HO I.KS D ALÈGRE
très, terreur par avance des provinces de France, moins redoutés pourtant que les 3.0U0 fantassins lansquenets qui les accompagnaient, et qui, « sur leurs enseignes, avoientune estrille peinte, pour monstrer qu'ils ràpoient tout par où ils passoient ' », moins avides, peut-être, aussi, que 8.000 Suisses, qui renforçaient l'armée, et, qui portaient, au cou, en guise d'ornement symbolique de leur cupidité, des colliers faits de pièces d'or pliées en deux2. 2.000 hommes de pied lorrains, 300 canonniers, menant 22 grosses pièces et 2ï petites, et 500 pionniers complétaient cette armée, dont l'importance dépassait, on le voit, les évaluations par trop optimistes de Bellièvre3; d'autant que les valets, les goujats, les « garces », et les conducteurs des immenses chariots destinés à porter le butin, et que défendaient d'énormes mâtins d'Allemagne, en augmentaient singulièrement le nombre \ Un texte, qui exagère quelque peu, il est vrai, le chiffre des combattants en le portant à 30.000, nous dit que celui des bouches à nourrir montait à 100.000, el que, bien que les troupes marchassent serrées, leurs campements occupaient toujours dix à douze lieues de pays 5.
1 liecueil des choses jour par jour advenues en l'armée conduite d'Allemagne, p. 100.
- Recueil des choses jour par jour advenues en l'année conduite d'Allemagne, p. (il*.
'' La pièce, qui me semble faire foi sur l'effectif souvent discuté des troupes de Jean-Casimir, est Y « Etat des soldes îles mercenaires allemands et suisses ». publié dans Calendars of state papers of Ihe reign of Elisabeth, foreign série, 1575-1577. n» 400.
* liecueil des choses jour par jour advenues en l'armée conduite d'Allemagne, p. 65.
B Ibid., p. 55.
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YVES III DA.LÈGRE, MARQUIS D ALÈGKE 111
El comme tout ce « ramas » n'avait d'autre moyen de vivre que les réquisitions et le pillage, les premières montres ayant été « sèches », faute de fonds l, on peut imaginer, aisément, le sort qui attendait les provinces qu'il allait traverser. Bellièvre en eut un avant-goût et un aperçu par les ravages commis en Lorraine, pendant quelques semaines. « Il n'est rien demeuré dans ce pays, écrivait-il, ni pour les hommes, ni pour les chevaux, et n'estimons que le pays de Poitou soit plus mangé de gens de guerre qu'a esté la Lorraine, à ce séjour d'un mois que ceste armée y a faict ; et disent qu'ils sont forcés d'entrer en France, ne pouvant plus vivre en Lorraine... Rien que de ce pauvre lieu de Charmes ils ont emmené plus de cinq cents chevaux ". »
Un document nous a conservé l'itinéraire presque journalier que suivit l'armée des étrangers, pour aller rejoindre, en Bourhonnais, celle du duc d'Alençon !. Entrés en France, le 11 janvier 1576, par Goncourt' e! Bourg-Sainte-Marie \ ils contournèrent le plateau de Langres, par Chàtillon-sur-Seine ,:, coupèrent la Bourgogne, du nord au sud, par Thil-Chàlel \ Longvics,
1 La Hugueryc, Mémoires, éd. de Ruhle, t. I, p. 362-363. - Lettre de Bellièvre au Roi. de Charmes, du 4 janvier 1576 (Bibl. liât., Ve Colhort, vol. 8. loi. 7 v°).
3 C'est le Recueil des choses jour par jour advenues en l'armée conduite d'Allemagne.... déjà plusieurs fois cité.
4 Goncourt, Haute-Marne, arrondissement de Chaumont. canton de Bourmont.
r' Bourg-Sainte-Marie, Haute-Marne, arrondissement de Chaumont. canton de Bourmont.
" Châtillon-sur-Seine, Gôte-d'Or.
1 Thil-Chàtel, Côte-d'Or, arrondissement de Dijon, canton d'Is-sur- Tille.
8 Longvic, Côte-d'Or, arrondissement et canton de Dijon.
112 LES d'aLÈGRE
Citeaux1, Nuits2, Savigny-lès-Beaune3, traversèrent le Charolais, passant à Chagny4, Buxy5, Saint-Gengouxle-Royal 6, Marcigny-les-Nonnains ', et pénétrèrent, enfin, en Bourbonnais et dans la Limagne d'Auvergne, où, par La Palisse, Vichy, Gannat, Aigueperse, Montpensier8, Cliarroux?, ils firent, à Villefranche-d'Allierlu, leur jonction avec les troupes du duc d'Alençon11.
Chose presque incroyable, durant cette longue équipée contrariée par des pluies diluviennes, nul adversaire ne s'était opposé sérieusement à la marche des « reistres », à peine contrariés, à leur entrée en Bourgogne, par quelques démonstrations du duc de Mayenne qui, sans forces suffisantes et sans ordres, n'avait pas osé tenter une attaque décisive 12. D'autre part, les garnisons locales étant presque toutes impuissantes à résister au torrent, l'invasion n'avait été qu'une suite ininterrompue
1 Cîteaux, Côle-d'Or, arrondissement de Beaune, canton de Xuits, commune de Saint-NieoIas-les-Cîteaux.
2 Nuits, Cùle-d'Or, arrondissement de Beaune.
3 Savigny-lès-Beaune, Côte-d'Or, arrondissement et canton de Beaune.
4 Chagny, Saône-et-Loire. arrondissement de Chalon-sur-Saône. ■ Buxy, Saône-et-Loire, arrondissement de Chalon-sur-Saône.
0 Saint-Gengoux-le-Royal, Saône-et-Loire, arrondissement de Màcon. 7 Marcigny, Saône-et-Loire. arrondissement de Charolles. * Montpensier, Puy-de-Dôme, arrondissement de Riom, canton d'Aigueperse.
9 Charroux-d'Allier, Allier, arrondissement de Gannat, canton de Chantelle.
10 Villefranche-d'Allier, Allier, arrondissement de Montlucon, canton de Montmarault.
11 Recueil des choses jour par jour advenues en l'armée conduite d'Aile marj ne... passim.
■' Lettre du duc de Mayenne au Roi, de Bar-sur-Seine, le l!i janvier 157G (Bibl. nat., Ve Colbert, vol. 8, fol. 30). — Lettres du même au même, des 3 et 10 février 1576 {lbid., fol. 55 et 72).
do dévastations : Incendies systématiques par les lansquenets, « suivant leur meschante et maudite eous- Lunie1 », «le tous les villages où ils avaient été cantonnés; sacs <lu prieuré de Grosse-Sauve", où les pillards arrachent jusqu'au plomb des toitures, de l'abbaye de Giteaux, où ils « gastent plus de farine qu'il n'en eust fallu pour nourrir l'armée plus d'un mois », de la Chartreuse de lieaune, qu'ils brûlent; destruction des églises, où les retires entrent achevai et où, sans même mettre pied à terre, ils brisent, à coups d'épée, les autels et les images; pillage du château du Paillv ;, appartenant à M. de Tavannes, d'où les soldats emporlent pour plus de 30.000 livres de vaisselle d'argent, des châteaux de Longecourt4, Gillv % Lourdon6, Noailly7; sacs des villes, enlin, comme à Nuits, où l'on tue jusqu'aux enfants, où les femmes, violées, sont ensuite massacrées, ou chassées nues à travers la campagne \
' Recueil des choses jour par jour advenues en iarmee conduite d'Allemagne, p. 30.
-' Grosse-Sauve, Haute-Marne, arrondissement de Langres, canton de Pays-Billot, commune dos Loges.
; Le Pailly, Haute-Marne, arrondissement de Langres, canton de Longeau.
1 Lûngceourl, Côte-d'Or, arrondissement de Dijon, canton de Genlis.
5 Gilly-le^-Citeaux, Cute-d'Or, arrondissement de Beaune, canton de Nuits.
0 Le château de Lourdon était dans la paroisse de Louriuand, Saunect-Loire, arrondissement de Màcon, canton de Cluny.
1 Recueil des choses jour par jour advenues en l'armée conduite d'Allemagne, p. 36-47, o3, ;>7, 73. — Noailly, Allier, arrondissement de la Palisse, canton de Varennes-sur-Allier, commune de Magnet. Sur le pillage du château de Noailly, cf. Aubert de ta Faige et Roger de la Boutresse, les Fiefs du Bourbonnais, 1906, gr. in-S", p. b'M et suiv.
s Lettre de M. de Gharny au Roi, de Dijon, le 28 janvier 1576 iBihl. nat., Ve Colbcrt, vol. 8. fol. 43).
Et a ces désordres le chef de cette armée, Condé, est obligé, la plupart du temps, d'assister impuissant, car, à toute réprimande les étrangers répondent haut et arrogamment, ou par la clameur de Coronnes! Coronnes! qu'ils semblent avoir adoptée comme cri de guerre, et par laquelle ils réclament les couronnes de leur solde impayée1. Aussi, le prince français n'en estil plus, bientôt, à compter les insolences et les mutineries de ses soldats. A l'une des premières étapes, à Removille, les reîtres envahissent les quartiers réservés au logement de leur chef, et forcent ce dernier à aller, dans la nuit et sous une pluie torrentielle, chercher un abri à trois lieues de là, à Autigny-la-Tour -. Une autre fois, le prince s'attire les huées des lansquenets, pour avoir voulu rechercher trois de leurs compagnons coupables d'avoir incendié, à Bourg-Sainte-Marie, le logis d'une pauvre femme, et brûlé ses trois enfants; mais il ne faiblit pas devant ces clameurs, et, « nonobstant la neige qui tomboit à force, et le temps froid et fascheux qu'il faisoit alors, il demeura, au milieu d'un champ, avec sa compagnie, jusques à ce qu'on eust retrouvé la mère des trois enfans, laquelle fut conduite et menée sur le chemin, où toutes les compagnies passèrent devant elle en bataille, pour veoir si elle pourroit remarquer, entre les autres, ceux qui avoient commis telle méchanceté :i ». Et à un de ses rittmestres qui, « lui cherchant une querelle d'Allemand », ne craignait
1 Recueil des choses jour par jour advenues en l'armée conduite d'Allemagne, p. 61.
; Ibid., p. 31.
3 Ibid., p. :;i-:j5.
YVES III DALÉGRE, MARyUIS D ALEGRE Hb
pas de « lui dire qu'il avoit charge de lui déclarer, de la pari de ses compagnons, que, si on ne les accommodoit mieux à l'avenir qu'on n'avoitfait par le passé, ils chercheroient maistre ailleurs, Monsieur le prince, sans autrement se formaliser de eesle si hautaine et si brave harangue, lui (it response qu'il les avoit si bien accommodez parle passé que, comme il sçavoit, sa propre personne avait esté deslogée, souventes fois, pour les loger, et, quant à l'avenir, il feroit encores mieux, s'il pouvoit. « Mais, dit-il, avec une majesté et hautesse de courage « digne d'un prince, quant à ce dont vous me menacez « et me pensez estonner, dites à ceux qui disent qu'ils <« chercheront maistre ailleurs qu'ils s'en aillent où ils « voudront, car, aussi bien, je ne veux point de telle <' canaille en mon armée, et les trouveray bien quelque « part qu'ils soient1. »
De tant de peines et d'humiliations Gondé pouvait, cependant, espérer être récompensé, au terme de son c voyage », par quelque brillante et décisive action militaire. Toutefois, peu après qu'il eut faict sa jonction avec Monsieur, il lui apparut, bientôt, comme à tous, que la campagne si longuement préparée devait avorter. Si, un moment, le duc d'Alençon avait paru prêt à échapper aux suggestions maternelles, les pourparlers et les négociations reprirent, sans tarder, entre la mère et le (ils; et comme, d'autre part, Damville, sollicité de se joindre à l'armée des confédérés, avait refusé de quitter le Midi, Condé et son allié Casimir, las de ces tergiversations, et craignant d'en rester les victimes et
* Ibid., p. 59-60.
116 LLS D ALLL.HL
d'être abandonnés par le duc, sommèrent ce dernier de
marcher avec eux sur Paris '. Dès lors, devaient tomber les dernières résistances faites par la Cour aux exigences de ses adversaires. « Les voyant approcher de la capitale, raconte un officier de l'armée de Condé, postes sur postes et courriers sur courriers, quelquefois plus de douze par jour, venans de Paris et promettans la paix de la part du Roy et de la Royne-mère, ne cessèrent d'arriver en nostre camp2. » Les confédérés n'avaient plus, en somme, qu'à dicter leurs conditions. Ils les posèrent en deux entrevues à Cercanceaux ', près Souppes (27 avril io76), etàChàtenoy* (30 avril). Elles furent définitivement acceptées par la Cour à Étigny s où, le 6 mai 1576, fut signée la paix dite de Monsieur. Je n'ai pas à exposer ici les avantages que cette paix valait au duc d'Alençon, qui y gagnait un accroissement notable de son apanage6, ni ceux qui y étaient consentis au parti protestant et qui devaient leur être confirmés par le célèbre édit de Beaulieu7 (mai l'JTii . dont on a pu dire qu'il était plus libéral que ledit de
1 F. de Crue, Le parti des politiques au lendemain de la Sainl-Bar-
tkélemy. La Molle et Coconat, p. 317 et suiv.
- Recueil des choses jour par jour advenues en l'armée conduite d'Allemagne..., p. 144.
1 Cercanceaux, Seine-et-Marne, arrondissement de Fontainebleau, canton de Chàteau-Laudon, commune de Souppes.
* Chàtenoy, Seine-et-Marne, arrondissement de Fontainebleau, canton de Nemours. Cf. Recueil des choses advenues..., p. 148 et suiv.
1 Etigny, Yonne, arrondissement et canton de Sens.
6 Ft qui prit, à partir de ce moment, le litre de duc d'Anjou, porté. précédemment, par son l'ivre Henri.
' Beaulieu. Indre-et-Loire, arrondissement et canton de Loches. — Le texte de cet édit est donné dans les Mémoires du duc de Nevers, in-lol., I. I, p. 117-1:;..
YVES III D Al.l.iillK. MARQUIS D ALKGRE HT
Nantes lui-même. Il n'entre dans mon sujet que de
rappeler les conditions au prix (lesquelles fut obtenue l'évacuation des troupes étrangères du territoire, car c'est à l'exécution de ces conditions que se trouve seulement avoir été môle M. d'Alègre.
« Que si Ton eusl voulu, dit Brantôme, employer la moitié de l'argent qu'on donnoitaux reistres à dresser une bonne grosse armée, on les eust si bien battus et estrillez qu'ils eussent perdu l'appétit pour jamais des bons vivres et des beaux escus de France1. » De fait, on reste confondu en présence des énormes sacrifices pécuniaires consentis par la Cour, pour obtenir la retraite de ceux qui, depuis six mois déjà, ruinaient le royaume. Les bistoriens parlent ordinairement d'une indemnité de deux millions de livres. En réalité, d'un texte authentique il résulte qu'Henri 111 reconnaissait devoir à Jean-Casimir, ses feld-maréchal, rittmestres et lansquenets, la somme de 3.388.549 florins, ce qui. le florin valant environ deux livres, faisait un total de près de sept millions de livres".
De verser comptant ces sept millions, il ne pouvait être question naturellement, et l'on eut assez de peine a réunir environ douze cent mille livres destinées à parer aux premières et plus immédiates exigences des Allemands '. Encore, pour parfaire celte somme, dut-on
1 Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. 201.
s « Obligation du roi à M. le duc Casimir, ses l'eld-maréVIial, colonels, rittmestres, Suisses el lansquenets », Paris, le 27 juillet 15TC (Bibl. nal., IV. 15. 004, loi. 08-70).
