L. M. Destrées
Le premier qui aura des nouvelles sûres des ennemis les fera passer en droiture.
A cette lettre était joint le billet suivant :
M. le Maréchal désire, mon cher cousin, que vous retourniez sur le champ à votre poste avec dix compagnies de grenadiers, la brigade de Navarre et du canon ; il n'y a pas un moment à perdre pour vous rendre à la tête de la brigade de Navarre et vous suivrez pour le reste ce qui est marqué dans l'instruction que je joins ici. M. le Maréchal a compté que cela devait vous être agréable : je ne doute pas que vous ne soyez bien aise de vous trouver à la poursuite des ennemis si en effet ils se retirent. Je vous embrasse de tout mon cœur.
A minuit. Maillebois.
Certes, Charles avait lieu d'être « bien aise » ; commander, même momentanément, Navarre sans peur était une rare fortune ; être associé, pour une action décisive, à l'illustre Chevert, était, pour un jeune maréchal de camp, un honneur enviable; il s'empressa de le mériter. Dès la pointe du jour, il débouchait des bois par les passages qu'il avait reconnus la veille et poussait devant lui avec vigueur. A côté de lui, la colonne de Chevert perçait avec le même entrain. Le bois était farci de petits détachements de chasseurs hanovriens, qui tiraient à bout portant et se repliaient : deux mille grenadiers, qui étaient à la sortie du bois, reculèrent i.
Cumberland n'entendait pas s'engager plus que la veille : il fit rentrer tout son monde dans ses lignes et se contenta de canonner à distance l'armée qui débouchait devant lui. D'Estrées répondit de même. La journée se passa en canonnades insignifiantes et en mouvements de troupes. A cinq heures du soir, l'armée française était déployée tout entière au pied des collines qui fermaient la plaine, Chevert à droite, Broglie à gauche, Contades au centre. En face d'elle, séparée par la plaine ouverte, l'armée anglo-hanovrienne, dans la forte position que j'ai déjà décrite et que Cumberland avait
1 Souvenirs du M'» de Valfons, p. 272.
encore renforcée : il avait construit au centre, au pied du Scheckenberg, une redoute armée de douze pièces de douze et de six obusiers ; le Scheckenberg lui-même était solidement occupé par des grenadiers avec du canon. D'Estrées, des hauteurs où il était campé, embrassait tout le champ de bataille et pouvait se rendre un compte exact des positions de l'ennemi. Il réunit un conseil de guerre : l'attaque de front fut jugée difficile ; il fut décidé qu'elle serait préparée par une attaque de flanc sur la gauche de l'ennemi. Chevert en fut chargé : il eut l'ordre de tourner, pendant la nuit, la croupe du Scheckenberg par la trouée de Vorenberg, que Charles de Vogué avait réussi à reconnaître, puis d'aborder le revers de la montagne au point du jour. Armentières appuyerait le mouvement en longeant à mi-côte, sous bois, la face opposée de la montagne: aussitôt celle-ci occupée, toute l'armée se porterait en avant sur Hastenbeck ; en attendant le moment de l'attaque, l'artillerie canonnerait vigoureusement la ligne ennemie.
Le corps confié à Chevert avait été formé avec soin : comme tète de colonne, les trois célèbres régiments : Picardie, Navarre, La Marine, puis la brigade d'Enghien, celle d'Eu, commandée par le jeune C'" de Lorges, des troupes légères, en tout près de 10.000 hommes. Charles de Vogué n'assistait pas Chevert comme la veille : il n'était pas de « jour» comme maréchal de camp ; c'était le tour de MM. de Maupeou et de Ruff"ey. Il dut se renfermer dans ses fonctions d'état major, aux ordres du maréchal.
L'opération fut conduite de point en point avec entrain et vigueur. A huit heures du matin, après un engagement très vif, Picardie plantait son drapeau au sommet du Scheckenberg. A ce signal l'armée s'ébranlait au cri de Vive le Roi ! et abordait les lignes ennemies ; la redoute du centre était enlevée par Champagne, que commandait le brillant et charmant C'c de Gisors ; reprise par un retour cfl'ensif du vaillant prince héréditaire de Brunswick, elle était une seconde fois enlevée par Champagne et le maréchal venait l'occuper lui-même avec son état major. Le succès de la journée était assuré: les lignes ennemies, prises de flanc par Chevert, commençaient à fléchir; Cumberland donnait déjà l'ordre de la retraite ; une grande et décisive victoire s'annonçait, quand un incident imprévu vint suspendre le mouvement et compromettre les résultats acquis.
Cumberland avait, dès le matin, envoyé le colonel Breindenbach, avec un petit détachement de dragons et d'infanterie, au village de Diedersen, situé de l'autre côté du Scheckenberg, afin de surveiller les abords de son extrêmegauche. Breidenbach, voj'ant le Scheckenberg occupé par les Français, eut une inspiration de soldat : il vint résolument attaquer la queue de la colonne française. La brigade d'Eu, qui s'y trouvait, n'était pas sur ses gardes ; surprise, elle se mit en désordre ; survinrent les Suisses de Reding, habillés de rouge comme l'infanterie anglaise ; les soldats d'Eu, affolés, les reçurent à coups de fusil ; d'où une extrême confusion, augmentée encore par les difficultés matérielles et morales d'un combat sous bois. Breidenbach s'empara d'une batterie française et la tourna contre nos hommes ; une panique se produisit; les valets de la colonne se mirent à fuire vers l'arrière; des soldats d'Eu, d'Enghien et de Reding les suivirent, redescendant avec précipitation les pentes qu'ils avaient si vaillamment conquises. En voyant ce désordre, dont il ignorait la cause, d'Estrées en fut ému. En même temps, lui parvenaient de la gauche des nouvelles alarmantes; on aurait appris qu'un corps ennemi important tournait notre droite. De qui venait l'information ? Rien de précis. Les uns nommaient Maillebois, qui se trouvait à la gauche ; les autres, le duc d'Orléans. Elle paraissait sérieuse, car on voyait une partie de la cavalerie de la gauche passer au grand trot, se dirigeant en toute hâte vers la droite. D'Estrées crut à une attaque de ce côté ; à tout événement, il donna l'ordre de suspendre le mouvement en avant et de prendre des dispositions sur l'arrière, en cas de retraite forcée.
Chevert, prévenu, protesta énergiquement. La bagarre du bois était terminée ; Breidenbach, son coup fait, s'était hâté de mettre en sûreté sa petite troupe. Chevert voyait les colonnes ennemies plier sous son attaque de flanc ; il ne voulait pas laisser échapper la victoire que son hardi mouvement avait décidée. D'autres officiers insistèrent dans le même sens : parmi les plus pressants, Cornillon, major général de l'infanterie, et Charles de Vogué, les deux seuls que le maréchal parut écouter, écrit Maillebois i. Enfin.
1 Lettre à Paulmy, du 27 juillet 1757. (A. H. G., vol. 3436, n'^ 117-118.)
Je ne résiste pas à la satisfaction de reproduire les dernières
d'Estrées se ressaisit ; l'ordre de reprendre la marche en avant fut donné, mais il était un peu tard. Lorsque les colonnes d'attaque entrèrent dans Hastenbeck, la position était évacuée ; toute l'armée ennemie avait battu en retraite ; elle était en sûreté sous le canon d'Hameln i. La victoire était incomplète ; elle était pourtant décisive, car elle brisa la résistance du duc de Cumberland : le prince anglais se retira précipitamment vers le bas Weser, abandonnant la partie, Hameln capitula le lendemain de la bataille d'Hastenbeck ; Minden se rendit quelques jours après ; puis ce fut le tour de Hanovre, Brunswick, Brème, Verden, Harbourg, et Cumberland, acculé à Closter Seven, y signait, le 8 septembre, la convention qui condamnait son armée à l'inaction et le mettait hors de cause.
Ces fruits de la journée d'Hastenbeck ne devaient pas être cueillis par celui qui avait eu l'honneur et le mérite de la victoire. Dès le lendemain de la bataille, le maréchal d'Estrées était officiellement informé de son remplacement par le maréchal de Richelieu, L'intrigue, savamment conduite depuis deux mois par Maillebois, Paulmy, Pâris- Duverney, Bernis et Mme de Pompadour, avait réussi. D'Estrées n'avait rien fait pour la déjouer ; c'était un médiocre courtisan ; il avait toujours refusé à la favorite l'honneur de ses hommages ; ses lenteurs, ses hésitations, perfidement présentées par Maillebois, avaient été exploitées contre lui ; la Cour lui était hostile ; elle lui préféra le courtisan consommé qui résumait en sa personne ses qualités brillantes et frivoles, ses élégances et ses vices et qu'entourait d'une auréole de bravoure et de gloire la récente conquête du Port Mahon.
lignes de cette dépêche : « Je ne puis vous dire trop de bien de Cornillon. Si le maréchal est juste, il vous en dira plus que moi. Ce serait là l'occasion de lui donner le Cordon rouge. Vogué mérite aussi quelque distinction. Il a joué un beau rôle à l'armée, le jour du détachement de M. de Contades qui dormait encore dans la plaine tandis que Vogué était dans les hauteurs, sur le nez de l'ennemi. Si vous voulez faire son fils colonel vous ferez une action juste ; il y a quatre ans qu'il est sur les rangs. Vogué est un des meilleurs officiei's généraux qu il y ait ici ; il vaut cent fois mieux que ceux qu'on veut faire valoir : il me semble que ce sont là de ces sujets que vous pouvez bien traiter sans faire crier personne. »
1 C'est la première fols, écrit un auteur allemand, qu'on vit deux armées battre en retraite chacune de son côté.
D'Estrées se retira avec dignité et se rendit silencieusement aux eaux d'Aix-la-Cliapelle. L'opinion de l'armée se retourna en sa faveur ; elle se montra, au contraire, sévère pour Maillebois ; on alla jusqu'à lui reprocher d'avoir volontairement trompé son chef à Hastenbeck. Pour se disculper, il répandit dans le public, à Paris, pendant l'hives de 1758, un mémoire très malveillant pour d'Estrées. Celuici obtint du Roi la permission de le traduire devant un tribunal de maréchaux qui le condamna. Maillebois fut enfermé quelque temps à Doullens et finit sa vie dans la disgrâce.
Pour le moment, Maillebois était tout à la satisfaction que lui causait le changement du général en chef. Comme de raison, Richelieu lui avait continué les fonctions d'aidemaréchal général des logis et lui avait accordé ioyxi^ sa confiance. Rien n'avait été changé à l'organisation des services d'état major ; c'étaient Maillebois et son fidèle auxiliaire Charles de Vogué qui avaient préparé les plans et réglé le détail des opérations, qui, en moins de six semaines et avec une célérité inaccoutumée, avaient conduit l'armée française victorieuse d'Hastenbeck à Closter Seven.
La convention de Closter Seven portait un coup terrible à la cause du Roi de Prusse : battu à Kolin par les Autrichiens, menacé par les Russes et les Suédois, abandonné par les Hanovriens, Frédéric était dans la position la plus périlleuse. Si les deux armées françaises de Richelieu et de Soubise avaient combiné leurs mouvements et les avaient concertés avec ceux des armées impériales, il était perdu à jamais i. Les incohérences, les désordres, les vues particulières, les intrigues de cour paralysèrent l'action commune. Le coup de foudre de Rossbach, l'éclatante victoire de Leuthen furent la revanche de l'unité de vues, de la discipline et du génie.
Richelieu avait pourtant eu le sentiment du danger. Aus-
1 Je trouve, dans les papiers de Charles de Vogué, la minute d'un intéressant mémoire rédigé à cette époque, alors que le roi d'Angleterre refusait de ratifier la convention et qu'on pouvait craindre qu'elle ne fût pas tenue. Il conseillait d'écraser l'armée hanovrienne, de détruire tout ce qui appartenait au roi Georges dans le Hanovre, de passer l'Elbe pour se joindre aux Suédois, en Mecklembourg, et marcher avec eux sur Berlin.
sitôt délivré des Hanovriens par la convention de Closter Seven, il avait porté tout le gros de ses forces à Brunswick, face à l'armée prussienne. Nous avons une lettre de Maillebois à Charles de Vogué, du 17 septembre, lui prescrivant de prendre cent hussards de Polleresky, de les joindre à son propre corps et d'aller reconnaître le cours de l'Ocker, au sud de Brunswick, « car, dit-il, il est de la dernière importance de le connaître à fond pour se préparer à recevoir le Roi de Prusse s'il s'avançoit jusque là ».
On fit des reconnaissances, on s'établit fortement autour d'iialberstadt ; on correspondit avec Soubise, on lui fit des offres de services : mais là se borna l'effort, mal secondé à Versailles et à Vienne. Tout le mois d'octobre se passa en hésitations., en tiraillements, en correspondances stériles. L arraéf3 de Richelieu se désorganisait dans l'inaction et l'indiscipline ; rançonner le Hanovre devint la principale occupation : chacun s'y employa, depuis le soldat jusqu'au général en chef, qui reçut, des troupes démoralisées, le surnom injurieux de Père la Maraude i,
Richelieu avait remis en vigueur, à son profit personnel, la pratique, si bien perfectionnée par Villars et Marlborough, des sauvegardes : les contributions légales étaient majorées et détournées de leur destination légitime ; les subalternes y mettaient moins de formes et pillaient sans façons. Il y avait, heureusement, d'honorables exceptions ; l'histoire en a retenu quelques-unes, Gisors, Broglie, Armentières, Randan. Je puis, Dieu merci, ajouter Charles de Vogué à cette liste ; à défaut des témoignages contemporains, nous avons le témoignage irrécusable du Livre de Raison. Il nous prouve que la guerre, loin d'enrichir notre aïeul, l'endetta ; loin de recevoir de l'argent de l'armée, la Mis^ de Vogué était obligée d'en envoyer à son mari, pour subvenir au train qu'une mode néfaste imposait à un officier général.
Les populations écrasées réclamaient avec bruit ; quelques l'évoltes se produisirent : elles furent réprimées avec rigueur ; la trace de ces répressions se trouve dans les papiers de Charles. Il eut à organiser une véritable expé-
1 La malice parisienne devait aussi stigmatiser du surnom de Pavillon de Hanovre la jolie maison que Richelieu se fit construire avec les profits de la campagne et dont vous avez souvent remarqué les lignes élégantes au coin de la rue d'Antin et du boulevard des Italiens.
dition pour « punir » les villes d'Osterbourg et de Garlebsen de leur « désobéissance ». Le M's de Monby et le M'* de Morangiès y menèrent leur infanterie avec du canon, Polleresky ses hussards. « L'intention de M. le Maréchal, dit l'instruction, n'est pas qu'on pille et brûle la ville » ; on prendra des otages parmi les notables et riches habitants, on exigera pour les soldats du détachement « des vivres et des rafraîchissements en abondance ». Ce n'est qu'en cas de résistance à main armée que la ville serait mise au pillage « pour l'exemple ».
Lassitude, crainte ou souffrance, les Hanovriens se prêtaient à des tentatives pacifiques ; Richelieu conversait avec le Conseil de Régence par l'entremise d'agents danois ; le duc de Brunswick traitait secrètement avec lui de l'incorporation de son contingent dans l'armée française. La nouvelle de la journée de Rosbach vint couper court à ces velléités. Richelieu eut le pressentiment d'une reprise des hostilités et s'y prépara activement. Rappelant ses troupes disséminées, il concentra un corps à Ultzen, sous les ordres du M's de Villemur. Charles de Vogué fut envoyé à Lunebourg avec la brigade d'Auvergne, les dragons de Caraman et plusieurs régiments de cavalerie ; il avait mission de mettre la place en état de défense et de surveiller la région de l'Elbe i.
Arrivé à son poste le 12 novembre, Charles se mit à l'œuvre avec activité. Réquisitionnant paysans pour travailler aux fossés, charpentiers pour les palissader, il s'entoure de postes, pousse au loin ses reconnaissances, établit des lignes de correspondance avec les corps voisins ; mais, malgré tous ses efforts, il ne pouvait rendre à une bicoque délabrée la valeur militaire qu'elle avait perdue. Il écrit à Richelieu qu'il ne pense pas pouvoir tenir dans Lunebourg plus de huit jours de tranchée ouverte. Il ne croit d'ailleurs pas encore à la « trahison » des Hanovriens ; si elle devait se produire, il conseille de prendre, le long de la rivière l'Aller, des positions plus faciles à défendre 2, Richelieu
1 Le duc de Richelieu au M'^ de Vogué. Brunswick, 13 et 16 nov. 1757.
Le i¥'s de Vogué au duc de Richelieu. Lunebourg, 12-19 nov. 1757. Mémoire sur les réparations à faire aux fortifications et instructions aux ingénieurs. (A. V.)
