‹ Une famille les d'AlègreChapitre 8 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Yves IV d'Alègre mort, cette famille d'Alègre qui, à la précédente génération, s'était trouvée représentée par cinq descendants mâles, ne possédait plus qu'un héritier de son nom et de ses titres : Christophe II d'Alègre, fils de Christophe Ier d'Alègre, seigneur de Saint-Just, et d'Antoinette Duprat. Cette dernière avait hien donné un second (ils à son mari; mais ce (ils, François, était mort en has âge1, et tous les autres enfants nés d'elle étaient des filles: Anne, Marie, Madeleine et Marguerite.

Or, par une singulière fatalité hien digne des destinées de celle race tragique, au moment même où son cousin tombait en Auvergne sous les dagues de ses assassins, Christophe II se voyait impliqué en Normandie dans une retentissante affaire criminelle, où sa vie et son honneur se trouvaient à la fois compromis, et où menaçait de sombrer pour toujours l'avenir îles descendants de Morinot de Tourzel.

C'est la finale explosion des passions violentes et tumultueuses de ces d'Alègre du xvi° siècle, c'est la suprême manifestation de leur nature intraitable et rebelle,

' Il est sisnalé dans le contrat de mariage de Guy XIX de Laval et d'Anne d'Alègre, du 7 août 1 ">s3 (Comte Bertrand de Broussillon, La maison de Laval, l'J03, in-8", t. V, p. 120).

CHRISTOPHE II d'aLÈGRE, MARQUIS D ALÈGRE 235

c'est l'incroyable fortune, aussi, qui, en épargnant la tête de son unique représentant, permit à la race de se perpétuer, c'est cette dernière page des annales de la famille, aux temps des troubles, que je voudrais raconter en terminant.

Nous ignorons la date exacte de la naissance de Christophe II d'Alègre, et savons, seulement, qu'il atteignit sa majorité vers 1587. En cette année, il intervient, pour la première fois, en son nom, au procès déjà engagé entre sa mère et son cousin Yves IV d'Alègre1, et comme, en Normandie, la majorité était lixée à vingt ans. son âge nous est ainsi révélé indirectement.

S'il est vrai que Christophe !ei d'Alègre, son père, ait, à la fin de sa vie, regretté d'avoir embrassé les nouvelles doctrines et qu'il soit revenu à la vieille foi, il ne parait pas avoir été suivi dans cette voie par sa femme qui dut élever ses enfants dans la religion réformée. Nous savons, en effet, que sa fille aînée Anne, mariée, en 1583, à Guv XIX, comte de Laval2, et demeurée veuve en 1580, confia son fils, Guv XX de

1 Le 2 mai 1587. Antoinette Duprat, veuve de Christophe Ier d'Ali îgre, i >t dite ester en justice «tant en son nom que comme ayant la garde noble des enfans de deffunt messiré Christophe d'Alègre et d'elle » (Arch. nat., Grand Conseil, V:> 142). — Le 17 octobre l.'>87. l'instance est engagée contre Yves d'Alègre par « Antoinette Duprat, aux noms qu'elle procède, et par messire Christophe d'Alègre, son fils » (Ibid., V' 144).

5 Le comte Bertrand de Broussillon (Aa maison de Laval, 190.1, in-8". t. V. p. 118-123) donne le texte de leur contrat de mariage qui est du 7 aoûl 1983.

Laval, à Antoinette Duprat, sa grand'mère, pour le taire instruire dans le culte protestant1, lorsque cette dernière se réfugia, comme je l'ai dit, à Sedan, « pour cause de religion ». Il est naturel de supposer que le jeune Christophe d'Alègre fut élevé dans les mêmes principes, et que, tout naturellement, cette éducation le fit, arrivé à l'âge d'homme, se ranger parmi les plus furieux adversaires de la Ligue.

Une autre chose y contribua, c'est que son entrée dans la vie publique se fit précisément sous les auspices de sa sœur Anne d'Alègre. Le fils de celle-ci, Guy XX, comte de Laval, étant seigneur de Vitré, et ayant, comme tel, la nomination du capitaine de la place et le droit d'en présenter au Roi le gouverneur, Anne d'Alègre fit, au nom de Guy, encore mineur, désigner par Henri III comme gouverneur de Vitré son frère Christophe, encore que fort jeune, puisque cette désignation paraît être de 1588 2.

Si flatteuse qu'elle pût être pour un jeune homme de vingt-deux ans à peine, sa nouvelle charge ne semble pas avoir été exercée bien activement par d'Alègre. L'année suivante, en effet, pendant le long siège, soutenu, de mars à août 1589, par Vitré contre les Ligueurs, son nom n'apparaît, à aucun moment, parmi ceux des défenseurs de la place, et il n'y est question que de « César du Lac, gentilhomme gascon, capitaine du château de Vitré, et lieutenant de Monseigneur le marquis d'Alègre :i ».