:: « Reçu donné par Jean-Casimir à Jacques Le Roy, trésorier de l'extraordinaire des guerres, à Andclot-en-Bassigny, le 10 août 1576. de 1.^74. 7G7 livres, 7 sous, ii deniers en espèces, laquelle somme revient a 668.256 florins el 11 batbs» (Bibl. nal.. IV. 1 r, <to4. fol. 7u v-71).
accepter le concours de deux aventuriers, Rafaël Maxfell et Philippe de Castellas, qui, moyennant mille lettres de noblesse signées en blanc par le Roi, et à eux accordées pour les revendre, s'engagèrent à verser 300.000 livres '.
Mais, pour le reste, on ne put que demander du temps au duc Casimir, avec promesse de payements échelonnés jusqu'en 1580, condition que le prince voulut bien accepter, non sans garanties, toutefois, car : 1° il entendait qu'une partie des bagues et pierreries de la couronne lui fût remise en gage; 2° il demandait la caution du duc de Lorraine, pour 1.500.000 livres, celle «lu cardinal de Guise, qui dut engager le temporel de son évêché de Metz, pour 240.000, celle du duc de Vaudémont, pour 100.000; 3° enfin, il exigeait des otages, dernière prétention qui doit nous intéresser à un double point de vue, d'abord, parce que M. d'Alègre fut un des premiers désignés, ensuite parce que cette question des otages fut la plus difficile à régler2.
Les cinq otages nommés d'abord avaient été M. d'Alègre et François, comte d'Escars8, auxquels on avait adjoint trois jeunes gens, appartenant aux maisons de Saint-Sulpice, de Piennes et d'Aumont : Bertrand Ebrard de Saint-Sulpice, second fils de M. de Saint-Sulpice, conseiller du Roi en son conseil privé, et
1 Note signée du Roi, du 15 juin luTO (Bibl. mit., fr. 15.904, fol. 1-1 ei v°). — Promesse de M. de Bellièvreau sieur de Castellas, 6 juillet 1576 (Ibid., fol. 232).
* « Obligation du Rov à M. le duc Casimir » (Bibl. nat., fr. lo.'J04, fol. 69 v-70).
3 Lettres de Catherine de Médicis à M. de Bellièvre, des \- H 13 mai 1576. et lettre de la Reine-Mère au Roi, du la mai 1576 (Lettres de Catherine de Méclicii, t. V. p. 31 3, 314. 198).
ancien gouverneur et surintendant de la personne et de la maison du duc d'Alençon ; Antoine Hallwin, seigneur de Piennes, fils de Charles Hallwin, seigneur de Piennes, gouverneur de Metz ; et René d'Aumont, fils de Jean d'Aumont, beau-frère de M. d'Alègre et lieutenant général du Roi en Bourgogne. La fortune et le nom de leurs familles avaient désigné ces trois gentilshommes au choix du Roi '.
MM. d'Alègre et d'Escars furent les premiers qui répondirent à l'invitation de la Cour, et, le 15 mai, ils avaient rejoint à Sens la Reine-mère qui achevait de régler avec Casimir les dernières conditions du traité, ou pour mieux dire du marché.
A en croire un témoignage, ce n'avait pas été sans répugnance que M. d'Alègre avait consenti à accepter la charge qu'on lui imposait. La condition d'otage, surtout dans « le triste et sauvage pays d'Allemagne », était bien faite pour effrayer un gentilhomme habitué à la vie brillante et somptueuse de la cour de France, et qui souffrait, par ailleurs, déjà, d'assez graves infirmités. « M. d'Alègre, exposait, plus tard, l'avocat Simon Marion, estant, dès lors, au déclin de son âge, subgect à maladies, mesme tourmenté de douleurs véhémentes d'une sciatique, jugea sa mort prochaine par le travail d'un si lointain voyage, en un climat si rude, et entre les mains d'une nation si fière, s'il estoit contraint de s'y acheminer; dont il lit au Roy et à la Reyne des remontrances si humbles et piteuses, qu'ils sembloient devoir estre esmeus à quelque compassion de sa juste
1 Lettres du Roi à M. de Bellièvre, du 25 juin 1576 (Bibl. nat., fr. 15.904, fol. 181).
120 LES D Al.l.i.RK
douleur. Mais l'eau du inonde qui se sèche plus tost est celle des larmes qui n'ont d'autre source que la pitié des misères d'autruy ; joint que leurs Majestez en estoient encore diverties par les artifices de ceux qui de plus près approchoient autour d'elles, chacun desquels craignoit que cette excuse list. après, retomber le sort sur soi-mesme, et, partant, tous ensemble les inclinoient à suivre leur premier advis. Tellement que enfin, on til dire à M. d'Alègre qu'il falloil qu'il list ce service au public, pour esleindre les feux el faire cesser1 le sang*, la ruine et la force à l'honneur plus cher que la vie. bref toutes les insolences qu'il voyoit de ses yeux prestes à s'espandre sur toute la France, si le cours n'en estoit, sur l'heure, arresté ; mais qu'on auroit tel soing de satisfaire aux termes convenus, qu'il ne reeevroit que tout bon traitement, et retournerait, dedans fort peu de temps, avec la gloire d'avoir, en grand besoin. secouru la patrie, et l'asseurance d'en eslre gratifié par tels honneurs dignes de sa famille qu'il pourroil désirer2. » Bref, M. d'Alègre vit, si clairement, que rien ne ferait revenir la cour sur son choix que, ili-s le 1 •'» mai. jour de son arrivée à Sens, il faisait son testament, où, renouvelant ses libéralités précédentes à ses neveux, il déclare « que, en considération du périlleux voyage qu'il est près de faire au pays d'Allemagne, il institue son héritier universel en tous ses biens meubles et
1 Peut être pour céder.
- plaidoyer de Simon Manon, avocat au parlement de Paris, prononcé le 26 juin 1588, eti faveur d'Yves IV d'Alègre, dans Plaidoyer de Mearire Simon Mariait, baron de Druy, ci-devanl advocat en parlement
el depuis conseiller du Roy en *vu conseil d Elu I . el sonadvocat général !';wi>. 1609, in-8°. p. 376-378.
immeubles, M. de Meilliaud, son nepveu, auquel il délaisse tout ce qu'il peut donner de droit et de coutume, oultre et par dessus les G. 000 livres de rente à luy données en prenant sa tutelle, qu'il veut estre pris sur le chasteau et terre de Blainville assis en Normandie ; plus donne, en cas de mort, à Isabeau, sa niepce, sœur aînée du demandeur, cent mille francs, et à Renée et Jeanne d'Alègre pareille somme de cent mille francs. qui est cinquante mille à chacune d'elles1 ».
« Mais, continue le document qui nous fournit ces renseignements, M. d'Alègre ayant, ainsi, pourvu à sa maison, sur l'opinion de faire le voyage d'Allemagne, il fui, bienlost, porté à un autre advis. » Cet « avis » lui fut suggéré par l'exemple de son futur compagnon de captivité, M. d'Escars, qui, effrayé, lui aussi, de la perspective d'être « livré, à son âge, à la merci d'un peuple si barbare que celui de Germanie <>, venait de solliciter el d'obtenir de Casimir la faveur de substituer à sa personne celle de son lils aîné, Jacques d'Escars, seigneur de Beaufort. Cette nouvelle causa, d'abord, à M. d'Alègro un vif déplaisir, « parce qu'entre deux seigneurs, égaux en âge, unis, de longue main, d'estroicte amitié, et nourris de jeunesse en mesme cour et en mesme armée, aux pieds d'un mesme prince, l'ennuv commun, soulagé de conseil et de consolation mutuelle et réciproque, eust esté plus léger à l'un et à l'autre; tellement que, quand il se vit destitué de ceste compagnie, il entra en un plein désespoir de pouvoir seul porter la peine et le hasard d'un si fascheux voyage2». Se décidant
1 Ibhl .. p. 37S-:J7<).
alors à user du même subterfuge que venait d'employer M. d'Escars, il offrit, à son tour, de mettre en son lieu et place le neveu qu'il venait d'avantager si largement dans son testament, « de sorte que les biens, que celuici attendoit de luv, conjoints avec ceux qu'il avoit desjà de ses père et mère le rendroient plus ricbe et, conséquemment, plus seur otag:e que si luy mesme, desjà vieil et usé et prest à mourir, y demouroit * ». Mais l'offre ne parut pas devoir être aisément agréée par le duc Casimir. « Suivant l'usage des princes d'Allemagne, qui sortent du pays pour conduite d'armée, il avoit, en effet, à sa suite quelques docteurs en droit, ausquels cest affaire estant proposé, ils dirent aussitost que le jeune d'Escars estoit héritier né et irrévocable de son père, tandis que l'institution testamentaire de M. d'Alègre au protit de son nepveu demouroit tous jours fragile, et que, d'ailleurs, l'aisné d'Escars estoit mal comparé avec le fils d'un puisné d'Alègre \ » Déjà sur la route de l'exil, et étant arrivé à Saint-Mesmin', le 17 mai, en compagnie de Jean-Casimir, M. d'Alègre proposa alors au duc de s'attacher plus étroitement son neveu, Yves, en ne le faisant pas seulement son héritier universel, mais en l'adoptant, et s'informa si, dans ce cas, sa demande aurait plus de chance d'être prise en considération. Puis, une fois qu'il eut l'assurance que rien désormais ne s'opposerait à l'échange qu'il souhaitait, par acte dressé en bonne et due forme, le 17 mai, il
1 Ibid., p. 380.
' Ibid., p. 380-381.
: Saint-Mesmin. Aube, arrondissement d'Arcis-snr-Aube, canton île Méry-snr-Seine.
YVES III DALÈGRE, MARQUIS DALÈGRE 123
réinstituait héritier de tous ses biens son neveu et « fils adoptif », Yves d'Alègre, seigneur de Meilhaud, et, le même jour, « bailloit au duc Casimir sa patente », où il était dit expressément :
Nous Yves, marquis d'Alègre, vicomte de Maisy, baron de Blainville, chevalier de l'ordre du Roy, capitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances, et conseiller en son Conseil privé, estant, de présent, par le commandement du Roy, pour ostage auprès de Monseigneur le duc Jean- Casimir, comte palatin du Rhin, duc de Bavière, selon le traité faict, le sixiesme de ce mois, et signé par la Reyne, mère du Roy, et M. de Bellièvre, contresigné Jean Fizes, promettons à Son Excellence, et nous obligeons, en parole et foy de gentilhomme et homme de bien, de nous représenter près de sa personne, en quelque lieu qu'il soit, mesme vivant mon héritier cy dessous nommé, toutes et quantes fois que par Son Excellence en serai sommé et appelé pour ostaige, pour le payement et les cautions des respondans que la Reyne, mère du Roy, a accordez et promis, par ledict traicté, dedans le quatriesme jour du mois de juing. Cependant, confessons que Sadicte Excellence et ceulx de son armée, ayans considération sur mes remonstrances et mon indisposition, m'ont, de leur grâce, accordé de me retirer en ma maison, aux conditions et à la charge, toutefois, que je demeureray en la mesme obligation que à présent pour ostaige, pour ma personne et tous mes biens, en laissant et substituant Yves d'Alègre, mon fils adoptif et héritier, baron de Meilhaud, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy, auquel je fais et confirme la donation de tous et chacuns mes biens par ceste mienne lettre, fermement et irrévocablement, comme je promets d'envoyer à Son Excellence, dedans quatorze jours, au plus tard, l'homologation et insinuation de la court du parlement de Paris de ladicte donation faite par moy ci-devant audict mon héritier et de ce qui despend de ceste nostre obligation.
12+ LES ù'aLÈGRE
En foy de quoy, nous avons signé la présente de nostre main, et faicl sceller du scel de nos armes.
Au chasteau de Saint-Mesmin, le dix sepliesme jour de may, mil cinq cents soixante seize.
Alrrrk '.
Le même jour et au môme instant. « le duc Casimir bailloit sa contre-lettre, contenanl qu'il licencioil le marquis d'Alègre de se retirer en sa maison, luy ayant délaissé, en son lieu H place, le baron de Meilhaud, son nepveu, lils adoptif et héritier, à la charge de se représenter et de satisfaire aux clauses contenues en sa promesse du présent jour, toutes et quanles fois qu il en seroit requis * ».
Cependant, les autres otages ne se pressaient pas d'arriver, chacun invoquant des excuses particulières pour se décharger du lourd honneur qui lui était fait, excuses a travers lesquelles perçai! chez tous, d'ailleurs, l'effroi que leur causait un séjour dans les quartiers redoutés d'Allemagne. « Avant ouï parler de l'amour extraordinaire qu'il portoit à ses enfans », le Roy avoit assez vite renoncé à imposer à M. d'Aumont « la venue de son lils ; », et avait remplacé ce dernier par Henri de Pons, lils d'Antoine de Pons, comte de Marennes '. Puis, espérant faire cesser les hésitations et les retards «les autres, il leur avait promis que. [tendant tout le temps
' Bibl. nat., fr. 15.904. fol. 92.
* Plaidoyer de Simon Marion Op. cit., p. 383).
* Lettre du Roi à Pierre Brûlait, secrétaire d'Etat, de Dieppe, le 29 juin 15*6 (Bibl. nat.. Ve Colbert, vol. 8, fol. 188).
4 Lettre du Roi à M. de Bellièvre, de Paris, le 1er août 1576 Bibl. nat.. fr. 15.904, fol 2 i"
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de leur engagement, ils demeureraient à la cour de Lorraine; il se faisait fort, disait-il, d'obtenir la chose du due, qui avait, accepté, déjà, nous l'avons vu, d'être caution de Ténorme somme de 1.500.000 livres. Cette assurance ne pul, cependant, réussir à convaincre M. de Piennes, gouverneur de Metz, qui, par sa situation et ses rapports avec la cour de Nancy, était bien à même de connaître les intentions de cette dernière, et qui, sacbant la décision très arrêtée du duc Antoine de ne pas accepter cette nouvelle charge1, fit, tout de suite, savoir au Roi qu' « envoyer son fils hors de France estoit cbose dont il estoit dissuadé pour beaucoup de raisons, et qu'il eslimoit que Sa Majesté le tiendroit doresnavant pour excusé1' ». Prise, une seconde lois, au dépourvu, la Cour parvint à substituer au jeune Piennes, Charles Tiercelin, seigneur de Saveuse, lils aîné d'Adrien Tiercelin, seigneur de Brosse, et, sur la foi des promesses du Roi, ce nouvel otage et M. de Saint-Sulpice, — M. de Pons restant introuvable, — partirent bien pour Nancy3. Toutefois, à peine arrivés, ils apprenaient, à leur tour, que le duc Charles refusait obstinément de se charger des otages. Vainement, M. de Bellièvre, Guy du Faur, seigneur de Pibrac, et Jacques Faye, seigneur d'Espeisses, lui avaient-ils, tour à tour, représenté que, seul, « il pouvoit espargner
1 Lettre de M. de Viennes à M. de Bellièvre, de Metz, le 8 août 1576 (Bibl. nat.,fr. 15. 904, fol. 275).
* Ibid.
