YVES IV D'ALÈGUE, MARQUIS D'ALÈGRE
La mort d'Yves III d'Alègro et ses dispositions testamentaires, qui constituaient son neveu, Yves IV, héritier de ses domaines d'Auvergne et de Normandie, et de son titre de marquis, faisaient du fds de M. de Meilhaud le chef de la famille, au détriment de Christophe d'Alègre, seij^neur de Saint-Just, le dernier survivant des cinq lils de Gahriel d'Alëgre et de Marie d'Estouteville. Mais en 1577, au moment de l'assassinat de son oncle, le jeune homme était en Allemagne pour de longues années encore. En vérité, la vie s'était tristement ouverte pour cet adolescent : la mort de son père l'avait laissé orphelin à quatorze ans, c'est-à-dire à un âge où il ne pouvait songer à en tirer vengeance ; un dur exil avait, ensuite, reculé indéfiniment cette juste revanche que nous savons, pourtant, que, dès l'enfance, il souhaita passionnément; ce même exil, enhn, allait le mettre dans l'impossibilité de recueillir, de longtemps, le bénéfice de la fortune qui lui advenait, dans l'impossibilité surtout de la défendre contre les entreprises de ceux des membres de sa famille qui, se jugeant lésés par libéralités du marquis d'Alègre, allaient s'empresser de disputer à son héritier absent la riche proie qu'ils con-
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voilaient. En dépit, cependant, de tant d'obstacles qui barraient sa vie, Yves IV d'Alè^re réussit à triompher de sa destinée, à venger son père, à arracher à des parents avides une partie des biens qu'ils prétendaient lui ravir, à se faire à lui seul une situation dic^ne de son nom et de sa famille, tout cela à travers les plus émouvantes péripéties, dont une mort traj2^iquc ne devait pas être la moins dramatique.
Nous avons laissé « M. d'Alègre, le jeune », à lleidelberg, où nous nous souvenons qu'il était arrivé à la fin d'août 1577, en compagnie de M. d'Escars. Encore que les deux jeunes gens eussent eu, on se le rappelle, à supporter, dès le voyage, la mauvaise humeur du duc Casimir exaspéré de n'avoir reçu que deux otages sur les cinq qui lui avaient été promis, le souci de ménager son débiteur, le roi de France, et l'espoir d'en obtenir régulièrement les énormes annuités promises avaient, cependant, au début, inchné à l'indulgence le prince allemand. « Vérité est, disait, plus tard, l'avocat au parlement, Simon Marion, retraçant les tristes années de captivité de son client Yves d'Alègre, vérité est que, du commencement et durant encore les termes de payer ce qu'on avoit promis, ces Allemands lui faisoient honneste traitement, selon leurs mœurs. » Mais les mœurs allemandes pouvaient-elles inspirer aux captifs autre chose que dégoût et écœurement ! « Car qui est le François nourry, dès son enfance, à la sobriété et à une vie civile et humaine, qui ne prendroit à supplice la conversation, ores qu'elle fust libre, avec un peuple si rude
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cl si aj^reslc, si brutal et glouton que, non content do ce que le sommeil partage nostre vie quasi par la moitié, il en fait encores une subdivision avec Tébriété, et met le plus haut point de sa courtoisie à noyer, ou de gré, ou de force, ceux qu'il veut plus chérir en la léthargie de celte vinolence indigne du nom dliomme. » « Et jugeons par là, ajoute Tavocat, puisque ceste nation monstre sa bienveillance par des signes si sales, ce qu'on doit présumer des insolences de sa férocité, quand elle est embrasée d'une colère ardente et furieuse, comme elle a esté envers M. d'Alègre^ » C'est cette colère qui ne devait pas tarder à se déchaîner, lorsque deux des termes fixés et acceptés par le roi de France pour les premiers payements se trouvèrent passés. Après l'échéance du premier de ces termes, celui de septembre 1576, Casimir mettait encore quelques formes dans les plaintes qu'il adressait à Henri IIP; mais lorsque, au mois d'août 1577, rien ne fut arrivé, en une lettre pleine d'arrogance, où il refusait au Roi jusqu'aux titres de courtoisie qui lui étaient dus, le principicule allemand déclarait que, s'il n'était immédiatement payé, les bijoux de la couronne, qui lui avaient été remis en gage, seraient distribués à ses capitaines, rittmestres et gens de guerre.
Il vaut la peine de citer, en entier, cette lettre incrovable de fond et de forme.
^ Plaidoyer de Simon Marion, avocat au parlement de Paris, prononcé, le 26 juin 4582, en faveur d'Yves IV d'Alègre, dans Plaidoyez de Messire Siinon Marion, Paris, 4609, in-S", p. 353-384.
2 Lettres de Casimir au Roi, de Lautern, le 11 décembre 4576, et du môme, de Heidelberg, le 47 décembre io7G (Bibl, nat., V Golbert, vol. 3118, p. 373, 385).