2 Le .Vi's de Vogué au iV/'^ de Monteynard. Lunebourg, 13 nov. 1757. (A. V.)
vient lui-même sur les lieux, pour se rendre compte du véritable état des choses. Le 28, il est à Lunebourg ; il y soupe chez Charles, qui lui avait offert une « chère militaire », son équipage, laissé à Brunswick le 12, ne l'ayant pas encore rejoint 1. Il y reçoit la déclaration officielle de la rupture de la convention de Closter Seven et de la reprise des hostilités. Les Hanovriens « jetaient le masque » : leur armée, que Richelieu avait eu l'imprudence de ne pas désarmer à Closter Seven, s'était reconstituée sans bruit ; les contingents de la Hesse eL du Brunswick s'y joignaient. Le prince Ferdinand de Brunswick, l'un des meilleurs élèves de Frédéric, en prenait le commandement : sous son énergique direction, 30.000 hommes étaient concentrés sur l'Elbe, prêts à entrer en campagne. Devant cette attitude menaçante, Richelieu prit rapidement ses dispositions. 11 envoya M. de Péreuse avec 500 hommes renforcer la garnison de la petite place de Harbourg, en face de Hambourg, puis il replia toutes ses troupes derrière l'Aller, son quartier général à Zell. Ce mouvement se fit en très bon ordre, avec quelques heureux engagements contre les coureurs ennemis; le soldat avait retrouvé son entrain au bruit du canon. Les officiers montraient moins de zèle : une campagne d'hiver choquait leurs traditions et dérangeait leurs habitudes ; beaucoup d'entre eux étaient déjà en congé.
Chez l'ennemi, au contraire, tout était prêt pour une campagne d'hiver. Le 13 décembre, Frédéric donnait le signal en marchant sur la Silésie où, en moins d'un mois, il devait battre les Autrichiens à Leuthen et leur reprendre Breslau. En même temps, le prince Ferdinand passait l'Elbe et, envoyant un petit corps assiéger Harbourg, envahissait le Lunebourg. Le 15 décembre, il se présentait devant Zell ; mais, trouvant les ponts coupés et le passage bien gardé, il se contentait de brûler les faubourgs situés sur la rive droite de l'Aller. 11 ta ta la ligne sur d'autres points, mais n'osa l'attaquer, devant l'énergique vigilance de Richelieu. Le mois de décembre s'acheva ainsi en vaines démonstrations. Encouragé par les hésitations de son adversaire, Richelieu se décida à prendre l'offensive : il se résolut à passer l'Aller et à marcher à l'ennemi. L'opération était difficile et périlleuse ;
1 Le Mis de Vogiié au duc de Richelieu. Lunebourg, 19 nov. 1757. (A. V.)
la plupart des généraux la déconseillaient ; Richelieu eut raison de toutes les résistances : l'opération fut fixée au 24 décembre. Maillebois eut l'ordre d'en préparer le détail ; il confia le travail à Charles de Vogué ; celui-ci l'exécuta avec sa compétence et son application ordinaires. 11 rédigea un long mémoire, dont nous avons la minute entièrement écrite et corrigée de sa main ; tout y est prévu avec une grande précision et une exacte connaissance du terrain : construction des ponts, passages à gué, mouvement des troupes heure par heure, non seulement pour préparer et effectuer le passage, mais pour se déployer et agir sur l'autre bord de la rivière ; des variantes sont proposées au choix du maréchal.
Richelieu choisit, mais ne changea rien au texte du projet qui lui était soumis'. L'opération fut exécutée « conformément à cette disposition >>, dans la nuit du 24 au 25 décembre ; elle eut un plein succès : l'ennemi n'attendit pas l'attaque et se retira précipitamment, laissant entre les mains des Français cinq cents prisonniers, des vivres, des fourrages et quelques chariots chargés.
Cette heureuse affaire causa une grande satisfaction à Versailles, affirme le duc de Luynes, satisfaction d'ailleurs un peu atténuée par la perte de Harbourg. M. de Péreuse capitula le 30 décembre, après un mois de siège et de bombardement ; sa défense avait été superbe : il sortit avec les honneurs de la guerre et les félicitations de l'ennemi. La place avait d'ailleurs perdu toute importance depuis que l'Aller était devenu la base des opérations. Brème, situé au confluent de cette rivière et du Weser, avait une bien plus grande valeur : le duc de Broglie s'en empara par un hardi coup de main qui annonçait l'homme de guerre. La saison était devenue détestable ; les troupes des deux partis souffraient énormément : les hostilités furent suspendues par la force des choses. L'état major français se disloqua.
Maillebois quitta l'armée pour ne plus y rentrer; j'ai déjà relaté les fausses démarches qu'il fit à Paris, démarches qui amenèrent son conflit avec le maréchal d'Estrées et sa
1 Le texte entier de la « disposition » définitive a été imprimé dans les mémoires du duc de Luj'nes (t. XVI, p. 318). Je l'ai collationné avec le travail manuscrit de Charles de Vogué et j'ai constaté qu'il reproduisait textuellement ses phrases, en les abrégeant quel- 4}uefois, mais sans y rien changer.
disgrâce définitive. Ses fonctions furent momentanément remplies par le Mi* de Monteynard, homme de valeur, grand ami de Charles de Vogué, son camarade de grade et d'âge, comme lui aide-maréchal général des logis de l'armée. Une correspondance active s'établit entre les deux officiers, toute empreinte d'affection et de confiance mutuelles. Bientôt Richelieu lui-même demanda la permission de faire un voyage à la Cour : cette permission lui fut accordée, mais à la condition qu'il renoncerait définitivement à son commandement. Richelieu se résigna sans peine à cette condition : elle lui évitait les inquiétantes éventualités et les lourdes responsabilités de l'avenir; la campagne se terminait pour lui par un succès : sa réputation militaire était encore intacte.
Il partit le 8 février, sans regret et les mains pleines. Il laissait une armée démoralisée par ses exemples, aff'aiblie par ses dilapidations et son incurie administrative, destinée par sa faute aux humiliations prochaines de la défaite. Il est juste d'ajouter que la cour de Versailles a sa part de responsabilité dans le mauvais état de l'armée. Paulm}' était au-dessous de sa tâche; il ne sut ni assurer le recrutement et le ravitaillement, ni dominer les mesquines compétitions de personnes, ni échappera l'influence de la coterie régnante. Ce fut encore elle qui décida du choix du successeur de Richelieu. Louis de Bourbon-Condé, dit le comte de Clermont, lui plaisait par ses élégances fastueuses, l'éclat de ses fêtes et de ses prodigalités . C'était, vous le savez, le frère cadet du duc de Bourbon, comme lui arrière-petit-fils du grand Condé. Destiné à l'Eglise dès le berceau et tonsuré malgré lui, il n'avait jamais su plier à la discipline ecclésiastique sa nature avide de plaisirs et de gloire militaire. Portant tour à tour le petit collet et l'épée, il avait dissipé la fortune de plusieurs abbayes et bravement combattu à Raucoux et à Lawfeld, écrit de jolies lettres et de mauvaises comédies, pris d'assaut un fauteuil à l'Académie française. En 1757, il était officiellement abbé de la célèbre et opulente abbaye de St-Germain-des-Prés ; à ce titre, il habitait le château abbatial de Berny, y avait installé Mlle Leduc, y avait monté pour elle un théâtre où il ne dédaignait pas de lui donner la réplique aux applaudissements d'une brillante et joyeuse compagnie. Mais la guerre l'attirait : saturé de fêtes et de succès de théâtre, il rêvait de gloire acquise sur une scène
plus conforme aux traditions de sa race. Il brigua le commandement de l'armée de Hanovre et l'obtint sans peine de la déférence de Paulmy et de la complaisance de Mme de Pompadour. Sa nomination fut signée par le Roi le 17 janvier 1758.
Clermont s'attarda à Versailles, voyagea lentement et n'arriva à Hanovre que le 14 février. Il trouva l'armée dans de bonnes positions entre l'Aller, le Weser et l'Ocker, mais très délabrée, sans souliers, sans habits de rechange, déprimée par le froid et le relâchement de la discipline. Son état major n'était pas encore réorganisé : Crémille avait refusé les fonctions de maréchal général des logis; Monteynard continuait à les remplir, secondé par son ami Charles de Vogué. La première mesure qu'on décida fut l'établissement d'une ligne de postes et de redoutes qui, allant de Nienbourg sur le Weser au lac de Steinhiider et du lac à Neustadt sur la Lehne, couvrirait entièrement Hanovre et serait plus facile à défendre que la ligne de l'Aller; en même temps, la garnison qui gardait le pont de Hoya, sur le Weser, fut renforcée et confiée à un officier très vigoureux, M. de Chabo. Charles de Vogué fut chargé de la construction de la ligne de Nienbourg à Neustadt, par commission du 19 février i. Il avait à ses ordres des ingénieurs du corps roj'al, le régiment royal suédois et les troupes cantonnées dans la région. Pendant qu'il remplirait sa mission, on pourvoirait au rétablissement de l'armée.
Charles, sans perdre de temps, s'était rendu à Neustadt et, de cette ville, le 22 au matin, il adressait à Clermont un mémoire où étaient sommairement décrits les travaux dont il allait entreprendre l'exécution. Il pensait bien, ainsi que le Prince, avoir devant lui les deux mois d'usage. Ils comptaient, l'un et l'autre, sans l'énergie et sans l'union des chefs ennemis. Soutenu par le roi d'Angleterre, secondé par le roi de Prusse, le prince Ferdinand avait solidement reconstitué ses forces et, sans s'inquiéter de la saison, violant toutes les règles de la bienséance, il avait repris la campagne en plein hiver. Le 18 février, quatre jours à, peine après l'arrivée de Clermont, il passait l'Aller au-dessous de Verden, avec 30.000 hommes bien équipés, bien pourvus de vivres et de munitions. St-Chamans, qui était cantonné à Verden, n'osait attendre
1 L'original est en notre possession, signé Louis de Bourbon.
l'attaque et se repliait. Cette nouvelle, parvenue à Hanovre le 21 au soir ou le 22 au matin, y causa, comme vous pouvez le penser, un grand émoi. « Nous sommes dans une crise vive, mon cher Vogué », écrivait Montej^nard à Charles, le 22, « c'est le cas de forcer de voiles ». En même temps, il lui renvoyait son mémoire avec des annotations hâtives, indiquant que les circonstances ne permettaient plus l'exécution du projet primitif et qu'il fallait se contenter des travaux les plus urgents; pour le détail, « il s'en remettait à sa prudence ».
Charles n'avait pas attendu cet avis pour modifier ses instructions. Dès le 23, à la pointe du jour, il avait envoyé un détachement couper le pont de Botmer, d'autres partis faire des abatis sur des points bien choisis. Déjà les hussards ennemis se montraient et venaient gêner les travailleurs. Laissant au colonel Yenner le soin de poursuivre ces travaux sommaires, il courut, le 24 au matin, jusqu'à Nien bourg, essaj'er de mettre en état de défense ce poste important. Eo y arrivant, il apprit une grave nouvelle : le poste de Hoya avait été enlevé par l'ennemi. M. de Chabo, après une superbe défense, après avoir perdu sept cents ho-mmes, avait brûlé le pont du Weser et s'était échappé par la rive gauche du fleuve avec les débris de son détachement; une partie de ses hommes arrivaient à Nienbourg en désordre. La mission de Charles changeait d'objet; il fallait pourvoir à uneattaque imminente, il courut au plus pressé. D'accord avec M. de Brulart, qui commandait à Nienbourg, il prit les mesures les plus urgentes, coupant les ponts, faisant filer sur Minden les hommes inutiles, les bagages, les impedimenta. 11 croyait encore possible d'arrêter l'ennemi en s'appuyant sur Neustadt et Nienbourg; mais il était indispensable que la garnison de cette dernière place fût renforcée : les deux bataillons de Lyonnais qui la composaient ne suffisaient pas à garnir les sept bastions de l'enceinte, surtout l'eau des fossés étant gelée. « 11 est aussi de la plus grande conséquence, écrivait-il au Prince le 24 i, d'occuper Rhebourg; ce village, qui est très considérable et ne forme qu'une rue, est situé entre deux marais qui m'ont paru impraticables... Ce poste est, je crois, très aisé à soutenir. Il est absolument indispensable pour couvrir les communications de Nienbourg à Hanovre et à Minden... Je prends la
1 A. H. G., Papiers de Clermont, vol. 3&, n« 78.
liberté de représenter à Votre Altesse qu'il ne m'est pas possible de veiller en même temps à la partie de Nienbourg et à celle de Neustadt, parce qu'il y a dix lieues de l'une à l'autre, à cause du détour qu'on est obligé de faire. Je la supplie donc de décider de l'endroit où elle juge le plus à propos que je reste, et de charger quelqu'autre de la partie qui ne me sera pas destinée ».
Cette lettre à peine écrite, Charles de Vogué recevait une seconde nouvelle non moins grave que la première : M. de St-Germain, qui avait remplacé le duc de Broglie à Brème, craignant d'être coupé, avait évacué cette place, se dirigeant vers Minden. Ainsi, tout le cours inférieur du Weser était perdu ; il devenait difficile de maintenir de petits postes isolés; une concentration des forces était nécessaire : Charles se hâta d'écrire au comte de Clermont la lettre de soldat que voici :
Nienbourg, 25 février 1758'.
Monseigneur,
M. de Brulart vient de recevoir une lettre de M. de St-Germain que je joins ici et, en conséquence, je fais partir le régiment de Royal Piémont et, pour ne pas le compromettre, je lui fais prendre la route de Minden où il arrivera demain, allant aujourd'hui loger à Leese. Je fais partir en même temps, sous bonne escorte, 250 prisonniers hanovriens qui étoient ici. Votre Altesse aura la bonté d'envoyer ses ordres pour les prisonniers, ainsi que pour le régiment de Royal Piémont, supposé qu'elle le destine ailleurs qu'à Osnabruck où M. de St-Germain le demande.
A l'égard des dragons du Mestre de camp, M. de Brulart m'avoit dit qu'ils n'étoient que 150, mais par l'état qu'on vient de me remettre il y a 342 dragons, 364 chevau"x, 21 officiers et 11 maréchaux des logis : je les garde encore ici, de même que les houzards et j'attendrai vos ordres pour les faire partir. Deux bataillons ne suffisent pas pour la défense de ce poste. Vous devez juger, Monseigneur, que M. de St-Germain ayant pris le parti d'abandonner Brème, la position de Nienbourg devient moins essentielle. Ce poste est tout au plus à l'abri d'un coup de main; l'ouvrage qui est sur la rive gauche du Weser peut être insulté. Ainsi, dans le cas où Votre Altesse ne soit pas dans l'intention de faire soutenir Nienbourg et cette position par une partie de l'armée, il seroit bien fâcheux de faire prendre les troupes qui y sont et bien désagréable pour moi d'avoir
1 A. H. G., Papiers de Clermont, Suède, vol. 39, n» 79. — Minute A. V.
une pareille expectative. Cependant je suis fait pour obéir et j'exécuterai les ordres de Votre Altesse. Je la supplie de me prescrire la conduite que je dois tenir.
A Hanovre, on était dans une grande inquiétude : « Je n'ai pas de nouvelles de M. de Vogué depuis vingt-quatre heures », écrit Clermont au ministre, le 25, sans dissimuler ses préoccupations. « Comme c'est un homme de guerre, j'espère qu'il fera sa retraite sans essuyer aucun échec considérable!. » Le message du 24 arriva peu après et causa un grand soulagement : « Votre lettre me fait tous les biens du monde, écrivit Monteynard à son ami, car j'étais horriblement en peine de vous. »
On était rassuré sur la personne de Charles, on ne l'était pas sur la situation générale, qui restait très critique. Clermont et ses conseillers ne crurent pas possible de défendre Hanovre ; un mouvement en arrière fut décidé ; on se hâta de prescrire à Charles de Vogué de s'entendre avec Brulart pour l'évacuation immédiate de Nienbourg, puis de courir à Neustadt, ramasser toutes les troupes qui s'y trouvaient et rentrer au plus vite à Hanovre. Il lui était ordonné de quitter Neustadt le 27 au matin en gardant un secret absolu sur sa direction : un détachement serait envoj'é à sa rencontre pour le recueillir 2. Charles remplit cette mission en « homme de guerre », comme l'avait prédit Clermont, avec^ine vigueur et une célérité remarquables. Parti de Nienbourg le 26 au matin avec une escorte de 50 dragons, il arrivait à Neustadt dans la journée et faisait une diligence telle qu'il quittait cette place le 27 avant le jour, emmenant avec lui toutes les troupes de la région, ne laissant derrière lui aucun traînard. Il s'arrêtait à Blumenau, à vingt kilomètres de Hanovre ; il était temps : une heure à peine après son départ de Neustadt, l'ennemi apparaissait devant la place. A Blumenau, Charles trouva les deux régiments de cavalerie Dauphin et Royal Roussillon, ainsi qu'un convoi de cartouches qui l'aidèrent à tenir l'ennemi en respect. Il trouva aussi une lettre de Monteynard lui annonçant la retraite générale et lui disant qu'il avait été désigné par le Prince pour faire l'arrière-garde sous les ordres de
1 A. H. G., vol. 3472, nos 168, 179.
2 Le C'« de Clermont au M'^ de Vogué, Hanovre, 25 et 26 février 1758. — A. H. G., Papiers de Clermont, vol. 39, n» 91.
M. d'Arraentières. Il aurait le commandement d'un corps composé de huit compagnies de grenadiers, de quatre piquets, de huit pièces de quatre, de deux cents chevaux, auxquels se joindrait une troupe légère de dragons, de hussards et de volontaires laissés à sa disposition à la sortie de la ville de Hanovre. Le départ de l'armée était fixé au lendemain 28.
