CHAPITRE
ANTOINE D'ALÈGRE, SEIGNEUR DEMEILHAUD {Suite). LA VENGEANCE DU BARON DE VITTEAUX
Dans la querelle qui venait de s'ouvrir de façon si sanglante entre les d'Alègre et les Duprat, celui qui allait s'ériger en vengeur de sa race et de la justice outragée était l'un des frères de la victime, ce fameux baron de Vitteaux, auquel ses duels et ses aventures ont valu une célébrité qui le fait considérer comme le type le plus achevé de la génération ardente, voluptueuse et brutale, contemporaine des derniers Valois. Et comme ce sont ses démêlés avec la famille d'Alègre qui furent Torigine de sa dramatique carrière, lui valurent une partie de son redoutable renom et marquèrent enfin le terme de ses exploits, l'occasion nous est bonne d'évoquer Tune des plus curieuses figures de ce temps des guerres civiles si fertile en héros tragiques.
Guillaume Duprat, baron de Yitteaux, était, je l'ai déjà dit, le troisième fils d'Antoine II Duprat et de cette Anne d'Alègre, qui avait apporté dans la maison Duprat
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la seip^neurie de VitleauxS qu'elle avait liéritée de sa mère Charlotte de Chalon. Nous sommes très mal instruits de ses premières années, et ignorons, même, la date de sa naissance. Il était, dans tous les cas, encore mineur le 3 juillet 1560, et il est dit, alors, être « escolier estudiant en l'Université de Paris et aux mains des pédagogues' ». Il ne pouvait donc avoir plus d'une vingtaine d'années, lorsque, en i565, son frère François trouva la mort dans l'aventure que l'on sait. Mais il était certainement majeur en l.i66, puisque, le 13 décembre de cette année, nous le trouvons, sous le nom de seigneur de Rozoy-en-Brie, en procès, lui aussi, avec sa mère et son beau-père, Georges de Clermont\
Brantôme, qui fit sa connaissance vers 1568, et lui voua, dès lors, une amitié qui ne finit qu'avec la vie, nous le représente comme « fort petit de corps * », mais comme « l'un des plus vaillans gentilshommes qu'on sceust veoir », a terrible et déterminé exécuteur de vengeances », et comme merveilleusement rompu, dès son jeune temps, à « toutes les ruses », à tous les « beaux stratagèmes et subterfuges » des « duels, deffis, appels et combats singuliers S). L'on peut supposer, assez justement, que le souci de venger la mort de son frère ne fut point étranger à cet entraînement méthodique, et à cette étude opiniâtre et savante de la « milice de l'espée ». Il paraît bien, en effet, que, de bonne heure,
* Vitteaux. Gôte-d'Or, arrondissement de Semur.
* Archives nationales, parlemi nt civil. Conseil, Xu 1594, fol. 306 v°. ^ Archives nationales, parlement civil, Conseil, X^a 1620, fol. 234.
* Je n'ai pu, malheureusement, retrouver aucun portrait de lui.
* Brantôme, éd. Lalanne, t. VI, p. 326 et suiv., passim.
Vitteaux ait guetté l'occasion de laver dans le sang l'injure faite à sa famille, et c'est bien, quoi qu'il en soit, contre M. de Meilliaud qu'il semble avoir fait, pour la première fois, en 1369, l'épreuve de sa pratique précoce des guets-apens.
On se souvient que la seule condition mise par le Roi à la grâce de Meilbaud avait été que le bénéficiaire de cette mesure de clémence irait servir à ses frais, pendant six ans, en Piémont, ou en la ville de Metz. Or, à supposer même que ce dernier ait obéi à l'ordre royal, le temps de son exil availdû être singulièrement abrégé, car, en janvier 1569, il se trouvait certainement à Paris. A ce moment, régnait dans la capitale un tumulte inaccoutumé entretenu parle grand nombre de gentilsliommes en armes qui s'y rassemblaient, pour aller rejoindre l'armée catholique du duc d'Anjou, ou celle du prince de Condé, sur le point d'en venir aux mains en Poitou. Meilbaud s'apprêtait, sans doute, à aller combattre sous les bannières de son ancien chef, lorsqu'un jour, — peut-être le 31 janvier 1569, — comme il se trouvait aux abords du Louvre, en compagnie d un certain Pierre Barrault, le hasard le mit face à face avec le baron de Vitteaux, qui sortait du palais accompagné de trois gentilshommes, dont l'un était un certain Trophime de Boussicault, originaire de Provence, archer de la compagnie d'ordonnance de M. de la Mauvoisinière,. Vitteaux avoua, plus tard, que, à la vue de « celui qui avoit inhumainement tué et occis son frère François
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Dupral, baron de Tliieis, il n'avoit peu se contenir de picquer sur luy son cheval, el, l'ayant approché, de luy tirer un coup de pistolle, sur lequel coup ledict de Meilhaud en tira un autre, comme aussy firent deux des ^gentilshommes estant avec ledict de Vitteaux ». Aucun des coups n'ayant cependant porté, les combattants se fussent probablement livrés à de plus irrémédiables excès, si, vraisemblablement, la ^arde sortie du Louvre ne les eût séparés, et si Vitteaux, reconnu pour l'agresseur, n'eut été immédiatement saisi par le prévôt de riiôtel du Roi, et emprisonné avec Fun de ses compagnons, au moins, sous l'inculpation d'homicide*.
En Tabsence à peu près complète de documents sur cette affaire, nous ne pouvons que risquer des hypothèses sur les suites judiciaires qui lui furent données. Tout ce qu'il nous est permis d'affirmer, c'est que la prévôté de l'hôtel, — juridiction exceptionnelle, — dut être dessaisie du fait, dont la connaissance fut conhée au parlement. Nous savons, en effet, que, dès le mois de février 1569, Vitteaux et l'un de ses complices, Trophime de Boussicault, étaient l'un et l'autre emprisonnés à la Conciergerie du palais, et leur cas instruit par le parlement, qui avait ouvert la procédure par un arrêt du 18 de ce mois ". Mais ce que nous savons aussi, c'est que, le 4 mars, la cour se voyait dans la nécessité de consentir à la mise en liberté de Boussicault, qui avait réussi à prouver qu'il n'avait point été effective-
* Lettres de rémission accordées à Guillautue Duprat, baron de Vitteaux, septembre 1570 (Archives nationales, V^ 80).
- Arrêt cite dans l'arrêt du parlement criminel, du 4 mars 1569 (Arch. nat., X2"55).
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ment mêlé à la bagarre du 3i janvier^, et que, peu après, le 29 mars, leur autre prisonnier échappait, d'une manière moins légale, à la vindicte de ses juges. A cette date, nous trouvons, en efïet, consignée sur le registre de dépôt des procès criminels du parlement la mention de l'évasion de Guillaume Duprat, baron de Vitteaux"^, qui ne laissait à ses juges que la ressource de le condamner, quelques jours après, par défaut et contumace, à la peine de mort. Tclam imbelle sine ictit !
Ce premier attentat manqué, la vengeance de Vitteaux allait se trouver retardée de plusieurs années. Ce n'est pas qu'après il ait cherché à se faire oublier. Tout au contraire, car, impliqué bientôtdansdenouvelles affaires, il allait recommencer de longs démêlés avec la justice, qui ne devaient qu'en 1573 lui permettre de reprendre sa querelle avec les d'Alègre.
Ces aventures nous ont été racontées en assez grand détail par son plus abondant biographe, Brantôme, et les documents que j'ai retrouvés sur elles, en même temps qu'ils conlirment l'exactitude ordinaire des renseignements de ce dernier auleur, nous permettent de suivre assez exactement Vitteaux pendant cette partie de sa vie.
Évadé des prisons de la Conciergerie, il était parti pour le Midi, oii il avait été rejoindre le maréchal Dam-
^ Arrêt du parlement criminel, du 4 mars 1569 [Ibkl.). * Archives nationales, X*-^ l;20i\ loi. 1:29 v».
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ville. Noinmé, au mois de mai 1569, gouverneur du Languedoc, ce dernier était arrivé dans cette province à un moment particulièrement difficile, puisque, après les défaites des protestants à Jarnac et à Moncontour, il s'était trouvé avoir sur les bras l'armée de Mongonmcry, et les troupes des princes refoulées vers Toulouse. Il devait s'entendre avec Monluc, lieutenant de Roi en Guyenne, pour achever l'écrasement des réformés. Mais l'accord ne dura guère, ou même ne fut jamais réalisé entre les deux chefs. Damville se montra, bientôt, en efïet, extraordinairement insouciant de la mission qui lui avait été confiée, et ne mena les hostilités qu'avec la plus grande mollesse ^
Cela nous était déjà connu par le témoignage de Moulue, et cela nous est confirmé par ce que les aventures de Vitteaux nous apprennent de la vie menée à Toulouse par les gentilshommes de l'entourage du maréchal. Yie toute de plaisir, car, à peine arrivé dans la capitale du Languedoc, le fugitif y avait lié amitié avec la plus joyeuse société, et commencé une existence de débauches et de divertissements malheureusement trop tôt interrompue par une nouvelle mésaventure.
Un jour du mois de janvier 1570, Vitteaux et ses nouveaux amis avaient prolongé fort tard un souper plein d'entrain chez un de leurs hôtes habituels. Parmi les convives se trouvait un gentilhomme du pays toulousain, Joseph-Amanieu de Laurens, baron de Soupex^. Ce Soupex fut représenté, plus tard, comme « un homme
' P. Courteault, Biaise de Monluc historien, 1908, in-8°, p. 534 et suiv. * Soupex, Aude, arrondissement et canton de Castclnaudary.
noisif, querelleur et séditieux » par Vitteaux lui-même, qui l'accusa, — sans que j'aie pu vérifier le bien-fondé de cette imputation, — d'avoir été banni du royaume par arrêt du parlement de Toulouse, « pour ses fautes », lors de l'émeute soulevée en cette ville, en 1562, par les Réformés ^ Brantôme, qui l'avait connu, nous le laisse entrevoir sous un jour plus favorable. « G'estoit, dit-il, un très brave et très vaillantjeune homme, mais un peu trop outrecuydé, et je lui avois dit, souvent, comme son amy, en nostre voyage du secours de Malte, qu'il s'en corrigeast\ » Quoi qu'il en soit, le repas qui les avait réunis étant terminé, Vitteaux et ses compagnons en étaient arrivés à un tel étatd'ébriété que, « après avoir tenu plusieurs propos joyeux ensemble », ils n'imaginèrent rien de mieux, pour se divertir, que de « se jeter, en jeu, les uns aux autres » ce qui se trouva sur la table. Cela devait forcément finir mal. En effet, il advint bientôt que, au cours de cette scène d'orgie, Vitteaux reçut sur la tête un chandelier lancé de la main de Soupex, projectile improvisé qui lui fit une assez profonde blessure, «jusques à grande effusion de sang^». Brantôme, qui a dramatisé l'histoire, veut que, aussitôt après, Vitteaux, ayant mis la main àl'épée, ait demandé raison à Soupex, qu'il ait été retenu par les amis de ce dernier, mais que, étant sorti de la salle du festin, et ayant guetté son adversaire plus d'une heure, il l'ait,
* Lettres de rémission accordées à Guillaume Duprat, baron de Vitteaux, septembre 1570 (Arch. nat., V^80).
* Brantôme, éd. Lalanne, t. VI, p. 330.
^ Lettres de rémission accordées au baron de Vitteaux, septembre 1570 (Arch. nat., V^ 80).
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séance tenante, étendu mort sur le pavé*. Un document, que j'ai retrouvé, raconte la chose d'une façon un peu différente. Ce ne serait en réalité que quelques jours après, que Vitteaux aurait tiré vengeance de son insulteur. Ayant appris que celui-ci, bien loin de regretter son acte, déclarait, avec le mépris habituel des gens du Midi pour ceux du Nord, « qu'il sçavoit bien, désormais, comment il falloit chastier les François, et qu'il falloit les servir de coups de cliandelier », Vitteaux en avait conçu la plus violente fureur. Or, un matin, que, sur les 9 ou 10 heures, il sortait de chez lui, pour se rendre chez le maréchal Damville, accompagné de ce Trophime de Boussicault, dont j'ai déjà parlé, et d'un certain Catherin Colet, dit Naveau, il avait rencontré, « de fortune », le baron de Soupex suivi, lui aussi, de deux hommes, dont le sieur de Boisjourdain. « Il luy avoit, alors, demandé raison de sa blessure et mocquerie », et l'autre ripostant « par de hautes et fiëres paroles » , une mêlée générale s'en était suivie, au cours de laquelle, Vitteaux se trouva renversé par terre, et vit fondre sur lui Soupex qui s'efforça de le tuer de deux coups d'épée. Mais frappé, à ce moment, d'un coup d'estoc au côté gauche, porté soit par Vitteaux, soit par l'un de ses compagnons, la chose ne fut jamais éclaircie, Soupex n'avait pas tardé à rendre l'âme ^
La fuite seule avait pu, de nouveau, mettre Vitteaux à l'abri des poursuites de la justice, poursuites immédiatement ordonnées par le prévôt général du Roi au
* Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. 3.30.
- Lettres de rémission accordées au baron de Vitteaux, septembre 1570 (Arch. nat., V'' 80j.
pays (le Languedoc, et d'autant plus à craindre que, la victime « ayant de grand amis et parens en la ville », la punition devait être exemplaire. Le crime avait même eu, aussitôt, un si grand retentissement dans la cité, que le meurtrier ne put en sortir que « déguisé en habit de damoiselle ». Puis, une fois hors des portes et un bon cheval entre les jambes, il était allé, « tout droit, chez M. de Duras*, qui, comme très courtois et gentil seigneur qu'il estoit, le receut fort courtoisement, bien qu'il ne le cogneust pas trop familièrement, et luy presta chevaux pour venir chez moy, raconte Brantôme, où ayant demeuré quinze jours, je lui fournis de chevaux et d'argent ce qu'il voulut (qu'il me rendit très bien après), pour tirer vers Paris -^ ».
C'est à Paris, en effet, que, dès le mois de février, devait se retrouver Vitteaux, moins d'un an après en être parti sous le coup des poursuites du parlement. Il y rentrait avec un nouveau méfait sur la conscience, méfait bientôt suivi d'une nouvelle condamnation, car, dès le 20 avril 1570, une sentence de mort, par contumace, était prononcée contre Duprat et ses complices par le lieutenant du prévôt général au pays de Languedoc \ Et, certes, il fallut au baron une certaine audace pour, dans ces conditions, adresser au Roi une demande en rémission non seulement du meurtre de Soupex, mais aussi de l'attentat sur Meilhaud. Il osa cependant la chose. La paix de Saint-Germain, qui venait d'être signée',
* Jean de Durfort, vicomte de Duras.
- Brantôme, t. VI, p. 330.
^ Citée dans un aiTÔt du Grand Conseil, du 9 août 1571 (Aroh. nat.,
* Le 8 août IjTû.
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inclina-t-elle la Cour à l'indulgonce, et les deux « faits » passèrent-ils pour faits de guerre ? La chose est fort possible. Le certain est que, au mois de septembre 1570, Vitteaux était déclaré absous descc cas à luy imputez, en considération, particulièrement, disaient les lettres de rémission sis^nées par le Roi, des services que nous a faict icelluy suppliant au faict de nos g-uorres, et de ceux (jue nous espérons qu'il nous fera ci-après ». Les droits des parties civiles étaient seuls réservés. Mais parce que, en ce qui touchait spécialement l'affaire Soupex, il était à craindre, — « M. de Soupex estant apparenté et allié d'aucunes des grandes maisons et familles de Guyenne et Languedoc », — (jue les tribunaux de ces pays ne jugeassent pas en assez entière indépendance, le Grand Conseil était chargé de Tentérinement des lettres de grâce, et du règlement des dommages et intérêts qui pourraient être demandés par les parties \ Ces lettres de rémission de septembre furent confirmées par d'autres, du mois de mars 1571, accordées encore à Vitteaux à l'occasion de l'entrée du Roi à Paris". A ce moment, les procédures entamées devant le Grand Conseil étaient, du reste, très avancées. Après s'être constitué prisonnier à la Conciergerie, Vitteaux avait présenté ses lettres do rémission au Conseil, puis avait fait citer, dès le 9 décembre 1570, ceux qui s'étaient portés parties civiles au procès :
* Lettres de rémission accordées au baron de Vitteaux, septembre 1570 (Arch. nat., V 80). — Lattribution de Ja cause au Grand Conseil, déjà mentionnée dans les lettres de rémission, fut confirmée par les lettres patentes du 12 décembre 1570. Ces lettres sont citées dans un arrêt du Grand Conseil, du 25 février 1571 (Arch. nat., V" 81).
- Je n'ai pas retrouvé ces lettres qui sont mentionnées dans plusieurs arrêts du Grand Conseil, notamment dans celui du 27 mars 1571 {Ihitl.).
Antoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud, et Pierre Barrault, d'une part, Claire de Laurens, dame de Léauville, et Jacques de Laurens, seigneur des Audibatz, héritiers de M. de Soupex, d'autre part*. Ces derniers s'étaient, alors, opposés à l'entérinement des lettres de grâce, et avaient « introduit demande au Conseil tendante à fin que toute audience fust desniée audict Vitteaux, jusques à ce qu'il leur eust entièrement payé les condamnations à eux respectivement adjugées par les jugemens et sentences intervenus primitivement à rencontre d'icelluy " ». Paraissant vouloir leur donner satisfaction, le tribunal avait bien ordonné de nouvelles informations sur plusieurs points de la cause, et enjoint, notamment, à Vitteaux de représenter les nommés Boussicault et Naveau, « pour estre procédé à rencontre d'iceulx ainsi que de raison^ ». Toutefois, cette seconde instruction de l'affaire ne paraît pas avoir été menée très activement, ni bien à fond. Boussicault et Naveau durent, il est vrai, se constituer prisonniers, mais ce fut pour obtenir, très peu après, des lettres de grâce, dont ils sollicitèrent, à leur tour, l'entérinement''. Si bien que, le 9 août 1571, le Conseil, clôturant ses instructions, rendait un jugement qui, par son indulgence, rappelait, tout à fait, celui que, cinq ans auparavant, il avait rendu en faveur de M. de Meilhaud. La personne et les biens de Vitteaux et de ses deux
* Arrêt du Grand Conseil, du 9 décembre 1570 [Ibid.].
* Arrêts du Grand Conseil, du 25 février 1571, et du 7 avril 1571 (Arch. nat., V=^81).
^ Arrêt du Grand Conseil, du 7 avril 1571 [Ibhl.].
* Ces lettres sont du 13 juillet 1571, et sont citées dans l'arrêt du Grand Conseil qui les entérine, du 9 août 1571 (Arch, nat., V' 82).
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complices y étaient déclarés « mis à pleine et entière délivrance », et l'action publique complètement éteinte à leur égard. Et pour ce qui était de l'action civile, le seul Vitteaux était condamné, « en réparation des excès, crimes et délits commis : envers les héritiers du feu baron de Soupex, en 1.200 livres tournois de dommages et intérêts, envers le sieur de Meilbaud, en 600 livres, et envers les pauvres de Paris, en 600 livres », étant stipulé que, jusqu'à payement de ces sommes, il tiendrait prison. Comme, du reste, séance tenante, Vitteaux offrait de consigner ces amendes, partie au greffe du Conseil, partie entre les mains de Jean Bourbon, marchand et bourgeois de Paris, il était, le jour même, élargi « à pur et à plein* ». C'était la revanche de l'affaire Meilbaud. La punition de crimes odieux tendait, de plus en plus, à se fixer en un wergeld, dont le taux même menaçait de faire jurisprudence.
