur de l'espée, en se tournant, empescha, mais sans pouvoir faire qu'il n'en derneurast grandement blessé et excédé ». « Et voulant, alors, ledict Saint-Just mettre l'espée à la main, pour se défendre », un des deux frères Leonne, Louis ou Balthazar, — âmes damnées du baron de Tbiers, — «luy donna de l'espée sur la main, tellement que, à l'occasion desdicts excès, il fut contraint de se retirer1 ». Mais, quelques jours après, la victime de ces violences déposait contre ses agresseurs une plainte au parlement. La guerre était, dès lors, déclarée entre les deux familles. Et toutefois, le premier champion de cette rivalité devait être non pas Christophe, avec lequel s'étaient engagées les hostilités, mais son frère AnLoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud, qui, mêlé incidemment à la querelle, allait la rendre implacable, en mettant du sang là où il n'y avait eu jusque-là que des menaces et de la haine. C'est avec ce seigneur de Meilhaud que je voudrais faire faire un peu plus ample connaissance à mes lecteurs, puisque c'est avec lui que s'ouvre le premier acte d'un drame dont je n'ai jusqu'ici exposé que le prologue.

Antoine d'Alègre, cinquième et dernier lils de Gabriel d'Alègre et de Marie d'Estouteville, était né vers 1530.

1 Lettres de rémission accordées à Antoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud, juin lotij (Archives nationales, Trésor des Chartes, JJ i63B, n° 495).

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Dans l'héritage paternel la seigneurie de Meilhaud lui avait été attribuée, et il en portait le nom, défiguré, la plupart du temps, dans les documents, en Millau, Milhaud, Millault, Meillaut, Meillaud, mais qui. sous la forme Meilhaud, était et est, encore, aujourd'hui, le nom d'une petite localité située à 8 kilomètres d'Issoire, dans la vallée de la Couze1. Comme tant d'autres, le château de Meilhaud a été détruit 2, et, seul, un dessin au trait, contenu dans le « Registre d'armes du hérault Guillaume Revel, dit Auverg-ne », nous en a conservé Tassez noble et imposante sihouette3.

Je sais fort peu de chose touchant la première partie de la vie du seigneur de Meilhaud. Mais le plus ancien document que j'aie découvert sur lui nous prouve que ses services à l'armée avaient dû être, d'assez bonne heure, remarqués, pour lui avoir valu, à moins de trente ans, la charge de gouverneur de Boulogne-sur- Mer4. C'est comme tel qu'il nous apparaît, en effet, à la fin de 1558, dans deux lettres adressées par lui au

1 Meilhaud, Puy-de-Dôme, arrondissement et canton d'Issoire.

- Je ne sais à quelle époque. Il ne devait plus exister, dans tous les cas, au commencement du xvm° siècle, puisque le maréchal d'Alègre fit alors commencer à Meilhaud la construction d'un autre château. Ce château, qui n'était pas achevé à sa mort en 1730, l'ut détruit presqu'aussitôt après, et il n'en reste que quelques pans de murs. (Chabrol, Coutume d'Auvergne, t. IV, p. 340.)

3 Bibl. Nat. fr. 22.207. — Cf. Ch. Casati , Villes et châteaux de la vieille France, duché d'Auvergne, d'après les manuscrits dit chanoine Audigier et du héraut d'armes Revel, dit Auvergne, Paris, 1900, in-8°, p. 102-103.

4 D'après A. d'Hauttefeuille et L. Bénard, qui estropient son nom et l'appellent M. de Nullault, Antoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud, aurait été nommé gouverneur de Boulogne-sur-Mer le 19 septembre 1558, et le serait resté jusqu'au 23 mai 15S9 ; mais je ne sais quels documents ont fourni ces dates aux deux auteurs. (A. d'Hauttefeuille et L. Bénard, Histoire de Boulogne-sur-Mer, 1860, in-12, t. I, p. 300.)

duc de Guise, lettres qui donnent une idée trop juste, trop favorable aussi de son caractère et de son inflexible droiture, pour que je ne les cite pas ici.

La première est relative à la répression des pillages incessants commis par les gens de guerre sur les populations des campagnes, et fait le plus grand honneur aux sentiments de discipline et d'humanité qui l'ont dictée. Par ailleurs, elle ne manque pas de couleur.

Monseigneur, écrit donc Meilhaud, le 7 novembre 1558, au duc de Guise, Monseigneur, je ne veulx faillir à vous advertir comment, suivant vostre commandement, j'ay faict distribuer pain et vin aux soldatz de ceste garnison, leur aiant remonstré que, encores que, pour le passé, ils eussent mal vescu, que, à ceste heure, il falloit qu'ils feissent mieulx et eulx contenter de l'ordinaire que le Roy leur bailloit, ce que aiant faict, pour cella, ils n'ont laissé de partir, au matin, avec leurs armes, de la compagnie du baron de Perdilhan % lieutenant le capitaine Chaillou-, pour aller piller, rançonner et manger le bon homme, comme ils ont accoustumé de faire. Ce que voyant, ay adverty ledict capitaine Chaillou, pour y mettre ordre, lequel s'en est venu à mon logiz, et, après m'avoir tenu plusieurs propos braves, haultains et quasi injurieux, a mis l'espée au poing contre moy. La fortune a vollu qu'il soyt tombé devant moy à terre, ayant l'espée au poing, à ma mercy, auquel n'ay riens vollu faire. Les gens de justice et officiers du Roy, Monseigneur, en font l'information, laquelle ils vous envoyeront sitost qu'elle sera parfaicte, vous supplyant très humblement que, sy j'ay mal faict, que je l'amende, et aussy, sy la faulte vient de son

1 Bérard île Ségur, baron de Pardaillan. seigneur de Sevches (Lot-et- Garonnej. gentilhomme ordinaire de la ehanibre du Roi.

i Le capitaine Chaillou est, probablement, ce gentilhomme poitevin «jui se distingua, plus tard, pendant la guerre civile, et lut tué au siège de Lusignan, en 1574, dans les rangs des réformés.

costé, qu'il soyt pugny, et aussi d'y voulloir mectre ordre, car je vous asseure qu'ils sont aujourd'liuy plus de deux, cens mangeans le bon homme, et n'est en moy possible d'y pouvoir résister, veu que ledict capitaine est consentant avec eulx, et aussy qu'ils sont les plus forts. Et se trouvera, Monseigneur, meurtres de femmes et de filles, et des exactions et pilleries, et plus haut de demy pied d'informations sur eulx, lesquelles ne fauldray de vous faire tenir, et aussy que, à la reveue, ledict capitaine Chaillou a présenté plusieurs passe-volans; qui sera la fin, après vous avoir présenté mes très humbles recommandations à vostre bonne grâce, supplyant le Créateur, Monseigneur, vous donner, en santé, bonne vie et longue.

De Boullongne, ce vne novembre looS.

Monseigneur, je vous supplie très humblement, pour contenter le pauvre peuple et obvier à beaucoup d'inconvéniens, qu'il vous plaise les oster d'ici. S'il vous plaisoit les envoyer à Gallais et en faire revenir deux autres icy, le service du Hoy s'en feroit trop mieulx.

Vostre très humble et très obéyssant serviteur,

Alègre '.