Alors commença cette lamentable retraite qui devait durer un mois et ne s'arrêter qu'au Rhin. La saison était détestable, les chemins défoncés, le pays épuisé, les troupes démoralisées par l'humiliation et la souffrance. On abandonna tout, les places conquises, les hôpitaux pleins de malades, les magasins remplis de farines achetées très cher. Le comte de Clermont aurait voulu faire tête à Hameln, essaj^er de sauver Minden assiégé : il ne put s'arrêter, entraîné par le courant qui poussait tout vers le Rhin. Charles faisait son devoir à l'arrière- garde, sans grand danger pour sa vie, la poursuite de l'ennemi 'étant assez molle, mais avec un labeur excessif; le service était très dur. Un jour, harassé de fatigue, son équipage fourbu, à bout de résistance, il eut un moment de lassitude et pria Monteynard de le faire relever de son poste : Monteynard n'avait rien à lui refuser; mais, avant de céder à sa demande, il fît un appel à son dévouement : « C'est un malheur attaché aux bons officiers, lui écrivait-il, on les surcharge de travail et on les accable. » Charles fit un eff'ort suprême et reprit courageusement « la besogne » ; il ne la quitta qu'à Lippstadt, le 24 mars, alors que la poursuite avait cessé. Sous la pression de la souffrance, son âme généreuse eut une pensée de compassion pour ceux qui souffraient plus que lui peut-être, près du foyer natal, et que son absence laissait peut-être sans secours ; il écrivit à sa femme de distribuer vingt louis aux pauvres de ses domaines. Madeleine inscrivit la dépense sur le Livre de Raison à la date du 18 mars, sans se douter, peutêtre, de l'angoisse qui l'avait inspirée.
L'armée atteignit Wesel le 30, y passa le Rhin et reprit, sur la rive gauche, ses cantonnements de l'année précédente. 11 y avait un an, presque jour pour jour, qu'elle avait franchi le fleuve, au même point, brillante, pleine d'ardeur et d'espérance. Quel contraste entre les deux passages I Elle revenait humiliée, mécontente et délabrée, vaincue sans avoir été battue, ayant perdu, en trois mois, par la faute du
commandement supérieur, le fruit de ses victoires et de ses labeurs; ayant gaspillé d'énormes ressources en hommes, en argent, en matériel, sans aucun profit pour la France ou pour sa propre gloire.
A l'abri sur la rive gauche du Rhin, elle espérait y trouver deux mois de répit et le temps de se refaire. Elle comptait sur le nouveau ministre, l'intègre et vaillant maréchal de Belle-Isle, qui avait remplacé, au département de la Guerre, l'incapable Paulmj\ Le vieux maréchal se mit au travail avec une ardeur toute juvénile : assisté par Crémille, il multiplia les efforts, stimulant la levée des milices, pressant l'acheminement des recrues, hâtant les envois de matériel, s'efforçant, non moins, de remédier au mal moral dont souffrait l'armée.
A Wesel aussi, on faisait un certain effort. Belle-Isle avait envoyé à Clermont, comme chef d'état major, un officier qui avait toute sa confiance, le C^e de Mortaigne, et dont les intentions au moins étaient excellentes. Ses qualités de stratégiste étaient limitées, comme le prouva l'événement, mais ses qualités d'administrateur étaient réelles. Le rétablissement de la discipline était sa principale préoccupation et il s'y appliqua avec, ardeur. Dès le 5 mars, à Metz, où il reçut de Belle-Isle sa nomination au poste de chef d'état major et l'ordre de rejoindre immédiatement l'armée, sa première lettre au ministre porte la trace de ce souci : il indiquait la répartition de l'armée en divisions et en brigades commandées par des chefs permanents comme une des premières mesures à prendre i. Le spectacle navrant 2 que lui offrit l'armée à son arrivée l'avait confirmé dans son opinion : le 12 mars, il écrivait à Belle-Isle 3 qu'il fallait nécessairement attacher les généraux à leur corps, réformer leurs tables, supprimer le luxe et la vaisselle plate, obliger les colonels à camper avec leur troupe : « Le mal est grand, ajoutait-il, mais il n'est pas sans ressource, et je suis bien assuré que, d'ici à quelques mois, on ne reconnaîtra plus l'esprit de
1 A. H. G., Papiers de Clermont, vol. 36.
2 Voici comment Clermont le décrit lui-même à Belle-Isle le 15 mars : « Les trois quarts des officiers de tout grade sont partis, par congé du général; ceux qui restent, dégoûtés: l'indiscipline, la maraude, le vol et les cruautés régnaient parmi l'officier comme le soldat. » Id. ibid.
3 Id. ibid., n» 46.
l'armée. Jusqu'à présent, les attentions pour le militaire n'ont porté que sur le profil : on n'a regardé que la boucle du soulier, il faut remonter plus haut. » Mais, d'accord avec Clermont, il avait reconnu que le mal ne pourrait être sérieusement attaqué que quand l'armée aurait pris ses quartiers d'hiver. En attendant, on avait fait quelques exemples. Clermont avait dû faire violence à sa mansuétude naturelle et montrer, ainsi qu'il l'écrivait à Mme de Pompadour i, « une sévérité bien éloignée de son caractère ». Elle n'avait pas été sans effet. Aussitôt l'armée cantonnée autour deAYesel, Mortaigne provoqua des mesures radicales. Demanda-t-il, à cet effet, à son subordonné, Charles de Vogué, un mémoire sur la question ? Celui-ci prit-il spontanément l'initiative d'une étude personnelle ? Je ne saurais le dire. Toujours est-il que j'ai trouvé dans ses papiers un travail très complet, tout entier écrit et corrigé de sa main et qui a toutes les allures d'un document officiel ; il est d'un véritable intérêt. Je crois devoir l'analyser ici et même en citer le début et quelques passages.
« Tout le monde se récrie sur l'indiscipline qui a régné dans nos <f troupes pendant le cours de cette campagne; chacun suivant « sa façon de penser en indique la cause et les moj'ens d'y remédier. « L'objet de ce mémoire est de rassembler tous ceux qu'une atten- « tiou suivie sur un objet aussi essentiel a pu faire connaître. Il y « en a pour lesquels il faut attendre la paix ; on les discutera dans « un mémoire particulier. II y en a qu'on peut emploj^er pendant « la guerre, c'est à ceux-ci qu'on doit s'attacher dans le moment « présent.
« La discipline est une suite de l'ordre et l'ordre est un assujet- « tissement général aux règles établies. Si l'on veut que tout le « monde s'y soumette, il faut n'admettre aucune exception.
(( D'après ces principes, c'est par ceux qui doivent donner « Vexemple qu'on doit commencer une réforme si nécessaire. Le « soldat est plus excusable de marauder qu'un officier général ne « l'est en exigeant ce qui ne lui est pas dû. On avait, jusques à pré- « sent, regardé comme une infamie ce qui devient à présent com- « mun : on commence déjà à regarder comme des dupes et des imbé- « ciles ceux qui ne tirent point parti de leur autorité et des circons- « tances.
« Que le Roi donne des marques de son mécontentement en « excluant de toutes grâces et n'employant plus les officiers géné-
1 Id. ibid., n° 128.
« raux qui ont préféré un vil intérêt aux sentiments de désintéres- « semant qui jusqu'à ce siècle avaient caractérisé la nation — ils « sont connus — et que cet exemple s'étende non seulement sur ceux « qui ont exigé, mais sur ceux qui ont eu la faiblesse de recevoir « ce qui ne leur revenait pas, dès lors on ne tardera pas à s'aperce cevoir des suites de cette punition. Chacun sentira que puisque « le Roi ne veut point ménager les grades supérieurs il aura encore « plus de fermeté envers les inférieurs. Des officiers généraux qui « ont les mains bien nettes en sont bien plus autorisés à ne pas « ménager les troupes sur l'article de la discipline. »
Après ce préambule, le mémoire expose que chaque division devrait être effectivement commandée par un lieutenant général, qui serait chargé de tout le détail et du maintien de la discipline dans la division, logerait et camperait avec elle, s'attacherait à connaître les troupes qui la composent, s'intéresserait à elles et acquérerait ainsi plus d'autorité et de considération. 11 recevrait seul les ordres du major général relatifs à la discipline et les répartirait entre les majors de régiment par l'intermédiaire d'un major de division, qui serait sous ses ordres directs et veillerait au détail : enfin les colonels seraient responsables envers lui de la discipline de leurs régiments respectifs.
« Quand les officiers généraux donneront l'exemple par leur « exactitude à se conformer à ce qu'on exige d'eux et leur attention (( à l'observance de la discipline, ils sei'ont en droit d'exiger des « colonels la même attention. Ils doivent les rendre responsables « de tout ce qui se passera dans leur régiment de contraire à « l'exactitude du service et à la discipline. C'est sur les colonels « surtout que l'on doit sévir si l'on veut rétablir l'ordre : tous ceux « qui aiment le bien du service le demandent eux-mêmes, parce que « dès qu'ils seront punis des fautes de leur régiment ils en seront plus « autorisés à prendre les mesures les plus efficaces pour les préce venir. Les exemples que l'on fera sur les colonels ne doivent
« souffrir aucune exception; elle serait odieuse Si le colonel est
« absent ou détaché pour raison de service ou de maladie, on s'en « prendra au lieutenant-colonel et toujours au commandant du « corps. »
Le mémoire édicté ensuite les peines qu'il conviendrait d'infliger aux chefs dont les soldats se livreraient à la maraude ; elles vont des arrêts au renvoi; on fera, en outre, payer au régiment les dégâts qu'il aura commis. Mais pour enlever au soldat tout prétexte de maraude, il conviendra d'améliorer son ordinaire, d'augmenter la ration de pain qui, étant de quatre onces, est notoirement insuffisante; il faudra réglementer la recherche des légumes, la restreindre à l'enceinte du camp, donner des consignes sévères et sévèrement exécutées aux gardes des camps et aux chefs des postes.
rendus responsables des sorties irréguliéres. Enfin, les marches se feront en ordre serré, aussi bien en temps de paix qu'en temps de guerre, afin d'habituer les officiers à avoir leurs hommes sous l'œil et dans la main.
L'obligation imposée aux généraux commandant une division de loger et surtout de camper à côté d'elle pourra forcer ces généraux à augmenter leur équipage, mais on pourra, d'autre part, considérablement diminuer leur équipage actuel en réglementant leur table, en limitant le nombre des couverts et celui des plats. « Quinze couverts pour un lieutenant général et dix pour un maré- « chai de camp doivent suffire, six grosses entrées ou pièces de « boucherie avec le bouilli, deux plats de rôti et cinq plats d'entre- « mets », doivent suffire pour une table de quinze couverts. Le maréchal de camp aura deux entrées et deux entremets de moins. On bannirait cette multiplicité d'entrées délicates, qui exigent beaucoup de cuisiniers, beaucoup de provisions et, par conséquent, beaucoup d'équipages. La réforme dans la chère sera suivie d'une réforme dans le « nombre des gens inutiles, tels que valets de « chambre, officiers et même cuisiniers, gens gâtés, plus atta- « chés que leurs maîtres à leurs commodités, voulant être bien « logés, d'où l'abus de marquer ces maisons pour la suite des offi- « ciers généraux, et comme le nombre de ces officiers est très « grand, ce n'est plus la raison militaire qui décide des positions, <( elles dépendent du lieu convenable pour l'établissement du « quartier général ; c'est ce qu'on a souvent éprouvé dans le cours « de cette campagne ».
Enfin la concentration de l'autorité disciplinaire entre les mains des commandants de division et la création des majors de division permettront de réduire considérablement le nombre des aidesmajors et des aides-maréchaux des logis qui encombrent les états majors et qui, trop souvent. « n'ont d'autre occupation que de « songer à se bien loger, à chercher un bon dîner et à critiquer les « opérations... et se refusent à la besogne, la rejetant les uns sur « les autres ou ne s'j' trouvant pas. Ce défaut d'exactitude de la « part de ceux dont le métier est d'y veiller, produit le même défaut « dans les troupes ». La suppression de ces rouages inutiles, tout en rendant le service plus régulier, permettrait de diminuer beaucoup le nombre des équipages et compenserait largement l'augmentation nécessitée par le transport des effets de campement des généraux commandant les divisions.
Vous aurez certainement remarqué, en lisant cette analyse, que le mémoire du grand-père renfermait des idées aujourd'hui banales, alors peu communes, sur l'égalité de tous devant la loi militaire, sur la spécialisation des commandements et la gradation des responsabilités. Elles dénotent chez
l'auteur des qualités que j'ai déjà signalées, l'esprit d'observation, le sentiment du devoir, le souci constant de l'intérêt de l'armée et du « bien du service ». Quel fut le sort de ce mémoire? A qui fut-il remis? Parvint-il jusqu'aux hautes sphères du commandement? Je ne saurais le dire. Mais je ne puis m'empêcher de remarquer que les idées fondamentales du mémoire, celles qui en constituent l'originalité et la valeur, se retrouvent dans la série d'ordonnances que Belle-lsle fit signer au Roi dans le but de réformer l'état moral de l'armée et de remédier aux abus qui avaient fait tant de ravages dans ses rangs. Ordonnances i relevant de quatre onces la ration de pain du soldat, — réglementant la table et les équipages des officiers, — interdisant les concordats, c'est-à-dire les arrangements entre officiers pour rembourser le prix des grades de ceux qui partaient, — imposant une certaine ancienneté aux capitaines proposés pour des régiments, — constituant des divisions réglées, ayant des officiers généraux attitrés. La coïncidence est frappante. Pourrait-elle être l'effet d'un simple hasard? On me permettra d'en douter. Vous pensez bien aussi que l'effet de ces ordonnances ne fut pas immédiat. On ne change pas en un jour des habitudes invétérées et les mœurs ne se réforment pas aussi vite que les lois. Ce n'est d'ailleurs pas en temps de guerre et devant l'ennemi que se transforment les organismes militaires : c'est en temps de paix que se forge l'instrument de combat. Néanmoins les efforts de Belle-lsle et de Mortaigne ne furent pas inutiles. Mais, malgré leur bonne volonté et leur énergie; l'armée se rétablissait lentement; elle était trop loin de sa base de ravitaillement; à la fin de mai, elle n'avait pas atteint son organisation complète.
L'ennemi, au contraire, opérant dans son propre pays, était prêt : le prince Ferdinand résolut, encore une fois, de brusquer l'attaque. Le l^r juin, il jeta des ponts sur le Rhin, près de la frontière hollandaise, et déboucha sur la rive gauche à la tête de 30.000 hommes. Clermont en avait 45.000; mais beaucoup de soldats n'avaient encore ni équipement ni fusil. Néanmoins, un chef vigoureux, se portant au-devant de l'envahisseur pendant qu'il effectuait sa difficile opération, aurait pu prendre sur lui l'avantage. Clermont, mal
1 Voj'ez la liste de ces ardoiiHances dans Pajol, t. IV, p. 233»
conseillé par Mortaigne, fit tout le contraire : il concentra ses troupes en arrière, reculant son quartier général, à la recherche d'un champ de bataille à sa convenance, opérant en avant par petits paquets, sans cohésion et sans force.
Charles de Vogué commandait un de ces petits paquets ; la série des ordres qu'il reçut à cette occasion permet de juger de l'indécision du commandement.
Le premier ordre est du 8 juin ; le quartier général était à Rhinberg. Charles reçoit l'ordre de prendre la brigade de Champagne infanterie et celle de Roj^al Etranger cavalerie et de pousser une reconnaissance vers l'ennemi.
Le 9 juin au matin, premier changement. Ordre de se porter à Issura avec six cents fantassins, trois cents cavaliers et trois cents dragons, pour tenir ce poste ainsi que celui de Langendonk en s'écîairant sur la gauche. « M. de Vogué prendra toutes les précautions qu'il croira convenables et sur lesquelles on ne prescrit rien à un homme de guerre comme lui. »
Le même jour, à midi trois quarts, nouveau changement : « M. de Vogué se portera sur Clostercamp qu'il ne quittera pas, mais il enverra des détachements en avant de lui, surtout sur le flanc gauche qu'il fera éclairer exactement. »
Le lendemain, on relève son détachement par un autre un peu plus fort, mais on lui en laisse le commandement : « On ne fera pas relever M. de Vogué, écrit le Prince, le poste de Clostercamp étant essentiel i. »
Le Prince, vous le voyez, montrait à notre aïeul une confiance et une estime qui l'honorent grandement ; malheureusement les ordres qu'il lui donnait se ressentaient de l'indécision de son esprit et de la médiocrité naïve de ses vues changeantes. Ses dépêches au ministre font sourire :
J'ai choisi un champ de bataille vis-à-vis de l'eunemi, écrit-il à Belle-Isle le 9 juin, pour mieux le tromper et même toute l'armée ; mon projet étant de faire une opération à laquelle M. le Prince Ferdinand ne s'attend pas et qui le surprendra beaucoup : c'est d'aller passer le Rhin à Wesel... Vous sentirez facilement l'effet que cela fera pour la politique et la protection que je donnerai au Mein lorsque j'aurai passé le fleuve -.