Qu'au cours même des débats qui s'achevaient devant le Grand Conseil, nous trouvions Vitteaux inculpé d'un détournement de meubles par lui commis dans la succession de Nicolas Dangu, éveque de Mende, et poursuivi comme tel devant le parlement^, il y aurait là, déjh, de quoi nous prouver en quel mépris le baron tenait les tribunaux de son pays, s'il ne s'agissait, en somme, que d'une peccadille, dont, d'ailleurs, il fut
^ Arrêt du Grand Conseil, du 9 août ioli (Ârch. nat., ¥'• 82).
- Arrêt du parlement de Paris, parlement criminel, du do mai lo71 (Arch. nat., X-" 65).
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absous. Mais il y a mieux ! Car à peine élail-il lavé des divers méfaits qui avaient ainsi attiré sur lui les foudres combien émoussées, on le voit, de lajustice, qu'il devenait le héros d'une affaire plus retentissante encore.
Vers le milieu de 1571, sans que j'aie pu parvenir à en fixer la date exacte, avant, dans tous les cas, qu'eût été rendu le jugement du 9 août, un autre drame avait mis, pour la seconde fois, en deuil la famille Duprat. Le plus jeune frère de Vitteaux, Pierre Duprat, âg'é de quinze ans, avait été nommé page du duc d'Alençon, en 1570, date à laquelle avait été constituée la maison de ce prince. Il était placé, comme tel, sous les ordres d'Antoine de Gonnelieu, seigneur de Jumencourt, premier écuyer de la grande écurie du Roi, et gentilhomme de la chambre du duc. Que se passa-t-il, un jour, entre Gonnelieu et Duprat? Nous n'avons sur ce point que le témoignage fort bref de Brantôme, qui nous apprend que le jeune page fut tué par le sieur de Gonnelieu « mal à propos et, dit-on, alors, avec surpercherie », « qui fut dommage, certes, ajoute Brantôme, car le dict jeune homme promettoit beaucoup de lui ^ ».
Ce meurtre semble avoir causé à Vitteaux un ressentiment plus violent encore et plus cuisant que celui de son frère aîné. En dépit de ses récents démêlés avec la justice, qui achevaient à peine de « se composer », l'idée de se venger, sans retard, de Gonnelieu semble l'avoir, dès lors, hanté, et, au commencement de 1572, — sans que je puisse fixer une date plus précise, — sur la nouvelle que ce dernier avait quitté la cour, en ce
^ Brantôme, éd. Lalanne, t. VI, p. 331.
ANTOINK l) AM>(.RI<:, SRICNRUh DR MKILHAUI) ll\
moment à Blois, pour aller cliez lui en Picardie, il résolut de le guetter à son passage aux environs de Paris, et d'avoir sa vie, s'il le pouvait. Dès (ju'il eut, donc, « bon advis que Gonnelieu couroit la poste, avec quatre chevaux, sur le grand chemin de Picardie^ », il se jeta à sa poursuite, accompagné de cinq hommes, « un portant barbe rousse, vestu d'ung pourpoint blanc et de greguesques de chamois, et quatre autres de grande stature », comme les désigne simplement un procèsverbal d'information ", mais dont l'un nous est connu, par ailleurs, par son nom, et était Olivier de Boussicault, le frère de ce Trophime, dont j'ai déjà plusieurs fois parlé ^. Toujours courant, la petite troupe rejoint Gonnelieu entre Luzarches et Ghaumontel\ oii Vitteaux, fondant sur lui, « le tue viste sans cérémonie^ ». L'attentat commis dans une campagne isolée n'est découvert que quelques jours après. Le lieutenant criminel de robe courte du prévôt de Paris, acquis naturellement à son chef, Antoine Duprat, prétend hésiter à instruire d'un crime consommé sur les limites extrêmes de sa juridiction. Cela retarde encore la poursuite des coupables. Finalement, le 12 mai, seulement, à la requête expresse de Charlotte de Bosbec, veuve de Gonnelieu, en son nom et au nom de ses enfants mineurs, Antoine et Charles de Gonnelieu, le parlement enjoignait à Jean
* Brantôme, éd. Lalanne, t. VI, p. 331.
- Citô dans un arrêt postérieur du parlement criminel, du 4 jan' vicr 1374 (Arch. nat., X-''' 78).
^ Arrêt du parlement, du 16 mars 1374 (Areh. nat., X-'''79).
' Arrêt du parlement, du 12 mai 1572 {Td., X^"^ 71).
•• Brantôme, t, VI, p. 331.
Tanclion d'informer de Thomicide commis \ Mais, à ce moment, Vitteaux s'était mis à l'abri des poursuites ; il était parti pour Fltalie, et le procès criminel entamé contre lui se terminait par une sentence de mort par contumace.
Gela n'était pas pour beaucoup effrayer le baron, auquel la prompte et beureuse exécution de sa vengeance sur Gonnelieu semble n'avoir inspiré qu'un désir plus vif déterminer de la même manière sa querelle interrompue avec Meilbaud. Nous n'avons aucun détail sur son séjour en Italie, et savons seulement qu'il ne se prolongea pas très longtemps, puisque, parti dans le courant de 1572, il était, vers le mois d'août 1573, de retour à Paris où, secacliant, il préparait tout pour une nouvelle « entreprise ;> contre d'Alègre.
Les circonstances paraissaient, à ce moment, nettement défavorables à ses projets, et il lui fallut l'audacieuse témérité qui était la sienne pour ne pas reculer devant leur exécution.
D'Alègre se trouvait bien alors à Paris. Qu'était-il devenu depuis Tattentat de 1569? Il est assez difficile de le dire, en présence des témoignages contradictoires qui nous sont parvenus sur cette partie de sa vie. La plupart de ses biographes le font assister, en 1569, à la bataille de Moncontour, qu'il aurait racontée, dit-on, en vers latins. Je n'ai pu, cependant, trouver confirmation
* Arrêt du parlement, du 42 mai 4572 (Areh. nat., X 71).
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expresse Je sa présence à celle journée, ni découvrir le poème dont il serait Tauteur^ Brantôme at'lirme, d'un autre côté, que Meilliaud prit part au siège de la Rochelle, en 1573 '\ Et toutefois aucun document certain ne corrobore ce dire, qui, comme le précédent, semblerait infirmé par l'autorité de de Thou. D'après de Tliou, Meilliaud, redoutant Yitteaux, serait, en effet, sorti du royaume après 4569, aurait d'abord voyagé en Italie et en Allemagne, puis, de retour en France, serait resté en Auvergne, jusqu'au moment où, en 1573, il aurait été rappelé à la cour par le duc d'Anjou, qui venait d'être élu roi de Pologne ^
Qu'il revînt du siège de la Rochelle ou de son pays d'Auvergne, c'était, dans tous les cas, cette arrivée de Meilhaud à Paris, dont avait été informé Vitteaux, et qui Favait lui-même déterminé à regagner la capitale. Mais l'occasion même qui avait décidé du retour de son rival semblait devoir rendre sa vengeance plus hasardeuse et plus périlleuse. Meilhaud était, en effet, en passe d'obtenir de la haute faveur du nouveau roi de Pologne la situation de premier officier de sa nouvelle cour. Les ambassadeurs de Pologne étaient sur le point d'arriver à Paris. Comme ils ne s'exprimaient qu'en latin, on avait cherché, parmi les gens de cour, un gentilhomme connaissant assez les secrets de l'étiquette et de la langue latine, pour jouer, à la fois, auprès d'eux, le
* A moins que ce ne soit l'opuscule intitulé Victoria Moncontoriensis, Paris, 1569, in-4'', indiqué dans la Bibliothèque historique du P. Lelong, t. II, p. 254, n» 18.079. mais dont je n'ai pas retrouve d'exemplaire, à la Bibliothèque nationale au moins.
' Brantôme, t. VI, p. 331.
^ De Thou, Histoire universelle, trad. Ir. de 1734, t. VI, p. 702.
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rôle (le maître des eéréinoiiies et d interprète autorisé et disert; n'en ayant point trouvé, on avait pensé à Mei- Ihaud, auquel sa culture classique avait valu une réputation méritée. Et aussitôt mandé à la Cour, il avait si bien rempli sa mission que le nouveau roi ne parloit de rien de moins que d'en faire son chancelier. Cette promesse et le rôle très en vue qu'il jouait à ce moment devaient donner, on le comprend, un éclat tout particulier à un attentat sur le nouveau favori \
Ce qui, en môme temps, rendait fort dangereux les projets de Vitteaux, était la demi-disg'râce où la famille Duprat était alors tenue par la Cour. Cette disgrâce se rattachait non plus à la vie publique, mais à l'existence privée du duc d'Anjou. Ayant, dans le courant de 1573, (juitté sa maîtresse Renée de Rieux, dite M''*" de Châteauneuf, pour Marie de Clèves, princesse de Condé, il avait essayé de marier la délaissée, et jugeant Antoine Duprat, prévôt de Paris, un parti très honorable, il avait fait proposer la belle à ce dernier. Duprat avait considéré la chose comme une insulte, et ne s'était pas gêné pour dire qu'il n'était pas homme à donner son honneur pour payer le plaisir d'un autre, quelque avantage qu'on pût lui promettre ". Le duc d'Anjou s'était alors rejeté sur un autre candidat, le prince de Transylvanie ^ mais avait juré de se venger,
^ De Tliou, loc. cil.
^ Journal de VEsLoile, éd. Brunet, appendice t. XII, p. 38o. — De Thou, Hist. universelle, t. VI, p. 701. — Ch. Casati, Villes et châteaux de la vieille France., duché d'Auvergne, d'après les manuscrits du chanoine Audigier, 1900, in-S", p. 21-23.
' Cf. là-dessus une lettre de M. de Villeroy à l'évêque de Dax, ambassadeur à Constantinoplc, le chargeant de taire agréer ce projet par le Grand-
ANTOINE d'aLÈURE, SEIGNEUa DE MILILHAUD 79
et, eiitraînanL dans sa querelle le roi Charles IX, son frère, n'avait elierclié qu'une occasion de marquer son ressentiment à Duprat.
Il le fit, et de la manière la plus ridicule, peu avant Tarrivée des ambassadeurs de Pologne. A son instigagation, le Roi manda, un jour, à Duprat qu'il aurait plaisir à aller prendre sa collation chez lui. Duprat déclina Thonneur sous quelque mauvais prétexte. Vexé, le souverain fut alors tout prêta accepter la proposition de son frère d'aller envahir, de nuit, le domicile du prévôt de Paris. Un soir, donc, le roi de France, le roi de Pologne, le roi de Navarre, le duc de Guise, le bâtard d'Angouleme et quelques autres jeunes seigneurs pénètrent masqués dans l'hôtel d'Hercule. « Après avoir fait cent insultes au maître de la maison, ils enlèvent tout ce qu'ils trouvent dans sa chambre, et mettent son lit et ses tapisseries en pièces. Pendant ce temps-là, les gens de leur suite emportent la vaisselle plate, brisent les coffres, et en retirent l'argent ^ » « Et disoit-on le lendemain dans Paris qu'on avoit volé au prévost plus de 50.000 livres, et que le bon homme eust mieux faict de prendre à femme la Gliasteauneuf, fille de joie du roy de Pologne, que de l'avoir refusée. » Mais, le lendemain, aussi, (( le premier président du parlement fut trouver le Roy, et luy dire que tout Paris estoit esmeu pour le vol de la nuit passée, et que quelques-uns vouloient dire que sa Majesté y estoit en personne. A quoy
Seigneur, du 21 février 1.^73 (Bibl. nat., Y" Golbert, vol. 482, p. 293). Le duc d'Anjou offrit ensuite M"odeChàteauneuf à François de Luxembourg, comte de Brienne. Elle devait épouser le llorentin Antinotti, qu'elle tua en 1.577, et se remarier à Philippe Altoviti, baron de Castellane.
' De Thou, t. VI, p. 701-702.
80 LKS D ALÈGRE
le Roy ayant respondu, en jurant par le sang-Dieu, qu'il n'en estoit rien et que ceux qui le disoient avoient menty, le premier président lui avoit respondu : « J'en « feray alors informer. Sire, et en feray justice. — Non, « non, respondit le Roy, ne vous en mettez pas en peine, (( dites seulement à Duprat qu'il aura trop forte partie, c( s'il en veut demander la raison \ »
L'affaire fut donc étouffée. Mais le Roi et ses compafi,nons avaient failli trouver dans cette aventure plus que le déshonneur, la mort. C'est que, en effet, le soir même de la nuit où elle se passa, Vitteaux, étant arrivé à Paris, était allé se cachera l'hôtel d'Hercule ^ Lorsque les visiteurs nocturnes y pénétrèrent, enfermé dans une chambre voisine des appartements de son frère, avec quatre gens de main, ses affîdés, il put croire que ses desseins contre Meilhaud étaient découverts, et que c'était sa personne qu'on recherchait. Lui et ses complices se mirent, donc, aussitôt, en devoir de se défendre, et, « si par hasard, raconte de Thou, on avait entrepris de forcer la porte de leur chambre, ils allaient sortir l'épée d'une main et le pistolet de l'autre, et auraient tué tout ce qui se serait trouvé devant eux, d'autant plus aisément qu'ils avaient de bonnes armes et qu'ils auraient eu affaire à des gens désarmés et qui ne connaissaient pas les lieux ^ ». Un auteur contemporain prétend même
* Journal de VEsloile, éd. Brunet, appendice, t. XII, p. 384-385.
- Anecdotes de Vhistoire de France pendant les XVh et XVII" siècles, tirées delà bouche de M. le garde des sceaux du Vair et autres, dans les Mémoires de Marguerite de Valois, publiés par Lalanne, Paris, Jannet, 1858, in-12, p. 199.
^ De Tliou, op. cit., t. VI, p. TOI. — DAubigné, Histoire universelle, éd. de Ruble, t. IV, p. 180.
ANTOINK D ALKGRE, SKIGNEUR DK MRILHAUI) 8i
que le roi essaya, sans y réussir, d'enfoncer la porte derrière laquelle se dissimulait Vitteaux \ Mais je n'ai pas trouvé confirmation de ce détail.
En dépit, pourtant, des événements qui venaient ainsi se mettre à la traverse de ses desseins, en attirant l'attention sui' sa famille et sur lui, Vitteaux n'y renonça pas, et, sans perdre un instant, prépara minutieusement son coup. « Ayant laissé sa barbe venir fort longue, si qu'il estoit irrecos^noissable, il se promène par la ville, en babit d'avocat, espie et recongnoit le tout et son mieux », fait le guet, de l'bôtel d'Hercule, observe et note les allées et venues habituelles de Meilhaud logé à l'hôtel de Ne vers tout proche. Puis, « au bout de quinze jours" », il se décide, un beau matin, à agir sans plus tarder. Sur les midi, M. de Meilhaud revenait du jeu de paume du Louvre ', accompagné de cinq ou six compagnons, parmi lesquels Claude de Saint-Quentin, seigneur et baron de Beaufort et Saint-Pardoux, gentilhomme de la maison du Roi\ Comme il passait en vue de l'hôtel d'Hercule, sur le quai des Augustins, il s'arrêta un instant « pour pisser'' ». Profitant de cette occasion, Vitteaux entouré de ses « lions », comme on appelait, dès lors, ses complices, — et qui, ce jour-là, étaient Olivier de Boussicault, Antoine Zampini, Jean Duval
' Anecdotes de l'Iiisioive de France... citées plus haut, p. 1.5U.
- Brantôme, t. VI, p. 331-332.
•' Nouveaux mémoires du maréchal de Basso7npierre, publiés par l'éditeur de l'Etablissement des Français dans les Gaules, du président Uénault [Antoine Serieys], 1803, in-12, p. 162.
* Arrêt du parlement criminel, du 4 janvier 1574 (Arcli. nat., X-'^ 78)^
•' Nouveaux mémoires de Bassompierre, dans une copie conservée à la Bibliothèque nationale, nouv. acq. fr., 1208, loi. 104.
et Annet Rassion \ — Vitteaux sort, en hâte, du lo^is d'Hercule et, se précipitant sur Meilhaud encore tourné contre le mur, il le tue « par derrière" », « sans résistance^ », pendant que Boussicault porte, en même temps, un coup mortel à Beaufort qui, voyant le danger couru par son ami, avait voulu le protéger'. Puis, les meurtriers, montant aussitôt sur des chevaux tenus prêts, « se sauvent, bravement, hors la ville et aux champs^ ». Mais un incident malencontreux les desservit dans leur fuite. En attaquant M. de Beaufort, « l'estramasson au poing », Olivier de Boussicault avait été atteint, « par cas fortuit », d'un coup d'épée à la cuisse, qui « causa, bientost, au blessé, marchant par païs, une grande effusion de sang'' ». Arrivés à près de douze lieues de Paris, les fugitifs furent contraints de s'arrêter en un village, pour faire panser leur compagnon par un barbier, village où Jean Tanchon, lieutenant criminel de robe courte de la prévôté de Paris, parvint à les rejoindre et à les capturer, après une sanglante bagarre, au cours de laquelle Vitteaux fut assez grièvement blessé, car « il ht grande deffense' ». Peu de jours après, les coupables étaient ramenés à Paris,
et enfermés au For-1'Evêque*.
C'est là, dans sa prison, que, « par deux fois »,
^ Arr»!'t du parlement criminel, du 41 mars 4574 (Arch. nat., X^^Tî^). ' Nouveaux mémoires de Bassompierre, toc. cil . ' Brantôme, t. VI, p. 332.
* Arrêt du parlement, du 4 janvier lo74 (Arch. nat., X^°78). " Brantôme, loc. cit.
•^ Brantôme, loc. cit.
'' Brantôme, loc. cit.
* Arrêt du Grand Conseil, du 5 octobre 1573 (Arch. nat., V^ 87).
ANTOINE I) ALKGRE, SEKiNRUR DE MEILIIAUI) 83
Brantôme vit le baron, « lequel, dit-il, nous tenions pour exécuté, et aux vespres de la mort ». Lui-même déclarait, « de la façon la plus assurée, qu'il ne se doubtoit pas moins (|ue de la mort », ajoutant, du reste, « qu'il ne s'en soucyoit, puisqu'il avoit vengé celle de ses deux frères S). En fait, le Roi, qui avait ressenti très vivement la perte de son favori, Gonnelieu, et le duc d'Anjou, qui avait conçu du meurtre de Meilhaud une non moindre irritation, semblaient disposés aux sanctions les plus impitoyables. Le duc était surtout excité contre Vitteaux par l'un de ses favoris, Louis Bérenger, seigneur du Gua", gentilhomme du Dauphiné, ami intime de Meilhaud. Sur le champ, donc, « commission avoit esté octroyée par le Roy au grand prévost de son hostel, pour faire, parfaire et juger le procès dudict Vitteaux, en compagnie de douze maistres des requestes^ », et tout laissait prévoir que la sentence ne tarderait guère et qu'on ferait justice sommaire du meurtrier.
Toutefois, la famille et les amis de celui-ci ne demeuraient pas inactifs. Ils sentaient que la ridicule aventure, où le Roi et son frère s'étaient récemment compromis vis-à-vis d'Antoine Duprat, pouvait leur donner quelques droits à une compensation. L'occasion de l'obtenir se présenta tout naturellement. A l'arrivée des ambassadeurs de Pologne, Adam Konarski, évoque de Posnanie,
* Brantôme, t. VI, p. 331-332.
