‹ Une famille vivaroiseChapitre 2 sur 12 · SUPERFICIE · texte numérisé non relu

SUPERFICIE

CAPACITE

72 ares

216 litres

Jardin 0,12 \

Terres labourables . . . 42,00 f .^ ^o Prés 0,24 ' '

Hermès 8,40 )

Vignes 1,80

Devois 6,60 l ^^^^^

La censive en nature qu'il avait à paj'er, évaluée en mesures modernes, s'élevait à :

Froment 171 litres.

Avoine 113 »

Orge 20 »

Censive en argent : 16 deniers 9 oboles 11 Vs pittes, somme difficile à évaluer exactement, mais qui ne dépassait certainement pas cinquante centimes de notre monnaie.

Les terres étaient cultivées par assolement triennal, soit un tiers en froment, un tiers en avoine ou orge, un tiers en jachère. En supposant les très faibles rendements de 8 hectolitres de froment et 12 d'avoine ou d'orge à l'hectare, les 42 hectares de terre devaient produire, chaque année, environ 112 hectolitres de froment et 168 hectolitres d'avoine ou d'orge. La censive en nature représentait donc moins du soixantième de la récolte de froment et du centième de la récolte d'avoine ou d'orge : charge insignifiante; quant à la charge en argent, elle était nulle. Restait enfin, au propriétaire, le produit de ses vignes et de ses bestiaux, qui était indemne de toute redevance ! féodale.

Le moins riche des propriétaires de St-Germain, Louis Sauvert, également ménager, possédait 12 parcelles d'une superficie totale de 175 ares environ, se répartissant ainsi :

Maison et cour 80 met. carrés

Jardin 15 ares.

Terres 138 »

Vignes 21 »

La censive en nature était de :

Froment 18 litres.

Orge 27 »

Avoine 6 »

Censive en argent : 8 deniers et 1 i/a obole, soit moins de vingt-cinq centimes de notre monnaie.

La terre, d'après le calcul précédent, devait rapporter annuellement environ quatre hectolitres de froment et six d'avoine et orge. La censive représentait environ un vingtième de la récolte.

L'acte de reconnaissance que vous trouverez aux Pièces Justificatives (n° lxviii) représente une propriété moyenne. Charles Courtiol, ménager comme les précédents, possède une douzaine d'hectares, qui se partagent à peu près par moitié en terres labourables, prés et vignes, et en devois et hermes, c'est-à-dire en pacages plus ou moins incultes et couverts de broussailles; il a une maison de 80 mètres carrés, une étable « fenière » avec petite cour de 64 mètres carrés, une «crotte », c'est-à-dire une cave, de 12 mètres carrés sous la maison de son voisin : 'c'est la petite maison de pierre à deux étages que vous avez vue si commune à Vogué et dans les villages voisins, et qui, généralement, est de construction antérieure à 1717. Sur ses 5 hectares de terres labourables, Charles Courtiol récoltait environ 14 hectolitres de froment et 20 d'avoine ou d'orge ; sa censive était plus élevée que celle de la plupart de ses voisins : elle montait à 120 litres de froment, ou un douzième de la récolte, et à 50 litres d'avoine et orge, soit un quarantième de la récolte.

Notons, en passant, que la constitution de la propriété à St-Germain, telle que les documents nous la révèlent, ne paraît pas différer sensiblement de ce qu'elle est aujourd'hui. La maison qu'habitait Charles Courtiol existe certainement toujours et est sans doute habitée dans des conditions peu différentes de celles d'autrefois. Comme en 1717, quatre-vingt et quelques propriétaires se partagent les 859 hectares du territoire de St-Germain, ce qui fait toujours une moyenne d'une dizaine d'hectares; comme en 1717, le plus riche possède 70 hectares, le moins riche n'a qu'une dizaine d'ares. Seulement le rendement des terres s'est élevé et la redevance féodale a disparu. Le total des impôts a-t-il diminué d'autant? Je n'ai pas à le rechercher en ce moment.

Ces exemples suffisent pour justifier l'opinion que je vous ai émise sur le grand morcellement des terres et la modicité des redevances seigneuriales dans notre bassin de l'Ardèche ; ils démontrent, en outre, que ces redevances étaient

fort variables et nullement proportionnelles à la superficie des terres qui y étaient soumises. Cette inégalité tient, d'une part, à la diversité des circonstances qui avaient donné naissance à la redevance et, d'autre part, à l'avilissement des monnaies, qui avait réduit à une valeur absolument insignifiante toutes les redevances originairement stipulées en espèces déterminées.

Ces conclusions, je me hâte de le dire, ne s'appliquent qu'à la région que j'étudie en ce moment et aux documents que j'analj^se. Je ne généralise pas, ainsi qu'il convient en écrivant une monographie. J'ai lieu de penser néanmoins que la même étude, faite sur des documents analogues, dans d'autres régions de la France, conduirait à des résultats assez semblables.

Mais revenons à l'exposé de l'organisation donnée par Cerice-François à ses domaines. Je vous ai décrit le système de fermes générales qu'il appliqua, en Yivarais, à l'exploitation des quelques terres qu'il possédait en toute propriété et à la perception des redevances féodales. Il avait, en outre, des bois en toute propriété : ceux-ci n'étaient généralement pas compris dans les biens affermés. Ils étaient, d'ailleurs, rares dans la région. La seule forêt digne de ce nom était celle de Bauzon, qui couronnait les crêtes, sur la frontière du Yivarais, entre les sources de l'Ardèche et celles de la Loire, sur une superficie de 1,800 hectares environ. L'accès en était pénible, l'exploitation très difficile. Le seul revenu régulier était le forestage, c'est-à-dire la concession aux habitants des villages voisins, moyennant une rétribution en avoine, de la faculté de couper du bois pour leur chauffage et pour l'entretien de leur matériel. La rétribution était minime. Pour en assurer la perception et empêcher les déprédations, le seigneur était obligé d'entretenir quatre gardes à 200 livres par an. Le revenu net atteignait à peine 1,400 livres 1 par an. La futaie, consistant surtout en sapins, restait sans emploi.

Pour utiliser cette futaie, Cerice-François eut recours à l'industrie : il créa des scieries mues par l'eau des torrents, des « moulins à scie », comme dit le Livre de Raison. Leur établissement n'était pas onéreux. Pour 500 livres, le sieur

1 Note manuscrite de Charles-Francois-Elzéar, écrite en 1750. (A. V.)

Sarget s'engage à installer celui de las Trémoulèdes et à en donner 230 livres de fermage. Jean Moulin construit à ses frais celui de Rieiiclaret et Cerice-François le lui inféode, ainsi que la faculté de couper le bois nécessaire à son alimentation. Cerice-François fonde aussi une verrerie i. La construction de cette usine lui coûte plus de 30.000 livres. Il y installe des « gentilshommes verriers » qui l'exploitent pour son compte. On y fait des vitres et des bouteilles par le procédé rudimentaire de l'époque, avec des cendres de soude venues de Narbonne ou de la Camargue, du calcaire, du sable ou des cailloux recueillis dans le voisinage. Les vitres sont expédiées, à dos de mulet, à Aubenas, au Bourg, au Puy, à Alais, à Montélimar, même à Avignon et à Beaucaire. Chaque charge est de 12 liens, qui se vendent 4 livres en moyenne 2, L'usine ne travaille que quatre à cinq mois de suite ; elle fabrique environ, dans ce temps, pour 20,000 livres de verre, dont le prix de revient est 7.000 ; restent 13,000 net. Mais sa marche est temporaire et limitée : elle s'arrête une année sur deux et, quand toute la futaie de sapins aura été exploitée, elle devra fermer. Cerice-François estime à 2,000 livres par an le revenu moyen qu'il en tirait de son vivant.

Le système des fermages ne s'étendait pas aux terres du Berry : la propriété était, dans cette province, plus réelle qu'en Vivarais; les baux à cens et rentes y étaient l'exception; la plus grande partie du sol appartenait en toute propriété au seigneur, plus propriétaire que seigneur. Le mode d'exploitation le plus répandu était alors, comme aujourd'hui le métayage, soit direct, soit par l'intermédiaire d'un fermier général. Les conditions du métayage étaient absolument les mêmes qu'aujourd'hui : partage des grains par moitié.

1 La tradition place cette verrerie au lieu dit Granges de Veyrerie, dans la haute vallée de l'Ardèche, près de Mayres. On signale aussi l'existence d'une ancienne verrerie près de St-Cirgues.

2 Le lien est une mesure dont le souvenir ne s'est pas perdu dans les verreries du Nord. Il désigne la superficie produite par six canons soufflés donnant chacun deux feuilles de verre de 0™'î45 chacune, soit, en tout, 5niq40, qui se vendaient 4 livres, soit 15 sols environ le mètre carré, valant aujourd'hui 0 fr. 75. Une charge de 12 liens faisait environ 65 mètres carrés de verre à vitre pesant environ 50 kilos. (Renseignement donné par M. Drion, administrateur délégué de la verrerie d'Aniche (Nord).

après déduction de la semence, et partage du croît du bétail; un cheptel vif fourni par le propriétaire; le jardin et la basse-cour abandonnés au métayer, moyennant certaines redevances en nature. A Beauregard, quand Cerice-François en hérita, ce système était en vigueur; un régisseur le surveillait et l'appliquait au nom du M'^ de Givry. Cerice- François ne changea rien à cette organisation. Il installa au château d'Aize un homme d'affaires, M. Peyrollon, avec 300 livres d'appointements annuels, la jouissance du jardin et de la basse-cour. M. Peyrollon lui rendait directement ses comptes.