3 Lettre de Philippe Le Brun à M. de Saint-Sulpice, le père, de Nancy, le 18 août 1570 {Guerres de religion dans le sud-ouest de lu France. < l'a près 1rs papiers des seigneurs de Saint-Sulpice, par Edmond Cabié, 1906, in-i'. col. 302-303).
au Roy ceste honte qu'on vist les enfans des meilleures maisons de France traisnés en triomphe à travers l'Allemagne l ». Rien n'avait pu fléchir ses résolutions, et le Roi n'avait eu, finalement, d'autre ressource que d'ordonner à MM. de Brosse et de Saint-Sulpice d'aller, de bonne grâce, « se mettre entre les mains du sieur Casimir2 ». Néanmoins comme, au même moment, les deux jeunes gens recevaient de leurs pères la défense de passer outre et que, sans tarder, ils quittaient la Lorraine3, il fallut bien que la Cour se résignât à demander au duc Casimir de se contenter des deux seuls otages qu'on avait pu lui livrer : MM. d'Escars et d'Alègre.
Ce ne fut point sans difficulté qu'elle l'obtint. MM. de Bellièvre et Charles de Harlay avaient été chargés de régler les dernières conditions de l'évacuation du territoire par les troupes allemandes. C'est à eux qu'incomba la tâche de faire accepter aux « reistres » cette première infraction au traité du 6 mai. La fureur de ceux-ci fut si violente, que, à la nouvelle du manque de parole du roi de France, parvenue à Andelot vers le milieu d'août, les deux négociateurs et les deux otages, MM. d'Alègre et d'Escars, furent immédiatementgardés à vue dans leur logis par deux cents lansquenets, menacés de mort et que, dès le lendemain, ils prenaient
1 Lettre de Bellièvre au duc de Lorraine, du 4 août 1576 (Bibl. nat.. fr. 15.904, fol. 26). — Lettres de M. de Pibrae à M. de Bellièvre. de Nancy, du -5 juillet, et du 4 août 1576 {Ibid., fol. 242. et 264 . — Lettre du Roi à M. de Bellièvre, du 20 août 1576 {Ibid., fol. 311).
- Lettre du Roi à Bellièvre, de Paris, le 15 août 1576 (Bibl. nat.. fr. 15.904, fol. 292).
3 Lettre de Philippe le Brun à M. de Saiut-Sulpice. le père, de Nancy, le 18 août 1576 (l£. Cabié, Op. cit., col. 302-303).
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comme prisonniers, « à la suite des reistres », le chemin d'Heidelberg l. Sur les représentations énergiques du gouvernement français, MM. de Bellièvre'et de Harlay étaient, il est vrai, remis en liberté le 2 septembre. Mais MM. d'Escars et d'Alègre, qui demeuraient en Allemagne, allaient payer pour les autres, et nous verrons, plus loin, en particulier, quelle longue et cruelle captivité, puis quel triste retour, étaient réservés à celui que son oncle avait ainsi livré, à sa place, à un « sauvage vainqueur ».
A cet oncle ne devait revenir, au contraire, que le bénéfice et la récompense du service qu'il avait rendu à la couronne, en lui assurant, coûte que coûte, l'otage sur lequel elle comptait. Dès le mois de mars 1576,1e Roi avait signé des lettres patentes « créant et érigeant en nom, titre et dignité de marquisat la terre et baronnie d'Alègre », lettres enregistrées au parlement le 8 mai de la même année2. Et les circonstances parurent, ellesmêmes, bientôt, favoriser la carrière du nouveau marquis d'Alègre. C'est en Auvergne, en effet, au centre même d'un pays, où ses possessions, ses richesses, l'ancienneté de sa famille pouvaient lui permettre de jouer, mieux qu'ailleurs, un rôle, et un rôle important, qu'allaient se dérouler les principaux événements de la nouvelle guerre civile qui se préparait.
' Remontrances faites par M. de Bellièvre au duc Casimir, les 11 et 17 août 1576 (Bibl. nat., fr. 15.890, fol. 440-441, et 444 et suiv.). — Cf. Bibl. nat., fr. 17.195, fol. 245-247, et 247 et suiv.).
8 Archives nationales, parlement de Paris. XlA 1632. fol. 22 v°. — Vinols, Titres originaux du marquisat d'Allègre [Annales de la Société d'agriculture, arts et belles-lettres du Puy, t. XXI, 1857-1858, p. 37'J et suiv.).
La pacification, qui avait suivi l'édit de Beaulieu, n'avait été, en effet, qu'apparente, et ne pouvait être qu'éphémère. Les concessions faites par cet édit aux réformés avaient, dès le premier jour, paru monstrueuses aux orthodoxes, et n'avaient point été sans contribuer à l'éclosion et à la propagation de la Ligue catholique, Et, peu après, le Roi, lui-même, ne s'était pas gêné pour dire que « ce qu'il avoit faiet, au dernier édit de pacification, avoit esté, seulement, pour ravoir son frère, et chasser les reistres et forces estrangères du royaume, mais qu'il estoit en intention de remettre la religion, le plus tost qu'il pourrait, en son entier, comme elle estoit au temps des rois, ses prédécesseurs1 ». C'était là le meilleur encouragement qu'il pût donner à une reprise des troubles, qu'il parut d'ailleurs assumer d'un cœur léger, en se proclamant chef de la Ligue, et en réglant lui-même le plan de la nouvelle campagne, qui était fondé sur l'offensive enjointe, en Languedoc, au maréchal Damville qui venait de faire défection au parti protestant, et sur la formation de deux armées : l'une commandée par le duc de Mayenne, et destinée à assiéger Brouage, l'autre sous les ordres de Monsieur, qui devait agir en Berrv.
C'est précisément le succès, tout de suite, remporté, le 1er mai 1577, devant la Charité, par les troupes du
1 Déclaration du Roi citée dans .1. II. Mariéjol, la Reforme et lu Li;/ue. p. 179.
Juc d'Anjou1, qui décida celui-ci à porter la guerre en Auvergne. Y fut-il encouragé par M. d'Alègre? Bien que les sentiments catholiques de ce dernier puissent permettre de le supposer, nous n'en avons aucune preuve, et il paraît bien que ce furent, surtout, les représentations de Gaspard de Montmorin, comte de Saint- Hérem, gouverneur d'Auvergne, et du duc de Nevers, qui décidèrent le Roi à une expédition contre Issoire, l'une des places de sûreté accordées aux réformés par l'édit de Beaulieu, et qui, occupée, le 15 octobre 1575, au nom du parti protestant, par le célèbre capitaine Merle", était d'ailleurs, en fait, depuis longtemps, le boulevard du protestantisme en Auvergne. « Excepté Issoire qui n'est pas forte, écrivait le duc de Nevers au Roi, le reste d'Auvergne est en vostre obéissance; si bien qu'en y faisant des blocus comme aux autres villes rebelles, le pays ne seroit guère troublé. Mais, pour ce faire, je serais d'advis d'y envoyer pour y commander, afin d'oster la discorde qui est entre monsieur de Saint- Hérem, la noblesse du pais et les treize bonne villes, de peur que, en y la laissant continuer, elle n'engendre quelque inconvénient en ceste province3. » Sur cet avis
1 Vicomte de Brimont, Le AT/0 siècle et les guerres de la réforme en Ztem/, 1905, in-8°, t. II, p. 142.
* A. de Pontbriant, Le capitaine Merle, baron de Lagorce, 1886, in-8°, p. 39-42. Voir aussi les lettres adressées, du 24 octobre 1575 au 24 avril 1576, par le maréchal Damville, le roi de Navarre, le duc d'Anjou au capitaine Merle, gouverneur delà ville d'Issoire, aux pièces justificatives du même ouvrage, p. 189-207. — Cf. Annales de la ville d'Issoire. manuscrit inédit sur l'histoire des guerres religieuses en Auvergne aux XVI» et XVIIe siècles, publié par J.-B. Bouillet, 1848. in-8e, p. 98 et suiv.. p. 108-109.
3 « Advis que M. de Nevers donna au Roy pendant les premiers Estats de Blois. le 2 janvier 1577, sur l'entretenement d'une seule religion en son royaume » (Mémoires du duc de Xevers, 1665, in-fol., t. I, p. 203).
et les instances de Saint-Hérem, dont les sentiments catholiques se renforçaient, d'ailleurs, d'une haine personnelle contre Christophe de Cliavagnac qui, après Merle, retiré dans Amhert1, commandait à Issoire"2, le Roi donnait, le 10 mai, à l'armée du centre l'ordre de marcher sur Issoire, sous les ordres combinés du duc d'Anjou, du duc de Nevers et du duc de Guise \
Mais, s'il no nous est pas permis de dire que M. d"Alègre ail été l'un dos inspirateurs de eette nouvelle campagne, nous pouvons affirmer en revanche que, dès le début des hostilités, il mil à la disposition de ceux qui la conduisaient sa connaissance des choses et des hommes de l'actuel théâtre de la guerre civile. Dès le 1G mai, informé, en môme temps que M. de Montmorin-Saint-Hérem, par le sieur de Belesta; de la décision du Roi, il écrivait au duc de Nevers, du château de Meilhaud :
Monseigneur, je loue grandement Xostre-Seigneur de se qui m'a fait la grâce d'arriver par deçà en temps que je aurai moian de vous y faire quelque service : et, si plaist à Vostre Excellense se souvenir que, aus premiers troubles, feu Monseigneur de Guise menant la guerre en Normandie, là où, pour lors, j'estois retiré à ma petite maison, comme je
1 Annales delà ville d' Issoire, p. 123. el A. «le Pontbriant, Op. cil.. p. 56-58.
• Christophe de Cliavagnac prend le titre «le gouverneur d'Issoire. dés le 26 juillet 1576, dan» un reçu signé par lui à cette date A. de l'ontbriant, Op. cit., pièces justificatives, p. 208). — Annales de la ville d7«soire. p. 114-145.
:: Lettre de Henri III au «lue de Nevers, de Chenoneeaux, le 10 mai 1577 (Bibl. nat., fï. 3340, fol. 47 .
4 Probablement Jean «le Varaignes, seigneur de Belesla (Haute- Garonne, arrondissement de Villefranche-de-Lauraguais, canton de Revel), gentilhomme ordinaire jJe la chambre du K>>i
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pourois encore estre de présentée ne luy fus du tout inutile, et lui donné advis qui luy servirent à exécuter beaucoup de beaus faitz d'armes; ainsin, Monseigneur, ai-je espérance, premier que parties de ce pais, vous faire paroistre combien je vous suis très humble et affectionné serviteur. Et eusse plus tosl envoyé vers Vostre Excellence, si j'eusse eu certitude de son chemin, telle que m'a donnée le sieur de Bellestal, porteurdela présente.
Pour vous rendre, donc, Monseigneur, véritable compte de ce qui s'offre aujourd'huy par deçà, pour le service du Roy, et vostre, je vous dirai que, la ville d'Issoire estant occupée parles ennemis desjà plus d'un an et demi, ils ont si mal entendu les fortifications quils vont faictes, qu'elles leurs nuisent plus qu'elles ne leur servent. Je commanserai à la contrescarpe, laquelle ils ont faictc si haute que ils ne ne voient aucunement derrière, et me vante de y loger mille harquebusiers seurement, sans qui puissent estre offencés, ny sans que l'on racontre autrement que se qui a esté faict par les ennemis mesmes ; ce qui a esté bien par moy recongneu. Le fossé, en d'aucuns lieux, est bon et plain d'eau, environ de quatre à cinq pieds, laquelle, toutesfois, je escoulleré tousjours, en ungne nuit, sans que il y en demeure riens. Mais je vous diray à quoy elle nous sert. Le fossé, qui n'a que huit ou neuf pas de large, est plus hault que la ville, qui se trouve fort basse, et est retenue l'eau de la muraille mesme de la ville ; et quand ils veulent ung peu hausser l'eau, comme certainement ils feront, nous sentant approcher, aiant ungne partie de leur espéranse à la seureté de leur fossé, soudain tout leur retranchement de dedans est tout en eau, et ne peuvent approcher de la muraille, pour la défendre, qui ne aient de l'eau jusques à demy pied près de la seinture, de façon qui sont contraints la laisser basse, laquelle, néantmoins, comme je vous ai desjà dict, l'on leur peut ostcr, dont ils ne se doutent. Vostre Excellence sera advertie que, en certains lieus, il n'y a ny fossé, ny eau, ou bien peu, et ses lieus là je les ses bien ; mais, par le dedans,
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ils ont faict ung rampart, ou terre-plain, d'environ cinq ou six pas de largeur, qui s'en fault environ quatre pas qui ne touche à la muraille. Ils n'ont point encores de flans faits par le dedans, mais ils en délibéroient hier; au costé, là où l'eau est dedans le fossé, il n'y a nul terre-plain derrière, ny flans par dedans, ny chose quelconque, sinon ung chemin de quatre pas, que ils ont lessé entre la muraille et les maisons; car ils ont grande fianse à leur eau qui est inépuisable, se tient-il. Il y avoit, à l'antour de leur ville, trois ou quatre tours carrées assez haultes, pour voir derrière leur contrescarpe : mais, lundi, ils les rasèrent toutes à fleur de muraille, craignant que la ruine de cela ne remplit leur fossé, aus lieus où il ne vault rien. Quant aus flans, ils n'en ont ung seul qui ne soit veu de plus de cinc cens pas, et ne sont que petits demis-tourions, que, en dix coups de canon, je leur lève les flans de quatre cent pas de muraille. Pour les parapés, il n'y en a point, sinon en d'aucuns lieus qui mettent des planches, depuis le terre-plain jusques à la muraille, pour faire mettre le nés dehors à quelques sentinelles pour demander qui va là. De mousqués, ils n'en ont ung seul, dont je me suis bien estonné, à ma venue, gens de guerre, comme ils se disent, aiant gardé ceste ville si longtemps et ne l'avoir pour le moins munie de deus dousenes de mousqués.
Il reste à vous dire, Monseigneur, quels gens de guerre il y a dedans. Ils sont, pour toutes choses, environ six ou sept vingt hommes, que bons que mauves, dont Chavagnac est chef. Les citadins, je ne les compte aussi n'estre grand chose, et, s'il vous plaist m'envoier entre si et lund}-, comme j'avois desjà mandé à M. de Brion l, pour vous faire entendre, cinq cens harquebusiers, je me vante que ni trouvères autre chose
1 D'après un texte, co Brion aurait été Dis de Philippe Chabot, seigneur de Brion, amiral de France, sous François Ior (« Issorii expugnatio, ducis Aleneonii imperio. facta IXa die raensis junii », à la Bibl. nat., fr. 3.902, fol. 170-180). Il s'agirait alors de François Chabot, seigneur de Brion, second fds de l'amiral.
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que se que je vous dis ; je me logerai bien près d'eux et seurement. Je n'ai point l'opinion que Merle y revienne, quelque chose que l'on die; il congnoit bien que c'est ung très mauves logis. J'ai environ quelques cents chevaus avec moi; pour peu que vous m'anvoiés d'arquebusiers, s'il approche, vous en orrés parler. Pour vous résoudre à ma parole, je n'ay pas opinion qui vous attendent, si nous sentent faire ung peu de diligence, car le séjour les assure fort, ou se seroit pour l'espérance qu'ils auroient d'avoir toujours ungne composition de vous, comme ceulx de la Charité.
Monseigneur, après vous avoir baisé les mains, avec toute l'humilité que je puis et que je dois, je supplie le Créateur vous donner, en santé et prospérité, très heureuse et très longue vie.
A Meylaut, se seize may 1577.