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Monseigneur, écrivait au roi de France l'insolent Casimir, j'ay receu vostre lettre du xvii'' d'aoust, par laquelle requérez de moy de ne départir les bagues que mes colonels, rittmeistres et capitaines m'ont mis entre mes mains. Sur quoy, je vous supplie de considérer que, si ce que leur a esté si solemnellement promis, touchant leur payement, eust esté observé, comme le debvoir le requéroit, ils n'auroient eu aucune occasion d'en venir là. Mais, estans d'un costé frustrez d'espérance, par le rapport des ambassadeurs que je vous envoyai, et eux aussi, au mois d'apvril dernier, d'autre part, manquant aussi le duc de Lorraine et les héritiers de Vaudémont, je n'ay aucun prétexte, quand bien j'en auroys la meilleure envie du monde, d'en empescher la division. Car les bagues sont mises entre mes mains comme en dépost, et me sens redevable, pour éviter plusieurs inconvéniens, do les rendre à la volonté de ceux qui me lés ont mises en main. Si, n'ay-je pas laissé de leur remonstrer le peu de profit qu'ils recevroient de la distribution, et le peu de réputation que cela apporteroit à un roy de France de distribuer et estaller ses joyaulx comme à l'encan ; mais, cela n'ayant servy, je ne peux davantage. Puis, la puissance que j'ay sur eulx ne s'estend que au temps que sommes en campagne, non pas à vouloir commander à leurs bourses ou intérests particuliers, ny en campagne, et, encores moins, estans licenciés. Et quand bien je voudrois m'efforcer de leur persuader de différer ceste distribution, si, ne peux-je veoir aucune certitude par vos lettres, sur laquelle ils se puissent asseurer de recevoir aucune chose, estant icelles si générales, sans aucune limitation de temps et de lieu, qu'il n'y a fondement aucun, attendu que nous avons eu obligation certaine et limitée, scellée et signée. Si n'ont ces choses-là eu aulcun effect, vous advouons fort bien que cela procedde, voyrement, de ceulx qui vous ont excité de nouveau des troubles, et sont cause de la création desdictes dettes, lesquels ne faut chercher ailleurs qu'en vostre conseil, en vostre suytte et en vostre court. Ceulx qui vous ontjusquesà présent, conseillé
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l'extirpalion de la religion, la rupture de la paix, la violalion de vos édicts authentiquement jurez, ceulx-la sont la vraie cause de la ruyno et désolation de vostrc peuple (laquelle ne cessera jamais que par l'observation estroicte de l'édict faict pendant qu'estois en France), et de la création de vos debtes et de vostre déréputation, laquelle j'aymerois trop mieux voir florissanlc comme celle de vos ancestres, desquels ay eu l'honneur de recevoir des bienfaits, et me sentiray alors heureux de vous rendre quelque notable service.
Nonobstant les choses que dessus, je diray rondement à Vostre dignité royale que tout le moyen, que je congnois, d'empescher ladicte distribution des bagues (laquelle estant faicte, sera impossible de les ramasser), c'est que l'on nous fournisse argent à ceste foire qui se tiendra prochainement, au mois de septembre, à Frankfort. Autre moyen n'y a-il, que sera l'endroit où finiray les présentes, priant Dieu vous donner les conseils salutaires pour le repos de vostre couronne.
De Neustat, ce xxx' d'aoust 1577.
Vostre très humble et très affectionné cousin,
J. Casimir K
Et en même temps que le rapace Allemand se vengeait de sa déconvenue par ces grossièretés à lui dictées, sans aucun doute, par quelque émigré de France, il faisait payer cher aux otages les retards de leur gouvernement. « Car, raconte encore Marion, après la fin des termes du traicté et plusieurs plaintes, allées et venues vaincs et inutiles, le Roy s'excusant sur la désolation quasi générale de toutes ses provinces, par la longue suite des guerres civiles, pestes et famines, dont il estoit durement affligé, ce peuple de fer, espris de
* Lettre de Casimir au Roi, de Neusladt, le 30 août 1577 (Bibl. nat.. yc Colbert, vol. 398, p. 457-458).
