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LES ORIGINES DE LA FAMILLE H

coiiti'e les An<:;lais, assista aux sièges de Tartas et de l)ax, en 1442, et mourut devant cette dernière ville ' ; que Jacques d'Alè^re, (ils d Vves I'"", marié successivement à Gabrielle de Lastic " et à Isabeau de Foix, et par qui se continua la branche aînée de la famille, fut conseiller et chambellan du roi Charles VIF, et fut présent aux États d'Auvergne en 1442, 1443 et 1445 \ tout cela ne nous apprend rien de bien particulier sur ces personnages, sinon que, par leurs alliances avec les premières familles du pays, et leur habileté à se pousser aux charges de la cour, ils surent brillamment assurer l'avenir de leur maison-

A travers l'insignifiance apparente de beaucoup des faits qui nous ont été transmis sur les premiers d'Alègre, il n'est pas impossible, toutefois, de discerner et de démêler quelques traits caractéristiques de leur humeur et de leur nature.

Le premier de ces traits nous est révélé par une tradition encore dans la mémoire des anciens du pays, il y a cinquante ans. Cette tradition était attachée à une figure de pierre grossièrement sculptée dont l'aspect général et la physionomie étrange étaient faits pour inspirer une sorte de terreur et qui, fichée à Fun des angles du château, avait été désignée de tout temps par ces mots : Le mordant diable.

« L'on rapportait à ce sujet qu'un seigneur d'Allègre, homme vicieux et méchant, ayant contracté des dettes

* Cliabrol, Coutume tV Auvergne, t. IV, p. 47.

- Leur contrat de mariage est da J""^ juin 1434. Il est souvent cité dans un arrêt du Grand Conseil, du 28 avril 1588. signifié au.x; parties le 13 novembre 1621 (Archives nationales, V' 330).

^ l^. Anselme, Histoire généalogique, t. VII, p. 708.

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considérables, n'avait trouvé d'autres moyens pour se soustraire aux poursuites de ses nombreux créanciers que d'inspirer par ses menaces et ses cruautés la terreur aux gens de justice. Aucun sergent n'osait se présenter chez lui. Il y en eut un, cependant, qui se moqua des craintes manifestées par ses confrères et qui dit que, si on le chargeait de poursuivre, il le ferait sans rien redouter, et que, ([uand ce serait le diable, il le mordrait. Elï'ectivement, ayant reçu mandat de poursuivre au nom d'un créancier, il se rendit au château d'Allègre pour mettre à exécution son mandat. Sur Tordre du seigneur d'Alègre, qui avait eu connaissance de ses forfanteries, on le laissa pénétrer jusque dans le donjon, et on le conduisit près du maître redoutable de ce château. Dès que le sergent eut franchi le seuil de l'appartement et avant qu'il eût eu le temps de s'expliquer, sur un signe du seigneur d'Alègre, on fit entrer un maréchal, qui, avec ses tenailles et malgré les cris de ce malheureux, lui arracha successivement toutes les dents. Après que cette cruelle opération fut terminée, on le renvoya sans l'entendre. C'est pour conserver le souvenir de cet acte odieux, et maintenir son prestige de cruauté que M. d'Alègre aurait fait sculpter en pierre l'image grossière de ce pauvre sergent montrant sa mâchoire mutilée, et qu'on appelait par dérision Le mordant diable ^ . »

Qu'il n'y ait là qu'un fait légendaire impossible même, dira-t-on, à dater précisément, je le veux bien. Il est curieux cependant de noter que le caractère violent et

* Notice sur le château d'Allègre, par Félix Grellel, dans Congrès scientifique de France, 22» session tenue, en 18.j5, au Pu/j, 1856, in-8°, p. 592.

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emporté, la nature impétueuse et houillante de celte race neuve et fruste, nature et caractère qui se peignent dans l'anecdote que je viens de rapporter, se conservèrent assez chez ses descendants pour que nous en puissions trouver chez ceux-ci d'assez évidentes survivances encore à la fin du xvi^ siècle.

Un autre trait distinctif de la psychologie des d'Alègre, qui apparaît de honne heure très accusé, est un esprit procédurier et chicaneur qui est bien dans l'esprit de la race, et était bien dans celui de Fancêtre. C'est ainsi que nous trouvons l'un des fils deMorinot, YvesP', engagé en un procès interminable avec Marguerite de Mello,veuved'Erard YTrouillard, seigneur de Lézinnes\: une fille de Pierre d Alègre, Antoinette d'Alègre, mariée à Guillaume de Tinières, seigneur de Mardogne, en procès criminel avec son beau-fils, Pierre de Tinières"; une autre fille de Pierre d'Alègre, Claude, mariée à Claude, baron d'Apchier, plaidant contre son cousin germain, Jacques d'Alègre ^ Et je ne parle pas des interminables différends judiciaires poursuivis, je l'ai déjà dit, pendant près d'un siècle, entre les d'Alègre et les maisons de Boulogne et de Saint-Nectaire, et au cours desquels, les premiers, la chose nous est attestée par plusieurs documents, firent preuve d'une intransigeance qu'ils devaient transmettre, elle aussi, nous le verrons, à leurs successeurs.

^ Ernest Petit, Généalogies féodales ; les sires de Villehardouin, 1913. in-S", p. 57. — Lézinnes, Yonne, arrondissement de Tonnerre, canton d"Ancy-le-Franc.

- J.-B. Bouillet, Nobiliaire d'Auvergne, 1852, in-8», t. VI, p. 320-321.

^ P. Anselme, Histoire généalogique..., t. VII, p. 707.