Cerice-François partagea aussi la gestion de son grand domaine vivarois entre deux hommes d'affaires, aux mêmes appointements. Ils faisaient les recouvrements, en versaient le produit au seigneur qui tenait la caisse centrale, soit par lui-même, soit par sa femme, et remettait à chaque agent, pour les dépenses à solder, des fonds dont celui-ci lui rendait compte. Ces opérations étaient inscrites, sans grande méthode, dans le Livre de Raison, confondues avec le compte rendu des grandes affaires, les dépenses de maison, les dépenses personnelles, les recettes faites directement et les faits intéressant la famille. Les dépenses de maison proprement dites étaient tenues par la dame de Vogué, assistée du maître d'hôtel, homme de confiance, qui faisait les provisions, allait au marché, payait le personnel subalterne, soldait les dépenses des déplacements, à l'aide de sommes qui lui étaient remises directement et dont il rendait compte à intervalles assez irréguliers. La trésorerie de cette comptabilité confuse était souvent embarrassée : on l'alimentait alors par des emprunts temporaires faits à des amis, à des voisins, à des communautés religieuses, au trésorier des Etats. Réciproquement, Cerice-François venait en aide à des voisins dans l'embarras et même à l'administration provinciale. Souvent aussi, on payait en nature, en setiers de blé, de seigle ou de mescle, provenant des rentes féodales, des banalités de moulins ou de fours. Toute cette agitation financière se traduisait en mentions dans le Livre de Raison, en notes épinglées à ses pages, qui complètent pour nous le tableau pittoresque de la vie de famille.

Tout le personnel défile ainsi sous nos j^eux : il était nombreux et stable; les mêmes noms se maintiennent pendant de longues périodes. C'est d'abord le maître d'hôtel.

personnage important qui a un grand maniement de fonds; pendant quinze ans, c'est un nommé St-Martin, qui, placé comme valet de chambre de confiance auprès du fils aîné de la maison, est remplacé par Dupuj', lequel reste en place jusqu'à la mort de son maître ; ses gages, qui sont d'abord de 90 livres par an, montent jusqu'à 120. Après le maître d'hôtel vient le cuisinier, qui change plus souvent ; ses gages aussi croissent de 75 livres en 1708 à 200 en 1725. Quatre laquais ont chacun 45 livres de gages; ils ont, suivant l'usage, des noms de guerre empruntés à la géographie

provinciale : Languedoc, Vivarais, Bastide, Lyonnais

Deux ou trois subalternes les assistent pour les basses besognes.

A l'écurie, l'évolution du personnel est assez intéressante : au début, on n'y voit figurer qu'un palefrenier à 45 livres pour les chevaux de selle de Monsieur et un muletier au même prix pour les quatre mules qui portent la litière de Madame et vont aux provisions; puis, quand la bonne administration des Etats a amélioré les routes, apparaissent une berline achetée à Avignon, les chevaux pour l'atteler et le cocher pour la conduire; en même temps l'équipage de mulets s'augmente de deux bêtes et d'un homme. Vers la fin de la vie de Cerice-François, à côté du cocher, nous verrons figurer un postillon : c'est qu'alors la famille possédera un carrosse attelé de six chevaux, ceux de devant menés par un postillon.

Le personnel masculin se complète d'un jardinier à 45 livres et d'un chasseur, chargé d'approvisionner la table de gibier; il reçoit 75 livres par an et deux paires de souliers.

Le personnel féminin n'est pas moins complet : il se compose d'une première femme de chambre à 60 livres, d'une lingère et de deux servantes dont les gages sont de 18 livres et une paire de souliers; une « grosse servante» fait le gros ouvrage.

En outre, de vieux serviteurs habitent la maison et y vivent, sans gages, avec de petites pensions ou de petits profits autorisés par l'usage : c'est Serret, l'ancien maître d'hôtel de Melchior, « auquel, dit le Livre de Raison, nous avons offert de se tranquilliser dans la maison, où nous lui donnons la vie et lui laissons le revenant-bon de l'horloge, dont il a soin ». C'est le vieux laquais Languedoc « que nous entretenons ». C'est Manon Génésy, qui a servi la M»»* de

Vogué jusqu'à sa mort et que son fils garde; elle a 100 livres de pension et « le produit des cartes ». « Si elle veut quelque chose de plus, écrit Cerice-François, nous pouvons là dessus nous en remettre à sa discrétion. » Un chirurgien donne ses soins à tout ce monde; il est également entretenu dans la maison et reçoit 120 livres par an.

A ce personnel permanent, il convient d'ajouter un personnage qui, sans faire partie de la maison, en est l'habitué fidèle et dévoué. C'est un récollet de Largentière, le Père Imbert, commensal, conseiller et ami. Il s'occupe des enfants et des affaires, tient la caisse en l'absence des maîtres, fait les commissions délicates, distribue les aumônes, règle les comptes, rédige les inventaires, classe les archives ', est l'objet de rafi"ectueuse confiance de tous.

Dans cette longue énumération, je n'ai pas mentionné le personnel féminin attaché au soin et à la garde des enfants : c'est qu'il était essentiellement variable, suivant le hasard des naissances et la diversité des modes employés. La plupart des enfants étaient rais en nourrice chez des paysans de Vogué, de St-Germain ou de La Chapelle, voire même en Auvergne, puis mis en pension dans les différentes maisons ecclésiastiques du pays ; le petit nombre était nourri à la maison. La maison n'aurait d'ailleurs pas suffi à les loger tous : Lucrèce de Poussan, comtesse de Vogué, était d'une fécondité inépuisable : les enfants se succédaient d'année en année, avec une régularité mathématique ; le Livre de Raison enregistrait leur naissance avec une édifiante monotonie. On lit à la date du 8 juillet 1718 :

La nuit du 18 au 19 juin, le dimanche à minuit, le Seigneur nous fit la grâce de nous donner une huitième fille qui fut nommée Marie- Dauphine ; j'en ai accouché très heureusement et nous avons donné à la sage-femme 21 livres.

Et à la date du 18 août de l'année suivante :

Le Seigneur m'a fait la grâce d'accoucher d'une fille qui est le douzième enfant que le Seigneur nous a donné et la neuvième fille.

Ce douzième enfant devait être suivi de quatre autres, presque aussi rapprochés ; puis la pauvre Lucrèce devait

1 L'inventaire des archives du château de Vogué en 1712, que j'ai fait imprimer en 1905, est tout entier de sa main. Je n'ai découvert ce détail que depuis l'impression du volume.

succomber à la peine. Quant à ses derniers enfants, ils ne paraissent pas avoir eu la force de vivre. Les premiers seuls survécurent, dont deux garçons seulement, Charles-François Elzéar, né le 13 juillet 1713, et Jacques-Joseph-Félix, né le 25 septembre 1714, destinés l'un et l'autre à une brillante carrière 1. Avant de vous raconter leur enfance, il convient de terminer l'esquisse de la vie que menaient leurs parents. La résidence habituelle du ménage était le château de Vogué ; même après l'acquisition d'Aubenas, il n'avait pu se décider à quitter la vieille demeure de famille : il continuait à l'orner suivant le goût du jour, à y introduire peu à peu les habitudes d'une vie plus élégante. La « grande salle » et la « grand'chambre » qui lui fait suite, sur la façade nord, sont l'objet de soins particuliers ; de grandes vitres remplacent aux fenêtres les vitrages de plomb ; les murs sont recouverts de boiseries ou de tapisseries achetées aux Juifs de Lj^on. Des consoles en marbre et bois doré 2, un lustre de cuivre doré y apportent une note plus moderne ; c'est l'appartement de réception. Une grande porte percée dans la tour d'angle et le balcon qui la prolonge le font communiquer de plain-pied avec une terrasse plantée de marronniers 3. En même temps, la vaisselle d'argent se substitue peu à peu à celle d'étain ; des verres et des « garafons » de cristal remplacent les pots de faïence. Une petite bibliothèque se forme dans le « cabinet » attenant à l'appartement particulier du ménage, sur la cour, tandis que les archives se classent dans le chartrier delà tour adjacente. Les livres, qu'on achète à Lyon, sont graves : ce sont les œuvres de Racine et de Molière, les Méditations du R. P. Boilieux, l'Histoire Ecclésiastique de Choisy, l'Histoire romaine du P. Catron, l'Histoire de France du P. Daniel, le Recueil des Traités du même, l'Histoire militaire de Louis XIV de Quincy avec planches, les Mémoires du duc de Rohan, les Voyages de Montconys...

1 Dans le Livre de Raison, l'aîné est appelé Chariot, le cadet Jacquet : Charles est donc le nom qu'il conviendra d'adopter pour le premier ; pour le second, le nom de Félix a prévalu.

2 La sculpture des consoles a coûté 90 livres, la dorure autant.

3 Ce travail de terrassement et de plantation a été exécuté en 1730 par les entrepreneurs Ely et Vivarais, au prix fait de 612 livres ; les marronniers sont payés 35 sols pièce. — Le balcon, la terrasse et les marronniers plantés en 1730 existent toujours.

A Lyon aussi et à Avignon on achète des fleurs, des arbustes et des vases pour varier la décoration du parterre : ce sont des « orangers de Chine », pajés les grands 35 livres pièce, les petits 100 livres la douzaine, des jasmins d'Arabie ou d'Espagne, des tubéreuses, des œillets.

Le parc, situé de l'autre côté de l'Ardèche, participe à ces embellissements ; des arbres y sont plantés ; les abords de la rivière sont rendus plus faciles ; un jeu de paume y permet des délassements de gentilhomme.

La table elle-même subit l'effet de cette recherche croissante; on y voit figurer des poissons du Rhône venus du Teil, des poissons de mer que les mules vont chercher à Avignon, en même temps que du vin de Villeneuve ou du vin de Tavel ; le vin de Champagne y fait son apparition, les jours solennels, acheté à Lyon à 3 livres la bouteille. Les provisions de Carême viennent de Marseille, expédiées par les pères Chartreux!. Le budget familial ne souffre d'ailleurs pas beaucoup de cette recherche ; les denrées sont encore d'un bon marché extraordinaire : la viande se paye 2 sols Va la livre, le beurre 6 sols, les œufs 3 sols 1/2 la douzaine, l'huile d'olives 5 sols la livre, les poulets 6 sols 1/4, les pigeons 26 sols la paire, un cochon gras 30 livres. Le pain, le vin ordinaire, les légumes, les fruits proviennent des fours, des vignes, des jardins du seigneur. La main-d'œuvre qui a concouru à les produire est elle-même peu onéreuse; la journée moyenne d'un ouvrier est de 8 sols. La seule dépense de ménage vraiment élevée est celle qui concerne le vêtement. La mode impose aux gentilshommes des étoffes de soie, des broderies d'or et d'argent ; à leurs femmes, le velours, le brocart, les dentelles de prix. C'est à Lyon aussi qu'on va commander ces beaux vêtements ; les habits d'homme sont peut-être plus chers encore que les habits de femme. Telle broderie d'un habit habillé et de ses accessoires a coûté 576 livres ; l'étoffe de la veste seule coûte 500 livres, en brocart d'or à chenille veloutée couleur de feu du prix de 200 livres l'aune, soit 168 francs le mètre. L'étoffe

1 Le chiffre varie de 300 à 700 livres, suivant les années ; le dernier est celui de 1729 ; il comprend : 1.500 livres de merluche à 6 sols, 30 livres de saumon à & sols, 30 livres de morue à 3 sols, 4 barils de sardes à 6 livres, 2 barils d'anchois à 9 livres, des anguilles salées, des fruits secs, 200 livres d'huile, etc.

seule d'une robe belle-de-nuit et argent a coûté 646 livres et le reste à l'avenant. Mais il ne faut pas oublier que ces vêtements duraient plusieurs années et l'on peut se demander si, en fin de compte, la dépense qu'ils entraînaient était hors de proportion avec les autres dépenses du ménage.

