‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 220 sur 241 · CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

remercier des désagréments que vous venez d'éprouver pour nous. » J^acceptai avec plaisir, car j'étais fort sensible à la manière délicate dont M. F... me déguisait ma servitude; cependant un cenain embarras, à la pensée de ma présentation à toute cette famille, ne laissait pas que de m'agiter un peu. Je le cachai sous un énorme chapeau, et )e partis. J'en fus accueillie avec la grâce et la bienveillance qui distinguent les personnes bien nées, et qui formaient l'apanage particulier de cette famille connue par son esprit et son amabilité, mais encore plus par ses vertus. Je revins doucement satisfaite, étonnée qu'on ait eu à me remercier d'avoir fait mon devoir, et parfois sans doute quelques bévues, tt Dites-moi donc, ma chère Victorine, demandai- je à madame Royer-CoUard , la première fois que je la revis après l'importante conclusion de ce procès, qu'ai-je fait pour avoir besoin d'être justifiée? — Ce que vous avez fait? Quoi! vous ignorez tout ce qu'on a dit et ce dont on vous accuse? — Mais comment voulez- vous que je l'aie appris dans la profonde retraite où j'ai vécu? — Eh bien, je vais vous le dire : d'abord vous êtes très-belle, c'est toujours cela de gagné à ce qu'on ne vous ait jamais vue ; ensuite vous aidez M. F... à manger agréablement la fortune de sa cousine; enfin vous plaisez aussi à mon mari, et vous possédez au plus haut point l'esprit nécessaire pour mener de front ces deux intrigues. — Mais c'est affreux, m'écriai-je; comment peut-on déchirer ainsi la réputation d'une femme qui n'a fait de mal à personne! Ah! je bénis maintenant la délicatesse qui m'a épargné la connaissance d

tant d'horreurs; j'aurais été bien malheureuse. — Et madame Royer, ajpute-t-on, continua Victorine, est assez sotte pour aimer cette femme dangereuse. Mais vous aviez trouvé un défenseur dans ma tante (i). Elle a pris hautement votre parti dans une assemblée nombreuse où ces calomnies circulaient rapidement. — M. Royer, a-t-elle dit, est le mari de ma nièce : c'est un très-honnête homme; et quant à mademoiselle des Écherolles, ma cousine, qui n'est pas belle du tout, c'est une jeune personne aussi estimable qu'infortunée. Respect au malheur ! »

La fin de ce procès nous fit une existence plus douce. L'état de mademoiselle d'A.., ayant été reconnu incurable, elle fut déclarée folle à jamais, et les essais tentés pour rappeler sa raison égarée furent abandonnés sans retour. On ne chercha plus qu'à répandre sur sa vie autant d'agrément que le permettait sa triste situation; n'étant plus contrariée, son humeur perdit de son irritation , et son commerce devint plus supportable; enfin les scènes violentes qui me faisaient trembler furent plus rares. Je ne puis nier que parfois quelques-unes de ces bruyantes scènes n'aient eu leurs dangers, et je veux, avant de terminer cet article, en raconter une.

Mademoiselle d'A... ne se séparait ni jour ni nuit d'un grand parapluie vert, chargé d'écharpes et de cocardes blanches, qu'elle nommait l'égide de la Providence, et à laquelle elle attachait des vertus protectrices. La Faculté décida l'enlèvement de cette fameuse

(i) Madame la baronne de Choiseul.

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