DE LA NOUVELLE EDITION
Les mémoires sur la Révolution française offriront pendant longtemps encore un intérêt toujours nouveau. Ceux-ci, publiés une première fois, presque contre le gré de Tauteur, ont été pour ainsi dire le privilège de la famille et d'un petit nombre de lecteurs. Ils parurent sous le titre de : Quelques Années de ma vie[i).
Des éloges mérités accueillirent cet ouvrage dès son apparition; peu de personnes se montraient alors décidées à livrer au public les secrets d'une vie de souffrances et de malheurs; mais, à cause de leur objet même, ces publications devaieni: plaire aux esprits fins et distingués. M. de Lamar*. tine, en préparant son Histoire des Girondins, voulut connaître les Quelques Années de ma vie;
( I ) Quelques A nnées de ma vie, par Âlexandrine des Écherolles, chez Martial Place, libraire, Moulins-sur- Allier^ 1843.
VI PREFACE
il fut tellement séduit par la lecture de ce livre, qu'il déclara n'en avoir point trouvé de plus intéressant. Depuis cette époque, il est vrai, bien d'autres mémoires ont surpassé leurs devanciers à divers titres, mais le jugement de notre grand poëte n'en est pas moins un hommage des plus flatteurs.
Cette édition sera donc , je l'espère , un nouvel attrait pour le lecteur, qui lui réservera le même accueil qu'à la première; ce sera aussi de ma part un tribut de reconnaissance rendu à la mémoire d'une parente qui a consacré des pages touchantes aux instants qu'elle a passés en Nivernais auprès des miens- Madame des EcheroUes possède au plus haut degré le culte du souvenir pour les bontés dont elle a été l'objet pendant ses malheurs. N'est-ce pas un précieux devoir que de contribuer, au bout de près d'un siècle, à faire apprécier davantage les qualités d'une âme aussi admirable que la sienne ?
Chaque ligne de ses Mémoires reflète les sentiments de son cœur si douloureusement éprouvé. Dans les affreuses scènes de la Terreur, ce qui l'affecte le plus, c'est la ruine de sa famille, la séparation et la perte de ses parents et amis , l'éloignement de son pays natal et, plus tard, de sa patrie. Sans aspirer au rôle d'historien, sans rechercher les faits curieux de son temps, elle s'attache à
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DE LA NOUVELLE EDITION. Vil
raconter d'une manière aussi simple que véridique les terribles circonstances où sa famille a été engagée, les rigueurs qu'ils eurent tous à subir de la part du gouvernement de la Révolution. Mais, dans le fond d'une vie modeste, dans les malheurs particuliers d'une honorable famille, on verra ressortir mieux encore le véritable caractère de cette époque tourmentée, où les chefs ne semblent s'être servis du nom du peuple que pour assouvir leurs désirs de haine et de vengeance.
Surprise à l'âge de treize ans par la Révolution, Alexandrine quitta Moulins, accompagnant dans leur fuite son père et sa tante. M. des Écherolles, traîné en prison , menacé de mort par ces mêmes habitants qui l'avaient élu , par acclamation , commandant de la garde nationale, se voyait réduit à fuir sans se rendre compte de la marche des événements. Faut-il s'en étonner? Aujourd'hui, après l'expérience du passé, pouvons-nous mesurer d'avance les limites des folies démagogiques ?
On était en 1 791 ; tout espoir de retour avait déjà disparu . Ils arrivent à Lyon, espérant se perdre dans la foule d'une grande ville. Au milieu des massacres et du pillage, la population lyonnaise organisait ses moyens de défense contre les armées de la République. M. des Écherolles, en sa qualité d'ancien officier, avait dû accepter un commandément; sa fille se trouvait ainsi mêlée à l'action,
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PRÉFACE
et à même de connaître des épisodes touchants de cette étrange résistance. On y verra quel courage animait ces nobles champions de l'ordre, mais aussi combien leur tâche était difficile, leurs ressources exiguës, les trahisons nombreuses. L'amour des armes n'avait réveillé un instant l'ardeur du vieux, militaire que pour lui rendre la vie plus pénible encore, après le triomphe des assiégeants. Ne se résignant qu'avec peine à émigrer, il errait d'une maison à l'autre, tantôt chez un ami, tantôt chez un étranger dont il implorait la pitié, usant de tous les déguisements et de toutes les précautions imaginables pour déjouer les recherches du gouvernement, qui le traquait comme une bête fauve. Ces mémoires montreront ce malheureux vieillard contraint de paraître et de disparaître tour à tour, dans les circonstances les plus dramatiques et, l'on pourrait même dire, les plus palpitantes d'intérêt, s'il était possible d'oublier que ces scènes sont vraies dans toute leur horreur. Alexandrine resta quelque temps retirée à Lyon avec sa tante, qu'elle adorait comme une seconde mère. L'absence de son père et de ses frères leur causait une inquiétude affreuse, mais elles pouvaient se communiquer leurs impressions; n'est-ce pas la plus grande consolation des âmes affligées? La vie, d'ailleurs, était loin d'être monotone. Les visites domiciliaires, les interrogatoires, les réqui-