Monseigneur, se matin, ai esté adverty qu'ils ont quitté Ambert, et de faict, mardi, au soir, arriva à Issoire Monrodon, gouverneur d'Ambert, avec quarante chevaux ou jumens. Je le sçauré encorcs mieulx et vous en donnerai advis. Monseigneur, il y en a, par deçà, qui désiroient que leur justification apparust aux despens de nostre ruine, et donnent beau loysir et moïens à l'ennemi d'entrer à Issoire. Mais si j'ai de vos nouvelles avec moïen, je accourcirai bien leurs desseins. Je ne les craindrés tant que je ne les nomasse, si le sieur de Belestat ne m'avoit adverti que vous les cognoissés assés.
De Vostre Excellence le très humble et très obéissant serviteur.
Alègre '.
Cette lettre était, il faut le dire, d'un optimisme tout à fait trompeur et mal fondé. Elle contenait vérité sur un point : le petit nombre des défenseurs de la ville, qui semblent bien n'avoir pas été, à ce moment, plus
1 Bibl. nat.. fr. 3320. fol. 116-116 bis, autographe.
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de trois ou quatre cents hommes de guerre ; elle omettait, seulement, de dire que ces défenseurs étaient animés des résolutions les plus désespérées.
Si, en effet, dans une seconde lettre, M. d'Alègre persistait à affirmer que la place serait d'une réduction facile, il ne pouvait dissimuler les préparatifs de résistance à outrance des habitants, qui déjà faisaient sortir de la cité une partie des femmes et des enfants.
Monseigneur., écrivait-il a son même correspondant, le 19 mai, puisqu'il vous plaist me tant honorer que de trouver bons les advis que je vous donne, je les continueré autan l que je cognoistré que vostre service le requerra, et me estant retenu à ma première lettre, pour avoir sentimant si je vous scrois agréable ou non, à ceste heure que je congnois qu'il vous plaist vous servir de moy, je diray à Vostre Excellence que Issoire est ungne ville que je congnois depuis quarante ans, et quelsques ungs de mes voysins me opiniastrant, hier, qu'elle n'estoit commandée, je me mis en telle colère que je montai à cheval pour leur aller montrer et au doigt et à l'œil. Vostre Excellence croira donc, s'il luy plaist, que, à cinquante pas de la muraille, il y a un hault commandant à toute la ville, et qui voit jusqu'aux personnes qui se proumènent dedans la place. Ce hault est assés large pour y loger douze canons, lequel fait un autre elîect fort considérable, car, de là, vous battes cinq cens pas tout le long de leur courtine ; et là où je vous ai escript qu'ils ont un rampart par dedans, si marche un chat sur leur rempart, vous le voies. C'est au lieu mesme où vous commanserés, se me semble, vostre batterie ; car, aiant osté le peu d'eau qu'ils ont de se costé, et les flans qui sont tels que je vous ai' escript, ils leur restent ses seules commodités de n'y avoir neul seul dangereus pas depuis vostre batterie jusques à venir aux mains avec eulx, et quant ils approchent de la défense de leur muraille, d'estre veus, jusques à l'escarpin, de vos
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pièses qui sont sur le hault. Ceste nuict sont sortis les enfans de Chavagnac, La Borie • et autres chefs conduis de soixante chevaux, et les mènent a ung chasteau nommé Saillant-, à huit lieues d'ici, appartenant à la belle-mère de Chavagnac. Ils doivent rentrer ceste nuict ; je manderai à M. de Brion, qui est ici logé près de moy, si me veut secourir de deux cens arquebusiers. Monseigneur, l'entreprise fut faicte, hier matin, de faire sortir ses enfans dehors par ung voisin qui alla boire avec euls, à qui ils firent tant d'honneur et le receurent avec force vesselle d'argent qui lui aportèrentà la porte. Il leur dict que n'aviés que huit canons et deux petites couleuvrines, et que n'aviés que pour tirer quatre cents coups. Les femmes doivent se retirer aujourd'hui chez lui et le ministre ; mais je doute qui ne les gardera. Yostre Excellence sera advertye que le plus aisé chemin de vostre artillerie est à Neschers 3, et, de là, droit au pont, estrade là où je me trouverai, si me le commandés, — car, entre si et là, j'espère avoir cest honneur de vous avoir baisé les mains, — pour faire prendre autre chemin aus pièces qu'il vous plaira loger sur le hault dont je vous ai parlé. 11 fault que là vous sépariés vostre artiglerie, qui, toutesfois, conduite chascune à son logis ne seront à cinq cens pas l'une de l'autre, et le plus beau lieu et le plus commode qu'il est possible pour
1 Charles de la Borie, seigneur de PoulargUes, paroisse de Sainl-Sauvi'iir (Puy-de-Dôme, arrondissement d'Ambert, canton d'Ariane). Il avait été homme d'arhies dans la compagnie de M. de Saint-Hërem, en iboS. puis était passé dans les rangs < 1 » * s réformés (J.-B. Bouille! , Nobiliaire d'Auvergne, L. I. 1846, in-8». p. 265-266).
■ Le Saillant (Cantal, arrondissemenl et canton de Saint-Flour, commune d'Andelat). .Mais le Saillant est à plus de huit lieues d'Issoire, et d'Alègre se trompe aussi en faisant de la propriétaire du château la belle-mère de Chavagnac Ce dernier avait épousé Catherine d'Ondrcdieu. veuve d'Antoine du Bourg, seigneur du Saillant, et qui, en 1571, était tutrice de Josué et de Louis du Bourg, ses fils (Arch. nat., parlement criminel, requête présentée par Catherine d'Ondredicu, le 16 juin 1571, série X2,; 66).
; Neschers, Puy-de-Dôme, arrondissement d'Issoire, canton de Champeix.
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trancher entre deus et aller fort seurement et à couvert de l'une à l'autre. Je supplie très humblement Vostre Excellence qu'elle ne se persuade aultre chose sinon qu'elle a affaire à des Buffles, Buffali, et Bufalini, et, si, je sçai bien qu'il y en aura qui luy voudront bien faire entendre le contraire. [Et puisque] vostre bonté me honore tant que de me dire qu'elle se veult emploier à me faire plaisir en tout ce qui me touchera, après que je lui aurai faict quelque peu de service [et qu]' elle est deument advertye en quelle défaveur je vis envers Sa Majesté et les occasions que l'on m'a données de mescontentement %s qui toutefois ne me ont rien faict oublier démon naturel debvoir, s'il luy plaist escrire un mot en ma faveur à leurs Majestez, je lui asseure que je lui en demeurerai perpétuel esclave, et que rien au monde ne me fera changer ceste opinion.
Monseigneur, après vous avoir baisé les mains, avec toute l'humilité que je puis et que je dois, je suplie le Créateur vous donner, en santé et prospérité, très heureuse et très longue vie.
A Meylaut, se dix neufviesme mai 1577.
De Vostre Excellence le très humble et très obéissant serviteur,
Alègre -.
Mais, au lendemain de cette lettre, encore si pleine d'illusions, M. d'Alègre était bien obligé de convenir qu'un renfort inattendu venait d'entrer dans Issoire, et
' D'après une lettre du Roi au duc d'Anjou, de Chenonceaux, et du 4 juin 1577, il semble que la principale occasion du mécontentement de M. d'Alègre ait été le retrait qui lui fut fait de la compagnie d'ordonnances qu'il commandait. « J'avois accordé au sieur de la Bourdaisière, écrit le Roi, à la requeste et prière que vous m'en avez faite, la compagnie de gens d'armes du sieur d'Alègre; mais il ne se trouve point dans Testât, et n'a point eu de compagnie depuis la réduction générale qui fut faite il y a quelques années » (Bibl. nat., Ve Colbert, vol. 8, fol. 410).
'- Bibl. nat., fr. 33l>0, fol. 20-21, autographe.
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que les habitants modifiaient activement ce que leur système de défense pouvait avoir de défectueux.
Monseigneur, mandait-il alors au duc de Nevers, je viens d'estre présentement ad verty pour certain, et, s'il vous plaist, vous n'en ferez aulcun doute, qui sont entrez quatre cens hommes, à la pointe du jour, dans Issoire. Ce sont ceux qui estoient dans Ambert, lesquels l'ont quittée depuis hier, au matin. Au partir, ils n'y ont faict autre mal synon abattre le bois des portes et rompre la massonnerie desdictes portes. Je suis aussi adverti comme Merle et La Roche1 y entreront cette nuit -. Vous y pourvoirés, s'il vous plaist, car, si, après, vous ne trouvyés les choses si faciles comme je vous les ay faictes, Vostre Excellence, s'il luy plaist, ne m'en inculpera. J'ai sceu, enfin, comme, jeudi et vendredi derniers, ils besongnoient à la contrescarpe que je vous avois mandé qui estoit trop haute ; je ne sçay à ceste heure en quel estât elle peut estre ; je vous en advertiray dès demain.
Monseigneur, en cest endroit je supplieray Nostre-Seigneur vous donner bonne vie et longue.
A Meilhaut, à vu heures du matin, ce xx may [1577].
De Vostre Excellence le très humble et très obéissant serviteur,
Alègre \
Cette lettre marquait déjà moins de confiance. Dès le lendemain, il est vrai, revenu à son optimisme habi-
1 Le capitaine La Roche tenait ordinairement garnison à Chaudcsaigues (Cantal).
2 C'était là une fausse nouvelle. Merle était bien, sans doute, impatiemment attendu à Issoire. Mais « après avoir jeté dans la place un certain nombre de soldats, et une partie des poudres et munitions qui se trouvaient à Ambert, il était parti, gagné peut-être par l'argent qu'il avait touché de la part du Roi » (A. Imberdis, Histoire des guerres religieuses en Auvergne, pendant les XVI* et XVIIe siècles, 1848, in-8°, p. 217). — A. de Pontbriant n'admet pas cette explication de l'abstention de Merle (A. de Pontbriant, Le capitaine Merle, p. 69).
3 Bibl. nat.. i'r. 3320, fol. 112 : original mais non autographe.
i;38 lks d'alhgri:
tuel, M. d'Alègre déclarait que les nouvelles transmises par lui la veille ne devaient en rien décourager les agresseurs. Il lui fallait avouer, cependant, que, les troupes d'avant-garde ayant investi la ville, le 20 niai, dans l'après-midi, une première attaque était restée vaine.
MoNsKiGNEun, disait-il, je serois très marry que le desplaisir vous durast guères de ceux que je vous avois mandé qui esloient entrez clans Issoire ; et encore que le nombre en feust certain, néanlmoins, je vous puys assurer et vous supplye, 3Ionseigneur, vous y reposer sur moy que, en tout cella, il n'y avoit point quarante hommes d'effect, de façon que, de ceste heure niesine, ils ne sont point dedans Issoire cent cinquante soldats étrangers, qui vivent en telle crainte que. ceste nuiel dernière, ils s'en sont jettez plus de trente pardessus les murailles à bas; les sentinelles mesme posées ceste nuict se y sont jettez, comme vous tesmoigneraun soldat que je vous envoyé, que mes gens ont pris reste nuict, lequel s'alloit sauver comme les autres. Hier, tout le jour, je demeurav ii voir affronter la ville par les nostres. Ils l'assaillirent par le plus fort, comme j'espère que Yostre Excellence jugera, car l'ennemy n'a bien labouré que de ce costé. Je leur feiz donner ad vis de s'accommoder d'un moulin qui estoit plus près, ce qu'ils ont faict ceste nuit; il leur servyra bien. Si vous pouvez estre par deçà, vour pourrez veoir lehault, dont je vous ay escript, qui les incommode grandement. Ce jugement a esté desjà faict par tous ceux de 1 armée qui l'ont veu, mais ils n'ont point encore esté sur le lieu, et si ne me commandez aultre chose entre cy et là, j'espère, avec 1 ayde de Dieu, estre demain à vostre lever.
Monseigneur, en cest endroict, je supplieray Xostre-Seigneur vous donner, en très parfaicte santé et prospérité, très heureuse et très longue vie
A Meilhiau, ce xxi may [1577
yves m d'alécre, marquis d'alegre 139
De Voslie Excellence le très humble et très obéissant serviteur.
Alègre '.
Au surplus, on allait bientôt s'apercevoir que la ville n'était pas la proie facile qu'on avait espéré. Le dur de Guise étant arrivé le 2-\ mai2, le duc. de Nevers. le 2"> \ On commença à investir plus étroitement la place, et l'on se rendit compte qu'elle était beaucoup mieux détendue que n'avaient pu le laisser supposer les renseignements inconsidérés du marquis d' Alègre. Celui-ci restait, pourtant, toujours, le grand conseiller des opérai ions, et le duc d' Anjou, qui, le 20 mai, avait quitté Clienonceaux '*, pour rejoindre l'armée, et était arrivé à Glermont, le 27% se rendit directement de là à Meilbaud, où, le lendemain 28, il était reçu an bruit des salves de quelques compagnies de gens de pied cantonnées dans le village. Le soir même, on tenait, au château un conseil de guerre6, et il était décidé que les quinze à dix-huit mille hommes, dont on disposait , seraient divisés en trois corps sous les ordres des ducs de Guise et d<' Nevers et de Philippe-Emmanuel de Lorraine, dnv
' Bibl. nal., fr. 3320, fol. 14 cl v°; original mais non autographe.
* Le vray discours du siè'/e tenu devant la ville d'Issoire par Monseigneur le duc d'Anjou, fils et frère de Roy, l'avis, 1577. in-8°.
J Ibid.
1 II annonce son départ pour ce jour-là, dans une Iellre au due de Nevers du 17 mai 1377 (Bibl. nat., fr. 3337, fol. 53).
• Lettre du duc d'Anjou au duc de Nevers, de Clermont-Ferrand, le 27 mai lb77 (Ibid., fol. 66,.
0 De Thou, Histoire universelle, trad. fr. de 1734. t. VII, p. 500.
1 Exactement 20 compagnies do gendarmerie à cinq ou si.v cents hommes d'effectif et 5420 Hommes de pied (Etat des troupes qui se sont trouvées devant Issoire, le 31 niai ! ~7. à la Bibl. nal.. Ve Colbet't, vol. s. fol. 402-408).
140 LES DALÈGRE
de Mercosur, et que l'attaque de la ville se ferait sur trois points simultanément. Dès le lendemain, l'artillerie commença à donner. Mais en dépit du tir incessant de quatorze canons et de quatre coulevrines, ce ne fut que le 10 juin, qu'on se résolut à tenter un assaut général par les trois brèches que l'on avait commencé à pratiquer dans les fortifications, assaut qui demeura infructueux, où près de cinq cents assaillants trouvèrent la mort, parmi lesquels plusieurs capitaines de renom, et où un très grand nombre de gentilshommes furent blessés '.
D'après beaucoup de récits du temps, l'un des plus maltraités dans cette journée aurait été M. d'Alègre, atteint à la cuisse d'une arquebusade. A ces récits je peux opposer un texte, tout à fait authentique, celuilà, suivant lequel ce nest pas le 10 juin, mais dès le premier ou le second jour du siège que M. d'Alègre fut mis hors de combat. Dans une lettre de Henri III au duc d'Anjou, de Chenonceaux, et du i juin, et où il •lit répondre à une dépèche du duc, du 30 mai : « Je suis bien marry, écrit le Roi, de ce que le sieur d'Alègre a esté blessé, et qu'il soit en danger- ». Il paraît, donc, impossible que, grièvement blessé le 29, ou le 30 mai. d'Alègre ait été présent à l'assaut du 10 juin. Et transporté, alors, nous le savons, à son château de Meilhaud, il ne put, vraisemblablement, pas davantage, assister à la prise de la ville qui, le 12 juin, était obligée de capi-
1 Annales de la ville d'Issoire, p. 128-138, passim. — Le vray discours du siège tenu devant la ville d'Issoire, 1577, in-8°, p. 11.