Quoiqu'il en soit, c'est, surtout, à partir du commencement du xvi^ siècle, que se marque, d'une façon manifeste, l'ascension de la famille, non sans qu'elle l'ait méritée, d'ailleurs, par ses services. Des deux fils de Jacques d'Alègre, l'un, Yves II, baron d'Alëgre, fut ce fameux capitaine d'Alëgre qui, à la tète des cent gentilshommes de la maison du Roi, s'illustra pendant les guerres d'Italie, sous Louis XI], à Agnadel, au siège de Bologne et à Ravenne, où il chercha et trouva une mort glorieuse, ne voulant pas survivre à son fils aîné'; l'autre, François d'Alègre, fut grand maître, enquêteur et général réformateur des eaux et forêts de France'. A la génération suivante, la famille n'est plus représentée, il est vrai, que par Gabriel, second fils d'Yves, que nous trouvons commandant, en 1309, les aventuriers français, « tous gens d'élite et d'escarmouche », recueillant plus tard les dernières volontés de Bayard, à Abbiategrasso% et devenant successivement, sous François V\ maître des requêtes de l'hôtel, prévôt de Paris et bailli de Gaen\ Mais, après lui, la race n'était pas près de s'éteindre, puisque, à sa mort,

' Jean d\\.\iion. Chroniques de Louis Xll. publiées par R. de Maulde-la- Glavière, 1889, in-8°, t. f, p. 43 et passim. — Histoire du gentil seigneur de Bayart, publiée par J. Roman, 1878, in-S", p. 327. — Brantôme, éd. Lalanne, l. H, p. 373-374. — DAuvigiiy, Les vies des hommes illustres, 1744, in-i'2, t. IX, p. li)l-i>26.

- Confirmation lui fut donnée de cette charge par François I^s le JO janvier 1515 [Actes de François /", t. I, n» 36).

^ Histoire du gentil seigneur de Bayart, éd. Roman, p. 155, 418. — Brantôme, éd. Lalanne, t. II, p. 385.

* Ses provisions" de l'office de la prévôté de Paris sont du 2 juillet 1516 [Actes de François I^^, t. V, n" 16.171). Sa nomination comme bailli de Gaen est du 17 avril 1526, et sa résignation de sa charge de prévôt de Paris, du 18 avril [Ibid., t. V, n°^ 18 586 et 18.588).

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vers 1530, do son mariage avec Maiie d'Estouteville \ il laissa ciiKj lils, François, Gilbert, Yves III, Christophe et Antoine, dont les trois qui survécurent seuls, Yves IIÏ d'Alèg^re, baron puis mar({uis d'Alëgre, Christophe d'Alègre, seigneur de Saint-Just, et Antoine d'Alègre, seigneur de Meilliaud, sont ceux par lesquels s'ouvre « Thistoire de toutes parts tragique et sanglante^ » (jui devait être celle de la maison d'Alègre, pendant les quarante dernières années du wf siècle, et que j'ai entrepris de raconter.

De ces trois fils de Gabriel d'Alègre et de Marie d'Estouteville l'un, Antoine, est, en 1565, le héros, et, en 1573, la victime d'un drame de famille retentissant; un autre, Yves III, périt assassiné dans des conditions mystérieuses, quatre ans après, en son château d'Allègre; à cette date de 1577, il ne reste plus qu'un des trois frères, qui meurt lui-même, en 1580, à peine âgé de cinquante-cinq ans.

Et les destinées de la génération (jui suit n'apparaissent guère moins dramatiques. Yves III n'ayant pas laissé de descendants, la famille n'est plus alors représentée que par Yves IV, fils d'Antoine, et par Christophe II, fils de Christophe P^ Yves IV venge son père et, en un duel mémorable, tue son meurtrier, le fameux baron de Vitteaux (1583) ; mais lui-même, moins de dix ans après, en 1592, est massacré àlssoire, dans les circonstances les plus émouvantes. En la même année 1592,

* Leur contrat de mariage est du 26 avril 1513. Il est cité dans l'arrêt du Grand Conseil du 28 avril 1588, signifié le 13 novembre 1621 (Arcliives nationales, V*330).

" Plaidoyer de Simon Marion pour Yves IV d'Alègre, dans Plaidoyers de Simon Marion, Paris, 1609, in-S», p. 388.

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Christophe II continue la tradition sanp^lante, et couronne toute une série de violences et de cruautés par Todieux assassinat de M. de Montmorency-de-Hallot ; il n'échappe que par miracle au dernier supplice. Ce n'est que par ses fils, Claude et Emmanuel, que la famille rentre enfin dans des voies plus droites et ahorde des destinées moins tumultueuses.

J'ai déjà dit la part que, dans les vies et les carrières de ces d'Alègre du xvi^ siècle, il convenait de faire aux survivances familiales, et noté ce qu'il pouvait y avoir en leurs g'estes d'hérité des ancêtres. Mais leur histoire ne s'explique pas seulement par le passé et par les morts; elle s'éclaire, aussi, à la lumière des événements contemporains, et apparaît comme étrangement sig^nificative et représentative de cette époque Irouhlée, tourmentée, bouleversée qu'est l'âg^e des luttes religieuses. En un livre récent*, j'ai montré ce qu'étaient devenues les mœurs publiques, lorsque, la guerre civile ayant ruiné tous principes d'ordre et d'autorité, l'assassinat en arriva à être considéré comme un moyen de gouvernement. Ce que devinrent, en ce même temps, les mœurs privées, dans le débordement de passions, de haines, de violences, de corruption déchaînées par les dissensions politiques et religieuses, la chronique de la maison d'Alègre me paraît propre à en donner, maintenant, le plus coloré et le plus éclatant exemple.

* Récits du temps des troubles {XV1'> siècle). — De quelques assassins^ par Pierre de Vaissière. 1912, in-8°.

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