‹ Une famille vivaroiseChapitre 7 sur 12 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Cerice-François-Melchior, Comte de Vogué.

La Révolution. — L'Emigration.

La destruction du patrimoine vivarois.

Aussitôt après la mort de son père, Cerice eut, tout d'abord, à s'occuper d'affaires. Charles laissait une situation embarrassée. J'ai déjà dit qu'il avait été obligé de contracter de nombreux emprunts, soit pour subvenir à ses dépenses militaires, soit pour fournir aux frais d'établissement et d'exploitation de la verrerie qu'il avait fondée à La Nocle. Ce passif était d'environ 1.300.000 livres; mais l'actif, tel qu'il fut établi par l'intendant Dumas, le dépassait de plus d'un million. Il est vrai que, dans cet actif, figuraient des mobiliers, des cheptels, du matériel d'usine qui ne donnaient pas de revenus ; de sorte qu'en déduisant du produit moj^en des terres la somme de 76.000 livres, montant des intérêts annuels des dettes, il restait à peine, par an, une vingtaine de mille livres disponibles. Cette somme, jointe aux revenus personnels de la comtesse de Vogué, pouvait, à la rigueur, suffire à l'entretien du train de maison du ménage, elle ne le mettait pas à l'abri du souci. Les échéances des intérêts de la dette étaient impérieuses, fréquentes et lourdes : pour assurer leur service régulier, il fallait une trésorerie régulièrement alimentée, condition difficile à remplir avec l'irrégularité ordinaire des recettes rurales.

Cerice s'appliqua à y introduire de l'ordre ; il s'efforça, surtout, de donner à la verrerie de Fours une administration plus rémunératrice. Il en était alors le seul propriétaire ; la société primitive n'existait plus ; Charles de

Vogué avait successivement acquis les parts de ses co-associés. Cerice y établit un fermier. Il loua l'usine pour vingtneuf ans à un verrier suisse, Melchior Schmidt i, déjà propriétaire de la verrerie dont notre aïeul Langeron avait provoqué la création dans les bois de Boucard. Il afferma la verrerie de Fours, moj^ennant un loyer annuel de 6.000 livres, 5.000 cordes de bois « verrières » achetées au prix de 4 livres l'une, et une part dans les bénéfices de la verrerie, qui atteignit, parfois, 10.000 livres. La forge de la Loge fut affermée dans des conditions analogues au sieur Parent 2 et rapportait environ 11.000 livres. En ajoutant à ces recettes le prix de la ferme générale des domaines en culture et des droits seigneuriaux, Cerice pouvait compter porter le revenu annuel de ses terres de Nivernais à 50.000 ou 60.000 livres.

Je suis moins bien renseigné sur les mesures qu'il prit pour améliorer sa trésorerie en Languedoc. L'administration générale des terres qu'il y possédait fut concentrée entre les mains de Dumas, à la fois intendant de ses domaines et bailli de ses baronnies ; elle était, d'ailleurs, assez simplifiée par le système du fermage, qui était appliqué à presque toutes les sources de revenu. L'administration particulière des quelques terres réservées autour d'Aubenas et de Vogué, les dépenses de la maison et la tenue de la caisse centrale étaient confiées à Meynier, qui semble avoir exercé, avec ces fonctions, celles de juge.

C'est lui qui tenait le Livre de Raison, peu à peu abandonné par les seigneurs. Cerice, d'ailleurs, s'il n'inscrivait pas lui-même, dans le vénérable registre, comme son homonyme du commencement du siècle, ses dépenses quotidiennes, suivait de près ses affaires et maintenait l'ordre dans sa maison. Sa correspondance en fournit mainte preuve. Il avait restreint ses séjours à Paris, augmenté ceux qu'il faisait à Dijon, où l'attiraient son frère l'évêque et les

1 J'ai beaucoup connu son petit-fils, qui était docteur en médecine et passa toute sa vie au Noyer, à côté de Boucard.

2 Lorsque la terre de La Nocle tut vendue nationalement en 1796, après l'émigration de Cerice-François-Melchior, le sieur Parent acheta la forge pour une faible somme; la verrerie fut achetée 40.000 livres par le sieur Colombet, qui avait épousé la veuve de Schmidt et continué son bail. Les deu.\ époux firent, en 1799, une faillite de 1.100.000 francs. L'inventaire de l'usine, fait à la mort de Schmidt, avait accusé un actif de 1.300.000 et un passif de 900.000 livres.

parents de sa femme. Il avait même fait, près de cette ville, un établissement nouveau, dans le petit village de Plombières. L'évêché y possédait une belle résidence d'été, ancienne dépendance de l'abbaj^e de St-Benigne. Cerice avait acheté, devant la grille même de cette résidence, une belle maison, au milieu d'un grand jardin, sur les bords de l'Ouchc.

Cette maison avait une histoire. Bâtie vers 1660 par Pierre Gauthier, maître en la Chambre des Comptes à Dijon, elle avait eu l'honneur de recevoir, en 1674, la visite du Grand Dauphin, établi à Dijon avec son précepteur Bossuet, pendant que Louis XIV soumettait la Franche-Comté. Un obélisque de cinquante pieds de haut perpétuait le souvenir de cet événement. C'était une œuvre de valeur, où la pierre, le marbre et le bronze avaient été travaillés par des artistes de talent sous la direction de Jean Dubois, le sculpteur dijonnais bien connu. D'autres œuvres d'art ornaient la maison et les jardins : groupes, bustes, fontaines. Une chapelle avait été bâtie en 1702 par la fille de Pierre Gauthier, mariée à Jean de Clugny, lieutenant général au bailliage de Dijon : elle est en pierre, voûtée, ornée de boiseries et de tableaux signés Celet.

Cette belle demeure plaisait à Cerice; il aimait à y passer la saison chaude, à côté de son frère. Une grande douleur l'y attendait. Le 13 août 1783, sa femme y mourut en mettant au monde une fille, qui fut baptisée à la paroisse de Plombières, sous les noms de Barbe-Félicie-Françoise, et mourut ellemême quelques jours après i.

1 Ces détails sont tirés d'une intéressante brochure du chanoine Sébille (La Maison Gauthier, Dijon, 1899) et d'une note manuscrite, avec dessins, que m'a gracieusement envoj'ée M. Ro5'er-Collard. J'ai visité la maison en 1911. Obélisque, grottes^ parterres ont disparu, mais la construction est conservée dans ses grandes lignes. Le corps de logis principal a été rebâti en 1858 par M. Grenier. Une aile, le pigeonnier et la chapelle appartiennent à la construction primitive. Quelques fragments de sculptures se voient encore sur la façade de l'aile. La chapelle est intacte : elle est grande, voûtée, décorée de pilastres simples, mais de bon goût; l'autel, les boisei'ies qui l'accompagnent et les peintures qu'elles encadrent sont d'un bon caractère. Mon arriére-grand'mère a certainement prié devant cet autel. Sa dépouille aura sans doute reposé quelques instants dans cette chapelle avant d'être inhumée à Dijon. Ce souvenir consacre pour nous ce lieu.

Cerice vendit cette propriété le 2 juillet 1791, avant de partir pour l'émigration. Elle a passé depuis en plusieurs mains ; elle

Ce malheur, qui brisait pour la seconde fois son foyer, fut bientôt suivi d'un autre. Le 21 février 1784, Félix de Vogué s'éteignit à son tour à Annonay, à l'âge de soixante-dix ans. Suivant le livre de raison de Claude de Boulieu i, sa mort aurait été amenée par l'ulcération d'une ancienne blessure. Le même chroniqueur mentionne les regrets que suscita son décès dans la ville, où il faisait beaucoup de bien.

Fidèle aux engagements qu'il avait pris envers lui-même et envers la mémoire de Pierre de Vogué, Félix avait fait un testament en faveur de son petit-neveu Eugène, choisi par lui pour relever la branche de Gourdan. Il lui laissait toute sa fortune et le château de Gourdan, mais en spécifiant que Cerice aurait la jouissance des revenus jusqu'à ce que son héritier eût atteint l'âge de vingt-cinq ans ou eût contracté mariage.

Attristé et isolé, Cerice prit de plus en plus l'habitude d'aller en Bourgogne retrouver ses chers souvenirs et la douce intimité de l'évêché. Son frère était lui-même un homme d'intérieur, plus enclin aux entretiens familiers qu'aux manifestations extérieures. 11 s'était ménagé, dans le palais épiscopal, une retraite fermée : un cabinet, garni de beaux et bons livres en grande quantité -, d'objets d'art et d'instruments de musique, où il venait, en compagnie de quelques intimes, se distraire des soucis de l'administration épiscopale. Ses administrés trouvaient qu'il les y oubliait trop facilement ; ils avaient ironiquement baptisé ce cabinet réservé du nom d' « académie ». L'évêque s'y enfermait souvent avec trois de ses compatriotes qu'il avait fait venir d'Aubenas et de Vais et nommés chanoines, MM. de Bernardy,

appartient maintenant à M. Troubat, qui l'entretient avec un soin élégant.

1 Revue du Vivarais, t. V, p. 331.

2 Le catalogue de la bibliothèque de l'évêque a été imprimé à l'occasion de la vente qui en fut faite à Dijon le 26 novembre 1787. Elle comprenait environ 3.000 volumes en 810 numéros. On y remarque de beaux manuscrits à miniatures du moyen âge, une

-collection très complète de livres relatifs à la théologie, au droit ecclésiastique, aux assemblées générales-du clergé, tous les classiques et en même temps l'Encyclopédie et des livres de littérature contemporaine, témoignant d'un goût assez éclectique. Beaucoup de ces volumes sont en belles éditions à figures du XVIII« siècle, reliées en maroquin rouge.

Henri Champanhet et Blachère. Il avait en outre donné la cure de Plombières à l'abbé de Bernardy i. C'était aussi un lettré, quelque peu artiste. Les heures se passaient à disserter sur les anciens et les modernes, à lire des vers d'Horace ou de St-Lambert, à commenter Jean-Jacques Rousseau, à faire de la musique, de la peinture et même quelques essais de sculpture. L'évêque jouait du piano et composait de la musique de chambre, qu'il faisait exécuter chez lui devant un cercle d'amateurs, au grand scandale des âmes pieuses et des curés de campagne. L'abbé Colas, son vicaire général depuis 1783, s'est fait l'écho de ces plaintes dans une notice manuscrites; mais en même temps il loue « l'égalité dans l'humeur, la simplicité dans les manières, la droiture dans le cœur, la grande charité » de l'évêque, tout en regrettant que le gros budget de ses goûts artistiques réduisît trop sensiblement le budget de ses libéralités.

Cerice participait sans doute aux distractions, à tout prendre assez innocentes, de son frère; il faisait des séjours à Plombières, entre l'évêque et le curé : on y parlait du Vivarais. 11 entraîna son frère à Aubenas en 1784, mais le prélat s'ennuyait dans la solitude intellectuelle de la petite ville, loin de ses livres et des compagnons de son dilettantisme. 11 y revint pourtant à l'automne 1786; sa santé s'était altérée : il espérait la rétablir dans les montagnes natales, près de l'affection de sa vieille mère. Cerice l'installa au château, dans l'ancien appartement de l'oncle Félix : du balcon qui surplombe la vallée de l'Ardèche, il pouvait, tout en aspirant la fraîche brise qui descend du Coiron, embrasser du regard les riches plaines et les sombres montagnes peuplées pour lui des souvenirs du passé; un perron de quelques marches le conduisait sur la haute terrasse, plantée de fleurs, où il pouvait se réchauffer, le soir, aux derniers rayons du soleil disparaissant derrière le Tanargue. Mais ni la douceur du climat, ni l'influence de l'atmosphère familiale ne purent sauver le prélat; son état s'aggrava rapidement; il mourut le 26 février 1787, âgé seulement de

1 Un neveu de l'abbé de Bernardy, Auguste de Bernardy, devait," en 1808, épouser Caroline de Blou, petite-fille de Barbe de Vogué, marquise de Rocliemore.

2 Publiée dans le Bulletin d'histoire et d'archéologie religieuses du Diocèse de Dijon, t. I, p. 15.

quarante-sept ans^. Il fut inhumé le lendemain dans le caveau de l'église St-Laurent, où ses restes reposent à côté de ceux de son père.

Un an après, Madeleine de Truchet, marquise de Vogué, venait rejoindre son fils et son mari. Elle s'éteignait le 20 février 1788, à quatre-vingt-trois ans. Avec elle se brisait le dernier lien de Cerice avec le passé : ses parents, sa femme, ses deux frères disparus, il restait seul, à cinquantesix ans, avec deux enfants en bas âge et une lourde tâche à accomplir.

La période qui se terminait pour lui si tristement avait au contraire été, pour les classes qui détenaient en France le pouvoir politique, économique et social, une période marquée par d'abondantes satisfactions. Jamais la joie de vivre, a dit un contemporain, n'avait été si intense. L'heureuse issue de la guerre avec l'Angleterre avait ouvert une ère de grande activité économique. Le traité qui avait terminé les hostilités, signé à Versailles le 3 septembre 1783, avait non seulement scellé à jamais l'indépendance de l'Amérique, mais il avait constaté et consacré la part qui revenait à la France dans ce grand événement ; quoiqu'il n'eût apporté à notre paj^s que d'insignifiantes acquisitions coloniales, il lui avait donné l'avantage moral et le prestige de la victoire. Comme d'ordinaire, la prospérité économique avait suivi de près la victoire. Le paj^s avait repris confiance en lui-même, en sa sécurité, en ses destinées.

Le relèvement de la marine de guerre avait amené celui de la marine marchande : elle suffisait à peine aux vastes opérations d'un commerce florissant. L'exportation avait doublé. Les industries de luxe surtout, surexcitées par l'exubérance et même l'exagération des élégances mondaines, avaient pris un rapide essor. Le goût des artistes s'était épuré : ils avaient redressé les lignes trop contournées du style Louis XV, introduit plus de sobriété dans la décoration, marqué un certain retour vers les formes antiques, tout en tempérant leur froideur par d'ingénieuses combinaisons, par la finesse d'une ornementation délicate. Une fièvre de construction s'était emparée de la société élégante, témoignant

1 François de Vogué eut pour successeur, à l'évêché de Dijon, notre grand-oncle René des Monstiers-Mérinville, qui occupa ce siège jusqu'à la Révolution.

de son invincible confiance en l'avenir i. Grands seigneurs, parlementaires, financiers, prélats, abbés, intendants de province ou échevins de grandes villes rivalisaient d'ardeur architecturale et artistique ; les femmes rivalisaient de luxe élégant. Hôtels, châteaux, intendances, évêchés, demeures abbatiales s'élevaient à l'envi ; pour les orner, les garnir, en distraire les hôtes, l'art des Fragonard, des Cochin, des Riesener, des Saunier, des Leleu, des Caffieri, des Gouthière, des Pasdeloup multipliait ses créations, faisait éclore toute une floraison d'œuvres charmantes, où se révélaient, avec un éclat qui n'a pas été dépassé, les qualités si françaises du goût, de la mesure et de la raison.

Dans ce somptueux décor s'agitait une société raffinée, galante, avide de plaisir, éprise aussi de littérature, de philosophie, de science, de rénovation sociale ; poussée par une ardeur qui relevait plus de la mode peut-être que de la réflexion ; avec cela impatiente de toute contrainte traditionnelle, ouverte au libertinage du cœur et de l'esprit, indulgente aux faiblesses, aux égarements des sens, au vice lui-même, pourvu qu'il fût élégant et de bonne compagnie. Il était de bon ton de s'aff"ranchir de la vieille étiquette, de railler avec Voltaire les croyances et les pratiques religieuses, de saper avec Rousseau les bases de l'ordre social, tout en croyant préparer le règne de la vertu et travailler à la félicité publique.

Tout n'était d'ailleurs pas agitation stérile ou curiosité frivole dans ce mouvement intellectuel et mondain : à côté d'illusions un peu naïves et d'imprudentes destructions, il est juste de signaler des efforts réfléchis et pratiques. Jamais, a dit Taine, « l'aristocratie n'a été plus digne du pouvoir qu'au moment où elle allait le perdre », jamais les œuvres de bienfaisance et d'enseignement n'avaient été plus actives. Sur le terrain agricole surtout, l'émulation était féconde : à l'exemple du Roi, qui avait créé la Société royale d'agriculture, les sociétés se fondaient, les expériences s'organisaient,

1 Je ne saurais citer toute les constructions qui témoignent de cette conflance ; il suffit de rappeler que c'est de 1784 à 1788 que le banquier de la Cour, Laborde, enfouit seize millions dans les merveilleuses créations de Méréville ; dans une sphère beaucoup plus modeste, mais qui nous touche de près, c'est à la même époque que les grands-parents de mon gendre Nicolay et de mon beau-frère Br3'as construisirent en Bourbonnais le château du Creux et en Artois celui de Bryas.

de nombreuses publications répandaient le goût et la connaissance des choses de la terre et, qui mieux est, de grands propriétaires s'intéressaient directement à l'administration de leurs domaines. Du coin de terre où je vous écris, je puis vous en fournir la preuve. Ce n'est plus, il est vrai, la terre vivaroise, dont la Révolution nous a chassés : c'est la terre berrichonne, mais c'est encore la terre familiale, puisqu'elle vient d'héritage, qu'elle a déjà abrité trois générations de notre sang, qu'elle a un passé, des traditions, qu'elle a permis la reconstitution d'un fojer, qu'elle a rendu un sol aux racines vivantes des déracinés.

Le Mis de Langeron, qui l'habitait alors, était un de ces gentilshommes éclairés et prévoyants qui pratiquaient le retour à la terre. Vous vous rappelez l'avoir vu commander avec distinction une division sur le Bas-Rhin, sous les ordres de Charles de Vogué ; plus jeune que notre aïeul de quelques années, il lui avait survécu, avait comme lui reçu le Cordon bleu, mais s'était plus que lui mêlé au mouvement parisien. Sa femme, vous vous en souvenez, appartenait au monde des financiers et des économistes : mis par elle en relations avec ce groupe influent, il ne s'était pas contenté d'écoutei leurs discours et de lire leurs livres, il s'était appliqué lui-même à l'administration de ses domaines et, tout en habitant largement son bel hôtel du Faubourg-St-Honoré, il passait sur les bords de la Loire des mois d'étude et d'activité utile.

De la table à laquelle je suis assis, je vois, sur les rayons de sa bibliothèque, aujourd'hui la mienne, à côté des œuvres de Necker, de Dutot, de Condillac, à côté de traités spéciaux sur la culture des terres et l'exploitation des bois, beaux volumes reliés à ses armes, je vois de non moins beaux iU'folio, couverts en maroquin rouge, renfermant des mémoires manuscrits sur les terres elles-mêmes ; sérieuses études où sont analj'sés, avec un grand luxe de documents, la nature des terres, leur mode de culture, leurs produits, les améliorations dent elles sont susceptibles, les charges qui les grèvent et jusqu'au caractère de ceux qui les cultivent ou les administrent ; riche mine de renseignements sur le régime de la propriété féodale à la veille de la Révolution. Et si, quittant la bibliothèque, je parcours le domaine lui-même, je trouve partout, dans les fermes rebâties, dans les chemins redressés, dans les défenses opposées aux inondations de la Loire, Ja

trace de son activité intelligente. Cet exemple ne saurait être isolé et me permet de conclure, avec Taine, à la recrudescence d'activité personnelle qui a signalé les dernières années du règne de l'aristocratie privilégiée.

Un autre exemple de ce généreux et inutile effort nous est offert par ce même Berry, où nous ont conduits le souvenir et l'héritage du Mis de Langeron. Je veux parler de l'assemblée provinciale qui fut convoquée à Bourges sur l'initiative de Necker et qui tint cinq sessions de 1778 à 1786. Elle se composait de l'élite des trois ordres de la province ; j'ai sous les 5'eux les procès-verbaux de ces réunions et je dirai, encore avec Taine, qu'on ne peut voir de meilleurs citoyens, plus appliqués, se donnant plus de peine sans autre objet que le bien public, acceptant toutes les réformes légitimes, demandant « le partage fraternel des charges publiques », allant jusqu'à se cotiser entre eux pour alléger le fardeau des taillables. L'essai tenté par Necker avait pleinement réussi : l'institution créée par lui portait en germe la réorganisation rationnelle de l'administration provinciale ; étendue trop tard aux autres pays d'Elections, elle n'eut pas le temps de porter ses fruits. Inutile de vous rappeler qu'elle ne fut pas appliquée aux pays d'Etats et notamment à notre Vivarais, dont les Etats Particuliers associaient déjà, depuis plusieurs siècles, les représentants des ordres à l'administration du pays. Mais si l'essai avait été poussé jusqu'au bout et étendu aux pays d'Etats, il aurait fourni les éléments d'un heureux rajeunissement d'institutions quelque peu surannées.

Par un de ces contrastes trop fréquents aux époques troublées, à côté de ces généreux abandons, de ces efforts tentés pour diminuer les inégalités sociales, nous sommes obligés de constater une notable recrudescence des prétentions nobiliaires, qui témoigne de singulières illusions sur l'avenir. Telle l'ordonnance roj^ale qui exigeait, pour certains grades militaires, des preuves de noblesse plus rigoureuses ; tel le goût des titres plus ou moins justifiés ; telles la production de généalogies imaginaires et la sotte préoccupation des préséances. Cerice de Vogué lui-même n'échappa pas à cette influence. Quoique tout nous le montre de goûts simples et d'ambitions modérées, quoiqu'il fréquentât peu la Cour et eût la bonne habitude de préférer au séjour de Paris celui de Dijon ou d'Aubenas, quoiqu'il fût peut-être le seul des grands propriétaires vivarois qui eût conservé des iiens

étroits avec la vie locale et gardé une autorité qui n'avait pas besoin de s'affirmer par des manifestations d'apparat, il s'engagea dans des conflits inutiles à propos de questions secondaires.

Une ancienne tradition accordait aux seigneurs et à leur famille toute une série de prérogatives dans les églises de leurs domaines : banc armorié, eau bénite et pain bénit séparés, première place aux processions, à l'offrande, etc. 11 ne semble pas que ces honneurs spéciaux aient été contestés aux seigneurs en personne; mais le seigneur était souvent absent ; en son absence, ses représentants, baillis, officiers de justice, procureurs juridictionnels, prétendaient aux mêmes prérogatives : curés et marguilliers résistaient en iDeaucoup de cas. De même, il y avait conflit de préséance entre les officiers seigneuriaux et les officiers municipaux. La question se compliquait de la diversité, de l'incohérence et de l'incertitude qui, dans beaucoup de villes et de villages, présidaient à la nomination des municipalités.

Cerice crut le moment favorable pour régler tous ces détails. Il sollicita et obtint du Parlement de Toulouse, en date du 29 septembre 1784, un arrêt d'une rare étendue et d'une singulière rigueur. En huit pages in-folio, d'une impression très serrée, il touchait à toutes les questions concernant la vie municipale et les prérogatives féodales ; il les tranchait toutes en faveur des ofliciers seigneuriaux, avec des sanctions qui allaient de cent à mille livres d'amende. Cet arrêt constituait un véritable code de police rurale, qui réglait non seulement la préséance dans les églises, mais la tenue des assemblées municipales, l'ordre des réjouissances publiques, la police des routes, des chiens et des bestiaux, la répression du vagabondage, les droits de pâture, le ban de vendange, la perception du droit de champart ; je ne puis tout citer ; mais, ce qui est plus grave, l'arrêt touchait à la question délicate et controversée des consuls. Il était ordonné qu'à chaque mutation consulaire, une liste de trois noms pour chaque place serait présentée, par les consuls en exercice, soit au seigneur, soit, en cas d'absence, à ses officiers, et que le seigneur ou ses officiers choisiraient les nouveaux consuls, lesquels se rendraient au château pour y prêter serment, soit entre les mains du seigneur, soit entre celles de ses officiers.

Grand émoi à Aubenas à l'apparition de cet arrêt. A

Aubenas, comme dans la plupart des villes, le droit historique n'était pas facile à déterminer, et vous m'excuserez si je me refuse aux patientes recherches qui seraient nécessaires pour l'établir pertinemment. Je sais qu'au XYIe siècle, les consuls, qu'on appelait « régents », étaient nommés par le seigneur, qu'au XVII« ils étaient élus par un corps, électoral peu nombreux. Vous trouverez aux Pièces Justificatives (n" LXi) un procès-verbal qui en fait foi. Depuis cette époque, il y avait eu la révolte de Roure et l'abolition des franchises municipales qui en fut la suite ; il y avait eu la série incohérente des ordonnances royales qui, sept fois en quatre-vingts ans, avaient pris, vendu, repris et revendu les mairies ou consulats.

En fait, là comme ailleurs, le pouvoir municipal était aux mains d'une oligarchie bourgeoise qui en usait à son profit et au profit de sa clientèle ; les affaires communales n'en étaient peut-être pas plus mal faites pour cela, mais les jalousies de personnes et les rivalités de familles prenaient, sous ce régime, une acuité extrême. En 1784, le maire était Barthélémy, d'une puissante famille notariale, qui paraît avoir été en lutte directe d'influence avec les principaux officiers seigneuriaux, Roussel ou Dumas. Barthélémy protesta avec énergie contre l'arrêt du 29 septembre, réunit son conseil, le « renforça » de plusieurs notables, pris parmi les plus imposés, et fit approuver par cette assemblée ses projets de résistance.

