‹ Une famille noble sous la TerreurChapitre 6 sur 241 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

que mon père, qui lui-même avait servi plus jeune que son fils , ait pu désirer lui voir porter Tépaulette à cet âge. Cependant, sans parier ici du service public qui devait en souffrir, je ne puis m'empêcher de faire une réflexion générale sur Tabus de ces émancipations prématurées. Il n'y a pas de doute qu'un enfant lancé dans le monde, sans être fortifié par une éducation sage et par la maturité qu'amènent la réflexion et les années; il n*y a pas de doute, dis-je, que cet enfant, sitôt jeune homme, ne soit exposé à des dangers trop grands pour qu'il n'y succombe pas. Les nombreuses exceptions qui existent ne sauraient diminuer la force de cette vérité. L^enfant qui sera assez malheureux pour jouer à treize ans le rôle d'un homme ne sera le plus souvent, pendant toute sa vie, qu'une plante amaigrie qui s'allonge sur la terre sans y produire de bons fruits , et dont les racines faibles , à moitié rompues, ne sauraient porter à sa tige les sucs vigoureux qu'elles auraient puisés dans une éducation sagement surveillée.

Ma mère avait à peine quarante-huit ans lorsqu'elle mourut. Je me rappelle avec une douce émotion les pleurs que je vis répandre alors. Chérie de tous les paysans des ÉcheroUes, chacun d'eux crut perdre une mère; ils ne se trompaient pas. Ses adieux furent touchants, et, malgré mon jeune âge, me firent une impression que le temps n'efiaça jamais. Elle nous fit venir près de son lit, nous bénit et nous donna de saintes instructions; elle me recommanda beaucoup à mes frères, et les pria de protéger et de soigner avec

amour Odille, ma sœur aînée, dont la raison était égarée et les souffrances continuelles. Elle défendit tous frais de luxe pour sa sépulture , disposa de la somme qu'on y aurait employée pour doubler les aumônes qu'elle ordonna de distribuer aux nécessiteux, et fit habiller beaucoup de pauvres. Plus j'ai réfléchi depuis sur cette perte, et plus j'ai compris son étendue. Dans quel abandon se trouvent les jeunes enfants privés de leur mère, sevrés des soins et de la prévoyance de ce cœur qui jamais ne sommeille !

Je ne sais pas la raison qui porta mon père à négliger de remplir une des dernières volontés de ma mère. Je ne fus pas mise au couvent comme elle Tavait désiré. Peut-être son cœur attristé chercha -t- il des consolations dans la présence des enfants qu'elle lui avait donnés.

Mademoiselle des ÉcheroUes, sa sœur, se chargeant de mon éducation , revint demeurer avec nous , et nous quittâmes les EcheroUes pour habiter la ville, ma tante n'aimant pas la campagne. ChamboUe, mon frère cadet, fut envoyé à l'école militaire de Metz; et le régiment oîi servait mon frère aîné se trouvant peu après en garnison à Moulins même, il redevint commensal de la maison paternelle, où j'étais restée, ainsi que ma sœur dont l'état de souffrance inspirait beaucoup de crainte et laissait peu de chances de guérison.

Ma tante s'attacha bientôt à moi avec une vive affection ; sa tendresse toute maternelle s'accroissait chaque jour. Et maintenant je ne puis penser sans tristesse à la douleur que je lui causais en exprimant le désir

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