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Une famille vivaroise

Administration seigneuriale et provinciale. — Sessions des Etats Généraux de Languedoc. — Guerre de la Succession de Pologne. — Campagnes de Charles et de Félix de Vogué en Italie et en Allemagne. — Pierre de Vogûé-Gourdan et le régiment de Vogué. — Acquisitions territoriales.

Le premier usage que fit Gabrielle de Vogué des pouvoirs que lui donnait le testament de son mari, fut de renoncer aux avantages et à l'autorité qu'il lui attribuait. Elle abandonna à son fils tout le patrimoine paternel et se retira dans sa terre de Champetières, en Auvergne, où elle vécut dans la pratique des vertus chrétiennes. Au bout de quelques années de cette vie austère, elle fit donation de tous ses biens à son fils, moyennant une pension annuelle de 1.000 écus, et entra au couvent de Notre-Dame du Puy, où elle mourut le 20 février 1721.

Cerice-François se trouva donc, à vingt-trois ans, avec une femme un peu plus jeune que lui, à la tête du domaine et de la famille. L'existence qu'il avait menée jusque-là ne l'avait ^uère préparé à l'administration rurale, mais elle avait mûri son caractère, exercé sa volonté, habitué son esprit à compter avec les choses et les hommes. Il se consacra sans réserve à sa nouvelle tâche et sut la poursuivre sans défaillance jusqu'à la fin de ses jours. On peut la définir en quelques mots : l'administration vigilante et l'amélioration progressive du domaine, l'exercice consciencieux des charges locales, l'éducation et l'établissement de nombreux enfants. Mon intention n'est pas d'entrer ici dans tous les détails de

cette carrière familiale ; Cerice-François a pris soin lui-même de nous les faire connaître, soit dans les Mémoires qui racontent la première partie de sa vie, soit dans les Livres de Raison qui révèlent la seconde ; j'espère publier un jour ces documents. Aujourd'hui, je me contenterai de les analyser rapidement, afin de vous faire connaître, dans ses grandes lignes, la physionomie de cette existence bien remplie.

L'emploi des premières années qui suivirent la mort de Melchior nous est très imparfaitement connu : de 1707 à 1710, le Livre de Raison nous manque, soit qu'un cahier se soit égaré, soit que Cerice-François ait attendu quelque temps avant de reprendre l'inscription régulière des événements domestiques. Il semble qu'il se soit recueilli pendant cette période d'initiation, qu'il se soit abstenu de toute initiative, de tout autre acte que l'accomplissement quotidien des fonctions ordinaires de la vie seigneuriale. Les temps étaient durs et peu favorables aux entreprises. C'était la période des grands revers militaires et des profondes souffrances économiques. Oudenarde succédait à t^amillies, Malplaquet à Ramillies et à Turin ; le blé, qui d'ordinaire valait de sept à huit livres le setier, se vendait, en 1709, dix-huit livres sur le marché de Villeneuve-de-Rerg. Cerice-François soufi"rait trop dans son âme de soldat pour donner une grande attention à ses affaires domestiques.

Le seul document que nous possédions de lui, pendant cette période, nous le montre très préoccupé du bien public et témoigne en même temps des souffrances du pays. C'est une lettre qu'il écrivait, comme bailli deVivarais, au ministre de la guerre Voysin, au sujet de l'échauffourée protestante qui agita la région au printemps de 1709. D'anciens compagnons de Cavalier, à la solde de l'Angleterre, étaient venus de Hollande et, spéculant sur la misère publique, avaient tenté de soulever de nouveau les Cévennes. Ils s'appelaient Abraham Mazel, Daniel Billard et Dupont. Entrés secrètement à Vais, ils y avaient enrôlé un sieur Justet et quelques compagnons déterminés, avec lesquels ils avaient gagné le massif rocheux et boisé situé près de St-Pierreville, ancien refuge de « fanatiques ». Ils avaient révélé leur présence le 13 mai en assassinant M. de Vocance, alors qu'il revenait de la foire de Mézilhac et rentrait à son château de La Tour, en compagnie d'un de ses voisins qui fut tué avec lui.