Cerice était à Dijon. Informé de cette opposition, il écrivit aux officiers municipaux une longue lettre, dans laquelle il justifiait son acte par l'intérêt de la ville, « qui sera, dit-il, mieux administrée par un homme investi à la fois de la confiance de ses concitoyens et de celle du seigneur, que par un homme qui devra sa place à la prépondérance de sa famille ». Il engage d'ailleurs les officiers à produire leurs titres et « si ces titres sont favorables à leurs prétentions, il y souscrira ».

Barthélémy répondit par une lettre dont le ton est celui d'un profond et affectueux respect. Ecartant la personnalité de Cerice, il attribue les innovations accomplies à l'influence de « son conseil », qu'il accuse d'animosités personnelles et d'un zèle exagéré pour les droits du seigneur. Il revendique pour le corps municipal le droit de nommer le maire et les consuls, tout en reconnaissant que ce droit ne repose sur

âtneun titre, mais qu'il a pour lui une possession séculaire incontestée.

La correspondance i se continua quelque temps sur ce ton. On ne put se mettre d'accord ; la municipalité se décida à attaquer l'arrêt du Parlement de Toulouse. Un procès s'engagea : il dura deux ans et se termina par un nouvel arrêt, en date du 6 juin 1787, lequel, réformant l'arrêt du 29 septembre 1784 en ce qui concernait seulement la nomination des consuls, confirmait la communauté d'Aubenas dans le droit de nommer librement ses officiers municipaux, sans intervention du seigneur ni de ses officiers de justice.

II est à remarquer que cet incident n'altéra pas le sentiment de respect de la communauté d'Aubenas pour son seigneur : j'en trouve la preuve dans la dernière lettre écrite à Cerice avant l'ouverture du procès. Répondant à une lettre assez sévère de Cerice, elle se termine ainsi :

Dans l'excès de notre étonnement et de notre douleur, persuadés que nous ne pourrions entreprendre de nous justifier sans vous déplaire, nous avons cru devoir ne répondi-e aux imputations qui sont le funeste effet des préventions que l'on est parvenu à vous inspirer contre nous, que par un silence respectueux. C'est avec ce respect, dont rien ne peut altérer le sentiment, que nous avons l'honneur d'être, etc.. (7 mai 1785).

Ce ton était fait pour rassurer Cerice et le confirmer dans ses illusions. L'arrêt du 6 juin 1787 ne réformait d'ailleurs celui du 29 septembre 1784 que sur le seul point de la nomination des consuls; pour tout le reste il maintenait ses dispositions : il donnait au seigneur et à ses officiers de nombreuses satisfactions d'amour-propre, les formes extérieures de l'autorité et les apparences de la sécurité.

Encouragé dans son optimisme par ce demi-succès, Cerice alla plus loin. La baronnie de Joyeuse, qui donnait entrée aux Etats, était à vendre; Marie-Louise de Rolian-Soubise, veuve sans enfants du C*e de Marsan, de la maison de Lorraine, voulait s'en défaire. La terre, ancien duché -pairie, était considérable ; sa mouvance s'étendait sur un grand nombre de paroisses. Son possesseur avait droit de collation dans

1 Toute cette correspondance est conservée dans les Archives municipales d'Aubenas, où elle a été copiée par M. Mazon, qui a bien voulu me communiquer ses copies. Un dossier sur le même sujet se trouve à Privas, aux Archives départementales, sous la cote C. 275.

une église de Toulouse. Cerice ne pouvait songer à l'acquisition de tout ce domaine, mais il voulut s'en assurer la partie honorifique, c'est-à-dire le château et les droits seigneuriaux qui y étaient attachés. S'il faut en croire une note manuscrite d'Henry Deydier, son espoir était, une fois possesseur, par cette acquisition, de quatre des douze baronnies du Vivarais, de faire relever en sa faveur le duché de Joj'euse avec le titre de sénéchal ducal : il paya ce mirage la somme considérable de 100.000 livres, par acte passé devant Comte, notaire à Joyeuse, en 17881, un an à peine avant la nuit du 4 août 1

Ce sentiment de la sécurité et de la durée, cette absence d'inquiétude pour l'avenir étaient partagés par la grande majorité de la nation et surtout par la classe qui était directement menacée. Eblouie par l'éclat des élégances mondaines, par les séductions de l'esprit, de la littérature et de la science, par le mirage des rêves humanitaires, elle fermait les yeux au danger, l'oreille aux avertissements significatifs. Les symptômes menaçants pourtant ne manquaient pas; le travail de décomposition sociale, poursuivi depuis le règne précédent, arrivait au terme de son action souterraine : le sol était miné, et, suivant l'expression d'un contemporain désabusé, sous le tapis de fleurs se creusait l'abîme qui allait tout engloutir.

Tout concourait au fatal dénouement : l'aveugle opposition des Parlements, combattant tous les actes du pouvoir royal, même les meilleurs ; les incohérences du malheureux Louis XVI, donnant et retenant, prenant, chassant et reprenant ses ministres, suivant l'influence qui prévalait sur son esprit irrésolu ; les innocents enfantillages et les graves imprudences de la reine Marie-Antoinette, les implacables jalousies dont elle était la victime, les sourdes menées et les espérances factieuses qui s'agitaient autour du duc d'Orléans, tout jusqu'aux bonnes intentions de la noblesse qui, suivant la juste observation de Taine, ont, autant que ses défauts, coopéré

1 V'« DE MoNTRAVEL. R. V., t. IV, p. 625. — Les terres furent vendues au détail pour le pri.\ total de 560.245 livres. Le principal lot fut acheté, pour la somme de 133.250 livres, par M. Tardy de Montra vel, le grand-pére de l'auteur de l'article.

M. de Chazotte a retrouvé mention de la même vente et du même prix de 100.000 livres paj-^é par Cerice dans les registres d'Ant. Pellier chargé de la vente par la G'"" de Marsan.

à l'œuvre qu'il a qualifiée d'un mot : « le long suicide de l'ancien régime ».

Vous lirez, dans la puissante analyse du grand écrivain, comment la doctrine philosophique révolutionnaire, née d'une conception théorique et abstraite de l'homme, de sa fonction et de ses droits, s'est crue appelée à refondre la société, suivant les seules lois de la raison, par l'application des méthodes mathématiques à la politique et à la morale ; comment cette doctrine a d'abord conquis les supériorités sociales, les salons où se réunissait, dans une fusion et une intimité croissantes, l'aristocratie de la naissance, de la fortune et du talent, vouée au culte stérile du savoir-vivre, s'acharnant, avec une élégante inconscience, à détruire la foi religieuse et à saper les bases de l'ordre social ; comment cette doctrine a gagné la bourgeoisie moyenne, réveillé ses jalousies, exploité les froissements causés à son amourpropre par les inégalités sociales, les inquiétudes inspirées à ses intérêts par le désordre des finances publiques, ouvert son esprit à l'influence des hommes de loi agités et parleurs. En 1787, la doctrine n'avait pas encore pénétré dans les masses populaires, mais celles-ci étaient prêtes à en subir le contre-coup et surtout à lui fournir les instruments violents de ses applications révolutionnaires. Contrebandiers, faux sauniers engendrés par les pratiques excessives des douanes, des gabelles, des fermes générales ; braconniers suscités par l'excès des privilèges de chasse ; cultivateurs écrasés par l'excès de la taille et de la corvée royales, exaspérés par la régie, par l'inégalité du tirage à la milice ; vagabonds, déserteurs et malfaiteurs de grand chemin, si nombreux alors, tous aigris par la cherté résultant d'une série exceptionnelle de mauvaises récoltes, soulevés par les perfides déclamations des meneurs contre des accapareurs imaginaires, toute une multitude grossière, soufi'rante et crédule, accessible comme toutes les foules, et surtout les foules françaises, aux impulsions irréfléchies, injustes et cruelles.

Le point le plus menaçant était la situation financière, le déficit, c'est-à-dire l'écart croissant entre les recettes annuelles et les dépenses annuelles du trésor royal ; la révélation de cette situation et la recherche des moyens d'y faire face devaient être la cause déterminante de la crise finale. Pendant trois ans, le spirituel et frivole Galonné, contrôleur général des finances, recula l'échéance fatale par des expé-

dients qui creusaient encore le gouffre du déficit : emprunts, anticipations, édits bursaux, prorogation des vingtièmes, artifices de trésorerie, il mit tout en œuvre, soutenu par la Cour, dont il s'assurait la faveur en poussant aux fêtes et aux plaisirs, en fournissant aux prodigalités du comte d'Artois, au luxe de la Reine, aux appétits des courtisans. Un jour vint pourtant où il eut épuisé tous ces expédients ; avec la même légèreté qu'il mettait à favoriser les abus, il proposa au Roi de les réformer tout d'un coup, en revenant, par une sorte de coup de théâtre, aux plans de Turgot et de Necker. Mais, non sans habileté, il résolut d'associer à la réforme les privilégiés eux-mêmes.

11 obtint du Roi la convocation d'une assemblée de Notables, à laquelle seraient soumis ses projets. La liste en fut composée avec intelligence et soin : elle comprenait cent quarante notables pris parmi les plus qualifiés des trois ordres, prélats, gentilshommes, magistrats, maires des grandes villes. Notre aïeul Langeron en faisait partie ; tout ce que je vous ai déjà dit de lui justifiait ce choix : ouvert aux innovations légitimes par son commerce avec les économistes, il avait acquis le sens des réalités dans l'exercice des commandements militaires et conservé l'instinct des traditions nécessaires. Il nous a laissé un journal manuscrit de l'assemblée des Notables : travail d'un haut intérêt, fait au jour le jour et qui reflète avec une sincérité saisissante les 'mpressions d'une élite consciencieuse et bien intentionnée. On la voit convaincue de la nécessité des réformes, prête à tous les sacrifices financiers, mais très préoccupée du droit traditionnel, du maintien des formes, qu'elle déclare liées à la constitution de la monarchie française, et, s'il se mêle à ce conservatisme des préoccupations de vanité nobiliaire, il serait injuste de ne pas y reconnaître un sentiment plus profond : l'instinct de la race qui a conscience des conditions historiques de sa formation et qui sent que, pour être rationnelle et durable, l'œuvre de rénovation entreprise doit les prendre pour base de ses institutions.

Galonné n'avait ni l'instinct traditionnel, ni la conviction acquise par l'étude. Son évolution n'était qu'un expédient. Il avait repris les projets de Turgot et de Necker, sans se préoccuper des causes qui les avaient fait échouer ; il avait comme eux fait table rase. Son système reposait sur l'extension à toute la France des assemblées provinciales qui avaient réussi

en Berry ; elles étaient complétées par des assemblées de district et de paroisse, qui concouraient à leur élection et répartissaient l'impôt : la noblesse et le clergé en étaient exclus. L'impôt lui-même était prélevé sur toutes les terres sans exception, partagées en quatre classes, suivant leur valeur ; il devait être perçu en nature. Les immunités du clergé étaient fort réduites et une partie de ses biens devaient être aliénés pour racheter sa dette foncière ; la corvée royale était rachetée, les douanes intérieures abolies. Tels étaient les principaux articles du projet de Galonné. Il le présenta à l'assemblée des Notables avec hauteur, n'admettant pas la discussion sur le fond, mais seulement sur le mode d'exécution.

L'assemblée se cabra. Tout en admettant l'égalité des charges publiques et la nécessité de réformer les nombreux abus signalés dans la perception des impôts, elle critiqua vivement la forme des projets de Galonné comme attentatoire aux droits des provinces et des corps constitués, comme contraire aux lois constitutives de la monarchie. La Cour, habituée aux complaisances de Galonné, se crut trahie : un vif mouvement d'opinion s'y produisit contre le ministre ; la Reine et le comte d'Artois l'abandonnèrent ; le Roi, entraîné, exigea sa démission (8 avril 1787) et l'exila à vingt lieues de Paris.

L'assemblée victorieuse affirma de nouveau que, si elle avait défendu les privilèges, ce n'était pas pour soustraire les privilégiés au « principe de l'égalité et de la justice distributive de la répartition des impôts », mais uniquement pour « faire connaître que ces privilèges étaient liés avec la constitution des différents corps de l'Etat et de plusieurs provinces du roj'aume». Elle approuva un projet d'emprunt de 80 millions et se sépara après avoir voté une série de vœux où elle indiquait au Roi, avec les formes du respect et de la reconnaissance, des économies à introduire dans les dépenses de la Gour, lui recommandait la réforme de la taille et de la gabelle, la suppression des douanes intérieures et d'une foule de droits vexatoires, la création d'un bureau de finances, chargé d'établir le budget annuel, d'en vérifier l'application et de publier chaque année le compte des recettes et des dépenses de l'Etat.

Le manuscrit de Langeron, auquel j'emprunte ces détails, se termine par des réflexions personnelles très dures pour

Galonné et très sévères pour le régime fiscal qu'il qualifie d'arbitraire et d'inique. Il expose ensuite tout un plan, où il essaye de concilier le respect des formes sociales existantes avec les réformes jugées indispensables ; les idées justes et pratiques s'y rencontrent avec des illusions ; il fait grand honneur à la sagesse et aux loyales intentions de notre aïeul et de la majorité dont il reflétait la pensée. Il en ressort jusqu'à l'évidence que si la noblesse était divisée sur les réformes constitutionnelles à introduire dans le vieil organisme politique, elle était unanime sur la légitimité des réformes fiscales et prête à tous les sacrifices pour assurer une plus juste répartition de l'impôt et établir l'égalité de tous les sujets du royaume dans la contribution aux charges publiques.

Le cardinal Loménie de Brienne, qui prit la direction des afi"aires et l'administration des finances, n'était pas de taille à dominer les événements. Vous savez qu'ayant essayé de faire aboutir le programme bien modéré de l'assemblée des Notables, il se heurta à la résistance invincible des Parlements et qu'une lutte sans précédent s'engagea entre les cours souveraines et le ministre représentant du pouvoir royal.

Vous savez aussi qu'au moment le plus aigu de cette lutte, alors que les refus d'enregistrement, les cassations d'arrêts, les lits de justice, les exils de Parlements, les arrestations de parlementaires se succédaient sans relâche et sans autre résultat que le trouble des esprits et le commencement des troubles de la rue, le nom des Etats Généraux, prononcé par le Parlement de Paris, eut immédiatement un grand retentissement ; relevé par l'opinion, transmis de bouche en bouche, répété dans la France entière, il provoqua un mouvement irrésistible en faveur du recours à cet antique mode de consultation nationale. Louis XVI, vous le savez, api'ès quelques déclarations contradictoires, se décida à suivre le courant. Par édit du 8 août 1788, il convoqua les Etats Généraux du royaume à Versailles, en mai 1789. A cette grave résolution il ajouta de rappeler Necker au ministère et de supprimer la « Cour plénière » que Brienne avait essayé en vain de substituer au Parlement. L'effet de ces mesures fut considérable et valut au Roi, de la part du public, de sincères manifestations de sympathie. Encouragé par cette approbation, le Roi, conseillé par Necker,

consulta l'assemblée des Notables sur le mode d'élection et la composition de la future assemblée.

Dans leur session de 1788, comme dans celle de 1787, les Notables ne se montrèrent pas moins animés du désir du bien public, ni moins fidèles aux traditions qu'ils avaient défendues : ils déclarèrent à l'unanimité que la principale mission des Etats Généraux serait de réformer le régime fiscal et d'établir la participation de tous aux charges publiques ; ils furent également unanimes à recommander l'élection des députés par bailliages et sénéchaussées ; ils se divisèrent sur la question délicate du vote par ordre et du nombre de députés à élire dans chaque ordre.

Cinq bureaux, se basant sur les précédents et sur les exemples laissés par le passé, demandèrent que le vote eût lieu par ordre et que chaque ordre eût un nombre égal de députés.

Un seul bureau, celui que présidait Monsieur, le futur Louis XVIII, se prononça pour le doublement des députés du tiers état et pour qu'il fût tenu compte de la population dans la fixation du nombre des députés de chaque bailliage. La majorité ne fut que d'une voix, treize pour et douze contre.

Dans les autres bureaux les voix se partagèrent très inégalement. En totalisant les votes des six bureaux, on trouve que le doublement du Tiers réunit trente-trois voix contre cent quinze. Dans deux bureaux seulement l'unanimité fut acquise contre le doublement; le M's de Langeron faisait partie de l'un d'eux.

Sur le conseil de Necker, Louis XVI se rangea à l'avis de la minorité. Il décida que l'élection se ferait par bailliage, en tenant compte du chiffre de la population, et que le nombre des députés du Tiers serait égal au nombre des députés des deux autres ordres réunis. La majorité de la nation donna raison au monarque et ce fut au milieu d'une détente générale et d'une apparente harmonie que, d'un bout du royaume à l'autre, on se prépara à la grande consultation qui devait décider des destinées de la France.

La première agitation fut une agitation de plume. On vit se produire une véritable explosion de brochures, journaux, mémoires, factums, manifestes, conseils, avis sous toutes les formes ^. Parmi ce déluge d'imprimés, un petit volume attira

1 J'ai sous les jeux une collection de 28 volumes factices conte-

surtout l'attention ; il était signé d'un nom vivarois et portait le titre : Mémoire sur les Etats Généraux, leurs droits et la manière de les convoquer. L'auteur, le D" d'Antraigues, était un singulier et énigmatique personnage. Il n'était pas de race vivaroise, mais il s'était fait dans le pajs une situation très en vue. Il descendait d'un traitant enrichi, Trophime Delaunaj', qui avait épousé, en 1601, Marie de Cayres, la dernière de la maison, qui possédait le pittoresque donjon d'Antraigues, au confluent de la Volane et de la Bise, et à laquelle appartenait la mère de Guillaume de Vogué. Son bisaïeul avait bien servi dans les armées de Louis XIY et obtenu du Roi l'érection d'Antraigues en comté. Son père avait épousé une des filles de l'intendant Guignard de St-Priest. Orphelin de bonne heure, élevé et poussé par son grandpère, maître à vingt ans de sa fortune, qui était convenable, bien fait, intelligent, spirituel, décidé à arriver sans trop regarder aux moj^ens, il s'était créé des relations utiles et variées, avait visité en observateur curieux l'Egypte, Constantinople, où son oncle St-Priest était ambassadeur, la Pologne, l'Autriche, menant de front des intrigues galantes et des intrigues politiques. De retour en France, il avait su à la fois devenir l'ami de Rousseau et de l'abbé de Périgord, fréquenter les encyclopédistes et la coterie Polignac, se faire remarquer des philosophes par des essais littéraires, des mondains par ses relations avec la St-Huberty, première chanteuse de l'Opéra ; à Paris et à Versailles libre-penseur et courtisan, en Vivarais seigneur féodal, très attaché à ses prérogatives, mais ennemi déclaré des Etats, dont l'accès lui était interdit. Bon vivant d'ailleurs et la conscience facile, il avait arrangé avec goût ses châteaux vivarois, la Bastide surtout, sa résidence favorite, et y menait joyeuse existence.

Son mémoire sur les Etats Généraux offrait les mêmes contrastes que sa vie : on y trouvait de violentes attaques contre le despotisme, la tyrannie, les abus de la fiscalité, allusions transparentes aux institutions et aux hommes au pouvoir ; on y lisait une apologie à peine déguisée de la République, une franche apologie du tiers état, « qui est la base de l'Etat, l'Etat lui-même », et en même temps une cri-

nant environ 300 de ces écrits, réunis et reliés par le M'^ de Langeron, et qui concernent surtout le Dauphiné, la Franche-Comté et la Bourgogne.

tique acerbe du système représentatif, « qui favorise le despotisme des assemblées, aussi odieux que celui d'un tyran » et une profession d'attachement irréductible à l'ancienne constitution de la monarchie française ; seulement la définition de cette constitution restait assez vague, malgré un fatras de citations historiques : l'auteur remontait jusqu'à Charlemagne pour en trouver la formule.

Ce factum indigeste et déclamatoire eut un prodigieux succès : quatorze éditions se succédèrent en quelques semaines. Inutile de dire que, malgré ses appels à la tradition, il déplut à la Cour ; l'auteur dut s'abstenir de paraître à Versailles. En revanche, il fut reçu en Vivarais avec enthovisiasme. Il s'y était fait précéder par un second mémoire dirigé contre les Etats de Languedoc, violente diatribe où ces antiques assemblées étaient traitées d'illégales, d'inconstitutionnelles, de réunions sans mandat, n'ayant aucun droit à représenter les ordres, onéreuses au pays et incapables de l'administrer. L'opinion était déjà prévenue contre elles. La magistrature leur faisait depuis longtemps une guerre acharnée. Le Parlement de Toulouse ne perdait pas une occasion de les dénigrer ; l'année précédente, la Cour des Aides de Montpellier avait, dans deux arrêtés imprimés et répandus à profusion, stigmatisé l'institution et le fonctionnement des Etats comme contraires « à la raison et aux droits sacrés de l'humanité », comme un héritage des « siècles de barbarie et de superstition ». Le bruit ayant couru que les Etats seraient chargés de désigner les députés aux Etats Généraux, le Parlement avait protesté bruyamment ; cent trente-cinq gentilshommes de Toulouse s'étaient réunis spontanément pour protester de leur côté. La campagne du C'e d'Antraigues rencontra un assentiment général. Enhardi par le succès, encouragé par l'exemple donné à Vizille et à Romans par les ordres du Dauphiné, il provoqua en Vivarais la réunion d'assemblées analogues, bien illégales celles-là, mais que l'autorité royale n'osa interdire. Elles eurent lieu l'une à Annonay le 27 octobre, l'autre à Privas du 17 au 19 décembre 1788.

La première, présidée par M. Dayme, maréchal de camp, se dit réunie d'après le « droit naturel qui doit dicter la conduite à tenir dans les cas qui ne sont pas prévus ». Cette définition inquiète les esprits scrupuleux ; le président les engage à se rassurer « par le témoignage de leur conscience, par le sentiment de la fidélité, de l'amour, du respect et de

la reconnaissance » qu'ils éprouvent pour le Roi bienfaisant. Les résolutions votées sont d'ailleurs respectueusement communiquées aux autorités de la province. M. de Ballainvilliers, intendant du Languedoc, répond poliment avec le vocabulaire du jour: « La cause du peuple ne peut trouver de plus dignes défenseurs que vous et des citoyens plus recommandables. » La réponse du C'e de Périgord, commandant en chef de la province et gouverneur par intérim, celle du M's de Montchenu, commandant en Vivarais, sont aussi courtoises et aussi prudentes.

A Privas, le 17 décembre, on prend moins de précautions : l'assemblée est convoquée au son des cloches et du tambour; invitation a été adressée aux trois ordres de tout le Vivarais. Plus de trois cents membres ont répondu à l'appel : gentilshommes et ecclésiastiques venus en vertu de leur droit propre, maires et avocats délégués par des assemblées de communautés. Tous les ordres sont confondus, sans distinction de rang, d'âge ou de préséance, avec cette réserve pourtant que la confusion « ne pourra faire loi et tirer à conséquence pour l'avenir ». Le C^e de Balazuc de Montréal est acclamé président, hommage au nom qu'il porte, la seule part qui lui reste de l'héritage des grands ancêtres ; il est assisté de M. Dayme et de l'abbé Saladin, curé de Privas; Boissy d'Anglas est nommé secrétaire.

Cerice de Vogué n'assiste pas à la réunion : il est à Dijon et n'a pu faire le voyage, mais il a écrit au C'*' de Balazuc qu'il adhérait « à tout ce qui serait résolu pour l'avantage du pays », et sa lettre a été communiquée à l'assemblée. La plus grande union et la plus grande cordialité régnent dans l'assistance. Plusieurs discours sont prononcés : par le C'^ de Balazuc, président, par MM. de Serres, de Vinezac, de Satillieu, au nom delà noblesse; parle chanoine Colonjon, au nom du clergé; par MM. Boissy d'Anglas et Dalmas, au nom du Tiers. Il faut les lire dans le procès-verbal imprimé i et les méditer. Le ton est naturellement celui de^l'époque : une phraséologie fade et creuse, où les mots de vertu, de sensibilité, de félicité publique

1 Procès-verbal de V Assemblée générale des trois Ordres du Vivarais. Imprimé au Bourg-St-Andéol, chez Pierre Guillet, 1789. Le volume est assez rare; il en existe un exemplaire aux Archives départementales de l'Ardèche. M. H. Vaschalde en a donné d'importants extraits dans son Vivarais aux Etats Généraux. Paris, Le Chevalier, 1889.

tiennent leur place accoutumée, mais, sous ce langage démodé, se révèlent des idées positives et des courants d'opinion très définis. Unanimité dans l'expression du respect, de l'attachement et de la reconnaissance pour la personne du roi Louis XVI, ses intentions bienfaisantes et paternelles ; aux épithètes dont les orateurs des trois ordres accompagnent son nom, Boissj^ d'Anglas ajoute celle de « Roi citoyen » qui étonne et détonne ; — accord des deux premiers ordres pour renoncer à leurs privilèges fiscaux et accepter « une égale répartition de l'impôt sur toutes les propriétés » ; — unanimité pour condamner les abus, pour en demander la réforme et surtout pour réclamer la refonte complète de l'administration de la province de Languedoc. Dans cette condamnation du régime existant, les plus ardents et les plus vifs sont les membres delà noblesse et du clergé. Le C'e de Balazuc, en demandant « une forme d'administration intérieure représentative de tous les ordres », accuse les abus de l'administration existante d'être la source réelle, féconde et impure des malheurs des peuples » ; pour le C'^ de Serres, les membres des Etats ne sont que « les dépositaires fortuits de prétendus droits », sans qualité pour représenter le clergé, la noblesse et le tiers état de la province; pour le chanoine Colonjon, l'autorité des Etats est une « autorité usurpatrice, qui impose le joug de la servitude»; — unanimité dans la sévérité pour les ministres Galonné et Brienne, dansla sympathie et la confiance pour le ministre Necker, « homme d'une vertu éprouvée », dit le Qie de Serres ; « ... il est appelé, la confiance renaît, l'ordre est rétabli, l'accès du trône est ouvert à la vérité » ; — unanimité enfin dans le désir d'union, dans l'expression courtoise d'une bonne volonté réciproque.

