CHAPITRE CINQUIÈME
ment le seuil de la maison paternelle; il continua sa route jusqu'à Toulon, village près de la ville, oti il passa le reste de la nuit. Il y fut reconnu par son hôtesse, ancienne cuisinière de la maison. Gilberte, c'était son nom, lui garda le secret, et lui fournit une patache pour qu'il traversât plus vite un pays où il eût été dangereux pour lui de s'arrêter longtemps.
Très-heureusement pour mon frère, le conducteur de cette patache ne le connaissait pas , car cet homme était possédé du démon révolutionnaire. « A qui appartient ce château? demanda ChamboUe en passant à la hauteur des ÉcheroUes, que Ton apercevait au loin à travers les arbres. — Ce château, répond le possédé, c'est à des ÉcheroUes, ce scélérat d'aristocrate, cet ennemi du peuple I Ses coquins de fils ont émigré ; si nous les tenions tous trois, comme nous les ferions danser ! » Cet énergique discours n'était pas fort doux aux oreilles de mon frère, qui traversa pourtant le pays sans mauvaise rencontre, et n'apprit que plus tard qu'il avait été reconnu par deux personnes trop honnêtes pour le dénoncer.
Un jour que ma tante et moi nous étions tranquillement au coin du feu, on apporte un billet de ChamboUe, qui nous apprenait son arrivée à Lyon. N'osant venir lui-même, il mandait qu'il se trouverait le soir sur la place de la Douane, espérant qu'on viendrait au-devant de lui. Il y avait bien de l'imprudence à se confier ainsi à la petite poste. Dieu la conduisit à bien. A peine ma tante eut-elle lu cette lettre, qu'eUe m'envoya chercher mon père, absent pour toute la soirée.
yO UNE FAMILLE NOBLE SOUS LA TERREUR.
Je lui expliquai la nécessité de soa retour; il se rendit aussitôt à Tauberge, demanda le jeune domestique arrivé la veille et cherchant un service. Il était sorti. Mon père laissa un billet pour Pinstruire de ce qu'il avait à faire. Je me promenai assez longtemps sur la place, observant tous les passants; mais Chatilbolle ne parut point. Assez inquiets de ce retard, nous nous disions : Que lui est-il survenu? La soirée avançait; il n'arrivait pas. Enfin, vers dix heures, on monte, la porte entr'ouverte est doucement poussée ; c'est lui ! Que je le trouvai changé ! a Où étais-tu donc? demanda mon père. — A la comédie, répond-il. — A la comédie ! Et pourquoi à la comédie? reprend mon père d'un ton fâché. — N'osant me présenter chez vous, j'espérais vous y apercevoir plus tôt; mon cœur et mes regards vous ont cherchés partout. » Cette réponse diminua l'étonnement de mon père et Tadoucit. La comédie n'allait guère à notre attente ainsi qu'à nos inquiétudes; mais la jeunesse de mon frère, l'habitude des dangers auxquels il avait su échapper, lui inspiraient une sécurité que nous n'éprouvions pas pour luimême.
Il passa trois jours et trois nuits à peu près au secret, prisonnier de notre amour, objet des plus tendres soins et des plus vives craintes. Un émigré était un personnage bien embarrassant à cette époque. Un émigré portait la mort avec lui ; il la recevait , il la donnait à tous ceux qui l'approchaient. M. Mazuyer vint au secours de mon père en lui offrant d'occuper ChamboUe dans la verrerie qu'il possédait à Rive-de-Gier. On