* Gua (le), Isère, arrondissement de Grenoble, canton de Vif. — Le nom de ce personnage est presque toujours défiguré en Guast, Gast, etc.
^ Cette commission est mentionnée dans un arrêt du Grand Conseil, du 5 octobre 1573 (Arch. nat., V^ 87).
Si- LES D ALÈGUE
chef de l'ambassade, avait été logé à l'hôtel d'Hercule*. Le prévôt de Paris lui demanda d'intervenir auprès du Roi, en faveur de son frère. Pour reconnaître l'hospitalité de son hôte, le prélat y consentit volontiers, et à sa première visite au roi de Pologne, ayant trouvé Charles IX dans la chambre de ce dernier, il lui adressa, en faveur de Vitteaux, une longue harangue en latin, dont Brantôme, qui était présent, nous dit « qu'elle estoit fort éloquente et conçue en des termes empreints d'une telle passion et aifection que le Roy fut fort empesché pour respondre à pareille requeste" ». C'est probablement à la suite de cette opportune intervention que Charles IX, sans vouloir condescendre à une grâce pure et simple, consentit à retirer la connaissance du meurtre de Meilhaud au prévôt de l'hôtel, dont la sentence ne faisait guère de doute, pour en conher l'instruction à une juridiction qui avait précédemment traité Vitteaux avec la plus grande indulgence, au Grand ConseiP.
Mais la décision de ce nouveau tribunal parut, ellemême, trop incertaine aux partisans du baron. Le premier président du parlement, Christophe de Thou, était tout acquis à la famille Duprat, et, déjà, il était intervenu auprès de la Cour pour faire observer que, « si on avoit fait mourir Meilhaud et Gonnelieu, les meurtriers des deux frères de Vitteaux, infailliblement celui-
* Registres des délibérations du bureau de la ville de Paris, t. VII, édité par F. Bonnardot, 1893, in-fol., p. 96.
- Brantôme, t. VI, p. 332. — De Thou, Histoire universelle, t. VF, p. 702-703.
' Cf. l'arrêt du Grand Conseil, du !<"' octobre 4573 (Arch. nat., Y" 87). .
ANTOINE 1) ALKdUE, SEIGNEUU DE MEILHAUI) 85
ci devoit mourir ; mais (juc, puisqu'on les avoiL épargnés, il l'alloit que la loi i'ust égale et que ce dernier eust sa grâce et pardon comme les autres* ». Fort de cet appui, les parents et amis de Vitteaux lui suggérèrent aussitôt de récuser comme suspects plusieurs des membres du nouveau tribunal devant lequel il était traduit. Les récusations commencèrent par Jean-Jacques de Mesmes et Micliel Viallart, conseillers du Roi en son Conseil privé, et présidents au Grand Conseil, et si, pour le premier, il fut jugé que « le déclinatoire du pi'évenu estoit impertinent et non admissible », il fut reconnu recevable pour le second, « les pi'édécesseurs dudict Micbel Viallart ayant de tout temps despendu de la maison d'Alègre ^ ». Presque en même temps, Vitteaux, qui n'agissait, du reste, qu' « après que ses procureurs et défenseurs en avoient conféré avec le prévost de Paris, le sieur de Saultour et autres ses parens^ », se portait, le li octobre, « appelant au parlement de l'exécution des lettres patentes du Roy de renvoy et attribution de juridiction au Conseil' », et sollicitait son transfert de la prison du For-rÉvéque à la Conciergerie du palais. Trois mois se passèrent, là-dessus, à des procédures, au bout desquelles, sans que nous sacbions, d'ailleurs, comment il se fit, nous trouvons le parlement saisi, à son tour et définitivement, de l'aflaire Vitteaux.
* Brantôme, loc. cit.
• Arrêts du Grand Conseil, des !«■•, 3, 5, 23 octobre 1573 (Arcli. nat.. Y' 87).
» Arrêt du Grand Conseil, du 3 octobi-e loTS [Ibid.]. — François des Essarts, seigneur de Sautour (aujourd'hui Neuvy-Sautour), et de Sormery (Yonne, arrondissement do Tonnerre, canton de Flogny), avait épousé Franroisc Duprat, sœur du baron de Vitteaux.
' Arrêt du parlement, du 11 mars 1.j74 (Arch. nat., X-"7'J).
86 1-KS D ALKGRt:
Quelque désir, toutefois, qu'on pût avoir de la Unir en douceur, il fallait compter avec les parties civiles, qui, aussitôt l'instruction entamée, firent valoir leurs droits. C'étaient les veuves et les enfants mineurs des victimes de Meilhaud : Charlotte de Bosbec, veuve d\\ntoine de Gonnelieu et ses deux fils, Antoine et Charles ; Françoise de Mailly, veuve de M. de Meilhaud, son fils Yves et ses trois filles Isabelle, Renée et Jeanne ; enfin Claude de Veiny, veuve de M. de Beaufort, et son fils Claude '.
D'autre part, si porté à l'indulgence que fût le nouveau tribunal, il ne lui était guère possible de prononcer un acquittement sans braver l'opinion publique. Celle-ci s'était particulièrement émue du meurtre de Meilhaud que sa charge auprès des ambassadeurs de Pologne avait mis en évidence. Sur lui courait déjà une complainte qui le faisait populaire :
Des Polonois le noble roy
Le vouloit avec soy
Pour chancelier
Et premier conseiller
Et sans ce grand malheur,
11 eust faict la grandeur
De sa perfection
Voler par toute la nation.
Mais, quoi ! la fortune
Toujours importune
Les hommes vertueux !
Pleurez, pleurez, mes yeux- !
* Arrêt du parlement, du il mars 1574 (Arch. nat., X^" 79).
2 Annales de la ville d'issoire. Manuscrit inédit sur l'Iusloire des guerres civiles en Auvergne aux AT/« et XV 11^ siècles (attribué à Julien Blauf), publié par J.-B. Bouillet, Glermont-Ferrand, 1840, in-S», p. ii37-:!38.
AM'OINh: b'ALliGRK, SEIGNEUR DE MEILHAUD 87
Ces mauvais vci's ne pouvaient pas évideiiiiuenl émouvoir beaucoup le parlement. Il y avait, pourtant, là un sij^ne de l'état des esprits qui devait le faire réfléchir. Finalement il s'en tira par des demi-mesures, encore cependant plus énergiques (ju'on aurait pu le penser.
Par un arrêt en date du 11 mars 1574, il condamnait, en elFet, les prisonniers, (c c'est assavoir : le sieur de Yitteaux à eslre confiné et rélégué, à lousjours, en l'isle de Ré, et les nommés Zampini, Boussicault et Duval à estre menez et conduits aux gallères du Hoy, pour en icelles estre détenuz et y servir comme forçais à perpétuité ». Par ailleurs, les biens des condamnés devaient être confisqués, et sur eux prises : 1** la somme de deux mille livres parisis, « qui sera employée, disait l'arrêt, pour édifier et bastir une chambre aux prisons, pour mettre les femmes » ; 2° huit mille livres parisis, pour la veuve et les enfants du feu seigneur de Meilhaud ; S*" quatre mille livres parisis, pour la veuve et les enfants du feu seigneur de Gonnelieu; 4"^ quatre mille livres parisis, encore, pour la veuve et les enfants de feu seigneur de Beaufort ; 5*" quatre mille livres parisis, enfin, qui « seront distribuées et aumosnées pour taire prier Dieu pour les âmes desdits delfuncts, c'est assavoir 400 livres à la bouëtte des pauvres, quatre cent livres à l'Hostel-Dieu, quatre cens livres à la Trinité, quatre cens livres à Thospital Saint-Gerraain-des-Prez, six cens livres au couvent des Gordeliers, (juatre cens livres au couvent des Jacobins, quatre cens livres aux pauvres novices des Augustins, deux cens livres au couvent des Carmes, trois cens livres au couvent des
LES D ali-:(;re
Minimes, deux cens livres aux Enlans-Rouges, trois cens livres aux relisrieuses de ÏAvc Maria ' ».
Les mieux traités en somme, après les couvents de Paris, étaient les prévenus.
* Anvl (lu parleiiiont du 41 mais 4574 (xVrch. nul., X-« T'J),
CHAPITllE IV
YVES III D'ALÈdUi:, MARQUIS IVALÈCllK
De son inariai^e avec Françoise de Mailly, Antoine d'Alègre, seigneur de Meilliaud, avait laissé en mourant un fils, Yves, et trois filles, Isabelle, Renée-Angélique et Jeanne, enfants encore mineurs, que la mort de leur mère, survenue peu de jours après Tarrét du il mars*, priva de leur seul soutien. De ces orphelins leur oncle Christophe d'Alègre, seigneur de Saint-Just, aui'ait du être le naturel protecteur, car c'était, en somme, victime de sa querelle avec les Duprat qu'était tombé son frère Antoine. Mais, chargé, lui aussi, d'une nombreuse famille, d'un naturel, je l'ai dit, malveillant et difficile, il paraît n'avoir rien fait pour tenter de vengei* l'assassinat de son cadet, et semble, même, ne s'être ({ue fort peu inquiété du sort de ses neveux. Ceux-ci devaient, heureusement, trouver plus de secours auprès de leur oncle Yves.
Je n'ai, jusqu'ici, parlé de cet Yves que pour mentionner ses démêlés judiciaires avec son frère Christophe, ou les bons rapports qu'il entretint toujours, au contraire, avec son frère Antoine. Et cette mésentente,
' Evaclcmoiit entre le 18 avril 1574, où elle lit son Leslanient, et le 4 ruai, où elle est dite être récemment défunte (archives nationales, insinuations du Chàtelet, cf. Y Mo, fol. 2ik et 288 .
90 LliS DALÈGHE
d'une part, ca parlait accord, de l'autre, paraissent bien, en réalité, avoir été cause de l'attachement témoigné, tout de suite, par Yves d'Alëgre à ses neveux orphelins. Mais, si cet Yves entre, ainsi, seulement, en scène dans l'histoire de la famille, à l'occasion de la mort de son frère et de la tutelle de ses enfants*, et si, pour cette raison, je Fétudie seulement ici, alors que son titre d'aîné et de chef de sa maison auraient dû lui mériter la première place, ce n'est pas qu'il ne soit intéressant par d'autres endroits. Les divers détails que j'ai rassemblés sur sa vie en font, en effet, une physionomie assez curieuse, et ceux que j'ai retrouvés sur sa mort tragique continuent, de façon assez saisissante, la lamentable histoire de la maison d'Alègre, pour que les uns et les autres vaillent la peine d'être rapportés.
Né vers 1523 ^ Yves III d'Alègre avait fait son entrée dans la vie publique, en 1558, comme sénéchal du Puy-en-Velay. En octobre de cette année, en effet, Henri II, « à la requeste et poursuite des députés, consuls et habitans du Puy, et moyennant la finance de 25.000 livres », avait créé dans cette ville un nouveau siège de sénéchaussée démembré de celui de
* Je n'ai pas retrouvé d'acte authentique donnant ce litre de tuteur à Yves III d'Alègre, mais il est désigné, expressément, comme ayant accepté cette charge par Simon Marion, dans la plaidoirie prononcée par lui, le 26 juin 1582, devant le parlement de Paris, en faveur d'Yves IV d'Alègre, neveu du marquis d'Alègre. {Plaidoyers de Simon Marion, 1609, in-8°, p. 378-379.)
' Bibl. nai., i'v. 20.230, généalogie de la famille d'Alègre.
YVES 111 o'ALKGRb:, MARQUIS u'aLKGHK 91
Nîmes, et les otïices de ce siè^e ayant été, peu (1(5 temps après, adjup^és aux plus ollrants, le poste de sénéchal fut attribué à Yves d'Alègre, moyennant 3.000 livres ^ Mais, ce titre, M. d'Alègre ne le conserva pas très lonj»temps", et, dès 1500, il ne porte plus (jue celui de gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, recevant, pour ces fonctions, des ^ages de 1.200 livres par an ^.
Très peu après cette date, il semble, au reste, avoir abandonné TAuvergne pour séjourner en Normandie. C'est là, du moins, que nous le retrouvons, lors de la première guerre civile. On sait que, dès le début de cette guerre, en avril 1562, les protestants s'étaient saisis de Rouen, dont ils restèrent les maîtres jusqu'en octobre. Or, M. d'Alègre fut parmi les gentilshommes du pays qui résistèrent le plus énergiquement à cette occupation. Dès le mois de mai, en compagnie de Jean, baron de Glères, de François de Briqueville, seigneur d'Auzebosc, et autres, il aidait Jean d'Estouteville, seigneur de Villebon, lieutenant au gouvernement de Normandie, à se saisir delà ville de Pont-de-l'Arche*,
* Chroniques d'Etienne Medicis , bourgeois du Puy. publiée par A. Ghassaing, 18b9, in-4», t. I, p. 498. — J.-A.-M. Arnaud, Histoire du Velay, 1816, in-8", t. I, p. 304 et suiv.
- Le nouveau siège de sénéclial créé au Puy par Henri II en octobre 1558, fut supprimé par lui en avril 1559, puis rétabli en juin 1560 par François II (J.-A.-M. Arnaud, Op. cit., t. I, p. 304-307).
" Quittance de 300 livres donnée par Yves d'Alègre, gentilhomme de la chambre du Roi, pour un quartier de ses gages, le 6 décembre 1560 (Arch. nat., K 1722, n° 99).
* Discours abrégé et mémoires d'aulcunes choses advenues tant en Normandie que en France depuis le commencement de L'an -1559 et principalement en la ville de Rouen, dans A. Héron. Deux chroniques delà ville de Rouen (Société de l'histoire de Normandie), 1900, in-8», p. 206,
« au grand domniage de ceux de Rouen, auxquels, toutes les semaines, arrivoient, auparavant, des vivres tant de ce lieu que d'autres estans plus haut, sur la rivière de Seine * ». Un peu plus tard, ayant fait exécuter, autour du village de Blainville, d'importants travaux de défense, et bien fortifié son château, qu'il avait pourvu d'artillerie, M. d'Alègre tenta, de là, à plusieurs reprises, d'assez heureuses sorties contre la garnison de Rouen, « dans Tune desquelles il réussit à capturer aucuns bourgeois et soldais de la ville », qui s'étaient imprudemment aventurés hors les murs. C'est même pour délivrer ces prisonniers, et tirer vengeance de cette insulte que, dans la nuit du 15 au 16 août 1502, une véritable expédition fut organisée de Rouen contre Blainville, expédition qui parut, d'abord, devoir être couronnée de succès, caries huguenots arrivèrent, tout de suite, à forcer « les tranchées et barrières » qui défendaient le village, pillèrent la collégiale et les autres églises, et saccagèrent les maisons des chanoines. Mais, « fort estonnez soudain de quelques coups d'artillerie (jui leur furent tirez du chasteau », ils n'eurent que le temps de s'enfuir, en emmenant seulement prisonniers deux chanoines, et deux ou trois des principaux du lieu-. Enfin, lorsque, en septembre, l'armée royale, commandée par le duc de Guise, se présenta sous les murs de Rouen, M. d*Alègre paraît avoir été mêlé, d'assez près, aux opérations du siège. Dans une lettre adressée, plus tard, par lui au duc de Nevers, il prie ce dernier, non sans complai-
^ Histoire ecclésiastique des églises réforinées au roijaume de France, éd. Bauui et Gunitz, 1883-1889, "in-8», l. Il, p. 7:21. * Discours abrégé..., dans A. Héron. Op. cit., p. 240-241.
YVRS III n ALKr.RK, MAROUIS 1) AMa.RR 93
sance, de se souvenir que, « aux premiers troubles, dit-il, et feu Monsieur de Guise menant lors la guerre en Normandie, là oij, pour lors, j'estois retiré à ma petite maison, je ne luy fus du tout inutile, et lui donnai des advis qui luy servirent à exécuter nombre de beaux laits d'armes^ ». Nous ignorons évidemment beaucoup des cboses qui faisaient M. d'Alègre se décerner à lui-même pareils éloges. Du moins, savons-nous, pertinemment, qu'il prit part au sac de la ville, le 2(j octobre 1562, car, peu de jours après, l'arcliidiacre et deux cbanoines du cbapitre de Rouen venaient demander à la Reine-mère restitution de Tor, de l'argent et des pierres précieuses de la cbâsse de Notre-Dame, « qu'aucuns soldats de M. d'Alègre avoient dérobée au cours du pillage " ».
A quel titre M. d'Alègre servait-il, alors, dans les troupes royales ? Je ne saurais le dire, car ce n'est qu'en 1563 que nous le trouvons officiellement qualifié de « capitaine de trente lances des ordonnances du Roy" ». Et si une dépôcbe de l'ambassadeur anglais Smitb veut que, au commencement de 1563, il ait été fait gouverneur de Rouen, je n'ai découvert, nulle part, confirmation de la cbose \
* Lettre d"Yves d'Alègre au duc de Nevers, de Moilhaud. JC» mai 1577 (Bibl. nat., fr. 33i>0, loi. 116).
- Discours abrëf/é .., dans Héron, Op, cit., ]). 273. ^" Quittance délivrée par Yves d'Alègre, le 10 juin io6o (Bibl. nat., pièces originales, fr. 26.516, n» 33).
* Lettre de Thomas Smith à William Gecil, 4 février 1;)63 {Calendnrs of Sfafe papers of tlie reign of Elizabefh. foreir/n série. 1563, n" 231)'6).
LES D ALKGRE
Un autre renseignement, le concernant, émané de la même source, et d'après lequel il aurait été envoyé, en 1563, en Espagne, auprès de Philippe II, est, lui, certainement, erronée C'est M. Glutin d'Oysel qui lut chargé de cette mission. On peut s'expliquer, du reste, la confusion; car, en même temps que M. d'Oysel était expédié auprès du Roi Catholique, et que René de Birague était accrédité extraordinairement auprès de l'Empereur, M. d'Alègre Tétait auprès du Pape, et ces trois ambassades se rattachaient à un ensemble de négociations poursuivies, alors, très activement, par la cour de France.
L'objet commun de ces négociations était de faire revenir ceux auprès desquels elles étaient menées de la mauvaise impression produite sur eux par la promulgation de l'édit d'Amboise (19 mars 1563), et par les concessions faites en cet édit aux réformés de France. MM. d'Oysel, Birague et d'Alègre devaient, dans ce but, représenter aux souverains près desquels ils étaient envoyés que, en signant l'édit de pacification, i( le Roy n'avoit eu l'intention ni d'établir, ni mesme de souffrir la nouvelle religion dans le royaume », que, au contraire, « il estoit tout prêt à s'unir aux autres puissances catholiques d'Europe, pour lever et dissiper les diversités d'opinion qui séparaient les chrétiens », et que le concile lui paraissait bien être le moyen le plus sûr d'y parvenir; mais, — et c'était là le second point des instructions des ambassadeurs de France, — un concile général et œcuménique plus largement ouvert que celui
Du même au même, le 12 mars 1563 {Ibid., n» 438),
YVRS \\l d'aLKCRK, marquis D ALKf.RR 95
qui se tenait, dans le moment, àTrente, un concile auquel, disait le Roi en ces instructions, « ceux qui diffèrent d'opinion avec nous, soit de nos sujets ou autres, puissent librement assister », un concile réuni ailleurs qu'en Italie, car « cette situation du lieu de l'assemblée est suspecte aux réformés qui nient qu'elle soit de sûr accès », un concile assemblé, par exemple, en Allemagne, et où tous pourraient être admis à s'expliquer*.