Celte lettre valut à son auteur, du chef qui savait apprécier sentiments pareils à ceux qui y étaient exprimés, la réponse la plus capable de le satisfaire, la plus flatteuse aussi :

Monsieur de Meilhau, lui écrivait, en effet, dès le 16 novembre, le duc de Guise, j'ay receu la lettre que vous m'avez escripte, du vnc de ce moys, par laquelle j'ay esté bien ayse d'entendre le commencement que vous avez faict donner à la norriture des soldats de la garnison de Boul-

1 Bibl. nat., fr. 20.471, fol. 183.

longne, et ce que vous avez faict faire de pugnition et démonstration de ceulx qui, depuis, ont esté piller et rançonner le bon homme, à quoy je vous prie tenir la main la plus ferme qu'il vous sera possible, pendant le temps que vous avez encore à estre à Boullongne, affin de donner quelque repos au pauvre peuple, à ceste heure, mesmement, que lesdicts soldatz sont norrys et délivrez de la nécessité qui nous contraignoit à tolérer leurs désordres plus que nous n'eussions voulu.

Et quant à la faulte que vous a faicte le capitaine Chaillou, lieutenant du capitaine Perdilhan, j'en actends les informations, et du surplus de cas dont luy et ses gens sont chargez, que vous me ferez envoyer le plus tost qu'il vous sera possible ; et cela faict, asseurez-vous que je n'oublieray riens de ce qui se debvra faire pour faire chastier les ungs et les aultres, ainsi qu'ils se trouveront l'avoir mérité.

Et quant à vostre congé, dont vous me parlez dans une autre lettre, j'en ay parlé au Roy ; mais ayant estimé que vostre présence luy est encore bien fort utile et nécessaire au lieu où vous estes, il me donne charge de vous escripre que vous lui ferez agréable service en demeurant encores pour quelques jours ; et ayant veu ce que réussira de la négociation de la paix, j'auray souvenance de vous et de vostre congé l.

La seconde lettre de Meilhaud au duc de Guise nous le montre sous le même jour que la précédente, c'est-àdire comme le chef le plus « diligent » et le plus « loyal en sa charge », le capitaine le plus « sage » et le plus « avisé ».

Monseigneur, écrit-il, le 5 décembre 1558, je croy que vous estes adverty comment les ennemys s'assemblent fort à Saint- Omer et à l'entour, et qu'ils m'ont envoyé visiter souvent par

1 Cotte lettre est en minute à la Bibl. nat., fr. 20.471, fol. 187.

tabourins et trompettes, soubs prétexte de demander quelques prisonniers, qui est occasion que n'ay voullu faillira vous advertir que M. de Sansac x a tiré l'ungne des compagnies du baron de Perdilhan de ceste place pour la mettre à Monstreuil, et ne saurions estre trois cens hommes de guerre en ceste place, que les chefs elcapitaines ne sont icy, comme le baron de Vismes 2, le capitaine Beaucamp3, le guidon, le baron de Perdilhan, M. de Lignon4, le capitaine Popincourt5, son lieutenant. Il vous plaira de y mettre ordre.

Monseigneur, je vous ay desjà adverty comment il n'y a pic ne pelle, ny hotte, ny monde en ceste place, et ne saurions avoir trente cacques de pouldre, et toutes nos pièces en fort mauvais estât et esquipaige. S'il vous y plaisoit envoier un commissaire d'artillerie, et que vous le trouviez bon, il me semble que ce seroit bien faict. Qui sera la fin, après vous avoir présenté mes très humbles recommandations à vostre bonne grâce, suppliant le Créateur, Monseigneur, vous donner, en santé, très bonne, longue et heureuse vie.

L'e Boullongne, levejour de décembre 1558.

Vostre très humble et très obéyssant serviteur,

Alègre 6.

C'est probablement après cette campagne de Picardie, terminée, Tannée suivante, par le traité de Cateau- Cambrésis, que M. de Meilhaud, à la suite, comme il semble, des bonnes relations qu'il avait nouées avec beaucoup de gentilshommes et de familles du pays, épousa Françoise de Mailly, fille de Marie de Hangart

1 Louis Prévost, seigneur de Sansac.

e Jean de Moneliy, seigneur de Senarpont, baron Je Visme.

3 Charles de Rune, seigneur de Beaucamp.

4 Jacques de Rochebaron. seigneur de Lignon.

5 l'eut-être Adrien de Maucourt. seigneur de Popincourt. • Bibl.nat., fr. 20.471, fol. 221.

et de René de Mailly, baron du lieu, seigneur de Bouillancourt-en-Santerre, chevalier de l'ordre, capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances, et gouverneur de la ville de Montreuil-sur-Mer. Françoise de Mailly reçut en dot « la terre et seigneurie de Longueval, consistant en fief, maisons, etc., séans au village de Mailly1, terroir d'icelluy, Colincamps - et des environs », et c'est, dès lors, à Longueval que les deux époux firent leur plus habituelle résidence3.

D'assez bonne heure, cependant, M. de Meilhaud, en dehors de sa réputation de soldat, s'était acquis un autre renom fort différent et plus rare parmi ceux de son rang, le renom d'un lettré tout à fait remarquable. On vantait, déjà, sa culture très étendue, et surtout sa parfaite connaissance de la langue latine. De cela nous avons un témoignage, — un peu postérieur, il est vrai, — dans une lettre à lui adressée par le chancelier Michel del'Hospital, avec lequel il paraît avoir entretenu les relations les plus cordiales, allant souvent le visiter dans sa demeure du Viernay, et échangeant avec lui une correspondance latine d'ami et d'humaniste. Or, dans la lettre dont il s'agit, L'Hospital fait allusion au chagrin causé à son correspondant, par la perte de sa bibliothèque, — « chose à lui si chère et si précieuse ! » — dispersée apparemment au cours de quelque pillage de sa maison durant les troubles, et il l'encourage, en même temps, à poursuivre l'histoire de ces guerres

1 Mailly. Somme, arrondissement de Doullens, canton d'Acheux, commune de Mailly-Mayet.

; Colincamps, Somme, arrondissement de Doullens, canton d'Acheux.

8 Ambroise Ledru, Histoire de la maison de Mailly, 1893. in-4°, t. I, p. 193-194.

ANTOINE l) ALÈGRE, SEIGNEUR UE MEILHAUD 37

civiles, « dont, dit-il. vous avez commencé depuis longtemps à réunir les matériaux, et dont, déjà, le plan et

l'ébauche sont sortis de vos mains ; car si la tristesse, qui se dégage de tels récits, doit nous les rendre moins agréables à lire, à nous les contemporains, ils seront en revanche du plus haut et du plus vif intérêt pour nos successeurs1 ».

Je ne peux, malheureusement, dire ce que sont devenus les travaux dont parle ici L'Hospital. Mais ce qu'il m'est permis d'affirmer, c'est que M. de Meilhaud avait été mêlé assez tôt et d'assez près à la guerre civile pour pouvoir la raconter avec quelque autorité. Dès les premiers troubles, il avait, en effet, adopté franchement le parti de la Réforme. En 1560, nous le trouvons, — chose assez significative, — « porteur d'enseigne de la compagnie de 80 lances fournyes des ordonnances du Roy, sous la charge et conduite de Gaspard de Coligny, seigneur île Chastillon, admirai de France" », et si, un peu plus tard, en 1561, il est simplement qualifié de gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi 3, nous savons positivement que, l'année suivante, il faisait partie de l'armée du prince de Gondé. « M. le prince de Gondé, est-il dit dans l'Histoire ecclésiastique, après avoir faict la Cène à Meaux, le jour de Pasques, 29 mais 1502, tira au pont de Saint-Cloud, et s'approcha de Paris. Et luv fut envoyé par M. le cardinal de Bourbon, son frère, lors gouverneur de Paris, le sieur d'Alègre

' Biltl. nal.. fonds Uupuy, vol. 491, fol. 31 (copie). — Celte lettre est certainement postérieure à mai lotis, date de la retraite de la cour de L'Hospital.