Les habitudes religieuses, la pratique de la charité tiennent, dans la vie et dans le budget, une place qu'il convient de signaler. Le Livre de Raison mentionne les dépenses fort répétées qu'elles occasionnent. Ce sont, outre les charges héréditaires léguées par les générations antérieures, sous forme de chapellenies à entretenir, de messes ou prières à acquitter par les maisons religieuses ; ce sont, dis-je, des subventions multiples et variées : fondation de lits dans l'hôpital d'Aubenas, entretien d'écoles à Vogué, à Rochecolombe et à La Chapelle!, mois de nourrice d'enfants trouvés 2, années de pension de séminaristes, distributions en nature faites aux indigents, etc.

Ne croyez pas d'ailleurs que l'exercice ainsi compris du devoir local absorbât entièrement l'existence du ménage et que sa vie fût étroitement confinée entre les quatre murs du vieux château, même embelli par ses soins. Les relations avec le dehors étaient nombreuses. Les déplacements, rendus chaque jour plus faciles par l'amélioration des routes, étaient fréquents : l'exercice des charges publiques, les affaires, l'éducation des enfants, le besoin de distractions mondaines en étaient l'occasion.

Les charges de Cerice-François, vous le savez, étaient celles de grand bailli de Vivarais, de baron des Etats Généraux de Languedoc et de lieutenant des maréchaux de France 3.

1 L'école de La Chapelle jouissait du revenu d'une terre « donnée par mes ancêtres, dit Cerice au Livre de Raison, pour procurer à la paroisse un maître d'école plus habile, qui fût en état de bien apprendre le latin aux enfants ».

2 Ils sont désignés, dans le Livre de Raison, sous le nom de bâtards, avec mention du lieu où ils avaient été trouvés : le bâtard de Vesseaux, le bâtard de La Chapelle, etc.

3 Le Livre de Raison mentionne, en outre, deux petits offices : l'un de gouverneur de Villeneuve-de-Bei'g, l'autre de gouverneur d'Aubenas. Le premier était sans doute l'ancien office de viguier royal, créé lors de la conclusion du traité de pariage entre le roi Philippe III et l'abbé de Mazan et dont le bailliage royal avait com-

La première, au point de vue judiciaire, était devenue absolument nominale. Le nom du grand bailli figurait en tête de certains arrêts rendus par la Cour du bailliage, et c'était tout!. Au point de vue administratif et social, il en était autrement: le bailli avait des obligations de situation et des fonctions positives. Les sessions et assiettes annuelles des Etats de Vivarais, les assemblées des députés du Pays, les commissions de capitation, d'autres circonstances encore réclamaient sa présence. Cerice-Francois y était très exact ; il avait défendu, contre les Etats eux-mêmes, avec trop d'énergie, les prérogatives de sa charge, pour ne pas en remplir consciencieusement les devoirs. Les séances se tenaient un peu partout, suivant les circonstances ou les convenances particulières, à Villeneuve, à Tournon, au Bourg, à Joyeuse, voire même à Vogué ; on s'y rendait en famille, avec une suite nombreuse. Elles étaient l'occasion de repas, de réunions mondaines où les dames avaient leur place et leur rôle. Les sessions des Etats de Languedoc entraînaient des déplacements tout aussi mondains. Elles se tenaient à Narbonne, à Montpellier, à Nimes ; elles duraient de six semaines à trois mois, mettaient en mouvement tout un personnel affairé, élégant, aimant la mise en scène. Dans l'intervalle des sessions, il fallait veiller à l'exécution des décisions prises, parfois y participer.

L'amélioration des chemins était la principale préoccupation des Etats, depuis que leur rôle politique avait disparu. La route de Viviers au Puy par la vallée de l'Ardèche intéressait I particulièrement le pajs et le seigneur d'Aubenas ; il avait été décidé, en 1722, qu'on en rectifierait les passages difficiles, qu'on remplacerait notamment, entre Vogué et St-Germain, le sentier qui serpentait dans les rochers par une route carrossable le long de la rivière. L'entrepreneur était choisi, c'était un nommé Teissonière, de Vogué ; mais l'argent manquait pour les premiers travaux; Cerice-François avança les sommes nécessaires. De même,

platement absorbé les fonctions, sans détruire le titre ; l'autre était sans doute quelque ancienne création du temps de guerre, devenue honorifique et dont le Trésor avait fait argent au moment de sa grande pénurie.

1 Voyez aux Pièces Justificatives, n" lxxii, la reproduction partielle d'un de ces arrêts.

un peu plus tard, il fournit les fonds pour l'ouverture des chantiers entre Thueyts et Mayres, pour la reconstruction du pont de la Baume, pour l'amélioration de la route de Vogué à La Borie.

En 1721, un plus grave souci lui incombait: la peste, après avoir décimé Marseille, avait fait son apparition en Gévaudan ; le gouvernement avait décidé d'isoler le pays. Un cordon sanitaire avait été établi d'Alais à Pradelles, puis reculé le long du cours de l'Ardèche et de la frontière du Velay; vingt-sept bataillons de troupes royales, aidés d'escouades de paysans réquisitionnés, empêchaient toute communication. Il y avait des postes à Vogué, à Aubenas, à La Levade ; il y avait, en outre, des blocus autour de certaines villes contaminées. Il fallait pourvoir à l'entretien de cette petite armée, au ravitaillement des régions isolées ; toutes les autorités étaient en mouvement. Cerice-François était précisément détour cette année-là : il paya largement de sa personne et de sa bourse, organisa des infirmeries, des quarantaines locales, des évacuations, contribua puissamment au succès des mesures adoptées. Parmi les expédients auxquels il présida pour fournir Le Puy de vin sans rompre le cordon, il convient de noter l'installation faite à la barrière de La Levade. Des tuyaux avaient été établis à ses frais entre les deux palissades qui fermaient la route, un entonnoir à un bout, un robinet à l'autre. On vidait les tonneaux en Vivarais, on les remplissaic en Velay sans contact entre les muletiers et sans infraction au règlement. Ces précautions durèrent plus d'un an et arrêtèrent complètement la propagation du fléau. En temps ordinaire, la route du Gévaudan était fréquentée par les baigneurs qui se rendaient à St-Laurent, station thermale à la mode, dans les gorges pittoresques qui séparent la vallée de l'Allier de la haute vallée de la Baume.

La dame de Vogué aimait le séjour de St-Laurent ; elle espérait y réparer ses forces ébranlées par une maternité continue. Elle faisait le voj^age en deux jours par Largentière et Valgorge, dans sa litière que portaient deux mules, la tête empanachée de plumes envoyées d'Avignon par M. de Capellis ; ses gens suivaient sur des mulets plus simplement harnachés. Ses deux fils aînés l'accompagnaient d'ordinaire; les autres enfants restaient à Vogué, sous la garde d'une parente, Mme d'Ucel, ou du P. Imbert.

Quand le château de Soubray eut été apporté par la succession du M'« de Givry, on y faisait de fréquents déplacements : toute la maison s'y transportait, les petites filles dans la litière, la dame en chaise à porteurs i, les autres à cheval ou à mulet. Le voyage durait trois jours. On couchait à Pradelles ou à l'abbaye de Mazan, à Laulagnet, quelquefois à Aubenas. Mais le déplacement important, celui qui faisait époque, était le déplacement de Lyon. Lyon était le centre industriel, intellectuel et mondain de la région ; il y avait à Lyon fort belle compagnie et les hivers y étaient parfois fort brillants.

Cerice-François et sa femme firent trois séjours à Lyon : en 1712, 1721 et 1721. Le premier fut très court, douze jours seulement ; le ménage s'installa à l'auberge ou, comme on disait alors, « chez le baigneur », avec sa voiture, ses chevaux, quatre valets et une femme de chambre ; la dépense ne fut que de 228 livres 2. Mais on fit pour 1.740 livres d'acquisitions en damas vert broché or et argent à 27 livres l'aune, en brocart à 65 et à 52 livres, en velours gris, en taffetas d'Angleterre et de Florence, en satin couleur de rose, en mousseline et dentelles, pour faire : à Madame, un habit, un jupon et des coiffes ; à Monsieur, un habit et deux vestes; à la petite Marianne, une robe et un jupon monté. La disproportion entre la dépense pour le vivre et celle du vêtement est considérable ; mais, ainsi que je l'ai fait remarquer, la somme était à répartir sur plusieurs années ; le Livre de Raison ne mentionne aucune dépense sérieuse de toilette jusqu'en 1721, époque du second voyage de Lyon. La garderobe fut alors complètement renouvelée, aussi bien celle des garçons qui commençaient à grandir et auxquels il fallait déjà des habits brodés, que la garde-rabe des parents, habillés de velours et de soie, et celle de la livrée, habillée de drap blanc et jaune. Il y en eut pour plus de 3.000 livres. Le séjour dans la grande ville fut plus long que la première fois : il dura trois mois, de la fin de mai à la fin d'août. On avait fait une véritable installation, dans un appartement meublé ; on y avait monté un ménage, où figa-

1 II y avait six porteurs qui se relayaient ; ils étaient payés 25 sols par jour et nourris.

2 Les repas coûtaient 30 sols par tête ; la nourriture des gens 20 sols par jour ; le carrosse de louage 6 Livres par jour.

raient des cristaux et de la porcelaine, sans doute de la porcelaine de Chine, à moins que ce ne fût de la porcelaine française « tendre » de St-Cloud ou d'ailleurs. Tout cela fut emporté à Vogué avec quelques meubles, des livres, des cadeaux pour les enfants restés au logis et un cheval d'Espagne que Cerice-François avait ajouté à son écurie i. Cerice-François fit faire son portrait avec un cadre en bois doré 2.

