‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 193 sur 241 · CHAPITRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME

Accueil flatteur que je reçus à Moulins. — Louise et ma légèreté. — Grands reproches que je me fais. — Mon père revient à Lyon. — M. Lemaire. — Voyage à Genève pour une consultation. — Le docteur me déclare poitrinaire. — Retour à Lyon. — Mon père me renvoie au Battouée pour y suivre le traitement — M. Untel. — Je suis mon père à Paris. — Klimination de la liste des émigrés. — Mon frère cadet veut partir pour l'Amérique. — II reste. — Je vais à Auxonne. — Nous nous fixons à Moulins. Je me décide à chercher une place. — Tristesse de mon père. — J'en refuse une.

Il est rare qu'une jeune personne obtienne la considération dont j'étais entourée à Moulins; j'en étais fière, non que je m'en crusse digne, mais parce que j'y trouvais un témoignage flatteur de celle dont ma famille avait joui; c'était un legs de ma tante : on révérait en moi la fille adoptive de cette courageuse victime, et peut-être croyait-on y apercevoir aussi le reflet de ses vertus. Cependant, je ne possédais pas toutes les qualités dont on se plaisait à me croire pourvue : je manquai souvent de prudence ; en voici une preuve :

Je me rappelle qu'un matin je vis entrer dans ma chambre l'ancienne cuisinière de ma tante (i). Elle

(i) Ma tante, à son départ de Moulins, lui avait confié une malle remplie des papiers de notre famille; elle la garda fidèlement pendant la grande terreur; puis, un beau jour que le danger était passé, une terreur panique s'emparant d'elle, elle ouvrit la

était dans ses plus beaux atours, toute sa personne sentait l'importance, et marchant d'un air d'ambassadrice, elle s'approcha de moi avec cérémonie. « Qu'as-tu aujourd'hui, Louise? m'écriai-je gaiement; on te croirait de fête; vas-tu donc à la noce? — S'il n'est pas encore question de noce, me répondit-elle d'un ton grave, du moins il s'agit de mariage, et cela vous regarde. » Je restai stupéfaite du singulier à-propos de ma question. Profitant de cette heureuse introduction, elle me dit qu'elle était chargée de sonder mes intentions, et de me demander de la part d'un monsieur qu'elle me nomma, si je consentirais à épouser son fils; que dans le cas où j'accepterais sa proposition, il se faisait fort de racheter la terre des ÉcheroUes. Étonnée de ce qu'il ne se fût pas plutôt adressé à un de mes parents, pour me faire cette demande ; craignant qu'un pîége ne fût caché sous la promesse que l'on cherchait à obtenir ainsi, je répondis promptement, je devrais dire sottement : « J'ai tout perdu, excepté ma liberté; je veux la conserver encore. — Mais, mademoiselle, me dit Louise, pensez à votre père, à votre position. C'est un très-honnéte homme, son fils est très-bien. — Je ne l'ai jamais vu, répondis-je, il ne me connaît pas; qui sait s'il m'aimerait? » J'en restai là. Les objections de Louise furent vaines ; elle s'en retourna d'un

malle, en brûla tous les papiers, et compléta notre ruine. « Ah! mademoiselle, me dit-elle depuis, c'est bien vrai, j'ai eu tort; le péril n'était plus grand, mais je n'ai pu maîtriser la peur qui m'a prise, et j'ai passé deux nuits à les brûler. »

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