Il est inutile de dire que pareil appel, qui témoignait, tout au moins, de singulières illusions cbez ceux qui, en le lançant, semblaient oublier le lamentable écbec du récent colloque de Poissy, que pareil appel, dis-je, n'avait aucune cliance d'être entendu des souverains auxquels il était adressé. Aussi bien, n'y avait-il là, peut-être, de la part de la Reine-mère qui dirigeait les négociations, qu'un moyen de légitimer, après coup, la paix d'Amboise, en laissant supposer qu'une répression pacifique de l'bérésie lui semblait encore dans l'ordre des cboses possibles. Mais la suite des instructions données, en particulier, à M. d'Alègre laissait assez entrevoir combien la cour de France demeurait sceptique sur la conclusion « amiable » du conflit religieux. D'une part, en effet, M. d'Alègre avait ordre de presser le Saint-Père d'accorder au roi de France l'autorisation déjà sollicitée par lui d'aliéner une partie des domaines ecclésiastiques, pour subvenir, le cas échéant, aux
* « Sommaire de lambassade de M. d'Alègre à Rome » (Bibl. nat., fr. 6619, fol. 3 et suiv.).— Lettre de Catherine de Médicis à Bernardin Bochetel, évêque de Rennes, du 30 avril 1563 (Lettres de Catherine de Médicis, éd. La Perrière, t. II, p. 27). — De Thou, Histoire universelle, trad. fr. de 1734, t. IV, p. 573-575.
nécessités de la lutte contre les réformés ; d'autre part, il avait reçu secrètement une charge plus significative encore, et tout à fait opposée à Tespoir dont semblait officiellement se bercer la cour de France, celle de sonder le Saint-Përe sur la possibilité d'une entente offensive contre l'hérésie entre le Saint-Siège, la France, l'Kmpereur et le roi d'Espagne.
D'Alègre nous a laissé le récit très curieux des mystérieux pourparlers, au cours desquels cette partie de sa mission lui fut confiée.
« Quant à ce qu'il a pieu à Sa Majesté commander audict d'Alègre de bouche, écrivait-il, plus tard, à la Reine-mère, elle se souviendra, s'il luy plaist, que, au lieu de Chenonceaux, en souppant, elle luy tint propos d'une veue, qu'elle désiroit qui se peust faire, du Pape, de l'Empereur, du Roy et du Roy Catholique, dont elle disoit n'avoir communiqué, encores, avec personne, sinon avec le sieur d'Oysel que, peu auparavant, elle avoit envoyé en Espagne, auquel elle en avoit donné quelque charge, deffendant très expressément audict d'Alègre qu'il n'eust, en façon quelconque, à se déclarer, ny à se laisser entendre à personne vivante sur ce faict, sinon à Monseigneur et à Madame de Savoye, en passant, auxquels il diroit que la Reyne en avoit desjà communiqué avec Monseigneur le Légat ^, lequel elle avoit trouvé assez disposé à cela, dont elle le vouloit bien advertir, luy priant que, comme de luy mesmes, il en vouloist tenir propos audict seigneur Légat, lui remonstrant combien ladicte veue seroit utile et nécessaire à la chrestienté.
* Hippolyte d'Esté, cardinal de Forrare, légat en France.
YVES III d'alkgre, marquis d'alègre 97
« De laquelle veue elle lui delFendoit en faire semblant à Rome en aucune manière, mais bien, si Sa Sainteté luy en parloit et faisoit démonstration de le désirer, qu'il ne feist, sur ce, aucune responce, ny feist semblant, en cela, d'avoir aucunement entendu le voulloir de la Reyne ; mais qu'il sceust de Sa Sainteté s'il trouvoit bon qu'il dépeschast en dilligence vers la Reyne pour luy faire entendre ce que de par luy luy en avoit esté dict, et, s'il trouvoit bon cest expédient, que ledict d'AlègTe dépescbast en toute dillip^ence le sieur de Marchaumont, secrétaire du Roy \ vers Leurs Majestez pour leur faire entendre, bien au long-, le contenu de ce qu'il auroit appris.
« Sur ce point, Sa Majesté, s'il luy plaist, se souviendra que, le lendemain qu'elle eut faict audict d'Alègre cest bonneur de lui communiquer ce faict, il se trouva, de bon matin, à son lever, et luy dit ces propres mots : « Madame, j'ay à vous dire cbose de conséquence, (c et vous supplier vous vouloir tirer un peu à part, « afin que je les vous die. » Sa Majesté appela ledict d'Alègre à part, qui luy dit : « Madame, la négociation, « que vous m'avez commandé de tenir si secrète, est a commune et publique, aujourd'buy, par toute ceste « court. Car, afin que vous n'imputiez la faute à moy, « après que je serai party, je vous veulx bien dire que c( ung seigneur de ceste compagnie m'envoya, arsoir, <( quérir en sa chambre, là, où estant, il me dit : « Monsieur d'Alègre, je suis bien informé que, là où « vous allez, vous avez cbarge de parler d'une veue,
* Pierre Glausse, seigneur de Marchaumont, secrétaire du Conseil, plus tard chambellan du duc d'Alençon.
9S l-FS D ALÉCRE
« comme aussy a eue M. d'Oysel. Mais tenez pour certain « que c'est un des plus grands dommages qui puissent « advenir à ce royaume, si cela sort à effect, et, pour « ce, pensez-y, vous que je congnois estre bon service teur du Roy, de ne prendre ceste charge, que vous « ne l'ayez bien signée du Roy et de la Reyne, afin que, « si, à Tad venir, on vous en voulloit faire rendre compte, « vous ne fussiez désavoué «. Le susdict seigneur, ledict d'Alègre nomma alors à la Reyne, qui croit qu'elle s'en souviendra; et la responce que icelluy d'Alègre luy feit fut qu'il n'avoit jamais ouy parler de chose approchante de cela'. »
On le voit, la mission de d'Alègre était assez délicate. H lui fallait justifier, auprès du Saint-Siège, la récente pacification accordée aux protestants, en semblant ne pas douter du succès d'un concile général ; et, en même temps, il devait amener habilement le Pape à se prononcer sur Tappui qu'il entendait donner au gouvernement français, au cas où celui-ci reprendrait les hostilités vis-à-vis des réformés. Pour un homme rompu à toutes les roueries et les subtilités de la diplomatie, il y aurait eu, là, une tâche fort difficile ; elle devait être écrasante pour M. d'Alègre que rien, jusqu'alors, n'avait préparé à ce rôle.
Il paraît bien pourtant s'être appliqué à le remplir avec une docilité touchante, la plus extrême prudence, et une discrétion rare. Sur le point le plus essentiel, celui d'obtenir du Pape la déclaration spontanée du secours qu'il entendait prêter à la France, au cas d'une action commune contre les réformés, M. d'Alègre pré-
^ « Sommaire de lambassade à Rome de M. d'Alègre. » (Bibl. nat., fr. 6619, fol. 32-33).
YVF,s m n AI. i:r.uR. marouts m alkgrk 01)
tendit bien, toujours, en particulier, avoir ol)éi à ses instructions, ne s'être avancé en rien, et que le Pape lui avait, le premier, tenu le propos d'une ligue des princes cathoIi(jues avec un dépôt de 300.000 écus. Et on peut le croire de bonne foi, quand il se justifie auprès de la Reine de l'accusation d'avoir outrepassé sa charge, et découvert son gouvernement. Mais, si, lui, avait été discret, d'aulres Tavaient moins été, et, dès l'arrivée à Rome de raml)assadeur extraordinaire de France, il semble bien que la politique à double jeu de Callierine de Médicis avait été percée à jour, et que le Pape ne souhaitait rien tant que la divulgation de ses projets et de ses calculs pour forcer la main à la politique française et l'amener à reprendre la lutte contre les réformés. M. d'Alègre s'en douta bien ; mais ce qu'il paraît n'avoir jamais compris, c'est que la Reine, voyant ses desseins démasqués, et le bruit répandu partout d'une prochaine entente entre la France et le Saint-Siège, bruits qui ne pouvaient que nuire à sa politique de pacification en France, n'avait qu'un moyen de sauver la face, c'était de désavouer son chargé d'affaires. Elle le fit avec brutalité. Dès le 10 août 15G3, celui-ci avait écrit à la Reine que, selon ses instructions, il avait scrupuleusement attendu que le Pape lui parlât du fait en question, avant de lui en dire un seul mot, que c'était comme de lui-même que le Saint-Père s'en était ouvert à lui, un jour qu'il l'avait envoyé quérir, après dîner, à Saint-Marc, et se promenant avec lui familièrement en une galerie \ Cette lettre resta sans
* « Sommaire de l'ambassade à Rome de M. d'Alègre. » (Bibl. nat., fr. 6619, fol. 33 v, 84 v°).
^ UnivorsiUa
l BIBLIOTHECA ^^^aviensia
réponse jusqu'au 3 octobre, où la Reine, bien informée alors, d'autre part, que le Pape n'avait parlé que parce que le secret de la négociation était éventé depuis lone^temps, écrivit au malbeureux d'Alëgre la lettre la plus mortifiante, dans laquelle elle l'accusait expressément de grave manquement à ses instructions. « Car, lui mandait-elle, il faut que je vous die que j'ay trouvé fortestrange ce que vous m'avez dernièrement escript, comme vous aviez mis en avant, par delà, à nostre Saint-Père de faire une ligue de princes et un dépost de 300.000 escus; car, si vous vous souvenez bien des charges et instructions que vous emportastes quant et vous, à vostre partement, vous trouverez qu'il ne vous fut rien commandé de semblable, ny parle Roy, monsieur mon fils, ny par moy ; au moyen de quoy, si vous en avez parlé à nostredict Saint-Père, cy-devant, regardez, en premier lieu, à n'y passer oultre et à rabiller, qui plus est, ce que vous pourrez avoir faict en cest endroict, luy faisant entendre bien clairement que vous avez parlé de cela comme de vous mesmes, et sans que vous en eussiez aucune charge de nous, car le Roy ne trouve pas qu'il luy faille autre plus estroicte ligue, pour le bien de ses affaires, que la paix universelle qui est entre les princes chrestiens ses amys, voisins et alliez'. » (( Ledict M. d'Alègre, est-il exposé dans le Sommaire de son ambassade qu'il nous a laissé, ledict M. d'Alègre recevant ladicte lettre de Sa Majesté se trouva fort estonné, voyant que on luy mettoit à sus chose à quoy il n'auroit jamais pensé, qui estoit d'avoir parlé au
* Lettre de Catherine de Médicis à M. d'Alègre. du 3 octobre 1563 [Lettres de Catherine de Médicis, t. U, p. 419-420).
YVKS m n'ALKGRb:, iMARuUIS d'aLÈGRK lOl
Pape d'une lij^iie et d'un dépost de 300.000 escus, et (}ue c'estoit très en sens contraire le service qu'il pensoit avoir faict. » Aussi, tout de suite, écrivit-il à la Reine une lettre où il protestait énergiquement de son innocence.
Madame, lui mandait-il, j'ay veu la lettre qu'il vous a pieu me faire cest honneur de m'escripre par le sieur Luca Manelli, pour obéir à laquelle, je ne fauldroy de aller trouver Vostre Majesté au plus tost que j'en aurai peu recouvrer le moyen, qui ne me sera sitost offert comme je désire avoir ceste grâce et cest honneur de vous pouvoir aller faire très humble service. Quant à ce qu'il vous plaist me mander que je me souvienne de ce qui m'a esté enchargé au partir, je crois. Madame, que n'aurez oublié les commandements qu'il vous pleut me faire, lesquels s'il se trouve que je y aye excédé en rien, je en attends, de bon cœur, la punition que méritera mon outrecuidée témérité, pour laquelle recevoir j'espère, incontinant qu'il me sera permis m'acheminer, aller la part où sera Vostre Majesté. Au reste, Madame, le bruit est icy tout commun que vous avez dépesché le nunce ^ par deçà en partie pour l'affaire dont il vous a pieu me donner charge; et, afin qu'il vous plaise entendre en quels termes il l'a trouvée à son arrivée, je vous diray que je n'y avois point si mal besongné que l'on ne m'eust parlé de consigner 300.000 escus en ung lieu pour soudoyer vos forces, toutes fois et quantes que le Roy les voudroit mettre sus, et m'eust dit davantage que, si, sur ce que je vous ay escrit par le sieur de Marchaumont, je avois bonne responce. Sa Sainteté vous en feroit encore entendre davantage sur la ligue qu'il m'avoit dit voulloir faire avec vous. De vous avoir escript cela, il me semble que, suivant vostre commandement, il ne vous peult estre désagréable. Mais, puisqu'il vous a pieu en donner la charge à un autre, je seray très aise que Vostre Majesté se
* Prosper de Sainlc-Croix, évêque d'Albano, nonce en France.
102 LES d'aLÈ(jUE
trouve servie comme elle désire. De ma charge, Madame, je m'assure que Nostre-Seigneur me fera la grâce de vous en rendre meilleur compte que vous n'avez espéré, ou que par adventure on ne vous a faict entendre ^.
Mais cette lettre deiiieui'a sans réponse, et le malheureux d'Alèi^re, voyant qu'on l'ouhliait à Rome, « ne sachant ce qu'il de voit faire, ou demeurer là, ou s'en revenir, et ne pouvant faire, d'ailleurs, nil'un ni l'autre, sans estre secouru d'argent, fut contraint d'emprunter de ses amis le mieux qu'il put, et peu à peu se retirer, satisfaisant à un cliacun, comme luy fut possible " ».
x^ous ne savons rien du retour de M. d'Alègre à la Cour. Mais il ne semble pas qu'on ait tenu rigueur à l'homme du désaveu que la Reine avait dû inlliger à l'ambassadeur, car, en 1565, nous le trouvons qualilié de chevalier de Tordre du Roi ^, et, en 151)7, de capitaine de cinquante honnnes des ordonnances '.
Au surplus, à partir de ce moment, nous n'avons sur lui, pendant plusieurs années, (jue des détails d'ordre privé, détails relatifs surtout à la continuation de ses
^ « Sommaire do l'ambassade de M. d'Alègre. » (Bibl. iiat, fr. 6619, fol. 36 vo-37).
- Ibid., fol. 34 v-Sd, 36.
^ Quittance donnée par Yves d'Alègre, chevalier de lurdre, capitaine de 30 lances des ordonnances, le 10 juin 1565 (Bibl. nat., pièces originales, fr. 26.516, n" 33).
■' Quittance donnée nar Yves d'Alègre, chevalier de Tordre, capitaine de 50 hommes d'armes des ordonnances du roi, 6 juin 1567 (Bibl. nat., pièces originales, fr. 26.516, n" 40).
YVKS III d'amUjHK, MAHQUIS D'ALÉCiRr-: 103
(lilléiTiuls avec son iVore Cliristophe d'Alrgre, seigneur de Sainl-Just. Ces difTérends portaient, on s'en souvient, sur deux points : d'une part, sur le règlement de Tliéritage de leur mère en Normandie, et notamment sur l'attribution faite à Yves et contestée par Christophe de la seigneurie de Blainville; d'autre part, sur la rente primitivement due à la maison de Luxembourg par la maison d'Alègre, rente dont Yves avait été chargé de rembourser le capital qui, l'ayant été par Christophe, était maintenant léckimé par ce dernier à son aîné. Oi', si, sur le premier de ces points, le parlement de Paris retardait toujours sa décision, sur le second, cette même juridiction, par un arrêt du 13 avril 1568, donnait dé(initivement raison à Christophe. On se rappelle que, pour éteindre la rente en question, ce dernier avait cédé aux Luxembourg la terre d'Obsonville. L'arrêt du parlement déclarait que, en conséquence de cette cession, (( une terre de pareille valeur, qualité et bonté » devrait être rendue à son frère par Yves d'Alègre, et condamnait, de plus, ce dernier à rembourser à Chiistophe les arrérages échus de cette rente qu'il avait dii payer \ Puis, comme, en dépit de ce premier arrêt, Yves ne se pressait pas de s'exécuter, le 6 mai 1572, la cour ordonnait, par un second arrêt, que « dans quatre mois, Yves d'Alègre payeroit à Christophe d'Alègre, son frère, les sommes contenues dans l'arrêt du 13 avril 1568, sinon qu'elles doubleroient et tierceroient suivant l'ordonnance" ».
' Archives nationales, parlement civil, X'* 16:22, fol. 80G.
- Archives nationales, parlement civil, plaidoiries. X''^ .io:^!, loi. £17 et V".
104 LES D ALÈGRK
Que ce soit cette double condamnation qui, achevant de séparer Yves d'AIëgre de son frère Christophe, Tait décidément amené à reporter, comme j'ai dit qu'il le fit, toute son affection sur les enfants de son frère Antoine, assassiné en 1573, la chose est fort vraisemblable, d'autant que, à ce moment, bien que marié, depuis le 26 septembre 1551, à Jacqueline d'Aumont, fille de Pierre d'Aumont et de Françoise de Sully, il n'en avait point de descendants, et vivait môme séparé de sa femme. Ce qui est certain, c'est que, après la mort de M. de Meilhaud, il s'était fait nommer tuteur de ses neveux et que, pour obtenir et mériter cette tutelle, il avait fait, le 6 avril 1574, donation à son neveu, Yves, de 6.000 livres de rente à prendre sur ses biens, et à sa nièce, Isabelle, d'un capital de 20.000 livres à toucher quand elle serait nubile ^
Les graves événements politiques qui suivirent, et auxquels il fut mêlé, allaient, d'ailleurs, amener M. d'Alègre à s'attacher plus particulièrement et plus étroitement encore son neveu, Yves.
Ces événements sont ceux (jui marquèrent le début du règne de Henri III.
Aussitôt après l'accession du nouveau roi, les troubles civils avaient, en effet, repris. La répression du complot des Politiques, formé, à la veille de la mort de Charles IX,
* Cette donation est mentionnée dans un arrêt du Grand Conseil, du 30 octobre 1587 (Areh. nat., V' 145), et dans un autre arrêt du 28 avril 1588, — signifié le 13 novembre 1621 (Ibid., Y' 330).
YVES III d'aLÈGRE, MAKoUIS D ALÈGRE 10b
entre les réformés et les catholiques modérés, les « Politiques », n'avait atteint en somme que des comparses : La Molle et Goconat. Mais des véritables organisateurs de ce complot, le maréchal de Montmorency, seul, était prisonnier ; le duc d'Alençon et le roi de Navarre étaient rentrés en grâce; le maréchal Damville, bien que destitué, le 4 mai 1574, de sa charge de gouverneur de Languedoc, restait à la tête d'une armée de 15.000 hommes, dans le Midi; le prince de Condé et M. de Thoré, qui avaient pu fuir à temps, s'étaient réfugiés en Allemagne^ ; entin, les protestants du Daupliiné, commandés par Monthrun, n'avaient pas eux non plus déposé les armes ^ Aussi, à peine Henri III était-il revenu de Pologne, qu'intrigues, manifestes et même actes d'hostilité ouverte s'étaient multipliés. Pendant son voyage dans le Midi, à la iin de 1574, le Roi avait pu voir l'armée de Damville s'emparant de la ville de Saint-Gilles presque sous ses yeux, et l'assaut donné par les troupes royales à Livron repoussé avec accompagnement d'injures à son adresse par les défenseurs de la place ^. Puis, pendant toute l'année 1575, ce n'avait été qu'un général soulèvement de tous les partis. Réunis à Millau, au mois de juillet 1574, protestants et politiques avaient arrêté les articles de leur programme et de leur union, et, le 11 avril 1575, avaient fait
' F. de Crue, Le parti des politiques, au lendemain de la Saint-Bartkélemy. La Molle et Coconat, 1892, in-8°, passim.