Vocance était ce brave gentilhomme que nous avons déjà •vu, successivement capitaine et lieutenant-colonel du régiment de Vogué, servir en Catalogne sous les ordres de Melchior. Il était, en 1709, colonel d'un des régiments de milices bourgeoises qui coopéraient au maintien de l'ordre en Languedoc ; il était, en outre, capitaine d'une des seize compagnies franches de fusiliers que Basville avait organisées et qui, à la solde du Roi, avaient reçu une constitution un peu plus solide et plus permanente que celle des milices bourgeoises, Vocance était résolu et énergique ; il avait, de 1703 à 1706, activement guerroyé contre les Camisards ; il faisailj, avec vigilance, la police des Boutières; il était crainf ti estimé : les nouveaux Camisards avaient tenu à se débarrasser de lui avant de prendre les armes.

Ce meurtre fit beaucoup de bruit ; il toucha particulièrement Cerice-François, qui avait avec Vocance d'anciens liens d'amitié ; Cerice-François crut que sa charge de bailli de Vivarais lui faisait un devoir de recourir directement au ministre. Il lui écrivit la lettre suivante i :

A Vogué, le 24 de mai 1709.

Monseigneur, en qualité de baillif de la noblesse de Vivarès, je suis d'obligation de vous avertir qu'il y a une troupe de religionnaires et voleurs assemblés au nombre d'une trentaine qui grossit tous les jours. Il y a une quinzaine de jours qu'ils ont paru en Bouttières, dans un bois nommé Viaulet, une forest fort épaisse favorable aux voleurs. C'étoit un jour de foire. Ils ont tué le même jour M. de Vocance, capitaine des fusiliers du Vivarès, avec M. Ducros de Bernard qui étoit avec lui. Ils les ont lapidés. M. de Courten, qui commande en Vivarès, a été sur les lieux avec un régiment suisse* ; cependant il ne les a pas débusqués, ils y sont actuellement et font de gros désordres fréquemment. Il y a près d'eux deux compagnies des fusiliers du Vivarès, celles du sieur de Monteil de Bavas et de Vocance, Tune à Majoran et l'autre à la paroisse de Pranles, à deux lieues tout au plus de l'endroit où cette canaille est. Il est bon d'avertir Votre Grandeur que les compagnies sont composées : les officiers de personnes de mérite, créatures de M. de Basville, intendant de la province de Languedoc, qui les protège beaucoup ; les

1 A. H. G., vol. 2184, n" 65.

2 Cerice-François se trompe. Il n'y avait alors sur les lieux qu'un petit détachement du régiment suisse de Bessy, en partie composé de protestants et qui montra peu de vigueur.

soldats sont tous valets, grangiers, vassaux, gens affîdés à tous ces Messieurs qui ne sont jamais au quartier que les jours de revue et font de grands désordres en allant et venant. M. l'Intendant les protège, par rappert au sieur Du Molard, son subdélégué ; son fils a une de ces compagnies. Notre province fatiguée, Monseigneur, vous demande justice. C'est sa ruine totale s'il faut faire une grande dépense pour les entretenir et ne servent à rien qu'à enrichir les particuliers.

Messieurs les généraux de province de Languedoc et Vivarès sont fort indulgens pour eux pour faire plaisir à l'Intendant, et ne se servent point d'eux. Ils sont persuadés qu'il n'y a jamais au quartier personne ; c'est la pure vérité. J'espère, Monseigneur, que vous aurez la bonté et charité d'y remédier et de me croire, avec tout le respect et la considération possible,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Vogué.

Cerice-François n'exagérait pas le danger ; il y avait péril, dans les circonstances d'alors, à laisser se créer un foyer d'agitation et de révolte, au milieu de populations à peine pacifiées ; mais il exagérait certainement en parlant de la valeur militaire des fusiliers du Vivarais avec la sévérité dédaigneuse d'un homme de guerre. Basville se rendait un compte exact du péril : quelle que fût son « indulgence » pour les milices, il fit appel à des forces plus sérieuses. Il se rendit sur les lieux avec le duc de Roquelaure, commandant de la province, le général Courten, des bataillons royaux et des dragons appelés à la hâte des garnisons voisines. Attaquée vigoureusement de plusieurs côtés, l'insurrection naissante fut écrasée dans deux combats sanglants, à Leyris et à Fontréal (8 et 19 juillet). Il faut croire que les compagnies franches rendirent quelques services : l'opération terminée, huit d'entre elles furent passées en revue et trois des capitaines qui les commandaient reçurent du Roi des commissions de colonel d'infanterie : c'étaient deux de nos anciennes connaissances, MM. de Monteil et de Joviac et M. de Truchet, le futur beau-père de Charles-François-Elzéar de Vogué 1.