* Comte Bertrand de Broussillon. La maison de Laval, 1902, in-8°, t. IV, p. 327.

s Lettre de Henri IV à M. du Bourdaige, du 19 octobre 4589 {Lettres de Henri IV, t. III, p. 58-59)..

3 I'aris-.'allobert, Journal historique de Vitré, 1880, in-4«, p. 42. —

Il ne semble pas, de même, que Christophe d'Alègre ait été présent lors de la prise de son château de Blainville par Antoine Bigars, seigneur de la Londe, commandant des Ligueurs de Rouen, dans les premiers mois de 1589 l. Mais, aussitôt après, il entre en scène, et, en juin 1589, nous le trouvons s'occupant de recruter un régiment à Henri III. Dans une « commission » délivrée à celte occasion par lui, le 16 juin : « Dès le commencement des séditions et émotions populaires, expose-t-il, il nous a été commandé par Sa Majesté de mettre sus le plus grand nombre de gens de guerre pour son service qu'il nous seroit possible, tant de cette province et duché de Normandie que autres, afin de nous opposer et résister à ceux qui, témérairement, se sont levés et ont pris les armes contre son autorité, ce que ayant l'ait jusques icy et désirant, le continuer doresnavant, nous avons fait assembler et joindre les compagnies de gens de pied, de 200 hommes chacune, des capitaines Marchastel de Montpellier, Mesnil du Puy, Boucherville et Prud'homme, pour en faire un bon et fort régiment 2. » A la tête de ces troupes il se retranche, alors, dans Dieppe demeurée au pouvoir des royalistes et devenue le centre de la résistance à la Ligue en Normandie, et de là, en juillet 1589, fait, coup sur coup, deux sorties sur Neufchâtel-en-Brav

Pendant le siège. « le sieur du Lac, montant par un escalier de la Tour des prisonniers, eut les cuisses emportées dune petite pièce qui donna dans une des petites fenêtres de ladite tour » [Relation du siège de Vitré, dans A. de Barthélémy, Choix de documents sur l'histoire de la Ligue en Bretagne, 1880, in-8°, p. 18).

* Mémoires d'Antoine de Bigars. seigneur de la Londe et de Tourville, publiés dans les Mélanges de la Société d'histoire de Normandie, 5° série, 1898. p. 2i.

1 Bulletin de lu Société historique de Normandie, t. II (tSTa-1880). p. 189-190.

et sur Blainville, qui échouent toutes deux. « Le dimanche 2 juillet, dit le chroniqueur dieppois Claude Guihert, les capitaines d'Alègre, Dumont et Fournier partirent de Dieppe avec leurs troupes et une pièce de canon pour aller surprendre Neufchastel-en-Bray; mais les soldats du sieur d'Alègre firenl lanl de bruil el de désordre dans les environs que les liahitans eurenl le temps de se mettre en défense... Vers le mesme temps, le sieur d'Alègre partit, avec quarante chevaux, pour aller à Blainville surprendre les ennemis qui, en ayant esté' adverlis, se mirent de mesme en défense, et ainsi il ne pul rien faire1. » Peu après, il est vrai. d'Alègre avait une éclatante revanche; car, le 22 août, Henri de .Navarre, devenu roi de France par la mort d'Henri TH. reprenait Blainville sur les Ligueurs-, el le 2."> du même mois, Christophe d'Alègre et François de Montmorenev, seigneur de Hallot réussissaient, en une seconde tentative, à s'emparer de Neufchâtel, dont d'Alègre était nommé, ou plutôt se faisait le gouverneur s.

II ne le demeura pas longtemps, d'ailleurs, s et an I laissé, moins d'un mois après, le 20 septembre, surprendre dans la place par le chevalier d'Aumale \ échec bientôt réparé par Henri IV qui reprenait Neufchâtel

1 Mémoires pour servir à l'histoire de la ville de Dieppe, par Michel- Claude Guibert, publiés par Michel Hardy, 18TS. in-S°. t. II, p. 1GC-167.

- F. Bouquet, Documents concernant l'histoire de Neiifchâtel-en-Bray, 1884, in-8°, p. CT.

3 Histoire civile el militaire de .\eu/clidlel-en-P>ray de don) B<>d'<n. publiés par F. Bouquet, 1885. in-8". p. 89. — Mémoires sur la ville de Dieppe, de Claude Guibert, 1878. in-8". p. 175. — Recherches historiques sur les sires et le château île Blainville, par F. Bouquet, |863, in-8". p. 45.

* Documents sur l'histoire de Seu/'cluilel-en-Bray. publiés par F. Bouquet, 1SS4, in-8u, p . 68

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