■ J.-H. Mariéjol, La Réforme et la Ligne. — L'Edit de Nantes {1559- 1598), dans E. Lavisse, Histoire de France, t. VI, 2o partie, p. 140-143, 165-167.
' H. de la Perrière, Lettres de Catherine de Médicis, t. V, introduction, p. XLV-XLVI.
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exposer loui's doléances au Roi par des députés ^ Le prince de Condé qui, dès le 12 juillet 1574, avait lancé d'Allemagne un manifeste, où il réclamait la liberté de conscience, et demandait la réhabilitation des victimes de la Saint-Barthélémy % signait, le 27 septembre 1575, avec Jean-Casimir, hls de TElecteur palatin, Frédéric HT, un traité lui assurant la levée en Allemagne de 10.000 reîtres, et négociait, en même temps, en Suisse, le recrutement d'autres mercenaires ". Peu de jours avant, le 15 septembre, le duc d'Alençon, s'échappant de la cour, s'était mis à la tête des mécontents \
Le prince de Condé annonçant l'arrivée imminente des premiers secours d'Allemagne, le plan des réformés était, comme déjà lors des troisièmes troubles, de préparer, dans le centre du royaume, la jonction des forces réunies dans le Midi avec les troupes venant de l'étranger, pour, avec cette armée, placée sous le commandement du duc d'Alengon, écraser celle du Roi. Et, à vrai dire, cette dernière paraissait incapable de résister. Un premier détachement de 2.000 reîtres commandés par M. de ïhoré fut bien, le 10 octobre 1575, écrasé à Dormans par le duc de Guise \ Mais celui-ci gravement blessé, et dont on se méliait du reste, ainsi que du duc de Mayenne, son frère, allait pour longtemps être mis hors de combat.
' F. de Crue, Op. cit., p. 253-254, 259-200.
- Déclaration du prince de Condé, Eppenlieim, 12 juillet 1574 (Bibl. nat., Ir. 4803, fol. a-v» 91).
^ Traité entre le prince de Condé et Jean-Casimir, du 27 septembre 1573 (Bibl. nat., V^ Colbert, vol. 399, fol. 133).
' F. de Crue, Op. cit., p. 291.
^ R. do Rouillé, Histoire des ducs déduise, 1830. iii-8-. t. lil.p. 10 20.
YVKS 111 IJ AM.dMi:, MAKnUlS D AM>(jHE i07
Ld Keine-iAliM'o, repreiuiiiL la direclion des allai res, a\ ail, alors, tenté (.rcmpèclier, par sa seule diplomatie, ce qu'elle pensait ne pouvoir arrêter par les armes, et, se tournant, d'abord, du côté du duc d'Alencon, elle avait, au prix des cinq villes d'Angouleme, de Niort, de Saumur, de Bourges et de la Charité, obtenu de lui, le 8 novembre, la signature d'une trêve de six mois\
Restait, toutefois, TaF-mée d'Allemagne, dont les cliets devaient être moins facilement réductibles. Envoyés vers Condé, M. de Beaufort, au nom du Roi, M. de Bournon ville, au nom du duc d'Alen(;on, lui offrirent bien 500.000 livres, pour le dédommager de ses armements, s'il voulait renoncer à passer la frontière^. Comme seule réponse, le prince refusait officiellement, le 22 novembre, de ratifier la trêve signée par le duc d'Alencon^ et, le 11 décembre, les troupes étrangères, massées à Strasbourg, quittaient la ville, pour aller faire leur montre près de Salonne % en Lorraine, et, de là, se concentrer à Charmes", oii elles parvinrent hî
' « Ce (fui a eslc accorde cnlrc la Revue, laère du Roy, et Monsei;^^neui' le duc d'Anjou, soubs le boa plaisir du Roy, à Marif^ny-Marmande, le 8 novembre 157;; «(lîibl. nat., V'^ Golbert, vol. 399, fol. 230 et suiv., et 276-:2b2). — Ci'. De Crue, Op. cit., p. 300.
* Instructions données par le duc d'Anjou à M. de Bournonville, Ghàtellerault, le 9 novembre lo7o {Ibid., fol. 248). — Recueil des choses Jour par jour advenues en V armée conduite d'Allemagne en France par M. le prince de Condé peur le resLablissement de lestât du royaume et nommément pour la religion, commençant au mois d'octobre 1575 et finissant au mois de mai suivant que la paix fut publiée à Etigny, près Sens, 1577, in-16, p. 18 et suiv. — Mémoires de la Huguerye, éd. de Ruble. 1877, in-8", t. I, p. 354 et suiv.
^ Refus de Condé do ratilier la trêve, de Strasbourg, le 22 novembre 1575 (Bibl. nat.. Vc Colbert, vol. 391), fol. 296-300).
* Salonne, ancien département de la Meurtbe, arrondissement et canton de Château-Salins.
^ Charmes, Vosges, arrondissemonL de Mirecourt.
108 LES d'aLÈGKE
2 janvier d57G. C'est là que M. Pomponne de Bellièvre rejoii^nit Condé, chargé d'essayer, une fois de plus, de l'arrêter, tentative aussi infructueuse que la précédente, car, le 5 janvier, l'armée repartait de Charmes, et, prenant son chemin par Housséville *, Removille % Autigny-la-Tour % allait passer la Meuse à la hauteur de Bazoilles \ au-dessus de Neufchateau% et entrait en France, le 11 janvier ^
Bellièvre, qui vit cette armée à Charmes, en parle avec un certain mépris. « Ce sont jeunes princes, écritil au Roi, le 5 janvier, ce sont jeunes princes et soldats affamez qui trouvent belles les entrées à la guerre. Mais tout ce qui est icy n'a moyen de forcer un villaige clos de palissades, pourvu qu'il y ait des gens à le deffendre. Ils ont quatre canons, six moyennes, et de munitions si peu, (|ue ce seroit presque pour l'harquehuserie, s'ils en avoient nombre. Leurs François sont piètres et la plus part Lorrains, gens (jui ne semblent estre pour faire faction. Ils sont 500 en nombre, 1.500 lansquenechts qu'ils disent ne valoir rien, et font compte de s'en servir pour pionniers. Leurs Suisses, pour certain, ou pour le savoir de ceulx qui les ont comptés, n'arrivent pas au nombre de 3.000. Quant à la cavalerie, s'ils
* Housséville, Meurthe-et-MoselIc, arrondissement de Nancy, canton d'Haroué.
- Removille, Vosges, arrondissement de Neufchâteau.
^ Autigny-la-Tour, Vosges, arrondissement de Neufchâteau, canton de Coussey.
* Bazoilles, Vosges, arrondissement et canton de Neufchâteau.
^ Neufchâteau, Vosges.
" Recueil des choses jour par jour advenues en l'armée conduite d'Allemagne, p. 28 et suiv. — Mémoires de la Huguerye, t. I, p. 362 et suiv.
YVES III D'xV.LÈr.RE, MARQUIS D'ALÈr.RE 109
sont G. 000 coiiibattans, c'est au plus que l'on peut dire, parmi lesquels il y a 2.000 garsons qui ne sont aucunement de faction ^ » Et ce n'est pas, encore, avec pareilles gens, conclut un Mémoire anonyme, de la même épo([ue, (jue « les Allemands, qui nous méprisent si fort, et qui, en leur cœur, ont desjà dévoré et buttiné le royaume de France, pourront venir à bout de leurs desseins" ». Il y a là, toutefois, exagération, car, d'après d'autres sources, Tarmée étrangère comptait au moins 20 à 25.000 hommes. En premier lieu, 8.000 reîtres % recrutés en Saxe et en Brunswick, de ces reîtres, ou pistoliers allemands, qui, au commencement des guerres civiles, avaient révolutionné la tactique, en substituant à la charge au galop et en haie de la gendarmerie française la charge au trot, en escadrons épais de quinze ou seize rangs de profondeur, dont le premier, arrivé à portée de l'ennemi, déchargeait, seul, ses armes pour, en un mouvement tournant (le limaçon ou la caracola)^ se reformer immédiatement en arrière de la troupe, et laisser le suivant faire front à son tour, puis opérer la même conversion ; de ces reîtres, auxquels l'acier noirci de leurs bourguignottes à masque et de leurs harnais coupés seulement de bandes blanches polies, la couleur sombre de leurs grands manteaux à cloche, tombant en plis raides et symétriques, avaient valu le nom de « cavaliers noirs » ; de ces reî-
* Lettre de M. de Bellièvre au Roi, de Charmes, le 5 janvier 1576 (Bibl. Nat., V*^ Golbert, vol. 8, fol. 11 et v).
* Mémoire anonyme, de 1576 (Bibl. nat., fr. 15.904, fol. 403).
^ Traité entre le prince de Condé et .lean Casimir, du 27 septembre 1575 (Bibl. nat., V^ Colbert, vol. 399, fol. 133).
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très, terreur par avance des provinces de France, moins redoutés pourtant que les 3.000 fantassins lansquenets qui les accompagnaient, et qui, « sur leurs enseignes, avoientune estrille peinte, pour monstrer qu'ils râpoient tout par OLi ils passoient * », moins avides, peut-être, aussi, que 8.000 Suisses, qui renforçaient l'armée, et (jui portaient, au cou, en guise d'ornement symbolique de leur cupidité, des colliers faits de pièces d'or pliées en deux -. 2.000 hommes de pied lorrains, 300 canonniers, menant 2'2 grosses pièces et 24 petites, et 500 pionniers complétaient cette armée, dont l'importance dépassait, on le, voit, les évaluations par trop optimistes de Bellièvre'; d'autant que les valets, les goujats, les « garces », et les conducteurs des immenses chariots destinés à porter le butin, et que défendaient d'énormes mâtins d'Allemagne, en augmentaient singulièrement le nombre '*. Un texte, qui exagère quelque peu, il est vrai, le chiffre des combattants en le portant à 30.000, nous dit que celui des bouches à nourrir montait à 100.000, et que, bien que les troupes marchassent serrées, leurs campements occupaient toujours dix à douze lieues de pays ''.
* Recueil des chose» jour par Jour advenues en l'armée conduite d'Allemagne, p. 100.
^ Recueil des choses jour par jour advenues en l'armée conduite d'Allemagne, p. 02.
^' La pièce, qui me semble faire foi sm' roiïectif souvent discuté des troupes de Jean-Casimir, est 1' « Etat des soldes des mercenaires allemands et suisses », publié dans Calendars of slate papers of the reign of Elisabeth, foreign série, 1575-1577, n» 460.
* Recueil des choses jour par jour advenues en Varmée conduite d'Allemagne, p. 65.
" Ibid., p. 55.
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Et comme tout ce « ramas » n'avait d'autre moyen de vivre que les réquisitions et le pillag-e, les premières montres ayant été « sèches », faute de fonds \ on peut imaginer, aisément, le sort qui attendait les provinces qu'il allait traverser. Bellièvre en eut un avant-goût et un aperçu par les ravages commis en Lorraine, pendant ([uelques semaines. « Iln'est rien demeuré dans ce pays, écrivait-il, ni pour les hommes, ni pour les chevaux, et n'estimons que le pays de Poitou soit plus mangé de gens de guerre qu'a esté la Lorraine, à ce séjour d'un mois que ceste armée y a faict; et disent qu'ils sont forcés d'entrer en France, ne pouvant plus vivre en Lorraine... Rien que de ce pauvre lieu de Charmes ils ont emmené plus de cinq cents chevaux -. »
Un document nous a conservé l'itinéraire presque journalier que suivit Farmée des étrangers, pour aller rejoindre, en Bourhonnais, celle du duc d'Alençon'. Entrés en France, le 11 janvier 1576, par Concourt ' et Bourg-Sainte-Marie % ils contournèrent le plateau de Langres, par Ghâtillon-sur-Seine^ coupèrent la Bourgogne, du nord au sud, par Ïhil-Chàtel % Longvic %
^ La Hagueryc^ Mémoires, éd. de Riible, t. I, p 362-363.
- Lettre do Bellièvre au Roi, de Charmes, du 4 janvier 1576 (Bibl. nat., Vc Colbort, vol. 8, fol. 7 v«).
*"' C'est le Recueil des choses jour par jour advenues en l'armée conduite d'Allemagne..., déjà plusieurs fois cité.
* Goncourt, Haute-Marne, arrondissement de Chaumont, canton de Bourmont.
•"' Bourg-Sainte-Marie, Haute-Marne, arrondissement de Chaumont, canton de Bourmont.
•* Châtillon-sur-Seine, Côte-d'Or.
' Thil-Chàtel, Côte-d'Or, arrondissement de Dijon, canton d'Is-sur- Tille.
* Longvic, Côte-d'Or, arrondissement et canton de Dijon.
Cîteaux\ Nuits ', Savigny-lès-Beaune% traversèrent le Charolais, passant à Ghagny \ Buxy% Saint-Gengouxle-Royal ^ Marcigny-les-Nonnains^ et pénétrèrent, enfin, en Bourbonnais et dans la Limagne d'Auvergne, où, par La Palisse, Vichy, Gannat, Aigueperse, Montpensier% Cliarroux °, ils firent, à Villefranche-d' Allier ^% leur jonction avec les troupes du duc d'Alençon^*.
Chose presque incroyable, durant cette longue équipée contrariée par des pluies diluviennes, nul adversaire ne s'était opposé sérieusement à la marche des « reistres », à peine contrariés, à leur entrée en Bourgogne, par quelques démonstrations du duc de Mayenne qui, sans forces suffisantes et sans ordres, n'avait pas osé tenter une attaque décisive^'. D'autre part, les garnisons locales étant presque toutes impuissantes à résister au torrent, l'invasion n'avait été qu'une suite ininterrompue
* Gîteaux, Côte-d'Or, arrondissement de Beaune, canton de Nuits, commune de Saint-Nicolas-les-Gîteaux.
* Nuits, Côte-d'Or, arrondissement de Beaune.
"• Savigny-lès-Beaune, Côte-d'Or, arrondissement et canton de Beaune.
* Cliagny, Saône-et-Loire, arrondissement de Chalon-sur-Saône. ^' Buxy, Saône-et-Loire, arrondissement de Chalon-sur-Saône.
^ Saint-Gengoux-le-Royal, Saône-et-Loire, arrondissement de Màcon.
■' Marcigny, Saône-et-Loire, arrondissement de Gharolles.
•* Montpensier, Puy-de-Dôme, arrondissement de Riora, canton d'Aigueperse.
^ Charroux-d'Allier, Allier, arrondissement de Gannat, canton de Chan telle.
*" Villefranche-d'Allier, Allier, arrondissement de Montluçon, canton de Montmarault.
" Recueil des choses jour par joui' advenues en l'armée conduite d'Allemagne... passim.
'- Lettre du duc de Mayenne au Roi, de Bar-sur-Seine, le 19 janvier 1576 (Bibl. nat., V^ Colbert, vol. 8, fol. 30). — Lettres du même au même, des 3 et 10 février 1576 {Ibid., fol. 55 et 72).
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de dévastations : incendies systématiques par les lansquenets, (( suivant leur meschantc et maudite coustume^ )), de tous les villages où ils avaient été cantonnés; sacs du prieuré de Grosse-Sauve ^ où les pillards arrachent jusqu'au plomb des toitures, de l'abbaye de Cîteaux, où ils « gastent plus de farine qu'il n'en eust fallu pour nourrir Tarmée plus d'un mois », de la Chartreuse de Beaune, qu'ils brûlent ; destruction des églises, où les reîtres entrent à cheval et où, sans môme mettre pied à terre, ils brisent, à coups d'épée, les autels et les images ; pillage du château du Pailly ", appartenant à M. de ïavannes, d'où les soldats emportent pour plus de 30.000 livres de vaisselle d'argent, des châteaux de Longecourt\ Gilly^ Lourdon^ Noailly^; sacs des villes, enfin, comme à Nuits, où l'on tue jusqu'aux enfants, où les femmes, violées, sont ensuite massacrées, ou chassées nues à travers la campagne ^
^ Recueil des choses jour par jour advenues en l'armée conduite d'Allemagne, p. 30.
- Grosse-Sauve, Haute-Marne, arrondissement de Langres, canton de Fays-Billot, commune des Loges.
^ Le Pailly, Haute-Marne, arrondissement de Langres, canton de Longeau.
^ Longecourt, Gôte-d'Or, arrondissement de Dijon, canton de Geniis.
^ Gilly-lez-Cîtcaux, Côte-d'Or, arrondissement de Beaune, canton de Nuits.
'^ Le château de Lourdon était dans la paroisse de Lourmand, Saôneet-Loire, arrondissement de Mâcon, canton de Cluny.
'' Recueil des choses jour par jour advenues en l'armée conduite d'Allemagne, p. 36-47, 53, 57, 73. — Noailly, Allier, arrondissement de la Palisse, canton de Varennes-sur-Allier, commune de Magnet. Sur le pillage du château de Noailly, cf. Aubert de la Faige et Roger de la Boutresse, les Fiefs du Bourbonnais, 1906, gr. in-8°, p, 431 et suiv.
^ Lettre de M. de Gharny au Roi, de Dijon, le 28 janvier 1576 (Bibl. nat., V^ Golbort, vol. 8, fol. 43).
Et à ces désordres le chef de cette armée, Condé, est obligé, la plupart du temps, d'assister impuissant, car, à toute réprimande les étrangers répondent haut et arrogamment, ou par la clameur de Coronnes! Coronnes! qu'ils semblent avoir adoptée comme cri de guerre, et par laquelle ils réclament les couronnes de leur solde impayée ^ Aussi, le prince français n'en estil plus, bientôt, à compter les insolences et les mutineries de ses soldats. A Tune des premières étapes, à Removille, les reîtres envahissent les quartiers réservés au logement de leur chef, et forcent ce dernier à aller, dans la nuit et sous une pluie torrentielle, chercher un abri à trois lieues de là, à Autigny-la-Tour-. Une autre fois, le prince s'attire les huées des lansquenets, pour avoir voulu rechercher trois de leurs compagnons coupables d'avoir incendié, à Bourg-Sainte-Marie, le logis d'une pauvre femme, et brûlé ses trois enfants; mais il ne faibJit pas devant ces clameurs, et, « nonobstant la neige qui tomboit à force, et le temps froid et fascheux qu'il faisoit alors, il demeura, au milieu d'un champ, avec sa compagnie, jusques à ce qu'on eust retrouvé la mère des trois enfans, laquelle fut conduite et menée sur le chemin, où toutes les compagnies passèrent devant elle en bataille, pour veoir si elle pourroit remarquer, entre les autres, ceux qui avoient commis telle méchanceté^ m. Et à un de ses rittmestres qui, « lui cherchant une querelle d'Allemand », ne craignait
* Recueil des choses jour par jour advenues en Varmée conduite d'Allemagne, p. 61.
^ Ibid., p. 31.
^ Ibid., p. 34-35.