* Bild. nal., fr. 23.515 (pièces originales). nos 4o. 46, 47.

3 Ibid., a» 51.

pour le prier Je ne s'efforcer entrer dans la ville, et ne donner commencement à guerre ouverte1. » Si c'est le sieur de Meilhaud qui est désigné ici sous le nom de (TAlègre, et la chose est fort possible, on peut voir là l'occasion de son attachement à Condé. Ce qui est certain, dans tous les cas, c'est qu'il était en la compagnie du prince lorsque, le 1er novembre loG2, celui-ci quitta Orléans pour entrer en campagne, et lança son manifeste en faveur du parti réformé. Du moins, est-il, comme tel, dans l'arrêt du parlement du 16 novembre, inscrit au nombre des rebelles qui ont pris les armes contre la cour, et qui se trouvent, ipso facto, condamnés à mort par contumace 2. Dès le début, du reste, de cette campagne, la fortune lui fut contraire. Après, en effet, que Coudé eut pris la ville de Pithiviers, il était venu mettre le siège devant Corbeil, le 17 novembre. « Le lendemain, 18, écrit de Thou,le canon ayant commencé à tirer, et les assiégés faisant un grand feu sur l'armée du prince, il y eut deux personnes de marque blessées, mais avec des suites bien différentes : d'un côté, Robert Stuart reçut, au-dedans de la cuisse, un coup de coulevrine, dont, par un rare bonheur, il fut parfaitement guéri, presque sur-le-champ, en sorte que jamais il ne boita ; de l'autre, Antoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud, fut blessé à la jambe d'un coup d'harquebuse, dont il fut, dix ans entiers, très incommodé 3. » Et, toutefois, le nom de Meilhaud reparaît à la fin des hostilités.

1 Histoire ecclésiastique des églises réformées au royaume de France. édition Bauiu et Cunilz, 1883-1889. 3 vol. in-8°. t. H, p. 19. * Mémoires de Condé. 174o, in-4°, t. IV, p. 114 et suiv. 3 De Thou, Histoire universelle, trad. fr. de 1734, in-4°, t. IV, p. 468.

Lorsque, en effet, las de la guerre et de la captivité qu'il subissait depuis la bataille de Dreux, Condé prêta l'oreille aux propositions de la Reine-mère, en dépit des protestations que soulevait ce que les protestants exaltés et leurs ministres appelaient une trahison du prince, le sieur de Meilhaud fut parmi les plus ardents défenseurs de ce dernier. Il écrivit même à ce propos un « discours », où il déclarait que « l'Évangile ne devoit ni ne pouvoit estre avancé par les armes », s'élevait contre « toute guerre civile, à quelque fin qu'elle fust faite1 », et surtout « reprochait durement aux ministres leur ambition et leur vanité, les accusant d'entreprendre sur toutes les dignités, de s'immiscer jusque dans l'administration des finances, et de prétendre exercer la justice dans les camps avec une rigueur voisine de la cruauté2 ». Les intransigeants de son parti lui gardèrent, de ce fait, une rancune implacable. « Un peu auparavant ces choses, lit-on dans Y Histoire ecclésiastique, il couroit par les mains des gentilshommes un certain livret rempli non seulement d'injures contre les ministres, mais aussi tout farci d'erreurs très pernicieuses tant contre la doctrine chrestienne que contre la discipline ecclésiastique. L'auteur de ce livre estoit un gentilhomme nommé Meilhaud, homme fantastique s'il en fut oncques, et particulièrement irrité contre un ministre qui avoit descouvert et déclaré à l'Admirai (de la compagnie duquel il estoit un des principaux membres) la paillardise qu'il commettoit à Orléans en une certaine maison, en laquelle estant surpris, un matin,

1 Histoire ecclésiastique, t. II, p 196.

1 Ilaag, La France protestante, 1847, in-8°, t. II, p. 453.

40 LES DALÈGRE

il fut destitué de sa charge. Et combien qu'il fust assez notoire qu'il estoit l'auteur de ce livre, si est-ce que, estant appelé au Consistoire et, depuis, devant le prince, il le désavoua, qui fut cause qu'on ne procéda plus avant contre sa personne, mais bien fut leue publiquement, après le presche et la célébration de la Cène, la condamnation du livre par tous les temples1. » Basses imputations, en dépit desquelles le beau rôle paraît être resté à Meilhaud. qui, du reste, la paix d'Amboise ayant été signée '19 mars 1563), n'avait pas tardé à se retirer dans sa maison de Picardie. C'est là qu'il était en 1565, au moment où son frère Christophe entamait avec les Duprat la querelle à laquelle il allait se trouver si malheureusement mêlé.

Il a raconté lui-même comment, s'étant, alors, décidé avenir à Paris, pour se faire panser de sa blessure reçue devant Corbeil et encore mal guérie, il était arrivé dans la capitale douze jours après l'attentat commis par les Duprat sur son frère Christophe. Il était descendu, à Paris, a dans une maison assise au faubourg- de Saint- Germain-des-Prés, et joignant l'hostel du prince de la Roche-sur-Yon », renseignements qui permettent de situer assez précisément cette demeure, puisqu'on sait que l'hôtel du prince de la Roche-sur-Yon, devenu l'hôtel de Mme de Monlpensier, puis reconstruit, sous la Régence, par Bullet. est aujourd'hui l'immeuble por-

1 Histoire ecclésiastique, t. II, p. 194 et suiv.

ANTOINE D ALÈGRE, SEIGNEUR LttL MEILHAUD 41

tant le numéro (i de la rue de Tournon1. C'est là que, dès son arrivée, Meilhaud fut contraint, « pour sa maladie, de garder la chambre l'espace de dix jours entiers,... pendant lequel temps il entendit et fut ad verty des excès et blessures faicts à son frère par le prévost de Paris et le baron de Thiers, et aussi que, non contens de ce, lesdicts prévost et baron », irrités de ce que « le sieur de Saint-Just avoir fait ouvrir instruction contre eux », « marcboient par les rues de la ville, accompaignez de plusieurs hommes en armes », et que, entre autres, « ils avoient dans leur compagnie ung nommé Troucart, autrement dict La Fontaine, ung nommé le capitaine Noble, ung- nommé Saint-Germain, ung: autre nommé Jonvelle », et enfin les deux frères Louis et Balthazar de Leonne, dont l'un, on s'en souvient, avait été le plus déloyal agresseur de Christophe d'Alègre2. Etait-ce seulement pour « se garder » de la juste vengeance de ce dernier, n'était-ce pas, en même temps, par crainte de représailles possibles de la part du sieur de Meilhaud, qu'ils savaient arrivé à Paris et dont les menaces auraient pu leur être rapportées, que les Duprat conservaientcette attitude agressive ? C'est ce que Meilhaud prétendit toujours ignorer, affirmant,, dans tous les cas, qu'il ne fit rien pour leur donner à redouter une intervention de sa part. A l'entendre, tous les torts auraient été du côté des Duprat, et voici comment, plus tard, il raconta le drame qui se joua le 8 avril 1565.