* Lettre du Roi au duc d'Anjou, de Chenonceaux, le 4 juin 1j77 (Bibl. nuit.. Ve Colbert, vol. 8, fol. 410).
YVES III D ALÈGRR, MAROUIS D ALÈGRR 141
tuler et qui, en dépit des promesses du due d'Anjou, était livrée à un pillage dont un distique assez connu nous a conservé le souvenir :
De Monsieur la miséricorde C'est le feu, le sang et la corde1 !
Revenu à Meilhaud, M. d'Alègre avait voulu, semblet-il, mettre, une dernière fois, ordre à ses affaires. Nous savons, en effet, que, par acte du 31 mai 1577, il renouvela la donation universelle de tous ses biens meubles et immeubles à son neveu Yves d'Alègre, à la charge seulement pour ce dernier de payer à sa sœur Isabelle une somme de 30.1)00 livres-. La blessure très grave reçue par lui, la veille ou l'avant-veille, explique suffisamment pareil acte. De cette blessure, il dut, cependant, se remettre assez vit*1; car c'est très peu après, et dans une aventure amoureuse, qui laisse bien supposer que le bon gentilhomme avait alors recouvré tous ses moyens, que devait périr d'une façon tragique l'aîné de la maison d'Alègre.
' Annales d'issoire, p. 142-150.
- On trouve dans l'arrêt du Grand Conseil, du 2S avril 1588, signifié le 13 novembre 1G2J1, mention très précise de cette donation et des formalités auxquelles elle donna lieu. « Donation faite, au château de Meilhaud, le 31 mai 1577, par laquelle Yves III d'Alègre donne à Yves IV, son neveu, tous ses biens, meubles et immeubles, présens et à venir, outre les 6.000 livres de rente déjà donnés, et, en conséquence, le charge de donner à Isabeau, sa sœur, la somme de 30.000 livres: arrêt de la cour du parlement de Paris, du 18 juillet 1577, contenant l'acceptation de ladite donation faite par François de Puget, écuyer, au nom d'Yves IV, absent; actes d'insinuation de ladite donation au greffe de la sénéchaussée d'Auvergne, pour et au nom d'Yves IV d'Alègre, le *2'ô juillet 1577: acte d'insinuation à la sénéchaussée de Clermont, au nom d'Yves IV et d'Isabeau d'Alègre. le o0 juillet 1577. acceptation de la donation par Yves IV d'Alègre, au château d'Heidelberg, le 7 août 1577» (Arch. nat., Grand-Conseil, Y"' 330).
142 LES I) A.LÈGRE
« Le 28 mai 1577, lisons-nous dans le Journal de L'Es toile, Monsieur ayant assiégé Issoire, elle fut, le 12 juin, en parlementant, prise d'assaut. Les soldats ne purent estre empeschez qu'ils ne brûlassent et pillassent la ville, et tuassent, sans discrétion, tout ce qui se trouva devant eux. Le seigneur dc-Bussy, le jeune *, el plusieurs gentilshommes furent tués aux approches de ceste ville, et d'Alègre, qui en avoit esté quicte pour une harquebuzade, fut, depuis, tué, de nuict, en son chasteau d'Alègre, h l'occasion (l'une dame qu'il aimoit2. »
Comme le dit M. du Molin. son premier historien, « ces détails sur la mort «lu marquis d'Alègre sont un peu courts pour notre curiosité" ». Les Annales de la ville d'issoire les complètent heureusement, sans toutefois nous satisfaire pleinement.
« M. Yves d'Alègre. frère d'Antoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud, rapportent ces Annales, fut tué plus tragiquement encore que son frère. Sa femme, Jacqueline d'Aumonl , dame vertueuse et prudente, estant maltraitée par lui. se retira chez ses parens ; ce que voyant, le sieur d'Alègre rechercha en mariage une autre grande dame, laquelle, sachant qu'il estoit marié, se moqua de lui, ce qui l'indisposa si fort qu'il tint des propos, avec beaucoup de jactance, contre l'honneur de cette dame, ce qui excita celle-ci à en tirer vengeance Voici comme elle s'y prit.
« Quelque temps après, le sieur*** remit une lettre au sieur d'Alègre, sous le nom de celle dame, par
1 Hubert de Clennont d'Amboisc, seigneur de Moigneville.
- Journal de L'Jïs toile, éd. Brunet. t. I. p. 190.
'■ M. du Molin, Les d'Alègre au XVI" siècle, broch. in-S°, 18G7, p. 3!.
YVI-.S ITT D ALÈGRE, MARQUIS D ALÈGRE 14:5
laquelle elle lui disoit que, si elle n'avoit pas, dans le principe, reçu agréablement ses recherches amoureuses, o'estoit pour éprouver sa constance et non pour dédaigner son amitié ; qu'elle ne désiroit rien tant que de lui témoigner son affection; que, à cet effect, il estoit prié de laisser la fausse porte de son chasteau ouverte, certain jour quelle lui désigna, qu'elle viendroit le trouver, vers les neuf heures du soir, accompagnée d'un homme el «le deux filles de chambre, et qu'elle désirait entrer par la porte Indiquée pour oestre vue de personne.
« Le sieur d'AIègre, ravi de celle lettre, lui manda qu'elle seroit très bien reçue. L'heure assignée arrivée, il ordonna à ses domestiques de se retirer dans leur chambre, et de n'en point sortir qu'il ne les appellast, et lui mesme se mit au lit, où il n'eut guère demeuré que trois hommes, habillés en femmes, entrèrent dans sa chambre. L'une d'elles feignit d'eslre sa inaislresse et s'approehant de luy pour l'accoler, et tenant une courte dague sous sa robe, lui en donna plusieurs coups dans le corps. Les autres fausses demoiselles se jetèrent également, et au mesme instant, sur lui et le blessèrent si fort qu'il en mourut, ayant reçu trente-sept coups. L'exécution terminée, les trois individus se retirèrent sans que jamais, depuis, on ait pu découvrir les assassins '. »
« Cela, ajoute une note jointe au texte que je viens de citer, cela eut lieu le 18 juin 1577. » Il doit v avoir ici une erreur île date, car. le l.'i juin, M. d'AIègre,
1 Annales de lu ville d'Issoire, p. 238*239.
144 LES d'aLÈP.RE
récemment blessé, ne pouvait jouer le rôle qui est dit avoir été le sien, ce jour-là. Et il est assez probable, comme le laissent supposer d'autres documents, que c'est le 13 juillet et au cbâteau d'Alègre, et non à Meilliaud. où le marquis devait être encore soigné le 13 juin, (ju'eut lieu la fin lamentable de celui dont j'ai essayé dé retracer en ces quelques pages la biographie.
La mort d'Yves III d'Alègre et ses dispositions testamentaires, qui constituaient son neveu, Yves IV, héritier de ses domaines d'Auvergne et de Normandie, et de son titre de marquis, faisaient du lils de M. de Meilhaud le chef de la famille, au détriment de Christophe d'Alègre, seigneur de Saint-Just, le dernier survivant des cinq lils de Gabriel d'Alègre et de Marie d'Estouteville. Mais en 1577, au moment de l'assassinat de son oncle, le jeune homme était en Allemagne pour de longues années encore. En vérité, la vie s'était tristement ouverte pour cet adolescent : la mort de son père l'avait laissé orphelin à quatorze ans, c'est-à-dire à un âge où il ne pouvait songer à en tirer vengeance ; un dur exil avait, ensuite, reculé indéfiniment cette juste revanche que nous savons, pourtant, que, dès l'enfance. il souhaita passionnément; ce même exil, enfin, allait le mettre dansl'impossihilité de recueillir, de longtemps, le bénéfice de la fortune qui lui advenait, dans l'impossibilité surtout de la défendre contre les entreprises de ceux des membres de sa famille qui, se jugeant lésés par libéralités du marquis d'Alègre, allaient s'empresser de disputer à son héritier absent la riche proie qu'ils eon-
146 LES D ALÈfiRE
voitaient. En dépit, cependant, de tant d'obstacles qui barraient sa vie, Yves JV d'Alègre réussit à triomplier de sa destinée, à venger son père, à arracher à des parents avides une partie des biens qu'ils prétendaient lui ravir, à se faire à lui seul une situation digne de son nom et de sa famille, tout cela à travers les plus émouvantes péripéties, dont une mort tragique ne devait pas être la moins dramatique.
Nous avons laissé « M. d'Alègre, le jeune », à lleidelberg, où nous nous souvenons qu'il était arrivé à la lin d'août 1577, en compagnie de M. d'Escars. Encore que les deux jeunes gens eussent eu, on se le rappelle, à supporter, dès le voyage, la mauvaise humeur du duc Casimir exaspéré de n'avoir reçu que deux otages sur les cinq qui lui avaient été promis, le souci de ménager son débiteur, le roi de France, et l'espoir d'en obtenir régulièrement les énormes annuités promises avaient, cependant, au début, incliné à l'indulgence le prince allemand. « Vérité est, disait, plus tard, l'avocat au parlement, Simon Marion, retraçant les tristes années de captivité de son client Yves d'Alègre, vérité est que, du commencement et durant encore les termes de payer ce qu'on avoit promis, ces Allemands lui faisoient honneste traitement, selon leurs mœurs. » Mais les mœurs allemandes pouvaient-elles inspirer aux captifs autre chose que dégoût et écœurement! « Car qui est le François nourry, dès son enfance, à la sobriété et à une vie civile et humaine, qui ne prendroit à supplice la conversation, ores qu'elle fust libre, avec un peuple si rude
et si agreste, si brutal et glouton que, non content de ce que le sommeil partage nostre vie quasi par la moitié, il en fait encores une subdivision avec l'ébriété, et met le plus haut point de sa courtoisie à noyer, ou de gré, ou de force, ceux qu'il veut plus chérir en la léthargie de cette vinolence indigne du nom d'homme. » « Et jugeons par là, ajoute l'avocat, puisque ceste nation monstre sa bienveillance par des signes si sales, ce qu'on doit présumer des insolences de sa férocité, quand elle est embrasée d'une colère ardente et furieuse, comme elle a esté envers 31. d'Alègre1. » C'est cette colère qui ne devait pas tarder a se déchaîner, lorsque deux des termes fixés et acceptés par le roi de France pour les premiers payements se trouvèrent passés. Après l'échéance du premier de ces termes, celui de septembre 1576, Casimir mettait encore quelques formes dans les plaintes qu'il adressait à Henri III2; mais lorsque, au mois d'août 1577, rien ne fut arrivé, en une lettre pleine d'arrogance, où il refusait au Roi jusqu'aux titres de courtoisie qui lui étaient dus, le principicule allemand déclarait que, s'il n'était immédiatement payé, les bijoux de la couronne, qui lui avaient été remis en gage, seraient distribués à ses capitaines, rittmestres et gens de guerre.
Il vaut la peine de citer, en entier, cette lettre incrovable de fond et de forme.
1 Plaidoyer de Simon Marion, avocat au parlement de Paris, prononcé, le 26 juin 1582, en faveur d'Yves IV d'Alègre, dans Plaidoyez de Messire Simon Marion, Paris, 1609, in-8°, p. 353-384.
- Lettres de Casimir au Roi, de Lautern, le 11 décembre 1576. et du même, de Heidelberg, le 17 décembre 1o7G (Bibl. nat .. V Colbert, vol. 398, p. 313, 385).
Monseigneuh, écrivait au roi de Franco l'insolent Casimir, j'ay receu vostre lettre du xvne d'aoust, par laquelle requérez de moy de ne départir les bagues que mes colonels, rittmeistres et capitaines m'ont mis entre mes mains. Sur quoy, je vous supplie de considérer que, si ce que leur a esté si solemnellement promis, touchant leur payement, oust esté observé, comme le debvoir le requéroit, ils n'auroient eu aucune occasion d'en venir là. Mais, estans d'un costé frustrez d'espérance, par le rapport des ambassadeurs que je vous envoyai, et eux aussi, au mois d'apvril dernier, d'autre part, manquant aussi le duc de Lorraine et les héritiers de Vaudémont, je n'ay aucun prétexte, quand bien j'en auroys la meilleure envie du monde, d'en empescher la division. Car les bagues sont mises entre mes mains comme en dépost, et me sens redevable, pour éviter plusieurs inconvéniens, de les rendre à la volonté de ceux qui mêles ont mises en main. Si, n'ay-je pas laissé de leur remonstrer le peu de profit qu'ils recevroient de la distribution, et le peu de réputation que cela apporteroit à un roy de France de distribuer et estaller ses joyaulx comme à l'encan ; mais, cela n'ayant servy, je ne peux davantage. Puis, la puissance que j'ay sur eulx ne s'estend que au temps que sommes en campagne, non pas à vouloir commander à leurs bourses ou intérests particuliers, ny en campagne, et, encores moins, estans licenciés. Et quand bien je voudrois m'elTorcer de leur persuader de différer ceste distribution, si, ne peux-je veoir aucune certitude par vos lettres, sur laquelle ils se puissent asseurerde recevoir aucune chose, estant icelles si générales, sans aucune limitation de temps et de lieu, qu'il n'y a fondement aucun, attendu que nous avons eu obligation certaine et limitée, scellée et signée. Si n'ont ces choses-là eu aulcun effect, vous advouons fort bien que cela procedde, voyrement, de ceulx qui vous ont excité de nouveau des troubles, et sont cause de la création desdictes dettes, lesquels ne faut chercher ailleurs qu'en vostre conseil, en vostre suytte et en vostre court. Ceulx qui vous ont. jusquesh présent, conseillé
YVES IV MAU'.C.HI-., MARQUIS d'aLÈGRR 149
l'extirpation de la religion, la rupture de la paix, la violation de vos édicts authentiquement jurez, ceulx-là sont la vraie cause de la ruyne et désolation de vostre peuple (laquelle pe cessera jamais que par l'observation estroicte de l'édict faicl pendant qu'estois en France), et de la création de vos debtes et de vostre déréputation, laquelle j'aymerois trop mieux voir florissante comme celle de vosancestres, desquels ay eu l'honneur de recevoir des bienfaits, et me sentiray alors heureux de vous rendre quelque notable service.
Nonobstant les choses que dessus, je diray rondement à Vostre dignité royale que tout le moyen, que je congnois, d'empescher ladicte distribution des bagues (laquelle estant faicte, sera impossible de les ramasser), c'est que l'on nous fournisse argent à ceste foire qui se tiendra prochainement, au mois de septembre, à Frankfort. Autre moyen n'y a-il, que sera l'endroit oii finiray les présentes, priant Dieu vous donner les conseils salutaires pour le repos de vostre couronne.
De Neustat, ce xx.v d'aoust 1577.
Vostre très humble et très affectionné cousin,
J. Casimir ',
Et en même temps que le rapace Allemand se vengeait de sa déconvenue par ces grossièretés à lui dictées, sans aucun doute, par quelque émigré de France, il faisait payer cher aux otages les retards de leur gouvernement. « Car, raconte encore Marïon, après la fin des termes du traicté et plusieurs plaintes, allées cl venues vaincs et inutiles, le Roy s'excusant sur la désolation quasi générale de toutes ses provinces, par la longue suite des guerres civiles, pestes et famines, donl il estoit durement affligé, ce peuple de fer, espris de
' Lettre île Casimir au Roi, de Neusladt. le 30 août 1577 (Bibl. nat . VÇ Colhert, vol. 39$, p. 4Ô7-45S).