Cette échauffourée fut le dernier exploit des Camisards et la dernière manifestation du protestantisme militaire en

1 M. de Préfosse au ministre de la guerre. Montpellier, 30 août 1709. (A. H. G., vol. 2184, n» 116.)

Languedoc. La paix ne fut plus troublée dans nos montagnes. Cerice-François n'eut plus à se préoccuper d'opérations de guerre civile ; il put se consacrer tout entier aux devoirs de famille auxquels il avait sacrifié sa carrière de soldat.

J'ai déjà dit qu'il semble s'être volontairement abstenu de toute affaire importante pendant la période des grands désastres militaires et des souffrances intérieures. Ce n'est qu'après le réveil de Denain que nous le voyons élargir le cercle de ses combinaisons : sa première opération sérieuse suit immédiatement la signature du traité d'Utrecht et le rétablissement de la fortune de la France.

Vous vous rappelez que Melchior avait augmenté son patrimoine d'une partie du comté de Montlor, achetée au prince d'Harcourt, et qu'il s'était ainsi acquis une entrée aux Etats Généraux de Languedoc. Vous vous rappelez aussi que la liquidation de cette affaire était restée en suspens, par suite des chicanes soulevées par le vendeur. Au moment où nous nous trouvons de notre récit, les derniers payements n'étaient pas encore effectués. Le prince d'Harcourt continuait à mal gérer ses affaires ; il avait besoin d'argent et se prêta à un nouveau démembrement de ses terres de Vivarais. De son côté, Cerice-François désirait compléter l'œuvre territoriale commencée par son père. Des négociations s'engagèrent. Elles aboutirent, le 11 août 1713, à un premier arrangement. Par acte de ce jour, Cerice-François acheta, au prix de 12.000 livres, le tour de baron que le prince d'Harcourt possédait comme seigneur de la terre de St-Remèze, située dans les montagnes, au-dessus du Bourg-St- Andéol ; puis, une fois maître de ce titre, il sollicita du Roi son transfert sur la terre de Vogué. Le Roi se prêta volontiers à cette mutation et, par lettres patentes du mois d'octobre 1713, signées de sa main et contresignées Phélipeaux, « de sa grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, créa, érigea et décora en titre et dignité de baronnie le mandement de Vogué, consistant aux paroisses de Vogué, La Chapelle, St-Germain et Baissac ^ ».

Aussitôt après la conclusion de cette affaire, le prince d'Harcourt s'empressa de terminer celle de Montlor. Il reçut

1 Les lettres patentes furent enregistrées au greffe des Etats de Languedoc le 1" décembre 1713, et au greffe des Etats Particuliers du pays de Vivarais le 2 mars 1714. (I. V., n« 395.)

de Cerice-François les derniers versements et lui donna quittance définitive. Il ne lui restait plus en Vivarais que la terre d'Aubenas, mais il l'avait virtuellement abandonnée ; il l'avait, par institution contractuelle, assurée à son fils A.-M.-Joseph de Lorraine O^ d'Harcourt, lors de son mariage avec L.-Chrétienne de Castille-Jeannin. Celui-ci, de son côté, s'en était complètement désintéressé : il n'y venait jamais ; il préférait, au lointain Vivarais, la belle terre de Montjeu près d'Autun, qui appartenait à sa femme ; il avait en outre le louable désir de reconstituer le duché de Guise, exposé à sortir de la maison de Lorraine : il lui fallait des fonds disponibles ; avec l'autorisation de son père, il offrit à Cerice- François de lui vendre la terre d'Aubenas.