1 Berty et Tisserand, Topographie historique du vieux Paris: région du bourg Saint-Germain, 1876, in-fol, p. 280.

* Lettres de rémission accordées à Antoine d'Alègre. seigneur de Meilhaud, juin l^Go (Arch. nat., JJ 203", n° 495).

42 LES d'aLKGRE

Ce jour-là, qui était le dimanche Je la Passion, M. de Meilhaud, se sentant mieux, « se promena par la ville, à cheval et hotte, jusque vers les 4 ou o heures du soir», où, rentrant au faubourg Saint-Germain, il alla passer quelques instants à l'hôtel du prince de la Roche-sur- Yon. Revenu ensuite chez lui, il y soupa, en compagnie de trois ou quatre personnes, et, après souper, sur les 1 heures, il retourna chez le prince, se promena quelque peu dans le jardin de l'hôtel, puis se décida à aller, derechef, l'aire un tour dans la ville. Il était accompagné de huit personnes : Louis Belleau, dit la Garde, Jean de Brosses, seigneur de Marsault, François de Rives, seigneur du lieu, Antoine Broquiers, les nommés Duchampt et Rossel, ses serviteurs, François Delonges, a cousturier » demeurant à Dammarlin, François Martin, « valet de M"" de Beauvais ' ».

La promenade dans Paris ne se prolongea guère, car, un peu avant 8 heures, Meilhaud et ses compagnons se dirigèrent, de nouveau, vers le faubourg, par la rue Saint-André-des-Arts, où ils s'engagèrent « en intention de gagner de là à la porte Saint-Germain par la rue qui va et tourne aux Gordeliers" ». Or, à la croisée de la rue Saint-André-des-Arts et de la rue Maçon, sur le terrain actuel de la place Saint-André-des-Arts, s'élevait l'hôtel dit de la Verrière, appartenant à Catherine

1 Lettres de rémission... juin 1Ô65 (Arch. nat., JJ 26-JD. n° 495). — Arrêta du parlement des \-2 et 17 avril (Arch. nat., X?B38).

! C'est-à-dire de gagner la porte Saint-Germuin par la rue Hautefeuille qui débouchait dans la rue Saint-André-des-Arts, et par la rue des Cordeliers. aujourd'hui rue de l'Kcole-de-Médecine. La porte Saint-Germain •'•tait située à peu près à l'endroit où s'élève, actuellement, sur le boulevard Suint-Germain, là statue de broca.

ANTOINE DALÈGRE, SEIGNEUR DE MEILHAUD 43

Pinot, veuve de Pierre Séguier, seigneur de la Verrière, ancien lieutenant criminel de la prévoie de Paris, puis président au Châtelet, et dont la fille, Anne Séguier, avait épousé François Duprat, baron de Thiers1.

Etait-ce un simple hasard qui avait amené Meilhaud ■et ses compagnons de ce côté"? Il le semble bien, car le baron de Thiers ne paraît pas avoir habité d'ordinaire ce logis, et ne s'y être trouvé, ce soir-là, qu'à l'occasion d'une réunion de famille chez sa belle-mère. Il en sortait, quoi qu'il en soit, au moment où Meilhaud passait dans la rue, et il traversait la cour de l'hôtel, entre sa belle-mère et sa femme qui était enceinte. Mais ses gens, armés pour le raccompagner chez lui, étaient, déjà, sur le seuil de la porte cochère, et furent, tout de suite, remarqués par « l'un de ceulxqui suivoient M. de Meilhaud », qui en avertissant ce dernier : « Monsieur, lui dit-il, voyez des hommes en armes qui sont au baron

1 L'emplacement de cet hôtel de la Verrière, qui existait encore au xviii0 siècle, est très nettement indiqué dans une reconnaissance rendue à l'abbaye de Saint-Germain-des-1'rés, le 4 juillet 1750 (Archives nationales, S 283o, doss. 3). Avec ce texte, on peut aisément reconnaître et fixer ledit emplacement sur les anciens plans de Paris, à l'angle de la rue Saint- A ndré-des- Arts et de la rue Maçon, aujourd'hui disparue. Mais le bas de la rue Saint-André-des-Arts ayant été démoli, tout ce qu'il est permis de dire, aujourd'hui, c'est que l'hôtel de la Verrière s'élevait sur la place Saint-André-des-Arts actuelle, dans le prolongement de la rue du même nom, à droite quand on se dirige vers la Seine. Certains archéologues, entre autres C. Lefeuve. (Les anciennes maisons de Paris, 18o6, in-16), ont prétendu reconnaître des restes de cet hôtel dans la maison portant actuellement le n° 23 de la rue Saint-André-des-Arts et faisant l'angle de cette rue et de la place Saint-André-des-Arts. Mais je ne crois pas cette supposition exacte, car la maison portant le n° 23 était certainement — pour quelqu'un se dirigeant vers la Seine — en deçà de l'église Saint-André-des-Arts, tandis que l'hôtel de la Verrière se trouvait au delà. En d'autres termes, il apparaît clairement du rapprochement des plans anciens et modernes que les deux « logis », que l'on voudrait identifier, étaient autrefois séparés par l'église Saint-Andrédes-Arts démolie en 1802.

44 LES d'aLÉGRE

de Thiers, qui sont sortis de la maison de la Verrière ! » A ces mots, Meilhaud croit immédiatement à un guetapens. Il avait, déjà, dépassé l'hôtel de la Verrière. Il revient sur ses pas et marche droit vers les serviteurs du baron, dont l'un se dresse devant lui en une attitude qui paraît menaçante. « Estimant, dès lors, qu'il se fait préparatif contre luy », il écarte cet homme, et, pénétrant dans la cour de l'hôtel, se trouve en face du baron de Thiers, auquel il crie : « Eh ! bien, pourquoi avezvous envoyé vers moy, que me voulez-vous ? » Et voyant qu'à ces mots le baron ne répondait qu'en mettant la main à l'épée, Meilhaud lui porte de la sienne déjà dégainée un coup sur la tête, un autre au travers du corps, et l'abat aux pieds de sa femme et de sa bellemère. Puis, comme le malheureux, relevé par les siens, avait encore la force, appuyé sur eux, de traverser la rue et de se traîner jusque chez un barbier-chirurgien, maître Louis, dont le logis était en face de l'hôtel Séguier, l'un des compagnons de Meilhaud, se détachant de la bande qui déjà se retirait, fait un retour offensif et lui assène un dernier coup d'épée qui l'acheva1. A peine, en effet, avait-il pénétré chez le barbier, qu'il expirait. A cause, peut-être, de l'enquête judiciaire, le corps resta là jusqu'au vendredi 13 avril, au soir, où il fut déposé en l'église Saint- André-des-Àrts. Il y demeura jusqu'au lundi 1G, en la chapelle du chancelier Duprat. Ce jour-là, on le transporta à Nantouillet2.

A cette date, les assassins étaient déjà sous les ver-

1 Lettres de rémission... juin 1565 (Arch. nat., JJ, 265B, n° 4lJ5j. 4 « Extrait des registres de la paroisse Saint-André-des-Arcs >;, cité en note du Journal de Bruslavt, dans les Mémoires de Condé, t. I. p. 155.