1 Tous ces ordres, signés du Prince, sont en notre possession.
2 A. H. G., vol. 3476, n° 123.
Certes le prince Ferdinand, quelque médiocre opinion qu'il eût des talents de son adversaire, ne s'attendait pas à le voir faire, devant sa marche menaçante, ce stupéfiant passage de rivière ! Il ne lui laissa d'ailleurs pas le temps de réaliser ce rêve enfantin. Le 10 et le 11 juin, ses colonnes se rapprochèrent. Charles les signalait dans ses rapports quotidiens 1 et demandait des renforts. « Si Votre Altesse veut que je garde le poste de Camps, écrivait-il le 11, je n'ai pas assez d'infanterie et d'ailleurs il serait bon d'y remuer un peu de terre. » Le 12, l'ennemi prononça un mouvement très sérieux. Clermont, informé à temps, fit prendre les armes à toute l'armée, mais sans intention de livrer bataille : il se réservait pour le champ qu'il avait choisi plus en arrière. L'effort de l'ennemi semblait dirigé vers le poste de Clostercamp : Clermont se hâta de faire soutenir Charles de Vogiié par deux brigades d'infanterie et lui adressa le billet suivant 2 :
Mon intention n'est pas d'engager de combat entre Clostercamp et mon champ de bataille. Ainsi faites vos dispositions pour vous replier sur moi dans le cas que vous y serez forcé. Vous savez que la brigade de Vaubecourt est derrière et un peu sur la droite du camp des hussards. Je fais marcher celle de La Marine pour soutenir celle de Vaubecourt et les deux brigades favoriseront votre retraite. Vous avez dans cette partie quatre régiments de dragons qui peuvent vous être utiles en les jetant, ainsi que les hussards, de l'autre côté du canal pour éclairer et faire face à tout ce qui peut se présenter. Et comme je viens de vous le dire, je ne veux pas d'affaire dans cette partie-là, mais, sans vous commettre, occupez Tennemi le plus que vous pourrez avec toutes les troupes dénommées, afin que nous puissions prendre ce soir d'autres mesures.
Le 12 juin, neuf heures du matin.
Louis de Bourbon.
Quand Charles reçut cette lettre, il était aux prises avec l'ennemi : une vive canonnade s'était engagée à travers la vallée ; trois colonnes d'attaque furent dirigées contre lui ; il les arrêta par son feu et son attitude 3, puis, conformément à
1 A. H. G., Papiers de Clermont, vol. 41, n"^ 69, 83, 89.
2 Le billet original est en notre possession ; il est éci'it de la main de Monteynard et signé de celle du Prince.
3 Preuves, p. 11.
ses instructions, il se replia sur le centre. M. de St-Germain fit de même avec les deux brigades de Vaubecourt et de La Marine. Toutes ces troupes, bordant le canal de Rhinberg et les nombreuses haies de la vallée, continrent l'ennemi, qui parut, lui aussi, ne pas vouloir s'engager à fond et sembla vouloir se diriger sur Meurs i. Clerraont, qui ne voulait pas se laisser devancer sur ce point, donna l'ordre de la retraite : toute l'armée se concentra le soir autour de Meurs. Le lendemain, Clermont continua son mouvement de retraite, abandonnant ses magasins de Rhinfeld, se laissant couper de ce pont de Wesel qu'il avait rêvé de traverser et qu'il n'essaj'a même pas de défendre. II recula ainsi jusqu'à Crefeld, son champ de bataille, où il attendit l'ennemi, avec des dispositions si mal prises qu'il fut complètement battu le 23 juin, malgré sa supériorité numérique et malgré des actes de grand courage personnel.
Vous savez que c'est dans cette triste journée que périt le C'e de Gisors, le fils du maréchal de Belle-Isle, le brillant et charmant colonel de Champagne. Il renseignait son père sur la situation des choses et ne lui dissimulait pas l'incapacité du général en chef, tout en louant sa bravoure ; la veille même de la bataille, il avait insisté sur la nécessité de le changer, mais en exprimant chevaleresquement le vœu que cette mutation n'eût pas lieu avant le combat : « Vous ne devez pas refuser cette consolation, écrivait-il, et j'ose dire cette justice, à un grand seigneur qui a fait honneur à la nation par la noblesse de sa façon de penser, dans un temps où elle a été généralement décriée, qui a toujours servi le Roi avec zèle et touche au grade supérieur 2 ».
Clermont, battu, mais toujours vaillant, fit au moins sa retraite en bon ordre et arriva à Cologne le 10 juillet, sans avoir été sérieusement entamé. Mais la ville de Dusseldorf, abandonnée à la fidélité douteuse d'une garnison palatine, avait capitulé le 9.
Tant de fautes et de revers mirent le comble au mécontentement de l'armée et de la Cour. Clermont n'attendit pas la disgrâce imminente et donna sa démision. Mortaigne le suivit dans sa retraite.
Le maréchal de Belle-Isle fit donner le commandement
1 Rapports de Lamy de Chatel. (A. H. G., vol. 3476, n"^ 190, 207.)
2 Original autographe. (A. H. G., vol. 3477, n° 91.)
de l'armée au M>s de Contades, le plus ancien des lieutenants généraux. Le nouveau général en chef avait fort à faire pour tirer l'armée du mauvais pas où l'avait mise l'incapacité de son prédécesseur ; il y parvint, pourtant, à force d'activité et d'énergie; une heureuse diversion lui vint en aide. Inquiet de la tournure des événements sur la rive gauche du Rhin, Belle-Isle avait, dès le 16 juin, ordonné à Soubise, qui opérait sur le Mein avec la seconde armée française, de se rapprocher de la rive droite du Rhin et de menacer les communications du prince Ferdinand. Obéissant à cet ordre, Soubise s'était mis en marche, précédé par une forte avant-garde, que commandait le duc de Broglie. Le 23 juillet, celui-ci, rencontrant, à Sondershausen, le corps hessois commandé par le prince d'Isenbourg, le mettait en déroute. Cette victoire, la première de l'année, fit une certaine 'impression : elle rendit aux troupes françaises confiance en elles-mêmes et inquiéta le prince Ferdinand. Contades reprit l'offensive. Ferdinand se replia vers le nord, abandonnant Dusseldorf et Wesel, et fit repasser le Rhin à une partie de ses troupes. Contades le suivit, rentra en Westphalie, manœuvra de nouveau entre la Lippe et le Weser, pendant que Soubise s'avançait jusqu'à portée de Paderborn. Il semble qu'une jonction entre les deux armées, ou tout au moins une off"ensive vigoureusement concertée entre elles, aurait pu avoir raison de l'armée anglo-hanovrienne, bien inférieure en nombre; elle n'eut pas lieu pour des causes que je ne me charge pas de démêler. L'hiver surprit les belligérants au milieu de manœuvres aussi savantes que stériles; chacun d'eux prit ses quartiers d'hiver là où il se trouvait : Contades, sur la rive gauche du Rhin, de Wesel à Cologne; Soubise, sur le Mein, son quartier général à Francfort ; Ferdinand de Brunsvsàck, sur le Weser et dans le pays de Munster. Entre temps, Contades avait été fait maréchal de France (24 août 1758).
Quant à Charles de Vogué, il avait quitté l'état major et faisait le service de maréchal de camp, soit à son tour quand il était de jour, soit comme chargé de missions particulières. C'est ainsi que, le 18 octobre, étant à Hamm, sur la Lippe, il fut chargé d'aller enlever le village d'Ahlen avec un détachement de 1.200 hommes et quatre pièces de canon, en combinant son opération avec celle de M. de Poyanne, chargé d'enlever, avec 2.000 hommes, Drensteinfurt et
Herberen i. « On ne prescrit rien à M. de Vogué sur le détail de ces opérations, dit l'ordre, il est homme de guerre et son expérience lui dictera ce qu'il devra faire suivant les circonstances 2. » Le lendemain, le maréchal de Contades, croyant avoir à livrer bataille, le rappelait brusquement par une lettre qui se termine par ces mots flatteurs : » Je compte que vous arriverez au plus tard à la pointe du jour; vous ne doutez pas, si nous avons quelque chose à faire, que je ne sois bien aise de vous avoir 3. »
A ce service intermittent vint se joindre un service permanent. Charles était entré dans le corps de l'inspection. Ce corps, fondé par Louis XIV, vers 1670, se composait de vingt-deux inspecteurs généraux et d'un certain nombre de surnuméraires ; ces officiers étaient chargés de vérifier l'état des régiments, personnel et matériel, de passer des revues, de vérifier les recrues et remontes, de désigner les hommes à réformer ou à proposer pour les invalides, etc. Ils correspondaient directement avec le ministre, qu'ils renseignaient sur la situation réelle des troupes. Mission délicate qui demandait beaucoup d'expérience, de caractère et de tact. Charles de Vogué avait été nommé inspecteur général surnuméraire de la cavalerie et des dragons le 15 février, mais la retraite qui suivit cette date n'avait permis aucune opération d'inspection. Aussitôt l'armée ravitaillée, au mois de juin, les opérations commencèrent. J'ai, entre les mains, l'instruction, envoyée le 9 juin de Versailles, à Charles, par le maréchal de Belle-Isle, long mémoire de dix pages, qui entre dans les plus petits détails et montre à quel point était en éveil la vigilance de l'administration centrale et à quel point était étendu le pouvoir donné aux inspecteurs généraux : tout doit leur être communiqué et ils doivent rendre compte de tout par écrit ; des ordres sévères sont donnés pour le contrôle des hommes, des masses, des armes, des hôpitaux, des fonds rendus disponibles par la réduction des compagnies pendant l'hiver.
A l'égard de la croix de St-Louis, dit l'instruction, c'est une grâce qu'il seroit très dangereux et préjudiciable au service du Roi de
1 A. H. G., vol. 3485, n» 18.
2 Original signé de Contades. (A. V.)
3 Original signé Ham, i8 octobre 1758, cinq heures du soir. (A. V.;
rendre trop commune et il faut au moins que ceux qui la demanderont joignent au grade d'officier non interrompu pendant dix-sept ou dix-liuit ans des témoignages de bons services et d'application à leur métier.
Enfin l'instruction consulte les inspecteurs généraux sur l'opportunité de diminuer le nombre des étendards i et sur la place à assigner au porte-étendard dans l'ordre de bataille des escadrons.
Du 9 juin au 22 octobre, Charles reçut dix lettres ministérielles extrêmement détaillées, qui témoignent du prodigieux effort accompli par Belle-Isle, pour remettre de l'ordre dans l'armée du Bas-Rhin. Je crois devoir reproduire la dernière.
A Versailles, ce 22 octobre 1758.
M. le maréchal de Contades vous aura communiqué, Monsieur, ce que je lui ai mandé sur l'infidélité de presque toutes les revues ; je ne vous répète pas ce que je lui ai mandé, mais j'ai omis dans cette lettre un article qui n'intéresse pas moins le service du Roi, et qui montre jusqu'à quel excès le désordre est monté presque dans toutes les parties du service, et la négligence inexcusable de MM. les mestres de camp. J'oserais quasi ajouter, Monsieur, qu'il y en a aussi de votre part et de MM. vos confrères, car si vous voulez bien lire vos commissions, vous y verrez que le Roi se repose sur votre attention pour corriger tous les abus qui peuvent s'introduire dans les troupes confiées à vos soins et m'informer exactement de tous ceux qui viennent à votre connaissance, pour que je puisse en rendre compte à Sa Majesté et y apporter plus prompt remède.
Je suis averti. Monsieur, qu'il y a plusieurs régiments où il manque un très grand nombre de lieutenants, dont les emplois sont vacants depuis longtemps. Quelle peut en être la raison, surtout pendant une guerre aussi vive que celle-ci? C'est ce qu'il faut savoir de MM. les mestres de camp, afin qu'ils y proposent sur le champ. Il est nécessaire de savoir aussi s'il n'en a pas passé dans les revues. Vous aurez agréable d'avertir de ne proposer pour les emplois vacants que des gentilshommes, le Roi voulant absolument que toutes ses troupes soient composées de la noblesse de son rojaume et que la plus pauvre y soit admise. Comme elle est malheureusement élevée très durement, les jeunes geutilshommes de cette espèce vivront encore mieux de leur emploi
1 II résulte de ce passage qu'il y avait alors deux étendards par escadron de cavalerie, soit au moins quatre par régiment, ce qui explique le nombre prodigieux d'étendards qu'une défaite procurait souvent au vainqueur.
qu'ils ne font chez eux. et, comme il n'est plus question de concordat, il n'y a point d'argent à donner à qui que ce soit ; il ne leur en faut que pour l'uniforme et un très modique équipage. Il faut avoir grande attention aux extraits baptistaires; je suis averti qu'il y en a une grande quantité de faux. 11 vous est bien facile, Monsieur, de voir, quand vous faites la revue d'un régiment, si les lieutenants et cornettes qui passent sous vos yeux ont l'âge requis. Le dernier règlement porte qu'ils doivent avoir seize ans accomplis, et comme précédemment le Roi n'en avait exigé que quinze, vous n'avez pas dû permettre qu'il en restât aucun dans son emploi que vous ne fussiez assuré qu'il eût l'âge prescrit. Il en est pourtant plusieurs qui ne l'ont pas et que vous n'auriez pas dû souffrir et vous pouvez avertir les jeunes officiers qui sont dans ce cas, que leurs services ne seront comptés et que leur ancienneté n'aura lieu qu'à compter de quinze ans révolus, pour ceux qui ont été pourvus avant le dernier règlement, et qu'à compter de seize ans pour ceux qui ont été pourvus depuis le dernier règlement.
Il y a encore un abus énorme introduit dans les hôpitaux, pour les armes et les habillements ; il y a eu une déprédation presque incrojable, à laquelle il est indispensable de remédier. Je vous prie de vouloir bien vous concerter là-dessus avec MM. vos confrères, demander de suite à M. le maréchal de Contades tous les ordres que vous jugerez nécessaires et en conférer ensuite avec M. l'Intendant pour qu'il apporte le plus prompt remède à ce désordre...
Cette lettre a tout le caractère d'une circulaire ; les reproches qu'elle contient s'adressent à l'ensemble des inspecteurs généraux et non personnellement à Charles de Vogué. De tous les officiers chargés de ce service délicat, il ne semble pas qu'il ait été le moins vigilant; vous avez vu, par ce qui précède, avec quelle fermeté il signalait le mal qui affligeait l'armée et avec quelle franchise il en désignait la cause. Les inspecteurs généraux étaient impuissants à empêcher des abus que semblaient autoriser les tristes exemples venus d'en haut; ils ne pouvaient que constater des faits et donner des conseils. Charles ne paraît pas, pour sa part, avoir manqué à ce devoir. Vous vous en convaincrez par les extraits que j'ai donnés de sa correspondance et par la lecture de la lettre suivante, qui clôt son inspection de 1758; elle accompagnait l'envoi au ministre d'un mémoire très étudié sur les moj'ens de rétablir la cavalerie fort délabrée :
Hainm, 11 novembre 1758.
Monseigneur,
J'ai l'honneur de vous adresser un mémoire relatif au rétablissement de la cavalerie; je suis bien persuadé que vous avez déjà senti qu'il est juste d'accorder aux régiments qui ont souffert pendant le cours de cette campagne, des secours proportionnés à leurs pertes et combien il est essentiel de les en prévenir de bonne heure. Mais il y a un article qui regarde la totalité de la cavalerie et qui me paraît mériter la plus grande attention de votre part. C'est celui qui roule sur la nécessité de suppléer aux rachats que vous ne voulez plus tolérer.
Je pourrois vous observer : 1" que l'usage de ces rachats est si ancien dans la cavalerie qu'il sera presque impossible de le déraciner; 20 que, dans le cas qu'on y parvienne, la consommation des fourrages en deviendra plus considérable; 3" que ce sera ouvrir la porte à des plaintes de la part des troupes sur la qualité des fourrages qu'on leur délivrera, dans les quartiers qu'elles occuperont et à des discussions continuelles entre elles et ceux qui seront chargés de les leur délivrer. Je ne doute pas que la sagesse des motifs qui vous ont décidé ne doive prévaloir sur ces inconvénients, mais le produit de ces rachats mettroit la cavalerie en état de pourvoir aux dépenses qui exigent de l'argent comptant; il est donc . indispensable d'y suppléer d'ailleurs et il est de la plus grande conséquence que vous en déterminiez au plus tôt les moyens; sans cette précaution, il est dangereux et j'ose dire inévitable que la cavalerie ne se néglige sur les mesures qui sont nécessaires pour son rétablissement. Mon zèle pour le service du Roi m'engage à vous faire les représentations les plus fortes à ce sujet; je pourrai entrer dans de plus grands détails dés que je serai arrivé à Paris, où je compte vous faire ma cour à la fin de ce mois.
J'ai l'honneur d'être, etc..
Dans le mémoire annexé à cette lettre, Charles décrivait l'état des régiments qu'il avait inspectés, état très différent suivant les corps. Les régiments qui avaient combattu à Lutzelbourg et à Crefeld étaient particulièrement délabrés ; pour les remettre, il fallait des mesures exceptionnelles et des sacrifices d'argent considérables; ils avaient perdu plus de chevaux que d'hommes, Charles conseillait de confier l'acquisition des chevaux aux capitaines en leur donnant une indemnité de 300 livres par cheval. Pour remplacer les hommes, on prendra sans doute des miliciens, mais il serait juste de ne pas faire payer aux régiments les miliciens qu'ils ont reçus au commencement de la campagne.