Cette proposition, comme vous pouvez le penser, fut accueillie avec un grand empressement ; elle répondait au plan général que Cerice-François s'était tracé. Après pourparlers, on tomba d'accord sur les termes d'un acte que le fidèle Roussel, expédié à Paris avec une procuration, signa le 4 avril 1716, devant Chèvre et Lefèvre, notaires au Châtelet^. Le prix principal était de 360.000 livres, plus 10.000 de pot-de-vin et 4.500 données de la main à la main ~. Avec les frais, l'acquisition revenait à 411.000 livres, le revenu de la terre étant d'environ 13.000 livres ; c'était un placement à 3 ®/o environ, taux assez semblable au taux des acquisitions actuelles. Le revenu n'était pas en rapport avec l'étendue de. la terre ; là, comme à Montlaur, les anciens seigneurs avaient inféodé tout le domaine utile; ils n'avaient gardé en toute propriété que quelques terres et prés, autour de la ville, quelques vignes et la forêt de Bauzon, d'un rendement médiore, faute de débouchés ; les revenus ne se composaient que de cens et de rentes, de lods, de banalités de fours et moulins, de péages et droits seigneuriaux de toute nature ; le territoire sur lequel ils se percevaient était considérable ; il comprenait cinq mandements : Aubenas, Vais, Ucel, Ma5'res

1 Voir aux Pièces Jcstificatives, n" lxvii, des extraits de la grosse en parchemin qui se trouve entre nos mains.

2 L'acte stipulait en faveur du prince d'Harcourt une rente viagère de 700 livres payables à Lyon, où le prince déchu vivait retiré et où il mourut en février 1719. Cette clause ne greva donc pas sensiblement l'opération.

et St-Laurent-en-Coiron, faisant une superficie d'environ cinq mille hectares.

Le château d'Aubenas, par sa haute allure et l'ampleur de ses proportions, répondait à l'importance territoriale et historique de cette vaste seigneurie. Il existe toujours, admirablement conservé, couronnant la falaise qui domine la vallée de l'Ardèche. Nous avons admiré ensemble la masse imposante de ses étages superposés, la hardiesse de ses courtines accrochées au rocher, la fière silhouette de ses tours qui se découpent sur le ciel. Nous avons recherché sur ses murs l'empreinte des générations qui l'ont constitué par leurs efforts successifs; nous avons reconnu la forte touche des grands sires de Montlaur dans la masse puissante des défenses extérieures, dans le donjon qui dresse au-dessus des toits sa haute couronne d'échauguettes, dans l'écu au lion de vair couronné, dans l'ambitieuse devise qui se lit en maint endroit: Montlaur au plus hault ! A la race moins batailleuse des Maubec nous avons attribué les élégants détails de la cour intérieure ; aux Modène et surtout à la dernière Modène de cette branche, la maréchale d'Ornano, les larges fenêtres, les hautes portes en stjle Louis XIII, qui, rajeunissant la vieille forteresse du moyen âge, l'ont ouverte à la lumière et à la vie moderne. Nous avons enfin retrouvé la main de nos grands-parents dans le grand escalier de pierre à la fine rampe de fer forgé, dans les boiseries qui décorent les grands appartements du premier étage.

A ce dernier détail près, tel le château nous est apparu, tel il était quand Cerice-François de Yogûé en prit possession à la fin de l'année 1716. Il apportait à son nouveau propriétaire plus qu'une belle résidence, plus qu'un placement avantageux, il lui apportait tout l'héritage moral de son passé. En joignant à son propre patrimoine le vaste domaine d'Aubenas, en ajoutant à ses propres traditions toutes celles qu'il recueillait avec la terre et le château, Cerice-François se plaçait sans conteste au premier rang de la noblesse locale; il couronnait le long effort des générations qui l'avaient précédé.

Pour ajouter encore à la valeur de son acquisition, le nouveau seigneur d'Aubenas s'attacha à faire attribuer à sa terre une baronnie des Etats. Il y parvint au mois de novembre 1724, en achetant au C'e de Sassenage la baronnie de Brion et en la faisant transférer sur Aubenas. Le prix

principal fut de 16.000 livres i, plus 2.000 pour dédommager le bailli de Brion, M. Plantier. Cerice-François se trouva ainsi titulaire de trois baronnies, portant les noms de Montlor, de Vogué et d'Aubenas, ce qui assurait à sa maison trois « tours » d'entrée aux Etats de Languedoc, sur les douze qui étaient réservés au Vivarais -.

Entre temps, Cerice-François avait, le 4 janvier 1719» acheté, pour la somme de 14.000 livres, la coseigneurie qui subsistait encore à Lanas 3, Il ne lui restait plus, pour affranchir complètement sa maison de tout hommage et de tout partage de juridiction, qu'à acquérir Balazuc, la dernière seigneurie envers laquelle il eût encore des obligations féodales : nous verrons par la suite qu'il eut, avant de mourir, la bonne fortune de pouvoir faire cette acquisition.

