‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 194 sur 241 · CHAPITRE VINGTIÈME. SSy · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME. SSy

pas moins orgueilleux, et je fus très-satisfaite de ma belle réponse et de ma haute sagesse, tandis que je n'étais qu'inconsidérée. La proposition de M. L... était digne de réflexion ; en demandant du temps , j'aurais cherché près de personnes plus éclairées que moi les lumières qui me manquaient pour me diriger dans une affaire aussi importante. M. L... appartenait à une famille respectable de la bourgeoisie; lui-même était très-estimé. Tout me faisait une loi d'accorder à sa proposition l'attention qu'elle méritait, car je ne doute point que la générosité de son caractère n*eût proposé des conditions honorables pour mon père, qu'il connaissait depuis longues années. Je me suis fait bien des reproches de la légèreté de ma conduite dans cette circonstance; chaque fois que j'ai vu mon père souffrant et malheureux, le souvenir de mon imprudence pesait sur mon cœur : « Il eût dépendu de moi , disais-je, de lui rendre son aisance passée » ; et je m'affligeais, mais c'était sans retour. Oh! combien on doit réfléchir sur la moindre de ses actions, avant de se décider ! Tout est important dans la vie ; il n'est rien qui ne porte son fruit jusqu'à la tombe, et ne traîne avec soi son bien ou son mal pendant toute l'existence. A ce dommage réel se joignait sans doute celui d'être jugée dédaigneuse et hautaine ; je n'étais qu'irréfléchie et insensée.

De retour à Lyon, mon père, cette fois-ci, ne logea point chez madame Guichard, dont la pension eût été trop chère pour ses moyens. Il était chez son tailleur, qui avait pris soin de l'avertir du moment oîi il pouvait

reparaître à Lyon, en y ajoutant l'invitation de descendre chez lui. « Vous trouverez, lui disait le bon M. Lemaire, une petite chambre que vous habiterez aussi longtemps que vous le voudrez, un ordinaire fort simple offert de bon cœur ; ne tardez point à venir. » Mon père alla donc s'installer chez ces nouveaux amis , oïl il fut reçu comme on le lui avait annoncé. Madame Lemaire, pieuse et bonne, le soigna comme s*il eût été son père. Craignant d'être à charge à ces braves gens, je ne pensais point me rendre près de lui, lorsque je reçus un court billet de M. Lemaire, qui dans son mauvais français (il était Liégeois) me disait avec une franche bonté : a Nous mangerons une dinde à Noël, venez en prendre votre part; votre papa s'ennuie, je vous attends. » Et je revis mon père, je partageai avec lui la table du bon tailleur; et souvent depuis j'allai m'y asseoir, me trouvant là en famille, et révérant les vertus qui brillaient dans ce ménage, trop modeste pour se douter de sa propre valeur.

On s'aperçut alors du prodigieux dépérissement de ma santé. Une longue habitude de souffrances m'en avait à moi-même dérobé le progrès. Mon père, qui s'affligeait de ma répugnance à consulter un médecin , fit part de ses craintes à son fils cadet, alors à Genève (i), où M. de Gueriot commandait l'artillerie. Mon frère arriva bientôt; il venait me chercher, disait-il, pour visiter avec lui quelques amis qu'il avait en Dauphiné

(i) Genève était alors à la France, et chef-lieu du département du Mont-Blanc.

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