1j*J les d'alkgre
rage de se voir mesprisé, et de ne recevoir ce qu'il s'estoit promis, conçut, à la fin. en ses mœurs barbares, tant de truculence contre les deux ostages, que, jamais menaces ne furent plus horribles... On emprisonna, alors, M. d'Alègre au éhasteau d'Heidelberg, en une tour horrible, où le feu n'a garde de faire dommage, parce que, en icelle. il n'y a bois quelconque; mesmes au dedans des chambres voultées, sombres et obscures, à cause de l'immense épaisseur des murs, la table est de pierre, le banc de pierre, le dressoir de pierre, voyre le lit de pierre, bref une carrière, sauf qu'elle n'est soubz terre, qui a, par l'espace de plus de quatre ans, servi de maison à un seigneur françois de famille illustre... Mais, si la face du lieu estoit effroyable, la forme inhumaine du traitement l'estoit encores plus, mesmes d'autant que la porte de fer, dernière des quatre qui fermoient la chambre, ne s'ouvroit jamais, ainsi une seule petite fenestre, par où on donnoit le boire et le manger, tel qu'on peut présumer de cette austérité. Et ce qui surpasse tout ce qui se peult dire ny penser d'espou van table, on venoit, souvent, à ceste fenestre, vomir des opprobres contre la France et contre les François, et commander à ce jeune seigneur d'escripre, de sa main, au Roy, à la Reyne et à ses parens ce qu'on luy ordonnoit, avec des menaces adjurées de blasphèmes impies et abominables que, si, dans certain temps, il n'estoit satisfait au payement requis pour sa délivrance, on le feroit mourir par toutes les espèces de tourmens et tortures que l'immanité pourroit excogiter ; ce qui lui demeuroit si avant imprimé en la fantaisie, la solitude «'i détresse du lieu ne luy permettant pas de la pou-
YVES IV DALÈGRE, MARQUIS d'aLÈGRE 151
voir divertir ailleurs, que les seuls images de ses cogitations estoient les supplices, les gibets et la mort ; mesmes, comptant les jours qu'on lui avoit préfix, le moindre bruit, qu'il oyoit par après, lui faisoit penser que c'estoient les bourreaux qui le venoient saisir ! Dont son oncle estant adverty... il déclara, alors, qu'il en avoit au cœur un regret extresme, et que lui mesme engagèrent plus tost sa propre personne que de le laisser plus longtemps en si piteux estât1. » Mais presque aussitôt la nouvelle, qui lui parvenait, de la mort de cet oncle achevait de démoraliser le malheureux jeune homme, en lui enlevant son principal espoir d'être jamais secouru. Cette nouvelle semble avoir été apprise à M. d'Alègre par un certain Praillon-, agent français, venu, en décembre 1577, à Heidelberg, apporter, non pas encore de l'argent, mais de bonnes paroles à Casimir, et aussi solliciter de lui la substitution comme otage de l'aîné de la maison de Saucourt à M. d'Escars, le jeune. Le père de ce dernier avait insisté, en effet, sans répit, auprès du Roi, pour obtenir cet échange que Praillon était chargé de négocier !. Demeuré, par la mort de son oncle, sans appui et sans faveur à la Cour, M. d'Alègre ne pouvait plus espérer que personne s'entremît pour
1 Plaidoyer do Simon Marion (Loc. cit.£p. 384-388).
- Jean ou Baptiste Praillon. tous deux secrétaires interprètes en langue allemande, sans que j'aie pu savoir quel lien de parenté les unissait.
3 Lettre de Casimir au Roi, de Lautern, le 9 décembre 1577 (Bibl. nat., Ve Colbert, vol. 398, p. 555-551J). — Cet « aîné de la maison de Saucourt », doit être Maximilien de Soyecourt, fils de François III, seigneur de Soyecourt et de Tilloloy (Somme), chevalier de l'ordre, mort après 1595. et de Charlotte de Mailly. On trouve, en effet, très fréquemment, ces Soyecourt appelés Saucourt.
lui procurer pareille faveur. Aussi, profitant du séjour de Praillon à Heidelberg, résolut-il de lui remettre deux lettres, où, directement, il osait se recommander à la bonne grâce et à la pitié du Roi et de la Reinemère. Ces lettres, qu'il parvint à écrire en secret, étaient d'un ton bien différent de celles qu'avaient pu, jusquelà, lui dicter ses geôliers. Elles nous sont parvenues en original.
Sire, disait celle au Roi, ayant entendu la poursuitte et dilligence que fnict Monsieur d'Escars, et autres ses amis en France, pour retirer le sieur de Beaufort, son fds, hors d'otage et captivité, en laquelle nous sommes, entre les mains des reistres, et le mettre en liberté, congnoissant, aussi, le peu de parens et amys que je puis avoir près Yoslre Majesté, pour vous requérir et me pourchasser semblable bien, d'aultant que feu Monsieur d'Alègre, mon oncle, duquel j'espérais tout aide et secours, estant décéddé, il ne me reste aucun espoir de sortir bientost d'icy, par le moyen des dilligences d'aucuns de mes parens ou amys estans près de Yostre Majesté, s'il ne plaist à Vostredicte Majesté se rendre favorable en mon endroict, à laquelle, à ceste occasion, je m'adresse pour la supplier, très humblement, me faire ce bien et faveur de ne permettre que ledict sieur de Beaufort sorte hors d'icy, que je n'en sorte à mesme temps, attendu que, à mesme temps, nous y sommes entrez, et avons couru mesme et semblable fortune, vous asseurant, Sire, s'il advenoit, ce que Dieu ne veulle, que je y demourasse après luy. que la mort seulle m'en délivreroit bientost, laquelle n'eusl tant demouré à me visiter, n'eusl esté l'espérance, que j'ay tousjours eue, d'une prompte délivrance, veu les grandes et diverses maladies desquelles j'ay esté tourmenté, depuis mon emprisonnement, qui ne prendront fin que par l'issue d'une tant ennuyeuse et misérable prison et captivité en laquelle je suis, ou par la mort qui me sera beaucoup plus agréable,
yves iv d'alkuiie. marquis d alègre i.'>:{
lemploiant pour le service de Vostre Majesté, laquelle je supplie, de rechef, très humblement, me deppartir de sa bénignité et faveur, pour me tirer hors d'icy ; et ce faisant, Sire, vous conserverez en vie celuy qui ne sera jamais autre que très humble et très obéissant subjet et serviteur de Vostre Majesté, suppliant le Créateur, Sire, qu'il doint à Vostre Majesté, en santé et prospérité, très heureuse et trè • longue vie.
De Heidelberg, ce quatriesme jour de décembre lo"7.
Vostre très luimble et très obéissant subjet et serviteur h jamais,
Yves p'Ausgre '.
Et à la Ki'iiir-mtTo, auteur responsable du traité dont il était la victime, le jeune homme rappelait plus précisément encore ce qu'il avait été convenu que serait sa captivité, et ce qu'elle était.
Madame, lorsque Vostre Majesté nous mil entre les mains de M. de Casimir, il vous pleust nous promettre que ce ne seroit que pour trois ou quatre mois, au plus, et que ne recevrions de luy qu'un gracieux et favorable traictement. Madame, il y a tantost deux ans que nous sommes hors de France, et, depuis dix mois, aultant estroictement cesserez et indignement traictez que si nous estions coupables de crime de lèse-majesté. 11 me semble, puisque c'est pour le bien d'un chacun que nous avons esté envoyez par deçà, qu'il n'est raisonnable que deux voslres très humbles subjets et serviteurs portent la peine pour tous. Madame, je vous puis dire que j'ay ung extresme regret qu'il faille que je consomme le plus précieux de mon âge à une malheureuse prison, sans profiïter à aucune vertu, qui me privera d'estre digne de pouvoir faire au Roy, mon maistre, et à vous, Ma-
' Lettre de M. d'Alègre au Roi. do Heidelberg, le 4 décembre 1577 (Bibl. nul., Ve Colbert, vol. 308. p. 553-554; autographe).
lo4 LES b'ALÈGRE
dame, à l'advenir, quelque signallé et agréable service, si Vostre Majesté', protettrice des pupilles, n'a pitié de moy, qui suisaultant desnué de bons parens et amys que gentilhomme de vostre royaume.
Madame, j'ay entendu la vive poursuitte que Monsieur d'Escars fait pour mettre son fils en liberté. Encores que je crains que peu de personnes pourchassent la myenne, je me promects tant de vostre accoustumée bonté, piété et justice que vous ne sortirez jamais l'un sans l'autre ; car, si ce malheur m'arrivoit de recharge aux grandes et diverses maladies, desquelles j'ay esté persécuté depuis trois ou quatre mois, je n'attendrois rien [de] moins qu'une prochaine mort. Et pour conserver la vie de celluy qui désire l'emploier pour le service de Vos Majestez, comme les miens ont tousjours faict pour celluy de vos ancestres, je vous supplyerai très humblement avoir pitié et souvenance de nous, et en remettre d'autres en nos places, puisque vous en avez une si grande quantité en vostre royaume qui peuvent faire le mesme service, lequel se peult aysément supporter pour quelque temps; mais, pour tousjours, je souhaiterois plus tost la mort, que j'estimerois bien heureuse, l'acquérant à vostre service, si par autre moyen que le myen vostredict service ne se pouvoit faire. Et espérant que nous nous ressentirons de vostre faveur, et que conserverez la vie à ce pauvre gentilhomme qui ne la désire et souhaite que pour vous en faire à jamais très humble service, je finiray ma lettre, après avoir à Vostre Majesté baisé les mains en toute humillilé, suppliant le Créateur, Madame, vous conserver, en toute santé et prospérité, très heureuse et très longue vie.
Du chasteau de Heidelberg, ce mic jour de décembre 1577. Vostre très humble et très obéissant subjet et serviteur à jamais,
Yves d'Alègre l.
1 Liitlre de M. d'Alègre à la Reine-Mère, de Heidelberg, le 4 décembre loT" (Bibl. nat .. V Colbert, vol. 398. p. b.:il-o52; autographe
yves iv d'alègre, marquis d'alègre 155
Les deux lettres si touchantes de ce jeune homme de dix-sept ans ne durent, cependant, guère émouvoir leurs destinataires, puisque ce ne fut que près de quatre ans après, en septembre 1581, que se termina la pénible captivité de celui qui les avait écrites. Lassé, alors, d'attendre en vain la réalisation des promesses du roi de France, et prévoyant bien qu'il n'avait plus à compter sur l'intégrale exécution du traité de 1576, Casimir, moyennant le versement de 200.000 livres, consentit, enfin, à mettre en liberté les deux otages. Je dis : les deux otages ; car les instances de Praillon n'avaient pu iléchir les geôliers de M. d'Escars, et lui et son compagnon furent renvoyés en France en même temps. Nous en avons pour preuve la « patente » délivrée par Jean- Casimir à M. de Meilhaud, et qui est curieuse par les aveux dénués d'artifice qu'elle contient.
Nous, Jean-Casimir, comte palatin du Rhin, duc de Bavière, dit ce document, certifions à un chascun, pour vérité, que, au royaume de France, l'an 1576, quand on fit la paix, on nous donna pour ostages le marquis d'Alègre et le seigneur d'Escars, dont nous fismes inquisition, et fusmes enseignez qu'ils estoient bien riches ; pour quoy, nous nous en contentasmes. Mais le marquis d'Alègre remonstra qu'il estoit vieil et malade d'une sciatique, et nous pria que nous voulussions le laisser aller, et prendre en sa place Meilhaud, son nepveu, fils adoptif et héritier, à qui il donneroit tous ses biens; ce que nous fismes, moyennant la promesse qu'il nous donna par escript, signée de sa main et scellée de son cachet, laquelle nous prismes, ayant fiance que, par ce moyen, sondict nepveu estoit maistre et seigneur de tous ses biens, et, par cela, plus solvable que son oncle ; sans quoi, nous n'eussions voulu prendre ledict nepveu.
156 I.T.S I) ALKliRF.
Mais, avec cela, et en ceste fiance, nous le prismes et l'amenasmes en Allemagne, avec le jeune d'Escars, où ils furent, quelque temps, comme ostages. Mais, quand nos colonels et rittmeistres virent qu'on no leur envoyoit point d'argent de France, comme on debvoit, ils furent emprisonnez, soubs clef, au dedans une grosse tour de nostre chasteau de Ileidelberg, en laquelle tour ils ont esté serrement tenuz et plus mal traittez que nous n'eussions voulu. Mais nous estions contraints faire ainsi, pour deux motifs : l'un, pour appaiser le murmure de nos colonels et rittmeistres qui les menaçoient d'un plus grief mal ; l'autre, atin que leurs parens en eussent pitié et en fissent doléance au roy de France pour nous faire envoyer de l'argent. Enfin, on nous a apporté deux cent mil francs de France, qui n*est pas toute nostre debte pour quoy ils estoient ostages ; toutesfois, nous les avons aujourd'huy délivrez et mis en liberté. Et, afin que tout le monde sache les motifs de leur traitement, et semblablement qu'ils puissent monslrer qu'ils ne s'en sont pas allez contre leur foy, sans nostre congé, nous leur donnons la présente patente, et rendons à Meilhaud le papier que son oncle nous avoit baillé en France, en nous le délivrant. Et en attestation de vérité, nous avons signé ceste patente de nostre main et faict sceller du scel de nos armes En Heidelberg, le 11e septembre, l'an 1581.
J. Casimir1.
« Cinq ans et demv, s'écriait Simon Marion, dans l'éloquent plaidoyer qu'il prononça pour Yves d'Alègre, le 2U juin 1582, cinq ans et demy do la première fleur
de sa jeunesse, les plus propies de toute nostre vie pour apprendre l'honneur et la vertu, les armes et les
1 Plaidoyer de Simon Marion Loe.cit.,jt
YVES IV DALliGRE, MAKQU1S D ALLGRE 151
lettres, s'insinuer en la grâce des rois et des princes, bref se rendre capable de loules eboses hautes, ces beaux ans, dis-je, consommés en la crasse d'une dure servitude, se peuvenl-ils rendre? Les peut-on racheter ainsi qu'on retire des terres engagées ou qu'on en acquiert d'autres ? Peut-on rendre à ce jeune homme ce qu'il a perdu en santé? Qui peut douter que ce niesine âge, au lieu d'estre au large pour déployer l'eflbrt de sa croissance, en toute liberté, ayant, au contraire, esté rcuelleinent estrainct et resserré dedans le cep d'une estroicte prison rance et moisie, triste et désolée, toute pleine d'horreurs etd'épouvantemens, sans aucun exercice, sous un autre air, avec autres vivres que les naturels, ne soit demeuré, comme une jeune plante qu'on dit rabougrie, foible àjamais, débile et infirme, languide et malsain? Mais, qu'est-il besoin de prouver par discours ce qui se voit à l'œil, par sa disposition si tendre et délicate, et par son teint si pasle et déliait qu'il semble tousjours eslre, ou encore malade, ou, depuis peu de jours, relevé du lit, au lieu que ce sont les taches éternelles de sa captivité qui lui abrégera les jours de sa vie' ! »
Taches et tares qui, du reste, ne devaient jamais disparaître, si nous nous en rapportons au portrait, très certainement postérieur, du jeune marquis d'AlègrC, et où, représenté vers l'âge de trente ans, environ, semblct-il, il nous frappe par son apparence chétive, son aspect morbide, son profil émacié, ses traits altérés, ses joues creuses, les « poches » de ses yeux caves et cernés.
