‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 191 sur 241 · CHAPITRE DIX-NEUVIEME. ^8l · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIEME. ^8l

dos : Citait lui! De pareils moments font oublier les jours mauvais. Il était gai, bien ponant; il m'ouvrit sa bourse : elle contenait cinquante beaux louis en or. Je savais quMl était revenu avec rien ; qu'on lui avait disputé et retenu son traitement; qu'enfin il avait été maintenu sur la liste des émigrés, pendant qu'il gémissait dans les cachots. « D'où vient donc cet or? est-il à loi? — Très- fort à moi ! — Sans avoir dévalisé la diligence (car cette mode prenait) (i)? — Fi donc! je Tai gagné. Joséphine m'a cru fou quand elle m'a vu suspendre mon départ pour attendre le tirage de la loterie, oti j'avais mis les quatre francs qui me restaient pour toute fortune. Je n'étais pas si fou ! Je lui ai rendu ce qu'elle m'avait prêté pour venir; il m'en reste pour toi. »

Il s'arrêta peu; rechargeant gaiement son sac sur ses épaules, il gagna Grenoble, où notre constant et vertueux ami, M. de Gueriot, lui offrait une place près de lui.

Ce fut à peu près vers cette époque que Ton apprit le retour du général Bonaparte , qui, traversant rapidement la France, arriva inopinément à Paris; et bientôt on apprit aussi les changements que sa présence apporta dans le gouvernement. En le voyant marcher d'un pas ferme au pouvoir, les uns pressen-

(i) Bien des voleurs de profession arrêtaient les voyageurs au nom du roi, pour s'emparer des fonds appartenant à la Republique; car ils profitaient merveilleusement de Pexemple que leur donnaient les Vendéens, qui, comme on le sait, s'emparaient de toutes les caisses publiques pour en solder leurs troupes.

tirent ce qu'il devint; d'autres se plurent à espérer et à voir en lui le soutien de la cause royaliste et le précurseur des Bourbons , dont, pensaient-ils , cet homme puissant préparait le retour. Un grand nombre suspendaient leurs jugements; mais tous avaient besoin de repos , tous aspiraient au bonheur de s'endormir le soir, sans crainte d'être enlevés le matin par les sbires révolutionnaires, troupe désireuse des troubles qui la rendaient puissante , toujours prête à remplir les ordres de la tyrannie, en y ajoutant la sienne. Cette disposition générale des esprits favorisa les vues de Bonaparte (i), et la modération qu'on remarqua bientôt dans les actes qui émanaient de son gouvernement justifia l'attente de tous.

Quelques émigrés rentrèrent tacitement; on apprit que plusieurs d'entre eux avaient été rayés. Mon père revint à Lyon. J'éprouvai aussi le désir de revoir Moulins; croyant même qu'il serait bien d'y reparaître, j'écrivis à M. Delacoste (2), alors préfet de ce département, pour lui en demander la permission. Il me répondit gracieusement que bien que je ne fusse pas rayée de la liste des émigrés, l'injustice de cette inscription était tellement reconnue, que je pouvais arriver sans crainte et m'attendre à trouver protection.

L'accueil que je reçus à Moulins fut extrêmement flatteur. Tous les amis de mon père, toutes ses connaissances vinrent me voir. Il était bien doux pour

(i) Bonaparte fut nommé premier consul le i3 décembre 1799. (2) Frothier-Delacoste-Messelières.

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