Boissy d'Anglas se fait remarquer par les avances et les éloges qu'il adresse aux ordres privilégiés. Dans un langage mesuré, naturel, d'une forme plus moderne que celle des autres orateurs, il constate que la noblesse du Vivarais « contribue aux charges publiques ^ et ne jouit d'aucun

1 Je vous rappelle que la taille était devenue réelle en Languedoc comme en Provence et dans quelques autres provinces, à partir de la fin du XIII« siècle. La terre roturière la pa3'ait, quel que fût son propriétaire, même s'il était noble ou homme d'église ; la terre noble en était exempte, à moins qu'elle n'eût été acquise par un roturier ; mais la superficie des terres nobles appartenant à des gentilshommes était, en Languedoc, devenue si peu considérable,

privilège particulier,... qu'elle contribue par ses subsides à la prospérité d'un Etat qu'elle défend par sa valeur, éclaire par ses lumières et honore par ses vertus ». Il la presse de s'unir au tiers état pour « combattre ensemble les ennemis de l'Etat,... opposer à l'oppression une barrière insurmontable et obtenir pour la nation une constitution digne d'elle ».

L'assemblée applaudit à ce langage et vota à l'unanimité, sous le nom d'Arrêté des trois Ordres du pays de Vivarais, un grand manifeste politique. Quel était l'auteur du texte sur lequel l'assemblée fut appelée à délibérer, et qui était trop long et trop étudié pour avoir été improvisé en séance ? Le procès-verbal est muet à cet égard. On a généralement attribué la rédaction de l'arrêté à d'Antraigues, dont il reproduit la plupart des idées; je crois aussi y reconnaître la main de Boissy d'Anglas, surtout dans l'exagération du principe électif et l'exclusion des droits héréditaires. On y trouve la préoccupation abstraite des droits naturels, le dédain des droits historiques qui caractériseront l'œuvre de la future Constituante et inspireront la déclaration des droits de l'homme. C'est à la fois un programme de droit constitutionnel, un règlement pour la tenue des Etats Généraux et un projet de refonte de toute l'administration de la province. On revendique : — pour la nation, le droit de nommer librement ses députés aux Etats Généraux et, pour le pays de Vivarais, celui d'y être représenté par des députés de son choix ; — les députés, nommés par bailliages et

qu'en fait les immunités fiscales de la noblesse se réduisaient à fort peu de chose. Dans la plupart des provinces, une terre roturière achetée par un noble ne paj'ait plus la taille et sa cote était répartie entre les autres taillables. Aussi les consuls des communautés vérifiaient-ils avec soin la qualité des acquéreurs. En Languedoc, ils n'avaient pas la même vigilance, l'usurpation de noblesse n'ayant aucune répercussion fiscale sur les charges de leurs administrés. C'est ce qui explique, en grande partie, la rapide multiplication des familles nobles en Languedoc.

Nos archives contiennent des liasses de reçus datant du XVIII^ siècle, donnés par le collecteur des tailles des paroisses où le M"* de Vogué avait des propriétés; ils sont ainsi libellés : cote de taille du seigneur.

Il ne faut pas oublier qu'outre la taille, le seigneur pajait, depuis 1750, sur ses biens nobles, des vingtièmes qui s'élevèi'ent un moment jusqu'à trois et qui constituaient une charge considérable. On peut donc dire qu'au moment de la Révolution, en Vivarais tout au moins, l'égalité de l'impôt était bien près d'être réalisée entre la noblesse et le tiers état.

sénéchaussées, en tenant compte du chiffre de la population : un sixième dans l'ordre du clergé, un tiers dans celui de la noblesse, la moitié dans le tiers état ; — le vote par tête et non par ordre, l'impôt consenti jDar les Etats Généraux ; — les Etats de Languedoc et les Etats de Vivarais supprimés comme illégaux et inconstitutionnels, remplacés par des assemblées librement élues avec la même représentation proportionnelle des trois ordres. Enfin, tout le programme du parti philosophique libéral, avec cette circonstance particulière et très intéressante qu'il est accepté et voté par l'unanimité des trois ordres réunis.

Cet acte solennel accompli, l'assemblée nomma une commission de vingt-quatre membres, pris moitié dans le Haut-Vivarais, moitié dans le Bas-Vivarais, élus par chaque ordre dans la même proportion de deux douzièmes pour le clergé, trois douzièmes pour la noblesse et quatre douzièmes pour le tiers état : commission chargée de veiller à la suite donnée aux vœux exprimés et de convoquer, au besoin, une nouvelle assemblée des trois ordres. Une délégation, composée de l'abbé de Pampelonne, du Mi* de Satillieu et de M. Boissj^ d'Anglas, était nommée pour « porter aux pieds de Sa Majesté les vœux des habitants du Vivarais et leurs justes réclamations énoncées dans le présent arrêté », puis l'assemblée se séparait au cri de : Vive le Roil

Le texte de l'Arrêté, imprimé i par les soins du C'^ d'Antraigues, fut répandu à profusion, afin de provoquer des adhésions.

La première qui parvint à Privas fut celle de Cerice de Vogué; elle était adressée au C'e de Balazuc et ainsi conçue:

A Dijon, le 30 décembre 1788.

On m'a envoj-é, mon cher cousin, la copie des délibérations prises à l'assemblée de Privas, dont je n'ai été insti'uit que depuis environ

1 Petite plaquette de 46 pages in-16 contenant : Arrêté des trois Ordres du pays de Vivarais du 27 octobre 1788 ; Second Arrêté des trois Ordres du pays de Vivarais du 17 décembre 1788.

Un compte rendu in extenso de la seconde réunion parut sous le titre : Procês-verbal de VAssemljlée générale des trois Ordres du Vivarais, tenue à Privas, les 17, 18, 19 décembre 1788. Bourg-St-Andéol, P. Guillet 1789.

La lettre de Cerice de Vogué est à la page 136.

huit jours, sans savoir même de quoi il devoit y être question, mais je me réfère à ce que je vous avois précédemment marqué, qui étoit d'adhérer à tout ce qui y seroit résolu pour l'avantage du pays parce que ce vœu l'emporte, chez moi, sur tout autre. M. Roussel, qui m'a fait passer la susdite copie, m'a marqué que vous avez bien voulu manifester pour moi, à l'assemblée, ma façon de penser; je vous en fais tous mes remerciements et, s'il est encore temps de sanctionner mes sentiments à cet égard, dans le verbal de ladite assemblée, je vous serai très obligé de les y faire inscrire.

Balazuc, en envojant cette lettre à l'avocat Espic, chargé de la rédaction du procès-verbal, l'accompagna d'un billet où se trouvent ces lignes :

La lettre du comte de Vogué confirme la première dont j'ai

eu l'honneur de parler à l'assemblée ; il mérite une place distinguée parmi ceux qui sacrifient le plus d'intérêts au patriotisme et à leur amour pour leur pays....

D'autres adhésions individuelles ou collectives furent reçues dans les jours suivants, ce qui porta à quatre cent quarante-cinq le nombre des signatures données directement ou indirectement au manifeste de Privas; soixantesept communautés et vingt-cinq juridictions étaient représentées ou avaient envoj'é leur adhésion. On peut donc considérer cet acte comme l'expression sincère de l'opinion du Vivarais, unanime à demander une réforme sage et légale du régime fiscal et du régime administratif.

La commission et la délégation nommées par l'assemblée n'eurent ni initiative à prendre, ni voyage à faire à "Versailles, car la volonté royale ne tardait pas à se manifester: elle était conforme aux vœux de l'assemblée. Elle rendait toute démarche inutile. L'édit du 24 janvier 1789 appelait toute la nation, sans distinction de pays d'Etats ou de pays d'Elections, à élire ses députés aux Etats Généraux, par bailliages et sénéchaussées, en nombre proportionné à la popu lation, avec doublement des députés du tiers état.

Mais, avant d'aborder le récit des élections et de la part qu'y prit Cerice de "Vogué, il convient que je vous transporte à Montpellier, où se tenait la dernière session des Etats de Languedoc. Elle s'était ouverte le 15 janvier 1789. Rien n'avait été changé aux coutumes traditionnelles; l'assemblée avait tenu, par son attitude, à affirmer la confiance qu'elle avait dans son droit et la conscience qu'elle avait de bien

servir les intérêts de la province. Ecartant d'un geste dédaigneux les attaques et les protestations dont les Etats avaient été l'objet, soit de la part des municipalités, soit de la part de la Cour des Aides ou du Parlement, elle les renvoya sans discussion au ministre, afin qu'il les soumît au Roi, s'il le jugeait convenable, puis elle aborda son ordre du jour avec une application et une sérénité qui ne manquaient pas de grandeur. Nulle session, peut-être, ne fut plus chargée ni mieux ordonnée ; finances, emprunts, travaux publics, réclamations particulières, toutes ces affaires furent examinées avec le plus grand soin et reçurent les solutions convenables. Ce n'est qu'après avoir tout réglé avec gravité et calme que l'assemblée se saisit de la question politique qui menaçait son existence.

L'année précédente, sentant venir l'orage, elle avait pris l'initiative d'un essai de réforme.

Estimant avec raison que toute modification dans l'assiette et la perception de l'impôt devait être précédée d'un exposé de la situation présente, d'une étude approfondie des ressources et des besoins de la province ainsi que des facultés des contribuables, elle avait résolu d'ouvrir une vaste enquête dans toute la province. Dans chaque diocèse, les commissaires et les syndics particuliers étaient chargés d'en recueillir les éléments. A cet effet, une commission extraordinaire des Etats avait rédigé des Instructions i très étudiées et très remarquables, réglant, dans un esprit de haute justice et de sincère impartialité, les opérations à effectuer pour évaluer aussi équitablement que possible les revenus de toute nature. Aucune exception n'était admise, ni entre les propriétés ni entre les propriétaires. Les domaines du Roi et des Princes du sang, ceux de la noblesse et du clergé étaient soumis à l'enquête comme ceux des bourgeois ou des paysans. Les Instructions énuméraient, avec une insistance minutieuse, toutes les sources de revenus: « biens fonds, bois, cens, rentes foncières et à locaterie perpétuelle, lods, leudes, péages, fours, pressoirs, moulins, pêcheries, salins, forges, verreries, concessions de mines, .... maisons de ville, après déduction des tailles, censives et charges réelles ». Je ne

1 Procès-verbal de VAssemblée de Nosseigneurs des Etats de la province de Languedoc, tenus à Montpellier aux mois de décembre 1787 et janvier 1788, in-f", p. 555. — Montpellier, Jean Martel, 1789.

puis tout citer. La base de l'estimation était la déclaration du propriétaire, « moyen qui inspire d'autant plus de confiance qu'il prend toute sa force dans les sentiments généreux et patriotiques de MM. les propriétaires de biens nobles ». Les officiers municipaux, dans les villes, devaient présenter leurs observations ; en cas de conflit, on pouvait avoir recours à des vérificateurs ; les rôles devaient être dressés en double exemplaire, dont l'un déposé au greffe de la communauté, à la disposition des contribuables, l'autre remis aux commissaires du diocèse chargés de fixer la quotité de chaque propriétaire. On croyait ainsi pouvoir se « flatter d'avoir une base sûre, puisqu'elle serait éclairée par une contradiction légitime ».

Commissaires, sj'^ndics généraux et particuliers s'étaient mis à l'œuvre avec une grande activité ; pendant toute l'année 1788, ils avaient adressé rôles et documents à la commission extraordinaire, qui devait en faire rapport aux Etats, à la session de 1789. Mais quand il avait fallu mettre en œuvre tous ces éléments, la commission s'était trouvée dans un certain embarras : les événements avaient marché plus vite que l'enquête ; la convocation des Etats Généraux, étendant au pays tout entier la consultation adressée à une seule province, avait posé des problèmes qu'elle n'avait pu prévoir ; était-il sage d'oflVir au public des conclusions qu'un avenir prochain pouvait rendre inutiles ou inopportunes? La commission, tenant compte de ces circonstances exceptionnelles, estima qu'elle devait se borner à enregistrer des faits et à poser des principes. C'est dans ce sens qu'elle rédigea son rapport et qu'elle le déposa à la séance générale du 7 février

Ce rapport est du plus haut intérêt et fait grand honneur à la commission qui l'a rédigé : je regrette de ne pouvoir le reproduire ici. Je vous engage à le lire à la page 552 du beau volume in-folio des procès-verbaux des Etats ; en le lisant, vous donnerez un souvenir à l'arrière-grand-oncle de votre mère, Augustin-Marie des Monstiers, qui était membre de la commission en sa qualité de baron de Mérinville^ et dont je

1 La baronnie de Mérinville était assise sur la terre de Rieux en Minervois, dont François des Monstiers, comte de Mérinville, avait changé le nom lorsqu'il en devint seigneur par son mariage avec Marguerite de La Jugie, héritière du comté de Rieux, en 1640.

constate avec satisfaction la collaboration à ce travail important. Quant au travail lui-même, je ne puis que le résumer brièvement.

Je signale à votre attention les termes précis, mesurés et élégants dans lesquels il définit l'impôt, sa nature, sa fonction, sa légitimité, comme fournissant aux besoins de l'Etat, et insiste en même temps sur le devoir qui incombe à l'Etat de justifier ces besoins et de permettre le contrôle de ses actes par une comparaison publique des recettes et des dépenses. Le rapport rappelle que les Etats de Languedoc ont été les premiers à introduire la lumière dans la gestion des affaires publiques ; que, dès 1776, l'impression annuelle des procès-verbaux des sessions avait donné à la comptabilité de la province une entière publicité.

Le rapport expose ensuite la méthode suivie par la commission. Elle a dressé un état complet des recettes et des dépenses de la province et, par une classification nouvelle, a distingué clairement les deniers royaux des deniers provinciaux, c'est-à-dire les dépenses d'intérêt général que la province a acquittées à la décharge du trésor royal et les dépenses concernant les intérêts propres de la province. Les premières s'étaient élevées, pour l'exercice écoulé, à 12.881.010 livres, les secondes à 1.624.721 livres. C'est avec cette seconde somme, relativement modeste, qu'il avait fallu satisfaire aux besoins d'une vaste province, comprenant elle-même des provinces et plus de trois mille communautés ; pourvoir à la construction et à l'entretien des routes, des ponts, des canaux, au service des emprunts et aux encouragements sollicités par l'agriculture et l'industrie. L'œuvre accomplie par les Etats, avec ces ressources limitées, est considérable. Le rapport tient à le rappeler et, dans un langage sobre, mais ferme, avec l'accent d'une conscience tranquille, il en trace à grands traits le tableau : il montre la régularité maintenue dans la comptabilité, le contrôle assuré, l'inspection organisée, tous les détails de l'administration publiés au grand jour et mis à la portée des esprits les moins éclairés ; il énumère les travaux exécutés, les voies de communication ouvertes, les facilités données au commerce, les nombreuses constructions élevées sur tous les points du territoire, depuis les ponts et les bâti.îuents d'intérêt public, jusqu'aux monuments qui, par le charme attaché à leur valeur artistique, « attestent la grandeur et appellent

l'admiration ». En regard de cet effort financier et matériel, il montre l'importance des résultats obtenus : la valeur des propriétés accrue, le commerce développé, des progrès accomplis dans toutes les branches de l'activité locale.

La commission aurait voulu aller plus loin et donner son avis sur les mesures à prendre pour améliorer l'assiette, la répartition et la perception de l'impôt; elle se serait inspirée des déclarations faites par l'assemblée des Notables du royaume et surtout delà déclaration solennelle par laquelle les membres des Etats appartenant au clergé et à la noblesse avaient affirmé leur volonté de contribuer aux impositions de la province, tant royales que locales, sans distinction d'ordres, « sans aucune différence dans la quotité des biens nobles, ecclésiastiques ou laïcs ^ ». Mais la convocation des Etats Généraux a suspendu toute détermination ; « une opération particulière au Languedoc aurait paru prématurée, dans des circonstances où cette opération doit nécessairement s'étendre à tout le royaume ».

La commission se borne donc à demander l'impression du compte des impositions et des dépenses de la province suivant la classification qu'elle a adoptée, ainsi que l'impression du tableau des fonds affectés aux chemins, en invitant les assiettes diocésaines à appliquer la même classification à leur propre comptabilité.

Le rapport se terminait enfin par ces sages conseils :

Les grandes administrations doivent obéir avec une sage lenteur à l'empire irrésistible du temps, au progrès plus ou moins sensible des connaissances. Mais la prudence leur défend de franchir par une marche trop rapide les intervalles qui doivent séparer les grands changements.... C'est de l'examen réfléchi des avantages et des dangers, inséparables de toutes les révolutions, qu'elles peuvent espérer un résultat certain sur ce quil est utile de conserver ou de

changer elles ont également à se préserver de l'amour inconsidéré

des innovations et d'un attachement superstitieux à des usages qui contrarieraient l'intérêt public et les principes de la justice.

L'assemblée adopta les conclusions de ce rapport.

1 Procès-verbal des Etats de Languedoc, séance du 29 janvier 1789. Le texte de cette importante déclaration a été réimprimé par M. Roschach dans ses additions à rhistoire générale du Languedoc. H. L., t. XIV, p. 2503. ~^

Ce fut le dernier acte des Etats Généraux de la province de Languedoc.

On peut le considérer comme le testament politique delà grande assemblée qui, pendant quatre siècles, avait contribué à assurer au Languedoc une administration plus libérale, plus régulière et plus efficace que celle de la plupart des provinces du royaume. Il montre que, pour n'être pas élective ni vraiment représentative, dans le sens moderne du mot, elle n'en avait pas moins le sentiment juste de ses devoirs publics, la conscience de ses responsabilités et la faculté d'accomplir une œuvre utile. Il révèle la valeur des éléments qu'elle renfermait et les ressources qu'elle aurait pu offrir à la réorganisation nationale, si, au lieu de la détruire, les réformateurs de 1789 avaient su utiliser les forces et les traditions qu'elle représentait en les adaptant aux circonstances nouvelles.

Mais le courant défavorable qui s'était produit dans l'opinion locale était trop violent pour pouvoir être remonté. Chaque jour il se manifestait par des attaques nouvelles ; les Etats ne pouvaient que les enregistrer avec tristesse. Ils eurent au moins la consolation suprême de la sympathie royale : le Roi, par arrêt du Conseil d'Etat rendu le 13 février, cassa les arrêtés injurieux de la Cour des Aides de Montpellier et lui fit défense de renouveler ses attaques; de plus, dans une lettre écrite de sa main à l'archevêque de Narbonne, Louis XVI, tout en refusant aux Etats la faculté de députer directement aux Etats Généraux, leur renouvela l'expression de sa satisfaction et leur promit sa protection et sa bienveillance. Necker confirmait le langage du Roi par une longue et cordiale dépêche. Ces précieux témoignages n'arrêtèrent pas le cours fatal des événements. Le 21 février, après les avoir consignés au procès-verbal, les Etats de Languedoc se séparèrent, leur session terminée Ils ne devaient plus se réunir.

L'attention publique, un instant retenue par ces incidents,, fut bientôt distraite par l'approche des élections générales. Je vous ai déjà dit que l'édit royal du 24 janvier 1789 avait ordonné que ces élections se fissent par bailliages et sénéchaussées. Le Vivarais, vous vous en souvenez, avait été constitué en bailliage à la fin du XIII^ siècle, avec deux coursroyales, qui siégeaient l'une à Villeneuve-de-Berg, l'autre à Annonay, et dont les appels étaient portés devant le sénéchal

de Nîmes. Les justiciables n'avaient cessé de réclamer contre les lenteurs et les grands frais de ces appels lointains. Un édit de mai 1780, faisant droit à ces réclamations, avait supprimé le bailliage du Vivarais et l'avait remplacé par une sénéchaussée siégeant à Villeneuve-de-Berg.

L'année suivante, et pour les mêmes raisons, une seconde sénéchaussée avait été créée à Annona}', mais il n'y avait qu'un seul sénéchal d'épée pour le Haut et Bas-Vivarais ; le Vte de Monteil, maréchal de camp, capitaine-colonel des suisses de la garde du comte d'Artois, avait été pourvu de cette charge honorifique. Le Vivarais formait donc deux circonscriptions électorales.

A la première, l'édit royal attribuait quatre députés, un du clergé, un de la noblesse et deux du tiers état ; pour la seconde, celle de Villeneuve-de-Berg, les chiffres étaient doublés.

Le mode électoral était également réglé par l'édit. Les députés du clergé devaient être élus au scrutin secret par une assemblée composée de tous les bénéficiers, de chanoines élus par les chapitres dans la proportion de un sur dix, et d'ecclésiastiques nommés, dans la proportion de un sur vingt, par une assemblée primaire de tous les ecclésiastiques non compris dans les deux premières catégories.

Les députés de la noblesse devaient être nommés au scrutin secret par une assemblée composée de tous les^ nobles vérifiés de la circonscription ou de leurs procureurs.

Le mode de scrutin pour le tiers état était plus compliqué. Il était à deux degrés ; le corps électoral était composé de délégués nommés par des assemblées primaires sur le pied de deux délégués par cent habitants dans les villes, de deux délégués par deux cents feux dans les communautés ou paroisses rurales ; les corporations de métiers déléguaient un de leurs membres sur cent. Toutes ces assemblées primaires étaient invitées à rédiger le cahier de leurs doléances ; l'assemblée électorale de chaque ordre était également invitée à rédiger son cahier, qui devait constituer, pour les députés élus, une sorte de mandat impératif.

Cette grande machine, mise en mouvement pour la première fois, fonctionna avec un ensemble et une régularité étonnants. Dans la circonscription de Villeneuve-de-Berg, la seule dont j'aie à m'occuper ici, les assemblées primaires du tiers état se réunirent dans toutes les villes, communautés

et paroisses, du 15 au 22 mars. Les originaux des cahiers que ces assemblées rédigèrent sont conservés en très grand nombre aux Archives départementales de l'Ardèche i. L'étude de ces documents est des plus intéressantes. Je ne sache pas qu'elle ait été entreprise dans son ensemble ; pour ma part, j'ai dû me borner aux communautés de la région qui nous intéresse directement ; même ainsi limitée, la comparaison des textes donne matière à des observations dignes d'être retenues.

Et d'abord, on est frappé du contraste entre la teneur, le ton, le style de ces cahiers et ce qu'on peut supposer de la culture intellectuelle et de l'éducation politique des populations rurales dont ils émanent.

On constate ensuite dans le contexte la présence de deux séries d'articles trahissant des préoccupations très différentes. L'une se rapporte aux questions de politique générale à l'ordre du jour, l'autre aux circonstances locales. La première est celle où apparaît, avec le plus de netteté, le contraste signalé tout à l'heure ; il semble évident, en ce qui la concerne, que les assemblées communales ont délibéré sur un texte préparé d'avance, texte qui reproduisait des formules venues du dehors ou s'inspirait d'elles.

C'est ainsi que dans les cahiers de la communauté de Vogué et des communautés qui l'entourent, La Chapelle, St-Sernin, St-Germain, St-Maurice-Terlin, La Villedieu, St-Privat, St-Pierre d'Ucel, etc., on voit défiler, souvent dans le même ordre, parfois dans des termes presque identiques, la périodicité des Etats Généraux, l'impôt consenti par eux et également réparti, le doublement du Tiers, la liberté individuelle, la responsabilité ministérielle, le rachat des dîmes, le rachat des censives et leur prescription centenaire, la destruction des Etats provinciaux et leur remplacement par des assemblées électives, tout le programme enfin des réformes élaborées par l'école libérale et que nous avons déjà vu adopter par les assemblées d'Annonay et de Privas. Il apparaît bien clairement qu'une même inspiration a suscité ces manifestations uniformes, que ,des modèles ont été fournis aux municipalités, soit par des groupes influents, soit par des meneurs, soit même par l'un de ces hommes de loi subalternes, praticiens agités, qui abondaient aux abords

1 Beaucoup de copies existent aux Archives Nationales.

des juridictions inférieures. Taine a signalé le rôle important de ces agents dans la propagation de la doctrine, dans la préparation des élections ; il a cité des localités où ils tenaient boutique de cahiers tout rédigés, plus ou moins bien adaptés aux circonstances locales.

Faut-il aller plus loin et penser que cette propagande, aux allures uniformes, a eu pour point de départ une organisation centrale, siégeant à Paris, embrj'on peut-être de la puissante organisation qui, sous le nom d'Amis de la Constitution, a mené la conquête jacobine de la France ? Des contemporains l'ont cru : Taine, qui a si magistralement analysé et démontré la conquête jacobine, incline à le croire, mais s'abstient de se prononcer faute de preuves directes. Sans vouloir être plus affirmatif que le maître, je ne puis m'empêcher de remarquer les coïncidences d'idées, parfois même de langage, qui existent entre nos cahiers vivarois et les Instructions données par le duc d'Orléans à ses représentants aux bailliages, célèbre brochure, réservée en apparence aux seuls mandataires du Prince, mais qui était en réalité un manifeste politique de haute importance, conçu en vue d'une immense publicité et destiné à exercer une influence prépondérante. Il traçait d'avance à la future Assemblée Constituante le plan qu'elle s'est empressée de réaliser, y compris la célèbre Déclaration des Droits, dont il a fourni le titre et les formules essentielles.

