CHAPITRE CINQUIEME. 6l
de maux ! On ne savait si Ton devait rester couché ou se lever pour les recevoir; de ces deux partis, Tun paraissait trop confiant et l'autre trop inquiet.
A ces sujets d'alarmes, bien visibles, s'en joignaient beaucoup que Ton connaissait imparfaitement. Il circulait sourdement que les jacobins formaient les plus sinistres projets ; qu'ils avaient des assemblées secrètes, où se tramaient la ruine de Lyon et la perte de ses habitants les plus respectables. Brugnon, dans l'intention de nous procurer quelques lumières sur leurs plans, allait tous les jours au club; les jacobins finirent par le croire un des leurs, et lui donnèrent souvent des pamphlets à distribuer; mais il ne fut jamais admis à leurs réunions mystérieuses. Tout le fruit que l'on retira des visites de Brugnon fut de connaître leur sanguinaire éloquence. Ce brave homme, doué d'une mémoire parfaite et d'un grand talent d'imitation, nous répétait fidèlement ces discours de feu. La société se réunissait ordinairement pour l'entendre, et, malgré la gravité du temps et les dangers qui nous menaçaient, le comique ne nous échappait point. Beaucoup de ces orateurs improvisés par la passion du mal venaient de se lever du métier à l'ombre duquel ils avaient passé leur vie. Ignorants des choses et du langage, ils faisaient retentir la tribune de choses étranges et de figures de rhétorique parfois si ridicules et si gigantesques qu'il était impossible de n'en pas rire.
La mort du roi ouvrait une ère sanglante, hâtée par les vœux des jacobins. Ils multiplièrent leurs réunions secrètes; une activité extraordinaire régnait parmi eux,
et, malgré le mystère dont ils s'entouraient, des bruits sinistres circulaient de toutes parts ; on se sentait pressé par un invisible ennemi, et des menaces atteignaient les plus braves. Enfin on eut connaissance quHls tramaient la perte d'une grande partie des habitants de la ville ; aussitôt les Lyonnais se levèrent en masse pour se défendre. La journée du 29 mai 1793 ouvrit une noble carrière à leur courage. Croisade sainte où ils marchèrent à la conquête de leur vie et de leur liberté.
Je n'entreprendrai pas de rendre un compte exact de cette journée si fameuse dans les fastes lyonnais. Voyant les effets sans connaître les causes, jeune et simple témoin, je me borne à raconter ce que j'ai vu ou entendu.
On disait que Challier, qui travaillait depuis plusieurs mois à fanatiser les esprits, les croyant assez forts pour l'exécution de son plan , venait de le communiquer aux frères et amis. Il ne s'agissait de rien moins que de s'emparer de la ville ; de mettre la guillotine sur le pont Morant; d'en garnir les deux bouts de pièces de canon, et d'y exécuter les ennemis du peuple dont le Rhône recevrait les restes ; exécutions et sépultures promptes. La liste de ces ennemis du peuple désignait les noms vagues d'aristocrates, de modérés; les riches, les neutres , les égoïstes , les dévots , les parents d'émigrés, etc., tous étaient condamnés à mort, a La hache révolutionnaire doit frapper, disaient- ils, jusqu'à ce que la ville soit réduite à un petit nombre d'hommes d'élite, dévoués aux intérêts de la république, et dignes de compléter le grand œuvre de la régénération de Lyon. » Les frères et amis ayant répondu à cet appel