On retourna à Lyon à la fin de 1723, mais, avant de raconter ce dernier voyage, il convient de noter un fait qui a sa valeur. La régence du duc d'Orléans avait pris fin. Le jeune Roi inaugurait son gouvernement en distribuant des récompenses aux anciens serviteurs de l'Etat : Cerice- François reçut la croix de St-Louis « en considération des services rendus au feu Roi, son très honoré seigneur et bisayeul », dit la lettre roj^ale du 14 juillet 1723. M. d'Alicieu 3, commandant pour le Roi en Vivarais, était commis pour admettre le nouveau chevalier dans l'ordre royal et militaire. M. d'Alicieu habitait Tournon. Cerice-François lui donna rendez-vous au Pouzin le 23 août, pour prêter serment entre ses mains et recevoir de lui les insignes et l'accolade rituelle.

C'est au retour de cette petite expédition que fut organisé le dernier voyage de Lyon. On comptait, cette fois, faire en ville un séjour sérieux. Le motif était l'éducation des enfants. Marianne, l'aînée des filles vivantes, allait avoir quinze ans ; il fallait compléter l'instruction reçue au couvent du Puy, commencer l'éducation mondaine. L'aîné des garçons était dans sa onzième année, le cadet dans sa dixième ; ils avaient d'abord reçu les leçons du curé de La Chapelle, puis on leur avait donné comme précepteur un ecclésiastique appartenant à une des familles notables du pays, l'abbé Blachère, qui paraît avoir été aussi discret que dévoué; il avait quitté le château au mois de septembre 1723 pour prendre la cure de St-Jean4e-Gentenier, en refusant l'argent qui lui était

1 II coûta 225 livres.

2 Le Livre de Raison ne donne pas le prix de la peinture, mais seulement celui du cadre, qui coûta 30 livres. Peinture et cadre sont encore en notre possession.

3 Henri-Antoine de Barjac, seigneur d'Alicieu et du Pin, d'une bonne et ancienne famille du Vivarais.

offert. Il avait été remplacé par un abbé Falgue, frère d'un médecin estimé d'Orange, qui, lui aussi, s'était montré très désintéressé et avait limité à 300 livres ses appointements annuels, en réservant ses honoraires de messes. Les deux enfants devaient être mis au collège des Jésuites à Lyon. L'abbé Falgue devait les y accompagner. On lui donna rendez-vous à Lyon pour le 20 décembre.

On partit de Soubray.le 9 novembre 1723. Outre ses trois enfants, Cerice-François emmenait le fils de son ami et parent Chalendar de La Motte i et un jeune de La Fare, tous deux aussi destinés au collège des Jésuites. Un nombreux . personnel le suivait. Le tout formait un véritable convoi : les uns se serraient dans la grande berline à quatre chevaux, les autres étaient montés sur des mulets ou hissés sur les chariots qui voituraient les bagages. On prit à travers la montagne par Annonay et Serrières ; on passa le Rhône à Vienne ; le neuvième jour seulement on atteignait Lyon.

A Lyon, on loua un appartement à raison de 5 livres par jour et on y installa la maison.

L'hiver s'annonçait brillant. Le maréchal de Villeroy, gouverneur de la province, tenait ses états : il était en disgrâce à Lyon depuis un an, exilé à la suite de démêlés retentissants avec le cardinal Dubois et le Régent, faisant contre fortune bon cœur, résigné à la perte définitive de son influence. Il recevait nombreuse compagnie ; la mort du Régent, survenue le 2 décembre, n'était pas pour l'attrister : il porta le deuil officiel, sans interrompre ses relations. Le gouverneur de Lyon, M. de Rochebonne, tenait maison ouverte, ainsi que l'intendant, M, Poulletier de Nainville, personnage sympathique, dont le fils venait d'être tenu sur les fonts par la ville de Lyon et devait se faire un nom à Paris par sa science, ses goûts littéraires et sa générosité 2.

Il y avait aussi à Lyon un personnage qui faisait une certaine figure : c'était Joseph de La Fare, qui, nommé à l'évêché de Viviers le 12 mai 1723, avait, avant même d'avoir

1 La parenté venait du mariage conclu en 1556 entre Guillaume II de Chalendar et Catherine de Grimoai'd du Roure.

2 Poulletier de La Salle consacra la grande fortune héritée de son père à des œuvres de bienfaisance, bâtit trois hôpitaux à Paris, se fit médecin tout en écrivant des ouvrages scientifiques et des opéras dont il composa la musique. Il mourut en 1788.

pris possession de son siège, reçu une autre destination. Par l'influence de son frère, capitaine des Gardes du Régent, il avait été désigné pour l'important évêché de Laon, refusé par M. de Belzunce. Il attendait ses bulles à Lyon, répandu dans la meilleure compagnie. Je ne vous répéterai pas tout ce que Saint-Simon a écrit sur son compte : le portrait est très désobligeant; sans prendre à la lettre les accusations graves du morose écrivain, on peut croire que le mérite du prélat n'était pas l'unique cause de sa rapide fortune. Il nous suffit de savoir que Cerice-François, dont nous connaissons les principes rigides, était en relations intimes avec lui. Il est vrai qu'ils étaient compatriotes, rapprochés par le voisinage des terres et par de communes traditions.

Les La Fare étaient de race vivaroise et militaire; ils pouvaient montrer de beaux états de service; ils étaient alliés aux meilleures familles du pays. La grand'mère du prélat était Jacqueline de Borne de Laugères, la dernière descendante du vaillant compagnon d'armes de Melchior de Vogué ; après la mort du M»^ de La Fare, elle avait épousé Scipion de Grimoard de Beauvoir, comte du Roure, le beaufrère de Georges de Vogué. Par elle, le père du prélat était devenu seigneur de Balazuc et propriétaire du beau château de La Borie. Ce La Fare était un bon soldat; il avait fait de belles campagnes et des vers médiocres; il n'en était pas moins classé comme poète ; il s'était attaché au duc d'Orléans; la faveur du Régent lui avait plus servi que son talent littéraire. Son fils aîné, Philippe-Charles de La Fare, frère du prélat, avait fait une très brillante carrière. Saint-Simon, qui, comme de raison, la juge excessive, n'en conteste pas la parfaite honorabilité. Joint par le Régent à l'ambassade de Saint-Simon en Espagne, le M'^ de La Fare en avait rapporté la toison d'or. Il était destiné à recevoir le cordon bleu en 1731 et le bâton de maréchal de France en 1746. En attendant, il cumulait les fonctions de capitaine des Gardes du duc d'Orléans avec celles de lieutenant général du Roi en Languedoc, Vivarais et Velay, charge achetée au C'^ du Roure. Ses relations avec Cerice-François étaient naturelles et cordiales; il l'avait prié de conduire auprès de son frère, à Lyon, son jeune fils destiné à l'état ecclésiastique. C'était avec le prélat un lien de plus.

La première affaire qu'ils eurent à régler en commun fut le placement des enfants. Les Jésuites de Lj'on n'acceptaient

pas la présence d'un gouverneur; il fui décidé que le jeune Félix de Vogué resterait chez ses parents, où l'abbé Falgue serait chargé de son éducation, jusqu'au jour où les deux frères pourraient être envoj'és avec lui à Paris ; Charles de Vogué seul serait mis chez les Jésuites avec le jeune de La Pare; ils auraient le même appartement et un valet payé à frais communs par le prélat et par Cerice-François i. Le 13 décembre, les deux enfants firent leur entrée au collège. Nous les 5' laisserons poursuivre leurs études et nous reviendrons à leurs parents, qu'allaient absorber les relations mondaines.

Toutes les maisons leur étaient ouvertes; à celles que j'ai déjà citées, il faut ajouter celle du banquier Bonnier, une curieuse figure de financier d'ancien régime. Joseph Bonnier était le fils d'un drapier de Montpellier qui avait été chercher la fortune à Paris et l'avait trouvée ; resté néanmoins fidèle à son pays d'origine, il avait acheté 150,000 livres, en 1709, de M. de Penautier, la charge de trésorier de la bourse des Etats de Languedoc; ces fonctions faisaient passer entre ses mains des capitaux considérables. Il avait su les faire valoir : il était de ceux que le « système » avait enrichis. Le goût des arts et de la vie élégante lui était venu avec la fortune ; il avait quatre installations, à la fois résidences et bureaux d'alTaires, à Paris, à Lyon et à Montpellier. A Paris, il avait successivement acheté l'hôtel de Pomponne, sur la place des Victoires, et l'hôtel du Lude, rue St-Dominique; à Montpellier, il avait bâti, dans la ville même, un magnifique hôtel et, près de la ville, il avait acheté le château de La Mosson, dont il avait fait une .superbe résidence, pleine d'objets d'art et de collections scientifiques, entourée de beaux jardins peuplés de statues. Sa maison de Lyon ne paraît pas avoir eu la même importance ; il y recevait la meilleure compagnie. On y jouait, selon l'usage accepté. On jouait aussi chez le maréchal, chez l'intendant, chez le gouverneur, chez Mmes de Suze et de St-Maurice ; le taux du jeu était très raisonnable; les pertes [et les gains étaient peu élevés 2. On se rencontrait aussi à table : Mgr de La

1 Ce fut St-Martin qui fut désigné pour ce poste de confiance; il recevait 200 livres par an.

2 Cerice-François inscrivait religieusement, dans le Livre de Raison, les pertes et les gains; la plus forte différence est de 200 livres.

Fare dîne chez Mme de Vogué un jour de décembre. Le Livre de Raison signale, à cette date, l'acquisition de deux ragoûts chez le traiteur pour 18 livres, et d'un dessert chez le confiseur pour 15. Le Livre de Raison ne parle pas de comédies ; il est probable, pourtant, qu'il y avait un théâtre à Lyon et qu'il était fréquenté.