1 Ibirf., p. 437-439.
En revanche, quelle volonté apparaît sur ce front et en ces mâchoires obstinées, quel feu a le regard, quelle flamme l'anime ! Physionomie disgracieuse, si l'on veut, mais de quel caractère et de quel relief, et qui, si elle n'explique pas, à première vue, au moins, l'un des côtés du personnage, je veux parler de ses prodigieuses fortunes auprès des femmes, rend compte très bien, du moins, de l'âpre énergie et de la ténacité avec laquelle, à peine revenu d'Allemagne, il revendiqua, tout de suite, pour la branche si éprouvée de sa maison, la fortune qu'il prétendait lui avoir été injustement ravie.
Après la mort d'Yves III, marquis d'AIègre, un autre que celui en faveur duquel il avait disposé de tous ses biens avait, en effet, tenté de s'en approprier le plus gros morceau. C'était le propre frère du défunt, Christophe d'AIègre, seigneur de Saint-Just, ce singulier et équivoque personnage, auquel remontait l'origine d'une partie des malheurs de la famille. Nous nous rappelons les mauvaises relations qu'il avait toujours entretenues avec son frère Yves. Ces mauvaises relations s'étaient encore aggravées par suite des dissidences religieuses qui les avaient séparés. Christophe, protestant au début des guerres civiles, était bien, peu après, semble-t-il, revenu au catholicisme, puisque, en 1563, nous le trouvons, dans les rangs de l'armée royale, devant Orléans, offrant de « charmer, par enchantemens et par paroles prononcées et méditées, la plaie de M. de Guise », blessé à mort par Poltrot de Méré ' ; mais en 1376, il s'était, sûrement, rallié de nouveau à la Béforme.
' Brantôme, éd. Lalanm-. t. IV. p. 256-257. — Cf. I'. <lo Vaissière,
De i/uelq ues assassins, 1912, in-S". \>. 37.
yves iv d'alègre, marquis d'alègre 1o9
« Casimir, ce cadet d'Allemagne, ny toute sa suite, disait plus tard l'avocat Marion, n'eussent seuls osé regarder la France, pour y penser venir faire tant de ravages, si quelques François mesmes ne les eussent excitez, enhardis et menez par la main. Et sous quel party s'estoit rangé le feu sieur de Saint-Just, père des deffendeurs? Mesmes si on eust combattu au camp près de Sens, comme on s'y attendoit, qu'eust faict son espée? Vers quelle poitrine eust-il porté sa lance, où eussent tendu ses yeux, ses pieds, ses mains, à quoi eust aspiré l'ardeur de son courage? Qu'eust-il désiré, qu'eust-il souhaité1 ? » Tl eût souhaité, concluait l'avocat, la défaite du drapeau sous lequel servait son frère, dont, ainsi, après des dissentiments d'ordre privé, l'avaient éloigné sa foi et ses croyances. Et, sans doute, cette considération n'avait-elle pas été sans influer, encore, sur les dispositions prises par le marquis d'Alègre en faveur de son neveu.
Mais, Yves III mort, et le bénéficiaire de ses libéralités étant en Allemagne, sans moyen de les recueillir, Christophe arguant, aussitôt, de l'inefficacité de ces libéralités, et soutenant, au mépris d'elles, qu'il était héritier présomptif de son frère au même titre que son neveu Yves et que ses nièces Isabelle, Renée et Jeanne, s'était fait, nommer tuteur des enfants, encore mineurs, de M. de Meilhaud, et s'était saisi de tous les biens d'Yves sis en Normandie. Reprenant, au sujet de la terre de Blainville, la thèse qu'il avait jadis combattue, avec tant d'acharnement, — lorsque, à la mort
1 Plaidoyer de Simon Marion (Lac. cit., p. 397).
160 LÈS D A.LÊGRÊ
de leur frère François, Yves III se l'était attribuée, sous le prétexte que, située dans le pays de Caux, elle était « impartable et indivisible », et devait revenir hors part aux aînés de la famille, — il s'en était mis, d'abord, en possession. Sous un autre prétexte, il avait occupé les seigneuries de Marcilly et de Maisy, sous le prétexte de se rembourser de la rente de 400 livres dont Yves lui avait toujours refusé la restitution, en dépit îles arrêts de 1568 et de 1572. Quant aux biens d'Auvergne, il avait déclaré s'en désintéresser, et, se réservant, seulement, le titre de marquis d'Alègre, il avait admis que ces biens reviendraient : la terre et le château d'Alègre, à Jacqueline d'Aumont, veuve d'Yves III, pour ses reprises, et le reste des terres, aux enfants d'Antoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud1. Et, ayant, par cette concession, gagné les sœurs d'Yves IV, Isabelle, Renée et Jeanne, il s'attacha, même, entièrement, la première, en facilitant son mariage avec Gabriel du Quesnel, seigneur de Goupigny, gentilhomme de Normandie2, par
1 Arrêt du Grand Conseil, du 28 avril 1588 (Arch. nat., Vs 330). — Requeste des descendant de messire Gabriel du Quesnel, marquis d'.\lr</re et de Coupigny, chevalier des ordres du Roi, et de dame Isabeau d'Alègre,
■son épouse, dans l'instance intentée pour raison de la restitution des
biens donnés par Yves III d'Alègre à Yoes IV d'Alègre el Isabeau d'Alègre, sa sœur, dont messire Christophe d'Alègre, leur tuteur, qui avait épousé la dame Dupraf, se prévalant de leur minorité, s'est mis en possession, et dont l'usurpation a continué jusques à ce jourd'hug..., 1716, in-t'ol. (Bibl. nal ... fonds Clairambaull. vol. 1-1'J, fol. 7.1 et suiv.). — Faction d'Yves, marquis d'Alègre, lieutenant général des armées du Roi, gouverneur de la ville et du château de Saint-Omer, fils et héritier d'Emmanuel, marquis d'Alègre, in-fol., p. 3 (Bibl. nat., fonds Clairainbault, vol. 1219).
2 Le contrat de mariage de Gabriel du Quesnel et d'Isabelle d'Alègre est du 6 août 1577 (Arrêt du Grand Conseil, du 28 avril 1588, aux Archives nationales, V:' 330). — Gabriel du Quesnel, chevalier, seigneur de Coupigny (Cure, arrondissement d'Cvrcuv, canton de Nonancourt,
YVES IV D ALÈtiRE, MARQUIS D ALÉURE 161
la pcomesse faite à l'épousée de lui compter 10.000 livres sur les 20.000 dont son oncle Yves l'avait gratifiée par sa donation de 1574 l.
Le nouveau marquis d'Alègre ne jouit pas, d'ailleurs, longtemps de ses usurpations. Il mourait, en effet, en 1580, à Rome, où, d'après une note généalogique, il aurait été chercher l'absolution de ses erreurs religieuses2. Mais sa veuve, Antoinette Duprat, constituée tutrice de son fils, Christophe II, et de ses quatre filles, Anne, Marie, Madeleine et Marguerite, maintint énergiquement les prétentions de son mari, et c'est elle qu'Yves IV d'Alègre trouva devant lui lorsque, à son retour d'Allemagne, il résolut de faire rendre gorge à ses spoliateurs.
Ce jeune homme de vingt-un ans, mûri prématurément par l'adversité, agit, d'abord, avec la plus extrême prudence, et commença, semble-t-il bien, par se concilier la veuve du feu marquis d'Alègre, Jacqueline d'Aumont, que, un peu plus tard, il déclarait vouloir laisser en jouissance, sa vie durant, de tous les biens ayant
commune de Marcilly-la-Campagne) et de Pinçon (Eure, arrondissement d'Evreux, canton de Nonancourt, commune d'IUiers-l'Evêque), conseiller et chambellan ordinaire de Monseigneur, frère du Roi, demeurant habituellement au lieu de Pinçon; ainsi est-il qualifié dans un acte de procédure, du 20 décembre 1583, joint à l'arrêt du Grand Conseil, du 30 janvier 1584 (Arch. nat., V' 126).
' Transaction entre Christophe d'Alègre et Isabelle d'Alègre, du 14 avril 1579, mentionnée dans l'arrêt du Grand Conseil du 30 octobre 1587 (Arch. nat., V5 145).
* Par lettres du Roi aux Etats de Normandie, du 27 octobre 1579, Christophe d'Alègre, élu député de la noblesse du bailliage de Rouen, est « dispensé de ceste élection et de siéger auxdicts Estais, à cause du voyage qu'il prétend faire en Italie». (Cahiers des Etats de Normandie sous Henri III, publiés par Ch. de Reaurepaire, 1887, in-8», t. I, p. 358- 359). — M. du Molin, Les d'Allègre au XVI* siècle, 1867, in-8°, p. 34.
102 LES U A.LEGRE
appartenu à son mari au pays d'Auvergne1. En même temps, il regagnait à sa cause son beau-frère, M. de Goupignv, et sa sœur Isabelle d'Alègre, à laquelle il promettait l'exécution de la donation de 30.000 livres à elle faite par leur oncle, Yves III d'Alègre, le 31 mai lo77J. Puis, estimant inattaquable sa qualité de donataire universel de son oncle, et jugeant qu'à l'injuste usurpation d'une partie de son patrimoine il n'y avait à répondre que par la force, moins de deux mois après son arrivée à Paris, il se présentait, dans la nuit du 23 au 24 décembre 1581, devant le château de Blainville, accompagné d'une bande de gens armés, parmi lesquels MM. de Coupigny et de Saint-Laurent3, « s'en emparoit par force », en chassait les occupants, et notamment l'une des filles de Christophe d'Alègre et d'Antoinette Duprat, « qui estoit, lors, dedans ledict chasteau », s'établissait en maître dans la seigneurie, et contraignait « les sujets de ladicte seigneurie » à lui en payer, sansretard, les redevances. C'était une vraie et soudaine déclaration de guerre, qui ne prit pas, toutefois, la veuve de Christophe d'Alègre au dépourvu. « Ayant, sans délai, recours au Roy », elle en obtenait, dès le
27 décembre, lettres patentes adressées au parlement de Rouen, par lesquelles il était mandé à la cour que, « s'il lui apparoissoit que la demanderesse eust la terre de Blainville depuis cinq ou six ans. comme elle
1 Transaction entre Yves IV, marquis d'Allègre, et Jacqueline d'Aurnont, du 6 février 1586, mentionnée dans l'arrêt du Grand Conseil du
28 avril 1588 (Arch. nat., V5 330).
- Nous voyons, on effet, dès le début des hostilités, Isabelle d'Alègre marchant entièrement d'accord avec son frère, Yves. J Peut-être Jean Brandin, seigneur de Saint-Laurent.
disoit, ladicte cour fist le nécessaire ». Le nécessaire, le parlement le fit, le 12 janvier, par une signification à MM. d'Alègre, de Coupigny et Saint-Laurent d'avoir à comparaître à sa barre. Vaine injonction, car « le sergent, chargé de ladicte signification, avoit esté receu à coups d'harquebuzes par les nouveaux maislres duchasteau, qui l'eussent tué et massacré, s'il ne se fust sauvé de vilesse ». M. de Carouges, gouverneur de Normandie, ayant, alors, été sommé par le parlement de prêter mainibrle à la justice, M. d'Alègre avait cru prudent de « se retirer au Conseil d'Estat du Roy, et d y présenter requeste tendant à ce que les procès d'entre luy et la veuve Duprat fussent renvoyez devant autre cour que celle de Rouen »; et par arrêt du Conseil, en date du 20 janvier 1582, le Roi avait accordé à M. d'Alègre l'autorisation de porter sa cause devant le Grand Conseil, sous la condition, il est vrai, que, avant tout, « il seroit tenu de vider, dans huitaine, le chasteau de Blainville », et que l'exécution de cet. arrêt serait confiée au parlement de Rouen. En dépit de quoi, lorsqu'un conseiller <le cette cour s'était transporté, de nouveau, à Blainville, « avec forces ordonnées par le gouverneur de la province, au lieu d'obéir, les gens et soldats des sieurs d'Alègre et de Coupigny avoient tué à coups d'harquebuzes l'un des capitaines, et grandement blessé et excédé deux de ses soldats ». Le Roi avait, à ce moment, chargé Girard Cotton, son conseiller et l'un des maîtres des requêtes ordinaires de son hôtel, de faire exécuter l'arrêt du 26 janvier, et, le 12 février, force restant à la loi. MM. d'Alègre et de Coupigny avaient, enfin, évacué le château de Blainville, non sans en emporter, d'ailleurs,
une partie des meubles. Et, presque aussitôt, les deux beaux-frères et leurs complices se jetaient sur les terres de Marcillv et de Maisy, « prenoient et enlevoient par force, comme à Blainville, plusieurs sommes de deniers des fermiers », et commençaient à raser les bois qui formaient l'une des principales richesses de ces deux terres. Recourant, de rechef, au Conseil du Roi, la dame Duprat en avait bien obtenu, le 16 mars, un second arrêt interdisant aux dits d'Alègre et de Coupigny ces dégâts, et leur rappelant qu'ils étaient, désormais, justiciables du Grand Conseil. Toutefois, non seulement M. d'Alègre n'avait tenu aucun compte de cet arrêt, ni d'un autre du 18 avril, mais lui, qui avait demandé, récemment, le renvoi du procès au Grand Conseil, avait eu l'audace de solliciter qu'il fût évoqué devant une autre cour, le parlement de Bretagne, par exemple, et le Roi avait eu la faiblesse d'y consentir et de faire, par lettres patentes du 4 mai lo82, renvoi de la cause devant le parlement de Paris l.
C'est là que, le 26 juin 1582, fut exposé et discuté, pour la première fois, le point de droit du litige, car, jusqu'alors, n'avaient été débattus que des questions de fait. M8 Simon Marion occupait pour M. d'Alègre, Me Louis Buisson pour Antoinette Duprat. Les plaidoyers des deux avocats nous ont été conservés, l'un dans les œuvres de Marion, l'autre dans les registres du parlement2, et ils nous permettent de jeter quelque
1 Plaidoirie de Louis Buisson pour Antoinette Duprat, veuve de Christophe d'Alègre. du 26 juin 1582 (Arch. nat, parlement civil, plaidoiries, Xu5i07, fol. 405V-408).
• Arch. nat., parlement civil, plaidoiries, X1* 5107, loi. 403-409 \ .
jour sur ce procès célèbre et interminable, puisqu'il devait se poursuivre jusqu'au milieu du xvme siècle.