ANTOINE DALEGRE, SEIGNEUR DE UEILHAUD iu

rous. Leur coup fait, eux et leur chef étaient rentrés précipitamment à leur maison du faubourg", étaient montés à cheval et s'étaient rendus aussitôt au logis du sieur de Saint-Just, pour l'informer de ce qui venait de se passer. De là, ils étaient partis au milieu de la nuit, et avaient été se réfugier à Meudon. .Mais. « estans advertis, en ce lieu, que le prévost de Paris assembloit grand nombre d'hommes, pour aller tuerledictde Saint- Just, en sa maison1 », ils rentrèrent a Paris, où ils ne tardèrent pas à être appréhendés au corps et constitués prisonniers en la Conciergerie du Palais.

Leur cas semblait assez clair et susceptible d'être bientôt réglé. Mais il fallait compter avec les complications qui devaient résulter des poursuites antérieurement engagées, je l'ai dit, par le sieur de Saint-Just contre les Duprat, accusés d'hier, plaignants d'aujourd'hui, et aussi, avec les lenteurs des procédures criminelles d'alors, dont l'affaire en question va nous offrir le plus curieux et le plus significatif exemple.

Les archives de nos anciennes juridictions nous sont parvenues si incomplètes qu'il est bien difficile, à moins d'un heureux basard, de retrouver ou de pouvoir reconstituer à peu près intégralement le dossier d'une affaire criminelle, au xvi" siècle surtout. Le fonds du parlement de Paris, par exemple, ne comprend pas moins, aux Archives nationales, de 25.000 liasses ou registres.

1 Lettres de rémission... juin 1565 (Arcb. nat , JJ 26oB, n° 495).

Pourtant, il faut bien le dire, ce n'est là qu'une infime partie de ce qui aurait dû arriver jusqu'à nous. En ce qui concerne, en particulier, le criminel, nous ne possédons plus, guère, que la série des arrêts de la cour, et tous les papiers des instructions, interrogatoires, confrontations de témoins, etc.. ont, à peu près complètement, disparu.

Dans la série des arrêts elle-même, il y a des lacunes assez considérables pour que de certaines affaires l'on n'y retrouve que quelques traces. C'est une observation que j'aurai souvent à renouveler au cours de cette étude, mais qui s'applique, tout de suite, à ces poursuites contre les Duprat, à l'occasion de leurs violences contre M. de Saint- Just, auxquelles je faisais allusion tout à l'heure. Les rares pièces relatives à cette affaire qui nous sont parvenues nous prouvent, du moins, à n'en pas douter, que ces poursuites étaient engagées au moment où s'ouvrait l'instruction du procès de Meilhaud et de ses complices. Dans un arrêt de la cour, du 16 avril 1565, il est fait allusion aux charges et informations « dressées et encommencées », précédemment, contre Antoine Duprat, prévôt de Paris, et ordonné que « ledict Duprat tiendra prison en sa maison, et y sera interrogé1 ». Il ne semble pas, d'ailleurs, que cette dernière rigueur ait été maintenue; en revanche, très peu de temps après, il était procédé à l'arrestation des frères Leonne, mêlés, on s'en souvient, à la querelle, et qui, eux, étaient bel et bien emprisonnés2.

1 Arrêt du parlement criminel, du 16 avril 1565 (Arch. nat., X2b38). s Arrêts du parlement criminel, du 10 septembre et du 13 octobre 1565 (Arch. nat., X-'\ 40).

ANTOINE d'aLÈGRE, SEIGNEUR DE MEILHAll) 47

Les deux affaires Dupral et Meilbaud durent, donc, être, pendant quelques mois, menées de front, et cela contribua, tout d'abord, à alourdir la machine déjà si pesante de l'appareil judiciaire d'alors.

Autre chose vint, bientôt, en paralyser les ressorts. Ce fut l'appel que, aussitôt après son arrestation, Meilbaud adressa à l'un des nombreux tribunaux d'exception, qui faisaient concurrence à l'ordinaire juridiction du parlement, le Grand Conseil.

D'abord simple section judiciaire de l'ancien Conseil du Roi, le Grand Conseil avait été érigé au rang- de cour souveraine par l'ordonnance du 2 août 1497, et, depuis, n'avait pas cessé de voir grandir et s'étendre sa compétence. Ratione materise, cette compétence s'appliquait surtout aux questions bénéficiales et aux affaires concernant les cbarg'es et les offices. Mais, ratione personne, elle était indéfiniment extensible : au moyen de son Grand Conseil, le Roi avait, d'un côté, la facilité de plier la justice à toutes les fantaisies de son bon plaisir ; de l'autre, beaucoup de plaideurs ou de prévenus se réclamaient volontiers d'une juridiction qui leur apparaissait, ajuste titre, souvent, comme la simple exécutrice des volontés du maître. A quel titre s'en réclamaient-ils? La plupart du temps, comme appartenant au monde de la Cour, et attachés, par leurs fonctions, soit à la personne du Roi, soit à celle des princes du sang1.

C'est comme tel et faisant partie de la maison de Louis de Bourbon, prince de Condé, que Meilbaud

* Noël Valois, Inventaire des arrêts du Conseil d'Étal, règne de Henry IV, 1886, in-4°, t. I. Introduction, p. xxv-xxxvn.

invoqua la compétence de ce tribunal, en dépit de la prétention hautement manifestée par le parlement de rester saisi de son affaire.

Les archives du Grand Conseil ne nous sont pas parvenues en beaucoup meilleur état que celles du parlement. Pourtant avec les dossiers des procédures de ces deux juridictions, reconstitués, en partie, par moi. à grand'pcine, je peux le dire, il est possible de suivre, au moins en gros, la marche de ce procès criminel.

Il semble bien que ce soit la méfiance inspirée à M. de Meilhaud par les sentiments du parlement à son égard, qui Fait décidé à récuser ce tribunal. Par leurs attaches avec le monde judiciaire, les Duprat comptaient au parlement grand nombre d'amis, et dans toutes les affaires auxquelles nous les trouverons mêlés par la suite, nous les verrons se réclamer de préférence de cette juridiction. Par ailleurs, M. de Meilhaud pouvait justement redouter les tendances catholiques de l'assemblée qui, en 1562, l'avait enveloppé dans la sentence capitale portée contre les chefs du parti protestant. Près du Grand Conseil il devait espérer trouver plus d'indulgence, les membres de ce corps judiciaire étant dans la main de la Cour, et la Cour inclinant à ce moment à la tolérance vis-à-vis des Réformés.

Quoi qu'il en soit, ses démarches ne traînèrent point en longueur. Le meurtre du baron de Thiers était du 8 avril. Le li avril, le Roi, étant à Bordeaux, signait de premières « lettres d'évocation au Grand Conseil du procès encommencé au parlement à l'encontre d'Antoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud, prévenu de l'homicide commis à l'égard de François Duprat, baron de

Thiers1 ». Et cette date du 14 avril resterait presque inexplicable, si l'on n'admettait qu'une haute protection, comme celle du prince de Condé, n'avait pu singulièrement abréger les délais officiels et... la distance de Paris à Bordeaux.