On appelait rachats les arrangements particuliers que faisaient les officiers avec les munitionnaires et par lesquels ceux-ci reprenaient, suivant un tarif convenu, les rations auxquelles ils avaient droit et qui n'avaient pas été consommées, soit par eux-mêmes, soit par leurs compagnies. L'opération n'était peut-être pas très régulière, mais elle ne coûtait rien à l'Etat et avait l'avantage de fournir un peu d'argent comptant qui était très utilement employé pour les menues réparations et l'amélioration de l'ordinaire. Je ne sais si Charles obtint du ministre le maintien de cet usage. Il s'appliqua à terminer les dernières revues et, comme il l'avait annoncé, muni d'un congé bien mérité, il se présenta devant le maréchal dans les premiers jours de décembre. Il espérait bien, ce devoir hiérarchique accompli, pouvoir courir à Aubenas, où il était impatiemment attendu ; mais le ministre le retint : il avait reconnu en lui l'observateur judicieux et consciencieux, il voulait utiliser son expérience ; il lui réservait d'ailleurs des compensations fort agréables : pour luj le grade de lieutenant général, pour son fils aîné celui de colonel, pour son second fils celui de capitaine.
Le premier brevet fut signé par le Roi le 28 décembre 1758.
Quant au régiment dont Cerice-François-Melchior devint titulaire, c'était l'ancien régiment de Vogué cavalerie, devenu vacant par la démission de M. de St-Jal, promu brigadier, et c'est dans ce même régiment qu'une compagnie fut donnée à Floriraond-Innocent-Annet. Le brevet de l'un est du 10 février 1759', le brevet du second du 10 mars. Les formalités relatives à ces nominations retinrent Charles à Paris jusqu'à la mi-février. La plus délicate était le payement de la « finance » aff"érente à chaque grade : un régiment de « gentilhomme », comme on disait alors, valait 16.000 livres, une compagnie 8.000. La somme était forte pour une bourse allégée par une campagne désastreuse : Charles n'en avait sous la main qu'une faible partie ; il dut recourir à l'emprunt. M. du Croizet lui prêta 6.000 livres contre une rente viagère de 600 livres ; un juif de Carpentras lui en avança 16.000 pour cinq années à 5 % par an 2 ; une lettre de change de 3.600
1 Voyez Pièces Justificatives, n» lxxvh.
2 Le Livre de Raison, auquel j'emprunte ces détails, note en marge que la somme fut intégralement remboursée au juif, capital et intérêts, le 19 février 1764.
livres envoyée d'Aubenas par la marquise pourvut au surplus, ainsi qu'aux frais du séjour à Paris. Enfin Charles put quitter la capitale et reprendre le chemin du Vivarais, qu'il n'avait pas vu depuis deux années. Vous pouvez juger de son impatience et de l'allure qu'il imprimait aux chevaux de poste. Le lundi 20 février il couchait au Teil.
Le bruit de son arrivée s'était répandu dans le pays et avait excité une attention sympathique ; la ville d'Aubenas était en liesse et s'apprêtait à fêter dignement le retour de son seigneur. Des compagnies d'infanterie bourgeoise furent échelonnées sur la route pour lui rendre les honneurs : une de vingt hommes au bas de la ville d'Aps ; une autre de même force, avec la maréchaussée, à l'entrée de St-Jean-le- Centenier ; deux autres en haut de la pittoresque descente de l'Echelette. Au pont d'Aubenas, un groupe de notables salua l'arrivant et lui débita un premier compliment : c'étaient les chevaliers de Gordon, de La Croze de La Chau, MM. de Galimard, de Vaîleton, de La Valette, Tailhand, le juge Barthélem}' qui a laissé un récit de ces fêtes K
A la porte de la ville, dite des Frères Prêcheurs, deuxième compliment par le juge Roussel, assisté de MM. Blachère, Ducros, Goudon et autres ; à la porte du château, trois compliments par le P. de La Valette, prieur des Dominicains, le P. Foulquier, recteur des Jésuites, le P. Suchet, gardien des Cordeliers. Le corps de ville était présent et avait organisé des réjouissances publiques. Ce ne fut qu'après l'accomplissement de ces rites officiels que Charles put enfin se donner aux joies de la famille retrouvée : Madeleine l'attendait au foj^er, qu'elle gardait fidèlement depuis plus de deux ans, seule avec sa dernière fille Barbe.
La vaillante femme avait veillé et suffi à tout : au gouvernement du domaine et à celui de la maison, à l'éducation des enfants, au ravitaillement des chers absents, aux multiples détails d'une administration publique et d'une administration privée également compliquées ; elle réglait avec les intendants, les fermiers, les collecteurs d'impôt, les officiers de justice, les banquiers, négociants ou prêteurs qui fournissaient aux envois d'argent faits à l'armée ou à Paris. A Paris, vous vous en souvenez, résidait le dernier
1 Le Livre de Raison du notaire Barthélémy m'a été gracieuse ment donné par son successeur actuel, M. Turin, notaire à Aubenas.
des fils de Charles, Jacques-Joseph-François, celui que, dès le berceau, on avait destiné à l'état ecclésiastique et qu'on n'appelait pas autrement que Vabbé. Nous l'avons laissé, en 1754, au collège d'Harcourt, avec son précepteur, l'abbé Lucot, se préparant à sa vocation; il faut croire que la vocation s'était déclarée, car, le 28 octobre 1758, Jacques de Vogué était entré au séminaire de St-Sulpice; il avait dix-huit ans et ne devait quitter le séminaire que pour la prêtrise. Sa mère pourvoyait à toutes les dépenses du séjour de Paris et de l'éducation à l'aide de lettres de change que lui fournissait M. Dej^dier, d'Aubenas; à l'armée aussi, elle envoyait des lettres de change et, parfois, des provisions en nature : le Livre de Raison porte la trace de ces opérations et témoigne de la vigilante activité de la châtelaine ménagère. Le livre vénérable, symbole de son autorité, fut remis par elle à son mari, en même temps que l'autorité elle-même, le jour de son retour à Aubenas. Charles, l'homme de guerre, redevint châtelain ; il reprit sa plume d'administrateur seigneurial et, de la même main dont il rédigeait des ordres de bataille et des rapports au ministre, il se remit à inscrire, à la suite des grosses lignes tracées par sa femme, les modestes mentions de la dépense domestique et de la vie familiale.
L'intermède ne fut pas de longue durée. Le devoir militaire était là, impérieux, pressant ; il réclama d'abord le nouveau colonel, appelé à aller prendre le commandement de son régiment, cantonné sur le Mein.Ala date du 24 mars, Charles inscrit sur le Livre de Raison :
J'aj^ remis à mon fils, à son départ pour l'armée, 100 louis, savoir : 50 pour son voj^age et quelques emplettes qu'il fera à Strasbourg, et 50 à compte de la pension que je luy ai réglée à 4.200 livres par an.
Plus deux mulets qui me reviennent à 912 livres.
Il n'est pas fait mention de Florimond, qu'on appelait alors Montlor; mais il est certain qu'il suivit son frère devenu colonel.
Ce fut bientôt le tour du père ; il expédia d'abord son équipage.
Le 2 avril, j'ai fait partir Chazeron avec deux mulets, cinq chevaux, deux aides de cuisine, un laquais, un palefrenier et trois muletiers. Je lui ai donné 50 louis.
On voit que, malgré les ordonnances, le train d'un lieutenant général restait considérable.
Enfin, il se met lui-même en route. La dernière inscription de sa main est à la date du 17 avril :
Je pars pour larmée. J'emporte avec moi 3.328 livres. Je laisse à Madame de \ ogué quelques louis et 600 livres dans un sac pour envoj'er à l'abbé le plus tôt qu'elle pourra.
Nous laisserons la bonne dame vaquer aux soins domestiques avec les « quelques louis » que lui abandonnait le service du Roi et nous suivrons à l'armée son mari et ses deux fils, emportant loin d'elle, avec les sollicitudes de son cœur, le plus clair des ressources disponibles du ménage.
Les opérations de guerre s'annonçaient prochaines et actives. Les intentions de la Cour étaient de les pousser vigoureusement. Un important changement s'était produit dans le personnel gouvernemental. Bernis, troublé par les premiers résultats de sa politique, hésitant à la poursuivre, avait dû quitter le ministère des Affaires étrangères ; il avait été remplacé par Choiseul, ambassadeur à Vienne, le fin courtisan, le diplomate avisé, l'homme d'esprit séduisant, destiné aux plus hautes fortunes, qui devait gouverner la France pendant douze ans.
Très apprécié à la cour de Vienne, dont il épousait les passions par atavisme lorrain autant que par devoir professionnel ; très en faveur à la cour de Versailles par ses qualités propres et par la haute protection de Mme de Pompadour, avec laquelle il avait partie liée, Choiseul incarnait la politique franco-autrichienne, la politique de guerre à outrance. Il s'était fait remplacer à Vienne par son cousin Stainville, tlestiné lui aussi au duché, sous le nom de Praslin. A eux deux, ils avaient, en moins d'un mois, négocié un nouveau traité avec Marie-Thérèse. Signé à Versailles le 30 décembre 1758, ce traité engageait à fond la France dans les affaires de l'Autriche et détournait l'intervention française de son but primitif. La guerre contre la Prusse, qui était l'accessoire, passait au premier plan ; la défense des colonies françaises contre l'Angleterre, qui était l'essentiel, passait au second. Le contingent français était porté à cent mille hommes ; ils ne devaient déposer les armes qu'après avoir rendu à l'Autriche la Silésie, c'est-à-dire restitué à l'Autriche la prépondérance dans l'empire germanique.
Un grand effort avait été fait par Belle-Isle pour répondre aux intentions de la Cour et mettre l'armée en mesure de tenir les engagements pris par Choiseul. Le vieux maréchal avait réformé quelques abus, comblé en partie les vides causés par la dernière campagne, ranimé la confiance par sa vaillante activité. La nouvelle campagne semblait devoir s'ouvrir sous des auspisces plus favorables.
Suite de la Guerre de Sept ans : Le Régiment de Vogiié.
— Bataille de Bergen. — Bataille de Minden. Cerice et Florimond de Vogué blessés. — Expédition d'Herborn.
— Prise de Gassel. — Bataille de Villingshausen. — Le Mis de Vogué commande l'armée du Bas-Rhin pendant l'hiver 1760-1761. — Maréchsd général des logis de l'armée d'Allemagne pendant la campagne de 1762, la commande en chef pendant l'hiver 1763 et la ramène en France à la paix.
Vous vous rappelez qu'au moment de la suspension des hostilités, l'armée du Rhin était divisée en deux corps : l'un, cantonné sur la rive gauche du fleuve, entre Cologne et Wesel, aux ordres de Contades ; l'autre, cantonné sur la rive droite, autour de Francfort, aux ordres de Soubise. Pendant l'hiver, les commandements avaient été modifiés. Soubise, fait maréchal de France, avait été appelé à d'autres fonctions 1 et remplacé par le duc de Broglie, sous l'autorité du maréchal de Contades, nommé au commandement supérieur de toute l'armée. Broglie s'était installé à Francfort dès la fin de janvier, donnant tous ses soins à la réorganisation de ses troupes. Le régiment de Vogué faisait partie de son corps. Les deux frères, partis d'Aubenas le 24 mars, le rejoignirent dans les premiers jours d'avril ; à peine installés dans leurs nouvelles fonctions, il fallut combattre.
1 II avait été destiné à commander le corps de débarquement qu'on projetait de jeter en Angleterre et qui ue fut jamais organisé.
Le prince Ferdinand, continuant à violer toutes les règles de la bienséance, avait ouvert la campagne avant la saison d'usage et marchait sur Francfort avec l'intention de rejeter le petit corps français sur la rive gauche du Rhin. Il comptait sans la vigilance de Broglie, qui, ses troupes sous la main, les concentra rapidement et, le 13 avril au matin, lui présenta ses 30.000 hommes solidement postés dans une excellente position, autour du petit village de Bergen, à une lieue et demie en avant de Francfort. Ferdinand avait des forces sensiblement égales ; il attaqua vigoureusement, mais fut non moins vigoureusement reçu ; trois assauts successifs échouèrent devant la ténacité et les bonnes dispositions de Broglie. Renonçant à le forcer, Ferdinand se retira, couvrant sa retraite par le feu d'une nombreuse et puissante artillerie. Broglie ne crut pas devoir le poursuivre ; il avait pourtant à sa disposition 42 escadrons, qui ne demandaient qu'à charger ; il ne crut pas bon d'utiliser leur ardeur ; la cavalerie ne fut pas sérieusement engagée et les quelques pertes qu'elle subit furent l'effet de la canonnade lointaine. Le régiment de Vogué n'eut qu'un homme et deux chevaux tués. Quant à l'armée, elle eut en tout 3.000 hommes hors de combat ; les pertes de l'ennemi furent sensiblement égales ; il emmena ses blessés, mais il laissait cinq canons entre nos mains.
La victoire de Bergen, quoique incomplète, eut des résultats généraux très supérieurs à ses résultats matériels. Elle arrêta net l'offensive de Ferdinand et l'obligea à modifier tous ses plans ; elle sauva l'armée française de l'humiliation d'avoir à combattre sur la rive gauche du Rhin ; elle sauva les Etats autrichiens d'une attaque imminente. On s'en montra très reconnaissant à Vienne, où l'on décerna au vainqueur le titre héréditaire de prince de l'Empire. On fut moins généreux à Versailles, où la franchise et l'humeur héréditaire du duc de Broglie déplaisaient ; il n'eut pas le bâton et dut se contenter d'une aimable lettre du Roi et de vagues espérances pour l'avenir. Une autre déception l'attendait. Contades, qui préparait l'invasion de la Westphalie, lui retira une partie de ses troupes et réduisit son corps au rôle de « corps de réserve ». Son mécontentement fut vif ; il bouda quelque temps, sous prétexte de faire une cure de lait, et parla même de se retirer ; mais sa mauvaise humeur ne tint pas devant la reprise des hostilités et, quand Contades
ouvrit la campagne le le juin, par l'occupation de Giessen, Broglie vint prendre sous ses ordres le commandement de la réserve diminuée.
Le régiment de Vogué faisait partie des troupes qui avaient été distraites de son corps : il avait été incorporé dans la grande armée et embrigadé avec les régiments Colonel Général, d'Escars et Dauphin Etranger. Quant à Charles de Vogué, il avait aussi été adjoint à la même armée par lettre du Roi du 1er niai 1759 : il était l'un des lieutenants généraux qui y servaient à leur jour; en outre, dans l'ordre général de bataille, il reçut le commandement de la droite de la première ligne de cavalerie.
Le début des opérations fut assez vivement mené. Toute l'armée française se porta vers le nord, d'un seul mouvement. Ferdinand ne lui disputa pas le terrain et recula jusqu'à Osnabruck, laissant des garnisons dans Lippstadt, Munster et Minden. Le M's d'Armentières, parti de Wesel avec un petit corps d'une dizaine de mille hommes, eut ordre de prendre Munster et Lippstadt ; le duc de Broglie, qui, malgré le titre de commandant de la réserve, faisait en réalité l'avant-garde, fut lancé sur Minden. Il était aux abords de la place le 9 juillet. Contades était alors à Herworden, Il lui demanda du renfort : le maréchal organisa rapidement un détachement de 2.000 hommes environ, dont il confia le commandement à Charles de Vogué. Lorsqu'il fut constitué, le prince de Condé, dont l'ardeur était extrême, insista très vivement auprès du maréchal pour en avoir le commandement ; on ne pouvait refuser cet honneur à un prince du sang ; Contades n'eut garde de manquer aux usages et l'ac corda, mais il y mit cette condition, demandée par Condé luimême et justifiée aussi par les usages, que le commandement effectif serait exercé, « sous lui », comme on disait alors, par le Mis de Vogué. La petite troupe se mit en marche à 8 heures du soir. Quand elle parvint devant Minden, la place était prise ; un audacieux coup de main l'avait livrée au C'e de Broglie, ce frère cadet du maréchal, dont vous avez lu ou dont vous lirez la curieuse histoire : dépositaire du « secret du Roi », il se montrait aussi hardi partisan à la guerre que dans la diplomatie. Passant le Weser en bateau avec les volontaires de Fisher, il avait surpris une porte et intimidé si fort la garnison, par la soudaineté et la vigueur de son irrup-
tion dans les rues de la ville, qu'elle se rendit prisonnière de guerre, presque sans combat.
Deux jours après ce succès, Armentières investissait Munster qui capitulait le 23 juillet. Le jeune C'e de Rochechouart, âgé de quatorze ans, attaché à l'état major, fut chargé de porter au Roi les drapeaux pris dans la citadelle : on lui donna comme « mentor ^ » le fils de Félix de Vogué, qui n'était pas beaucoup plus âgé que lui et qui était capitaine dans le corps du M's d'Armentières. En passant par Cologne, le jeune Vogué fut chargé de porter la nouvelle à l'Electeur, qui lui donna un beau diamant et une tabatière d'or. Son compagnon reçut sans doute du Roi un beau présent : c'était l'usage.