Le Carême vint mettre un terme aux plaisirs mondains et disperser le petit groupe qu'ils avaient réuni. Mgr de La Fare prit le chemin de Paris, où il allait être sacré évêque de Laon et prendre séance au Parlement comme duc et pair ecclésiastique du royaume. Cerice-François se prépara à rcgagfier ses montagnes. Avant de partir, il mit la petite Marianne au couvent de La Déserte, où elle devait passer un an à achever son éducation, sous la direction de l'abbesse, avec le concours des meilleurs maîtres de la ville. Il quitta Lyon le 12 mars, deuxième lundi de Carême, dans l'équipage que vous connaissez, avec sa famille, diminuée des deux enfants qu'il laissait en pension, et sa bourse allégée des 13,644 livres que lui avait coûtées le déplacement!, n était rentré à Vogué à la fin de la semaine et 5' reprenait le train habituel de sa vie laborieuse.

Quant à la pauvre Lucrèce, un mois à peine après son arrivée, le 24 avril, elle accouchait de deux jumelles! ce qui portait à seize le nombre des enfants qu'elle avait mis au inonde. Elle ne devait jamais se remettre de cette suprême épreuve. Au mois d'août, elle alla inutilement aux bains de St-Laurent. Il lui aurait fallu un repos absolu ; par une fatale coïncidence, l'automne se trouva exceptionnellement agité et lui imposa un surcroît de fatigue.

Le M'5 de La Fare venait d'être nommé, par le Roi, commandant en chef en Languedoc. Il s'annonça à Vogué. Il

Gains et pertes compensés, le ménage perdit, pendant la saison, 81 livres.

1 Cette somme comprenait, outre les dépenses de voj^age et de maison, d'importantes dépenses de toilette, des acquisitions de toutes sortes et les quartiers paj'és d'avance de la pension des enfants. Nous y trouvons aussi les quartiers du jeune séminariste Besson. C'est dans ce compte que figure le bel habit de velours écarlate brodé d'or, dont j'ai ci-dessus signalé le prix excessif. Le prix de la pension de la petite Marianne était, par mois, de 25 livres, plus 3 livres 10 sols pour la fille de chambre et 35 livres pour les maîtres. Elle avait reçu 400 livres pour ses habits et dépenses personnelles.

fallut le recevoir d'une manière digne de son rang et de la nombreuse suite qui l'accompagnait. On était aux premiers jours d'octobre; les provisions se faisaient rares ; on envoya le fidèle Benoît avec ses mules à Avignon, ville de ressources, habituée à pourvoir au luxe des dignitaires de la cour pontificale. Le M'* de Capellis, le fils de Marianne de Vogué, y habitait, toujours empressé à venir en aide à ses cousins; un convoi fut vite organisé par ses soins : il rapportait des cages de poulets et de pigeons vivants, des caisses de vin de Champagne, tout le nécessaire; il ramenait, en outre, un renfort de cuisiniers : maître Ratier, de Nîmes, et ses deux aides qui, pendant dix jours, exercèrent leur art dans l'ancienne « salle basse » de Rochemure, transformée en-cuisine. M. de Capellis vint lui-même aider ses parents à faire les honneurs du château à M. le commandant en chef pour le Roi de la province de Languedoc. Tout se passa le mieux du monde : maître Ratier se surpassa et mérita d'être pris du coup comme chef de cuisine aux gages inouïs de 250 livres par an. Seule la maîtresse de maison souffrit dans sa santé chancelante.

La fin de l'année fut encore plus dure pour elle. Les Etats Généraux étaient convoqués à Narbonne pour le 16 décembre. Le Mis de La Fare devait les ouvrir pour la première fois ; pour la première fois aussi, Cerice-François devait y prendre séance comme baron de Vogué. Il fut décidé que toute la maison se transporterait à Narbonne. Le déplacement était compliqué et fatigant; il dura plus de deux mois ; la session ne fut pourtant pas très chargée.

La principale affaire qu'on y traita fut la réglementation des Assiettes diocésaines. On y rédigea un règlement qui mettait fin aux contestations incessantes entre les commissaires royaux, les députés, les autorités seigneuriales ou épiscopales : conflits de préséances, de juridictions, d'attributions, qui troublaient souvent la tenue de ces assemblées provinciales. Les Etats de Vivarais furent laissés en dehors de cette codification nouvelle ; ils fonctionnaient en paix depuis que la difficulté surgie entre eux et le grand bailli avait été réglée en faveur des seigneurs de Vogué. Les Etats Généraux firent aussi d'utiles règlements pour le régime forestier et le reboisement des montagnes.

Cerice-François prit une part importante à ces travaux. Ce fut lui qui fut chargé d'écrire à la Cour pour lui donner

connaissance des délibérations par lesquelles l'assemblée avait accordé au Roi un don gratuit de trois millions, un million de capitation et les autres sommes demandées par Sa Majesté. Il avait, à la suite de ces communications, reçu du duc de Bourbon, alors premier ministre, et de M. de La Vrillière, secrétaire d'Etat, des lettres où la satisfaction royale était exprimée en termes choisis et où il était dit au C^e de Vogué que « le Roi étoit bien persuadé que le rang qu'il y tenoit l'avoit mis plus à portée de se signaler dans l'assemblée et de la porter à lui donner de nouveaux témoignages de son empressement pour tout ce qui pouvoit lui être agréable... que la noblesse à la tête de laquelle il est s'y est distinguée à son ordinaire i ».

Cerice-François eut aussi, aux Etats, un rôle mondain ; il avait loué l'hôtel de M. de Pradel, y avait installé sa maison, y recevait volontiers. Parti de Vogué le 4 décembre 1724, il n'y rentrait que le 19 février 1725.

Lucrèce était à bout de forces; elle traîna encore quelques semaines, puis mourut d'épuisement le 24 avril. Elle fit la fin la plus édifiante. Cerice-François ressentit profondément le coup qui le frappait; il consigna au Livre de Raison l'expression de sa douleur dans une page touchante où, après avoir résumé les qualités de la tendre et fidèle compagne de sa vie, décrit la sainteté de ses derniers instants, il exhorte ses enfants à conserver pieusement son souvenir et surtout « à imiter ses vertus, son horreur pour le vice, son mépris pour le monde, sa charité pour les pauvres et son amour bien sincère pour Dieu »,

Lticrèce de Tournezy, comtesse de Vogué, fut inhumée dans le caveau de l'église de Vogué, après un service solennel. Un « lit de parade » avait été dressé dans l'église ; de nombreux prêtres disaient des prières, de larges aumônes furent distribuées, non seulement à la porte, mais dans toutes les paroisses de la seigneurie, depuis Rochecolombe, Aubenas, Ucel, jusqu'à Montlor, St-Arcons et les environs de Soubray ; tous les curés reçurent des sommes pour la célébration de messes funéraires. Puis Cerice-François se retira chez les Jésuites d'Aubenas, afin, écrit-il, « d'être moins dissipé pendant quelque temps, faire des réflexions

1 Preuves, p. 17.

convenables à son état et prendre des résolutions pour le reste de sa vie ».

Les Etats Particuliers de Vivarais étaient précisément convoqués à Aubenas pour le 8 mai 1725. Il subrogea M. du Molard pour les présider à sa place, pria son cousin, Pierre de "Vogûé-Gourdan, venu d'Annonay, « de faire ses honneurs au château » et « tâcha, sans interrompre sa retraite, de se rendre utile au pays ».

Sa retraite terminée, -il remit dix louis au recteur des Jésuites et rentra à Vogué. Il n'j^ resta pas longtemps ; la solitude lui était insupportable ; il fît un petit voj'age de famille en Provence. Sa sœur de Pommerols était en querelle avec son fils ; il se proposa de les « accommoder », priant « Dieu de faire qu'il réussisse, si c'est pour sa gloire, comme il le croit ». Parti le 19 juin, il s'arrêta d'abord chez le chevalier de Modène, à Serrières, puis chez le Mi« de Capellis, à Avignon; il arriva le 3 juillet à Tarascon, où demeurait sa sœur. Le Livre de Raison ne dit pas si la mission réussit « à la gloire de Dieu ». De là, il alla passer quelques jours à la Chartreuse de Villeneuve. Chemin faisant, il fit une bonne œuvre : il s'arrêta chez son autre sœur, la M'^e de Rochefort d'Ailly, qui habitait, veuve, un modeste castel, avec beaucoup d'enfants et des ressources réduites. Il se chargea de l'éducation de ses trois garçons; les deux aînés furent destinés à l'état militaire, le dernier à l'état ecclésiastique i.

De retour à Vogué le 23 juillet, il y trouva le petit Félix, qu'on appelait déjà le C'e de Montlor, souffrant; il le mena aux bains de St-Laurent. La saison thermale terminée, il fit revenir de Lyon l'aîné, qu'on appelait déjà le Mis de Vogué, et sa sœur Marianne ; puis il prit le grand parti de conduire les deux garçons à Paris.

On se mit en route le 1er octobre, à petites journées, Cerice-François, ses deux fils, leur précepteur l'abbé Falgue, M. Champanhet chargé de la dépense, le maître d'hôtel Dupuy, le laquais Bastide, un cocher et un postillon. On emportait tout un ménage, du linge et de l'argenterie. La jeune Marianne et une femme faisaient partie de la colonne

1 Nous trouvons de ce chef, dans le Livre de Raison, une première dépense de 1.000 écus. Les enfants firent leur cliemin ; nous les retrouverons plus tard l'un lieutenant général, l'autre évêque de Chalon-sur-Saône.

au départ, maïs on les laissa le troisième jour à Valence, dans un couvent. Le voyage dura vingt-cinq jours. A Paris, Cerice-François loua un appartement et s'y installa.

Il n'avait pas perdu tout contact avec la capitale, depuis qu'il l'avait quittée en 1706. Il y était revenu à plusieurs reprises, seul et pour peu de temps, mais ces courts séjour» avaient suffi pour empêcher la prescription de ses relations de jeunesse. L'hôtel d'Alègre était toujours pour lui le point de ralliement, où l'attendaient cordiale hospitalité et protection efficace. Quand il y vint frapper, en octobre 1725, il n'y trouva plus la M'se d'Alègre, sa dévote et spirituelle tante ; elle était morte depuis deux ans. Mais son oncle Yves, maréchal de France depuis un an, lui fit un- accueil toujours aussi affectueux et reçut ses enfants avec une paternelle sollicitude. Sa fille Marie-Emmanuelle ne se montra pas moins empressée. Elle avait épousé, en 1713, le M's de Maillebois, le fils du contrôleur général Desmarets, qui avait embrassé la carrière des armes ; il était alors brigadier et était destiné à être maréchal de France. Lui aussi se prit d'affection pour les enfants et devait leur rester attaché toute sa vie.