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rage de se voir mesprisé, et de ne recevoir ce qu'il s^estoit promis, conçut, à la fin, en ses mœurs barbares, tant de truculence contre les deux ostages, que, jamais menaces ne furent plus borribles... On emprisonna, alors, M. d'Alëgre au cliasteau d'Heidelberg, en une tour horrible, oii le feu n'a garde de faire dommage, parce que, en icelle, il n'y a bois quelconque; mesmes au dedans des chambres voultées, sombres et obscures, à cause de l'immense épaisseur des murs, la table est de pierre, le banc de pierre, le dressoir de pierre, voyre le lit de pierre, bref une carrière, sauf qu'elle n'est soubz terre, qui a, par l'espace de plus de quatre ans, servi de maison à un seigneur françois de famille illustre... Mais, si la face du lieu estoit effroyable, la forme inhumaine du traitement l'estoit encores plus, mesmes d'autant que la porte de fer, dernière des quatre qui fermoient la chambre, ne s'ouvroit jamais, ainsi une seule petite fenestre, par où on donnoit le boire et le manger, tel qu'on peut présumer de cette austérité. Et ce qui surpasse tout ce qui se peult dire ny penser d'espouvantable, on venoit, souvent, à ceste fenestre, vomir des opprobres contre la France et contre les François, et commander à ce jeune seigneur d'escripre, de sa main, au Roy, à la Reyne et à ses parens ce qu'on luy ordonnoit, avec des menaces adjurées de blasphèmes impies et abominables que, si, dans certain temps, il n'estoit satisfait au payement requis pour sa délivrance, on le feroit mourir par toutes les espèces de tourmens et tortures que l'immanité pourroit excogiter ; ce qui lui demeuroit si avant imprimé en la fantaisie, la solitude et détresse du lieu ne luy permettant pas de la pou-
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voir divertir ailleurs, que les seuls images de ses cogitations estoient les supplices, les gibets et la mort ; mesmes, comptant les jours qu'on lui avoit préfix, le moindre bruit, qu'il oyoit par après, lui faisoit penser que c'estoient les bourreaux (jui le venoient saisir ! Dont son oncle estant adverty... il déclara, alors, ([u'il en avoit au cœur un regret extresme, et que lui mesme engageroit plus tost sa propre personne que de le laisser plus longtemps en si piteux estât ^ » Mais presque aussitôt la nouvelle, qui lui parvenait, de la mort de cet oncle achevait de démoraliser le malheureux jeune homme, en lui enlevant son principal espoir d'être jamais secouru. Cette nouvelle semble avoir été apprise à M. d'Alëgre par un certain Praillon", agent français, venu, en décembre 1577, à Heidelberg, apporter, non pas encore de Targent, mais de bonnes paroles à Casimir, et aussi solliciter de lui la substitution comme otage de l'aîné de la maison de Saucourt à M. d'Escars, le jeune. Le père de ce dernier avait insisté, en effet, sans répit, auprès du Roi, pour obtenir cet échange que Praillon était chargé de négocier ^. Demeuré, par la mort de son oncle, sans appui et sans faveur à la Cour, M. d'Alègre ne pouvait plus espérer que personne s'entremît pour
' Plaidoyer de Simon Marion (Loc. ci^,'p. 384-388).
- Jean ou Baptiste Praillon, tous deux secrétaires interprètes en langue allemande, sans que j'aie pu savoir quel lien de parenté les unissait.
^ Lettre de Casimir au Roi, de Lautern, le 9 décembre 1577 (Bibl. nat., V- Colbert, vol. 398, p. 55j-5j6). — Cet « aîné de la maison de Saucourt », doit être Maximilien de Soyecourt, fils de François III, seigneur de Soyecourt et de Tilloloy (Somme), chevalier de Tordre, mort après 1395, et de Charlotte de Mailly. On trouve, en elTet, très fréquemment, ces Soyecourt appelés Saucourt.
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lui procurer pareille faveur. Aussi, profitant du séjour de Praillon à Heidelberg, résolut-il de lui remettre deux lettres, où, directement, il osait se recommander à la bonne grâce et à la pitié du Roi et de la Reinemère. Ces lettres, qu'il parvint à écrire en secret, étaient d'un ton bien différent de celles qu'avaient pu, jusquelà, lui dicter ses geôliers. Elles nous sont parvenues en original.
SiRK, disait celle au Roi, ayant entendu la poiirsiiittc et dilligence que faict Monsieur d'Escars, et autres ses amis en France, pour retirer le sieur de Beaufort, son ûls, hors d'otage et captivité, en laquelle nous sommes, entre les mains des reistres, et le mettre en liberté, congnoissant, aussi, le peu de parens et amys que je puis avoir près Vostre Majesté, pour vous requérir et me pourchasser semblable bien, d'aultant que feu Monsieur d'Alègre, mon oncle, duquel j'espérais tout aide et secours, estant décéddé, il ne me reste aucun espoir de sortir bientost d'icy, par le moyen des dilligences d'aucuns de mes parens ou amys estans près de Vostre Majesté, s'il ne plaist à Vostredicte Majesté se rendre favorable en mon endroict, à laquelle, à ceste occasion, j(3 m'adresse pour la supplier, très humblement, me faire ce bien et faveur de ne permettre que ledict sieur de Beaufort sorte hors d'icy, que je n'en sorte à mesme temps, attendu que, à mesme temps, nous y sommes entrez, et avons couru mesme et semblable fortune, vous asseurant. Sire, s'il advenoit, ce que Dieu ne veulle, que je y demeurasse après Uiy, que la mort seuUe m'en délivreroit bientost, laquelle n'eust tant demouré à me visiter, n'eust esté l'espérance, que j'ay tousjours eue, d'une prompte délivrance, vcu les grandes et diverses maladies desquelles j'ay esté tourmenté, depuis mon emprisonnement, qui ne piendront fin que par l'issue d'une tant ennuyeuse et misérable prison et captivité en laquelle je suis, ou par la mort qui me sera beaucoup plus agréable.
