‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 41 sur 241 · CHAPITRE SIXIÈME. jS · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME. jS

Comment mon père, vivant dans une profonde retraite, avait-il attiré sur lui l'attention qui provoqua le choix du département? Le voici :

Les autorités de Moulins, regrettant que mon père leur eût échappé, appelèrent à Paris, au tribunal de cassation, du jugement qui Tavait mis en liberté. La cour de cassation, ayant confirmé ce jugement, en adressa Parrét directement à mon père, qui n'apprit qu'alors la nouvelle tentative de ses ennemis. Ce paquet de Paris, portant cinq cachets et son grade, excita la curiosité; il fut ouvert et fit connaître qu'un vieux maréchal de camp était venu chercher à Lyon un asile contre ses persécuteurs. L'émigration avait entraîné au loin un grand nombre d'anciens militaires, et sans doute la ville en comptait peu dans son sein, car il me semble que M. de Précy ne l'habitait pas ordinairement.

La plus grande activité régna bientôt dans la ville et dans ses vastes faubourgs. Les Brotteaux devinrent la place d'exercice. Ici Ton creusa des fossés, là on éleva des bastions : des têtes de pont furent construites par les mains qui ne portaient point les armes ; tout ce qui était bien pensant, de tout âge et de tout sexe, prit sa portion de travail. Un M. Schmidt, très-habile dans son métier, fondit des canons et des mortiers (i). Les négociants fournirent des ballots de laine et de coton pour construire des espèces de redoutes sur le

(i) Après la journée du 29 mai, le parc d'artillerie avait été transporté à Grenoble.

quai du Rhône. Un seul cœur battait dans toutes les poitrines, un sentiment unique inspirait les hommes et les femmes : résister à la tyrannie. Les dames les plus délicates assistaient aux exercices à feu, à Pessai des canons. Rien ne paraissait les effrayer ou les surprendre. Ne connaissant qu'un seul danger, elles n'avaient qu'une seule pensée : le salut de tous. Elles y travaillaient de tout leur pouvoir. Identifiées avec le parti qu'elles prennent, les femmes ne font qu'un avec lui ; elles en acceptent généreusement toutes les conséquences, et jamais elles n'ont failli à l'épreuve. Quant à moi, il y avait beaucoup de curiosité dans mon courage; je partageais aussi l'enthousiasme général. Mon père me conduisit partout, et je n'ai, de ma vie, pris des leçons avec autant de zèle que j'en mis aux instructions militaires que je reçus alors. Je me faisais tout expliquer, je retenais tout; j'aurais pu, je crois, soutenir un examen, tant le vif intérêt qui m'animait gravait profondément dans ma mémoire le moindre mot technique.

Pendant que Ton se hâtait de fortifier la ville, l'armée de la Convention approchait. Elle comptait un fort parti dans nos murs. Il se composait de la populace et d'une grande multitude d'ouvriers en soie qui manquaient d'ouvrage. Ces canuts, ainsi appelés par dérision de canette, espèce de navette dont ils se servent pour tisser les étoffes; ces canuts, dis-je, surpassaient en nombre les bien pensants, comme ils les surpassaient en ruses et en artifices, travaillant dans l'ombre à faire échouer les plans conçus p>our le salut

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