Ainsi entouré et soutenu, Cerice-François se hâta de régler la situation de ses deux fils. Dès le 31 octobre, ils étaient admis chez les Jésuites, au collège Louis-le-Grand, qu'administrait un Vivarois, le P. de La Chadenéde; ils étaient accompagnés de leur précepteur l'abbé Falgue et de leur valet Bastide. Des arrangements furent faits avec le banquier Boisset pour fournir l'argent de la dépense, contre des lettres de change tirées sur Brun, banquier à Lyon, couvert lui-même par des mandements remis par Cerice- François sur ses fermiers d'Aubenas. Cerice-François pourvut, en même temps, à l'éducation des jeunes d'Ailly, qui furent aussi mis en pension.

Dans le courant de l'automne, il alla rejoindre ses cousins dans leur château de Maillebois, cette belle résidence fondée près de Dreux par le surintendant d'O, sous Henri IV, considérablement augmentée par Desmarets et entourée par lui d'un parc magnifique, obtenu en déplaçant tout un village. Il y passa quelque temps, entouré de sj^mpathie.

Il fit aussi un séjour à Versailles, où il put sans doute retrouver quelques souvenirs du régiment du Roi et eut l'honneur de faire sa cour au jeune Louis XV. Il ne quitta

Paris qu'en avril 1726 ; il n'était pas pressé de rentrer au château de Vogué ; il en redoutait la solitude ; deux enfants seuls l'habitaient : la petite Pauline, âgée de quatre ans, le petit Cerice, âgé de trois ans. Il essa3'a de reprendre, à côté d'eux, sa vie de châtelain et d'administrateur ; il ne put y parvenir. Il alla abriter sa tristesse à Valence, près du couvent où était sa fille Marianne ; il passait de longues heures avec elle. Parmi les camarades de Marianne se trouvait une jeune Vivaroise, Anne-Catherine de Serre, orpheline de mère comme elle, éloignée comme elle de son père qui habitait le Bourg 1. Les deux jeunes filles étaient presque du même âge 2; la similitude de leur destinée les avait rapprochées ; elles s'étaient liées d'une tendre amitié. Anne assistait souvent aux visites que Marianne recevait de son père. Elle lui témoignait de la sympathie, s'associait aux efforts de sa fille pour distraire sa tristesse. Au bout de deux mois de ce commerce amical, la sympathie s'était accentuée et, quand Cerice-François proposa à Anne-Catherine d'associer définitivement son existence à la sienne, elle accepta de bon cœur. Le Livre de Raison consigna en ces termes les motifs de cette grave résolution :

La tendresse que j'avois pour feu ma chère femme et pour mes enfants m'auroit engagé à donner ma vie pour eux, mais je n'ai pu me résoudre à la passer dans un ennui continuel, dans un état opposé à mon inclination et à mes habitudes et dans un grand danger pour

1 Le nom de Serre est très répandu et il n'est pas toujours facile de distinguer entre les familles qui l'ont porté sous des formes diverses, Serre, de Serre, du Serre, des Serres. Cette dernière forme est celle du nom véritable d'Olivier de Serres, l'agronome, et de Pierre des Serres, qui épousa Dorothée de Vogué en 1626. Anne-Catherine appartenait à une famille différente. M. de Montravel a établi sa généalogie depuis 1596. Aymar de Serre, père de Catherine, était coseigneur de St-Marcel, de St-Montan et de Cousignac ; il avait épousé Elisabeth de Saunier et en eut neuf enfants : l'aîné, Joseph- Sébastien, hérita de son oncle, Philippe de Saunier, la terre de Gras, érigée en marquisat en 1750. C'est à lui que Cerice-François céda sa charge de grand bailli en 1738. Son iBls Camille ajouta le nom de Saunier au sien et lui succéda dans sa charge de grand bailli, qu'il occupa jusqu'à la Révolution. Cette famille de Serre portait d'argent au chevron d'azur accompagné de trois trèfles de sinople, tandis qu'Olivier portait de gueules aux trois serres de faucon d'or, armes parlantes, son véritable nom étant des Serres.

2 Mlle de Serre était née en 1704.

mon salut. J'ai cru accorder mon amitié pour mes enfants et ce que je dois à leur chère mère, en prenant une demoiselle qui veut bien se contenter des conditions ordinaires des mariages, sans aucun autre avantage pour elle ni pour les enfants que nous pourrons avoir. Elle me paroit d'ailleurs d'un si bon esprit que j'ai lieu d'espérer qu'elle regardera mes enfants comme les siens propres, et que nous passerons notre vie dans une union parfaite, s'il plait au Seigneur que nous tâcherons de servir de notre mieux, et de procurer sa gloire, dans nos terres quej'aurois eu trop de peine à habiter tout seul et qui cependant ont grand besoin, aussi bien que les affaires de ma maison, que j'y fasse mon principal séjour.

Cerice-François se peint tout entier dans ces quelques lignes, avec sa conception si nette du devoir chrétien, du devoir familial et du devoir local. La confiance qu'il mettait en Anne de Serre fut entièrement justifiée. Anne fut pour lui une auxiliaire tendre et dévouée. Le mariage fut célébré le 19 septembre 1726, dans l'église St-Apollinaire de Valence, par le R. P. André de Serre, abbé général des chanoines réguliers de St-Ruf, oncle de la mariée i. Quatre jours après, Anne était à Vogué avec son mari, prenait la direction de la maison, s'occupait des enfants et, de sa grosse écriture, encore enfantine, inscrivait les dépenses de ménage dans le Livre de Raison. Pendant treize ans elle remplira sa mission sans défaillance.

Cerice-François ne crut d'ailleurs pas devoir confiner l'existence de sa jeune femme dans ces austères devoirs et il coupa le séjour de Vogué par de fréquents déplacements. Le premier de ces déplacements fut un véritable voyage qui dura neuf mois et fut fait en très agréable compagnie. M. de Roqueplane, le trésorier des Etats de Vivarais, sa femme et M. de Capellis s'étaient joints au ménage. Les cinq associés devaient voyager de conserve ; l'un d'eux payait la dépense commune qui devait ensuite être répartie par cinquième. Anne ne voulut pas se séparer du petit Cerice, qui n'avait que cinq ans : on le mit dans la berline. Dupuy suivait, avec un nouveau comptable, Delichères, et deux laquais.

On partit de Vogué le 17 juin 1727. On remonta la vallée

1 M. de Montravel possédait une copie de l'acte de mariage, qu'il a bien voulu me communiquer. Les témoins furent, outre le père de la mariée, noble Aymar de Serre, coseigneur de St-Marcel, St-Montan et Cousignac, noble Ange Robert du Molard, noble André Robert de Châteauneuf et François Champanhet.

du Rhône jusqu'à Lyon ; de Lj'on on gagna Paris, le portefeuille garni de lettres de change fournies par M. Brun sur M. Boisset. On visita, en passant, Nevers, Nemours, Fontainebleau. A Paris, où on arriva le 8 juillet, on prit un appartement pour trois mois. Mme de Vogué fut présentée aux parents et aux amis de son mari. Elle fut menée à Versailles et à St-Cloud, fréquenta les magasins à la mode, fit sortir Charles et Félix de leurs collèges, mena Cerice aux marionnettes. En septembre, on fit, avec les Roqueplane, une excursion en Normandie ; on visita la cathédrale de Rouen, on acheta à Dieppe des boîtes et des jetons d'ivoire, alors comme aujourd'hui la spécialité de la ville.

Aux vacances, on prit les deux collégiens et on décida de faire avec eux le voyage de Berr3\ On se sépara de M. et de Mme de Roqueplane, mais on garda le cousin Capellis. On partit le 27 septembre pour Chartres, d'où on gagna Orléans par Etampes et Thourj^ ; on descendit la Loire en bateau jusqu'à Blois ; puis on s'arrêta à Beauregard. Delichères avait été envoyé d'avance pour préparer les logements ; on trouva le château en parfait état, garni de meubles, de linge et d'argenterie comme du temps de M. de Givry. On y fit un excellent séjour de trois mois. A la rentrée des classes, en octobre, les deux garçons reprirent le chemin de Paris, sous la conduite de Dupuy ; les parents restèrent sur les bords du Cher, retenus par la douceur du climat, l'attrait de paysages, d'habitudes, de mœurs si différents de ceux de leurs montagnes. Cerice-François étudia l'administration de la terre, vendit les coupes de bois, fit quelques changements, prépara la vente qu'il se proposait de faire du domaine au duc de Charost.

Le 21 janvier 1728, on repartit. On piqua droit sur Lyon par Bourges, Nevers, Tarare et Larbresle. De Lyon, on descendit le Rhône jusqu'à Avignon, où une grave aff"aire sollicitait la présence de Cerice-François : la négociation, pendante depuis six mois, du mariage de sa fille Marianne avec Guillaume de Fortia, M's de Montréal. Le parti était très satisfaisant ; la maison de Fortia était parmi les plus estimées delà Provence et du Comtat i, déjà alliée à la nôtre par

1 Elle se partageait en plusieurs branches, très nombreuses chacune, sous les noms d'Urban, Chailly, Pilles et Montréal, répandues en Provence et en Languedoc.

Dorothée de Montfaucon ; depuis plusieurs générations, elle donnait un viguier à la ville d'Avignon, un commandant aux milices pontificales ; elle avait marqué dans l'armée française et devait marquer dans les lettres françaises. Le Mis de Montréal était homme de mérite. L'affaire se conclut heureusement ; pour en hâter la solution, Cerice-François avait grossi le chiffre de la dot.

Je donnerai 75.000 livres de dot à ma chère fille aînée, ce qui est bien plus qu'il ne lui reviendroit de droit, mais j'ai cru devoir faire quelque avantage à mon aînée que feu sa mère et moi avons toujours tendrement aimée. Il sera d'ailleurs agréable pour mon fils qu'elle fasse une bonne alliance et avec une personne d'un mérite aussi connu que celui de M. de Montréal... On avoit parlé de ce mariage à sa chère mère, avant sa mort, et elle l'approuvoit complètement, ce qui augmente ma satisfaction.