Cette brochure était l'œuvre très étudiée et très réfléchie des familiers du Palais Royal. Qui l'avait rédigée ? Sieyés suivant les uns, Choderlos de Laclos suivant les autres ; tous deux y avaient sans doute travaillé. La main de l'auteur de la célèbre brochure Qu'est-ce que le tiers état ? se reconnaît dans les passages relatifs à cet ordre : « Le Tiers n'est pas un

ordre, il est la nation » » lui seul est dépositaire des

pouvoirs de la nation », c'est à lui à « rendre la liberté à la France », de concert avec les deux autres ordres s'ils s'y

prêtent, « malgré eux » s'ils s'j»^ refusent Les principes

posés sont ceux de l'école constitutionnelle, avec leurs qualités et leurs défauts. Tout ce qui est relatif à la liberté individuelle, à la propriété, aux garanties d'ordre civil et judiciaire, au vote et à la répartition de l'impôt, à la séparation des pouvoirs est excellent, conforme aux conditions nécessaires de l'état moderne. Au point de vue politique, les erreurs de l'école se retrouvent : l'exagération de l'individualisme et

du système électif, la négation de tout droit collectif, la confusion entre l'égalité civile et l'égalité politique, toutes deux mises sur le même pied et déclarées de droit naturel. Erreur fatale dont nous subissons les conséquences, car si l'égalité civile est légitime, féconde et constitue un élément de progrès et de conservation sociale, l'égalité politique absolue au contraire est un élément de dissolution et d'abaissement ; ne tenant compte ni de la valeur intellectuelle, économique ou sociale de l'individu, ni de la mesure dans laquelle il contribue à la création de la richesse, de la force ou de la science, ni de la mesure dans laquelle il supporte les charges publiques, l'égalité politique absolue aboutit fatalement au suffrage universel direct, c'est-à-dire, l'événement l'a bien démontré, à la plus absurde, la plus incertaine et, à tout prendre, la plus fragile des bases sur lesquelles puisse se constituer un Etat.

Quoi qu'il en soit, la brochure révèle l'existence d'un centre très actif d'études et de propagande, fonctionnant à Paris sous le couvert de la plus haute des autorités : « Ces principes sont ceux que j'adopte, écrit le duc d'Orléans, et que je désire que mes procureurs propagent autant qu'il sera en leur pouvoir.... Qu'ils n'oublient pas que l'on confie aux députés de 1789 le sort de la France I » Ainsi soutenus et encouragés, les agents du Prince ont dû exercer une influence réelle. Nul doute que cette influence se soit étendue à toute la France, même à notre Vivarais, où le Prince n'avait pas de représentant direct, mais où le Palais Royal avait certainement des adhérents, ne seraient-ce que d'Antraigues et Boissy d'Anglas. Je crois en trouver la trace dans les cahiers que nous avons étudiés, ou du moins dans ceux des articles de ces cahiers qui sont consacrés à la politique générale. Mais ces articles, je me hâte de le dire, ne sont pas tout le cahier et, à côté des clichés, passez-moi l'expression, qu'ils reproduisent sans paraître les comprendre, se trouvent des articles d'une origine bien locale: vœux inspirés par une influence déterminée ou spontanément nés d'un besoin, d'une souffrance, d'une passion politique. Ainsi l'action du C'^ d'Antraigues se reconnaît sans hésitation dans la presque unanimité avec laquelle les communautés, situées dans un assez grand rayon autour de son domaine, réclament la suppression des Etats de Languedoc et des Etats de Vivarais, « première cause des malheurs de la province ».

La phrase est stéréotj^pée dans les cahiers d'Antraigues, de Vesseaux, de Genestelle, de Vais, de St-Pierre-d'Ucel, de vingt autres localités entre La Villedieu et Largentière.

Saint-Germain, St-Privat et autres demandent qu'un présidial soit installé à Villeneuve-de-Berg; Balazuc demande un marché hebdomadaire ; St-Maurice-Terlin et St-Sernin proposent la création d'un bureau de pacification, siégeant dans chaque commune, composé du curé et des consuls, jugeant en dernier ressort les conflits inférieurs à douze livres ; La Villedieu veut qu'on oblige les industriels à se servir du « charbon de pierre, abondant dans le pa3's, tandis que le bois y est fort rare » ; Balazuc, dont le territoire est peu fertile, se plaint du poids des taxes seigneuriales, « héritage du despotisme féodal ». Il est à remarquer que les réclamations contre les droits seigneuriaux sont rares, ce qui ne saurait nous étonner, après la démonstration que nous avons faite de leur modicité habituelle. Peu d'allusions aussi aux questions ecclésiastiques : La Chapelle et Sanilhac demandent que les biens des « moines opulents » servent à paj^er la dette nationale ; St-Germain et La Villedieu demandent la suppression du casuel des curés et le relèvement de la portion congrue; les autres se taisent.

Enfin certains cahiers se ressentent du caractère spécial des communautés dont ils émanent, du degré plus grand de culture de leurs officiers municipaux, le cahier de Vogué, par exemple : rédigé sans doute par Roussel, Dumas ou Mej'nier, légistes ayant la pratique des affaires et le contact des seigneurs, il se distingue des cahiers ordinaires de la région ; le fond reste sans doute le même, mais la forme a quelque chose de plus personnel. Vous en trouverez le texte intégral aux Pièces Justificatives (n^ lxxxi). Vous remarquerez que, quoique Vogué soit le siège d'une baronnie des Etats, le cahier admet que les Etats deviennent électifs, mais il leur réserve un rôle important, en demandant que les lois relatives à l'administration de la province leur soient soumises avant d'être adoptées. Vous remarquerez aussi, à l'article 5, une ingénieuse disposition relative au vote dans les Etats Généraux : le cahier demande le vote par ordre, mais, en cas de conflit entre les ordres, il propose que la question litigieuse soit renvoyée à une assemblée plénière des trois ordres et que le vote y ait lieu par tête.

Ce grand travail préparatoire terminé, on procéda aux élections générales.

Une lettre close du Roi, en date du 7 février 1789, avait donné au sénéchal du Haut et Bas-Vivarais, la mission de convoquer les assemblées électorales des deux sénéchaussées» En vertu de ces pouvoirs, le baron de Thorenc, lieutenant général de la sénéchaussée du Haut-Vivarais, convoqua les trois ordres à Annonay, le 20 mars ; M. de Barruel, lieutenant général de la sénéchaussée du Bas-Vivarais, les convoqua à Villeneuve-de-Berg, le 26 mars. Cerice de Vogué faisait partie de droit des deux assemblées, à cause de son domaine propre et des seigneuries de Truchet et de St-Agrève, qu'il tenait de sa mère, dans le Haut-Vivarais. Il ne crut pas devoir se rendre à la réunion d'Annonay et s'y fit représenter par un procureur, le Mis de La Tourette. Il se réservait pour la réunion de Villeneuve-de-Berg.

Le jeudi 26 mars, par une radieuse matinée de printemps, Cerice gagnait la vieille bastide royale, qu'éveillait une animation insolite. Une foule affairée, brillante, joj'euse, se pressait aux portes ogivales. L'enceinte de Philippe le Hardi était encore intacte et se dressait symétrique, compassée, rigide, symbole de la volonté roj'ale qui l'avait créée, de l'uniformité politique qu'elle était destinée à préparer; à l'intérieur, les beaux hôtels du patriciat judiciaire, instrument de la volonté roj'^ale, marquaient le progrès accompli et offraient aux arrivants une élégante hospitalité. Il semblait que dans l'aube printanière se levât l'aurore d'une ère nouvelle. Un même sentiment paraissait animer cette foule, avide de réformes, de rénovation -pacifique et harmonieuse. L'habit clair du gentilhomme, l'uniforme brillant de l'officier, l'habit sombre de l'homme de loi, la robe du magistrat et celle du religieux, le sarrau pittoresque du montagnard fraternisaient dans la bonne volonté et l'illusion. Nul ne se doutait alors que cette manifestation solennelle de la vie propre de la petite ville dût être la dernière et que le premier effet de la rénovation projetée dût être sa destruction. La vieille bastide pouvait-elle prévoir que l'œuvre de nivellement politique, à laquelle elle avait patiemment collaboré pendant cinq siècles d'action monarchique, violemment achevée en trois années par la main inconsciente du constituant qu'elle allait nommer et la main brutale du conventionnel qu'elle nommerait bientôt, aurait pour première

conséquence de la faire disparaître et d'absorber son individualité originale dans la banale uniformité de la France moderne?

A huit heures du matin, les électeurs des trois ordres étaient réunis dans l'église paroissiale de St-Louis. Le cérémonial est solennel et a été solennellement observé. L'évêque de Viviers est à l'autel, les deux premiers ordres rangés des deux côtés de la nef, perpendiculairement à l'autel, le clergé du côté de l'évangile, la noblesse du côté de l'épitre; le tiers état fait face à l'autel. La messe du St-Esprit est célébrée pontifîcalement. Puis la séance commence. Elle aurait dû être ouverte par le sénéchal, représentant le Roi : M. de Monteil est absent, retenu sans doute à Annonay par la présidence de l'assemblée de la sénéchaussée de cette ville ; il est remplacé par M. de Barruel, juge mage et lieutenant général de la sénéchaussée de Villeneuve-de-Berg. M. de Barruel débute ainsi :

Les atteintes multipliées, que le pouvoir arbitraire faisait éprouver depuis plusieurs régnes à la liberté française, pouvaient-elles nous faire attendre la révolution heureuse qui me permet d'élever la voix dans cette auguste et respectable assemblée ? Pouvaient- elles nous faire prétendre à la commission glorieuse d'être auprès de vous l'organe de notre souverain, qui donne à ses peuples les témoignages de la plus intime confiance dont aucun monarque n'a jusqu'ici donné l'exemple ?

Ce singulier langage, dans la bouche d'un « organe du Roi », se poursuit pendant un certain temps, mêlant les éloges prodigués au souverain aux plus violentes attaques contre ses ministres, contre « l'alarme et le trouble qu'ils ont répandus dans le royaume », « l'esclavage subalterne » qu'ils ont organisé, le désordre introduit dans les finances. Necker seul est bien traité : « il était désiré des peuples ». Le lieutenant du sénéchal continuait par des compliments à l'assistance, aux « ministres d'une religion sainte, qui semblent oublier leurs droits antiques pour invoquer des lois plus propices aux peuples qu'à leurs immunités », à « la noblesse généreuse, qui s'invite elle-même au sacrifice de ses privilèges » .... aux « citoyens d'une classe opprimée ...., qui ne demandent à être soulagés que pour rendre à la patrie des services plus importants ». Le discours se terminait par un chaleureux appel à l'union.

Le procureur du Roi, Delière, qui prit la parole ensuite, ne fut ni moins emphatique dans ses compliments au Roi et à l'assemblée, ni moins pompeusement sévère dans son tableau du régime, de « sa détestable fiscalité », des souffrances du « peuple consterné », de la misère du cultivateur ruiné par l'impôt, dans l'appréciation de la politique du dernier ministère, de sa lutte contre les Parlements, des juridictions « inconstitutionnelles » qu'il « avait osé » instituer avec des « gradués obscurs » et des « officiers avilis ». Il terminait, lui aussi, par un appel dithj'rambique à l'union : « Les lumières et le zèle des trois ordres seront le tribu d'une piété filiale envers un monarque qui est le père de son peuple et le protecteur de l'humanité I »

Ce langage plaisait et par l'exagération des termes et par l'exagération des critiques. Après l'avoir applaudi, l'assemblée se sépara et les trois ordres se rendirent dans leurs chambres respectives pour procéder à la nomination de leurs bureaux, à la vérification des pouvoirs et à l'élection des commissaires chargés de cette vérification.

Nous suivrons l'ordre de la noblesse à l'hôtel de M. de Barruel, qui lui avait été assigné comme lieu de réunion. C'est une fort belle maison, qui existe toujours et qui a conservé, quoique affectée à des usages commerciaux, la haute allure de ses origines. Elle s'annonce au dehors par une grande porte cochère, du temps de Louis XIV, dont les belles proportions et la décoration discrète ne dépareraient pas la rue de Varennes ; à l'intérieur, des appartements ornés avec goût et assez amples pour donner asile aux électeurs du deuxième ordre. Ceux-ci étaient en tout cent quarantehuit, dont treize procureurs représentant des dames veuves ou des demoiselles titulaires de fiefs nobles. On s'était montré très large pour les admissions et pour la vérification des titres. La moitié à peine des familles représentées avaient fait leurs preuves devant M. de Bezons, en 1690. Les autres échelonnaient leurs origines entre cette date et le règne du Roi régnant. Et, dans la première catégorie elle-même, combien de familles appartenaient-elles à la noblesse chevaleresque ? Je ne le rechercherai pas, me contentant de vous faire remarquer combien est fausse la légende qui fait de l'ancienne noblesse française une caste fermée et intolérante. Nulle noblesse peut-être en Europe n'a été aussi largement ouverte aux forces sociales, aux supériorités créées

par le travail ou la valeur personnelle. Sans sortir de notre petit cadre, je pourrais vous en fournir mainte preuve et vous montrer, parmi les ancêtres des membres de l'assemblée de Villeneuve-de-Berg, plus de légistes, de notaires et d'industriels que de fils de croisés, très légitimement introduits dans la noblesse par la politique prévoj'ante de la royauté, autant que par la faveur royale ; beaucoup de soldats aussi, car le service militaire fournissait largement au recrutement de la noblesse, de même qu'il apportait aux anoblis une consécration qu'ils s'empressaient de rechercher pour leurs fils. Le « service du Roi » restait le devoir primordial et caractéristique. Aussi l'assemblée de Villeneuve-de-Berg était-elle, pour une bonne moitié, formée d'officiers en activité ou en retraite, dont huit officiers généraux, huit colonels et trentequatre chevaliers de St-Louis. Et, comme pour accentuer le caractère de l'ordre qu'elle représentait, l'assemblée décidait, en dressant la liste de ses membres, qu'aucun titre ou qualité ne serait inscrit à la suite de chaque nom, si ce n'est le grade ou la décoration militaires. Mais en même temps elle se montra extrêmement large dans la vérification des titres et ne poussa pas trop loin des investigations qui auraient pu être indiscrètes.

Le président élu fut le O^ de Balazuc, ancien capitaine dans le régiment de la Sarre, chevalier de St-Louis, que nous avons déjà vu présider l'assemblée de Privas. Le C'^ d'Antraigues fut nommé secrétaire.

Des opérations analogues s'accomplirent dans les assemblées du clergé et du tiers état : la première, réunie dans la chapelle des Pénitents, nommait Mgr de Savine, évêque de Viviers, comme président, et l'abbé Jallade, curé de Gourdon, comme secrétaire ; la seconde, restée en séance dans l'église de St-Louis, donnait la présidence à M. de Barruel lui-même et nommait secrétaire l'avocat Heyraud.

Le lendemain 27 mars, nouvelle réunion plénière, solennelle, où le président de chaque ordre vint rendre compte des élections du bureau et de la vérification des pouvoirs. Après la messe, l'appel nominal fut fait et chaque membre prêta serment, puis l'avocat du Roi prononça un discours aussi empoulé que les précédents.

Le travail sérieux commença le samedi 28, dans chaque chambre, et se prolongea jusqu'au 6 avril.

Je ne saurais reproduire ici le détail de ces séances ; je dois me borner à vous en décrire la physionomie générale et surtout à vous faire connaître la part qu'y a prise mon bisaïeul Cerice de Vogué i.

Les traits essentiels de ces réunions sont la gravité, le sérieux, la solennité même des opérations, qui s'accomplissent avec une sorte de régularité rituelle. Un autre trait est le remarquable accord entre tous les ordres : d'un côté l'esprit de sacrifice et la courtoisie, de l'autre la modération et la déférence, chez tous une égale bonne volonté, un même dévouement au bien public, mais aussi une égale sévérité pour le régime existant. Les rapports entre les ordres sont fréquents et empreints des mêmes sentiments ; les communications sont réglées par un véritable cérémonial, religieusement observé. L'ordre qui destine un message à un autre ordre, en charge une députalion, nommée ad hoc, laquelle se fait annoncer ; l'ordre visé nomme à son tour une députalion, qui va en corps recevoir la première à l'entrée de la salle ; introduits, les députés saluent l'assemblée, qui se lève pour leur rendre leur salut, puis ils se placent auprès du président et le secrétaire de la députation lit la communication dont il est porteur ; après réponse du président, la députation se retire et est reconduite avec le même cérémonial.

C'est sous cette forme solennelle que, dès le 28, le clergé fît savoir aux deux autres ordres qu'il considérait comme plus convenable de procéder séparément : « Par cette forme, disait-il, le clergé pourra donner aux autres ordres des preuves plus claires de sa bonne volonté et que les sacrifices qu'il veut consentir volontairement ne paraîtront point arrachés parla commune délibération des autres ordres ; que, sans se concerter, il s'accordera sans doute avec les

1 Les procès-verbaux de cette importante session se ti'auvent aux Archives départementales de l'Ardèche, à Privas, et aux Archives Nationales, à Paris. Toute la partie essentielle de ces documents a été imprimée au Bourg-St-Andéol, en 1789, dans un volume in-4° devenu assez rare, dont un exemplaire est conservé aux Archives départementales de l'Ardèche. Ces sources ont été utilisées par M. Henry Vaschalde : Le Vivarais aux Etats Généraux, Paris 1889, et par M. l'abbé Mollier : Recherches historiques sur Villeneuve-de-Berg, Avignon 1866.

deux autres, conduits par les mêmes vues, et que cette unanimité formera, dans le vrai, la réunion des trois. »

Aussitôt après que l'assemblée du tiers état eût reçu et reconduit la députation du clergé, on lui annonça une députation de la noblesse, présidée par Cerice de Vogué. Introduite avec le cérémonial d'usage, elle apporta la déclaration suivante, que lut le secrétaire, M. Tardy de La Brossj' :

L'assemblée de la noblesse du Bas-Vivarais, retirée dans sa chambre, a cru que le premier objet de ses délibérations devait être de donner au tiers état un témoignage authentique des principes qui guident toutes ses actions et du désir qu'elle a d'établir sur ces mêmes principes une union stable entre tous les ordres ; en conséquence elle a délibéré de supporter en parfaite égalité, et chacun proportionnellement à sa fortune, tous les impôts pécuniaires, ne doutant pas que de son côté le tiers état ne respecte les propriétés que Je temps et la possession ont rendues sacrées; elle ne se réserve que les distinctions que lui ont méritées ses services et le privilège d'être le premier et principal soutien des lois et de la monarchie, s'en rapportant à cet égard à tout ce qui sera décidé par les Etat'^ Généraux pour les provinces dans la même position que nous '.

Cette déclaration produisit sur l'assemblée une grande impression ; c'était la confirmation solennelle et définitive des intentions désintéressées que les membres de la noblesse avaient individuellement manifestées depuis plus d'un an, mais qui, affirmées par le corps tout entier dans une occasion aussi solennelle, prenaient une importance considérable.

La députation s'étant retirée, conformément à l'étiquette, demanda, par la bouche du C'e d'Antraigues, à être entendue de nouveau, et, ayant été introduite, elle fit une seconde communication qui, venant après la première, porta au comble l'émotion que celle-ci avait produite. Je laisse la parole au procès-verbal :

La députation étant rentrée, le comte d'Antraigues, secrétaire, dit que M. le comte de Vogiié, M. le baron de La Gorce et M. le comte de Brison l'ont chargé de faire part à l'assemblée du tiers état de

1 Ce texte est celui qui avait été rédigé quelques jours auparavant par l'assemblée de la noblesse d Aiincnay ; lu à l'assemblée de Villeneuve-de-Berg, par le G" de Balîizuc, il avait été adopté par elle à l'unanimité.

leur adhésion aux arrêtés des trois ordres du Vivarais, assemblés à Privas le 17 décembre dernier, et de leur renonciation aux privilèges dont ils jouissaient à cause de leurs baronnies, et a laissé une expédition du tout sur le bureau.

Lecture faite desdites délibérations, l'assemblée a répondu par des applaudissements réitérés et a arrêté de les transcrire dans le procès-verbal.

Teneur desdites renonciations :

Messieurs, Je saisis avec empressement cette occasion pour adhérer de nouveau, au milieu de vous, au vœu que vous avez formé de demander une administration plus constitutionnelle et vraiment représentative de tous les ordres et je renonce, à cet égard, à tous les privilèges dont je jouissais à cause de mes baronnies.

Signé : Vogué 1.

Messieurs, Ayant l'honneur de me trouver au milieu de vous et ayant renvoyé à cette époque heureuse à nrCexpliquer sur le vœu que vous avez formé de demander une administration plus constitutionnelle et vraiment représentative de tous les ordres, je renonce autant que je le puis à tous les principes dont je jouissais à cause de ma baronnie de La Gorce.

Signé : La Gorce.

Je déclare que j'adhère aux arrêtés des trois ordres du Vivarais, assemblés à Privas le 17 décembre dernier, et je requiers que mon adhésion soit inscrite sur les registres de MM. les commissaires.

Grenoble, 11 février 1789.

Signé : Brison.

Pour copie conforme : d'Antraigues, Tavernol de Barrés,

Secrétaire. Secrétaire.

L'assemblée du Tiers fut si vivement impressionnée par cette communication qu'elle ne crut pas avoir acquitté toute sa dette de reconnaissance par les applaudissements dont elle l'accueillit. Le 2 avril, à l'ouverture de la séance, sur la proposition de son président, elle décida qu'une députation serait envoyée à l'assemblée de la noblesse pour lui apporter l'expression de ses sentiments et pour féliciter spécialement

1 L'original de cette déclaration, tout entière de la main de Cerice de Vogué, se trouve aux Archives de l'Ardèche B. 14L

MM. de Vogué, de La Gorce et de Brison, de l'abnégation avec laquelle ils avaient fait l'abandon des privilèges attachés à leurs baronnies. Ici, je laisse encore la parole au procès-verbal de la séance du 2 avril de l'assemblée de la noblesse.

On a annoncé une députation du tiers état à la noblesse, et les députés ayant été introduits dans l'assemblée au nombre de quarante, M. d'Espic, avocat, à la tête, et portant la parole, a dit :

« Messieurs, « C'est aux premiers cito3'ens qu'il appai'tient de donner les grands exemples ; la soumission volontaire de votre ordre aux impôts, dont l'exemption, survivant aux anciennes causes qui l'avaient établie, serait devenue un titre légitime, si le temps pouvait légitimer ce qui est contraire aux règles de la raison et aux droits du peuple,

en est un bien précieux témoignage Cet acte de justice resserrera

entre tous les ordres les liens de l'union et de la concorde plus nécessaires que jamais dans ces temps de perversité, où la vertu persécutée est forcée de lutter sans cesse contre les manœuvres obscures de l'intrigue ou contre le trafic infâme d'une corruption honteuse. Je suis chargé par mon ordre de vous en faire ses remerciements ; vous ne conserverez pas moins. Messieurs, les distinctions et les honneurs qui sont dus à votre naissance et à vos vertus dont ils sont la récompense, mais quels nouveaux droits, quels droits plus flatteurs encore ne venez-vous pas d'acquérir à notre amour, à notre respect et à notre admiration ! »

M. de Balazuc, président, a répondu en ces termes aux députés du tiers état, au nom de l'assemblée :

« Messieurs, « Vous pouvez être persuadés du désir que toute la noblesse a de se prêter et de se rendre à tout ce qui sera utile et qui sera raisonnable dans vos demandes. Nos vœux n'ont d'autre but que de faire l'impossible pour maintenir et conserver l'union, si nécessaire quand on veut opérer le bien de l'Etat. Nous sommes persuadés que ces mêmes motifs sont gravés dans vos cœurs comme dans le nôtre et qu'ils régleront toutes vos demandes. »

Ce fait, M. Espic et autres députés du tiers état, s'adressant à MM. de Vogué et de La Gorce- Vallon, a ajouté :

« Messieurs,

« L'assemblée du tiers état sent tout le prix des sacrifices dont:

vous venez de lui donner l'assurance ; elle est convaincue qu'ils

vous sont inspirés par l'amour de votre pays, dont vous avez préféré

les droits et le bonheur à votre intérêt propre. Elle nous a chargés.

de vous en faire ses remerciements et de vous en témoigner sa reconnaissance. Combien ne dois-je pas m 'estimer hem-eux d'en être l'organe. »

A quoi MM. de Vogué et de La Gorce ont répondu avec toute l'effusion de leur cœur patriote et généreux ; et MM. du tiers état «'étant retirés ont été accompagnés par l'un des secrétaires et nombre d'autres membres de l'assemblée jusqu'au bas de l'escalier et à la porte extérieure.

Commencée sous de tels auspices, la session ne pouvait s'achever que dans la concorde. Les quatre derniers jours furent consacrés à l'élection des députés et à la rédaction des cahiers.

Les élections furent assez disputées. Dans l'ordre du clergé, Mgr de Savine fut élu au premier tour avec quatre voix seulement de majorité; l'abbé Cliouvet, curé de Chomérac, fut nommé au second tour.

Dans l'ordre de la noblesse, il fallut aussi deux tours de scrutin : au premier tour, Cerice de Vogué fut élu à une très forte majorité ; au second, ce fut le C'e d'Antraigues qui l'emporta.

