CHAPITRE PREMIER
dans Pagitation continuelle oti j'aï passé bien des années de ma jeunesse, il m'est resté peu de souvenirs. La tristesse que me cause cette ignorance me porte à écrire ce que j'ai pu en conserver, ainsi que les circonstances particulières au temps où j'ai ▼toi, afin que mes neveux trouvent dans le passé quelques traces qui les rattachent à leurs ancêtres , et que les longuet infortunes de leur père et de leur aïeul mettant de la modération dans leurs désirs, ils sachent se contenter de leur sort. Ma vie même pourra leur offrir d'utiles leçons : ils y verront avec quelle bonté Dieu daigna me conduire et me sauver. Qu'ils conservent dans leur mémoire te nom des êtres bienfaisants qui vinrent au secours de leurs parents; et si jamais ils rencontrent leurs en&nts ou leurs omis, qu'ils les accueillent avec amour et répandent sur eux les bénédictions qui leur sont dues.
11 est facile de comprendre que Téducation de mon père souffrit beaucoup par ses campagnes précoces, et qu'il était bien impossible à un en&nt de cet âge, à sa rentrée dans les quartiers d'hiver, de se remettre à l'étude avec fruit, II faut donc bien plus s'étonner de ce qu'il savait que de ce qu'il ne savait pas. Et cependant, il avait trouvé le moyen d'acquérir beaucoup de connaissances. A douze ans, il reçut un coup de sabre sur la joue gauche et fut fait prisonnier. Ce petit officier, bientôt échangé, revint tout fier de rapporter une glorieuse cicatrice, bien visible, car elle s'étendait en demi-cercle de l'oreille à la lèvre supérieure. Sa carrière militaire fut digne de ce début; il reçut
sept blessures, et, fort jeune encore, il obtint la croix de Saint-Louis.
Vers Page de trente-six ans, il épousa mademoiselle de Tarrade , orpheline qui vivait retirée dans un couvent de Paris. Elle avait vingt-six ans, ses goûts étaient tranquilles; la retraite où elle avait passé sa vie à cultiver son esprit et ses talents lui avait fait contracter l'habitude des occupations sérieuses. Pour ses amis, elle était charmante, et mon père trouva près d'elle un bonheur doux et sûr.
La sœur de mon père refusa tous les partis qui lui furent proposés, et ne se maria point. Après la mort de ma grand'mère , qui vit encore naître mon frère aîné , elle prit une maison séparée, et ma mère resta seule avec son mari , partageant son temps entre la ville et la campagne. Elle préférait ce dernier séjour.
Ayant passé vingt et un ans dans la retraite, elle y avait contracté des goûts paisibles. Le monde et la société n'avaient aucun attrait pour elle. Distraite, parlant peu, jouant mal, elle y était méconnue. Mais les qualités de son cœur et de son esprit la rendaient chère à ses amis. Sa grande bienfaisance la faisait aimer du pauvre, et sa piété sincère inspirait à tous une juste vénération. Je n'ai vu aucune des personnes qui Pavaient connue me parler d'elle sans lui donner les plus, vifs regrets. Bientôt mûre pour Téternité, elle fut enlevée à sa jeune famille. Je n'avais alors que sept ans. Elle laissa quatre enfants : deux fils et deux filles.
Martial, l'aîné de mes frères, bien qu'il n'eût que treize ans, était déjà officier de cavalerie. On conçoit