Pendant ce temps, Contades s'ébranlait avec toute l'armée et venait s'établir sur la rive gauche du Weser, la droite appuyée aux glacis de Minden, la gauche couverte par des marais impraticables, dans une position jugée inexpugnable ; Broglie couvrait ses derrières sur la rive droite du fleuve.
La joie fut grande à Versailles, où on était déshabitué des bonnes nouvelles. L'émotion fut vive dans le camp ennemi. Ferdinand fut pressé d'agir. Il hésitait pourtant à attaquer Contades dans ses positions. Il essaya de l'en faire sortir. Le 27 juillet, il vint s'établir en face de lui, à Hille, puis il envoya Wangenheim avec 10.000 hommes menacer sa droite, en s'installant fortement à Todtenhausen, et le Prince héréditaire de Brunswick menacer sa gauche et ses communications par Lubbecke et Gohfeld. En même temps, il lança quelques troupes légères sur la rive droite du Weser pour observer et inquiéter Broglie. Il ne réussit que trop. Contades, pressé de son côté par la Cour et par l'opinion, encouragé par ses premiers succès, résolut de marcher à lui. Le 30, il détacha le duc de Brissac avec un petit corps pour contenir et retenir le Prince héréditaire de Brunswick et prit ses dispositions pour une attaque générale. Brissac se fit battre le 31 à Gohfeld et dut se replier. Le même jour, Contades, ignorant ce petit échec, donna l'ordre d'attaquer le lendemain 1er août, à quatre heures du matin. L'ennemi en fut averti par deux déserteurs de Picardie.
1 Le Qo Pierre de Vogué au M'^ de Gerlande. Gourdan, 8 août 1759. (A. V.)
Le plan concerté par le maréchal n'était pas mauvais : i consistait à attaquer successivement les corps séparés par de longs intervalles. Broglie, traversant le Weser et débouchant de Minden au point du jour, devait se porter h droite^ sur Wangenheim, l'écraser dans Todtenhausen, puis se rabattre sur le centre ennemi, pendant que Guerchy, à gauche, retiendrait la droite ennemie par de fausses démonstrations. La cavalerie française, tout entière massée au centre, appuierait le mouvement et déciderait de la victoire. La combinaison, je le répète, n'était pas mauvaise, mais, pour réussir, devant un ennemi entreprenant et avisé, il fallait l'exécuter avec célérité et savoir la modifier avec décision, si les circonstances venaient à en déranger l'ordonnance. Ni l'une ni l'autre de ces conditions ne fut remplie,
Broglie arriva tard devant Todtenhausen ; jugeant la position trop bien défendue pour être enlevée de vive force, il se contenta de la canonner à distance et demanda des renforts. Contades lui envoya le chevalier de Nicolay avec sa belle division, composée de quatre brigades, dont Picardie et Champagne. Nicolay, lui aussi, perdit du temps et ne crut pas pouvoir attaquer. Broglie, de plus en plus perplexe, vint trouver Contades de sa personne et conférer avec lui.
Pendant ces longues hésitations, l'ennemi avait agi avec décision. Il avait commencé par se jeter sur le bourg de Hahlen, le prendre, }' installer une forte artillerie qui commandait la plaine, puis, sans se laisser tromper par les fausses attaques de Guerchy, il avait dirigé toutes ses forces vers sa gauche. Enfin, voyant, à l'immobilité de Broglie, que l'attaque de droite était aussi vaine que celle de gauche et remarquant que le centre français était totalement dépourvu d'infanterie, il avait résolu de porter tout son effort sur ce centre dégarni. Il formait une colonne d'attaque avec toute l'infanterie anglaise et les gardes hanovriennes ; il l'appuyait à droite et à gauche, d'artillerie, la soutenait sur ses derrières par la cavalerie anglaise de Sackville et lançait le tout sur la cavalerie, qui composait, seule alors, le centre français. C'était la manœuvre de Fontenoy, avec cette différence que l'infanterie anglaise, au lieu d'être massée en une colonne profonde, marchait en bataille, ses bataillons déployés sur deux lignes de trois rangs chacune, offrant moins de prise au boulet et opposant à la cavalerie un front de feu plus étendu. Elle suppléait d'ailleurs aux inconvénients de l'ordre
mince par une remarquable discipline, la perfection du tir et une admirable tenue.
La cavalerie française qui lui était opposée comptait 63 escadrons, formés sur trois lignes, les deux premières composées de 45 escadrons répartis en six brigades, la troisième formée des carabiniers et de la gendarmerie. Le duc de Fitz-James commandait la première ligne, avec Charles de Yogûé à droite et le M'* de Castries à gauche. Notre aïeul avait directement sous ses ordres la brigade de Colonel Général 1, qui comprenait les quatre régiments de Colonel Général, de Condé cavalerie, de Marcieu et de Vogué 2.
Le moment était décisif. A l'attaque vigoureuse et méthodique du prince Ferdinand, il aurait fallu répondre par des mesures appropriées, abandonner, au besoin, les plans primitifs, concentrer, si possible, sur le point menacé, les forces inutiles ailleurs. Rien de pareil ne fut tenté. Il semble qu'à partir de cet instant fatal, toute direction d'ensemble ait fait défaut et que la conduite du combat ait été laissée au hasard des Initiatives individuelles. La cavalerie chargea, mais avec plus de bravoure que de méthode, par attaques fractionnées, qui échouèrent toutes devant l'admirable solidité britannique. Les habits rouges attendaient les cavaliers de pied ferme, le fusil en joue, visant aux chevaux ; à dix pas, une décharge générale foudroyait les premiers rangs, brisait l'élan de la charge, dispersait les escadrons décimés. Les Anglais rechargeaient leurs armes et reprenaient leur marche en avant. Deux batteries françaises, accourant à la hâte, croisaient leur feu sur eux sans les arrêter ; elles étaient bientôt éteintes elles-mêmes par les batteries adverses. Deux brigades d'infanterie, Rouergue et Touraine, amenées par M. de Beaupréau, venaient flanquer la cavalerie française ; mais, surprises pendant leur mouvement par la cavalerie hessoise, elles étaient ramenées en désordre. Broglie, immobile à droite, continuait à échanger des boulets à distance avec Wangenheim. Nicolay restait indécis entre la droite et le centre, inutile à l'une comme à l'autre. Et la colonne anglaise avançait toujours, jonchant le terrain de ses morts, mais
1 Je rappelle que les brigades prenaient le nom du plus ancien des régiments qui les composaient.
2 En tout, neuf escadrons, faisant environ mille chevaux.
serrant les rangs et marchant au but sous l'impulsion d'une volonté énergique et d'une fière confiance dans le succès.
Laissée ainsi seule aux prises avec cette infanterie redoutable, la cavalerie française succomba. Elle avait chargé quatre fois. La première charge était commandée par le duc de Fitz-James ; la seconde par le Mi* Dumesnil ; la troisième par le M'* de Poyanne, qui, à la tête des carabiniers et de la gendarmerie, avait réussi à percer la première ligne anglaise, mais fut arrêté par le feu de la seconde, en perdant la moitié de son effectif; la dernière charge fut conduite par Charles de Vogué.
Notre aïeul, je vous l'ai déjà dit, commandait la droite de la cavalerie française ; il se trouvait ainsi en face de la gauche des lignes anglaises. Lorsque son tour vint de charger, au lieu d'attaquer de front, il prit du champ à droite et se jeta sur la pointe des lignes qu'il enveloppa. Contre toute autre infanterie, la manœuvre eût réussi : elle échoua, comme les précédentes, devant le sang-froid et le courage britanniques. Les fantassins anglais, attaqués à la fois par devant, de flanc et par derrière, firent front partout ; sous leurs balles bien dirigées, les escadrons s'efi'ondrèrent ; le régiment de Vogué seul eut soixante-treize chevaux tués sur deux cents environ que comptaient ses deux escadrons. Charles vit ses deux fils tomber à terre, l'un frappé de deux balles, l'autre roulé sous son cheval mort ; sans se laisser distraire de son devoir par l'émotion, il continua à donner ses ordres et à donner l'exemple, ralliant les débris de ses régiments pour les ramener au combat. Dans ce moment d'angoisse patriotique et paternelle, dans cette lutte intime entre la nature et le devoir, fut-il soutenu par le souvenir du passé? Eut- il la vision du champ de bataille de Vallon, revit-il la page du Livre de Raison où, enfant, il lisait le récit de l'exemple ancestral et s'initiait aux leçons de la tradition ? Je veux le croire et j'aime à me dire que le sentiment de l'honneur familial s'ajouta dans son cœur à celui de l'honneur militaire pour l'aider à faire son devoir.
Ce devoir il le fit bravement jusqu'au bout. Il réussit à rallier autour de lui un certain nombre de cavaliers et à leur inspirer sa résolution. C'était au moment où les brigades deTouraine et du Rouergue se repliaient en désordre, sabrées par la cavalerie hessoise. Il se porta à leur secours, chargea à son tour la cavalerie hessoise et la ramena, déga-
géant ainsi ce qui restait des deux brigades françaises. Cet effort fut le dernier. Il était à peine dix heures et la journée était perdue. Contades avait donné le signal de la retraite. Charles la couvrit de son mieux avec les débris de ses régiments. Si, à ce moment, la cavalerie anglaise avait chargé à fond, la défaite pouvait se changer en déroute. Mais Sackville, malgré les sollicitations pressantes et les ordres réitérés du prince Ferdinand, se refusa à toute offensive. Contades put se replier en bon ordre. Broglie recula de son côté sans se laisser entamer. L'armée reprit ses positions du matin sous le canon de la place de Minden ; elle ramenait tous ses blessés transportables, mais laissait entre les mains de l'ennemi 43 canons, 10 drapeaux et 7 étendards 1.
Florimond de Vogué, le jeune capitaine, était parmi les blessés qu'on avait pu relever ; il avait deux balles dans le bras gauche, aucun membre cassé 2 ; son père le retrouva et l'expédia dans sa voiture sur les derrières de l'armée. Quant à l'aîné, aucune nouvelle de lui. Le lendemain, toute l'armée se mit en retraite par la rive droite du Weser, après avoir brûlé les ponts. Charles était dans une grande angoisse ; il pria Contades d'envoyer un trompette au prince Ferdinand
1 Les lettres récemment publiées du Baron de Castelnau, qui était cornette aux carabiniers, donnent sur la bataille de Minden d'intéressants détails. L'auteur, qui faisait partie du détachement envoj'é l'avant-veille du côté de Lubbecke, sous les ordres du duc de Brissac, n'assista pas à la bataille, mais, ayant i-ejoint l'armée à la fin de la journée, il recueillit les impressions des officiers : elles étaient sévères pour le maréchal de Broglie, auquel on reprochait son inaction : « il canonna, fut canonné et s'en tint là » ; — sévère aussi pour le M'^ de Castries, qu'on accusait d'avoir fait charger trop tôt la cavalerie, de l'avoir ainsi sacrifiée inutilement en masquant les batteries françaises, dont le feu bien dirigé aurait suffi pour arrêter la colonne anglo-hanovrienne : « on commença le roman par la queue », dit Castelnau, qui loue d'ailleurs la bravoure des carabiniers qui revinrent trois fois à la charge et eurent quarantesept officiers mis hors de combat. (Lettres du Baron de Castelnau, Pion 19n, p. 107.)
2 Les états de service de Florimond, conservés aux Archives administratives du Ministère de la Guerre, portent qu'il fut « blessé de deux coups de feu, l'un au bras gauche, l'autre au travers du corps ». Cette expression est sans doute forcée, car, si le jeune capitaine eût eu la poitrine ou le ventre traversés, il n'est pas probable qu'il ait pu supporter, comme il l'a fait, les fatigues delà retraite; néanmoins elle constate que la seconde balle avait touché le corps.
avec une lettre demandant des nouvelles de son fils ; le messager revint sans avoir rien appris. Le vainqueur lui avait fait dire que le nom du colonel de Vogué ne figurait sur aucune liste de prisonniers ; le père dut conclure que son fils était resté mort sur le champ de bataille. Il se mit en route avec cette douloureuse conviction, sa tristesse aggravée par l'amertume de la défaite et l'humiliation d'une retraite précipitée. La chaleur était torride, la poussière suffocante ; le pauvre Florimond souffrait beaucoup, cahoté dans la berline paternelle ; ses blessures, mal pansées, s'envenimèrent, la fièvre le prit, on le crut perdu à son tour. Vous jugez de l'angoisse du père. D'après une tradition ou une légende de famille, il aurait alors écrit à son troisième fils, l'abbé, de se préparer à quitter le séminaire pour venir prendre, au service du Roi, la place de ses deux frères morts. La précaution heureusement était inutile ; après cinq jours d'une inquiétude mortelle, l'espérance revint : la fièvre du cadet était tombée et on avait des nouvelles de l'aîné. Deux officiers de Colonel Général, faits prisonniers dans la même charge que lui et renvoyés sur parole, affirmèrent l'avoir vu vivant et bien soigné. Le récit qu'ils firent de son aventure fut recueilli par un capitaine de Picardie, Jacques de Mercoyrol de Beaulieu, de famille vivaroise, qui le consigna dans ses mémoires : c'est là que je le trouve et que je le résume ^.
Cerice chargeait à la tète de son régiment. Son cheval, atteint de plusieurs balles, tomba raide mort et se renversa sur lui ; il se trouva à terre, meurtri de la chute, une jambe cassée et engagée sous le corps de son cheval, réduit à l'impuissance et à l'immobilité, souffrant cruellement. La charge passée, la colonne ennemie reprit sa marche en avant ; lorsqu'elle approcha de lui, il fit des signes de détresse et tendit sa bourse et sa montre, espérant ainsi obtenir du secours ; un soldat hanovrien se précipita sur lui et prit les objets offerts
1 Une copie de ces mémoires inédits appartient au descendant de l'auteur, M. Voilant, qui me l'a gracieusement et spontanément communiqué. Jacques de Mercoyrol, seigneur de Beaulieu, naquit en 1724. Lieutenant dans le régiment de Picardie en 1742, il fit toutes les campagnes de Flandre ; capitaine après Raucoux, il fit toute la guerre de Sept ans, reçut la croix de St-Louis en 1760 ; réformé à la paix, il fut nommé maréchal de camp en 1784 et mourut en 1817, à quatre-vingt-treize ans.
sans s'arrêter ; un second survint et réclama sa part de butin : rebuté et furieux, il tira, à bout portant, au blessé, un coup de fusil en pleine poitrine et courut avec son camarade reprendre son rang; par bonheur, la balle, arrêtée par la cuirasse de Cerice, ne lui fit qu'une forte contusion. Il gisait à terre, fort empêché, quand passa une ligne anglaise ; il appela de nouveau : un officier se détacha et vint à lui, suivi d'un soldat. Ici je laisse la parole à M. de Beaulieu :
Le comte lui dit : « Monsieur, je suis colonel de cavalerie, j'ai la jambe cassée, je souffre beaucoup, je vous prie de me faire donner du secours. » L'officier dit au soldat anglais qui l'accompagnait : « Restez ici avec le Français jusqu'à mon retour », va joindre la colonne et son colonel auquel il raconte le secours que ce Français a réclamé de lui. Le colonel, empressé d'être utile à un de ses confrères, quoique ennemi, d'un temps de galop se porte vers le comte après avoir dit à un sergent et à deux soldats de son régiment de le suivre, ainsi qu'à un chirurgien qui lui était attaché, arrive près du comte et lui demande son nom ; celui-ci répond : « Vogué ». Alors ce chef le fait dégager par ses quatre hommes de dessous son cheval, s'aperçoit du coup de feu qu'il a sur la poitrine. Le comte lui raconte en peu de mots d'où il provient. L'Anglais lui laissa son chirurgien avec ordre de le panser et, pour sa sûreté, mit à sa disposition les quatre hommes de son régiment qui le portèrent à la ferme voisine, l'y gardèrent jusqu'au soir que le colonel vint l'y voir, et comme l'armée des ennemis devait partir au point du jour pour suivre l'armée française et sa victoire, le colonel témoigna au comte ses regrets d'être obligé de le quitter et sans calculer sur les suites, lui laissa son chirurgien, un sergent et un des trois soldats avec ordi'e de ne le quitter que quand il serait guéri et en état d'être transporté. Le comte, isolé dans cette ferme, y resta trois fois vingt-quatre heures que l'on ignora au quartier du prince Ferdinand qu'il y existât un prisonnier blessé de marque, ce qui avait fait renvoj'er avec une réponse aussi peu satisfaisante le trompette du maréchal
de Contades Le M'^ de Vogué donc, instruit parles deux officiers
de Colonel Général, obtint du prince Ferdinand un passeport pour le valet de chambre de son fils et un autre domestique qu'il lui adressa. Dix ou douze jours après, instruit que son fils allait à merveille, il pria tous les officiers du Vivarais, ses compatriotes, à dîner chez lui, pour leur faire part de sa joie, sûr qu'ils avaient été très affectés de sa peine, et, le verre en main, nous bûmes à coups répétés à la convalescence de ces deux fils chéris.