Vous pensez bien que, quel que fût l'ordre que Cerice- François apportait dans ses affaires, il n'aurait pu acheter tant de terres, de châteaux et de seigneuries, sur ses seules économies. C'est par une opération préparée de longue main et conduite pendant plusieurs années avec une persévérante habileté, qu'il sut se procurer les ressources nécessaires à ces acquisitions. Cette opération consistait à vendre toutes les terres écartées provenant de l'héritage de sa mère ou de la dot de sa femme, à réaliser tous les capitaux de même provenance, puis à emprunter à fonds perdus, moyennant des rentes viagères raisonnables, des sommes fournies par des voisins sans enfants. Un service de trésorerie, permettant d'agir sans précipitation, était assuré par un riche banquier, M. Bonnier, qui était trésorier des Etats de Languedoc, et par divers correspondants, à Montpellier, à Nîmes, à Viviers et à Paris. La mère et la femme de Cerice-François, comprenant comme lui le véritable intérêt de famille, donnèrent les autorisations nécessaires. Les terres de Champetières et de Poussan furent ainsi vendues dans de bonnes conditions ; les réalisations se firent au

1 L'acte de vente fut passé à Paris par Meunié, notaire, et signé par Peyrollon, qui fît exprès le voyage de la capitale.

2 Un quatrième tour, celui de la baronnie de Joyeuse, venait d'être acquis par mon arriére-grand-père en 1788, quand la Révolution emporta l'ancienne organisation provinciale.

3 I. V., no 397.

moment favorable; tout fut liquidé du vivant même de Cerice-François 1.

D'heureuses circonstances, qu'il n'avait pu prévoir, vinrent encore favoriser les efforts intelligents de Cerice- François pour étendre le domaine territorial de sa maison. Vous vous souvenez des démêlés de son père avec le M'* de Givry, son beau-frère, et de la transaction qui avait attribué à l'un la terre de Soubray et à l'autre la terre de Champetières. Le M's de Givry mourut à Soubraj^ en 1714, laissant un fils, qui non seulement hérita de la terre de Soubray, mais aussi des terres que sa maison possédait en Berry depuis plusieurs siècles -. L'aîné de la famille, Fernand Rabeau, seigneur de Launay, Beauregard, Chabris et autres lieux situés sur les bords du Cher, entre Selles et Mennetou,

1 Voici le résumé de cette opération que j'extrais des Livres de Raison :

Acquisitions :

Terre et baronnie d'Aubenas :

Prix principal 360.000

Pot-de-vin 14.500

Lods à l'évéque du Puy .... 22.000

» » de Viviers . . . 5.000

Insinuation 4.200

Frais d'actes et divers 5.300

Baronnie de St-Remèze 12.000

Baronnie de Brion 20.000

Coseigneurie de Lanas 14.000

Réalisations :

Terre de Poussan 128.000

Terre de Champetières 58.000

Valeurs diverses 154.300

Emprunts à fonds perdus 120.000

Une absurde légende, vingt fois démentie et qu'on s'étonne de trouver encore dans des Guides vendus aux baigneurs de Vais, voulait que Charles-François-EIzéar eût gagné au jeu la terre d'Aubenas au prince d'Harcourt. L'exposé ci-dessus rétablit la vérité jusque dans ses plus petits détails. Au moment de l'acquisition, Charles- François-EIzéar n'avait que trois ans.

2 La Thaumassière, Histoire du Berry, p. 953.

était mort sans postérité ; ses frères, Gabriel et Louis, avaient péri sur le champ de bataille. Le jeune Mi* de Givry avait réuni sur sa tête tout cet héritage ; mais, sans enfants luimême, il s'était lié d'une tendre amitié avec Cerice-François. Les deux cousins germains étaient en relations constantes; Soubray n'est pas très loin de Vogué : une bonne journée de cheval suffisait à se rendre d'un château à l'autre. Bientôt Givry se fatigua de ces fréquents voyages; il prit l'habitude de séjourner à Vogué : il y avait sa chambre, ses livres; il y trouvait, au milieu des enfants de son ami, l'illusion de la famille et l'oubli de sa propre solitude. La mort le surprit pendant un de ces séjours, le 15 juillet 1722. Lorsqu'on ouvrit son testament, le lendemain, au bailliage de Villeneuve-de-Berg, on découvrit qu'en reconnaissance des soins affectueux qu'il avait reçus de Cerice-François, Givry l'instituait son héritier universel, à la charge d'acquitter des legs s'élevant environ à 150.000 livres. Cerice-François ne put que se conformer aux dernières volontés de son cousin; il accepta l'héritage et se mit en mesure d'en exécuter scrupuleusement les conditions : l'actif de la succession était d'ailleurs très supérieur au passif et comportait de sérieux avantages.