L'élection du tiers état fut encore plus laborieuse, non pour les deux premiers sièges, qui furent attribués, à une très grosse majorité, à J.-A. Espic, avocat à Aubenas, et à N.-J. Madier de Montjau, maire du Bourg-St-Andéol, mais pour les deux derniers sièges, qui donnèrent lieu à plusieurs tours répartis sur deux journées ; ils furent enfin attribués à P. Dubois-Maurin, avocat à Jaujac, et à P.-S. Defrance, avocat à Privas.

Des députations, tout aussi solennelles que les précédentes, firent connaître, de chambre à chambre, le résultat des élections ; elles furent l'occasion de nouvelles effusions.

La rédaction des cahiers, malgré la longueur de ces documents, fut assez rapidement enlevée. La tâche des commissaires chargés de les préparer était singulièrement facilitée par les discussions qui, depuis un an, agitaient les esprits et occupaient l'opinion ; ils n'eurent qu'à puiser dans les formules qui circulaient et dans les délibérations des assemblées préparatoires. Le 6 avril, tout était terminé. Une dernière assemblée générale des trois ordres eut lieu : chaque ordre déposa son cahier sur le bureau, les noms des députés furent proclamés, les députés reçurent leurs pou-

voirs et prêtèrent serment, et on se sépara au cri de : vive le Roi I

Les cahiers que les députés emportaient à Versailles reflétaient exactement l'état d'esprit de l'assemblée vivaroise. Quoique rédigés séparément par cliacun des trois ordres, ils s'inspiraient d'une pensée commune. Chaque ordre, sans doute, avait imprimé à son cahier sa phj^sionomie propre, y avait introduit des questions relevant de sa compétence spéciale ou de son intérêt particulier, mais, sur tous les points essentiels, l'accord était complet entre les trois ordres : Fidélité au Roi — Inviolabilité de la propriété — Liberté individuelle — Egalité et proportionnalité de l'impôt consenti par les Etats Généraux — Consolidation de la dette publique — Responsabilité ministérielle — Participation des Etats Généraux à la confection des lois — Périodicité des Etats Généraux — Réforme judiciaire — Suppression des Etats Généraux et Particuliers du Languedoc, leur remplacement par des assemblées électives prises dans les trois ordres, ayant une large part dans l'administration provinciale et dans l'administration municipale, etc.. Ce qui donne à ce programme son caractère propre, c'est qu'il implique un attachement réfléchi aux principes traditionnels de la constitution française : pas un mot ne met en question la majesté royale, ni l'existence des ordres, ni celle des Parlements, des provinces, des institutions fondamentales de la monarchie.

Bien plus, sur certains points, les cahiers stipulent le maintien des anciennes franchises, celui du Tiers trace tout un plan pour la réorganisation des assemblées locales, plan où la distinction des ordres est maintenue, et il ordonne à ses députés de faire de l'adoption de ce plan ou d'un plan analogue la condition expresse de leur adhésion à la suppression des droits, privilèges et immunités de la Nation Languedocienne . Le même cahier invite ses députés à respecter « les prérogatives de préséance du clergé et de la noblesse », mais en refusant pour eux-mêmes les « distinctions avilissantes » usitées aux Etats de Blois et de Paris. Le cahier de la noblesse fait du respect de toutes les formes de propriété la condition de la renonciation de la noblesse à ses privilèges.

Les trois cahiers de la sénéchaussée d'Annonay étaient conçus dans le même esprit. On peut donc dire que tout le

Vivarais légal était acquis à une réforme de l'Etat qui, respectant les formes traditionnelles de la constitution française, introduisît dans son cadre ce qu'on a appelé depuis les libertés nécessaires, c'est-à-dire l'ensemble de garanties et de contrôles qui sont le souci légitime des sociétés modernes et qui, combinés avec la stabilité du pouvoir héréditaire, semblent devoir leur assurer les meilleures conditions de sécurité et de dignité.

Comment tant d'union dans la bonne volonté et la recherche sincère du bien public, comment tant d'abnégation et de désintéressement personnels ont-ils abouti à des catastrophes ? Comment ces hommes, partis de leur province unis et confiants, arriveront-ils, après quelques semaines passées à Versailles, à être divisés par des haines profondes et à déchaîner la guerre civile ? Angoissant problème dont je ne saurais aborder l'étude. Taine en a analysé les éléments avec sa pénétrante lucidité. Aux causes générales dont je vous ai déjà résumé l'exposé et qui avaient profondément miné le régime et désorganisé les forces de résistance, il ajoute les fautes particulières et finales : la légèreté et l'imprévoyance des destructions opérées par l'Assemblée Nationale, l'incohérence du pouvoir, la méconnaissance des conditions pratiques qui peuvent assurer le succès des grandes réformes, la disproportion entre l'étendue des principes posés et les mesures destinées à les appliquer, la disproportion entre la sonorité des mots et la réalité des faits et, comme résultat de cette méconnaissance et de cette disproportion, les illusions créées, les convoitises surexcitées, les appétits déchaînés, bientôt suivis de déceptions, de colères et de violences.

Nul événement peut-être ne met mieux en lumière cette disproportion et ses effets que la célèbre nuit du 4 août, nuit mémorable qui eut un si profond retentissement, dont l'écho n'est pas encore affaibli. On peut, certes, admirer l'élan généreux des privilégiés, leur patriotique abnégation, l'élévation et la sincérité des sentiments qui les firent agir, mais si l'acte fait honneur aux impulsions de leur cœur, il ne fait pas honneur à leur sens politique, ni surtout au sens politique de l'assemblée qui étendit outre mesure les effets de leurs sacrifices. D'un mot, d'un geste, d'un coup de baguette, tous les liens de l'organisme social étaient rompus, tous les rouages compliqués de l'organisme industriel étaient

brisés sans que rien n'ait été prévu ou édicté pour ménager les transitions, remplacer les organes détruits, sauvegarder les intérêts légitimes, sans qu'on ait compris la nécessité des mesures administratives et financières par lesquelles l'Angleterre devait plus tard assurer sans convulsions l'affranchissement de la terre, la Russie l'émancipation des serfs.

L'ancien régime, il ne faut pas l'oublier, tel qu'il était sorti de la longue élaboration des siècles, était un équilibre de privilèges : privilèges nobiliaires, ecclésiastiques, bourgeois, ouvriers, parlementaires, provinciaux, municipaux, corporatifs, commerciaux ; équilibre instable, sans cesse menacé par l'exagération d'une des forces, par les revendications des masses exclues du bénéfice du sj'stème, maintenu par deux forces longtemps incontestées : le pouvoir royal et le pouvoir judiciaire. Je compare volontiers l'ancien régime à une de nos cathédrales gothiques, chef-d'œuvre d'équilibre architectural, maintenu par la neutralisation harmonieuse des poussées contraires, poussées d'arcs, de contreforts, de voûtes, que relie et maintient, tout en étant supportée par elles, la puissante étreinte de la voûte supérieure. Que, sous prétexte de réparations à faire, les clefs de ces voûtes, de ces arcs, de ces contreforts soient supprimées d'un coup, sans mesures de précaution, sans étais préalables et méthodiques, tout s'écroule. Il n'est plus question de réparation : l'édifice est à reconstruire, avec des matériaux dépareillés et hors d'usage.

C'est ainsi que procéda l'Assemblée Nationale le 4 août. Elle avait bien reconnu que, sous le régime du privilège, beaucoup de droits réels s'étaient créés, droits qu'on ne pouvait, équitablement, supprimer sans compensation ; elle avait posé le principe de l'indemnité, notamment pour les censives et rentes foncières, pour les maîtrises et les jurandes; mais que valait cette déclaration abstraite, sans sanction effective ? Elle fut emportée dans la tourmente. Les grands mots de liberté, d'affranchissement, recueillis par des masses ignorantes, souffrantes ; les décrets de l'Assemblée, interprétés par des masses intéressées, soulevèrent, sur certains points du pays, de véritables explosions. En Bretagne, dans l'Est, dans certaines régions du Midi, éclata une sorte de jacquerie : sous prétexte de titres de noblesse, on brûla des titres de propriété, des créances qui n'avaient rien de féodal.

Le Vivarais, bien calme jusque-là, commença à s'agiter. Les mois de juin et de juillet avaient été parfaitement tranquilles. Le 18 juin, les Etats Particuliers s'étaient réunis comme d'habitude; rien n'avait troublé la sérénité de leurs délibérations, La session avait eu lieu à Tournon. Cerice de Vogué était à Versailles; il était représenté par Henri Dumas pour Montlor, par César de Fage-Vaumale pour Vogué, par Claude de Châteauneuf du Verdun pour Joyeuse et enfin, pour Aubenas, par Jean-Pierre Dumas, juge et bailli de ses baronnies, qui était, en outre, secrétaire-greffier des Etats de Vivarais. Les délibérations avaient suivi leur cours ordinaire. Rien dans les procès-verbaux i ne trahit l'inquiétude: aucune allusion aux événements politiques du jour, si ce n'est un intéressant rapport du sj^ndic, M. de La Chadenède, sur une mission de M. de Rochemure à Versailles et les démarches qui avaient amené le gouvernement à accorder au Vivarais le droit de nommer des députés aux Etats Généraux; sauf aussi l'insertion au procès-verbal des arrêts du Conseil d'Etat, annulant les délibérations, contraires aux droits des Etats provinciaux, prises par des assemblées du tiers état de Toulouse, de la noblesse de Béziers et de Carcassonne, et ordonnant que rien ne soit changé jusqu'à nouvel ordre dans le fonctionnement des Etats et Assiettes de la province : satisfaction bien platonique et bien attardée 1

Renfermés dans le cercle habituel de leurs attributions, les membres des Etats les avaient accomplies avec leur application et leur formalisme coutumiers. Rien n'avait été changé dans la longue énumération des titres, des seigneuries, des fonctions qui appartiennent à chacun d'eux, ni dans la succession des opérations variées qui sont de leur ressort : impositions, services publics, travaux, routes, tout est examiné et réglé, comme par le passé et avec une confiance dans l'avenir que rien ne paraît ébranler. Les devis sont approuvés et les marchés sont passés pour les travaux de l'année; les commissions sont nommées pour la surveillance, l'inspection des travaux, la répartition des impôts, la députation permanente; pouvoirs sont donnés au baron de tour et au député du Tiers pour la prochaine session des

1 Imprimés au Bourg-St-Andéol, chez Pierre Guillet, imprimeur du Roi et de Nosseigneurs des Etats Particuliers du Paj^s de Vivarais, 1789.

Etats Généraux de la province et l'on se sépare le 25 juin, en se donnant rendez-vous dans un an.

Moins de trois semaines après, la prise de la Bastille venait donner un éclatant démenti à ces illusions.

Cette grave nouvelle avait été singulièrement défigurée, dans le long trajet qui séparait Paris de Villeneuve-de-Berg. La manière dont elle fut accueillie est un curieux sj^mptôme de l'état des esprits et de la confusion des idées. Une fête patriotique fut organisée par la jeunesse, le 25 juillet; une grande procession, dans laquelle figuraient les corps constitués, le clergé, les confréries, vint, aux cris de : Vive le Roi, vive la Nation ! déposer une couronne sur un monument improvisé à l'honneur des combattants ; des discours enflammés célébrèrent la gloire des Parisiens et des gardes françaises qui avaient « sauvé la liberté au prix de flots de sang », et conspuèrent « la lâcheté » des régiments qui ne les avaient pas imités ; un Te Deuin solennel fut chanté à l'église, suivi du salut du St-Sacrement. Une relation dithyrambique de la fête fut imprimée et distribuée i.

La nouvelle des décrets du 4 août provoqua des mouvements plus graves; mais, je me hâte de le dire, ce fut la partie la moins saine de la population qui s'agita. Des bandes se formèrent, sur la limite du Haut et du Bas-Vivarais ; elles étaient beaucoup plus préoccupées de pillage que de réformes politiques. Les malfaiteurs de profession y étaient plus nombreux que les censitaires. Quelques châteaux et quelques maisons furent saccagés à Chomérac, au Pouzin, à Thueyts. L'une de ces bandes était commandée par un repris de justice nommé Degout-Lachamp. Un peu plus tard, un moine apostat, nommé Michel, s'installa dans la forêt de Mazan et commença à l'exploiter à son profit. La maréchaussée suffit pour arrêter ces désordres. Un calme relatif régna pendant les années 1790 et 1791.

Sur d'autres points de la France, notamment dans l'Est, l'anarchie grandissait et gagnait l'armée elle-même. Vous connaissez la grave sédition militaire qui éclata à Nancy le 29 aoiit 1790 et a rendu tristement célèbre le nom des suisses de Chateauvieux, Elle manqua coûter la vie à mon grandoncle, Charles de Vogué. Il avait vingt et un ans et était,

1 Je possède un exemplaire de cette petite brochure de circonstance.

depuis cinq ans, sous-lieutenant à la deuxième brigade des carabiniers de Monsieur, la même dont son père, Florimond, avait été lieutenant-colonel. Il commandait l'escorte donnée au général de Malseigne, major général des carabiniers, chargé par le ministre de la guerre d'aller négocier avec les insurgés leur rentrée dans le devoir ; le général avait échoué dans sa mission et se retirait, lorsqu'il fut attaqué par une foule furieuse de soldats mutinés et d'insurgés civils. Charles soutint bravement le choc avec ses trente carabiniers et dégagea son général ; mais sept de ses hommes avaient été tués, quinze blessés et lui-même avait reçu quatre balles, dont une lui cassa le bras droit. Il fut vivement félicité par le ministre de la guerre, Duportail, et reçut du Roi la croix de St-Louis^. Son oncle, Cerice de Vogué, ayant à cette occasion écrit à Monsieur, nominalement encore chef suprême des carabiniers, reçut du Prince la lettre autographe suivante 2 :

A Paris, le 24 février 1791.

Je suis très sensible, Monsieur, à ce que vous me mandez au sujet de la croix de St-Louis que le Roi a bien voulu accorder à M. votre neveu, mais en vérité, j'ai eu bien peu de mérite dans cette occasion; quand on se conduit comme il a fait, on n'a pas besoin d'autre recommandation. Je n'en serai pas moins disposé à vous donner, dans toutes les occasions, ainsi qu'à lui. des preuves de mes sentiments pour vous. C'est une vérité, Monsieur, dont je vous prie d'être toujours bien convaincu.

Louis-Stanislas-Xavier.

A Monsieur le Comte de Vogué.

Charles reçut un congé qu'il alla passer à Gourdan, auprès de sa mère et de son frère Eugène. Rentré à son régiment à Strasbourg et mal guéri, il fut envoyé aux eaux de Baden pour trois mois, par ordre ministériel du 11 avril

Le Vivarais, nous l'avons vu, était relativement tranquille. Il s'}' produisit même, pendant les graves émeutes de Nancy, un événement d'une allure toute différente et qu'il

1 Pièces Justificatives, n» lxxxii.

2 A. V. Original autographe cacheté aux armes du Prince.

est nécessaire de rappeler : un essai de résistance armée à l'anarcliie qui gagnait la France.

A la suite de la fête de la fédération, célébrée à Paris le 14 juillet, et de la détente apparente qui la suivit, un certain nombre de fédérations analogues furent organisées sur plusieurs points du territoire, entre les gardes nationales de départements voisins. La plupart de ces manifestations eurent un caractère nettement révolutionnaire ; quelquesunes furent accompagnées de désordres et de violences. Par exception, celle qui fut essayée entre les gardes nationales des départements, récemment créés, du Gard, de l'Ardèche, de la Lozère et de la Haute-Loire, eut un caractère catholique et royaliste. Elle avait été amenée par les graves événements survenus à Nîmes en juin 1790. Les passions religieuses s'étaient réveillées dans cette ville aux sentiments violents et, sous les étiquettes nouvelles, avaient mis aux prises de séculaires antagonistes. Les catholiques avaient subi, de la part des protestants, de graves sévices. Ils adressèrent aux catholiques des départements voisins un appel qui fut entendu. Des détachements des gardes nationales du Velay, du Gévaudan et de notre Vivarais se réunirent dans un repli sauvage de la vallée du Chassézac, autour du vieux château de la commanderie de Jalès. Plusieurs milliers d'hommes armés y formèrent un rassemblement qui, sous le nom de camp de Jalès, se prolongea du milieu d'août au milieu de septembre. Le motif apparent et légal était la prestation du serment civique. Les intentions réelles des meneurs étaient plus étendues. Néanmoins, les discours véhéments y furent plus nombreux que les résolutions pratiques, mais la manifestation avait démontré que l'attachement à la religion catholique et à la royauté était encore très profond dans les populations de nos montagnes.

Encouragés par cette constatation, des chefs ardents et convaincus s'établirent en permanence au château de Jalès et tâchèrent d'y préparer une véritable prise d'armes, au nom de la Croix et du Roi. Un nouveau rassemblement se forma en février 179L Le gouvernement légal s'en émut ; un décret de l'Assemblée Nationale le condamna et donna au général d'Albignac, commandant du département du Gard, l'ordre de le disperser au besoin par la force. Le général, formant trois colonnes de troupes royales et de gardes nationales légales, remplit sa mission sans rencontrer de résistance. Il occupa

Jalès sans coup férir. Le rassemblement s'était évanoui. Le comité avait disparu, mais pour se reformer un an plus tard i. Un calme relatif se rétablit en Vivarais,

Cette tranquillité exaspérait les députés du Tiers, dont elle contrariait les desseins. Le club des Jacobins, où ils dominaient, soufflait l'insurrection et la violence, à l'aide des sociétés affiliées de province. Après la fuite de Varennes et la déchéance virtuelle du malheureux Louis XVI, il redoubla d'activité malfaisante. Le 1" juillet, Boissy d'Anglas, député du Haut-Vivarais, et Choderlos de Laclos 2, nommé secrétaire du bureau du club, écrivaient à leurs correspondants de Villeneuve-de-Berg une lettre incendiaire, où les deux députés de la noblesse. Vogué et Antraigues, étaient nominativement désignés aux fureurs populaires. « Le patriotisme a déjà éclairé les châteaux des aristocrates en Bretagne, en Anjou et dans le Lyonnais, en attendant chaque courrier que vous nous appreniez que

ceux de MM. Vogué et Antraigues n'existent plus Quand

MM. Digoine et Tavernol (correspondants de M. Antraigues) ne seraient plus au monde, le monde ne finirait pas et la constitution en irait beaucoup mieux. » Un envoi de dix mille livres appuyait cette excitation à l'assassinat et à l'incendie. Elle était signée par Boissy d'Anglas I Le même homme que nous avons vu, à Privas et à Annonay, célébrer, dans un excellent langage, l'union des ordres et les mérites patriotiques de la noblesse, cet homme cultivé et de bonne compagnie que nous avons vu applaudir à l'élection de ses collègues, ne craignait pas de descendre jusqu'au crime pour vaincre leur résistance. Nous ne pouvons qu'enregistrer avec indignation et tristesse ces honteux écarts de la passion politique.

Pendant tout ce temps, Cerice de Vogué avait été à Versailles ou à Paris. Je ne crois pas que, depuis l'ouverture des Etats Généraux, il se soit éloigné de l'assemblée, où il remplissait son mandat en conscience et sans bruit. Vieilli (il approchait de la soixantaine), mal préparé par sa vie

1 Voyez le récit de ces événements dans Ernest Daudet, Histoire des Conspirations royalistes du Midi, Paris 1881, et Simon Brdgal, Les Camps de Jalès (Revue de la Révolution. 1884-1886).

2 Emile Dard, Le Général Choderlos de Laclos, Paris 1905, p. 313.

antérieure aux discussions parlementaires, il ne prenait pas directement part aux luttes oratoires. Il votait d'ordinaire avec son collègue d'Antraigues, dont il suivait volontiers l'impulsion. Celui-ci, au contraire, s'était jeté dans la mêlée avec toute la fougue de son tempérament, avec son habitude de la polémique, mais aussi avec les incohérences de sa pensée et de son langage. Philosophe féodal, il poursuivait le redressement des abus et l'avènement de la raison, dans le cadre respecté des anciennes institutions monarchiques françaises. Dès le premier jour, il avait été mis à l'épreuve par l'irritante question de la vérification des pouvoirs. Fidèle à son système, il s'était prononcé pour la vérification par ordre, à la stupéfaction de la majorité, qui ne le connaissait que par ses écrits révolutionnaires. Il avait essayé de faire prévaloir son opinion en faisant les plus larges concessions sur le terrain fiscal. Vaincu par la résistance irréductible du Tiers, désarmé par l'adhésion du Roi à la vérification en commun, il s'était soumis et avait été des premiers à venir siéger aux communes, couvrant sa retraite par de vives protestations contre la « tyrannie des opinions » et le « despotisme des assemblées > . Ce fut le 27 juin qu'il vint prendre séance, accompagné de son collègue Cerice de Vogué ; leurs pouvoirs furent vérifiés en commun le le'' juillet.

Violemment attaqué dans de nombreux écrits, d'Antraigues avait répondu avec vigueur, opposant brochure à brochure i, défendant ses idées aristocratiques dans la langue du Contrat social, soutenant le veto royal avec des arguments d'allure démocratique, se liant avec Mirabeau, s'abouchant secrètement avec la Cour et ne réussissant qu'à se rendre suspect à tous les partis. Désabusé, mécontent, inquiet, il demanda un congé vers la fin de 1789, s'abstint de paraître à l'Assemblée et finalement se décida à émigrer, le 26 février 1790. Il eut une dernière rencontre à Paris avec Cerice; les deux collègues déposèrent en lieu sûr un paquet scellé de leurs deux cachets, en s'autorisant mutuellement à le retirer en cas de mort de l'un d'eux, lors de la rentrée qu'ils croyaient prochaine.

1 Je signalerai particulièrement la brochure A l'ordre de la noblesse du Bas-Vivarais, où il soutient, non sans talent, par l'exemple de l'Angleterre, que le vote par ordre, en maintenant 1 équilibre des forces, était indispensable à la vraie liberté.

D'Antraigues ne devait plus revenir. Il s'arrêta à Lausanne; la St-Huberty vint le rejoindre le mois suivant. Il l'épousa le 29 décembre 1790 et mena avec elle la plus extraordinaire vie d'aventures. Successivement au service de l'Espagne, de l'Autriche, de la Russie, agent secret des Princes, il courut toutes les capitales de l'Europe, nouant des intrigues, échafaudant des projets, ourdissant des complots, écrivant mémoires et brochures, à travers les fortunes les plus diverses, objet des plus hautes confidences et des plus graves suspicions, tour à tour recherché, éconduit, craint, traqué, admiré, inspirant tous les sentiments sauf l'estime, et finissant à Londres en 1812, assassiné avec sa compagne, dans des circonstances restées mystérieuses i.

Cerice de Vogué resta quelque temps en correspondance avec lui. On a retrouvé dans ses papiers une lettre que mon arrière-grand-père lui écrivait de Chevigny à Lausanne, le 4 avril 1791. Il lui conseillait de ne pas donner sa démission et lui affirmait qu'il ne donnerait pas la sienne ; et pourtant il était entouré de dangers : à Semur, à Vitteaux, à Mâcon, des fédérations de gardes nationales étaient l'occasion des pires désordres. Mais il croyait devoir remplir son mandat jusqu'au bout. Bientôt, d'ailleurs, ce mandat prenait fin. L'Assemblée Constituante se dissolvait le 30 septembre, après avoir voté la Constitution et déclaré ses membres inéligibles à la nouvelle Assemblée.

Cerice s'empressa de quitter Paris. Je ne crois pas qu'il soit retourné en Vivarais ; le Livre de Raison tenu par Meynier, après avoir mentionné son départ pour Paris le 30 avril 1789, est absolument muet à son égard 2. H s'installa

1 Léonce Pingacd, Un agent secret sous la Révolution et l'Empire, Paris 1894.

2 Ce livre s'arrête au 29 janvier 1791, par suite de la mort de Meynier. Après cette dernière inscription vient un arrêté de comptes signé par Delichères veuve Meynier, avec le président du district du Coiron Cornuscle, le 28 février 1793, l'an II de la République Française. Le même personnage visa de nouveau le Livre de Raison le 27 messidor an III (15 juillet 1795), en compagnie de Flaugergues, membre du même dii-ectoire. Ce dernier devint juge de paix de Viviers le 1»*' décembre suivant. C'était un astronome de mérite qui observa le premier la comète de 1811 et fut élu, en 1796, associé de l'Institut (section d'astronomie) et, en 1816, correspondant de l'Académie des Sciences.

à Dijon et à Chevigny avec ses deux fils; l'aîné était d'une très mauvaise santé et réclamait des soins assidus.

En octobre 1791 il est en Angleterre. Il est allé sans doute s'aboucher avec les émigrés, déjà nombreux à Londres, et prendre des informations en vue d'une émigration éventuelle. Il y retourne en mars 1792 ; il a emmené avec lui ses deux fils et leur précepteur, l'abbé Huet ; il les installe à Richmond, près de Londres, Là se trouve la résidence du duc de Queensberr}^ avec lequel il a des relations amicales dont l'origine m'est inconnue. Le duc se prend d'un vif intérêt pour ses enfants ; il les entoure d'attentions ; sa sollicitude s'étend à leur sœur, la comtesse de Gand, qui, elle aussi, est venue chercher un refuge en Angleterre. Cerice retourne en France dans les premiers jours d'avril ; il règle ses affaires avec Roussel et avec Dumas. Le 13 juillet il est encore à Paris, à l'hôtel de Bourbon, rue Jacob.