Si, ajoute M. de Beaulieu, je suis entré dans le récit d'un fait si intéressant pour le M's de Vogué, c'est pour que tout officier du Vivarais soit instruit combien le père et les enfants étaient chers à
ceux qui guerroyaient alors et pour que, dans l'avenir, ceux qui viendront aiment les rejetons d'une si brave race que le marquis a illustrée le premier par l'obtention du Cordon bleu et qu'un an de plus de vie eût vu faire maréchal de France ; mais la fortune qui le favorisa jusqu'à un certain point, permit là à la Parque de trancher le fil de ses jours.
Vous n'oublierez pas, en lisant ces lignes, mes chers enfants, que M. de Beaulieu écrivait ses mémoires en 1788, six ans après la mort de Charles de Vogué; vous enregistrerez, avec une légitime satisfaction, cet hommage rendu à notre aïeul par un témoin, un compagnon d'armes, d'une évidente sincérité. Vous lui saurez gré de son récit; vous regretterez seulement qu'il n'ait pu y insérer le nom des officiers anglais, qui montrèrent en cette circonstance une générosité si chevaleresque et si délicate.
C'est à Cassel qu'avait lieu ce joj'eux repas de Vivarois. L'armée, mollement poursuivie, y prenait un peu de repos. Elle comptait ses pertes, pansait ses blessures, remettait un peu d'ordre dans ses rangs. La cavalerie avait particulièrement besoin de réorganisation. Vogué était parmi les régiments les 'plus éprouvés : quatre officiers, dont le colonel, étaient tués ou prisonniers!; six étaient blessés 2; il n'y avait plus que 112 chevaux valides sur 280 qui figuraient à l'entrée en campagne. On en forma un escadron qui resta en ligne; les cavaliers sans chevaux, au nombre de 88, furent renvoyés sur les derrières de l'armée, en attendant des décisions ultérieures. La même mesure fut appliquée aux régiments qui se trouvaient dans le même état de délabrement.
L'armée était humiliée et mécontente. Elle sentait que, mieux commandée, elle eût dû avoir la victoire ; les récriminations allaient leur train. Contades et Broglie s'accusaient mutuellement d'être les auteurs de la défaite ; Broglie porta le différend devant la Cour, en termes amers. Belle-lsle, qui n'aimait pas Broglie, lui donna tort; la Cour ne se prononça pas ; je ferai de même, assez disposé à penser comme l'auteur d'une lettre non signée que je trouve dans les
1 C'étaient : le C'« de Vogué, MM. de Vendil, de La Cavalerie, Pradel.
2 C'étaient : MM. Florimond de Vogué, de Langlaville, de Cazeaux, d'Auterune, de Lordat, de Vallon.
papiers de notre aïeul Langeron, présent, lui aussi, à la bataille, que chacun des deux généraux fit des fautes et que l'armée avait raison d'être mécontente de l'un et de l'autre.
C'est sans doute à Cassel aussi que parvint au camp français la nouvelle de la grande victoire remportée à Kûnersdorff, le 12 août, par les Russes et les Autrichiens sur l'armée de Frédéric. Elle ne put qu'ajouter aux regrets : le roi de Prusse était dans la situation la plus critique; un succès en Westphalie aurait pu consommer sa ruine.
L'opinion publique, à Paris et même à Versailles, se montra moins rései'vée que la Cour. Elle se prononça pour Broglie, que la victoire de Bergen avait rendu populaire. Il fallut compter avec elle. Le Roi inclinait à sacrifier Contades; Mme de Pompadour lui restait fidèle; Belle-Isle, embarrassé, prit un moyen terme : il fit partir le vieux maréchal d'Estrées, avec la mission d'assister et de conseiller Contades. Le choix était malheureux : indécis et pessimiste, le vieux d'Estrées ne put dominer la situation. La démoralisation fit de rapides progrès. La marche en arrière fut reprise et accentuée ; on ne put ni secourir Munster assiégé, ni défendre Marbourg; on ne s'arrêta que sur la Lahn, après avoir abandonné magasins et hôpitaux, laissé beaucoup de blessés entre les mains de l'ennemi, semé les routes de déserteurs allemands. Le mécontentement était grand dans l'armée, surtout dans la cavalerie, qui avait particulièrement souffert et dont les officiers se demandaient avec angoisse comment ils pourvoiraient au rétablissement de leurs troupes.
Vous savez que les capitaines, qui avaient payé assez cher leur compagnie, étaient chargés d'en maintenir l'effectif au complet en hommes et en chevaux, et d'entretenir l'équipement en bon état. A cet effet, ils recevaient du trésor royal, sous le nom de recrue, remonte et ustensile, une somme qui suffisait d'ordinaire aux besoins et qui leur laissait même, bon an mal an, un certain bénéfice qui représentait l'intérêt de leurs avances. Mais, après une campagne désastreuse comme celle qui se terminait, cette somme était absolument insuffisante; si elle n'était pas augmentée, c'était ou la ruine pour les officiers, ou le délabrement pour la troupe ; le Roi intervenait alors par des « secours » ou des « grâces », expédient nécessairement arbitrafre, qui parait tant bien que mal aux difficultés du moment, sans atténuer les inconvénients d'un système essen-
tiellement défectueux. Les inspecteurs généraux, dans leurs revues périodiques, préparaient les états qui servaient de base à ces répartitions.
Charles de Vogué, vous vous en souvenez, était l'un de ces officiers i ; il fut chargé, ainsi que MM. de Mailly et de Poyanne, de l'inspection de la cavalerie et des dragons de l'armée massée sur la Lahn. Il consacra à ce travail ardu tout le mois de septembre et une partie d'octobre. Il s'établit, à cette occasion, entre le ministre et lui, une correspondance qui s'est en grande partie conservée et qui offre un réel intérêt par les détails qu'elle fournit sur le fonctionnement d'un organisme assez compliqué. Belle-Isle était un homme juste, très préoccupé de ce qu'on appelait « le bien du service » et non moins soucieux des intérêts et du bien-être des officiers et soldats 2. Il fit adopter au Roi un certain nombre de mesures équitables et d'un cfi"et immédiat. FA d'abord il posa en principe qu'en aucun cas les capitaines ne devaient être mis dans l'obligation de prendi'e sur leurs propres ressources pour rétablir leur compagnie et que la jouissance intégrale de leurs appointements devait leur être assurée. Puis un fonds spécial en argent et en nature fut créé pour fournir un « traitement » extraordinaire aux compagnies les plus maltraitées. Sur ce traitement une avance immédiate de 2.500 livres fut faite à chaque capitaine, 1.500 livres pour la remonte et 1.000 pour l'ustensile. En outre, une «gratification » fut assignée aux capitaines pour chaque cheval remplacé avant le 1^'' janvier, 250 livres pour la cavalerie, 200 pour les dragons, 150 pour les hussards et la cavalerie légère ; cette gratification, d'abord annoncée comme générale, fut, par lettre du 12 septembre, réservée aux régiments qui avaient subi des pertes « à l'afTaire du l""'' août ou autre occasion de guerre 3 ».
Les régiments furent distribués en trois classes : l^ceux qui avaient trop souffert pour pouvoir, même avec ces
1 La lettre de service qui l'accrédite en cette qualité à l'armée d'Allemagne est du 20 mai 1759, signée du Roi et de Belle-Isle. (A. V.)
2 II s'intitule lui-même, dans ses lettres, « l'ami du militaire »•
3 Dans cette même lettre. Belle-Isle écrit qu'on lui avait proposé de promettre aux capitaines une gratification de 20 livres par recrue jusqu'à cinq, de 30 de six à dix, de 50 au-dessus de dix, mais « la connaissance que j'ai de l'esprit de désintéressement de MM. les capitaines de cavalerie et dragons m'a empêché, dit-il, de leur en faire la proposition ».
secours, être rétablis avant le l^r janvier; leur renvoi en France fut décidé ; de ce nombre étaient le régiment de Vogué et ceux qui avaient chargé avec lui à la bataille de Minden i ; 2° ceux dont les pertes étaient graves, mais dont le rétablissement était possible à l'aide des secours indiqués et qui devaient en bénéficier; 3" ceux qui, n'ayant subi que les pertes ordinaires, devraient se contenter du « traitement » ordinaire et ne pas recevoir de « secours ». Enfin des « quartiers d'assemblée » étaient assignés à chaque régiment dans une ville frontière (nous dirions aujourd'hui un dépôt) pour y centraliser, équiper et instruire recrues et remontes, sous la direction d'un officier et de bas-officiers détachés du régiment. Enfin, en échange de ces avantages, le ministre insista pour la suppression définitive du « rachat » qu'il interdit formellement 2 et ordonna que les fonds provenant du « non complet » fussent exclusivement affectés au rétablissement des troupes et à des récompenses aux officiers les plus zélés dans l'accomplissement de leurs devoirs.
L'annonce de ces mesures fit grand plaisir aux capitaines, mais ne supprima pas le mécontentement, qui tenait à des causes d'ordre plus général. Les plaintes ne disparurent pas: elles s'accentuèrent même à la nouvelle des réserves que le ministre apportait à l'attribution des gratifications; dans certains cercles intimes d'officiers, elles prirent un caractère des plus vifs; des mots off'ensants furent prononcés: des informateurs officieux les rapportèrent au ministre. De tout temps, il y a eu de ces écarts de langage et de ces excès de zèle, mais jamais, peut-être, ils ne furent plus fréquents et ne jouèrent un plus grand rôle qu'à une époque où le monde de l'armée et celui de la Cour se pénétraient si profondément, exposant les chefs militaires comme les chefs politiques à toutes les actions publiques ou occultes que mettaient en jeu les passions, les intérêts, les querelles de famille, les rivalités féminines d'une société restreinte, désœuvrée, futile et dissolue.
Belle-Isle eut le tort de trop s'émouvoir de ces critiques et il écrivit à Charles de Vogué une lettre assez sévère, où il
1 C'étaient Colonel Général, Condé, Marcieu, Mestre de camp Général et Talleyrand.
2 (' Cet abus doit disparaître, lisons-nous dans une de ses lettres, et le nom même doit en être oublié. »
se plaignait de n'avoir pas été informé par lui de cette infraction à la discipline.
Je suis étonné que des propos indécents et séditieux aient été
tenus à l'armée, sans que vous m'en ayez fait part Quand vous
aurez bien voulu y réfléchir, vous trouverez assurément que j'ay raison d'être très peiné de ce silence.... Je compte que vous ne perdrez pas un moment à m'instruire et à me mettre en état de prendre les ordres du Roi pour faire un exemple qui ne peut être trop sévère
Le Roi, ajoutait-il, ne veut à son service que des gens zélés et de bonne volonté; il est à souhaiter que ceux qui se dégoûtent du service prennent leur parti : la noblesse française fournira aisément de quoi les remplacer.
A cette admonestation un peu excessive, il joignit l'énumération de toutes les mesures qu'il avait provoquées, rappelant avec complaisance et non sans amertume tout ce qu'il avait fait pour améliorer le sort des officiers, auxquels il portait un si vif intérêt.
Charles de Vogué répondit à cette mercuriale par une lettre très digne et très circonstanciée, dont je crois devoir reproduire ici les principaux passages :
Au camp d'Annerod, le 19 septembre 1759-
Monseigneur,
J'ai reçu les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, l'une du 8 et l'autre du 12 de ce mois.
'Vous jugez bien. Monseigneur, que les officiers de cavalerie qui ont pu se servir d'expressions indécentes dans les plaintes qu'ils ont faites sur le traitement accordé pour le rétablissement de leurs troupes se sont bien gardés de tenir de pareils propos devant des personnes en place qui pouvaient et n'auraient pas manqué de les faire punir; ainsi je puis assurer, avec la dernière sincérité, que j'en ignore les auteurs. Il est vrai que toute la cavalerie, épuisée par les dépenses qu'elle a taites l'hiver dernier, alarmée de celles qu'elle envisageait pour la fin de cette campagne et du peu de temps et de moj'ens qu'elle avait pour se rétablir, a cru être dans l'impossibilité de se conformer aux intentions du Roi. Je me suis attaché à faire sentir aux régiments que j'ai passés en revue, qu'un ministre aussi juste et qui, de tous les temps, a été également occupé du bien du sei'vice et des troupes, n'exigeait pas l'impossible et proportionnerait certainement les moyens au.x besoins. Je ne pouvais me tromper dans la confiance que j'avais et que j'ai tâché de leur inspirer. L'avance de 2.500 livres
que vous venez d'ordonner, Monseigneur, a justifié dans leur esprit ma façon de penser et va mettre la cavalerie en état de travailler avec succès à ses recrues, remontes et réparations; je crois pouvoir vous assurer que, quant à ces deux derniers articles, vos intentions seront remplies; il n'en est pas de même de celui des recrues; elles deviennent tous les jours plus difficiles; les officiers et cavaliers destinés à les faire ne font que de recevoir leurs passeports; la plupart n'arriveront dans les provinces où ils vont que sur la fin d'octobre, et pour que les recrues qu'ils feront puissent être rendues au premier janvier, il faut qu'elles partent à la fin de novembre ; ainsi, ces officiers n'auront que six semaines, tout au plus, pour travailler et ce ne sera pas même dans la saison la plus favorable, car le temps où l'on réussit le mieux est dans les mois de janvier et de février. Ainsi, je ne crois pas qu'il soit possible que la cavalerie soit complète en hommes au terme que vous avez fixé. Cependant, c'est une des conditions que vous attachez au payement de la gratification de 250 livres par cheval remis à cette époque; il peut vous paraître dangereux d'accorder un plus long délai, de crainte qu'on ne se relâche sur la vivacité avec laquelle on doit travailler aux recrues; mais il est, en même temps, de votre justice, Monseigneur, de ne pas rendre les capitaines responsables d'une chose qui ne dépend pas absolument d'eux, puisque avec la meilleure volonté du monde et les mesures les mieux prises, rien n'est plus incertain que le succès des recrues dans un espace de temps aussi court.
En conséquence des ordres que vous nous avez donnés le 23 du mois dernier, nous nous sommes cru autorisé à annoncer à tous les régiments dont nous avons fait la revue, que le Roi accorderait une gratification de 250 livres indistinctement pour tous les chevaux qui seraient remis au premier janvier ; nous étions d'autant plus fondé à le penser que vous nous aviez chargé de nous faire informer régulièrement, par les commandants des corps, des chevaux qui pourraient manquer dans leurs régiments depuis l'instant de nos revues jusques au premier janvier et de vous en envoyer les états en supplément de la perte de ces chevaux. Cependant, Monseigneur, par votre lettre du 12, vous restreignez le cas de la gratification aux seules pertes essuyées à l'affaire du l*"" août ou dans quelqu'autre occasion de guei'i-e. 11 vous sera aisé de juger, par les extraits des revues, que les dépenses nécessaires pour le rétablissement de la cavalerie vont bien au delà du traitement ordinaire et que, en y comprenant même la gratification que vous avez bien voulu accorder, il sera insuffisant dans presque tous les régiments. Les pertes que la cavalerie a faites dans tout ce qui se rapporte à l'haljillement, l'équipement et les armes, sont prodigieuses. C'est une suite des malheurs de la campagne et de la difficulté d'avoir des dépôts assurés où les capitaines puissent placer les effets qu'ils ne peuvent plus transporter dès qu'ils ont perdu les hommes et les chevaux. D'ailleurs, vous savez. Monseigneur, que depuis trente ans le prix de tout
ce qui entre dans l'équipement de l'homme et du cheval a augmenté de plus d'un quart, le prix des recrues et remontes a augmenté à proportion : ainsi, le traitement ordinaire, qui autrefois était suffisant pour les pertes ordinaires, ne l'est plus à présent. Mais vous avez tranché toute difficulté à cet égard, Monseigneur, en nous chargeant d'annoncer à la cavalerie que votre intention est que le capitaine jouisse en entier de ses appointements et de son traitement personnel et que, si ce qui est affecté au rétablissement de leurs troupes est insuffisant, vous y pourvoirez d'ailleurs. Je puis vous répondre qu'ils ont été pénétrés de la bonté avec laquelle vous voulez bien les traiter, et il n'y a aucun d'eux qui n'en soit extrêmement content. Toutes les troupes savent et ont éprouvé que vous avez toujours cherché à leur procurer des traitements avantageux, lorsque les circonstances vous l'ont permis.
J'ose donc vous assurer. Monseigneur, de la satisfaction générale de tous les capitaines de cavalerie sur le sort que vous leur assurez, mais je crois devoir ajouter que ces arrangements étaient très nécessaires pour éviter le découragement.
La ferme résolution que vous avez, Monseigneur, de supprimer l'abus du rappel de non complet et des places de rachat est tout ce qu'il y a de plus naturel pour le bien du service. Dès qu'on ne trouvera plus intérêt dans le mauvais état de la troupe, on cherchera à la compléter, sui'tout s'il est possible d'y attacher ou un peu plus de bien-être ou quelque grâce.
Je n'ai pas la réponse du ministre et ne saurais dire s'il tint compte immédiatement des observations qui lui étaient soumises avec cette respectueuse fermeté ; mais il en tint compte certainement, car dans la correspondance de 1760 et 1761 et dans les mesures qui furent prises alors, j'en trouve la trace évidente.