La terre de Soubray était d'une médiocre qualité, mais d'une grande superficie ; elle s'allongeait sur les hauts plateaux qui séparent le Velay du Vivarais et que sillonnent les vallées naissantes de l'Ardèche et de la Loire. Bordant, d'un côté, le territoire de Coucouron, de l'autre, celui de Mayres, elle reliait la terre de Montlaur à celle d'Aubenas et complétait merveilleusement le grand ensemble territorial qui se trouvait déjà réuni dans la même main. Sa juridiction s'étendait sur plusieurs paroisses : Sallette, le Gros de Géorand, St-Cirgues. Le château de Soubray était agréablement situé au bord de la Loire, au milieu des bois, non loin du lac d'Issarlès, aux profondeurs mystérieuses, aux truites appétissantes. Le revenu de la terre était de 8.000 livres environ, consistant surtout en cens, rentes, péages, droits de toute nature.

La terre de Beauregard, en Berrj', était bien moins étendue, mais de meilleure qualité ; le domaine utile y était plus solide ; une douzaine de métairies, possédées en toute propriété, donnaient un revenu net d'environ 5.000 livres. Deux châteaux, celui de Beauregard et celui d'Aize, pourvus de

jardins et de basses-cours, offraient une agréable habitation dans la vallée du Cher ; tous deux, comme celui de Soubray, étaient largement garnis de meubles, de tapisseries, d'argenterie ; la lingerie et la cave étaient au complet.

Ce bel héritage apportait à Cerice-François, avec de réelles satisfactions, un surcroît de soucis et de travail. Les legs de M. de Givry étaient nombreux : il y avait une liquidation à opérer, un grand mouvement de fonds à instituer, une administration à créer. Il sut conduire le tout avec sagesse ; en quelques années, le passif fut payé, mais il avait vendu Beauregard au duc de Charost, qui avait de grands biens dans la contrée et possédait déjà la plus grande partie de la juridiction de Chabris. Soubray, au contraire, fut réuni aux terres du Vivarais et une seule administration engloba le domaine unifié. Cerice-François en était le véritable chef. Il en avait d'ailleurs singulièrement simplifié le fonctionnement en supprimant presque partout la perception ou l'exploitation directes ; il avait cédé au mouvement général, qui tendait à les remplacer par le fermage ; les recettes de toute nature étaient affermées : fours, péages, métairies, moulins, droits seigneuriaux, sauf les lods nobles que le seigneur s'était réservés. Il avait adopté à la fois le système des fermes générales et celui des fermes particulières.

Toute la terre d'Aubenas fut d'abord affermée à une société composée de plusieurs notables bourgeois ou commerçants, dont MM. Champanhet, Roussel, Malmazet et Balsan ; puis elle fut divisée en quatre lots, qui eurent chacun leur fermier général.

A Vogué et à Rochecolombe, chaque source de revenu eut son fermier particulier ; les deux vieilles métairies de La Brugière et du Gua, les fours, les bateaux, firent l'objet de baux séparés ; Cerice-François ne se réserva que les jardins, le parc, les vignes et les cocons.

Les fermiers, généraux ou particuliers, jouaient un peu, envers le seigneur, le rôle de banquiers. Le seigneur payait ses fournisseurs ou ses créanciers, voire même son personnel, à l'aide de « mandements » sur leurs fermages échus. Cette coutume les obligeait à une grande exactitude ; aussi les arriérés étaient-ils très rares.

Il ne faut d'ailleurs pas oublier que, la propriété réelle étant l'exception, le fermier n'était pas exposé aux risques provenant de l'exploitation agricole ; son rôle était surtout

celui d'un percepteur, chargé de recueillir des impôts, et les cotes étaient généralement trop faibles pour n'être pas payées régulièrement.