Cependant les événements se précipitaient : la persécution religieuse, le dix août, la déchéance du Roi, la déclaration de guerre. Le mouvement d'émigration s'accentuait. Cerice se laissa entraîner par le courant. Dans les derniers jours d'août il se décida au départ et alla retrouver ses enfants en Angleterre, mais avec l'intention formelle d'aller rejoindre l'armée des Princes. Ses deux neveux, Charles et Eugène, firent de même : l'aîné se rendit à Coblence, où il s'enrôla dans l'armée de Condé ; le second s'arrêta à Chambéry, où le C*e de Narbonne, qui commandait un rassemblement d'émigrés au nom des Princes, l'attacha à son état major : il n'avait que quinze ans. Leur mère resta à Gourdan, où elle ne fut pas inquiétée.

Cerice fut inscrit sur la liste des émigrés le 6 septembre 1792. Tous ses biens furent confisqués ; le séquestre fut mis sur les biens que ses deux fils tenaient de leur mère et dont il avait l'usufruit, ainsi que sur les biens dont son neveu Eugène avait hérité de son oncle Félix et dont il avait également l'usufruit, jusqu'au jour où Eugène aurait vingt-cinq ans.

Avant que la nation eût mis la main sur les châteaux d'Aubenas et de Vogué, un serviteur fidèle, qui portait le surnom de Balazuc, dispersa, chez des amis de la maison, un certain nombre d'objets mobiliers. L'intendant Dumas recueillit l'argenterie et la porta à Lyon, où il s'établit pendant quelques années.

Cerice, avant de quitter l'hôtel de Dijon, y avait installé son valet de chambre, le vivarois Guillaume Lacoste, avec sa femme, Tiennette Malpertuj^ et leur fille, qui avait été femme de chambre de sa propre femme. Le ménage eut mission de veiller sur le bien des deux enfants mineurs ; il était sous l'autorité supérieure de Dumas, qui restait chargé de défendre, autant que possible, les intérêts de l'émigré et devait correspondre avec lui.

Cependant la nation se hâtait de réaliser les biens confisqués. Dans le courant de l'année, toutes les terres, tous les objets mobiliers furent vendus à vil prix ; les forêts furent annexées au domaine public. En quelques semaines tout fut dispersé : le patrimoine laborieusement constitué par un eff'ort de cinq siècles et la persévérante activité de quinze générations disparut sans retour ; le marteau du juge de paix, plus expéditif que la pioche du démolisseur, émietta, en quelques adjudications rapides, l'édifice séculaire de la fortune ancestrale ; le chartrier constitué avec tant de soin par Cerice-François fut jeté aux vents. Le château de Rochecolorabe n'était déjà qu'une ruine ; celui de Vogué, abandonné aux injures du temps et aux déprédations des passants, s'effrita à son tour et bientôt, de cet ensemble territorial dont j'ai essayé de vous retracer l'histoire, il ne resta plus que des ruines, des tombeaux et des traditions.

Cerice ne s'attarda pas longtemps en Angleterre ; confiant ses enfants à la sollicitude de lord Queensberry, il s'embarqua à Douvres le l^r août pour la Belgique. Le duc de Bourbon était alors dans la province de Liège, organisant un corps d'émigrés, avec le titre de commandant l'armée française rassemblée dans le pays de Liège. Cerice se présenta devant lui le 26 août à Huy, reçut de lui un passeport et s'employa sans doute sous ses ordres. Mais l'échec de Brunswick dans l'Argonne et à Valray, l'invasion de la Belgique par Dumouriez, la victoire de Jemmapes et l'occupation de Liège bouleversèrent tous les projets de Condé ; il lui fallut passer la Meuse. Cerice se jeta dans Maëstricht avec un certain nombre d'émigrés appartenant comme lui au Languedoc et à la Bourgogne. La place était commandée, au nom de la Hollande, par le prince Frédéric de Hesse. Ce prince constitua un petit corps d'émigrés, où les simples

soldats étaient d'anciens officiers, les capitaines des maréchaux de camp.

Cerice, en sa qualité de maréchal de camp, fut chargé d'organiser une compagnie pour le service des batteries de la place. Il s'acquitta avec zèle de cette mission et forma une compagnie de quarante-trois soldats officiers et de dix oOiciers ou sous-officiers de grades divers. Il avait comme adjoint son beau-frère le C'e de Montsoreau i, maréchal de camp comme lui. Parmi les noms, je relève ceux de St-Sauveur, du Peloux, Surville, Caraman, Drée, Maccartliy, Panât... La compagnie s'appelait « Compagnie des gentilshommes de Languedoc, Bourgogne, Yivarais, Franche-Comté, Bresse et Vendemois ». Elle était complètement organisée quand, la Convention ayant déclaré la guerre aux Pays-Bas, Dumouriez envahit la Hollande par Anvers et envoya Miranda, avec 15.000 hommes, mettre le siège devant Maëstricht. La petite garnison française se défendit avec énergie, subit un bombardement sans vouloir se rendre et résista jusqu'à l'arrivée des Autrichiens, sous les ordres du prince de Cobourg. Miranda n'attendit pas l'attaque : il leva le siège vers le 10 mars 1793 et se replia sur Dumouriez, qui, lui-même, précipitamment revenu de Hollande, battu à Nervinde le 18 mars, découragé, écœuré des procédés révolutionnaires, abandonnait bientôt son armée. La petite compagnie de Cerice se disloquait, emportant les félicitations et les témoignages d'estime des défenseurs et des habitants de Maëstricht 2. Un de ses officiers soldats, M. de St-Florent, avait été tué. Parmi les autres, ceux qui étaient en état de faire campagne rejoignirent sans doute l'armée de Condé dans le Brisgau. Cerice n'était pas de ce nombre : son âge et sa santé ne lui permettaient pas de suivre les opérations actives. Il partit le 26 mars pour la Suisse et se fixa à Lausanne.

L'émigration armée ne devait plus avoir d'ailleurs qu'un rôle effacé : elle était vouée aux sacrifices inutiles, destinée à périr de misère matérielle et morale. La campagne manquée de 1792 avait révélé aux alliés le véritable état de la France et

1 Yves-Marie de Bouchet de Sourches, frère de sa première femme.

2 Attestations du prince de Hesse, des échevins de Maëstricht, trouvées dans les papiers de mon arrière-grand-pére, ainsi que les pièces relatives à la constitution de sa compagnie.

de ses forces militaires. Ils avaient renoncé à rétablir la monarchie légitime; ils ne se préoccupaient plus que de préserver leurs états de la contagion révolutionnaire et de poursuivre leurs intérêts particuliers, c'est-à-dire la diminution de la France à leur profit. La présence des Princes et des émigrés dans leurs rangs était une gêne et un embarras ; ils s'appliquèrent à les décourager. Les diverses fractions, dispersées, traquées, ballottées de cantonnement en cantonnement, s'effritèrent peu à peu. Seul, le corps de Condé, sous la "vaillante impulsion de ses chefs, conserva quelque temps une certaine cohésion. Incorporé dans l'armée autrichienne, il eut plusieurs occasions de faire admirer sa bravoure ; mais, à son tour, transporté en Pologne, il devait y disparaître dans l'inaction, l'abandon et l'oubli : douloureuse fin d'une aventure commencée dans l'enthousiasme et l'illusion, terminée dans la souffrance et l'humiliation.

En constatant ces tristesses et ces échecs, mes chers enfants, vous vous garderez bien de juger l'émigration armée avec nos sentiments modernes ; il n'est qu'équitable de la juger avec la mentalité du milieu et du temps. Quand le duc de Bourbon organisait une armée qu'il qualifiait lui-même de « française » et conviait les Français à s'enrôler avec lui « sous les drapeaux de l'honneur et de la fidélité », quand les Princes appelaient l'Empereur au secours de sa sœur et le roi de Prusse à la défense du principe monarchique, quand les gentilshommes de tout rang prenaient le fusil et le sac pour combattre en soldats, aucun d'eux ne croyait manquer à son devoir envers la patrie ; ils pensaient, au contraire, la servir en essayant d'arracher le Roi, haute incarnation de la patrie, à la tyrannie d'une minorité factieuse. Mais vous penserez avec moi que l'émigration fut un grand malheur, en ce sens qu'elle paralysa la résistance intérieure, servit de prétexte aux plus criminelles violences et créa des dissentiments dont les conséquences néfastes se font encore sentir. Pour être justes, vous estimerez que la responsabilité de ce malheur n'incombe pas aux seuls émigrés, qui, s'ils se sont trompés, se sonttrompés de bonne foi, et vous n'oublierez pas qu'ils ont payé leur erreur de leur sang, de leur misère, de la perte de leurs biens; vous penserez enfin qu'une large part de responsabilité appartient à ceux qui ont provoqué l'émigration par leurs violences, qui l'ont entretenue par leurs menaces, exploitée à leur profit et qui ont poussé les

émigrés hors des frontières pour s'enrichir de leurs dépouilles.

Cerice de Vogué arriva à Lausanne dans les premiers jours d'avril 1793. Je ne sais s'il y trouva encore son collègue d'Antraigues; je ne le crois pas. Il y retrouva quelques connaissances, compagnons d'exil volontaire et d'infortune^ appartenant pour la plupart aux groupes constitutionnels, à ceux qu'à Coblence, on appelait avec colère « les monarchiens ». Il connut bientôt la misère. Comme la plupart des émigrés, qui croyaient à une courte absence et à une rentrée prochaine, il n'avait emporté avec lui que de l'argent de poche ; ce viatique fut vite épuisé. Il se trouva aux prises avec les plus sérieuses difficultés, d'autant plus dures pour lui, qu'il était habitué à toutes les aisances de la vie élégante et que l'âge paralysait son activité. Les détails me manquent sur cette période de souffrance aiguë ; je trouve seulement la mention de cinquante louis que Dumas trouva, un jour, moyen de lui faire passer à Lausanne, sur le produit de l'argenterie qu'il avait vendue à Lyon. Lacoste put aussi faire quelques envois.

Un autre jour il reçut une somme assez ronde dont il ne put découvrir l'origine : il l'attribua à l'amitié généreuse et discrète de lord Queensberr}-. Mme de Gand était du même avis ; elle le laissa voir un jour au duc, à Richmond, avec tact et gratitude ; le duc se défendit, mais avec une attitude qui confirma la jeune femme dans ses soupçons et dans sa profonde reconnaissance!.

Richmond me ramène aux enfants que nous y avons laissés le 1er août 1792, sous la garde de l'abbé Huet et la protection de lord Queensberry. Leur situation était très précaire : les décrets de la Convention respectaient la possession qu'ils avaient du bien de leur mère, mais leur en refusaient les revenus, en raison de l'usufruit de leur père émigré. Leur cousin, M. de Bernardon, curateur de leur fortune, resté à Dijon, se disait impuissant à faire valoir leurs droits, tant qu'ils résideraient à l'étranger; il pressait leur retour en France, affirmant qu'ils n'y couraient aucun

1 La C'«"<= de Gand était dune santé délicate, que les fatigues, les émotions et les privations de l'émigration achevèrent de ruiner complètement. Elle tomba gravement malade en 1793 et mourut le 3 mars 1796 à Londres, 40 Half-moon Street, Piccadilly.

danger. Lord Queensberry offrit de les faire conduire par son homme de confiance, mais l'abbé Huet ne voulut pas abandonner ses élèves, malgré le péril personnel auquel il s'exposait; il quitta l'Angleterre avec eux le 8 décembre 1792. Par un singulier hasard, sur le paquebot qui les portait à Calais se trouvait Zéphj^rine de Damas, âgée de huit ans, que sa mère avait envoyée à Londres avec une gouvernante, après les massacres de septembre, et qu'elle faisait revenir à Paris. Charles et Zéphyrine firent connaissance, comparurent ensemble devant la municipalité de Calais, assistèrent ensemble à l'arrivée d'un aérostat qui avait traversé la Manche, préludant ainsi, sans le savoir, à leurs futures destinées.

Arrivé sans encombre à Paris, l'abbé Huet y mit les enfants en pension chez un M. Durand et courut à Dijon faire les démarches nécessaires, d'accord avec M. de Bernardon et avec un M. Virly, qui paraît avoir joué un rôle utile. Le Directoire du district et celui du département reconnurent le droit des enfants. Il en fut de même du Comité de sûreté générale que l'abbé Huet, revenu à Paris, ne craignit pas d'aller solliciter. Le tribunal de Beaune, régulièrement saisi, ordonna, par jugement du 24 février 1793, qu'une somme de 15.000 livres fût prélevée sur le séquestre des biens de leur mère pour pourvoir à leur entretien et à leur éducation.

Après ce premier succès, l'abbé Huet conduisit les enfants à Lyon, en avril 1793, chez leur cousine, Mme d'Albertas'i. A ce moment l'abbé disparaît et nous perdons sa trace, soit qu'il ait été obligé de se cacher pendant la Terreur, soit qu'il ait dû interrompre les correspondances qui nous servent de guide.

Le sort des enfants nous est également mal connu. Au commencement de 1794, ils sont à Màcon, dans une famille du nom de Comois. Il semble qu'ils aient quitté cet abri dans le courant de cette même année 2, sans doute après le

1 Amélie de Vogué, la fille aînée de Florimond, sœur d'Eugène et de Charles.

2 Un dossier des Archioes Nationales (F', 560P) contient à leur sujet des pièces contradictoires : 1" un certificat de résidence du 25 mars 1794; 2" un procès-verbal de la gendarmerie du 24 avril, portant que les cito3'ennes Comois, mère et fille, déclarent que

9 thermidor, et qu'ils aient été envoyés à Dijon. Nous les trouvons dans cette ville le 11 octobre; ils sont dans leur maison de la rue de la Chouette, sous la garde des époux Lacoste. La nation s'occupe d'eux. Par décision du 21 vendémiaire, an 111, le juge de paix de la section Crébillon leur donne d'office un tuteur, l'avocat Pierre-Simon Jacquinot. Son rôle est des plus difficiles. L'ordonnance du tribunal de Beaune n'est pas exécutée. Le séquestre est maintenu sur l'usufruit du père, les enfants sont sans ressources, les immeubles ne sont pas entretenus. Jacquinot s'adresse aux Directoires des départements de la Côte-d'Or et de l'Ain, où se trouvent les propriétés. C'est en 1795 seulement qu'il obtient gain de cause. Deux décrets (1er mars et 5 juillet) restituent aux mineurs leurs revenus, à la condition de rendre compte à la République de leur emploi. Dans cette négociation délicate, Jacquinot, vieux et infirme, avait été aidé par Guillaume Lacoste, qui s'était montré actif, intelligent, avisé. Lacoste se fit donner par lui une procuration en date du 11 juillet 1797 (23 messidor, an V). Jacquinot étant venu à mourir, il se fit nommer, par le juge de paix de la section Egalité et Fidélité, de Dijon, subrogé-tuteur des deux enfants mineurs (11 juillet 1799). En fait, à partir de 1795, ce fut Lacoste qui eut l'administration de toute leur fortune et la gestion de sommes importantes. Il en rendait compte à Dumas. Celui-ci, en relations suivies avec Cerice, par l'intermédiaire de négociants de Lyon, put lui faire parvenir des ressources suffisantes.

Cerice n'était plus en Suisse : l'invasion française l'avait forcé à chercher plus loin un asile. Il recula jusqu'à Fiume, en Autriche, où il resta près de trois années en correspondance active avec Dumas et Huet, réglant avec eux les soins à donner à l'éducation et aux affaires de ses enfants, rédigeant des mémoires étendus sur les terres qui lui avaient été prises et qu'il espérait bien retrouver lors de la pacification qui s'annonçait.

L'ordre, en effet, renaît en France. Bonaparte a surgi. Il a déjà rempli l'Europe du bruit de son nom et atteint le pouvoir suprême. Il a fait la paix avec l'Allemagne à Luné-

depuis plus d'un mois ils ont été placés à l'école des ponts et chaussées de Paris, par ordre de la Convention ! Sans doute un pieux mensonge des bonnes dames.

■ville, négocie la paix avec l'Eglise et avec l'Angleterre. Il s'efforce de ramener la paix entre les Français. Les émigrés peuvent rentrer en se mettant sous la surveillance de la police. Cerice se rapproche de la frontière et sollicite une « carte de surveillance ». Il reçoit à Lausanne, le 20 mai 1801, ce précieux document et s'empresse de rentrer dans sa patrie. Il court d'abord à Chevigny, où il retrouve ses deux fils, qu'il n'avait pas vus depuis dix ans. L'aîné, hélas ! Philippe, ne s'est pas guéri ; il est définitivement infirme, destiné à passer sa vie dans l'isolement et les soins. Le second, au contraire, Charles, est un charmant jeune homme, grand, élégant, bien doué, d'une conduite exemplaire, d'un caractère aimable et sympathique.

Après quelques semaines données aux joies de l'intimité familiale et de la patrie retrouvées i, Cerice fut repris par les affaires. Elles étaient singulièrement compliquées. La nation lui avait pris tout son actif, mais lui avait laissé son passif, qui était, vous le savez, très considérable. Les créanciers se montraient ; il ne pouvait que les renvoyer à l'Etat et aux acquéreurs de ses biens. Les affaires de ses neveux, qui étaient mêlées aux siennes, étaient aussi un sujet de souci. Son neveu, le M's de Rochemore, était rentré en France comme lui et était établi à Marcilly, en Touraine 2. Il alla lui demander conseil et s'entretenir avec lui des projets de mariage dont il était question pour son fils. Il resta avec lui trois semaines, puis rentra à Paris, où Charles

1 Je ne puis m'empêcher de citer ici une phrase tirée d'une lettre de mon arrière-grand'tante de La Trémoïlle, qui n'avait pas émigré, assistant au retour des émigrés, et qui témoigne des véritables sentiments de ces Français, cliez lesquels les souffrances, les injustices, les persécutions n'avaient pu altérer l'amour du pays : « Dés qu'on voit dans les rues une physionomie radieuse sur une redingote déchirée, on peut être sûr que c'est un émigré ; ils nous reviennent tous avec une telle haine des étrangers et une joie si vive de se retrouver dans leur bon pays, qu'ils ont l'air d'oublier qu'ils y reviennent la plupart pour y mourir de faim ; ce n'est qu'avec le temps qu'ils se donneront la peine d'y penser. »

2 II avait servi comme colonel à l'armée des Princes. Sa femme, née La Rochebousseau, n'avait pas émigré et était restée au château de Marcilly qui lui appartenait : il est situé près de Château- Lavalliére (Indre-et-Loire) et appartient aujourd'hui au baron de Champchevrier, fils d'une demoiselle de Rochemore.

le pressait de revenir, impatient qu'il était de poursuivre la grave affaire qui, depuis plusieurs mois, occupait son esprit et son cœur.

Ici, j'ouvre une parentlièse.

Non loin de la ville de Dijon, dans les montagnes qui séparent les bassins de la Seine, de la Saône et de la Loire, se trouve le château de Commarin, où il convient que je vous conduise, car c'est lui qui tiendra désormais la place principale dans les événements de famille dont il me reste à vous faire le récit. Ce n'est plus la terre vivaroise ; c'est la terre bourguignonne, d'un relief moins accentué et d'aspects moins pittoresques, mais terre rude aussi, qui porte une race forte et produit des vins généreux.

Dans un repli de cette terre, au fond d'une haute vallée qu'arrose un affluent anonyme de la rivière d'Ouche, s'élève le château de Commarin. De vertes prairies l'entourent, parsemées d'arbres séculaires, encadrées de pentes rocheuses et grises, que couronnent de grands bois. Le paysage est sévère sans être triste : il évoque des pensées de travail, d'endurance, de plaisirs virils. Le labeur agricole y est pénible, en hiver par les longues semaines de neige, en été sur les déclivités brûlantes ; mais il forme les muscles et les caractères, il développe les idées de cohésion qui se rencontrent d'ordinaire chez les populations montagnardes, avec un certain penchant à l'indépendance.

Le château répond au cadre. Sans avoir la fière allure des grandes demeures féodales, ni l'élégance symétrique des grandes demeures seigneuriales du XVlIle siècle, il participe des unes et des autres dans la mesure de ses proportions moyennes. 11 offre l'harmonieux et pittoresque assemblage de constructions d'âges et de styles différents, où dominent la gravité, la tenue, le caractère, où l'incohérence des contrastes se rachète par l'unité de la pensée qui a suscité l'œuvre et, si j'ose dire, de l'âme qui vit en elle. Car l'impression qu'elle produit est celle de la vie, d'une vie prolongée pendant des siècles, se manifestant par un progrès continu, par l'accroissement de la demeure, répondant au développement des destinées familiales.

C'est une histoire et une tradition : une histoire écrite sur la pierre et le bois, dans les formes extérieures, dans les arrangements intérieurs, dans les décorations et les meubles ;

une tradition créée et maintenue par la persistance de la transmission héréditaire. Par une fortune bien rare dans l'histoire de notre pays bouleversé, le château et le domaine de Commarin, depuis qu'ils existent, c'est-à-dire depuis les origines nébuleuses de la propriété féodale jusqu'à nos jours, n'ont jamais été vendus : quoique, dans l'espace de sept siècles, le nom de leurs possesseurs ait changé cinq fois, ces mutations ont toujours été amenées par le mariage; le lien du sang a continué, sans interruption, à rattacher les unes aux autres les générations et les races. Et chacune de ces races a marqué sa place dans l'histoire locale, a marqué son passage dans la demeure héréditaire par quelque trait caractéristique.

La première, celle qui constitua le domaine, dans la grande répartition territoriale des XI"-' et XII^ siècles, et qui, comme toutes ses pareilles, portait le nom de la seigneurie, n'avait qu'une maison forte, entourée de prés marécageux. Elle s'y asseoit et s'y développe. Parallèlement à sa croissance, grandit l'abbaj^e bénédictine de La Bussière, construite dans un repli voisin des mêmes montagnes. La maison forte et l'abbaj^e s'associent par l'échange de la protection spirituelle et de la protection militaire. Elles croissent en commun. Pierre de Commarin, le dernier de sa race, sort de ses montagnes et sert le duc Eudes IV de Bourgogne par les armes et la diplomatie; mort sans enfants, en 1346, il laisse le domaine à son neveu Jean de Courtiamble.

Jacques de Courtiamble, fils de Jean, franchit une nouvelle étape dans l'ascension familiale. Distingué par Philippe le Hardi, le fondateur de la grande race des ducs de Bourgogne, il l'assiste « au plaid et à l'ost ». Il accompagne son fils, Jean sans Peur, dans sa téméraire et inutile croisade ; fait prisonnier avec lui à Nicopolis, il est chargé de réunir l'énorme rançon exigée par Bajazet. Après deux ans de démarches, de voyages, de négociations, il ramène le prince à Dijon. Celui-ci ayant ceint, à son tour, la couronne ducale, Jacques s'attache à sa personne, porte sa bannière à Hasbain et dans maints combats, commande son artillerie contre les Liégeois et échappe au guet-apens du pont de Montereau. Entre temps, Jacques de Courtiamble agrandit la maison forte de Commarin, construit les deux tours rondes et la chapelle, qui subsistent encore. Mais il ne laisse que deux filles : l'une mariée à Jacques Pot, qui fut père du célèbre

Philippe Pot ; l'autre mariée à Jean de Dinteville, qui, à la mort de son beau-père (1427), devint seigneur de Commarin.

Claude de Dinteville, fils de Jean, bataille à la suite de Charles le Téméraire et périt avec lui à Nancy. Son fils Jacques ajoute à la notoriété de son nom et à l'ornementation du château de Commarin; ses armoiries se voient encore sur mainte pierre et sur de belles tapisseries. Après lui, nouveau changement : il n'avait eu qu'une fille. Bénigne, qui épouse Girard de Vienne et qui, à la mort de son père (1522), kii apporte Commarin.

La maison de Vienne était, alors, la plus considérable de la Bourgogne. Brandie hitérale des anciens comtes féodaux de Vienne et de Mâcon, elle en avait continué le nom, alors qu'au XlIIe siècle le comté passait aux archevêques de Vienne. Je n'ai pas à refaire son histoire; je rappellerai seulement le nom de l'amiral Jean de Vienne, qui défendit Calais contre les Anglais et périt à Nicopolis; celui de Guillaume de Vienne, qui fut le premier chevalier de la Toison d'or créé par Philippe le Bon. Le folklore populaire a consacré la qualité éminente delà maison par un de ces dictons qui caractérisèrent tant de races : on disait, en Bourgogne, Noble de Vienne, comme Preux de Vergy, Fier de Neufchâtel ou Riche de Châlon, comme on disait Probité de Vogiié en Vivarais et Fidélité de Blacas en Provence.