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l'cmploiant pour le service de Vostre Majesté, laquelle je supplie, de rechef, très humblement, me deppartir de sa bénignité et faveur, pour me tirer hors d'icy; et ce faisant. Sire, vous conserverez en vie celuy qui ne sera jamais autre que très humble et très obéissant subjet et serviteur de Vostre Majesté, suppliant le Créateur, Sire, qu'il doint à Vostre Majesté, en santé et prospérité, très heureuse et très longue vie.
De lieidelberg, ce qualriesme jour de décembre 1577.
Vostre très humble et très obéissant subjet et serviteur ;i jamais,
Yves D'ALÈfiRE *.
Et h la lleiiie-nière, auteur responsable du tiaité dont il était la victime, le jeune homme rappelait plus précisément encore ce qu'il avait été convenu que serait sa captivité, et ce qu'elle était.
Madame, lorsque Vostro Majesté nous mit enti*e les mains de M. de Casimir, il vous pleust nous promettre que ce ne seroit que pour trois ou quatre mois, au plus, et que ne recevrions de luy qu'un gracieux et favorable Iraictement. Madame, il y a tantost deux ans que nous sommes hors de France, et, depuis dix mois, aultant estroictement resserez et indignement traictez que si nous estions coupables de crime de lèse-majesté. 11 me semble, puisque c'est pour le bien d'un chacun que nous avons esté en voyez par deçà, Iquj'il n'est raisonnable que deux vostres très humbles subjets et serviteurs portent la peine pour tous. Madame, je vous puis dire que j'ay ung extresme regret qu'il faille que je consomme le plus précieux de mon âge à une malheureuse prison, sans proffiter à aucune vertu, qui me privera d'estre digne de pouvoir faire au Roy, mon maistre, et à vous, Ma-
^ Lettre de M. d'Alègre au Roi, de Heidelberg, le 4 décembre 1577 (Bibl. nat., Y^ Colbert, vol. 398, p. 553-554 ; autographe).
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dame, à l'advenir, quelque signallé et agréable service, si Vostre Majesté, protettrice des pupilles, n'a pitié de moy, qui suis aultant desnué de bons parens et ainys que gentilhomme de vostre royaume.
Madame, j'ay entendu la vive poursuitte que Monsieur d'Escars fait pour mettre son fils en liberté. Encores que je crains que peu de personnes pourchassent la myenne, je me promects tant de vostre accoustumée bonté, piété et justice que vous ne sortirez jamais l'un sans l'autre ; car, si ce malheur m'arrivoit de recharge aux grandes et diverses ma-, ladies, desquelles j'ay esté persécuté depuis trois ou quatre mois, je n'attendrois rien [de] moins qu'une prochaine mort. Et pour conserver la vie de celluy qui désire l'emploier pour le service de Vos Majestez, comme les miens ont tousjours faict pour celluy de vos ancestres, je vous supplyerai très humblement avoir pitié et souvenance de nous, et en remettre d'autres en nos places, puisque vous en avez une si grande quantité en vostre royaume qui peuvent faire le mesme service, lequel se peult aysément supporter pour quelque temps; mais, pour tousjours, je souhaiterois plus tost la mort, que j'estimerois bien heureuse, l'acquérant à vostre service, si par autre moyen que le myen vostredict service ne se pouvoit faire. Et espérant que nous nous ressentirons de vostre faveur, et que conserverez la vie à ce pauvre gentilhomme qui ne la désire et souhaite que pour vous en faire à jamais très humble service, je finiray ma lettre, après avoir à Vostre Majesté baisé les mains en toute humillité, suppliant le Créateur, Madame, vous conserver, en toute santé et prospérité, très heureuse et très longue vie.
Du chasteau de Heidelberg, ce iiii^ jour de décembre 1577. Vostre très humble et très obéissant subjet et serviteur h jamais,
Yves d'Alègre K
^ Lettre de M. d'Alègre à la Reine-Mère, de Heidelberg, le 4 décembre 1377 (Bibl. nat., V<^ Colbert, vol. 398, p. 531-552; autographe).
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Les deux lettres si touchantes de ce jeune homme de dix-sept ans ne durent, cependant, guère émouvoir leurs destinataires, puisque ce ne fut que près de quatre ans après, en septembre lo81, que se termina la pénible captivité de celui qui les avait écrites. Lassé, alors, d'attendre en vain la réalisation des promesses du roi de France, et prévoyant bien qu'il n'avait plus à compter sur l'intégrale exécution du traité de 1576, Casimir, moyennant le versement de 200.000 livres, consentit, enfin, à mettre en liberté les deux otages. Je dis : les deux otages ; car les instances de Praillon n'avaient pu fléchir les geôliers de M. d'Escars, et lui et son compagnon furent renvoyés en France en même temps. Nous en avons pour preuve la « patente » délivrée par Jean- Casimir h M. de Meilhaud, et qui est curieuse par les aveux dénués d'artifice qu'elle contient.
