CHAPITRE SIXIÈME
Siège de Lyon. — Mon père refuse le commandement de la ville , qui fut donné à M. de Précy. — Bombardement. — Courage de mademoiselle de Bellecise — Mon père est chargé de la défense de la porte Saint-Irénée. — Quêtes. — Famine. — Journée du 29 septembre. — Le neveu de M. de Précy. — Le comte de Clermont-Tonnerre. — Prise de la ville.
Depuis le 29 mai, la ville de Lyon jouissait d'une liberté ignorée du reste de la France. Seule, elle osait lutter contre la puissance des jacobins et tenter d'en briser le joug. Seule contre tant d'ennemis , elle devait succomber. Le pojxvoir sanguinaire qui nivelait ce beau pays exigea, dit-on, la {été des habitants les plus respectables de la ville pour prix de celle de Challier. Les Lyonnais préférèrent à la honte de les livrer Phonneur de les défendre , et s*y préparèrent. Une volonté généreuse s'empara de tous les cœurs honnêtes : résister à l'oppression et tout sacrifier pour y parvenir.
Je crois devoir rappeler encore que je raconte simplement ce que j'ai vu ou entendu, sans pénétrer dans les dédales d'une politique au-dessus de mon âge. Le seul mérite de ce récit est d'être vrai. Je dis les effets dont j'ignore les causes. Sans prévoyance pour l'avenir, sans prudence, fruit du passé, l'enfance ne vit qu'au présent. Ne pourrait- on pas dire que beaucoup d'hommes sont enfants sur ce point? Se laissant aller au courant, l'expérience est un livre fermé pour eux.
Rarement ils en tournent une page, et s'ils y portent leurs regards, c'est sans fruit pour leur bonheur : se ■croyant plus sages que leurs pères, que feraient-ils de leurs avis ?
Les Lyonnais, décidés à se défendre, firent choix de M. de Chenelette pour les commander. Ce vieux militaire ayant refusé, on jeta les yeux sur mon père(i). Trois membres du département provisoire vinrent lui annoncer qu'il était appelé à remplir cette place, sur laquelle désormais reposaient les destinées dé la ville. Mon père, quoique flatté d'un si grand honneur, ne l'accepta point.
Il fallait un homme prompt comme les circonstances, capable d'accomplir dans un petit nombre de jours l'immense tâche remise entre ses mains. Il ne s'agissait de rien moins que de mettre la ville en état de soutenir le siège dont elle était menacée. Mon père, âgé de soixante-six ans, inconnu aux Lyonnais, craignait de ne pas leur inspirer de confiance. Ne pouvant supporter le cheval, il se trouvait dans Timpossibilité d'explorer avec la rapidité nécessaire la ville et ses environs; m^fis en refusant le commandement général, il promit de servir de sa personne partout où l'on voudrait l'employer. M. de Précy fut nommé ensuite, et, comme on le sait, il accepta.
(i) Cette circonstance particulière, n'étant pas un fait accompli , fut peu connue. Je vis alors M. Fillot, notaire, faisant partie lie la députation chargée d'annoncer à mon père le vœu du département. M. Fi Ilot, devenu depuis notre ami, fut, bien des années après, juge de paix de la section du Change.