La pauvre Marianne ne devait pas profiter longtemps de ces avantages; comme tous les derniers enfants de Lucrèce de Poussan, elle avait une santé très délicate ; elle devait mourir au bout d'un an, le 31 juillet 1729, au grand désespoir de son père.

C'est le 16 mars 1728 seulement que nos voyageurs rentrèrent à Vogué, après neuf mois d'absence. Il n'était que temps de s'arrêter : Anne était grosse à son tour et à terme. Le 20 avril suivant, Cerice-François ouvrait, dans le Livre de Raison, une nouvelle série en ces termes :

Madame de Vogué a, Dieu merci, accouché heureusement hier 19 d'une fille qui est ma treizième et mon dix-septième enfant, dont dix sont en paradis. Dieu veuille donner aux autres sa sainte bénédiction !

Pendant les onze années que Cerice-François devait encore passer en ce monde, cette seconde série se continuera, avec moins de rapidité peut-être que la première, mais avec la même régularité. Une égale ponctualité continuera à marquer l'accomplissement de toutes les fonctions de cette vie ordonnée : charges publiques, affaires privées, pratiques religieuses, déplacements continueront à l'occuper à leur heure et à l'occuper utilement. Je ne saurais suivre Cerice- François dans tous les détails de cette activité un peu monotone. Je veux pourtant vous conduire avec lui à une des sessions des Etats Généraux de Languedoc et des Etats

Particuliers de Vivarais, ces deux institutions fondamentales de la province. Elles avaient, l'une et l'autre, perdu le rôle politique que nous leur avons vu jouer pendant le XVI^ siècle ; mais leur rôle administratif était resté considérable et il importe que vous le connaissiez, sous la forme qu'il avait revêtue au XVIIe siècle et qu'il devait garder jusqu'à la Révolution.

Cerice-François était très assidu aux séances. Vous vous rappelez qu'il entrait aux Etats Généraux de Languedoc comme baron de tour du Vivarais et qu'il avait trois tours sur douze, comme possesseur des baronnies de Montlor, Aubenas et Vogué ; aux Etats Particuliers de Vivarais, il entrait d'une manière permanente en sa qualité de bailli de Vivarais. Trop de barons avaient pris l'habitude de se faire remplacer aux Etats Généraux par des mandataires ; non seulement Cerice-François n'usa pas de cette latitude, mais il lui arriva souvent de remplacer un de ses collègues. C'est ce qu'il fît entre autres en 1710, où il se fit subroger par le baron de St-Remèze ; en 1732, où il représenta Marie de Rohan Soubise, baronne de Joyeuse, qui n'était pas encore mariée au C'e de Marsan. Nous l'avons déjà vu siéger en son nom personnel à Narbonne en 1724. Il siégea en la même qualité en 1736 et 1737, dans la ville de Montpellier, qui était devenue le siège officiel des Etats et conserva ce privilège jusqu'en 1789.

Les séances se tenaient à l'hôtel de ville, aujourd'hui disparu, dans une grande salle dont les dispositions vous sont connues : vous les contemplez chaque jour dans le curieux tableau qui nous vient du maréchal de Villars. L'auteur, Martin père, élève de Van der Meulen, n'avait pas été à Montpellier ; il s'était servi, pour composer son tableau, d'une gravure de Bernard Picart, exécutée en 1704, sur des documents authentiques. La scène ne manque pas de solennité. La salle est haute et vaste, éclairée, du côté de la rue, par de larges fenêtres ; sur les murs, les belles tapisseries des Gobelins représentant les victoires de Louis XIV. Au fond, sous un dais à ses armoiries, l'archevêque de Narbonne, président-né des Etats ; sur une estrade, à sa droite, les vingt-deux archevêques et évêques de la province ; à sa gauche, les vingt-quatre barons ou leurs envoyés ; au centre les députés du Tiers ; entre eux et le Président, autour d'une grande table recouverte d'un tapis de velours bleu frangé

d'or, les commissaires royaux et les officiers de la province, syndics généraux, trésoriers et greffier. Derrière les sièges du clergé et de la noblesse, une tribune pour les dames ; à l'entrée, un espace libre, ouvert au public curieux.

Les députés sont rangés d'après leur ordre d'arrivée, sauf les titulaires des quatre places fixes : le comte d'Alais, qui est le prince de Conti, le vicomte de Polignac, le baron de tour du Vivarais et le baron de tour du Gévaudan. Leurs quatre fauteuils se suivent à la gauche du Président ; c'est sur le troisième que s'asseyait Cerice-François ; il y prit place deux fois en 1732, les 17 janvier et 27 novembre i. M. de Beauvau, archevêque de Narbonne, préside ; le M's de La Fare, commandant en chef dans la province, commissaire du Roi, a mission d'ouvrir la session. Le cérémonial est très compliqué : une députation des Etats va au-devant du Commissaire ro5'al ; les syndics généraux de la province le reçoivent à la porte de l'hôtel de ville. Messieurs du Tiers Etat dans le vestibule. Messieurs de la Noblesse au bas de l'escalier. Le cortège se forme et pénètre dans la salle ; chacun se rend à la place à laquelle il a droit. Le Mis de La Fare, suivi de l'Intendant et des autres commissaires royaux, s'avance vers le Président et lui remet la lettre close du Roi convoquant les Etats. Lecture en est donnée par le greffier ; échange de harangues entre le Président, le Commissaire royal et l'Intendant. Puis le Mi* de La Fare se retire, reconduit par (( Messieurs de l'Eglise jusqu'à la porte de la salle en dedans », par Messieurs de la Noblesse jusqu'en bas de l'escalier, jusqu'à la porte de la rue par Messieurs du Tiers et les syndics.

Une importante cérémonie est la messe du Saint-Esprit, qui se célèbre dans l'église Notre-Dame des Tables, le premier dimanche après l'ouverture des Etats. Tous les membres de l'Assemblée s'y rendent processionnellement, un cierge à la main, suivant un ordre déterminé. La messe est dite pontificalement par l'évêque de Montpellier, selon le rite le plus solennel : baisement de l'Évangile par tous les prélats, encensement des prélats de trois traits, du Mis de La Fare et de l'Intendant également de trois traits chacun, des

1 D'après un curieux livre d'adresses retrouvé par M . Le Grand aux Archives Nationales (H. 748-132), en 1732, Cerice-François logeait à Montpellier au Petit Paris et, en 1733, chez M. Plantade, Grande Rue,

trésoriers de France et des barons chacun de deux traits ; la paix portée à baiser aux mêmes personnages, à l'exclusion des députés du Tiers. A l'issue delà messe, la procession du Saint-Sacrement se met en marche, précédée et suivie par les cavaliers de la maréchaussée, escortée par les gardes du M's de La Fare, par les valets de ville et par les escudiers de Montpellier en grand costume. Tous les ordres religieux, le clergé des paroisses, le chapitre de la cathédrale précèdent en file le dais que portent les consuls de Montpellier en robe de cérémonie, assistés des valets de l'évèque en livrée galonnée d'or. Après le Saint-Sacrement, que porte l'évèque de Montpellier, marchent les commissaires du Roi, le Mis de La Fare en tête, seul, précédé du capitaine de ses gardes et de ses gentilshommes ; puis viennent les officiers de la province et enfin les Etats, chacun des trois ordres ayant un des sj^ndics à sa tête et chacun des députés aj^ant à la main un cierge de cire blanche. La brillante théorie déroule dans les rues de Montpellier ses files recueillies et colorées, où uniformes militaires, ornements sacerdotaux, frocs de moines, simarres et robes consulaires, habits de soie et de bure, mitres et chaperons off"rent le spectacle de leurs contrastes pittoresques. Fievenue à Notre-Dame des Tables, la procession s'agenouille sous la bénédiction solennelle du Saint-Sacrement et se disloque.

Les premières séances de l'Assemblée sont occupées par la vérification des pouvoirs, opération longue et compliquée en raison de la nature spéciale des mandats et des fréquents changements de personnes. Les députés avaient la faculté de se faire remplacer par un subrogé ; le Président remplaçait d'olfice les absents qui avaient négligé de se faire représenter. Tout suppléant de baron, qu'il fût subrogé ou nommé d'office, devait faire ses preuves de noblesse, tout comme le titulaire de la baronnie ; d'où production de titres, examen des titres par une commission, rapports, formalités longues et minutieuses. La vérification des mandats du Tiers est encore plus laborieuse, en raison des incohérences du mode de nomination ou d'élection des consuls, des contradictions des ordonnances qui les régissent et des compétitions qui en sont la suite. Comme les rivaux qui se disputent le mandat sont d'ordinaire hommes de loi, la discussion est longue, obstruée de procédures et d'àrguties qui prolongent les séances et encombrent les procès-verbaux.

Je vous en épargne le détail et passe rapidement à l'exposé sommaire des délibérations.

La plus importante est le vote du don gratuit.

Sous les dehors de l'indépendance, vous savez que cet euphémisme dissimule la soumission absolue aux demandes fiscales de la Couronne.

Depuis la brutale intervention de Richelieu, les Etats n'ont plus qu'une autorité nominale; l'autorité réelle appartient à l'Intendant, représentant direct et à peine contrôlé du pouvoir roj'al. La délibération relative au don gratuit n'est plus qu'une simple formalité, mais une formalité qui revêt les apparences du libre consentement : introduit dans l'Assemblée, avec le cérémonial que j'ai déjà décrit, le premier commissaire du Roi fait la demande du don gratuit et celle de la capitation. Le Président, tout en protestant de sa soumission aux ordres du Roi, fait des réserves. Deux jours se passent. Après une courte-délibération, les Etats votent les sommes demandées, « sans conséquence », c'est-à-dire en réservant tous les droits anciens et en formulant une série de « conditions », qui sont de pure forme, mais qui donnent à l'acte le caractère d'un contrat librement débattu.

Le vote a lieu par tète et non par ordre. Puis une députation, prise dans les trois ordres, va solennellement porter aux commissaires du Roi le texte de la délibération, qui est envoj'é à Versailles et y provoque les témoignages de la satisfaction royale.