Nous, Jean-Casimir, comte palatin du Rhin, duc de Bavière, dit ce document, certifions à un chascun, pour vérité, que, au royaume de France, l'an 1576, quand on fit la paix, on nous donna pour ostages le marquis d'Alègre et le seigneur d'Escars , dont nous fismes inquisition, et fusmes enseignez qu'ils estoient bien riches ; pour quoy, nous nous en contentasmes. Mais le marquis d'Alègre remonstra qu'il estoit vieil et malade d'une sciatique, et nous pria que nous voulussions le laisser aller, et prendre en sa place Meilhaud, son nepveu, fils adoptif et héritier, à qui il donneroit tous ses biens; ce que nous fismes, moyennant la promesse qu'il nous donna par escript, signée de sa main et scellée de son cachet, laquelle nous prismes, ayant fiance que, par ce moyen, sondict nepveu estoit maistre et seigneur de tous ses biens, et, par cela, plus solvable que son oncle; sans quoi, nous n'eussions voulu prendre ledict nepveu.
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Mais, avec cela, et en ceste fiance, nous le prismes et Tamenasnies en Allemagne, avec le jeune d'Escars, où ils furent, quelque temps, comme ostages. Mais, quand nos colonels et rittmeistres virent qu'on ne leur envoyoit point d'argent de France, comme on debvoit, ils furent emprisonnez, soubs clef, au dedans une grosse tour de nostre chasteau de Ileidelberg, en laquelle tour ils ont esté serrement tenuz et plus mal traittez que nous n'eussions voulu. Mais nous estions contraints faire ainsi, pour deux motifs : l'un, pour appaiser le murmure de nos colonels et rittmeistres qui les menaçoient d'un plus grief mal ; l'autre, alin que leurs parens en eussent pitié et en fissent doléance au roy de France pour nous faire envoyer de l'argent. Enfin, on nous a apporté deux cent mil francs de France, qui n'est pas toute nostre debte pour quoy ils estoient ostages ; toutesfois, nous les avons aujourd'huy délivrez et mis en liberté. Et, afin que tout le monde sache les motifs de leur traitement, et semblablement qu'ils puissent monstrer qu'ils ne s'en sont pas allez contre leur foy, sans nostre congé, nous leur donnons la présente patente, et rendons h MeiJhaud le papier que son oncle nous avoit baillé en France, en nous le délivrant. Et en attestation de vérité, nous avons signé ceste patente de nostre main etfaict sceller du scel de nos armes.
En lïeidelberg, le if septembre, l'an 1581.
.T. Casimir ^
(( Cinq ans et demy, s'écriait Simon Marion, dans l'éloquent plaidoyer qu'il prononça pour Yves d'Alègre, le 26 juin 1582, cinq ans et derny de la première Heur de sa jeunesse, les plus propres de toute nostre vie pour apprendre l'honneur et la vertu, les armes et les
* Plaidoyer de Simon Maiion (Loc. cit. p. 389-392).
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lollrcs, s'insinuer en la grâce des rois et des princes, bref se rendre capable de toutes choses hautes, ces beaux> ans, dis-je, consommés en la crasse d'une dure servitude, se peuvent-ils rendre? Les peut-on racheter ainsi (ju'on retire des terres enj^agées ou (ju'on en acquiert d'autres ? Peut-on rendre à ce jeune homme ce (ju'il a perdu en santé? Qui peut douter que ce mesnie âge, au lieu d'estre au large pour déployer l'eflort de sa croissance, en toute liberté, ayant, au contraire, esté rcuellement estrainct et resserré dedans le cep d'une estroicte prison rance et moisie, triste et désolée, toute pleine d'horreurs etd'épouvantemens, sans aucun exercice, sous un autre air, avec autres vivres que les naturels, ne soit demeuré, comme une jeune plante qu'on dit rabougrie, foible à janjais, débile et infirme, languide et malsain? Mais, qu'est-il besoin de prouver par discours ce qui se voit à l'œil, par sa disposition si tendre et délicate, et par son teint si pasle et delFait qu'il semble tousjours estre, ou encore malade, ou, depuis peu de jours, relevé du lit, au lieu que ce sont les taches éternelles de sa captivité qui lui abrégera les jours de sa vie M »
Taches et tares ({ui, du reste, ne devaient jamais disparaître, si nous nous en rapportons au portrait, très certainement postérieur, du jeune marquis d'Alègre, et oii, représenté vers l'â^e de trente ans, environ, semblet-il, il nous frappe par son apparence chétive, son aspect morbide, soii profil émacié, ses traits altérés, ses joues creuses, les « poches » de ses yeux caves et cernés.