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pas de « lui dire (ju'il avoit charge de lui déclarer, de la part de ses compagnons, que, si on ne les accommodoit mieux à Tavenir qu'on n'avoit fait par le passé, ils chercheroient maistre ailleurs, Monsieur le prince, sans auti'ement se formaliser de ceste si hautaine et si brave harangue, lui fit response qu'il les avoit si bien accommodez parle passé que, comme il sçavoit, sa propre personne avait esté deslogée, souventes fois, pour les loger, et, (juant à l'avenir, il feroit encores mieux, s'il pouvoit. « Mais, dit-il, avec une majesté et hautesse de courage « digne d'un prince, quant à ce dont vous me menacez « et me pensez estonner, dites à ceux qui disent qu'ils « chercheront maistre ailleurs qu'ils s'en aillent où ils « voudront, car, aussi bien, je ne veux point de telle if canaille en mon armée, et les trouveray bien quelque « part qu'ils soient \ »
De tant de peines et d'humiliations Gondé pouvait, cependant, espérer être récompensé, au terme de son « voyage », par quelque brillante et décisive action militaire. Toutefois, peu après qu'il eut faict sa jonction avec Monsieur, il lui apparut, bientôt, comme à tous, que la campagne si longuement préparée devait avorter. Si, un moment, le duc d'Alengon avait paru prêt à échapper aux suggestions maternelles, les pourparlers et les négociations reprirent, sans tarder, entre la mère et le fils; et comme, d'autre part, Damville, sollicité de se joindre à l'armée des confédérés, avait refusé de quitter le Midi, Gondé et son allié Gasimir, las de ces tergiversations, et craignant d'en rester les victimes et
' Ibid., p. by-60.
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d'être abandonnés par le duc, sommèrent ce dernier de marcher avec eux sur Paris \ Dès lors, devaient tomber les dernières résistances faites par la Cour aux exigences de ses adversaires, a Les voyant approcher de la capitale, raconte un officier de Tarmée de Condé, postes sur postes et courriers sur courriers, quelquefois plus de douze par jour, venans de Paris et promettans la paix de la part du Roy et de la Royne-mère, ne cessèrent d'arriver en nostre camp^ » Les confédérés n'avaient plus, en somme, qu'à dicter leurs conditions. Ils les posèrent en deux entrevues à Cercanceaux ", près Souppes (27 avril 1376), et à Ghâtenoy '^ (30 avril). Elles furent définitivement acceptées par la Cour à Étigny ^ où, le 6 mai 1576, fut signée la paix dite de Monsieur. Je n'ai pas à exposer ici les avantages que cette paix valait au duc d'Alengon, qui y gagnait un accroissement notable de son apanage ^ ni ceux qui y étaient consentis au parti protestant et qui devaient leur être confirmés par le célèbre édit de Beaulieu'^ (mai 1576), dont on a pu dire qu'il était plus libéral que l'édit de
* F. de Crue, Le parti des politiques au lendemain de la Saint-Dartkélemy. La Molle et Coconat, p. H17 et suiv.
- Recueil des choses jour par jour advenues en Vannée conduite d' Allemagne..., p. 144.
^ Cercanceaux, Seine-et-Marne, arrondissement de Fontainebleau, canton de Château-Landon, commune de Souppes.
* Chàtenoy, Seine-et-Marne, arrondissement de Fontainebleau, canton de Nemours. Cf. Recueil des choses advenues..., p. 148 et suiv.
"^ Etigny, Yonne, arrondissement et canton de Sens.
" Et qui prit, à partir de ce moment, le titre de duc d'Anjou, porté, précédemment, par son frère Henri.
^ Beaulieu, Indre-et-Loire, arrondissement et canton de Loches. — Le texte de cet édit est donné dans les Mémoires du duc de isevers, 1665, in-fol., t. I, p. 117-135.
YVKS m i)'ali':(îue, marquis n alkgrr 117
Nantes lui-même. Il n'entre dans mon sujet que de rappeler les conditions au prix desquelles fut obtenue l'évacuation des troupes étrangères du territoire, car c'est à l'exécution de ces conditions que se trouve seulement avoir été mêlé M. d'Alë^^re.
i( Que si Ton eust voulu, dit Brantôme, employer la moitié de l'argent qu'on donnoit aux reistres à dresser une bonne grosse armée, on les eust si bien battus et estrillez qu'ils eussent perdu l'appétit pour jamais des bons vivres et des beaux escus de France*. » De fait, on reste confondu en présence des énormes sacrifices pécuniaires consentis par la Cour, pour obtenir la retraite de ceux qui, depuis six mois déjà, ruinaient le royaume. Les historiens parlent ordinairement d'une indemnité de deux millions de livres. En réalité, d'un texte authentique il résulte qu'Henri III reconnaissait devoir à Jean-Casimir, ses feld-maréchal, rittmestres et lansquenets, la somme de 3.388.549 florins, ce qui, le florin valant environ deux livres, faisait un total de près de sept millions de livres ^
De verser comptant ces sept millions, il ne pouvait être question naturellement, et Ton eut assez de peine à réunir environ douze cent mille livres destinées à parer aux premières et plus immédiates exigences des Allemands \ Encore, pour parfaire cette somme, dut-on
* Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. ^01.
- « Obligation du roi à M. le duc Casimir, ses feld-maréchal, colonels, rittmestres, Suisses et lansquenets », Paris, le 27 juillet 1576 (Bibl. nat., fr. 15.904, fol. 68-70).
" « Reçu donné par Jean-Casimir à Jacques Le Roy, trésorier de l'extraordinaire des guerres, à Andelot-en-Bassigny, le 10 août 1576, de 1.274.767 livres, 7 sous, 6 deniers en espèces, laquelle somme revient à 668.256 florins et il baths » (Bibl. nat., fr. 15.904, fol. 70 ^-71).
accepter le concours de deux aventuriers, Rafaël Maxfell et Philippe de Gastellas, qui, moyennant mille lettres de noblesse signées en blanc par le Roi, et à eux accordées pour les revendre, s'engagèrent à verser 300.000 livres '.
Mais, pour le reste, on ne put que demander du temps au duc Casimir, avec promesse de payements échelonnés jusqu'en 1580, condition que le prince voulut bien accepter, non sans garanties, toutefois, car : 1° il entendait qu'une partie des bagues et pierreries de la couronne lui fût remise en gage; 2° il demandait la caution du duc de Lorraine, pour 1 .500.000 livres, celle du cardinal de Guise, qui dut engager le temporel de son éveché de Metz, pour 240.000, celle du duc de Vaudémont, pour 100.000 ; 3° enfin, il exigeait des otages, dernière prétention qui doit nous intéresser à un double point de vue, d'abord, parce que M. d'Alègre fut un des premiers désignés, ensuite parce que cette question des otages fut la plus difficile à régler^.
Les cinq otages nommés d'abord avaient été M. d'Alègre et François, comte d'Escars ^, auxquels on avait adjoint trois jeunes gens, appartenant aux maisons de Saint-Sulpice, de Piennes et d'Aumont : Bertrand Ebrard de Saint-Sulpice, second fils de M. de Saint-Sulpice, conseiller du Roi en son conseil privé, et
' Note signée du Roi, du 15 juin 1576 (Bibl. nat., fr. 15.904, fol. 121 et v"). — Promesse de M, de Bellièvreau sieur de Gastellas, 6 juillet 1576 {Ibid.> fol. 232).
* « Obligation du Roy à M. le duc Casimir » (Bibl. nat., fr. 15.904, fol. 69 vo-TO).
^ Lettres de Catherine de Médicis à M. de Bellièvre, des 12 et 13 mai 1576. et lettre de la Reine-Mère au Roi, du 15 mai 1576 {Lettres de Catherine de Médicis, t. V, p. 313, 314, 198).
YVES III D ALÈr.RE, MARQUIS d'aLÈGRE 119
ancien gouverneur et surintendant de la personne et de la maison du duc d'Alençon ; Antoine Ilallwin, seigneur de Piennes, iils de Charles Hallwin, seigneur de Piennes, gouverneur de Metz ; et René d'Aumont, fils de Jean d'Aumont, beau-frère de M. d'Alègre et lieutenant général du Roi en Bourgogne. La fortune et le nom de leurs familles avaient désigné ces trois gentils- Iiommes au choix du Roi V
MM. d'Alègre et d'Escars furent les premiers qui répondirent à l'invitation de la Cour, et, le 15 mai, ils avaient rejoint à Sens la Reine-mère qui achevait de régler avec Casimir les dernières conditions du traité, ou pour mieux dire du marché.
A en croire un témoignage, ce n'avait pas été sans répugnance que M. d'Alègre avait consenti à accepter la charge qu'on lui imposait. La condition d'otage, surtout dans « le triste et sauvage pays d'Allemagne », était bien faite pour effrayer un gentilhomme habitué à la vie brillante et somptueuse de la cour de France, et qui souffrait, par ailleurs, déjà, d'assez graves infirmités. « M. d'Alègre, exposait, plus tard, l'avocat Simon Marion, estant, dès lors, au déclin de son âge, subgect à maladies, mesme tourmenté de douleurs véhémentes d'une sciatique, jugea sa mort prochaine par le travail d'un si lointain voyage, en un climat si rude, et entre les mains d'une nation si fière, s'il estoit contraint de s'y acheminer ; dont il fit au Roy et à la Reyne des remontrances si humbles et piteuses, qu'ils sembloient devoir estre esmeus à quelque compassion de sa juste
' Lettres du Roi à M. de Bellièvre, du 25 juin 1576 (Bibl, nat., fr. 15.904, fol. 181).
douleur. Mais l'eau du monde qui se sèche plus tost est celle des larmes qui n'ont d'autre source que la pitié des misères d'autruy ; joint que leurs Majestez en estoient encore diverties par les artifices de ceux qui de plus près approchoient autour d'elles, chacun desquels craignoit que cette excuse fist, après, retomber le sort sur soi-mesme, et, partant, tous ensemble les inclinoient à suivre leur premier advis. Tellement que, enfm, on fit dire à M. d'Alègre qu'il falloit qu'il fist ce service au public^ pour esteindre les feux et faire cesser^ le sang, la ruine et la force à l'honneur plus cher que la vie, bref toutes les insolences qu'il voyoit de ses yeux prestes à s'espandre sur toute la France, si le cours n'en estoit, sur l'heure, arresté ; mais qu'on auroit tel soing de satisfaire aux termes convenus, qu'il ne recevroit que tout bon traitement, et retourneroit, dedans fort peu de temps, avec la gloire d'avoir, en grand besoin, secouru la patrie, et l'asseurance d'en estre gratifié par tels honneurs dignes de sa famille qu'il pourroit désirer ^ » Bref, M. d'Alègre vit, si clairement, que rien ne ferait revenir la cour sur son choix que, dès le 15 mai, jour de son arrivée à Sens, il faisait son testament, où, renouvelant ses libéralités précédentes à ses neveux, il déclare « que, en considération du périlleux voyage qu'il est près de faire au pays d'Allemagne, il institue son héritier universel en tous ses biens meubles et
* Peut être pour céder.
■ Plaidoyer de Simon Marion, avocat au parlement de Paris, prononcé le 26 juin 1582, en faveur d'Yves IV d'Alègre, dans Plaidoyez de Messire Simon Marion, baron de Druy, ci-devant advocat en -parlement et depuis conseiller du Roy en son conseil d'Etat, et sonadvocat général Paris, 1609, in-8°, p. 376-378.
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immeubles, M. de Meilliaud, son nepveu, auquel il délaisse tout ce qu'il peut donner de droit et de coutume, oultre et par dessus les G. 000 livres de rente à luy données en prenant sa tutelle, qu'il veut estre pris sur le chasteau et terre de Blainville assis en Normandie ; plus donne, en cas de mort, à Isaheau, sa niepce, sœur aînée du demandeur, cent mille francs, et à Renée et Jeanne d'Alègre pareille somme de cent mille francs, qui est cinquante mille à cliacune d'elles^ ».
(( Mais, continue le document qui nous fournit ces renseignements, M. d'Alè^re ayant, ainsi, pourvu à sa maison, sur l'opinion de faire le voyage d'Allemagne, il fut, bientost, porté à un autre advis. » Cet « avis » lui fut suggéré par l'exemple de son futur compagnon de captivité, M. d'Escars, qui, effrayé, lui aussi, de la perspective d'être « livré, à son âge, à la merci d'un peuple si barbare que celui de Germanie », venait de solliciter et d'obtenir de Casimir la faveur de substituer à sa personne celle de son fils aîné, Jacques d'Escars, seigneur de Beaufort. Cette nouvelle causa, d'abord, à M. d'Alègre un vif déplaisir, « parce qu'entre deux seigneurs, égaux en âge, unis, de longue main, d'estroicte amitié, et nourris de jeunesse en mesme cour et en mesme armée, aux pieds d'un mesme prince, Tennuy commun, soulagé de conseil et de consolation mutuelle et réciproque, eust esté plus léger à l'un et à l'autre; tellement que, quand il se vit destitué de ceste compagnie, il entra en un plein désespoir de pouvoir seul porter la peine et le hasard d'un si fascbeux voyage'». Se décidant
' IbicL, p. 378-379.
- IbicL, p. 379-380.
alors à user du même subterfuge que venait d'employer M. d'Escars, il offrit, à son tour, de mettre en son lieu et place le neveu qu'il venait d'avantager si largement dans son testament, « de sorte que les biens, que celuici attendoit de luy, conjoints avec ceux qu'il avoit desjà de ses père et mère le rendroient plus riche et, conséquemment, plus seur otage que si luy mesme, desjà vieil et usé et prest à mourir, y demouroit ^ ». Mais l'offre ne parut pas devoir être aisément agréée par le duc Casimir. « Suivant l'usage des princes d'Allemagne, qui sortent du pays pour conduite d'armée, il avoit, en effet, à sa suite quelques docteurs en droit, ausquels cest affaire estant proposé, ils dirent aussitost que le jeune d'Escars estoit héritier né et irrévocable de son père, tandis que l'institution testamentaire de M. d'Alègre au profit de son nepveu demouroit tousjours fragile, et que, d'ailleurs, l'aisné d'Escars estoit mal comparé avec le fils d'un puisné d'Alègre^. » Déjà sur la route de l'exil, et étant arrivé à Saint-Mesmin^ le 17 mai, en compagnie de Jean-Casimir, M. d'Alègre proposa alors au duc de s'attacher plus étroitement son neveu, Yves, en ne le faisant pas seulement son héritier universel, mais en l'adoptant, et s'informa si, dans ce cas, sa demande aurait plus de chance d'être prise en considération. Puis, une fois qu'il eut l'assurance que rien désormais ne s'opposerait à l'échange qu'il souhaitait, par acte dressé en bonne et due forme, le 17 mai, il
' Ibid., p. 380.
" IbicL, p. 380-381.
^ Saint-Mesmin. Aube, arrondissement d'Arcis-sur-Aube. canton de Méry-sur-Seine.
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réinslituait héritier de tous ses biens son neveu et « fils adoptif », Yves d'Alègre, seigneur de Meilhaud, et, le même jour, « bailloit au duc Casimir sa patente », où il était dit expressément :
Nous Yves, marquis d'Alègre, vicomte de Maisy, baron de Blainville, chevalier de l'ordre du Roy, capitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances, et conseiller en son Conseil privé, estant, de présent, par le commandement du Roy, pour ostage auprès de Monseigneur le duc Jean- Casimir, comte palatin du Rhin, duc de Bavière, selon le traité faict, le sixiesme de ce mois, et signé par la Reyne, mère du Roy, et M. de Bellièvre, contresigné Jean Fizes, promettons à Son Excellence, et nous obligeons, en parole et foy de gentilhomme et homme de bien, de nous représenter près de sa personne, en quelque lieu qu'il soit, mesme vivant mon héritier cy dessous nommé, toutes et quantes fois que par Son Excellence en serai sommé et appelé pour ostaige, pour le payement et les cautions des respondans que la Reyne, mère du Roy, a accordez et promis, par ledict traicté, dedans le quatriesme jour du mois de juing. Cependant, confessons que Sadicte Excellence et ceulx de son armée, ayans considération sur mes remonstrances et mon indisposition, m'ont, de leur grâce, accordé de me retirer en ma maison, aux conditions et à la charge, toutefois, que je demeureray en la mesme obligation que à présent pour ostaige, pour ma personne et tous mes biens, en laissant et substituant Yves d'/Mègre, mon fils adoptif et héritier, baron de Meilhaud, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy, auquel je fais et confirme la donation de tous et chacuns mes biens par ceste mienne lettre, fermement et irrévocablement, comme je promets d'envoyer à Son Excellence, dedans quatorze jours, au plus tard, l'homologation et insinuation de la court du parlement de Paris de ladicte donation faite par moy ci-devant audict mon héritier et de ce qui despend de ceste nostre obligation.
En foy de quoy, nous avons signé la présente de nostre main, et faict sceller du scel de nos armes.
Au chasteau de Saint-Mesmin, le dix septiesme jour de may, mil cinq cents soixante seize.
Alègre ^
Le même jour et au môme instant, « le duc Casimir bailloit sa contre-lettre, contenant qu'il licencioit le marquis d'Aiègre de se retirer en sa maison, luy ayant délaissé, en son lieu et place, le baron de Meilhaud, son nepveu, fils adoptif et héritier, à la charge de se représenter et de satisfaire aux clauses contenues en sa promesse du présent jour, toutes et quantes fois qu'il en seroit requis"^ )).
Cependant, les autres otages ne se pressaient pas d'arriver, chacun invoquant des excuses particulières pour se décharger du lourd honneur qui lui était fait, excuses à travers lesquelles perçait chez tous, d'ailleurs, Teffroi que leur causait un séjour dans les quartiers redoutés d'Allemagne. « Ayant ouï parler de l'amour extraordinaire qu'il portoit à ses enfans », le Roy avoit assez vite renoncé à imposer à M. d'Aumont « la venue de son fîls^ », et avait remplacé ce dernier par Henri de Pons, fils d'Antoine de Pons, comte de Marennes '. Puis, espérant faire cesser les hésitations et les retards des autres, il leur avait promis que, pendant tout le temps
' Bibl. nat., fr. 15.904. fol. 92.
^ Plaidoyer de Simon Marion {Op. cit., p. 383).
3 Lettre du Roi à Pierre Briilart, secrétaire d'Etat, de Dieppe, le 29 juin 1576 (Bibl. nat., V^ Golbert, vol. 8, fol. 188).
* Lettre du Roi à M. de Bellièvre, de Paris, le i'>^ août 1576 (Bibl. nat.,fr. 15.904, fol. 257).
YVKS 111 l)'Al.b:GUIi:, 31AHUU1S DALÈGRIi 125
de leur engagement, ils demeureraient à la eour de Lorraine; il se faisait fort, disait-il, d'obtenir la eliose du duc, qui avait accepté, déjà, nous l'avons vu, d'être caution de l'énorme somme de 1.300.000 livres. Cette assurance ne put, cependant, réussir à convaincre M. de Piennes, gouverneur de Metz, qui, par sa situation et ses rapports avec la cour de Nancy, était bien à même de connaître les intentions de cette dernière, et qui, sacliant la décision très arrêtée du duc Antoine de ne pas accepter cette nouvelle cliarge^, fit, tout de suite, savoir au Roi qu' « envoyer son lîls hors de France estoit chose dont il estoit dissuadé pour beaucoup de raisons, et qu'il estimoit que Sa Majesté le tiendroit doresnavant pour excusé" ». Prise, une seconde fois, au dépourvu, la Cour parvint à substituer au jeune Piennes, Charles Tiercelin, seigneur de Saveuse, fils aîné d'Adrien Tiercelin, seigneur de Brosse, et, sur la foi des promesses du Roi, ce nouvel otage et M. de Saint-Sulpice, — M. de Pons restant introuvable, — partirent bien pour Nancy ^ Toutefois, à peine arrivés, ils apprenaient, à leur tour, que le duc Charles refusait obstinément de se charger des otages. Vainement, M. de Bellièvre, Guy du Faur, seigneur tle Pibrac, et Jacques Faye, seigneur d'Espeisses, lui avaient-ils, tour à tour, représenté que, seul, « il pouvoit espargner
^ Lettre de M. de Piennes à M. de Bellièvre, de Metz, le 8 août 1576 (Bibl. nat.,tr. 15.904, fol. 275).
