PRÉFACE DE L'AUTEUR
(première édition)
Des motifs impérieux, qui n'ont d'intérêt que pour moi, m'ont portée à publier ces feuilles, dont la plus grande partie est écrite depuis longues années. Malgré que j'en aie élagué beaucoup de détails inutiles, insipides peut-être pour les indifférents, je crains qu'ils n'en trouvent trop encore, et je viens réclamer leur indulgence. Je n'avais point écrit ces Mémoires pour eux : un œil ami devait seul en parcourir les pages, et quoique cette intention primitive ait changé, je n'ai pu donner à ce récit partant du cœur un autre langage que le sien.
Ces malheurs, ces sentiments, ce sont les mêmes. Je sentais ce que j'écrivais; je ne composais point avec art. De cet abandon où fut jetée ma jeunesse, naquit l'habitude d'écrire les pensées dont l'abondance et le poids fatiguaient mon esprit. Souvent même, m' adressant à l'unique ami que les plaintes ne lassent jamais, je lui confiai mes douleurs; il
XIV PRÉFACE DE l'aUTEUR.
les savait sans doute, mais ma faiblesse avait besoin de les lui dire.
J'ai entendu parler bien diversement sur ces temps déjà si éloignés de nous. Beaucoup pensent qu'ils auraient mieux agi que ceux d'alors. Je leur répondrai par une phrase trop souvent reproduite peut-être dans le cours de ce récit : ceux qui n'ont pas vécu alors ne peuvent décider de ces temps de tourmentes, où le vertige de la domination à tout prix, et d'une terreur sans bornes, avait partagé la France en deux classes uniques : bourreaux et victimes. Expliquer cela est impossible; y résister l'était plus encore. La hâte avec laquelle les événements s'enchaînaient et s'amoncelaient sur vos têtes ne laissait parfois aucune place à la moindre réflexion.
Je le répète, ceux qui n'ont point été froissés, broyés par ces tourmentes révolutionnaires, doivent hésiter à en juger. C'est vouloir, par un jour pur, et du sein d'un vallon paisible, comprendre la tempête qui soulève au loin l'Océan.
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Ce n'est point la vanité qui m'a pointée à m* occuper si longtemps de moi-même; ce n'est point le désir de faire connaître les tristes événements de ma vie qui m'engage à les écrire (i) ; je ne les trace que pour toi, enfant de mes soins et de mon cœur. Je 7% ai à te laisser pour fortune que le souvenir des malheurs de ta famille. Tu y trouveras des forces pour supporter les tiens, si la Proindence te destine à en éprouver; tu n'oseras te plaindre des épreuves qu'elle exigera de toi, et ta confiance en elle s'accroîtra en admirant les secours qu'elle prodigue à ceux qu'elle éprouve.
(i) Ce récit s'adresse à Maria des Écherolles, ma nièce, dont les parents me confièrent l'enfance. Elevée loin de son pays, je crus bien de lui faire connaître les infortunes que sa famille y avait éprouvées, lorsque la Terreur, parcourant la France, en courbait les habitants sous son joug de fer. J*ai laissé cet écrit tel que je le traçai alors.
Tu seras pauvre, Maria; tout annonce que les richesses du monde ne seront pas ton partage. S'il t'arrivait de les regretter, relis ces pages, tu ne te plaindras plus. Aime Dieu, et des richesses véritables te seront données. Aime Dieu, et lu posséderas tout. O Maria! tout passe bien rite! 4 Toutes ces infortunes qui ?ious paraissent si longues s'échappent et fuient rapidement. Quand tu liras ceci, 7noi- même peut-être ne serai-je plus , qu'un souvenir qui bientôt s'effacera. Tout est passager ici-bas, ne l'oublie jamais dans tes jours de bonheur ainsi que dans ceux où tu verseras des larmes. Si la félicité du monde devenait ton partage, rappelle-toi encore qu'elle dure peu, et fixe \ ton CŒur à ces biens qui ne finissent jamais.
sauva la famille d'une ruine inévitable; et mon grandpère qui n'aimait à s'occuper que de ses plaisirs, satisfait de l'aisance que la prudente économie de sa femnie répandait autour de lui, jouissait commodément du bien-être qu'il devait à ses soins.
Son fUs unique avait à peine neuf ans, lorsqu'il s'en fit suivre à l'armée. Il voulait le former de bonne heure • aux fatigues et à la vie dure des camps, et non-seulement il y façonna ce petit guerrier en herbe, mais il lui adjoignit encore une douzaine de cousins du même âge, qu'il se plaisait à aguerrir : petite troupe pleine de courage, qui se jetait gaiement à travers le péril. Tous devinrent d'honnêtes gens et de braves soldats.
J'ai connu un M. de Saint- Léger (il demeurait près de Château-Chinon , en Nivernais) qui ne parlait de mon grand-père qu'avec transport ; il avait fait partie de cette compagnie d'enfants intrépides. « Nous nous battions bien, me disait-il; notre témérité ne connaissait aucun danger. Votre grand -père nous aimait comme ses fiils, mais il nous tenait ferme. Je lui dois beaucoup; tenez, Je lui dois aussi cette jambe. Elle fut cassée par une balle. Le chirurgien allait l'amputer, car là on va vite. — Non, dit votre grand-père, je réponds de cette jambe. — Et la voilà. »
Je regrette tout ce que j'ai perdu des détails que j'aurais pu recueillir sur ma famille. Les événements révolutionnaires m'ont arrachée de son sein avant Tâge oïl l'on s'intéresse vraiment à la source de son existence. Depuis, les papiers ont été brûlés, les biens confisqués et vendus ; dans ce dépouillement total et