Ce devoir accompli, l'Assemblée aborde le travail administratif; il faut reconnaître qu'elle l'accomplit sérieusement et utilement ; le travail, préparé par les bureaux de l'intendance, est réparti entre onze commissions, qui étudient les affaires et en font rapport à l'Assemblée générale. Les affaires sont nombreuses et importantes ; il faut non seulement répartir entre les diocèses les impositions royales, mais il faut régler la levée et la répartition des impositions provinciales et diocésaines, destinées à assurer le service des emprunts contractés soit par la province, soit par les diocèses, soit par les communautés ; emprunts destinés à pourvoir à l'exécution des routes et des travaux publics, au remboursement des dettes, aux encouragements à donner à l'industrie et à l'agriculture, au payement des frais d'étapes et de casernement, à l'acquittement de toutes les charges inhérentes à la vie provinciale ou diocésaine. Il faut vérifier

les comptes des trésoriers, juger des contestations surgies entre communautés et même entre particuliers, relativement aux travaux publiés, solder les indemnités dues aux députés et aux officiers de la province, assurer les gratifications et les aumônes.

Rien ne ressemble plus aux délibérations des Conseils généraux d'aujourd'hui ; la matière et la procédure sont sensiblement les mêmes ; le rôle du préfet peu différent de celui de l'Intendant; la tutelle exercée aujourd'hui par le pouvoir central, sur les arrondissements et les communes, exactement semblable à la tutelle exercée autrefois sur les diocèses et les communautés. Mais, en comparant les procèsverbaux des Etats à mes souvenirs de vieux conseiller général, je suis bien tenté de penser que l'étude des questions était plus approfondie alors qu'aujourd'hui et que l'application et la compétence des députés permanents de 1730 étaient supérieures à celles des élus changeants du suffrage universel. Aussi, les sessions des Etats étaient-elles plus longues que celles des Conseils généraux; elles duraient de six semaines environ à trois mois, suivant les circonstances; il est vrai que la circonscription de la province était celle de huit départements d'aujourd'hui et que beaucoup de temps se perdait en cérémonies et en harangues.

Un dernier trait commun aux Etats et à nos Conseils généraux est l'émission de vœux. La forme de ces vœux ne ressemblait d'ailleurs guère à celle des vœux d'aujourd'hui et l'objet en était bien plus limité : ils ne visaient guère que des questions fiscales. « Les gens des trois Etats de la province de Languedoc suppliaient humblement le Roi » de les exempter de certaines taxes, de les décharger de certaines dépenses militaires, d'abaisser la crue mise sur le sel, de protéger leur industrie contre la concurrence étrangère, de leur donner ainsi « le moyen de se maintenir, comme ils le feront toujours, dans l'obéissance due à Sa Majesté, comme ses très humbles, très obéissants et très fidèles sujets et serviteurs ».

C'est par ces vœux et cette formule que se termine la dernière séance de la session, celle où les Etats votaient Voclroi, c'est-à-dire l'ensemble des sommes demandées par le Roi, — en dehors du don gratuit et de la capitation, — pour le taillon, l'entretien des places fortes, le supplément de traitement aux gouverneurs, lieutenants généraux, etc..

La lecture de cette pièce achevée, des musiciens entrent et chantent le Te Deum, l'archevêque de Narbonne donne sa bénédiction et la séance est levée.

Les trois ordres se forment alors en cortège et vont saluer chez lui le commissaire président pour le Roi et lui porter l'octroi. Des harangues sont échangées; puis les députés défilent par ordre, en commençant par le Tiers ; les commissaires du Roi les reconduisent jusqu'à la porte extérieure et l'Assemblée se disloque : la session est close.

C'est le 3 mars 1732 que se passait cette cérémonie à Montpellier, dans le logement qu'occupait le Mis de La Fare.

Cerice-François y assistait. Il reprit ensuite le chemin de Vogué. D'après un arrêt du Conseil d'Etat du 27 juillet 1672, les assiettes diocésaines devaient se réunir un mois après la session des Etats Généraux. La règle n'était pas rigoureusement observée; néanmoins, les Etats Particuliers de Vivarais étaient convoqués assez régulièrement au commencement de l'été. Ils se réunissaient d'ordinaire chez le baron de tour de l'année, président de droit, ou chez son subrogé, quand il ne présidait pas lui-même, ce qui était le cas le plus fréquent. Vous vous rappelez que, dès le XVIe siècle, les barons avaient aussi pris l'habitude de ne pas siéger en personne et de se faire représenter par leurs baillis. L'expédition des affaires ne souffrait pas de cette substitution, car, à part les baillis de Montlor, de La Voulte et de Crussol, qui étaient gens d'épée, la plupart des baillis étaient gens de robe, ayant l'expérience des affaires et l'habitude de la discussion ^. Cerice-François était représenté par les baillis de ses trois baronnies, mais, en outre, il avait entrée dans toutes les séances, comme grand bailli de Vivarais. Il était très assidu. La tenue des sessions était calquée sur celle des Etats Généraux, toutes proportions gardées.

Nous retrouvons ici des commissaires ordinaires du Roi « tenant .» les Etats, un sj^ndic du Vivarais dirigeant les

1 Les fonctions de bailli d'épée de ces trois baronnies finirent aussi par échoir à des gens de robe, qui conservèrent le titre par une fiction analogue à celle d'après laquelle des magistrats, plus ou moins possesseurs de fiefs nobles, prenaient les qualifications militaires de chevalier et d'écuyer, traduction des titres féodaux de miles et de scutifer. En 1730, le bailli d'épée de Montlor était Ch. Roussel, avocat au Parlement, qui avait acheté la charge en 1727, au prix de 7.000 livres. (AA., C 1496.) Elle resta dans sa famille jusqu'à la Révolution

débats, un receveur des tailles, un greffier. Les trois commissaires sont le bailli de Vivarais, le premier consul maire de Viviers et un homme de loi désigné par les Etats Généraux parmi les députés des diocèses voisins.

Après la messe du Saint-Esprit, la session est ouverte par le commissaire principal, les pouvoirs sont vérifiés, serment de fidélité est prêté au Roi et au bien public.

Lecture est faite à l'Assemblée des ordonnances des « commissaires présidents pour le Roi aux Etats Généraux », convoquant les Etats Particuliers et leur faisant connaître les sommes auxquelles le Pays a été taxé pour sa part du don gratuit, des impositions royales, taillon, aide, octroi, crue, etc. Communication est faite des édits et ordonnances rendus depuis la session précédente et intéressant les affaires du Paj^s. Puis, quatre commissions sont nommées, entre lesquelles se répartit l'examen des affaires soumises aux Etats. Plus trace du pouvoir politique que nous avons vu les Etats exercer pendant la seconde moitié du XVJe siècle, alors qu'ils avaient une armée, une diplomatie et intervenaient utilement dans les discordes civiles et religieuses. Comme pour les Etats Généraux, cette période héroïque est passée, le rôle est purement administratif. Les Etats Particuliers le remplissent consciencieusement et utilement. Ils répartissent entre les villes et les communautés la levée des impositions royales et celle des impositions diocésaines ou communales qui ont été autorisées par le gouvernement du Roi. Ils vérifient et approuvent les comptes du syndic et du receveur des tailles, créent les ressources pour la construction des routes, en surveillent l'exécution, assurent le logement des brigades de maréchaussée et autres services publics.

Cet ordre du jour, vous avez pu vous en apercevoir, ne diffère pas sensiblement de celui de nos Conseils généraux. La ressemblance est d'autant plus frappante que la circonscription correspond exactement à celle du département; au lieu de syndic lisez préfet, au lieu de paroisses et communautés lisez communes, au lieu de maréchaussée lisez gendarmerie, vous aurez une reproduction assez exacte des fonctions essentielles du Conseil général moderne et de l'étendue réelle de son pouvoir. La préoccupation principale, alors comme aujourd'hui, est la vicinalité : le problème de construire les routes nécessaires dans un pays aux ressources insuffisantes, celui de faire contribuer les communes à la

construction des chemins qui ne les intéressent pas directement, ces problèmes se posaient alors dans les mêmes termes qu'aujourd'hui ou plutôt tels qu'ils se posaient dans ma jeunesse, avant le vote des lois générales qui ont fait faire un si grand pas à la construction du réseau des chemins vicinaux. Les projets étaient préparés par le syndic, à l'aide d'un bureau composé d'un « directeur » et d'(( inspecteurs des travaux publics ». Des marchés étaient passés avec des entrepreneurs ; les ressources assurées soit par des impositions spéciales, soit par des emprunts gagés par des taxes locales, soit par des subventions des Etats Généraux. Toutes ces opérations devaient être autorisées par le Roi, c'est-àdire par l'Intendant, et les emprunts devaient être autorisés par arrêt du Conseil. Les commissaires des Etals veillaient à l'exécution des travaux et surveillaient les inspecteurs.

En dehors de ces attributions, qui leur étaient communes avec les Conseils généraux d'aujourd'hui, les Etats de Vivarais rendaient des services qui ont disparu avec eux. Je ne parle pas de la levée des régiments de milice et de la nomination de leurs officiers, fonction qui avait cessé lors de l'organisation des milices du royaume faite par Louvois en 1689; je parle d'interventions dans les affaires économiques, telles que subventions à l'industrie des soies et assistance momentanée à certains commerces. Ainsi, il arrivait souvent, dans ces temps de difficile circulation intérieure, que les blés fissent défaut : les Etats de Vivarais faisaient au dehors des acquisitions de grains qu'ils revendaient au prix coûtant. Je trouve, dans les procès-verbaux de l'assiette de 17001, un rapport du syndic sur des opérations de ce genre et un emprunt de 60.000 livres contracté pour les renouveler; j'y trouve aussi un rapport sur des acquisitions analogues de graines de vers à soie.

Je n'insiste pas davantage : je crois en avoir assez dit pour vous faire connaître ce qu'était, au milieu du XVIII« siècle, cette institution des Etats Généraux de Languedoc et des Etats Particuliers de Vivarais. Bien que la puissance croissante du pouvoir ministériel, représenté par l'Intendant, eût réduit à sa plus simple expression l'autorité réelle de cette institution, elle n'en jouait pas moins un rôle utile, exerçait un certain contrôle, entretenait la notion de la pro-

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