Malgré sa situation éminente et les hautes fonctions de ses membres, la maison de Vienne n'avait pas de centre territorial bien défini. Girard de Vienne le lui donna en se fixant à Commarin ; ses successeurs complétèrent son œuvre par la continuité de leur résidence et de leur effort. Le roi Henri III la consacra en érigeant Commarin en comté en faveur d'Antoine de Vienne (1588). Chacune des huit générations de Vienne qui se succédèrent à Commarin apporta sa pierre à l'édifice : presque toutes les parties du château, à l'exception des tours et de la chapelle, furent successivement rebâties; les cours furent agrandies, les fossés allongés et élargis. Chacun bâtissant suivant le goût de son temps, tous les styles sont représentés, de la Renaissance à Louis XV. Leur juxtaposition, comme je l'ai dit en commençant, raconte la vie même du château et témoigne de l'activité familiale de ses habitants. Cette activité, d'ailleurs, ne se bornait pas aux murs de la demeure ancestrale, elle se portait au dehors. Le domaine territorial fut accru avec une

égale persévérance : en 1627, Charles 1er de Vienne l'avait augmenté de la belle seigneurie de Châteauneuf, dont les terres joutaient les siennes et dont le château, ancienne résidence du grand Philippe Pot, dominait la vallée de Commarin de la masse imposante et pittoresque de ses tours féodales. Rien n'avait été négligé pour asseoir la perpétuité du nom sur une large et solide base. Vains efforts I Vienne était tombé en quenouille à son tour, comme étaient tombés ses prédécesseurs. Charles II de Vienne et sa femme, Anne de Chastellux, qui avaient le plus fait, certainement, pour l'amélioration du domaine, auxquels étaient dues la reconstruction du corps de logis et la création des jardins, n'eurent qu'une fille, Marie-Judith. Celle-ci porta Commarin dans la maison de Damas, par son mariage avec Joseph-François de Damas, marquis d'Antigny, colonel du régiment de Boulonnais et brigadier des armées du Roi^.

Je voudrais pouvoir vous décrire en détail la figure de Marie-Judith de Vienne, marquise d'Antigny. Le cadre de ce récit ne me le permet pas. Elle est singulièrement attachante. Dernier rejeton d'une grande race militaire, Marie-Judith semble en avoir concentré toutes les énergies pour les appliquer à une tâche bien différente de celle des ancêtres. Veuve à trente-sept ans, avec une fille de huit ans et un fils de quatre ans, elle se trouva en face d'une situation très obérée et d'affaires très compliquées. Ses parents avaient acheté des domaines et rebâti leur château, tout en menant la vie de cour et la vie militaire ; ils avaient mal géré leur bien et contracté de nombreux emprunts. Son mari n'avait pas mieux fait. Les Damas étaient de grande et ancienne noblesse militaire. Ils étaient pourvus, dans le Forez, la Bourgogne, la Franche-Comté et le Nivernais, de fiefs nombreux, mais d'un revenu médiocre ; nombreux eux-mêmes à l'armée, ils s'y étaient obérés pendant les guerres de Louis XIV et de Louis XV. Vous savez, par l'exposé que je vous en ai fait plus haut, ce que coûtait aux officiers gentilshommes le service du Roi et à quelles dépenses les entraînaient l'entretien d'un régiment ou d'une compa-

1 Marie-Judith avait un cousin germain, Louis-Henri de Vienne, qui lui survécut, mais qui mourut à Constance, en émigration (2 mai 1793), sans descendance mâle. En lui s'éteignit définitivement Je nom de Vienne.

gnie, ou l'exercice d'un commandement divisionnaire. Toutes ces causes accumulées avaient créé une situation des plus critiques.

Seule pour y faire face, Marie-Judith s'était mise à l'œuvre avec une rare vaillance, une extraordinaire entente des affaires et une autorité toute virile. En quarante années d'un labeur assidu, s'enfermant à Commarin pour faire des économies, traitant avec les créanciers et les hommes d'affaires, gérant elle-même ses biens, réformant leur administration, elle avait su rétablir la fortune compromise, pourvoir à l'éducation de ses enfants, acheter 31.000 livres un régiment pour son fils et fournir à ses dépenses militaires, marier sa fille avec la dot « extraordinaire » de 15.000 livres de rente au C'e de Talleyrand, dont le bien était médiocre, mais la situation de cour considérable, marier son fils à Zéphyrine de Rochechouart, qui lui apportait aussi d'utiles alliances, achever, enfin, les arrangements intérieurs de Commarin, meubler le château avec élégance et avec goût. Elle était morte en 1780, âgée de quatre-vingt-un ans, avec la conscience d'avoir rempli toute sa tâche, la grande satisfaction de constater le succès de ses efforts, la joie d'assister aux brillants débuts de ses petits-enfants et l'espoir de leur avoir assuré d'heureuses destinées.

Son souvenir est vivant à Commarin. Sa trace est partout: dans les archives, dont sa correspondance remplit de nombreux cartons; dans les appartements, arrangés et ornés par elle et dont ses descendants ont religieusement respecté l'ordonnance ; dans les effets encore sensibles de sa vigilante administration.

Son fils, Jacques-François de Damas, marquis d'Antigny, était aussi un homme de caractère, d'une haute valeur morale. Sa bonté, son esprit de justice, sa générosité, la simplicité de ses manières, la dignité de sa vie publique et de sa vie privée lui avaient valu la sympathie générale. Il avait fait avec honneur la guerre de Sept ans comme capitaine d'abord, puis comme colonel de Vienne Cavalerie; au «doublement » de 1761, son régiment avait été maintenu et joint à celui de Moustiers. Tout en continuant à le commander en temps de paix, il s'était intéressé aux affaires de sa province. Membre des Etats Généraux de Bourgogne, il avait rempli les fonctions d'élu de la noblesse avec l'autorité et la simplicité d'un grand seigneur. Il disait qu'une assemblée de gen-

tilshommes n'était pas une assemblée de fermiers généraux^ qu'en la présidant, en l'invitant à sa table, il ne fallait pas oublier que 1' « attribut de la noblesse était la pauvreté». Il soutenait, d'ailleurs, que l'impôt devait porter également sur les biens nobles et les biens roturiers, « payé non par les personnes mais par les biens-fonds ». Juste et bienveillant, il avait une popularité de bon aloi. Sa femme la partageait. Elle était aimable et spirituelle, mais mourut jeune (1776). Sa sœur, la duchesse du Châtelet (la belle-fille de l'Emilie de Voltaire), était aussi fort agréable. Elle avait une grande situation à la Cour et à la ville, une très belle fortune et pas d'enfants. Elle avait adopté les enfants de sa sœur ; ils étaient alors quatre : Charles, Roger, l'abbé et Diane- Adélaïde, l'adorable et adorée C^esse de Simiane. Ici, je laisse la parole à la spirituelle Vesse de Noaillesi,' qui, mieux que moi, vous la fera connaître.

Tous ces Damas étaient charmants Je n'ai jamais vu en personne, à un plus haut degré, le charme, l'ahandon, joints à un tact exquis; une gaîté, à la fois folle et délicate, rendait la vie avec eux non seulement douce, mais amusante. On trouvait aussi en eux des mérites solides. Les Damas n'étaient pas purement une famille de Cour. Ils étaient restés assez tard dans leur province pour avoir gardé, sous les formes gracieuses du courtisan, la loyauté chevaleresque et l'austère probité qui s'émoussent toujours quelque peu autour du souverain par la jalousie de la faveur. Les deux aînés, Charles et Roger, beaux, braves, spirituels, élégants, entouraient de soins affectueux et galants leur charmante sœur, qui oubliait, près d'eux et de sa tante, une triste union, heureusement de courte durée.... Je n'ai jamais entendu ses contemporains parler de sa jeunesse qu'avec une sorte d'enthousiasme. Jamais la beauté, l'élégance, le charme surtout, n'ont été poussés plus loin *....

1 Léontine de Noailles, fille de Charles de Noailles et de Nathalie de Laborde (fille du célèbre banquier de Louis XVI), avait épousé son cousin, Alfred de Noailles, qui périt à la Bérésina. Sa fille unique, Cécile, épousa son cousin, le duc de Mouchy, qui, lui-même, descendait par sa mère du M'= de Damas. Le passage ci-dessus est tiré des mémoires inédits de la V'«sse de Noailles, conservés dans les archives du château de Mouch3'.

2 Oserais-je ajouter que j'ai vu mon arrière-grand'tante de Simiane et que je ne l'ai pas oubliée ? C'était à Cirey, en 1834. Elle avait soixante-quinze ans et j'en avais cinq ; mais l'impression de cette visite a été si profonde qu'elle ne s'est pas effacée de ma mémoire et que ce souvenir s'étend, non seulement à la personne de

Mme de Simiane était la reine des fêtes que la duchesse du Châtelet organisait pour elle dans son bel hôtel de la rue de Grenelle 1. Présentée à la Cour par sa tante, elle n'y avait pas moins brillé. De son côté, le duc du Châtelet produisait ses neveux. Colonel du Régiment du Roi, il les y incorporait comme sous-lieutenants, à quatorze ans. Ambassadeur en Angleterre, il emmenait l'aîné avec lui à Londres. L'heure venue, il les présentait tous les deux à la Cour, où leurs qualités personnelles leur eurent bientôt assuré une place privilégiée. Ils étaient du cercle intime de ja reine Marie- Antoinette. Le comte d'Artois s'était pris, pour Charles, d'une amitié qui devait durer autant que sa vie.

Mais les succès mondains, les honneurs de Cour et les loisirs de garnison ne suffisaient pas à ces jeunes gens, élevés dans le culte de l'honneur militaire et pénétrés des nobles traditions ancestrales. Ils étaient à l'affût des occasions de guerre. Quand l'insurrection américaine éclata, Charles de Damas, quoique marié depuis moins de deux ans, était parti comme volontaire, à l'exemple de son cousin La F'aj'ette. Il était, à York-Town, aux côtés de Rochambeau.

Roger était trop jeune pour courir cette aventure, mais, quand il eut vingt ans, la guerre ayant surgi entre la Russie et la Turquie, à son tour il avait marché au canon, sans autorisation paternelle et malgré les défenses formelles de l'impératrice Catherine. A force d'énergie et de souplesse, bravant toutes les difficultés, écartant ou tournant tous les obstacles, il était arrivé seul au camp devant Otchakoff, s'était ^imposé à Potemkine par sa bravoure élégante et

la vieille tante, mais au château de Cirey, où je ne suis plus retourné et que je revois encore, quand tout autre souvenir de cette année s'est effacé. Je revois la jolie vallée verdoyante, le sentier qui dévale, en serpentant, vers la forge, entre un rucher aux abeilles menaçantes et un tulipier aux fleurs rouges, les grands arbres de l'allée d'Alzire, chère à Voltaire, et surtout je revois, dans un grand fauteuil, au coin de la grande cheminée du grand salon, le délicieux et attirant visage de la vieille tante, encadré de cheveux blancs; près d'elle, un bonheur du jour, sur lequel elle prenait des gimblettes pour le chien couché à ses pieds, et de petites bourses de soie bleue, pleines de pièces blanches, qu'elle nous donnait a ma sœur et à moi, à la condition expresse que nous les distribuions aux pauvres du village.

1 Au coin du boulevard des Invalides. Confisqué par l'Etat à la Révolution, il a longtemps servi de résidence à l'archevêque de Paris et est actuellement occupé par le nouveau ministère du Travail.

-enjouée. Monté le premier à l'assaut de la place et à celui d'Ismaïl, il s'était couvert d'une gloire dont l'écho ne s'est pas encore affaibli.

Surpris par la Révolution dans les rangs d'une armée étrangère, il n'avait pas eu de peine à se joindre à l'émigration armée. Son frère Charles était venu le retrouver. Il avait inutilement essayé de sauver le Roi à Varennes et voulait ^ider à rétablir son autorité par les armes. Incorporés dans l'armée de Condé, les deux frères, à la tête de la légion de Mirabeau, devenue légion de Damas, combattirent avec une bravoure qui arrachait des applaudissements aux soldats de la République.

Charles, je l'ai déjà dit, était marié : il était, depuis le 14 avril 1779, l'époux d'Aglaé de Langeron, la fille aînée du M's de Langeron, que nous avons si souvent rencontré au cours de ce récit. Pour ne pas la compromettre dans ses aventures périlleuses, il avait divorcé d'avec elle, suivant la nouvelle loi républicaine, sans se croire affranchi du lien religieux qui l'unissait à elle.

La C'esse Charles de Damas était une femme d'une rare intelligence, d'une imagination ardente, d'un esprit pétillant, d'une haute culture littéraire et philosophique, mais d'un caractère difficile. Sa mère, Jacqueline Perrinet du Peseau, dont je vous ai déjà parlé, était elle-même une femme très intelligente et très cultivée, qui citait Horace dans ses lettres et tenait un journal fort piquant ; mais elle était d'une sensibilité exagérée, inquiète et quelque peu fatigante. Petite-fille et nièce de fermiers généraux, alliée par sa naissance au haut personnel de la finance, par son -mariage à la meilleure société parisienne, elle avait un salon très fréquenté, où se rencontraient des grands seigneurs et des beaux esprits, les économistes qui plaisaient à son mari, les littérateurs attirés par sa spirituelle conversation.

Aglaé avait grandi dans ce milieu. Elle ressemblait beaucoup à sa mère, avait ses qualités et ses défauts, son esprit charmant, sa sensibilité agitée et inquiète. Liée d'enfance avec Adélaïde Prévost, qui devait devenir Mme de La Briche et châtelaine du Marais, en correspondance suivie avec elle, elle était devenue l'habituée du Marais, l'un des membres les plus assidus de ce cercle brillant, désœuvré et sceptique, où régnaient Morellet, St-Larabert et Florian, où rayonnaient

Mmes d'Houdetot et d'Epinay. Elle y retrouvait les hôtes de l'hôtel Langeron, avec un degré de plus dans le talent, la notoriété et le nombre. Son esprit s'y était affiné, sa sensibilité s'y était exaltée, mais sa valeur morale, je me hâte de le dire, n'y avait subi aucune atteinte : elle avait pour base une foi chrétienne qui avait résisté aux conversations et aux exemples de la maison, mais s'était nuancée d'une certaine indépendance d'esprit et d'une grande liberté de langage.

Un centre de vie mondaine, tout différent, mais très brillant aussi, l'attirait souvent en Champagne : c'était le château de Brienne, qu'habitait une de ses tantes, Mlle Fizeau de Clémont^, devenue comtesse de Brienne par son mariage avec le frère du cardinal Loménie de Brienne. C'était une femme laide et disgraciée par la nature, mais d'un cœur excellent, serviable et dont les millions défrayaient le luxe fastueux de son mari. Brienne, qui avait reconstruit le château sur un plan magnifique, en avait fait un foyer de vie opulente, élégante et bienfaisante. Chasses, fêtes, dîners, comédies y réunissaient une brillante et nombreuse compagnie, recrutée dans la province autant qu'à Paris. Du château, le bien-être se répandait dans la population, créant une clientèle étendue, suscitant des relations faciles et sympathiques. C'était la vie seigneuriale, accommodée aux usages du temps, menée avec intelligence et bonté, dans un cadre d'une exceptionnelle splendeur. Dans ce milieu, si différent de celui du Marais et de celui de Commarin, Aglaé trouvait un aliment nouveau pour ses rares facultés d'observation et d'activité.

Les débuts de son mariage avec Charles de Damas avaient été heureux et tendres. Il était charmant, d'une gaieté folle, d'une élégance du meilleur aloi; elle était enthousiaste et passionnée. Il avait vingt et un ans, elle en avait vingt. Les ivresses et les enfantillages des premières années avaient dissimulé le contraste de leurs natures, de leurs éducations, des milieux où ils avaient grandi. Mais un jour était venu où ces divergences étaient apparues, où les froissements s'étaient produits entre la légèreté et la passion, entre le ton de la Cour et celui de la ville, entre le dédain des questions d'argent et la préoccupation, réputée quelque peu bourgeoise, d'une dépense ordonnée. L'intimité s'était relâchée, mais, je me hâte

1 Petite-fille d'Etienne Perrinet de Jars, son arrière-grand-père.

de le dire, le respect mutuel et l'estime mutuelle étaient restés profonds. Si Charles de Damas et sa femme ne s'entendaient pas toujours sur les détails de la vie quotidienne, ils étaient toujours d'accord sur la conception du devoir politique ou familial, et le caractère loyal de Charles de Damas, ainsi que sa conduite chevaleresque, n'eurent jamais d'admirateur plus sincère et de défenseur plus vigilant que sa propre femme.

Ils avaient une fdle, nommée Zéphyrin-e, née en 1784 et qui avait hérité d'eux les dons les plus variés de l'esprit et du cœur.

La Ctesse de Damas n'avait pas émigré : elle s'était partagée entre Paris, où elle restait mêlée à tous les efforts de résistance royaliste, et Commarin, que son beau-père avait refusé de quitter. Tous deux avaient traversé les plus dramatiques épreuves.

Le Mi* de Damas, arrêté deux fois par les ordres des commissaires de la Convention, relâché deux fois à la suite des protestations unanimes et énergiques de toutes les municipalités et de tous les comités de la région, avait été définitivement enfermé au château de Dijon le 18 octobre 1793. Sa belle-fille, arrêtée à Paris le 11 novembre suivant, avait été incarcérée à Ste-Pélagie, puis aux Anglaises de la rue de rOursine. Le 9 thermidor les avait délivrés tous les deux. Moins heureux, le prince de St-Mauris Montbarrey, le mari d'Adélaïde de Langeron, sœur de la C^sse de Damas, avait péri sur l'échafaud, ainsi que le duc et la duchesse du Châtelet. Mme de Simiane avait échappé au péril et avait pu prendre possession de l'héritage de son oncle et de sa tante. Elle s'était établie à Cirey avec son frère l'abbé de Damas et s'y faisait oublier. Aglaé et le M'» de Damas étaient rentrés à Commarin. Le Directoire les y avait laissés en paix.

Sous le Consulat, Mmes de Damas et de Simiane avaient repris contact avec Paris, s'y étaient mêlées à la société renaissante. Mais elles avaient éveillé l'attention ombrageuse de la police consulaire. L'esprit d'Aglaé s'attaquait volontiers à Bonaparte. Ses bons mots circulaient dans les salons; un violent pamphlet contre le premier consul lui était attribué ; de plus, la brillante résistance que Roger de Damas avait menée contre les armées françaises, dans le royaume de Naples, lui avait donné un renom d'opposition irréductible. La famille se vit en butte aux tracasseries policières ; Ja

radiation de la liste des émigrés, si facile alors à obtenir, fut refusée aux frères Damas; la quiétude des habitants de Commarin avait été troublée. Néanmoins, les relations mondaines s'étaient peu à peu reconstituées, les séjours de Paris s'étaient allongés. Zéphyrine de Damas avait grandi. C'était une charmante jeune fille, qui unissait la fermeté du caractère aux grâces de l'esprit. Elle attirait l'attention par ses dons naturels, autant que par les avantages matériels que la non-émigration de sa mère assurait à son avenir.

Parmi les jeunes gens qui l'avaient remarquée se trouvait Charles de Vogué, que des relations de voisinage désignaient tout particulièrement à son attention. Chevigny et Dijon ne sont pas très éloignés de Commarin et des communications s'étaient tout naturellement établies. On s'était rencontré à Paris pendant l'hiver de 1801, qui avait été très brillant. Mme de Damas encourageait la recherche de Charles ; elle était frappée par l'attitude du jeune homme, ses agréments personnels, ce qu'elle devinait de la valeur de son caractère et de la délicatesse de son cœur. Mme de Simiane, après quelques semaines d'hésitation, avait été conquise à son tour.

Cerice, tenu au courant par son fils, avait approuvé. A sa rentrée en France, les renseignements recueillis l'avaient confirmé dans son approbation et il avait été décidé, entre son fils et lui, que les démarches seraient poussées avec activité. A leur instigation, le M'* de Rochemore écrivit à Mme de Damas une lettre qui était une véritable demande en mariage. Mme de Damas, malgré son acquiescement tacite, ne put que répondre évasivement à cause de l'absence de son mari. Le père de Zéphyrine hésitait beaucoup à profiter de l'amnistie et ses répugnances avaient des motifs trop honorables pour ne pas être respectées. On attendit. L'année 1801 s'acheva dans l'indécision et l'attente. On se retrouva de nouveau à Paris en janvier 1802. L'intimité entre les familles ne fit que s'accroître, l'inclination entre les jeunes gens que se confirmer. L'absence seule du père retardait les résolutions décisives. Un incident inattendu vint à la fois troubler cette douce quiétude et précipiter les événements.

Parmi les habitués et les amis de l'hôtel de Damas se trouvait Hyde de Neuville, ce chevaleresque et vaillant petitfils d'un émigré Jacobite, réfugié à Sancerre, non loin du Peseau, et qu'avaient naturalisé français son inlassable

dévouement aux prisonniers du Temple et les périls sans nombre auxquels il s'était exposé pour la cause royaliste. En novembre 1800, sa tête étant mise à prix, il n'avait pas craint de venir de Londres à Paris, chargé d'une mission des Princes et porteur de papiers importants. Traqué par la police, il avait été sauvé par Mme de Damas, qui l'avait caché dans sa maison, puis conduit dans une retraite sûre, à la suite d'une odyssée qu'il a racontée avec une verve entraînante et une respectueuse reconnaissance!.

Quelques jours après cette aventure, le 3 nivôse, avait eu lieu l'attentat manqué de la rue St-Nicaise, œuvre d'obscurs malfaiteurs, auxquels étaient mêlés quelques chouans de bas étage. Hyde était absolument étranger à ce complot, qu'il qualifia avec indignation de « criminelle lâcheté », étant de ceux qui combattent à visage découvert et ne déshonoi'ent pas une cause sainte par l'assassinat. Bonaparte chercha à impliquer les royalistes, Hyde tout le premier, et les Princes eux-mêmes dans la préparation du crime. La police multiplia les recherches dans le but de trouver des complices. Quoique le procès des auteurs de l'attentat n'eût révélé aucune complicité et n'eût fourni aucune preuve contre ceux qu'on désirait compromettre, les investigations continuèrent toute l'année 1801.

Hyde était spécialement recherché ; on savait sa présence en France ; on finit par découvrir qu'il avait été recueilli par Mme de Damas. Mon arrière-grand'mère était signalée par l'ardeur de ses opinions et la liberté de son langage. Bonaparte la détestait, comme il détestait toutes les femmes d'esprit. Il saisit avec empressement l'occasion de la compromettre et de lui faire sentir son autorité. 11 donna à Fouché, ministre de la police, l'ordre de la faire conduire à la frontière, ainsi que son amie, Mme de ChampcenetzS. Prévenues à temps, ces deux dames se réfugièrent dans une « cache » préparée par Mme de Champcenetz, à un cinquième étage, dans une petite rue écartée. Une descente de police, faite, le 28 février 1802, à l'hôtel du Faubourg-St-Honoré, ne rencontra pas Mme de Damas, fouilla les meubles sans rien découvrir

1 Mémoires du baron Hyde de Neuville, t. I, p. 342.

2 Correspondance de Napoléon, n° 5972. — Renseignement aimablement communiqué par mon savant confrère, M. Frédéric Masson, auquel je dois aussi le texte exact de l'entrefilet ci-après.

et se rendit chez Mme de Simiane, où les recherches furent également infructueuses. Les six commissaires ne trouvèrent que Zéphyrine, lui firent subir un interrogatoire, auquel elle répondit avec une présence d'esprit et une fermeté remarquables. Bonaparte, déçu, couvrit sa retraite en faisant insérer dans le Moniteur l'entrefilet suivant :

Madame Champcenetz, hollandaise, a eu ordre de se rendre en Batavie. sa patrie. Elle y a été conduite par un brigadier de gendarmerie. Madame Damas a été conduite par un gendarme jusqu'aux frontières de France, d'où elle ira rejoindre Charles Damas, son mari émigré. Ces deux dames entretenaient des correspondances avec les ennemis de lEtat. Madame Champcenetz correspondait avec Vaudreuil, un des membres du comité de Dutheil. Madame Damas a donné longtemps asile à Hj'de et à Lemoëllan '. lors de l'affaire du 3 nivôse. L'extravagance de sa conduite a dû la faire traiter comme une folle ; on a usé d'une indulgence spéciale en la renvoyant à son mari, pour qu'il la contienne, s'il le peut.

Le journal, apporté à Mme de Damas, dans sa « cache », par Mme de La Briche, la fit beaucoup rire. Elle soutint que la rédaction de la note était de Bonaparte lui-même ; elle reconnaissait son style et la haine qu'il lui portait ; il l'avait, disait-elle, déclarée « la femme la plus dangereuse de France ». Charles de Vogué vint aussitôt la visiter sous un déguisement et se mit à ses ordres avec un empressement, un dévouement, une intelligence qui la comblèrent de joie. Elle l'accueillit comme un fils et lui promit que « sa fille serait à lui n'importe où ». Le O'i Charles de Damas, étant venu clandestinement à Paris, donna aussi son consentement et se hâta de regagner Bàle, en Suisse.

Cependant les amis de Mme de Damas, aidés par Charles de Vogué, avaient organisé son évasion . Le 10 mars, elle sortit de Paris, avec Mme de La Fayette, dans un mauvais cabriolet de louage, et alla passer la nuit à La Grange, chez M. et Mme de La Tour-Maubourg. De là, elle gagna Cirey, à petites journées, par Provins, Bar-sur-Seine et Chaumont, s'y cacha dans la forge, sous la garde du discret et fidèle régisseur Rolland. Bientôt arrivèrent successivement Mme

1 Lemoëllan était l'un des trois cliouans convaincus d'être les auteurs de l'attentat du 3 nivôse ; les deux autres, St-Réjant et Carbon, avaient été arrêtés et exécutés. Il avait échappé et son nom était perfidement associé à celui de Hyde, absolument innocent.

àe Simiane, Zéphyrine et enfin Charles de Vogué, qui débarqua le 30 mars. Il fut reçu à bras ouverts. Ce ne furent que transports de joie, embrassades, effusions tendres. Deux semaines se passèrent dans cette douce intimité. Les articles du contrat furent signés dans le plus grand mystère. Puis, on crut prudent de se séparer, en se donnant rendez-vous pour la noce, à Conimarin, dans les premiers jours de mai.

