CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
plainte à former contre la dame qui était près d'elle , ainsi que contre ses domestiques. Elle répondit qu'ils étaient bons et fidèles , et ne se plaignit que d'être renfermée contre le droit des gens ; qu'elle était indépendante et riche, et cependant frustrée de sa liberté contre toute justice. « Quant à la dame qui est ici , c'est une très-bonne personne, et je n'aurais point à m'en plaindre ainsi que des autres , s'ils n'avaient pas tous la faiblesse de vouloir obéir à de prétendus médecins qui ordonnent mille choses qui me sont désagréables et me contrarient; ils me forcent à prendre des bains et des douches dont je ne me soucie pas; mais je le leur pardonne, parce qu'ils ont la maladie à la mode. — Peut-on savoir, madame, quelle est cette maladie? demanda un de ces messieurs. — Ils sont fous : de bons fous, il est vrai, mais enfin ce sont des fous, ainsi que les soi-disant médecins qui viennent me voir. Vous vous serez sans doute aperçus , messieurs , de cette maladie qui règne dans Paris et qui tient à la lune, à Mars et à Jupiter... aux constellations... w Et la voilà qui se jette dans les divagations les plus extravagantes. La pauvre tante , toute déconcertée , mais qui n'avait pas quitté la main de sa nièce, la serrait convulsivement à chaque grosse folie qui lui échappait, et celle-ci n'en tenait aucun compte, répétant de plus belle : « Laissez-moi donc, ma tante; pourquoi voulez-vous m'empécher de parler? J'entends les affaires mille fois mieux que vous, qui de votre vie n'y avez rien compris. »
Les juges, n'ayant plus rien à apprendre, se retirèrent,
Le personnage le plus ridicule de cette scène était sans contredit la vieille tante, qui venait de recevoir en personne le démenti le plus formel de tout ce qu'elle avait avancé en justice. Je la reconduisis à sa voiture , et voulant apparemment soutenir sa thèse, voici à peu près ce qu'elle me dit en termes choisis : a Ne tuez pas ma nièce. — Je pardonne à vos quatre-vingts ans, madame. » Et je la quittai. Pauvre femme! sans s'en douter, elle n'était que le prête-nom d'une troupe d'obscurs intrigants , qui la revêtaient de leur bassesse et la traînaient dans leur boue.
Quelque temps après , je travaillais tranquillement dans ma chambre, lorsque j'y vis entrer M. F... , suivi d'un deses'cousins. Sa présence dans la maison annonçait une importante nouvelle; en effet, il venait directement du tribunal pour m'annoncer le gain de son procès. « Vous étiez la première à qui je devais l'apprendre, parce que vous avez beaucoup souffert pour nous, me dit-il. Je reste administrateur de la personne et des biens de ma cousine. Après avoir prononcé le jugement, le procureur impérial a parié de vous. — De moi ! et pourquoi? — J'ai désiré qu'il vous rendît justice afin d'anéantir les traits aigus de la calomnie. Il a.vivement représenté combien on doit de respect aux malheurs qui vous ont forcée de prendre une place si peu faite pour vous, et à quel point il est indigne de noircir la réputation d'une jeune personne étrangère et sans appui, à laquelle il ne reste que l'honneur de son nom. Je vous prie , ajouta-t-il , de venir dîner demain chez ma mère; toute ma famille s'y réunira pour vous