' Ibid., p. 437-401).
Ib8 LES D ALÈGHE
En revanche, quelle volonté apparaît sur ce front et en ces mâchoires obstinées, quel feu a le regard, quelle flamme l'anime ! Physionomie disgracieuse, si l'on veut, mais de quel caractère et de quel relief, et qui, si elle n'explique pas, à première vue, au moins, l'un des côtés du personnage, je veux parler de ses prodigieuses fortunes auprès des femmes, rend compte très bien, du moins, de l'âpre énergie et de la ténacité avec laquelle, à peine revenu d'Allemagne, il revendiqua, tout de suite, pour la branche si éprouvée de sa maison, la fortune qu'il prétendait lui avoir été injustement ravie.
Après la mort d'Yves III, marquis d'Alègre, un autre que celui en faveur duquel il avait disposé de tous ses biens avait, en effet, tenté de s'en approprier le plus gros morceau. C'était le propre frère du défunt, Christophe d'Alègre, seigneur de Saint-Just, ce singulier et équivoque personnage, auquel remontait l'origine d'une partie des malheurs de la famille. Nous nous rappelons les mauvaises relations qu'il avait toujours entretenues avec son frère Yves. Ces mauvaises relations s'étaient encore aggravées par suite des dissidences religieuses qui les avaient séparés. Christophe, protestant au début des guerres civiles, était bien, peu après, semble-t-il, revenu au catholicisme, puisque, en 1563, nous le trouvons, dans les rangs de l'armée royale, devant Orléans, offrant de « charmer, par enchantemens et par paroles prononcées et méditées, la plaie de M. de Guise », blessé à mort par Poltrot de Méré * ; mais en 1576, il s'était, sûrement, rallié de nouveau à la Réforme.
* Brantôme, éd. Lalannc, t. IV, p. ^.iO-â.iT. — Cf. P. de Vaissiore, Ue quelques assassins, l'Jl-, iii-8", \). 37.
YVES IV DALÈGHE, MAROUIS I) ALÈGRK loO
« Casimir, ce cadet d'Allemagne, ny toute sa suite, disait plus tard Tavocat Marion, n'eussent seuls osé reg'arder la France, pour y penser venir l'aire tant de ravages, si ({uelques François mesmes ne les eussent excitez, enhardis et menez par la main. Et sous (juel j)arty s'estoit rangé le feu sieur de Saint-Just, père des défendeurs ? Mesmes si on eust combattu au camp près de Sens, comme on s'y attendoit, qu'eust faict son espée? Vers quelle poitrine eust-il porté sa lance, oii eussent tendu ses yeux, ses pieds, ses mains, à quoi eust aspiré Fardcur de son courage? Qu'eust-il désiré, qu'eust-il souhaité* ? » 11 eût souhaité, concluait l'avocat, la défaite du drapeau sous lequel servait son frère, dont, ainsi, après des dissentiments d'ordre privé, l'avaient éloigné sa foi et ses croyances. Et, sans doute, cette considération n'avait-elle pas été sans influer, encore, sur les dispositions prises par le marquis d'Alègre en faveur de son neveu.
Mais, Yves III mort, et le bénéficiaire de ses libéralités étant en Allemagne, sans moyen de les recueillir, Christophe arguant, aussitôt, de l'inefficacité de ces libéralités, et soutenant, au mépris d'elles, qu'il était héritier présomptif de son frère au même titre que son neveu Yves et que ses nièces Isabelle, Renée et Jeanne, s'était fait nommer tuteur des enfants, encore mineurs, de M. de Meilhaud, et s'était saisi de tous les biens d'Yves sis en Normandie. Reprenant, au sujet de la terre de Blainville, la thèse qu'il avait jadis combattue, avec tant d'acharnement, — lorsque, à la mort
' Plaidoyer de Simon Marion [Loc.cil., p. o'.JT).
