CHAPITRE CINQUIÈME. Sq
nous y réveiller sans avoir besoin de chercher un nouvel abri pour la nuit prochaine.
Peu après, mon père se rendit à la section pour faire sa déclaration, et n'y donna que son nom de famille, Giraud , le seul sous lequel il fut depuis connu à Lyon. Il y avait tant de Giraud dans cette ville que cette communauté de nom nous fut avantageuse; elle y rendit notre séjour plus tranquille, ou du moins plus ignoré pendant quelque temps.
La maison où nous étions était Pancien hôtel des Douanes ; la plupart des employés y logeaient encore, le nouvel hôtel bâti sur le quai du Rhône n'étant point achevé. M. Mazuyer était inspecteur des douanes. M. de Souligné, le directeur, y demeurait aussi, de même que M. Vignon, sous-inspecteur. Cest chez ce dernier que la famille de Bellecise s'était retirée. Nous trouvâmes dans cette maison une société aimable et sûre, chose précieuse en tout temps, mais alors d*urf prix inestimable. Unie par la même opinion, cette petite société se réunissait tous les soirs. Elle trouvait une grande douceur à penser tout haut , à mettre en commun ses craintes ou ses espérances ; la conversation n'avait à peu près d'autre aliment que les événements du temps et les alarmes journalières. J'en oubliais parfois la tristesse près de Sophie Souligné, jeune personne de mon âge ; mais trop souvent nous y étions rappelées par les graves paroles de nos parents , dont la prévoyance ne dormait pas comme la nôtre.
L'hiver se passa dans de vives anxiétés ; la mort du roi vint y mettre le comble. Où s'arrêteront les crimes
6o i:nl F a ville noble sous la terreur.
après un tel attentat? La ville fiit comme ensevelie sous un crêpe funèbre ; un silence profond régnait dans les rues; le deuil était dans les âmilles, chacune d*elles perdait son chef. Notre petite société passa la journée dans les larmes, car la désolation était dans les cœurs, et Ton se demandait quel serait notre sort.
La terreur se faisait sentir jusque dans les retraites solitaires ; nul asile n'en mettait à Tabri ; elle atteignait les lieux les plus reculés; elle frappait à toutes les portes. Comment pourrais-je peindre la terreur? quel pinceau pourra jamais la rendre? Ce mot du moins suffit pour faire comprendre tous les genres de craintes, de sollicitudes et d'angoisses dont il remplissait alors le cœur de Thonnéte homme. Les visites domiciliaires, de plus en plus fréquentes, pénétraient à toute heure chez les citoyens. Ce nouveau genre de torture permettait à peine aux malheureux de confier leur affliction et leurs larmes aux murs solitaires de leur humble demeure. La nuit, la nuit surtout, comme plus favorable à la terreur dont elle doublait la puissance, la nuit était choisie pour ces terribles visites. L'obscurité en accroissait rhorrcur et semblait grandir le danger. Des sentinelles, placées de distance en distance, réveillaient tout à coup les habitants par des cris sourds qui se prolongeaient, en se répétant de bouche en bouche, dans des rues mal éclairées ; on frappait aux portes à coups redoublés. Le moindre retard apporté à les ouvrir provoquait Pimpaticncc et la colère ; la voix des commissaires se mêlait aux cris des soldats. Nuits d'horreur oîi l'incertitude du sort dont on était menacé ajoutait tous ses maux à tant