Mme de Damas, Zéphyrine et Charles partirent pour Lyon, le 19 avril. Ils s'arrêtèrent à Dijon, à l'hôtel de Vogué, descendirent la Saône dans la « diligence d'eau », Arrivés à Lyon, ils y trouvèrent Cerice de Vogué, qui venait de prendre un grand parti. Il s'était marié pour la troisième fois : il avait épousé une vieille demoiselle de Divonne, avec laquelle il était lié d'amitié depuis de longues années, qui, pendant l'émigration, avait eu, pour ses enfants abandonnés, des sollicitudes maternelles, assistant Dumas dans les soins délicats qu'exigeait la santé de Philippe. Elle fut présentée à Mme de Damas, qui la déclara charmante. Quant à Cerice, elle écrit : « C'est un homme de bien dans toute la force du terme ; on ne peut unir plus de vertus à un meilleur cœur. »

A Lyon, Zéphyrine tomba malade ; une grosse fièvre se déclara et causa une vive inquiétude. Vous vous figurez l'angoisse du jeune fiancé, les soins dont il entoura sa fiancée, les joies de la convalescence, l'exaltation des sentiments réciproques. Au bout de deux semaines, Zéphyrine fut complètement rétablie. On se mit eu route, les uns en voiture, les autres en bateau. On était rentré à Coramarin le 19 mai. Le vieux M'* de Damas accueillit Charles de Vogué avec « tendresse ». Bientôt arrivèrent Mme de Simiane, l'abbé de Damas, l'abbé Bottu, vieil ami de la famille, Cerice de Vogué • avec sa nouvelle femme, amenant Dumas et Lacoste ; Rolland est aussi venu de Cirey. Le C'e de Damas avait cru plus prudent de ne pas venir ; il ne voulait pas être un danger pour les siens ; il écrivit une lettre charmante. Le futur Louis XVIII lui avait fait compliment du mariage de sa fille : « J'aime, écrivait-il, à voir les bonnes races s'unir ensemble. » Le mariage fut célébré dans l'église de Commarin, le 24 mai 1802, au milieu d'une grande affluence et d'une participation joyeuse de la population. Après quelques jours de fêtes, on se rendit à Dijon, où Cerice donna un grand dîner, dans l'hôtel de Vogué. « Le repas fut superbe, écrit Mme de Damas, tout est ici sur un ton de grand seigneur. »

De Dijon, le jeune ménage et Mme de Damas se rendirent à Cirey, où les fêtes recommencèrent et durèrent tout l'été.

Une nombreuse et brillante compagnie sV renouvela. M. de La Fayette, l'abbé de Montesquiou, Mme de Brienne, Mme de Poix, M. et Mme de Chalais, Adrien de Mun et tant d'autres vinrent féliciter le jeune ménage. Le Cte de Damas vint une fois ou deux de Suisse, en se cachant, embrasser son gendre et sa fille. On était chaque jour quinze ou vingt à table. Charles et Zéphj'rine se multipliaient pour aider leur tante à faire les honneurs, inventant chaque jour des divertissements très réussis. Zépliyrine tournait très agréablement les vers : elle composa avec son mari un vaudeville pour la fête de sa mère et le joua avec lui. Il se trouva qu'ils avaient l'un et l'autre d'exceptionnelles dispositions pour la comédie : leur jeunesse, leur beauté, la pureté et l'ardeur du sentiment qui les unissait et dont leur rôle permettait l'expression, donnèrent à leur jeu un charme, un naturel, une émotion qui transportèrent l'assemblée. Charles n'eut pas moins de succès sur d'autres terrains : adroit, souple, fort, il excellait à tous les jeux, à tous les exercices du corps, montait à cheval avec une hardiesse et une perfection qui devaient, hélas 1 avoir une issue si fatale.

Mme de Damas était dans la joie, autant du moins que le lui permettait sa nature inquiète. Elle consignait dans son journal l'expression de sa satisfaction. Je ne puis m'empêcher d'en extraire ce portrait de mon grand-père, que je n'ai jamais connu.

Ce qui distingue mon Charles, c'est la force de la raison, la prudence, la sensibilité, la douceur, l'aisance à vivre, l'agrément de la conversation et la culture de l'esprit.

Est-il un homme de son âge qui soit aussi instruit ? Il sait par cœur tous les classiques, sait le latin et l'anglais, cite des vers à propos, avec une grande simplicité, sans affectation de science ou de modestie. Il dessine bien et peint mal ', aime la musique, sans en faire lui-même. Habile à tous les exercices, il est tout entier à la chose qu'il fait, qu'elle soit sérieuse ou frivole.

1 Le jugement était sévère : je possède un certain nombre d'aquarelles à la sépia faites d'après nature par mon grand-père, exécutées sans doute dans la manière du temps, mais avec tinesse et justesse.

L'idylle qui se vivait à Cirey était troublée par l'inquiétude que causait la situation politique de M. et Mme de Damas. L'une était toujours sous le coup de l'ordre d'expulsion du 29 février et, quant à l'autre, il était sur la liste des cinq cents émigrés qui avaient été exceptés de l'amnistie générale.

La police, il est vrai, fermait les yeux : elle n'ignorait ni la présence de Mme de Damas à Cirey, ni les visites clandestines de M. de Damas ; mais on ne pouvait compter sur la durée de sa bonne volonté. La haine de Fouché était tenace : « Ce monstre indéchiffrable, disait Mme de Damas, qui ne dit jamais la vérité, pas assez pourtant pour qu'on puisse prendre pour la vérité le contraire de ce qu'il dit ; il ment en biais. » On était à la merci d'une imprudence ou d'un accès de mauvaise humeur. Mme de Damas se refusait avec indignation à toute démarche personnelle.

La bonne Mme de Brienne s'interposa utilement ; elle était en coquetterie avec Mme Bonaparte, qui, de son côté, cherchait les occasions de rendre service aux émigrés. Joséphine lui écrivit, le 13 août, qu'elle avait obtenu de son mari que Mme de Damas put habiter en France où bon lui semblerait, pourvu que ce fût à vingt lieues de Paris. C'était l'essentiel. Quant à Charles de Damas, il se décida à aller remplir à Genève la formalité qui lui permettait de profiter de l'amnistie. On lui refusa pourtant un passeport, ainsi que sa radiation de la liste des émigrés. Néanmoins il put aller et venir sans être inquiété ; il passa l'hiver à Commarin avec son père.

Pendant ce temps, Mme de Damas et le jeune ménage séjournèrent à Brienne. Zéphyrine était dans un état intéressant. Sa mère désirait qu'elle fit ses couches à Paris ou au moins à Livry, jolie habitation près du Raincy, qu'elle avait achetée en 1796 et qu'elle aff"ectionnait, mais qui était à moins de vingt lieues de la capitale. La police y toléreraitelle son séjour ? Nouveau souci, nouvelles démarches auprès de Mme Bonaparte. Cette fois, Mme de Simiane se décida elle-même à aller trouver Joséphine à St-Cloud. L'entrevue fut des plus courtoises, mais Joséphine déclara que les préventions de Bonaparte contre Mme de Damas étaient si violentes, qu'elle n'oserait prononcer pour elle le nom de Paris ; elle ajouta pourtant que Mme de Damas pouvait venir à Livry assister aux couches de sa fille ; elle

n'j' serait pas inquiétée ; Joséphine en prenait la responsabilité ; elle arrangerait l'affaire avec Dubois, qui avait remplacé Fouché, comme préfet de police, et avec Régnier, le grand juge.

A la suite de cette entrevue, Mme de Damas crut devoir écrire à Mme de Rémusat une lettre destinée à être montrée à Joséphine et où sa gratitude était exprimée dans des termes très étudiés : « elle avait sué sang et eau », disait-elle, pour l'écrire. La future impératrice fut touchée de cette lettre. Mme de Rémusat écrivit qu'elle avait été « charmée de sa grâce et de sa sensibilité ».

Toute la famille se transporta donc à Livry, où elle s'installa le 17 mars. Un grand chagrin l'y attendait : le 23 avril, Zéphyrine accoucha d'un enfant mort. La déception fut grande, la douleur profonde ; la jeune mère fut longtemps à se remettre. L'été 1803 se passa en soins et sans incident. Le 11 novembre, on rentra à Paris et Mme de Damas se réinstalla avec ses enfants dans son hôtel du Faubourg-St- Honoré, no 80. La police semblait l'avoir oubliée.

Les débuts de l'hiver 1804 furent extrêmement gais. On dansa beaucoup à Paris ; les salons se reconstituaient. Charles et Zéphyrine y eurent beaucoup de succès.

Cependant Bonaparte préparait l'Empire. Le changement qui s'annonçait n'était un mystère pour personne ; mais, tout assuré qu'il paraissait de l'adhésion des masses populaires, il soulevait, dans certains groupes, de vifs mécontentements. Les états majors républicains tournaient les yeux du côté du général Moreau, dont la réputation militaire était grande et la popularité dans l'armée bien établie. Une poignée de royalistes militants, dirigés par Georges Cadoudal, rêvaient un coup de force ; ils comptaient, à tort ou à raison, sur le concours du général Pichegru. Avant de mettre à exécution ses projets, Bonaparte résolut de frapper un grand coup, qui décourageât les résistances, saisît les imaginations et supprimât le seul adversaire qu'il redoutât.

Le samedi 11 février, Paris se réveilla en face d'une mise en scène savamment organisée : bruits de complot contre la personne du premier consul, barrières fermées, visites domiciliaires, arrestations, mesures de police extraordinaires. Pendant une semaine, Paris fut dans la stupeur et la terreur. On apprenait successivement l'incarcération de hautes personnalités royalistes: les deux frères Polignac et Rivière,

l'arrestation de Moreau et de Pichegru, prologue au sombre drame qui devait se dénouer dans les fossés de Vincennes. Mme de Damas ne fut pas oubliée ; quoiqu'elle fût notoirement étrangère à tout complot et n'eût pas vu Hyde depuis trois ans, elle fut des premières arrêtées i. Le 7 février, à sept heures du matin, un commissaire la surprenait dans son lit, saisissait ses papiers et la conduisait à la préfecture de police, où elle fut interrogée, puis dirigée sur les Madelonnettes, vieux couvent, auquel la Terreur avait donné une sinistre notoriété et qui était devenu la prison des femmes de droit commun. Mme de Damas a laissé une description émouvante de ses souffrances, de ses humiliations, de ses indignations dans la promiscuité des rafles quotidiennes, exposée aux insolences d'un personnel subalterne, qui avait peu changé depuis la Terreur. On l'enferma dans une cellule sans feu, en compagnie d'une détenue qui heureusement se trouva être prisonnière pour dettes, excellente femme, du nom de Dumoulin, qui lui prodigua des soins que son état de santé rendait très nécessaires. Cependant ses enfants et ses amis s'étaient mis en mouvement, actifs et dévoués, faisant agir les relations et les influences dont ils croyaient pouvoir disposer. On fit parler à Dubois, le préfet de police, à Real, spécialement chargé de l'instruction de cette affaire, à Joséphine enfin, qui s'émut à la pensée des souffrances matérielles et morales de Mme de Damas. Zéphj'^rine était la plus active ; elle n'hésita pas à écrire à Bonaparte la belle lettre suivante 2 :

Citoyen premier Consul,

Permettez qu'une fiUe s'adresse à vous pour implorer votre justice en faveur de sa mère ; forte de son sentiment et de sa bonne cause, elle peut espérer être écoutée.

Depuis que la bonté de Madame Bonaparte a obtenu de vous le

1 Le mandat d'arrêt porte qu" « on ne peut douter que les assassins envoyés d'Angleterre pour attenter à la vie du premier consul ne soient reçus par elle, s'ils se présentent ». On doit donc visiter à fond la maison. En même temps, ordre est donné à la gendarmerie de faire une pei-quisition dans la maison de Mme de Damas, à Livry, « où se trouvent des souterrains propres à cacher des assassins ». — Archives Nationales.

2 La minute est conservée dans les archives du château de Chastellux.

retour de ma mère à Paris, elle y est restée uniquement occupée du bonheur de son intérieur que vous lui aviez fait retrouver et cherchant à y ajouter encore en sollicitant la radiation de mon père. Sa reconnaissance envers vous, envers Madame Bonaparte, semblait être un garant suffisant de sa conduite, mais ses intérêts les plus chers, tout entiers entre vos mains, vous en répondaient encore.

Cependant elle est arrêtée, sans que nous puissions en connaître la raison. A la douleur d'en être séparée se joint une véritable indignation de la voir pour ainsi dire impliquée dans une affaire odieuse. Aussi, Citoyen premier Consul, ce n'est pas, j'ose le dire, une grâce que nous vous demandons, mais une justice que nous avons le droit d'attendre. Lexamen le plus rigide ne peut que justifier pleinement ma mère. Quels que soient la rigueur de sa situation et l'état déplorable de sa santé, je ne sollicite sa liberté que comme le résultat de la conviction de son innocence. J'ose seulement vous conjurer de vouloir bien faire hâter le rapport qui doit metti'e un terme à notre douloureuse position.

Je suis, avec un profond respect...

Damas Vogué.

Cependant, les papiers saisis rue du Faubourg-St-Honoré n'avaient rien révélé ; on n'avait pas trouvé d'assassins cachés dans les caves de la maison, ni dans les « souterrains » de Livry ; on sentait l'odieux et le ridicule du traitement infligé aune femme respectable et souffrante. L'ordre fut donné, le 18 février, de lui rendre la liberté, mais en même temps de lui remettre un passeport pour une localité de son choix, en Bourgogne ou en Lorraine, située à quarante lieues au moins de Paris, avec l'ordre de partir dans les vingt-quatre heures. Le voyage était impossible dans l'état de santé où se trouvait Mme de Damas. On s'adressa encore à Joséphine, qui envoya Corvisart, lequel, après une très courtoise visite à l'hôtel du Faubourg-St-Honoré, fit un rapport déclarant qu'il fallait à Mme de Damas quinze jours de repos avant de se mettre en route. L'officier de santé Colon, envoyé par Real, conclut, après un examen d'une indécente brutalité, que le délai était inutile. Conflit entre les administrations, démarches nouvelles, grande lettre de Zéphyrine à Real. Enfin tout s'arrangea et, le lundi 5 mars, Mme de Damas partait pour Commarin, où toute sa famille fut bientôt réunie autour d'elle.

Avant de se mettre en route pour la rejoindre, Charles et Zéphyrine crurent devoir faire une visite à Joséphine pour la remercier de sa généreuse intervention dans cette

affaire. Ils furent introduits par Mme de Rémusat et par Clarj'. Tout se passa à merveille. Zéphyrine fut pleine de tact et de dignité, Joséphine fut charmante de grâce séduisante et de bonté : « C'est un ange, dit Zéphj'rine en rentrant ; si elle n'eût été une Bonaparte, je lui aurais sauté au cou. »

La nouvelle de la mort du duc d'Enghien vint bientôt effacer ces impressions et raviver les animosités. Mme de Damas consigna dans son journal, en termes violents, l'indignation que causa, non seulement aux fidèles serviteurs des Bourbons, mais à la masse de la nation, ce crime odieux et inutile. Mais bientôt la proclamation de l'Empire venait distraire les esprits ; les oppositions disparaissaient dans le tourbillon de fêtes, de manifestations populaires, de satisfactions et d'espérances que soulevaient l'installation du nouveau régime, les pompes du sacre, les distributions de grades et de récompenses, les formidables préparatifs de guerre. Les habitants de Commarin furent oubliés. Eux-mêmes oubliaient leurs épreuves dans les joies de la famille. La santé de Zéphyrine s'était rétablie ; une nouvelle maternité s'annonçait dans les meilleures conditions. La mère et la fille se transportèrent à Paris sans être inquiétées. Le 4 mai 1805, Zéphyrine mit au monde un beau garçon, qu'on baptisa sous les noms de Léonpe-Louis-Melchior et qui devait être mon père.

L'enfant s'éleva à merveille et annonça dès le berceau les plus heureuses dispositions. Quand il eut un an, on résolut de faire un grand voyage. On s'entassa dans une berline, Mme de Damas, Charles et Zéphyrine, Léonce et sa nourrice, et on partit de Paris, le samedi 3 mai 1806, pour faire le tour de la France. On s'arrêta d'abord à Méréville, sans doute chez la Ytesse de Noailles, puis à Marcill} , chez le cousin Rochemore ; on gagna ensuite les Pyrénées à petites journées. L'été fut passé à Cauterets, l'hiver à Toulouse. Au printemps 1807, on reprit le chemin de Commarin par la vallée du Rhône. La plus douce intimité régnait dans la petite tribu. Charles faisait de l'aquarelle d'après nature, Zéphj'^rine s'occupait de son enfant et de ses lectures, Mme de Damas tenait un journal, oii elle consignait, en termes émus et colorés, la vive satisfaction que lui causaient les progrès du petit Léonce, son incroyable précocité, la tendre affection qu'il témoignait à sa grand'mère, le bonheur de ses parents. Je ne saurais la suivre dans l'effusion croissante de

ses joies maternelles ; il est pourtant une page que je veux vous citer tout entière, car elle sera l'épilogue naturel et émouvant d'un récit qui touche à sa fin.

On remontait la vallée du Rhône à petites journées, suivant des yeux le pittoresque panorama qui se déroule le long du chemin. On atteignait l'embouchure de l'Ardèche ; bientôt apparaissaient les montagnes du Vivarais, le Bourg- St-Andéol, la cathédrale de Viviers, évoquant les souvenirs et les regrets. La lourde berline cheminait lentement sur la rive gauche du fleuve, contenant tout ce qui restait de la descendance directe de la race qui avait habité ces montagnes, y avait fait quelque bien et avait cru y avoir fondé un établissement indestructible. Grande était l'émotion du jeune ménage déraciné, grande la tentation d'aller revoir la demeure des ancêtres, de prier sur leurs tombeaux. On ne put se décider pourtant à braver l'émotion des spectacles poignants et l'amertume des constatations douloureuses. On passa. Mais, tout en passant, on questionna les habitants, on causa avec eux, sans se faire connaître. On fut profondément touché de leur langage et Mme de Damas écrivit dans son journal la page qui suit :

St-Vallier, 23 avril 1807.

Ce n'est pas sans une vive émotion que Charles a revu ces rochers qu'il a parcourus dans son enfance et qui renferment la province où sa famille avait de si importantes possessions. De la belle terre et du superbe château d'Auljenas, de celui de Vogué, de quatre baronnies, de plus de cent mille livres de rente, il ne reste rien, absolument rien. La Révolution a dévoré cette fortune en entier. Mais ce qu'aucun genre de tyrannie ne peut détruire, c'est la vénération, lamour que le Vivarais conserve pour le nom de Vogué. Nous avons été touchés de tout ce que des gens, qui ne nous connaissaient pas, nous ont témoigné de respect pour Messieui's de Vogué, de souvenir de leurs bienfaits, de regret de leur indigne dépouillement. Charles a bien raison de regarder avec attendrissement et douleur un pajs si digne du bien qu"}' ont fait ses vertueux parents, un paj'S où la justice, la reconnaissance existent encore après une révolution empoisonnée d'ingratitude et d'insolence. Combien on perd à s'éloigner de sa province natale ! C'est là qu'on a de la grandeur, de la considération, de la dignité et mieux encore que tout cela, lorsque, comme les Vogué, votre nom est devenu le signe de tout ce que la probité a de plus pur et la bienfaisance de plus touchant.

On dit proverbialement en Vivarais : « Probe comme un Vogué. »

On s'arrêta quelques jours à Chevigny, chez Cerice. On était rentré à Commarin le 22 mai. L'été s'y passa sans incident. Une nouvelle maternité s'étant annoncée chez Zéphyrine, on résolut de se rapprocher de Paris et on s'établit à Livry. L'avenir s'annonçait sous les meilleurs auspices. L'union parfaite des époux, les heureuses qualités de leur fils, les espérances qui s'attachaient déjà au second, les dons de l'esprit, les avantages de la fortune, tout était réuni et semblait promettre à ce jeune ménage la plus grande somme de bonheur compatible avec la destinée humaine. Un coup cruel et inattendu vint briser ces espérances.

Le 8 octobre, il y avait courses de chevaux au Champ de Mars. La jeunesse élégante avait pris l'habitude de suivre à cheval les péripéties de la lutte hippique en galopant dans l'intérieur de l'enceinte. Charles se conforma à la mode. Il était excellent cavalier et aimait les chevaux difficiles. Celui qu'il montait ce jour-là était ardent et prompt à s'emballer. Excité par le tourbillonnement des cavaliers, il prit le mors aux dents, ne put être maîtrisé et alla se jeter sur la barrière de la piste ; projeté la tête la première contre un des poteaux, mon malheureux grand-père eut le crâne fracassé et mourut sur le coup.

La douleur de ma grand'mère fut immense ; elle s'exhala dans un écrit intime, d'une éloquence simple et poignante, qui reste le plus précieux témoignage des qualités et des vertus de mon grand-père.

Le 18 mai 1808, Zéphyrine mit au monde son second fils, qui reçut les noms de Charles-Louis, fruit posthume des plus pures et des plus tendres amours.

Une vie nouvelle et difficile s'ouvrait pour cette jeune veuve de vingt-trois ans. Elle l'aborda avec une résolution toute virile, une sollicitude toute maternelle, une maturité affinée par l'épreuve. Elle pourvut à tout avec une rare intelligence : soins corporels, éducation, instruction, administration des biens, liquidations compliquées. Ses deux fils devaient sortir de ses mains préparés pour la vie, l'esprit et le cœur formés à bonne école, les aff"aires en bon ordre. Elevés à Commarin, imprégnés de son atmosphère, pénétrés de ses traditions, ils devaient, toute leur vie, en conserver l'empreinte.

L'aîné, mon vénéré père, était remarquablement doué : intelligence vive à l'assimilation rapide, cœur chaud aux

élans généreux, volonté ferme aux initiatives originales, chrétien sincère aux convictions solides, homme politique ouvert aux leçons de l'expérience et sachant adapter les traditions du passé aux conditions de la vie moderne. Le cadet, mon cher oncle et beau-père, avait moins d'initiative et plus de douceur, le charme des Damas, les goûts les plus fins. Tous deux avaient une égale et supérieure conception du devoir et de l'honneur, une exquise délicatesse de sentiments. Si Dieu me prête vie, j'essayerai peut-être un jour de vous les faire mieux connaître.

Aujourd'hui, je m'arrête. J'ai rempli le cadre que me traçait le titre même inscrit en tête de ce récit.

Cerice-François-Melchior s'est éteint à Chevigny, le 16 décembre 1812, à quatre-vingts ans. Il est le dernier de mes ascendants qui soit né et qui ait vécu en Vivarais. Avec lui se termine la phase essentiellement vivaroise de l'histoire familiale. Son neveu Eugène, il est vrai, a fondé un nouveau foyer vivarois à Gourdan, mais cet établissement n'est pas destiné à lui survivre : il disparaîtra à son tour, émietté par les lois successorales et la destinée adverse. Quant à la descendance directe de Cerice, les deux enfants que Zéphyrine élève avec tant de soin, déracinés du Vivarais, ils prendront racine ailleurs, de par l'héritage Damas-Langeron : l'un, mon père, en Berry, dans ce Peseau où j'écris pour vous ; l'autre, mon oncle, en Boui-gogne, dans ce Commarin que j'ai essayé de vous décrire et où vit une tradition si intense. L'un et l'autre fonderont un fo3^er de vie familiale, avec l'espoir légitime qu'il leur survivra ; mais ni l'un ni l'autre ne renoncera à ses origines : pour eux, quoique transplantée, la famille reste vivaroise, liée à la terre vivaroise par le souvenir, par la reconnaissance, par le nom et tout ce que le nom comporte d'avantages, de charges et de devoirs.

Ce sentiment a toujours été le mien: il a inspiré ce livre. Il sera aussi le vôtre, mes chers enfants, j'en ai le ferme espoir. Vous resterez attachés à cette terre qui nous a faits ce que nous sommes, où s'est élaborée la fortune ancestrale, où s'est constitué, à côté du patrimoine territorial, qui a disparu, le patrimoine moral dont nous vivons, que votre ambition sera d'accroître dans la mesure des moyens que la Providence mettra entre vos mains ; cette terre enfin où est née, du libre suffrage de l'opinion populaire, la devise que

notre grand'mère Damas inscrivait avec fierté dans son journal de voyage, que je reproduis ici, en terminant ce livre, comme l'épigraphe qui en résume les enseignements et dans la conviction profonde où je suis qu'elle restera la caractéristique de ma descendance, comme elle a été -celle de mes ascendants : Probité de Vogué. Vous n'oublierez pas, mes chers enfants, qu'elle a le sens le plus large, qu'elle ne vise pas seulement la vulgaire probité d'argent, naturelle aux âmes bien nées, mais la probité, souvent plus difficile, de l'esprit et du cœur, la probité intellectuelle, la probité scientifique, la probité politique, c'est-à-dire le souci réfléchi de la vérité et de la justice, qui soumet à un contrôle rigoureux les mouvements et les manifestations de la pensée, les actes de la vie privée et de la vie publique, les jugements portés sur autrui et qui, s'il n'est pas toujours accompagné du succès, assure du moins les joies intimes de la conscience satisfaite et, par surcroît, le respect, l'estime «t la sympathie.

Au Peseau, le 18 Octobre 1911 82« anniversaire de ma naissance.

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