- Ibid.
^ Lettre de Philippe Le Brun à M. de Saint-Sulpice, le père, de Nancy, le 18 août 1576 [Guerres de religion dans le sud-ouest de la France, d'après les papiers des seif/neurs de Saint-Sulpice, par Edmond Cabié, 1906, in-4», col. o02-30o).
126 LES D ALKGRE
au Roy ceste honte qu'on vist les enfans des meilleures maisons de France traisnés en triomphe à travers l'Allemagne ^ ». Rien n'avait pu fléchir ses résolutions, et le Roi n'avait eu, finalement, d'autre ressource que d'ordonner à MM. de Brosse et de Saint-Sulpice d'aller, de honne grâce, « se mettre entre les mains du sieur Casimir^ ». Néanmoins comme, au même moment, les deux jeunes gens recevaient de leurs pères la défense de passer outre et que, sans tarder, ils quittaient la Lorraine% il fallut bien que la Cour se résignât à demander au duc Casimir de se contenter des deux seuls otages qu'on avait pu lui livrer : MM. d'Escars et d'Alègre.
Ce ne fut point sans difficulté qu'elle l'obtint. MM. de Belliëvre et Charles de Harlay avaient été chargés de régler les dernières conditions de l'évacuation du territoire par les troupes allemandes. C'est à eux qu'incomba la tâche de faire accepter aux-(( reistres » cette première infraction au traité du 6 mai. La fureur de ceux-ci fut si violente, que, à la nouvelle du manque de parole du roi de France, parvenue à Andelot vers le milieu d'août, les deux négociateurs et les deux otages, MM. d'Alègre et d'Escars, furent immédiatementgardés à vue dans leur logis par deux cents lansquenets, menacés de mort et que, dès le lendemain, ils prenaient
' Lettre de Bellièvre au duc de Lorraine, du 4 août 1576 (Bibl. nat., fr. 15.904, foL 26). — Lettres de M. de Pibrac à M. de Bellièvre, de Nancv, du 25 juillet, et du 4 août 1576 {IbicL, fol. 242, et 264). — Lettre du Roi à M. de Bellièvre, du 20 août 1576 [Ibid., fol. 311).
- Lettre du Roi à Bellièvre, de Paris, le 15 août 1576 (Bibl. nat., fr. 15.904. fol. 292).
^ Lettre de Philippe le Brun à M. de Saint-Sulpice, le père, de Nancy, le 18 août 1576 (E. Gabié, Op. cit., col. 302-303).
YVES III DALKGRE, MABQUIS d'aLÈORE 127
comme prisonniers, « à la suite des reistres », le chemin d'Heidelberç ^ Sur les représentations énerp^iques du gouvernement français, MM. de Bellièvre et de Harlay étaient, il est vrai, remis en liberté le 2 septembre. Mais MM. d'Escars et d'Alëgre, qui demeuraient en Allemagne, allaient payer pour les autres, et nous verrons, plus loin, en particulier, quelle longue et cruelle captivité, puis quel triste retour, étaient réservés à celui que son oncle avait ainsi livré, à sa place, à un « sauvage vainqueur ».
A cet oncle ne devait revenir, au contraire, que le bénéfice et la récompense du service qu'il avait rendu à la couronne, en lui assurant, coûte que coûte, l'otage sur lequel elle comptait. Dès le mois de mars 1576, le Roi avait signé des lettres patentes « créant et érigeant en nom, titre et dignité de marquisat la terre et baronnie d'Alègre », lettres enregistrées au parlement le 8 mai de la même année". Et les circonstances parurent, ellesmêmes, bientôt, favoriser la carrière du nouveau marquis d'Alègre. C'est en Auvergne, en effet, au centre même d'un pays, où ses possessions, ses richesses, l'ancienneté de sa famille pouvaient lui permettre de jouer, mieux qu'ailleurs, un rôle, et un rôle important, qu'allaient se dérouler les principaux événements de la nouvelle guerre civile qui se préparait.
* Remontrances faites par M. de Bellièvre au duc Casimir, les 11 et 17 août 1576 (Bibl. nat., fr. 15.890, fol. 440-441, et 444 et suiv.). — Cf. Bibl. nat., fr. 17.195, fol. 245-247, et 247 et suiv.).
- Archives nationales, parlement de Paris, X*^ 1652, fol, 22 v». — Vinols, Titres originaux du marquisat d'Allègre {Annales de la Société d'agriculture, arts et belles-lettres du Puy, t. XXI, 1857-1858, p. 379 et suiv.).
liJS
La paciiication, qui avait suivi l'édit de Beaulieu, n'avait été, en effet, qu'apparente, et ne pouvait être qu'épliémère. Les concessions faites par cet édit aux réformés avaient, dès le premier jour, paru monstrueuses aux orthodoxes, et n'avaient point été sans contribuer à Féclosion et à la propagation de la Ligue catliolique. Et, peu après, le Roi, lui-même, ne s'était pas gêné pour dire que « ce qu'il avoit faict, au dernier édit de pacification, avoit esté, seulement, pour ravoir son frère, et chasser les reistres et forces estrangères du royaume, mais qu'il estoit en intention de remettre la religion, le plustost qu'il pourroit, en son entier, comme elle estoit au temps des rois, ses prédécesseurs^ ». C'était là le meilleur encouragement qu'il pût donner à une reprise des troubles, qu'il parut d'ailleurs assumer d'un cœur léger, en se proclamant chef de la Ligue, et en réglant lui-même le plan de la nouvelle campagne, qui était fondé sur l'offensive enjointe, en Languedoc, au maréchal Damville qui venait de faire défection au parti protestant, et sur la formation de deux armées : Tune commandée par le duc de Mayenne, et destinée à assiéger Brouage, l'autre sous les ordres de Monsieur, qui devait agir en Berry.
C'est précisément le succès, tout de suite, remporté, le l""' mai 1577, devant la Charité, par les troupes du
* Déclaration du Roi citée dans J.-IÏ. Mariéjol, la Réforme et la Ligue, p. 179.
YVES III D ALÈGRK, MARQUIS D ALKGRE 129
duc d'Anjou S ^^^ décida celui-ci à porter la guerre en Auvergne. Y fut-il encouragé par M. d'Alègre? Bien que les sentiments catholiques de ce dernier puissent permettre de le supposer, nous n'en avons aucune preuve, et il paraît bien que ce furent, surtout, les représentations de Gaspard de Montmorin, comte de Saint- Hérem, gouverneur d'Auvergne, et du duc de Nevers, qui décidèrent le Roi à une expédition contre Issoire, l'une des places de sûreté accordées aux réformés par l'édit de Beaulieu, et qui, occupée, le 15 octobre 1575, au nom du parti protestant, par le célèbre capitaine Merle", était d'ailleurs, en fait, depuis longtemps, le boulevard du protestantisme en Auvergne. « Excepté Issoire qui n'est pas forte, écrivait le duc de Nevers au Roi, le reste d'Auvergne est en vostre obéissance; si bien qu'en y faisant des blocus comme aux autres villes rebelles, le pays ne seroit guère troublé. Mais, pour ce faire, je serais d'advis d'y envoyer pour y commander, afin d'oster la discorde qui est entre monsieur de Saint- Hérem, la noblesse du pais et les treize bonne villes, de peur que, en y la laissant continuer, elle n'engendre quelque inconvénient en ceste province ^ » Sur cet avis
* Vicomte de Brimont, Le XVI° siècle et les guerres de la réforme en Bm'//,1905, in-8°, t. II, p. 142.
- A. de Pontbriant, Le capitaine Merle , baron de Lagorce, 1886, iii-8», p. 39-42. Voir aussi les lettres adressées, du 24 octobre 1575 au 24 avril 1576, par le maréchal Damville, le roi de Navarre, le duc d'Anjou au capitaine Merle, gouverneur de la ville d'Issoire, aux pièces justificatives du même ouvrage, p. 189-207. — Cf. Annales de la ville d^ Issoire, manuscrit inédit sur l'histoire des guerres religieuses en Auvergne aux XVl^ etXVlh siècles, publié par J.-B. Douillet, 1848, in-8«. p. 98 et suiv., p. 108-109.
^ « Advis que M. de Nevers donna au Roy pendant les premiers Estais de Blois, le 2 janvier 1577, sur l'entretenement d'une seule religion en son royaume » {Ménioires du duc de Nevers, 1665, in-fol., t. I, p. 203).
130 LES D ALKGRE
et les instances de Saint-Hérem, dont les sentiments catholiques se renforçaient, d'ailleurs, d'une haine personnelle contre Christophe de Chavagnac qui; après Merle, retiré dans Amhert\ commandait à Issoire^ le Roi donnait, le 10 mai, à l'armée du centre Tordre de marcher sur Issoire, sous les ordres combinés du duc d'Anjou, du duc de Nevers et du duc de Guises
Mais, s'il ne nous est pas permis de dire que M. d'Alègre ait été Tun des inspii*ateurs de cette nouvelle campagne, nous pouvons afrij'mei' en revanche que, dès le début des hostilités, il mit à la disposition de ceux qui la conduisaient sa connaissance des choses et des hommes de l'actuel théâtre de la guerre civile. Dès le 16 mai, informé, en même temps que M. de Montmorin-Saint-Fïérem, par le sieur de Belosta'* de la décision du Roi, il écrivait au duc de Nevers, du château de Meilhaud :
Monseigneur, je loue grandement Nostre-Seigneiir de se qui m'a fait la grâce d'arriver par deçà en temps que je aurai nioian de vous y faire quelque service : et, si plaist à Vostre Excellense se souvenir que, aus premiers troubles, feu Monseigneur de Guise menant la guerre en Normandie, là où, pour lors, j'estois retiré à ma petite maison, comme je
* Annales de la ville d'Issoire, p. 123, et A. de Ponlbriant, Op. cil., p. 56-58.
■^ Christophe de Chavagnac prend le titre de gouverneur d'Issoire, dès le 26 juillet 1576, dans un reçu signé par lui à cette date (A. de Ponlbriant, Op. cit., pièces justificatives, p. 208). — Annales de la ville dissoir e, p. 114-115,
^ Lettre de Henri IIl au duc de Nevers, de Chenonceaux, le 10 mai 1577 (Bibl. nat., Ir. 3340, loi. 47).
* Probablement Jean de Varaignes. seigneur de Belesta (Haute- Garonne, arrondisseit»ent de Villefranche-de-Lauraguais, canton de Revcl), gentilhomme ordinaire de la chambre du Koi.
VVKS III I) AI.ÎKîRi:, MAUnUIS I) ALKCHK 1 :M
pourois encore estre de présent, je ne luy fus du tout inutile, et lui donné advis qui luy servirent à exécuter beaucoup de beaus faitz d'armes; ainsin, Monseigneur, ai-je espérance, premier que parties de ce pais, vous faire paroistre combien je vous suis très humble et affectionné serviteur. Et eusse plus tost envoyé vers Vostre Excellence, si j'eusse eu certitude de son chemin, telle que m'a donnée le sieur de Bcllestat, porteur de la présente.
Pour vous rendre, donc, Monseigneur, véritable compte de ce qui s'offre aujourd'huy par deçà, pour le service du lloy, et vostre, je vous dirai que, la ville d'Issoirc estant occupée parles ennemis desjà plus d'un an et demi, ils ont si mal entendu les fortifications qu'ils y ont faictes, qu'elles leurs nuisent plus qu'elles ne leur servent. Je commanserai à la contrescarpe, laquelle ils ont faicte si haute que ils ne ne voient aucunement derrière, et me vante de y loger mille harquebusiers seurement, sans qui puissent estre offencés, ny sans que l'on racontre autrement que se qui a esté faict par les ennemis niesmes ; ce qui a esté bien par moy recongneu. Le fossé, en d'aucuns lieux, est bon et plain d'eau, environ de quatre à cinq pieds, laquelle, toutcsfois, je escoulleré tousjours, en ungne nuit, sans que il y en demeure riens. Mais je vous diray à quoy elle nous sert. Le fossé, qui n'a que huit ou neuf pas de large, est plus hault que la ville, qui se trouve fort basse, et est retenue l'eau de la muraille mesme de la ville ; et quand ils veulent ung peu hausser l'eau, comme certainement ils feront, nous sentant approcher, aiant ungne partie de leur espéranse à la seureté de leur fossé, soudain tout leur retranchement de dedans est tout en eau, et ne peuvent approcher de la muraille, pour la défendre, qui ne aient do l'eau jusques à demy pied près de la seinture, de façon qui sont contraints la laisser basse, laquelle, néantmoins, comme je vous ai desjà dict, l'on leur peut oster, dont ils ne se doutent. Vostre Excellence sera advertie que, en certains lieus, il n'y a ny fossé, ny eau, ou bien peu, et ses lieus là je les ses bien ; mais, par le dedans.
ils ont faict ung rampart, ou terre-plain, d'environ cinq ou six pas de largeur, qui s'en fault environ quatre pas qui ne touche à la muraille. Ils n'ont point encores de flans faits par le dedans, mais ils en délibéroient hier; au costé, là où l'eau est dedans le fossé, il n'y a nul terre-plain derrière, ny flans par dedans, ny chose quelconque, sinon ung chemin de quatre pas, que ils ont lessé entre la muraille et les maisons; car ils ont grande fianse à leur eau qui est inépuisable, se tient-il. Il y avoit, à l'antour de leur ville, trois ou quatre tours carrées assez haultes, pour voir derrière leur contrescarpe ; mais, lundi, ils les rasèrent toutes à fleur de muraille, craignant que la ruine de cela ne remplit leur fossé, aus lieus où il ne vault rien. Quant aus flans, ils n'en ont ung seul qui ne soit veu de plus de cinc cens pas, et ne sont que petits demis-tourions, que, en dix coups de canon, je leur lève les flans de quatre cent pas de muraille. Pour les parapés, il n'y en a point, sinon en d'aucuns lieus qui mettent des planches, depuis le terre-plain jusqucs à la muraille, pour faire mettre le nés dehors à quelques sentinelles pour demander qui va là. De mousqués, ils n'en ont ung seul, dont je me suis bien estonné, à ma venue, gens de guerre, comme ils se disent, aiant gardé ceste ville si longtemps et ne l'avoir pour le moins munie de deus dousenes de mousqués.
Il reste à vous dire. Monseigneur, quels gens de guerre il y a dedans. Ils sont, pour toutes choses, environ six ou sept vingt hommes, que bons que mauves, dont Ghavagnac est chef. Les citadins, je ne les compte aussi n'estre grand chose, et, s'il vous plaist m'envoier entre si etlundy, comme j'avois desjà mandé à M. de Brion S pour vous faire entendre, cinq cens harquebusiers, je me vante que ni trouvères auti'e chose
^ D'après un tex:te, ce Brion aurait 6i6 fils de Philippe Chabot, seigneur de Brion, amiral de France, sous François !<"• (« Issorii expugnatio, ducis Alençonii imperio, facta IX*^ die mensis junii », à la Bibl. nat., fr. 3.902, fol. 179-180). Il s'agirait alors de François Chabot, seigneur de Brion, second fils de l'amiral.
Yvr:s m u'Ai.i:(JHb:, marquis d'alègre 133
que se que je vous dis ; je me logerai bien près d'eux et seurement. Je n'ai point l'opinion que Merle y revienne, quelque chose que l'on die; il congnoit bien que c'est ung très mauves logis. J'ai environ quelques cents chevaus avec moi; pour peu que vous m'anvoiés d'arquebusiers, s'il approche, vous en orrés parler. Pour vous résoudre à ma parole, je n'ay pas opinion qui vous attendent, si nous sentent faire ung peu de diligence, car le séjour les assure fort, ou se seroit pour l'espérance qu'ils auroient d'avoir toujours ungne composition de vous, comme ceulx de la Charité.
Monseigneur, après vous avoir baisé les mains, avec toute l'humilité que je puis et que je dois, je supplie le Créateur vous donner, en santé et prospérité, très heureuse et très longue vie.
A Meylaut, se seize may 1577.
Monseigneur, se matin, ai esté adverty qu'ils ont quitté Ambert, et de faict, mardi, au soir, arriva à Issoire Monrodon, gouverneur d'Ambert, avec quarante chevaux ou jumens. Je le sçauré encores mieulx et vous en donnerai advis. Monseigneur, il y en a, par deçà, qui désiroient que leur justification apparust aux despens de nostre ruine, et donnent beau loysir etmoïens à l'ennemi d'entrer à Issoire. Mais si j'ai de vos nouvelles avec moïen, je accourcirai bien leurs desseins. Je ne les craindrés tant que je ne les nomasse, si le sieur de Belestat ne m'avoit adverti que vous les cognoissés assés.
De Vostre Excellence le très humble et très obéissant serviteur,
Alègre K
Cette lettre était, il faut le dire, d'un optimisme tout k fait trompeur et mal fondé. Elle contenait vérité sur un point : le petit nombre des défenseurs de la ville, qui semblent bien n'avoir pas été, à ce moment, plus
* Bibl. nat., fr. 3320, fol. 116-116 bis, autographe.
i34 LES U ALÈGRE
de trois ou quatre cents hommes de guerre ; elle omettait, seulement, de dire que ces défenseurs étaient animés des résolutions les plus désespérées.
Si, en effet, dans une seconde lettre, M. d'Alègre persistait à affirmer que la place serait d'une réduction facile, il ne pouvait dissimuler les préparatifs de résistance à outrance des habitants, qui déjà faisaient sortir de la cité une partie des femmes et des enfants.