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de leur frère François, Yves III se l'élail attribuée, sous Je prétexte que, située dans le pays de Gaux, elle était « impartable et indivisible )>, et devait revenir hors part aux aînés de la famille, — il s'en était mis, d'abord, en possession. Sous un autre prétexte, il avait occupé les seigneuries de Marcilly et de Maisy, sous le prétexte de se rembourser de la rente de 400 livres dont Yves lui avait toujours refusé la restitution, en dépit des arrêts de 1568 et de 1572. Quant aux biens d'Auvergne, il avait déclaré s'en désintéresser, et, se réservant, seulement, le titre de marquis d'Alègre, il avait admis que ces biens reviendraient : la terre et le château d'Alègre, à Jacqueline d'Aumont, veuve d'Yves III, pour ses reprises, et le reste des terres, aux enfants d'Antoine d'Alègre, seigneur de Meilhaud ^ Et, ayant, par cette concession, gagné les sœurs d'Yves IV, Isabelle, Renée et Jeanne, il s'attacha, môme, entièrement, la première, en facilitant son mariage avec Gabriel du Quesnel, seigneur de Goupigny, gentilhomme de Normandie-, par
' Anvt du Grand Conseil, du 28 avril 1588 (Arch. nat., V' 330). — fiequeste des descendans de messire Gabriel du Quesnel, marquis d'Alègre et de Goupigny, c/ievaiier des ordres du Roi, et de dame Isabeau d'Alègre, son épouse, dans l'instance intentée pour raison de la restitution des biens donnés par Yves III d'Alègre à Yves IV d'AVegre et Lsabeau d'Alègre, sa sœur, dont messire C/wistop/ie d'Alègre, leur tuteur, qui avoil épousé la dame Duprat, se prévalant de leur minorité, s'est mis en possession, et dont l'usurpation a continué jusques à ce jourd'huy..., 1716, in-fol. (Bibl. nat, fonds Clairanibault, vol. 121U, fol. 71 etsuiv.). — Factum d'Yves, marquis d'Alègre, lieutenant général des armées du Roi, gouverneur de la ville et du château de Saint-Omer, fils et héritier d'Emmanuel, marquis d'Alègre, in-fol., p. 3 (Bibl. nat., fonds Glairambault, vol. 121'J).
- Le contrat de mariage de Gabriel du Quesnel et d'isabelle d'Alègre est du 6 aoûl 1577 (Arrêt du Grand Conseil, du 28 avril 1588, aux Archives nationales, V' 330). — Gabriel du Quesnel, chevalier, seigneur de Goupigny (liure, arrondissement d'iivreux, canton de Nonancourt,
YVES IV u'alègre, marquis d'alègre 161
la piîoniessefaiteàrépouséede lui compter 10.000 livres sur les 20.000 dont son oncle Yves l'avait gratifiée par sa donation de 1574 ^
Le nouveau marquis d'Alègre ne jouit pas, d'ailleurs, longtemps de ses usurpations. Il mourait, en effet, en 1580, à Rome, où, d'après une note généalogique, il aurait été chercher l'absolution de ses erreurs religieuses-. Mais sa veuve, Antoinette Duprat, constituée tutrice de son fils, Christophe II, et de ses quatre filles, Anne, Marie, Madeleine et Marguerite, maintint énergiquement les prétentions de son mari, et c'est elle qu'Yves IV d'Alègre trouva devant lui lorsque, à son retour d'Allemagne, il résolut de faire rendre gorge k ses spoliateurs.
Ce jeune homme de vingt-un ans, mûri prématurément par l'adversité, agit, d'abord, avec la plus extrême prudence, et commença, semble-t-il bien, par se concilier la veuve du feu marquis d'Alègre, Jacqueline d'Aumont, que, un peu plus tard, il déclarait vouloir laisser en jouissance, sa vie durant, de tous les biens ayant
commune de Marcilly-la-Gampagne) et de Pinçon (Eure, arrondissement d'Evreux, canton de Nonancourt, comjnune dllIiers-l'Evêque), conseiller et chambellan ordinaire de Monseigneur, frère du Roi, demeurant habituellement au lieu de Pinçon; ainsi est-il qualifié dans un acte de procédure, du 20 décembre 1583, joint à l'arrêt du Grand Conseil, du 30 janvier 1584 (Arch. nat., V-^126).
* Transaction entre Christophe d'Alègre et Isabelle d'Alègre, du 14 avril 1579, mentionnée dans l'arrêt du Grand Conseil du 30 octobre 1587 (Arch. nat., V^ 145).
• Par lettres du Roi aux Etats de Normandie, du 27 octobre 1579, Christophe d'Alègre, élu député de la noblesse du bailliage de Rouen, est « dispensé de ceste élection et de siéger auxdicts Estais, à cause du voyage qu'il prétend faire en Italie». {Cahiers des Etats de Normandie sous Henri III, publiés par Ch. de Beaurepaire, 1887, in-8°, t. I, p. 358- 359). — M. du Molin, Les d'Allègre au XVh siècle, 1867, in-8», p. 34.
appartenu à son mari au pays d'Auvergne \ En môme temps, il regag^nait à sa cause son beau-frère, M. de Goupigny, et sa sœur Isabelle d'Alègre, à laquelle il promettait l'exécution de la donation de 30.000 livres à elle faite par leur oncle, Yves III d'Alègre, le 31 mai 1577 ^ Puis, estimant inattaquable sa qualité de donataire universel de son oncle, et jugeant qu'à l'injuste usurpation d'une partie de son patrimoine il n'y avait à répondre que par la force, moins de deux mois après son arrivée à Paris, il se présentait, dans la nuit du 23 au 24 décembre 1581, devant le cbâteau de Blainville, accompagné d'une bande de gens armés, parmi lesquels MM. de Coupigny et de Saint-Laurent ", « s'en emparoit par force », en chassait les occupants, et notamment l'une des filles de Christophe d'Alègre et d'Antoinette Duprat, (cquiestoit, lors, dedans ledict chasteau », s'établissait en maître dans la seigneurie, et contraignait « les sujets de ladicte seigneurie » à lui en payer, sans retard, les redevances. C'était une vraie et soudaine déclaration de guerre, qui ne prit pas, toutefois, la veuve de Christophe d'Alègre au dépourvu. « Ayant, sans délai, recours au Roy », elle en obtenait, dès le
27 décembre, lettres patentes adressées au parlement de Rouen, par lesquelles il était mandé à la cour que, a s'il lui apparoissoit que la demanderesse eust la terre de Blainville depuis cinq ou six ans, comme elle
^ Transaction entre Yves IV, marquis d'Allègre, et Jacqueline d'Auraont, du 6 février 1586, mentionnée dans l'arrêt du Grand Conseil du
28 avril 1588 (Arch. nat., V"^ 330).