Un coup d'œil jeté sur la nature et le caractère des redevances féodales sera ici à sa place. Cette étude nous sera facilitée par un document très intéressant qui est en notre possession. C'est un volume contenant plusieurs registres des reconnaissances féodales faites à Cerice-François par ses censitaires roturiers de 1717 à 1719, et plusieurs registres d'hommages nobles rendus au même, pendant les années 1728 et 1729, en sa qualité de comte de Montlor. C'est un miroir fidèle de la gestion féodale et du fonctionnement de ses organes, pendant la première moitié du XVIIIe siècle.

Le premier fait qu'il révèle, c'est la persistance des formes et des formules traditionnelles, bien qu'elles ne répondissent plus à l'état social et n'eussent, pour la plupart, gardé aucune valeur pratique. Ces actes ne diffèrent que par la langue de ceux du moyen âge. Vous pourrez vous en convaincre vous-mêmes en comparant aux actes latins les actes français que vous trouverez aux Pièces Justificatives (nos Lxviii-Lxxi). Pour que la comparaison fût plus significative, j'ai choisi, parmi les centaines d'actes que renferme le volume en question, quatre pièces types analogues aux pièces types du XV° siècle reproduites aux Pièces Justificatives.

La première est une reconnaissance faite par un emphytéote roturier de St-Germain, contenant le dénombrement des terres dont il jouit, avec leur description, leurs limites, le taux de la censive dont elles sont grevées et les obligations féodales qu'entraîne leur possession. Vous retrouverez là les mêmes serments de fidélité, les mêmes bouyrades, les mêmes tailles aux cinq cas, bien que les guerres d'outre-mer et les armements de chevaliers fussent passés à l'état de légende; les mêmes rites : baiser aux pouces donné à genoux, tradition de la plume, etc., bien que ces formalités eussent depuis longtemps disparu.

Les trois autres actes sont des hommages « nobles » rendus par trois personnages de qualité différente, un gentilhomme, un religieux et un bourgeois. Le cérémonial est également resté le même qu'au moyen âge, seulement il ne s'accomplissait que sur le papier.

Le second fait qui se dégage de cette étude est l'extrême

Tnorcellement de la propriété rurale et sa concentration entre les mains des paysans et petits bourgeois.

Le troisième est la faible importance des charges que l'autorité seigneuriale faisait peser sur le tenancier, véritable propriétaire du sol.

Voici, en effet, un registre de la paroisse de St-Germain pour l'année 1717. Il contient trente et une reconnaissances portant sur six cents parcelles de terre environ, réparties entre trente et un propriétaires. Le plus riche possède soixante-trois parcelles, le moins riche douze. Chaque parcelle est confrontée à quatre parcelles au moins, appartenant à des personnages différents : j'estime à quatre-vingts le nombre des noms ainsi cités, ce qui représente à peu près toute la population mâle adulte que devait avoir la paroisse de St-Germain au XVIIJe siècle i. Tous les habitants étaient donc plus ou moins propriétaires d'un sol très divisé.

Le plus riche, Antoine Gascon, ménager, possédait 63 parcelles, d'une superficie totale d'environ 60 hectares, se répartissant ainsi qu'il suit 2 :

1 La population totale de St-Germain était, au commencement du XIXe siècle, de 258 habitants, ce qui suppose quatre-vingts et quelques mâles adultes. Ces chiffres ne devaient pas différer beaucoup de ceux de la seconde moitié du siècle précédent.

2 Dans les actes de reconnaissance, les superficies et les redevances sont évaluées en mesures de Vogué. Vous savez que chaque seigneurie, chaque ville avait ses unités propres et que les unités variaient à l'infini, souvent du simple au double pour des localités voisines. Après une étude très minutieuse et très difficile, après avoir consulté les Tables officielles publiées en Vendémiaire an XI et en 1806 et m'être renseigné sur les traditions locales, j'ai été amené à adopter les valeurs suivantes pour les unités eraploj'ées dans les actes dont s'agit. Vous savez que les mêmes noms désignent des superficies et des capacités ; dans le principe, l'unité de superficie était l'étendue de terre ensemencée par l'unité de capacité ; mais, avec le temps et les variations des unités, la concordance avait généralement disparu.

Salmée = 3 setiers

Setier = 4 quarterons = 12 boisseaux. . Quarteron z=. 3 boisseaux := 6 pougnadières .

Boisseau — 2 pougnadières

Pougnadière

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