Le parlement n'était point disposé, toutefois, à se laisser dépouiller de la cause dont il avait été saisi. Sans retard, il avait commencé ses instructions, admis à se porter parties civiles au procès Catherine Pinot et sa fille, Anne Séguier, belle-mère et femme de la victime, ordonné la mise en liberté sous caution de quelques-uns des comparses de l'affaire, notamment, les 12 et 17 avril, celle de François Martin et de David Delonges, dont la participation au meurtre du 8 avril n'avait point paru suffisamment établie -. Il avait, en revanche, et en dehors de M. de Meilhaud, maintenu en état d'arrestation Louis Belleau, dit la Garde, Jean de Brosses, seigneur de Marsault, François de Rives et Antoine Broquiers. Puis, les lettres d'évocation du 14 avril lui ayant été remises, la cour avait, aussitôt, chargé son procureur général de faire au Roi ses très humbles remontrances1, et, sur ce, avait poursuivi, sans plus tarder, ses informations. Le 10 mai, le prince de Condé étant même venu au parlement demander la libération

1 Je n'ai pu retrouver le texte de ces lettres qui sont mentionnées à diverses reprises dans la procédure, notamment dans l'arrêt du Grand Conseil du 10 octobre 1566 (Arch. nat., Vb72, et Bibl. nat.. nouv. acq. l'r. 7.976, fol. 5o) et dans les « Remonstrances très humbles de la court de parlement au Roy » (Arch. nat., U 815, fol. 101-103).

- Arrêts du parlement criminel, des 12, 16 et 17 avril (Arch. nat., X2b38).

3 « Remonstrances très humbles de la court de parlement au Roy » (Arch. nat., U 815, fol. 101).

conditionnelle de Meilhaud, « à sa caution, ou bien à la caution de huit resséans et suffisans bourgeois de la ville de Paris, Messieurs de la cour, les chambres assemblées, lui firent responce que c'estoit là chose inusitée et contre la forme de justice, mais qu'ils attendoient, de jour en autre, sur ce, la volonté du Roy et que, s'il lui plaisoit, il auroit patience1 ». Cependant, peu après, semble-t-il, sur une requête du prisonnier lui-même, « portant rapport du médecin qu'il estoit malade », le parlement se décidait à « mettre M. de Meilhaud hors de la Conciergerie » ; mais il lui était enjoint de « garder prison » chez Me Benoît Le Roux, huissier de la cour, et, de plus, son frère, Yves d'Alègre, s'engageait à le cautionner de l'énorme caution de 10.000 écus, payables, « au cas qu'il s'évaderoit », moitié au Roi et moitié à la femme et à la belle-mère du baron de Thiers 2.

Encouragé, peut-être, par cette première faveur, et supposant, alors, que la mesure de clémence arrachée au parlement pourrait être suivie d'une complète absolution, Meilhaud profita, aussitôt, de sa demi-liberté pour adresser au Roi une demande en lettres de remission, dont il sut bien vite qu'elle avait toutes chances d'être favorablement accueillie. Au bout de quelques jours, arrivaient, en effet, des lettres du Roi au parlement, datées du o juin et de Bayonne, par lesquelles il ordonnait qu'on lui fît parvenir sans retard le dossier

1 Journal de Pierre Bruslart, dans les Mémoires de Condé,i. I, p. loo.

i Journal de Bruslart [lbid., p. loS). — Lettres de rémission..., juin 1jG5 (Arch. nat., JJ HÏSB, n° 495). —Arrêt postérieur du parlement criminel, du 25 septembre IoGj (Arch. nat , X2b40).

ANTOINE D ALÈfiRE, SEIGNEUR DE MEILHAUD 51

du procès criminel entamé contre le sieur de Meilhaud et ses complices l. Jugeant, dès lors, sa cause gagnée, et instruit probablement, par ailleurs, des bonnes dispositions de la Cour à son endroit, le prévenu ne se crut plus tenu à aucun ménagement vis-à-vis de ses premiers juges, et, le 20 juin, abrégeant de lui-même les cboses, il décampait de chez maître Le Roux2.

On peut juger de l'indignation du parlement à la précipitation avec laquelle, dès le 22 juin, il décidait, toutes affaires cessantes, d'informer de cette grave offense faite à la dignité de la justice. Ce jour-là même, il décrétait l'emprisonnement du malheureux huissier, et condamnait Yves d'Alègre à s'acquitter immédiatement de la caution de 10.000 écus qu'il s'était engagé à verser, autorisant les parties civiles à faire opérer, sur l'heure, par ministère d'huissier, toutes saisies qu'elles jugeraient bon sur les biens de la caution3. Puis, comme il fallait, quand même, obéir à l'ordre du Roi, et lui envoyer, ainsi qu'il le demandait, les procédures faites jusqu'à ce jour, il chargea Jean Tanchon, lieutenant criminel de robe courte de la prévôté de Paris, de partir, sans délai, en poste pour Bayonne, où se trouvait le Roi, pour aller lui remettre ce qu'il désirait, mais pour l'informer, en même temps, du déplorable incident qui venait de se produire, et de l'affront fait à la plus

1 « Rcmonstrances très humbles de la court de parlement au Roy » (Arch. nat., U 815, fol. 101).

* Journal de Bruslarl, dans les Mémoires de Condé, t. I, p. lo8. — Arrêts postérieurs du parlement criminel, des 6 et lo octobre 1365 (Arch. nat., X^-iO).

3 Cet arrêt du 22 juin ne nous est connu que par des arrêts postérieurs qui s'y réfèrent, notamment par l'arrêt du 4 octobre 156o (Arch. nat.. X-"40).

haute juridiction de son royaume par celui qui prétendait se soustraire à ses arrêts1.

Jean Tanchon demeura trente-sept jours en voyage, aller et retour, et y fit une dépense de 504 livres, 2 sols2, tout cela pour revenir, malheureusement, avec la réponse la plus humiliante pour la cour, puisque, très peu de jours après son arrivée à Bayonne, des lettres de rémission avaient été signées par le Roi en faveur de Meilhaud, lettres pardonnant et remettant non seulement le meurtre commis par ledit Meilhaud, mais aussi « l'évasion et bris de prison », sous le prétexte dérisoire que, en se rendant coupable de ce nouveau méfait, le prévenu avait, seulement, « craint la rigueur et longueur de justice », qui devait résulter pour lui de l'interdiction faite à la cour du parlement d'instruire son affaire. « Pour quoy, concluait le Roi, nous, ces choses considérées, et nous inclinant à la prière et requeste que nostre très chère et très amée sœur, la royne d'Espagne, nous a faite, avons au suppliant et à ceux de sa compagnie quitté, remis et pardonné les faicts et cas dessus dictz, à la charge toutesfois que le dict d'Alègre sera tenu nous faire service à ses despens, durant six ans entiers, en Piedmont. ou en nostre ville de Metz 3. »

Et à cette manière cavalière d'enlever un prévenu à ses juges, s'ajoutait pour le parlement une suprême humiliation, celle de se voir môme refuser par le Roi la

1 Arrêt du parlement criminel, du 2 août 1365 (lbid., X2b 3'J). '- lbid.

a Lettres de rémission accordées à Antoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud, juin 156o (Arch. nat., JJ 263B, n° 495).

ANTOINE d'aLÈGRE, SEIGNEUR DE MEILHAUD 53

satisfaction d'être l'exécuteur de ses volontés. Les lettres de rémission retiraient, en effet, expressément, au parlement, pour les confier au Grand Conseil, l'entérinement de la grâce de Meilhaud, et le règlement définitif de toutes satisfactions, dommages et intérêts à accorder aux parties civiles'.