Monseigneur, écrivait-il à son même correspondant, le 19 mai, puisqu'il vous plaist me tant honorer que de trouver bons les advis que je vous donne, je les continueré autant que je cognoistré que vostre service le requerra, et me estant retenu à ma première lettre, pour avoir sentimant si je vous serois agréable ou non, à ceste heure que je congnois qu'il vous plaist vous servir de moy, je diray à Vostre Excellence que Issoire est ungne ville que je congnois depuis quarante ans, et quclsques ungs de mes voysins me opiniastrant, hier, qu'elle n'estoit commande'c, je me mis en telle colère que je montai à cheval pour leur aller montrer et au doigt et à l'œil. Vostre Excellence croira donc, s'il luy plaist, que, à cinquante pas de la muraille, il y a un hault commandant à toute la ville, et qui voit jusqu'aux personnes qui se proumènent dedans la place. Ce hault est assés large pour y loger douze canons, lequel fait un autre effect fort considérable, car, de là, vous battes cinq cens pas tout le long de leur courtine ; et là où je vous ai escript qu'ils ont un rampart par dedans, si marche un chat sur leur rempart, vous le voies. C'est au lieu mesme où vous commanscrés, se me semble, vostre batterie ; car, aiant esté le peu d'eau qu'ils ont de secosté, et les flans qui sont tels que je vous ai escript, ils leur restent ses seules commodités de n'y avoir neul seul dangereus pas depuis vostre batterie jusques à venir aux mains avec eulx, et quant ils approchent de la défense de leur muraille, d'estre veus, jusques à l'escarpin, de vos
YVKS III u'ALiaiHK, 3IAR(JUIS d'aLÈGRE 135
pièses qui sont sur le haull. Geste nuict sont sortis les enfans de Chavagnac, La lîorie^ et autres chefs conduis de soixante chevaux, et les mènent à ung chasteau nommé Saillant-, à huit lieues d'ici, appartenant à la belle-mère de Chavagnac. Ils doivent rentrer ceste nuict; je manderai à M. de Brion, qui est ici logé près de moy, si me veut secourir de deux cens arquebusiers. Monseigneur, l'entreprise fut faicte, hier matin, de faire sortir ses enfans dehors par ung voisin qui alla boire avec euls, à qui ils firent tant d'honneur et le receurent avec force vesselle d'argent qui lui aportèrentàla porte. Il leur dict que n'aviés que huit canons et deux petites couleuvrines, et que n'aviés que pour tirer quatre cents coups. Les femmes doivent se retirer aujourd'hui chez lui et le ministre ; mais je doute qui ne les gardera. Vostre Excellence sera advertye que le plus aisé chemin de vostre artillerie est a Neschers '% et, de là, droit au pont, estrade là où je me trouverai, si me le commandés, — car, entre si et là, j'espère avoir cest honneur de vous avoir baisé les mains, — pour faire prendre autre chemin aus pièces qu'il vous plaira loger sur le hault dont je vous ai parlé. 11 fault que là vous sépariés vostre artiglerie, qui, toutesfois, conduite chascune à son logis ne seront à cinq cens pas l'une de l'autre, et le plus beau lieu et le plus commode qu'il est possible pour
' Charles do la Borie, seigneur de Poulargues, paroisse de Sainl-Sauvcur (Puy-de-Dôme, arrondissement d'Ambert, canton d'Ariane). Il avait été homme d'armes dans la compagnie de M. de Saint-llércni, en 1558, puis était passé dans les rangs des réformés (J.-B. Bouille!, :^ob'diaire d'Auvergne, t. I, 1846, in-S», p. 265-266).
- Le Saillant (Cantal, arrondissement et canton de Sainl-Flour, commune d'Andelat). Mais le Saillant est à plus de huit lieues d'Issoire, et d'Alègre se trompe aussi en faisant de la propriétaire du château la belle-mère de Chavagnac Ce dernier avait épousé Catherine d'Ondredieu, veuve d'Antoine du Bourg, seigiieur du Saillant, et qui, en 1571, était tutrice de Josué et de Louis du Bourg, ses fds (Arch. nat., parlement criminel, requête présentée par Catherine d'Ondrcdieu, le 16 juin 1571, série X2" 06).
^ Neschers, Puy-de-Dôme, arrondissement d'issoire, canton de Champeix.
136 LES d'aLÈGRE
trancher entre deus et aller fort seurement et à couvert de l'une à l'autre. Je supplie très humblement Vostre Excellence qu'elle ne se persuade aultre chose sinon qu'elle a affaire à des Buffles, Buffali, et Bufalini, et, si, je sçai bien qu'il y en aura qui luy voudront bien faire entendre le contraire. [Et puisque] vostre bonté me honore tant que de me dire qu'elle se veult emploier à me faire plaisir en tout ce qui me touchei'a, après que je lui aurai faict quelque peu de service [et qu]' elle est deument advertye en quelle défaveur je vis envers Sa Majesté et les occasions que l'on m'a données de mescontentement S qui toutefois ne me ont rien faict oublier démon naturel debvoir, s'il luy plaisi escrire un mot en ma faveur à leurs Majestez, je lui asseure que je lui en demeurerai perpétuel esclave, et que rien au monde ne me fera changer ceste opinion.
Monseigneur, après vous avoir baisé les mains, avec toute l'humilité que je puis et que je dois, je suplie le Créateur vous donner, en santé et prospérité, très heureuse et très longue vie.
A Meylaut, se dix neufviesme mai 1577.
De Vostre Excellence le très humble et très obéissant serviteur,
Alègre -.
Mais, au lendennain de cette lettre, encore si pleine d'illusions, M. d'Alëgre était bien obligé de convenir qu'un renfort inattendu venait d'entrer dans Issoire, et
^ D'après uiic leLlrc du Roi au duc d'Anjou, de Chenonceaux, et du 4 juin 1577, il semble que la principale occasion du mécontentement de M. d'Alègre ait été le retrait qui lui fut fait de la compagnie d'ordonnances qu'il commandait. « J'avois accordé au sieur de la Bourdaisière, écrit le Roi, à la requeste et prière que vous m'en avez faite, la compagnie de gens d'armes du sieur d'Alègre ; mais il ne se trouve point dans Testât, et n'a point eu de compagnie depuis la réduction générale qui fut faite il y a quelques années » (Bibl. nat.. V^ Colbert, vol. 8, fol. 410).
- Bibl. nat., fr. 3320, fol. 20-21, autographe.
YVES III d'alkghe, marquis d alègre 137
que les liabitanls modifiaient activement ce que leur système de défense pouvait avoir de défectueux.
Monseigneur, mandait-il alors au duc de Nevers, je viens d'estre présentement adverty pour certain, et, s'il vous plaist, vous n'en ferez aulcun doute, qui sont entrez quatre cens hommes, à la pointe du jour, dans Issoire. Ce sont ceux qui estoient dans Ambert, lesquels l'ont quittée depuis hier, au matin. Au partir, ils n'y ont faict autre mal synon abattre le bois des portes et rompre la massonnerie desdictes portes. Je suis aussi adverti comme Merle et La Roche ^ y entreront cette nuit -. Vous y pourvoirés, s'il vous plaist, car, si, après, vous ne trouvyés les choses si faciles comme je vous les ay faictes, Vostre Excellence, s'il luy plaist, ne m'en inculpera. J'ai sceu, enfin, comme, jeudi et vendredi derniers, ils besongnoient à la contrescarpe que je vous avois mandé qui estoit trop haute ; je ne sçay à ceste heure en quel estât elle peut cstre ; je vous en advertiray dès demain.
Monseigneur, en cest endroitjesupplieray Nostre-Seigneur vous donner bonne vie et longue.
A Meilhaut, à vu heures du matin, ce xx may [1577].
De Vostre Excellence le très humble et très obéissant serviteur,
Alègre -^
Cette lettre marquait déjà moins de confiance. Dès le lendemain, il est vrai, revenu à son optimisme habi-
^ Le capitaine La Roche tenait ordinairement garnison à Chaudesaigues (Cantal).
- C'était là une fausse nouvelle. Merle était bien, sans doute, impatiemment attendu à Issoire. Mais « après avoir jeté dans la place un certain nombre de soldats, et une partie des poudres et munitions qui se trouvaient à Ambert, il était parti, gagné peut-être par l'argent qu'il avait touché de la part du Roi » (A. Imberdis, Histoire des guerres religieuses en Auvergne^ pendant les XVb et XVIb siècles, 1848, in-8», p. 217). — A. de Pontbriant n'admet pas cette explication de l'abstention de Merle (A. de Pontbriant, Le capitaine Merle, p. 69).
^ Bibl. nat.. fr. 3320, fol. H2 : original mais non autographe.
138 LES d'aLÈGRE
tuel, M. d'Alègru déclarait que les nouvelles transiuises par lui la veille ne devaient en rien décourager les agresseurs. Il lui fallait avouer, cependant, que, les troupes d'avant-garde ayant investi la ville, le 20 mai, dans l'après-midi, une première attaque était restée vaine.
Mon6eiGl\eui{, disait-il, je scrois très marry qu(3 le dcsplaisir vous durast guères de ceux que jo vous avois mandé qui estoient entrez dans Issoire ; et encore que le nombre en feust certain, néantmoins, je vous puys assurer et vous supplye, Monseigneur, vous y reposer sur moy que, en tout cella, il n'y avoit point quarante hommes d'effect, de fanon que, de ceste heure mesme, ils ne sont point dedans Issoire cent cinquante soldats étrangers, qui vivent en telle crainte que, ceste nuict dernière, ils s'en sont jettez plus de trente pardessus les murailles à bas ; les sentinelles mesme posées ceste nuict se y sont jettez, comme vous tesmoignera un soldat que je vous envoyé, que mes gens ont pris ceste nuict, lequel s'alloit sauver comme les autres. Hier, tout le jour, je demeuray à voir affronter la ville par les nostres. Ils l'assaillirent par le plus fort, comme j'espère que Vostre Excellence jugera, car l'ennemy n\i bien labouré que de ce costé. Je leur feiz donner advis de s'accommoder d'un moulin qui estoit plus près, ce qu'ils ont faict ceste nuit; il leur servyra bien. Si vous pouvez cstre pardeeù, vour pourrez veoir lehault, dont je vous ay escript, qui les incommode grandement. Ce jugement a esté desjà faict par tous ceux de l'armée qui l'ont veu, mais ils n'ont point encore esté sur le lieu, et si ne me commandez aultre chose entre cy et là, j'espère, avec l'ayde de Dieu, estre demain à vostre lever.
Monseigneur, en cest endroict, je supplieray Nostre-Seigneur vous donner, en très parfaicte santé et prospérité, très heureuse ettrès longue vie.
A Meilhiau, ce xxi may [1577].
YVKs III d'alki.ri:, marquis d'alègiik 130
De Vostre Excellence le très humble et très obéissant serviteur,
Alî:(JU1<: ^
Au surplus, 011 allait bientôt s'apercevoir que la ville n'était pas la proie facile qu'on avait espéré. Le duc de Guise étant arri\é le 2.) mai \ le duc de Nevers, le 21] \ on commença à investir plus étroitement la place, et l'on se rendit conjpte (|u'elle était beaucoup nrieux détendue que n^avaient pu le laisser supposer les renseignements inconsidérés du marquis d'Alègre. Celui-ci restait, pourtant, toujours^ le grand conseiller des opérations, et le duc d'Anjou, qui, le 20 mai, avait quitté Cbenonceaux^ pour rejoindre l'armée, et était arrivé à Clermont, le 27% se rendit directement de là à Meilliaud, oîj, le lendemain 28, il était reçu au bruit des salves de quelques compagnies de g^ens de pied cantonnées dans le village. Le soir même, on tenait, au château un conseil de guerre % et il était décidé que les quinze à dix-huit mille hommes, dont on disposait', seraient divisés en trois corps sous les ordres des ducs de Guise et de Nevers et de Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc
^ Bibl. liai., fr. oo:20, loi. 14 et v; original mais non aiitogiaplio.
- Le vrai/ dlscoa)'s du sièqe Lena devant La ville d'Issoire par Monseigneur le duc d'Anjou, fils et frère de Roy, Paris, 1577, in-!S«.
3 Ibid.
^ Il annonce son départ pour ce .jour-là, dans une lettre au duc de Nevers du 47 mai 1577 (Bibl. nat., fr. 3337, fol. 55).
•' Lettre du duc d'Anjou au duc de Nevers, do Glerraoïit-Ferrand, le 27 mai 1577 [Ibid., fol. 66,.
® De ïhou, Histoire universelle, trad. fr. de 1734, t. Vil, p. 500.
' Exactement 20 compagnies de gendarmerie à cinq ou six; cents hommes d'effectif et 5420 hommes de pied (Etat des troupes qui se sont trouvées devant Issoirc, le 31 mai 1577, à la lîibl. nat., V' Colbert, vol. 8, fol. 402-403).
LliS D ALEGRK
(le Mercœur, et que l'attaque de la ville se ferait sur trois points simultanément. Dès le lendemain, l'artillerie commença à donner. Mais en dépit du tir incessant de quatorze canons et de quatre coulevrines, ce ne fut que le 10 juin, qu'on se résolut à tenter un assaut général par les trois brèches que l'on avait commencé à pratiquer dans les fortifications, assaut qui demeura infructueux, où près de cinq cents assaillants trouvèrent la mort, parmi lesquels plusieurs capitaines de renom, et oii un très grand nombre de gentilshommes furent blessés \
D'après beaucoup de récits du temps, Fun des plus maltraités dans cette journée aurait été M. d'Alègre, atteint à la cuisse d'une arquebusade. A ces récits je peux opposer un texte, tout à fait authentique, celuilà, suivant lequel ce n'est pas le 10 juin, mais dès le premier ou le second jour du siège que M. d'Alègre fut mis hors de combat. Dans une lettre de Henri III au duc d'Anjou, de Ghenonceaux, et du 4 juin, et où il dit répondre à une dépêche du duc, du 30 mai : « Je suis bien marry, écrit le Roi, de ce que le sieur d'Alègre a esté blessé, et qu'il soit en danger- ». Il paraît, donc, impossible que, grièvement blessé le 29, ou le 30 mai, d'Alègre ait été présent à Tassant du 10 juin. Et transporté, alors, nous le savons, à son château de Meilhaud, il ne put, vraisemblablement, pas davantage, assister à la prise de la ville qui, le 12 juin, était obligée de capi-
* Annales de la ville d'Issoire, p. 128-138, passim. — Le vray discours du siège tenu devant la ville d'Issoire, 1577, in-S", p. 11.
* Lettre du Roi au duc d'Anjou, de Ghenonceaux, le 4 juin 1577 (Bibl. nat., V*^ Colbert, vol. 8, fol. 410).
YVES iir d'alkcrr, marouis d alkork 141
Luler et qui, en dépit des promesses du duc d'Anjou, était livrée à un pillage dont un distique assez connu nous a conservé le souvenir :
De Monsieur la miséricorde C'est le feu, le sang et la corde^ !
Revenu à Meilliaud, M. d'Alègre avait voulu, semblet-il, mettre, une dernière fois, ordre à ses affaires. Nous savons, en effet, que, par acte du 31 mai 1577, il renouvela la donation universelle de tous ses biens meubles et immeubles à son neveu Yves d'Alègre, à la chargée seulement pour ce dernier de payer à sa sœur Isabelle une somme de 30.000 livres". La blessure très grave reçue par lui, la veille ou l'avant-veille, explique suffisamment pareil acte. De cette blessure, il dut, cependant, se remettre assez vite; car c'est très peu après, et dans une aventure amoureuse, qui laisse bien supposer que le bon gentilbomme avait alors recouvré tous ses moyens, que devait périr d'une façon tragique l'aîné de la maison d'Alègre.
^ Annales d'Issoire, p. 142-150.
- On trouve dans l'arrêt du Grand Conseil, du 28 avril 1588, signifié le 13 novembre 1621, mention très précise de cette donation et des formalités auxquelles elle donna lieu. « Donation faite, au château de Meilliaud, le 31 mai 1577, par laquelle Yves III d'Alègre donne à Yves IV, son neveu, tous ses biens, meubles et immeubles, présens et à venir, outre les 6.000 livres de rente déjà donnés, et, en conséquence, le charge de donner à Isabeau, sa sœur, la somme de 30.000 livres ; arrêt de la cour du parlement de Paris, du 18 juillet 1377, contenant l'acceptation de ladite donation faite par François de Puget, écuyer, au nom d'Yves IV, absent; actes d'insinuation de ladite donation au greffe de la sénéchaussée d'Auvergne, pour et au nom d'Yves IV d'Alègre, le 23 juillet 1577; acte d'insinuation à la sénéchaussée de Glermont, au nom d'Yves IV et d'Isabeau d'Alègre, le 30 juillet 1577, acceptation de la donation par Yves IV d'Alègre, au château d'Heidelberg, le 7 août 1577 »> (Arch. nat., Grand-Conseil, V"330).
LKS I) ALKdUI-:
(( Le 28 mai 1577, lisons-nous dans le Journal de VEstolle, Monsieur ayant assiégé Issoire, elle fut, le 12 juin, en parlementant, prise d'assaut. Les soldats ne purent estre empeschez qu'ils ne brûlassent et pillassent la ville, et tuassent, sans discrétion, tout ce qui se trouva devant eux. Le seigneur de Bussy, le jeune \ et plusieurs gentilshommes furent tués aux appioclies de ceste ville, et d'Alëgre, qui en avoit esté quicle pour une harquebuzade, fut, depuis, tué, de nuict, en son chasteau (TAlègre, à l'occasion d'une dame qu'il aimoit^ »
Gomme le dit M. du Molin, son premier historien, (( ces détails sur la mort du marquis d'Alëgre sont un peu courts pour notre curiosité" ». Les Annales de la ville d'issoire les complètent heureusement, sans toutefois nous satisfaire pleinement.
(( M. Yves d'Alègre, frère d'Antoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud, rapportent ces Annales, fut tué plus tragiquement encore que son frère. Sa femme, Jacqueline d'Aumont, dame vertueuse et prudente, estant nrialtraitée par lui, se retira chez ses parens ; ce que voyant, le sieur d'Alègre rechercha en mariage une autre grande dame, laquelle, sachant qu'il estoit marié, se moqua de lui, ce qui l'indisposa si fort qu'il tint des propos, avec beaucoup de jactance, contre l'honneur de cette dame, ce qui excita celle-ci à en tirer vengeance. Voici comme elle s'y prit.
« Quelque temps après, le sieur*** remit une lettre au sieur d'iVlègre, sous le nom de cette dame, par
^ Hubert de Glermont d'Amboise, seigneur de Moigneville.
- Journal de L'Estoile, éd. Brunet, t. 1, p. 190.
^ M. du Molin, Les dWlègre au XVl^ siècle, brocli. in-S», 1867, p. 31
YVKS ni 1) ALKr.RK. MAU(,)UIS D ALKGRK 14:i
laquelle elle lui disoil que, si elle n'avoit pas, dans le principe, reçu aj^réablenient ses recherches amoureuses, c'estoit pour éprouver sa constance et non pour dédaigner son amitié ; qu'elle ne désiroit rien tant que de lui témoigner son affection; (|ue, à cet effect, il estoit prié de laisser la fausse porte de son chasteau ouverte, certain jour qu'elle lui désigna, (ju'elle viendi'oit le trouver, vers les neuf heures du soir, accompagnée d'un homme et de deux lilles de chambre, et qu'elle désirait entrer par la porte indi(|uée pour n'estre vue de personne.
« Le sieur d'Alègre, ravi de cette lettre, lui manda qu'elle seroit très bien reçue. L'heure assignée arrivée, il ordonna à ses domestiques de se retirer dans leur chambre, et de n'en point sortir qu'il ne les appellast, et lui mesme se mit au lit, où il n'eut guère demeuré que trois hommes, habillés en femmes, entrèrent dans sa chambre. L'une d'elles feignit d'estre sa maistresse et s'approchant de luy pour l'accoler, et tenant une courte dague sous sa robe, lui en donna plusieurs coups dans le corps. Les autres fausses demoiselles se jetèrent également, et au mesme instant, sur lui et le blessèrent si fort qu'il en mourut, ayant reçu trente-sept coups. L'exécution terminée, les trois individus se retirèrent sans que jamais, depuis, on ait pu découvrir les assassins V ))
« Gela, ajoute une note jointe au texte que je viens de citer, cela eut lieu le 13 juin 1577. » Il doit y avoir ici une erreur de date, car, le 13 juin, M. d'Alègre,
* Annales de la ville d'Issoire, p. 238-23Q.
récemment blessé, ne pouvait jouer le rôle qui est dit avoir été le sien, ce jour-là. Et il est assez probable, comme le laissent supposer d'autres documents, que c'est le 13 juillet et au cbâteau d'Alègre, et non à Meilliaud, où le marquis devait être encore soigné le 13 juin, qu'eut lieu la fin lamentable de celui dont j'ai essayé de retracer en ces quelques pages la biographie.
CHAPITUE V