La cause était particulièrement épineuse. Elle portait sur la nature et la validité des actes, en vertu desquels le marquis d'Alègre avait, en 1576-1577, transmis à son neveu, Yves d'Alègre, la totalité d'une fortune qui aurait dû se partager entre tous ses héritiers présomptifs, c'est-à-dire, entre son frère Christophe, aujourd'hui représenté par ses cinq enfants, et ses neveux et nièces : Yves, Isabelle, Renée et Jeanne. Ces actes, leur bénéficiaire, Yves IV d'Alègre, les reconnaissait « purs de toute cause immorale », les déclarait passés en bonne et due forme, homologués et insinués qu'ils avaient été au parlement de Paris, affirmait que « ce qu'avoit fait le feu marquis d'Alègre ne relevoit que de la puissance que la nature donne à un chacun sur ce qui est sien' ». Et c'est bien là ce que fit ressortir, d'abord, éloquemment, Marion. Mais ces considérations suffisaient-elles à rendre ces actes valables et exécutoires en droit ? C'est contre quoi s'élevait la partie adverse, par la bouche de Buisson. Quels étaient-ils, en effet, proprement, ces actes, à quel titre et sous quel nom pouvaient-ils être reconnus pour valables? A aucun et sous aucun, ainsi que le prouvait très catégoriquement l'avocat. S'agissait-il, comme le mot en avait été prononcé, d'une adoption, qui, transformant le neveu du marquis d'Alègre en son fils adoptif, lui aurait assuré, comme tel, la fortune paternelle"? L'adoption, répondait Buisson, n'est point admise dans notre droit. Se
1 Simon Marion, Plaidoyers... p. 428.
iOI> LES I) ALÈGRE
trouvait-on en présence d'une donation entre vifs? ]1 pouvait le sembler, mais à première vue, seulement, car « ceste prétendue donation n'avoit esté ni acceptée, ni accompagnée d'aucune délivrance, comme le désirent les ordonnances et coustumes de France; joint qu'en Normandie, — où une partie des biens sont situés, — on ne peut rien donner à son héritier présomptif, ny à un estranger que le tiers des immeubles ». — Etait-on en face d'un legs? Non, « parce qu'en Normandie, à cause de mort, et en Auvergne, où se trouve le reste des biens, on ne peut léguer que le quart des propres ».
— L'acte en question était-il une institution testamentaire? Non, encore, « parce que pareille institution est prohibée es coustumes d'Auvergne et de Normandie ».
— Valait-il comme institution contractuelle ? Pas davantage, « parce que l'institution contractuelle est réprouvée en Normandie, et n'a lieu, en Auvergne, qu'en contrat de mariage ou de société universelle ».
Dans l'impossibilité, où l'on était, de ranger dans une catégorie quelconque d'actes valables les libéralités du marquis d'Alègre, Buisson concluait, donc, à la nullité de ces dispositions, et, selon lui, la succession du défunt devait se partager naturellement entre tous ses héritiers. Il était, dès lors, parfaitement équitable, ajoutait-il, que la terre de Blainville revint à Clnistophe II d'Alègre, représentant de la branche aînée, puisqu'elle était située dans le pays de Gaux et que « suivant la coustume de ce pays, les fiefs sont invariables et indivisibles, et appartiennent à l'aisné, sans que les puisnez y puissent prendre aucune portion » ; l'avocat rappelait, d'ailleurs, que, à deux reprises, à la
mort de Gilbert et de François d'Alègre, frères aînés du feu marquis d'Alègre, les choses s'étaient ainsi réglées1. Quant aux terres de Marcilly et de Maisy, si Christophe I" d'Alègre, remarquait-il, s'en était saisi, il était encore dans son droit : d'une part, en effet, suivant la coutume de Normandie, « quand un père, frère ou autre déceddé laissent plusieurs Qefs et plusieurs héritages, les partages se font par choisie, c'est-à-dire que l'aisné choisit, le premier, le (îef que hon lui semble, encore qu'il soit de valeur trois fois plus grande que les autres, par droit de choisie »; et Christophe pouvait être considéré comme ayant usé de cette faculté ; d'autre part, il ne fallait pas oublier que, par les arrêts du 13 avril 1 568 et du h' mai 1572, Christophe se trouvait créancier du capital (Tune rente de 400 livres et que, en conséquence, il était permis de regarder comme une reprise légitime la main-mise opérée par lui sur les terres de Marcilly et de Maisy. En terminant, Buisson enfermait Yves d'Alègre dans ce dilemne : ou bien, il persisterait à se dire donataire universel de son oncle, et, dans ce cas, courait à un échec certain; ou bien il opterait pour la simple qualité d'héritier, et, dans cette hypothèse, loucherait, sans difficulté, sa juste part dans la succession du feu marquis ~.
A cette argumentation assez, serrée Simon Marion essaya de répliquer, en en combattant surtout les prémisses, à savoir que l'acte signé, en 1576, par Yves 111 était nul, comme n'appartenant à aucune des variétés
1 Voir plus haut. p. l'i.
: Buisson, plaidoirie du '2ti juin 1582 (Arch. nat., parlement civil, plaidoiries, Xu ulo", fol. 403r409 v°, passim).
168 LES n ALKORE
admises en droit. Exposant, en un long préambule, la situation exceptionnelle et anormale où se trouvait le marquis, au moment où il disposait de ses biens, il concluait qu'à cette situation exceptionnelle ne pouvait répondre et s'adapter qu'un acte exceptionnel, et que celui qu'il avait passé, alors, n'était, en fait, ni un legs, ni une donation, ni une institution testamentaire ou contractuelle, mais un acte participant de tout cela, et qui. imprévu en droit, devait être admis en équité. « Pour nous réduire au point capital de ceste cause, disait Marion, le marquis d'Alègre, quand il a disposé, estoit au pire estât que l'on pourroit penser. Car, s'il eust esté pris, ou en bataille, ou par autre rencontre, sur mer ou sur terre, par les ennemis chrestiens ou infidèles, il en eust esté quitte pour une rançon, et feignons la des plus excessives qui se voyent point entre particuliers, il y eust pu, néantmoins, satisfaire, en vendant ses terres. Mais, on le faisoit ostage pour une somme si grande et immense qu'elle excédoit toute rançon commune et tous les moyens d'un homme privé, quelque opulent qu'on le puisse feindre, joint qu'on le mettoit es mains non d'un particulier, qu'il se pust promettre de pouvoir fléchir et réduire à chose modérée, mais de tout un peuple superbe et arrogant, fier et inexorable. Et, luy, homme d'âge, de sens et de jugement, nourri, de jeunesse, en la cour, aux armées et en l'usage de beaucoup d'affaires, prévoyoit assez ce que l'événement a, depuis, rendu manifeste et cogneu à tout le monde, que la France, épuisée par les calamités des longues guerres, pestes et famines, et offensée des outrages reçus par l'armée des reistres, ne satisferoit
pas à ce qu'ils attendoient, ce qui poindroit d'aiguillons si piquans ces esprits avares et, d'ailleurs, farouches, que, s'en aigrissans comme d'une honte et injure publique, sans autre moyen de la pouvoir changer, pour n'avoir plus en mains des François mutinez qui les voulussent ramener en France, ils deschargeroient toute la rage du despit et courroux bouillans en leur cœur sur les gages de la foy qu'ils diroient enfreinte et violée... Bref, il estoit réduit en la plus dure espèce de captivité qui se puisse dire, tout y estant plein de crainte et d'eftroy de choses horribles, et d'un désespoir, tousjours pire que ne sont les maux mesmes, d'y trouver jamais ny secours, ny remède, sinon par son neveu qui ne pouvoit estre autrement accepté qu'en le subrogeant en tous ses biens ainsi qu'en sa prison. Et qui peut donc douter que cette cause, si grave et importante qu'elle touchoit l'oncle jusques à sa vie et à sa liberté, ne luy ouvrist la porte très ample et très large de toute la puissance que la nature donne à un chacun sur ce qui est sien? »
« Qu'a donc fait l'oncle? continue Marion. Quelque chose, il est vrai, qui n'est, proprement, ni simple adoption, ni simple institution, ni legs, ni donation. Et qu'est-ce donc, dira-t-on? Un nouveau négoce, qui n'a point de nom propre. Tellement que, quand les coutumes disent, et qu'on nous oppose : Donner et retenir ne vaut ; on ne peut rien donner à son hoir présomptif, ni à qui que ce soit que le tiers de ses biens, ce mot : donner doit être entendu, en son propre sens, de la donation toute munifique, simple et directe, pure et absolue, et en laquelle nulle autre obligation, nulle
autre charge ne sont impliquées. Mais nous sommes icy en chose tout autre, sçavoir en une convention mutuelle et réciproque : Do ut facias, de la part de l'oncle, Facio ut des, de la part du neveu, qui n'est, en effet, nullement donation, ny propre, ny impropre, mais un contrat exempt de nom particulier, parce qu'il procède d'un négoce commun qui a sa cause double, dont il esl appuyé de çà et de là, et principalement d'un protit certain, si grand et immense du costé de l'oncle que nulle loi civile ne pourroit retrancher l'effet infini de sa disposition soustenue d'un fondement si ferme. Car c'est une loy supresme que, si nostre vie, nostre personne, nostre liberté tombe en quelque péril, si en la puissance, en l'embusche, en la main ou des brigands ou des ennemis, tout nous est loisible, pour en eschapper. Il n'est point défendu, dit Paul, en ses Sentences, de donner jusques à linfinv à celui qui nous tire de la main des voleurs, ou des ennemis... '. »
Cette thèse de Marion pouvait être quelque peu spécieuse. Elle parut, néanmoins, au parlement mériter d'être prise en considération, car il ne jugea pas opportun de rendre immédiatement son arrêt. « Les parties, disait seulement la cour, sont invitées à corriger et adjousteràleurs plaidoiries, à produire tout ce que bon leur semblera, à bailler contrediras et salvations, et, ce fait, ladicte cour en délibérera en conseil, au premier jour2 ». Ce premier jour n'était pas, toutefois, près de luire, puisque deux ans devaient s'écouler, avant que lût rendu un nouvel arrêt.
1 Plaidoyer de iSimon Marion [hoc. cit., p. 406, 417-418. 420. 426-428). * Arrêt du parlement «lu 2f> juin 1.IS2 (Arch. uni . parlement civil, plaidoiries, X|A 5107 fol. 409 v°).
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Après avoir ainsi pourvu à ses intérêts les plus urgents, et en attendant la première sentence favorable, il l'espérait, du parlement. M. d'Alègre résolut, alors, d'accomplir, sans plus tarder, Je vœu solennel qu'il avait fait de venger, aussitôt arrivé à l'âge d'homme, l'exécrable assassinat dont son père avait été victime, en 1573, et dont l'auteur, Guillaume Duprat, baron de Yitteaux, avait échappé non seulement à la vengeance des parents de l'infortuné Meilhaud, mais aussi, finalement, à toute vindicte publicte. Sans doute, l'arrêt du parlement, du 11 mars 1574, avait, on se le rappelle, condamné Vitteaux à la déportation dans l'île de Ré. Et si la peine, édictée dans cet arrêt, était loin d'être proportionnée au crime dont elle était le châtiment, il avait élé, un moment, permis d'espérer que, rigoureusement appliquée, elle pourrait, du moins, mettre un terme aux sanglants exploits du baron de Vitteaux, et apaiser, enfin , cette querelle des d'Alègre et des Duprat qui se prolongeait depuis plus de huit ans.
Ce serait, néanmoins, se faire de singulières illusions sur la justice du temps que de s'imaginer que l'arrêt du 1 1 mars avait reçu son exécution. En réalité, le parlement avait dû user de « temporisement », ou la grâce du Roi intervenir, encore une fois, bien à propos; on ne sait. Le sûr est que Yitteaux ne fit même pas le voyage de l'île de Ré. Nous avons, sur ce point, le témoignage formel de Brantôme. « Le roy de Pologne, dil Brantôme, qui estoit le principal persécuteur du
baron, s'en va en son royaume. L'on fait au baron son procès à la voilée; son pardon et grâce lui est donnée et bien entérinée. Le voilà pourmener par la ville de Paris et à la Cour, mieux que jamais bien venu et arrogardé de tout le monde '. » J'avoue qu'il m'a été impossible de retrouver les documents officiels qui pourraient corroborer les affirmations de Brantôme ; mais celles-ci paraissent difficiles à écarter.
Qu'était devenu Vitteaux de 1574 à 1583, date à laquelle il devait, enfin, paver de sa vie l'un de ses crimes les plus odieux"? Il vaut la peine de le rapporter, soit comme un nouveau témoignage des mœurs du temps, soit pour acbever de prouver. — si, d'ailleurs, les exploits antérieurs du personnage ne nous en avaient assez convaincus, — à quel redoutable adversaire allait s'attaquer M. d'Alègre.
La belle sécurité que lui avait valu la scandaleuse impunité légale dont il avait bénéficié, et l'immunité qui lui avait été assurée par la jeunesse ou l'indifférence des parents de sa victime, Vitteaux n'en devait jouir que jusqu'au retour de Pologne du duc d'Anjou. Encore à Paris au moment de l'arrivée du nouveau roi de France, il n'bésita pas, sans doute, un instant, à « aller lui faire sa révérence », et il ne semble pas avoir été plus mal accueilli qu'un autre. Mais il retrouvait plus en faveur que jamais auprès d'Henri III, — qui allait le faire, bientôt, « mestre de camp de l'infanterie franroise des gardes de Sa Majesté " », — un homme qui
1 Brantôme, t. VI, p. 333.
! C'est exactement le titrr qui lui est donné dans un arrêt du Grand
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lui pouvait être redoutable : c'était ce Louis Bérenger, seigneur du Gua, intime ami de MeiJhaud, qui s'était, on s'en souvient, opposé de toute sa force à la grâce du meurtrier, et dont le temps ne paraissait pas avoir changé les sentiments. Nous avons, sur ce point, les confidences de Brantôme, ami commun de du Gua et de Vitteaux, confidences qui sont, à l'ordinaire, de la plus intense couleur. « Messieurs du Gua et de Vitteaux, écrit Brantôme, estoient tous deux mes grands amys, et je voulois les accorder. Mais, point ! M. du Gua n'y voulut jamais entendre; car de la mort de Meilhaud, qu'il aymoit fort, il se formalisoit comme si fust esté son frère. Et moy, plusieurs fois, luy remonstrant et priant de laisser couler cela et accepter l'amitié du baron, dont je l'en priois et l'asseurois de la recherche, il me respondoit : « Je n'ayme pas mes amis vivans « seulement, mais morts encores '. »
Et le célèbre mémorialiste nous rapporte, à ce sujet, une scène qui nous prouve à quel point en était venue la haine entre les deux hommes. « Car trois mois avant qu'il fust tué, raconte encore Brantôme, M. du Gua estant dans la cour du Louvre, un jour, il me monstra son espée et la me donnant : « Advise, Brantôme, ce « me dit-il, si ceste espée est bonne. Je l'ay prise aujour- « d'huy exprès pour chastier ces braves qui me font la « mine. Par Dieu, s'ils m'appellent à Fisle du Palais, « je la leur feray sentir et les estrilleray bien, tout « estropié que je suis. » Moy, ayant manié ceste espée
Conseil, du 24 septembre 4575, c'est-à-dire un mois avant sa mort (Arch. nat., V591).
1 Brantôme, t. V, p. o56-357.
à gardes dorées, je la trouvoys fort belle et bonne, niais pourtant fort foible et par trop légère ; mais il la luy falloit telle, à cause de la foiblesse de son bras. Le baron entendit ces mots, qui dist à quelqu'un qui me le redit : « Je ne suis pas si fol de le faire appeler, car je « sçav bien ce que vault l'aulne d'appeler un tel, qui a « telle charge de la garde du Roy, et favory de son « maistre. Je m'en garderay bien : il me combattroit à « belles harquebuzades qu'il me feroit tirer par ses sol- « dats. Cependant, je la luy garde bonne. » Puis, ajoute Brantôme il s'en partit de Paris au bout de quatre jours l. »
Mais ee départ n'était qu'une feinte destinée à se faire oublier et à rendre plus sûre une vengeance que. dis lois, il estimait devoir être l'épilogue nécessaire de sa « querelle » avec Meilbaud. Revenu, en effet, à Paris peu après, Vitteaux se cacha au couvent des Grands- Àugustins, " où il prit une cellule" », et ne négligea