Le parlement ne crut pas devoir laisser passer sans protestation cette dernière offense, d'autant que, entre temps, un fait nouveau était venu mettre le comble à son irritation. Après l'évasion de leur chef, Rives, Marsault et Broquiers, imitant son exemple, avaient, à leur tour, faussé compagnie à leur geôlier, Jacques de Paix, et avaient disparu, un beau matin, de la Conciergerie, où, des prévenus, il ne restait plus que Louis Belleau2. Pour maintenir sur un point, au moins, son autorité, peut-être, aussi, dans un esprit de rancune assez compréhensible contre ceux qui traitaient avec si peu de ménagements la première juridiction du royaume, le parlement décidait, alors, de régler immédiatement, de son côté, l'affaire connexe dont il avait été saisi à peu près en même temps que du cas Meilhaud. Je veux parler des poursuites intentées contre les Duprat. On se souvient que de tous ceux qui avaient été d'abord impliqués en cette affaire, ne demeuraient plus prison-

• Ibid.

2 Information pour Catherine Pinot contre Jacques de Paix, geôlier de la Conciergerie, 17 août 1j65 (mention) (Arch. nat, parlement criminel, registres de dépôt des procès criminels, X-A 1202, fol. 23 v°). — Information contre Benoit Le Roux, huissier, et Jacques de Paix, geôlier de la Conciergerie, 22 septembre 156o (mention) {Ibid., fol. 26 v°). — Arrêt du parlement criminel du 17 novembre 1565 (Arch. nat., X^b 41).

— Arrêts du Grand Conseil, des 1" et 10 juillet 1366 (Arch. nat., V5 72).

— « Remonstrances de la court de parlement » (Arch. nat., U 815, fol. 103).

o4 LES d'aLÈGRE

niers que les deux frères Balthazar et Louis de Leonne. Or, dès le 10 septembre 1565, Balthazar était remis en liberté, « faute de preuves », disait l'arrêt ' ; et, un mois plus tard, Louis de Leonne était, à son tour, élargi. Dans une requête adressée à la cour, quelques jours avant, celui-ci avait, en effet, exposé qu'il était prisonnier depuis plusieurs mois, à la demande de M. le procureur général du Roi, seulement, sans autres parties, et qu'il attendait toujours que ledit procureur général eût pu produire contre lui les témoins à charge de l'agression dont on l'accusait vis-à-vis du sieur de Saint- Just. Mais ces témoins, le procureur général ne pouvait arriver à les faire comparaître. « Ce n'estoit que gens de riens, que valets, qui sont, un jour, à un maistre et à un lieu, et, demain, à un autre, de sorte que, veue leur qualité, il seroit impossible de les recouvrer de deux ans. » Le suppliant insistait donc pour « qu'il plust à la courforclore ledict procureur général de plus amener tesmoings », et ce dernier confirmant, par une apostille apposée à la requête, « qu'il renonçoit, pour le présent, à faire venir ces témoings2 », la cour avait, aussitôt, profité de cette échappatoire pour conclure à la mise en liberté provisoire de Leonne, ce qui n'était qu'un moyen de laisser s'assoupir une affaire qu'il ne plaisait plus, visiblement, au parlement de poursuivre. Mais cet accès de mauvaise humeur de la cour ne parut point devoir faire revenir le Roi sur sa décision. Par des lettres datées de Châteaubriant et du 20 octobre,

1 Arch. nat., X2j 40.

* Arrêt du parlement criminel, du 13 octobre, et requête jointe (Arch. nat.,X2»40).

il réitérait, en effet, à son parlement, et plus solennellement encore, l'ordre de se dessaisir, et, quelques jours plus tard, le 27, signait même de nouvelles lettres de rémission en faveur de Meilhaud et de ses complices. Nous n'avons pas, malheureusement, le texte de ces lettres, mais on peut supposer qu'elles étaient destinées à couvrir la récente évasion de la Conciergerie des compagnons de Meilhaud1.

Les lettres patentes du 20 octohre furent présentées à la cour le 12 novembre, en même temps qu'une « requeste du sieur de Meilhaud tendante à ce que lesdictes lettres patentes fussent tenues pour communiquées, et que, 'suivant le voulloir du Roy, les pièces extraordinaires mentionnées en icelle requeste fussent portées et envoyées au Grand Conseil ». Profondément humilié du sans-gène du pouvoir à son égard, le parlement voulut, du moins, sauver la face. Dès le 17 novembre, il ordonnait, donc, que « ledict Meilhaud et autres prisonniers pour raison d'homicide, évadez de la conciergerie du palais, se rendroient prisonniers en icelle conciergerie et en Testât qu'il estoient lors de leur évasion d'icelle, et que, ce faict seulement, la cour feroit ce qu'il appartiendroit par raison ; et jusques à ce qu'ils aient obéy et satisfaict au présent arrest, était-il ajouté, icelle cour leur a desnyé et desnye toute audience- ». Puis, ayant ainsi gagné du temps, et quel

1 Arrêt du parlement criminel, du 17 novembre 1565 (Arch. nat, X^b 41). — Arrêt du Grand Conseil, du 10 octobre 1566 (Ibid., V3 73). — « Remonstiances du parlement... » {Ibid., U 815, loi. 101).

s Arrêt du parlement criminel, du 17 novembre 1565 (Arch. nat., X2B41).

ob LES D ALEGRE

qu'eût été le sort de ses précédentes remontrances, le parlement décidait de faire au Roi de nouvelles et pressantes doléances.

Nous avons conservé le texte de ces représentations qui étaient d'une argumentation extrêmement serrée. La cour dénonçait, d'abord, les abus qu'avait entraînés la faculté de l'évocation, et « le nombre effréné de personnes inscrites et couchées auxestats des maisons des princes, au seul effet d'avoir évocation de leurs causes ». La chose avait pu, à la rigueur, se justifier, lors des derniers troubles, par la légitime suspicion où les sujets du Roi devaient, en plusieurs villes du royaume, tenir les juridictions ordinaires. Mais, depuis la pacification, cette raison ne valait plus ; d'autant, ajoutaient les remontrances, que, dans l'édit de janvier 1561, il est expressément déclaré que, « si les délinquans sont pris aux lieux du délit, leurs procès seront faicts et jugez en la juridiction où le délit aura esté commis, conformément à la disposition du droit commun1 ». Or, « le meurtre, dont il est question, a esté consommé en assemblée de gens, dedans la maison des proches parents du deffunct, en la ville de Paris, qui est la capitale de ce royaume et le siège principal de la majesté du Roy, et où est le lict de la justice, à la veue et à l'œil de tous les subjects de ce royaume, qui en attendent la pugnition ».

Ces principes posés, la cour venait aux faits, et en découvrait deux, au moins, qui semblaient singulièrement confirmer sa thèse : le premier était que la « qua-

1 Etlit de janvier I06I, articles 34, 46. 57 (Isambert, Anciennes lois françaises, t. XIV. p. 63-98).

ANTOINE D A.LÈGRE, SEIGNEUR DE MEILHAUD 57

lité de domestique du prince de Condé » ne pouvait, à bon droit, être revendiquée que par Meilbaud, non par ses complices; et le second, que le meurtre du baron de Thiers avait été commis « au cours de diverses instances, tant civiles que criminelles, pendantes entre les familles d'Alègre et Duprat », instances dont le parlement étant saisi, il était naturel qu'il demeurât le juge de celle qui venait de s'ouvrir et qui devait forcément être jointe aux autres.