- Nous voyons, en eiïet, dès le début des hostilités, Isabelle d'Alègre marchant entièrement d'accord avec son frère, Yves. ^ Peut-être Jean Brandin, seigneur de Saint-Laurent.
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disoit, ladicte cour (ist le nécessaire ». Le nécessaire, le parlement le fit, le 12 janvier, par une signification à MM. d'Alègre, de Coupigny et Saint-Laurent d'avoir à comparaître à sa barre. Vaine injonction, car « le sergent, chargé de ladicte signification, avoit esté receu à coups d'Iiarquebuzes par les nouveaux maistres ducliasteau, ([ui l'eussent tué et massacré, s'il ne se fust sauvé de vitesse ». M. de Garouges, gouverneur de Normandie», ayant, alors, été sommé par le parlement de prêter mainforte à la justice, M. d'Alègre avait cru prudent de « se retirer au Conseil d'Estat du Roy, et d'y présenter requeste tendant à ce que les procès d'entre luy et la veuve Duprat fussent renvoyez devant autre cour que celle de Rouen »; et par arrêt du Conseil, en date du 2G janvier 1582, le Roi avait accordé à M. d'Alègre l'autorisation de porter sa cause devant le Grand Conseil, sous la condition, il est vrai, que, avant tout, « il seroit tenu de vider, dans huitaine, le chasteau de Blainville », et que l'exécution de cet arrêt serait confiée au parlement de Rouen. En dépit de quoi, lorsqu'un conseiller de cette cour s'était transporté, de nouveau, à Blainville, « avec forces ordonnées par le gouverneur de la province, au lieu d'obéir, les gens et soldats des sieurs d'Alègre et de Goupigny avoient tué à coups d'harquebuzes l'un des capitaines, et grandement blessé et excédé deux de ses soldats ». Le Roi avait, à ce moment, chargé Girard Gotton, son conseiller et l'un des maîtres des requêtes ordinaires de son hôtel, de faire exécuter l'arrêt du 26 janvier, et, le 12 février, force restant à la loi, MM. d'Alègre et de Goupigny avaient, enfin, évacué le château de Blainville, non sans en emporter, d'ailleurs.
une partie des meubles. Et, presque aussitôt, les deux beaux-frères et leurs complices se jetaient sur les terres de Marcilly et de Maisy, « prenoient et enlevoient par force, comme à Blainville, plusieurs sommes de deniers des fermiers », et commençaient à raser les bois qui formaient l'une des principales richesses de ces deux terres. Recourant, de rechef, au Conseil du Roi, la dame Duprat en avait bien obtenu, le 16 mars, un second arrêt interdisant aux dits d'Alëgre et de Coupigny ces dégâts, et leur rappelant qu'ils étaient, désormais, justiciables du Grand Conseil. Toutefois, non seulement M. d'Alëgre n'avait tenu aucun compte de cet arrêt, ni d'un autre du 18 avril, mais lui, qui avait demandé, récemment, le renvoi du procès au Grand Conseil, avait eu Taudace de solliciter qu'il fût évoqué devant une autre cour, le parlement de Bretagne, par exemple, et le Roi avait eu la faiblesse d'y consentir et de faire, par lettres patentes du 4 mai 1582, renvoi de la cause devant le parlement de Paris ^
C'est là que, le 26 juin 1582, fut exposé et discuté, pour la première fois, le point de droit du litige, car, jusqu'alors, n'avaient été débattus que des questions de fait. M'' Simon Marion occupait pour M. d'Alègre, M^ Louis Buisson pour Antoinette Duprat. Les plaidoyers des deux avocats nous ont été conservés, l'un dans les œuvres de Marion, l'autre dans les registres du parlement % et ils nous permettent de jeter quelque
' Plaidoirie de Louis Buisson pour Antoinette Duprat, veuve de Christophe d'Alègre, du 26 juin 1582 (Arch. nat., parlement civil, plaidoiries, Xi^5107, fol. 405VO-408).
* Arch. nat., parlement civil, plaidoiries, X^* 5107, fol. 403-409 v».