Au surplus, bien des raisons d'ordre pratique militaient en faveur de la compétence du parlement. Et ici perçaient surtout les sentiments de rivalité et d'animosité de la cour contre le Grand Conseil, son rival. Les remontrances parlaient bien, sans doute, des frais infinis qu'allait entraîner pour les pauvres parties civiles le recommencement du procès, mais elles insistaient, aussi, sur les conditions tout à fait défavorables dans lesquelles il serait, à nouveau, instruit par le Grand Conseil. Ce tribunal, exposaient-elles, « n'estant assis et arresté en certain lieu », mais suivant le Roi dans tous ses déplacements, cela rendra très difficiles la centralisation des procédures et « l'audition des tesmoings vieils, valétudinaires ou craintifs, qui ne pourront ou n'oseront y aller », mais rendra, par-dessus tout, très dangereux le transfert des prisonniers, que « l'on devra conduire par les cbamps », leur fournissant ainsi l'occasion de renouveler plus aisément encore leurs récents exploits.

Et à propos de ces évasions des prévenus, auxquelles il était fait allusion ici, la cour concluait, enfin, parce principe de jurisprudence, déjà posé dans l'arrêt du

58 LES D ALÈGRB

17 novembre, que, clans tous les cas, « les accusés, ayant brisé les prisons de sa Majesté et la garde à eux ordonnée par la cour, ne doibvent estre ouys ni receus à faire aucune requeste ou présentation de lettres de rémission ou autres, que, premièrement, ils n'ayent réintégré les prisons et garde par eux brisées et rompues ' ».

Ces suprêmes remontrances ne devaient pas, cependant, avoir plus de succès que les précédentes. Dès le 2o octobre, le Roi et son Grand Conseil étant à Poitiers, ce dernier s'était, par un arrêt, déclaré saisi de laffaire Meilhaud*.

Ce ne fut, toutefois, qu'au mois de mai 1566, que le nouveau tribunal put commencer l'instruction de l'affaire. Comme l'avait fait, du reste, le parlement, la première mesure qu'il prit fut d'ordonner aux prévenus de se reconstituer prisonniers. Louis Belleau, seul, on s'en souvient, n'avait pas rompu son ban. Meilhaud fut conduit au For-TEvèque. Quant aux trois autres, Jean de Brosses, François de Rives et Antoine Broquiers, comme ils restaient introuvables, on se décida à passer outre et à les juger par contumace3.

Mais, tout de suite, on sentit avec quelle docilité le nouveau tribunal devait suivre les inspirations du gouvernement. Le 20 mai, — en dépit de la requête des dames Pinot et Séguier se portant défenderesses aux lettres de

1 « Remonstrances très humbles de la court du parlement de Paris au Roy, son souverain seigneur » (Archives nationales, U 815, fol. 101-103).

* Arrêt du Grand Conseil, du 25 octobre 1565 (Arch. nat.. Ve 70).

3 Arrêt du Grand Conseil, du 20 mai 1506 (Arch. nat., V 71). — Arrêt du Grand Conseil, du 1er juillet 1566 [Ibkl., V 12).

ANTOINE d'aLÈGRE, SEIGNEUR DE MEILHAUO o9

pardon obtenues par Meilhaud, — le Grand Conseil déclare « ledict Meilhaud recevable en sa requête d'entérinement desdictes lettres1 » ; le 10 juin, il fait droit à la demande d'Yves d'Alègre d'être déchargé du versement des 10.000 écus de la caution, et condamne seulement le demandeur à payer aux dames Pinot et Séguier 500 et 1.000 livres, pour les indemniser des nouveaux dépens faits par elles2. Le seule mesure nouvelle d'instruction est L'arrêt par lequel le Conseil ordonne la comparution d'un certain Louis, palefrenier du sieur de Meilhaud, « pour estre ouy et interrogé sur certains faits résultant du procès3 ». Mais celui-ci faisant défaut, le Conseil n'insista pas et finalement, le 10 octobre 1566, il rendait son jugement.

Ce jugement était un compromis entre les sévères sanctions que l'on pouvait redouter du parlement, et l'indulgence excessive dont avait fait preuve le Roi. Après une longue et interminable énumération de tous les arrêts, lettres d'évocation et de pardon, requêtes, congés, défauts, récolements et confrontations de témoins, exploits, significations, condamnations, conclusions, intervenus tant devant le parlement que par-devant le Conseil, celui-ci, « faisant droit sur l'instance de lettres de grâce », introduite par Antoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud, et Louis Belleau, dit La Garde, ordonne, tout d'abord, que « lesdicts Meilhaud et La Garde jouiront de l'effet desdictes lettres de grâce, rémission et pardon, selon leur forme et teneur; et, en ce faisant, a

1 Arrêt du Grand Conseil, du 20 mai 156C (ArcJti. nat , V5 71).

i Arrêt du Grand Conseil, du 10 juin 1566 [lbid.).

3 Arrêt du Grand Conseil, du 1" juillet 1566 (Arch. nat., V- 72).

60 LES DALÈGRE

ledict Conseil mis et mect les personnes et biens desdicts Meilhaud et La Garde, prins et saisis pour raison desdicts excès et crimes mentionnez au procès, à pleine et entière délivrance ». De sanction pénale il n'est, d'autre part, porté contre Meilhaud que celle mentionnée aux lettres de rémission, à savoir qu' « il sera tenu de servir le Roy à ses despens, par le temps et espace de six ans, en Piedmont ou dans la ville de Metz ». Sur le chapitre des réparations civiles, seulement, le tribunal fait preuve de plus de rigueur. 11 « condamne M. de Meilhaud en la somme de 10.000 livres, c'est assavoir, envers les enfans de feu François Duprat, baron de Thiers, en 5.000 livres, et envers demoiselle Anne Séguier, veuve dudit deffunt, en 2.500 livres, et envers demoiselle Catherine Pinot, veuve du sieur de la Verrière, en 2.500 livres, en ce comprinses les provisions et autres sommes de deniers cy-devant par elles receues ; et, oultre, en cent livres, envers les religieux et couvent des Augustins de ceste ville de Paris, et en cent livres, à la bouëtte du bureau des pauvres de l'aumosne de Paris ; et le sieur Belleau, envers le couvent desdicts Augustins, en 25 livres, et à tenir prison jusques à plein et entier payement d'icelles sommes ». Pour terminer, les juges ne se montrent quelque peu impitoyables qu'à l'égard des sieurs Brosses, Rives et Broquiers, qu' « il déboute de l'elfecl et entérinement des lettres de pardon, et déclare attaincts et convaincus des crimes et délits à eux imposez, dont mention est faicte au procès, pour réparation desquels, icelluy Conseil a banny, et bannit perpétuellement lesdicts de Brosses, Rives et Broquiers des royaume, pays, terres et obéis-

sance du Roy, et déclare tous et chacun leurs Mens acquis et confisquez à qui il appartiendra ». « Moyennant lesquelles décisions, conclut l'arrêt, ledict Conseil a mis et mect les parties hors de court et de procès, et a condamné et condamne lesdicts de Meilhaud, Belleau. Brosses, Rives et Broquiers, ung seul et pour le tout, es despens desdictes instances et procédures, la taxation d'iceux au Conseil réservée l. »

C'est par ces sanctions assez bénignes, en vérité, que se terminait un drame vieux déjà de dix-huit mois. Et si pareille indulgence sera moins faite pour nous étonner, lorsque la suite de cette histoire nous aura davantage habitués à ces éclipses de la justice, nous pouvons, dès maintenant, comprendre comment un jugement, tel que celui du 10 octobre, était une porte ouverte aux vengeances personnelles et aux terribles revanches qu'il semblait autoriser.

1 Arrêt du Grand Conseil, du 10 octobre 1566 (Archives nationales, V572, et Bibl. nat., nouv. acq. fr. 7976, fol. 55).

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