Pour en finir avec ce sujet et compléter l'exposé que je vous dois de la part qu'y prit Charles de Vogué, j'anticiperai un peu sur les événements et je résumerai rapidement les renseignements qu'il nous a laissés sur ses inspections de 1760 et de 1761. Les circonstances étaient assez analogues à celles de 1759, quoique moins défavorables ; les mêmes problèmes se posaient, quant au rétablissement de la cavalerie et à la responsabilité des capitaines, avec moins d'acuité, les combats ayant été moins meurtriers, mais avec une égale complication d'intérêts opposés et d'expédients administratifs. Les principes fixés par Belle-Isle en 1759 étaient maintenus, mais amendés et complétés sur certains points. Ainsi,
l'uniformité dans le « traitement » accordé aux compagnies avait été remplacée par la proportionnalité. Belle-lsle avait reconnu les inconvénients du premier système, qui, en 1759, dans un même régiment, avait mis certains capitaines en perte et procuré à d'autres un bénéfice. Il fît ordonner par le Roi que « les secours seraient proportionnels aux besoins» et édicta une échelle croissante d'indemnités. Si, en fin de campagne, une compagnie n'avait perdu que cinq chevaux, elle n'avait droit qu'au « traitement » ordinaire, auquel s'ajoutait une « gratification » de 600 livres à titre de quartier d'hiver. Si la perte était supérieure à cinq chevaux, le capitaine recevait, outre le traitement ordinaire, 300 livres pour le sixième et le septième cheval, 400 livres pour le huitième et pour chaque cheval perdu au-dessus de huit, plus une gratification de 1.000 livres. Mais ces secours extraordinaires devaient être exclusivement consacrés au rétablissement de la troupe; il était interdit aux capitaines, sous les peines les plus sévères, d'en affecter la moindre partie à la réparation de leurs équipages personnels.
L'application de ces règles imposait aux inspecteurs généraux une extrême attention dans l'accomplissement de leur tâche ; les revues durent être faites compagnie par compagnie ; des états circonstanciés durent établir la situation de chaque capitaine, le montant de ses avances, le chiffre des dépenses qu'il avait à solder, la nature et l'étendue des « secours » qui lui étaient nécessaires. Charles de Vogué s'acquitta consciencieusement, en ce qui le concernait, de ce travail minutieux et délicat. Tout en contrôlant des états i, tout en comptant des chevaux, des hommes et des effets d'équipement, il faisait des observations d'ordre général et les consignait dans des rapports étudiés. Nous avons la minute de celui qu'il adressa au ministre à la fin de la campagne de 1760 ; je crois devoir l'analyser avec quelque détail.
Les pertes de la cavalerie avaient été médiocres pendant la campagne de 1760 ; néanmoins, le traitement ordinaire était insuffisant
1 Dans une circulaire qu'il adressait, le 15 avril 1760, à tous les régiments de son inspection, il en demandait huit :
1" Contrôles de la revue du commissaire ; 1° cavaliers aux hôpitaux de l'armée ; Z'' cavaliers aux hôpitaux de France; 4» cavaliers détachés ; 5" réparations effectuées compagnie par compagnie ; 6o approbation donnée par la Cour à ces réparations ; 7» sommes dues aux fournisseurs ; ^'> armes neuves remises au régiment.
pour les couvrir, surtout dans les régiments de dragons, « qui ont « servi avec autant de zèle que de distinction », ont plus souffert que la cavalerie et « méritent des grâces et de grands secours ». Une gratification de 1.500 livres suffirait aux capitaines de cavalerie, elle ne suffirait pas aux capitaines de dragons. Il serait urgent que les intentions de la Cour à ce sujet fussent connues aussitôt que possible, afin que la confiance renaisse parmi les fournisseurs et que l'inquiétude des troupes se calme ; il serait essentiel aussi que le payement de ces secours fût effectué partie en espèces et non en lettres de change d'une négociation très difficile, un peu d'argent comptant étant absolument nécessaire aux capitaines.
« Les dettes des corps augmentent chaque année. Autrefois, lors- « qu'un capitaine quittait, il laissait très rarement à son successeur le « soin du rétablissement de sa compagnie ; il s'en chargeait lui-même « et y trouvait du bénéfice. Il nen est pas de même à présent. On « n'hésite pas à abandonner le traitement de l'hiver, afin de ne pas « s'exposer à voir retenir sur le prix de sa compagnie une partie des « fonds employés à la rétablir.
« Plusieurs capitaines, qui ont quitté l'an dernier, nont rien retiré « du prix de leur compagnie parce qu'il était absorbé par les dettes
« qu'ils avaient contractées envers l'état major ou les marchands
« Beaucoup de ces dettes ne proviennent que des malheurs qu'ils ont « essuyés à la guerre et de l'insuffisance des traitements. Le ministre « est trop juste pour souffrir qu'un officier qui a servi le Roi pendant « plusieurs années avec zèle, se trouve dans le cas, lorsqu'il quitte, « de perdre une partie de sa fortune. »
Jusqu'à la fin de la campagne de 1759, les capitaines se sont regardés comme les fermiers de leur compagnie ; le ministre leur assignait un traitement au moyen duquel ils étaient tenus de rétablir leurs troupes ; si le traitement ne suffisait pas dans de certaines années, dans d'autres il excédait la dépense. Mais la nature de la guerre actuelle a occasionné des pertes plus considérables et entraîné des dépenses telles qu'il est impossible de réparer les troupes sans des secours extraordinaires. A la suite des représentations qui ont été faites, des mesures ont été prises : elles n'ont pas suffi ; dans presque toutes les compagnies de cavalerie et dragons les dépenses ont excédé le traitement qu'elles ont reçu, quelque avantageux qu'il ait été. Si l'état actuel des finances ne permet pas d'j^ suppléer, on pourrait prendre les mesures suivantes :
1° Annoncer aux régiments qu'à la paix ils auront des quartiers où ils trouveront, sur les bénéfices qu'ils tireront des fourrages, un dédommagement pour les avances que les capitaines auront faites pendant la guerre.
2" En attendant ce dédommagement, dresser chaque année, à partir de 1759, compagnie par compagnie, un état des dépenses effectuées et des traitements obtenus, état où il sera fait mention de l'excédent de l'un ou de l'autre.
3" Cet état serait visé à chaque revue d'inspecteur et remis aux majors qui en resteraient cliargés.
4" L'excédent des dépenses ou des traitements roulerait sur la compagnie et non sur le capitaine ; si celui-ci vient à quitter, il ne serait pas tenu de paj^er l'excédent des dépenses, s'il en existe, et n'aurait aucun droit sur le bénéfice, s'il y en a un.
5° Afin de procurer aux régiments l'argent nécessaire aux réparations immédiates, les autoriser à contracter des emprunts solidaires» remboursables à la paix et dont les intérêts seraient compris dans les dépenses annuelles de chaque compagnie.
6° Pour éviter les abus, ces emprunts ne seraient faits qu'après approbation du ministi-e et jusqu'à concurrence des dettes constatées par les états visés de l'inspecteur.
Si ces mesures étaient adoptées, les réparations se feraient à bien meilleur marché, car l'élévation actuelle des prix ne tient ni au renchérissement des matières et encore moins à celui de la maind'œuvre, mais au retard dans les payements. Les capitaines, rassurés de la crainte où ils sont que les dettes contractées pour le rétablissement de leurs compagnies ne roulent sur leur compte, se conformeront aux vues raisonnables des colonels et il en résultera un concert très avantageux pour le bien du service.
Quant aux emprunts, ils seraient très aisément couverts à cause de l'infinité de gens qui cherchent un emploi solide de leur argent et des garanties qu'offrirait un engagement solidaire pris par tout un corps, autorisé par le ministre et assuré d'être remboursé à la paix.
« Telles sont les réflexions, dit en terminant le rapport, que j'ai « cru devoir, Monseigneur, mettre sous vos 3'eux. Si vous ne trouvez « pas d'inconvénient dans leur exécution, j'ose vous assurer que vous « ranimerez par là le zèle des capitaines de cavalerie et dragons pour « l'entretien de leui's troupes. Je ne vous dissimulerai pas que ce zèle « est ralenti par la crainte où ils sont de voir le prix de leur com- « pagnie absorbé par les dépenses qu'ils sont obligés de faire pour les « rétablir. »
L'idée était originale : elle indiquait un esprit ouvert à l'observation des faits économiques. Elle eût certainement atténué les effets du sj'stème défectueux de la vénalité des grades. Rien ne prouve qu'elle ait été appliquée.
Mais revenons à l'automne de 1759 et aux difficultés au milieu desquelles se déÎ3attaient les deux maréchaux qui avaient le commandement de l'armée. Le dualisme n'était guère favorable aux résolutions vigoureuses. On piétinait sur place. L'inaction était d'autant plus pénible qu'on sentait l'ennemi lui-même incertain : Ferdinand, préoccupé des mauvaises nouvelles du roi Frédéric, sollicité d'aller à son secours, ne tentait aucune opération sérieuse et semblait
attendre l'attaque. A la Cour, le mécontentement grandissait et gagnait la ville : Broglie, présent à Versailles, l'alimentait par ses discours ; son oncle, l'abbé, l'exploitait par ses habiles démarches ; son frère, le C'e de Broglie, l'excitait par toutes les influences dont disposait le confident discret du « Secret du Roi i ». Sous la pression de l'opinion et de ces démarches, le Roi prit le seul parti raisonnable : il enleva le commandement à Contades et à d'Estrées et le donna à Broglie. Belle-Isle se résigna ; Mme de Pompadour se tut; l'armée manifesta sa satisfaction. Seuls, les lieutenants généraux plus anciens de grade que Broglie témoignèrent quelque dépit : Brissac, Clievreuse, Fitz-James, Bauffremont, Sourches, Nicolay, Noailles, Anlezy prirent un congé. Les trois maréchaux généraux des logis Montej'nard, Cornillon et Fumel furent relevés de leurs fonctions et remplacés à l'état major de l'armée par le C'« de Broglie, à celui de l'infanterie par le M'* de Belzunce, à celui de la cavalerie par le C'e de Lameth.
Charles de Vogué n'avait que six mois de grade et était discipliné ; il resta étranger à ces manifestations et mutations ; il avait d'ailleurs l'intention formelle de ne pas quitter l'armée : dès le commencement d'octobre, il avait écrit à la Cour pour avoir un emploi d'hiver et pour être dispensé d'assister aux États de Languedoc, où il était de tour. M. de St-Florentin lui avait accordé la dispense des États dans les termes les plus courtois ; Belle-lsle avait accueilli sa demande en termes chaleureux : « Je vous proposerai avec empressement à Sa Majesté, puisque cela vous convient autant qu'au bien du service pour lequel je ne suis pas étonné de vous voir donner cette nouvelle preuve de zèle 2. » Quand le duc de Broglie vint prendre le commandement de l'armée, le 2 novembre, il se mit à ses ordres et fut accueilli avec sympathie. Broglie eut vite reconnu en lui l'homme de devoir et le soldat ; d'excellents rapports s'établirent entre le chef et le subordonné, prélude des relations amicales qui devaient un jour unir leurs descendants respectifs.
Au bout d'un mois de commandement, Broglie avait déjà
1 Voyez le piquant récit qu'a fait le duc de Broglie de toute cette liistoire : Le Secret du Roi, t. I, ch. iv.
2 Belle-Isle au M^' de Vogué, 31 octobre 1759. (A. V.)
sensiblement amélioré la situation ; il songea à reprendre l'offensive.
L'occasion était favorable : le prince Ferdinand, affaibli par l'obligation où il s'était trouvé d'envoyer une partie de ses troupes au secours du roi de Prusse, était immobile et indécis. Broglie combina avec Armentières une opération d'ensemble. Armentières commandait un corps détaché sur le Rhin, entre Bonn et Dusseldorf ; Voyer était sous ses ordres. Il devait se porter sur le flanc droit de l'ennemi, pendant que Broglie menacerait le centre : on espérait ainsi le forcer à la retraite, ce qui permettrait à l'armée française d'étendre l'aire de ses cantonnements d'hiver et de faire passer en toute sécurité, sur la rive gauche du Rhin, la plus grande partie de sa cavalerie. Le début des opérations fut fixé au 18 décembre. L'avant-garde du M's d'Armentières, commandée par Voyer, devait remonter la vallée de la Sieg et se porter sur Hachenbourg, où elle serait rejointe par une division du corps de Broglie, partie de Limbourg. Pour commander cette division, Broglie jeta les yeux sur Charles de Vogué. Il la composa avec soin : deux brigades d'infanterie, dont celle de Picardie, trois brigades de cavalerie et huit pièces de canon, en tout environ 4.000 hommes i.
Dès le 8 décembre, Charles était installé à Limbourg» organisant son expédition, poussant des reconnaissances vers Hachenbourg et Herborn, préparant le passage du Rhin à Mayence, correspondant avec Broglie, Voyer et les chefs des détachements. Une grande partie de cette correspondance s'est conservée et se trouve soit dans nos archives, soit au ministère de la guerre ; elle témoigne du soin méticuleux avec lequel tous les détails étaient prévus, discutés, analysés, trop méticuleux peut-être, car le sens de l'action s'émoussait et le temps se perdait dans ces interminables écritures. Sur ces entrefaites, Broglie reçut le bâton de maréchal. Armentières, qui était son ancien de beaucoup,
1 Voici la composition de ce corps :
Maréchaux de camp : C'« d'Espiez, prince de Robecq.
Officiers d'Etat major : de Chaulieu, Daugé.
Infanterie : Picardie, 4B ; La Tour du Pin, 4 B.
Cavalerie: Royal Etranger, 2 E ; Crussol, 2 E; Cravattes, 2 E ; Balincourt, 2 E ; Archiac, 1 E ; La Reine, 2 E ; Ste-Aldegonde, 2 E ; Montcalm, 2 E ; Hussards de Turpin, 1 E.
i^rtillerie ; huit pièces de 4 longues.
ne pouvait rester sous ses ordres : il se retira fort mécontent et fut remplacé par le chevalier du Muy. Ce changement, la rigueur de la saison, des difficultés imprévues entravèrent l'exécution du plan primitif. La grande opération dut être abandonnée : tout se borna à un coup de main sur Herborn et sur Dillenbourg, combiné entre Charles de Vogué et le Mis de Voyer. Les deux chefs firent leur jonction à Mengerskirchen le ler janvier 1760, et, le lendemain, pendant que Voyer se portait sur Dillenbourg, notre aïeul marchait sur Herborn. La petite place, traversée par la Dille, était entourée d'une muraille assez haute, percée de deux portes solidement barricadées. Une avant-garde, envoyée sommer le commandant, fut reçue à coups de fusil. Charles fit immédiatement investir la place le 3 au matin par sa cavalerie et des piquets de grenadiers et disposer des échelles pour une attaque de vive force ; puis il envoj^a dire au commandant de la garnison que, s'ill'obligeait, par sa résistance, à prendre la ville d'assaut, elle subirait toute la rigueur des lois delà guerre. Le commandant répondit que, les murs de la ville ne pouvant résister à l'artillerie, il la rendrait si l'assaillant avait du canon ; il demandait, pour un de ses officiers, l'autorisation de constater la présence de l'artillerie 1. L'autorisation accordée, les huit pièces vues par l'officier parlementaire, la capitulation fut signée, les cent cinquante hommes de la garnison furent emmenés comme prisonniers de guerre.
Ce petit succès, à une époque où les succès étaient rares, fit un certain honneur à Charles de Vogué. Broglie le félicita 2 et la Gazette de France lui consacra une des pages de son numéro du 12 janvier.
Le jour même de la prise d'Herborn, la ville de Dillenbourg s'était rendue à Dauvet, après une assez vive canonnade, mais à la condition que le château resterait occupé par la garnison hanovrienne, toute hostilité étant suspendue entre le château et la ville. Deux bataillons suisses, aux
1 J'emprunte ces détails aux mémoires déjà cités de Mercoyrol de Beaulieu, qui se trouvait là avec le régiment de Picardie.
2 « J'ai vu avec beaucoup de satisfaction, lui écrivit-il de Friedberg le 5janvier, toutes les dispositions que vous avez prises de concert avec M. de Voyer et le succès qu'elles ont eu : je vous en fais mon compliment de tout mon cœur. » (A. V.)
ordres de M. Paravicini, furent laissés dans la ville ; garnison beaucoup trop faible, qui, assaillie le 8 janvier par un corps ennemi d'environ 4.000 hommes, fut écrasée et obligée de quitter la place, laissant son chef parmi les morts.
Malgré ce contretemps, l'opération avait produit le résultat que Brogiie en espérait : le prince Ferdinand avait reporté ses lignes plus loin au nord ; Giessen, évacué par lui, était occupé par un corps français. On put procéder, dans de meilleures conditions, à la séparation des troupes ; la rigueur de la saison la rendait nécessaire ; les rivières gelaient, la terre se couvrait de neige ; les régiments furent cantonnés sur la Lahn et le long de la rive gauche du Rhin, jusqu'à Dusseldorf.
Ainsi se termina la campagne de 1759, aussi stérile que les précédentes, malgré les espérances du début. L'armée se retrouvait exactement dans les mêmes positions qu'au lendemain de la victoire de Bergen, sans avoir tiré aucun profit de tout l'effort accompli, de toutes les fatigues subies, de tout le sang répandu.
Le maréchal de Brogiie mit son quartier général à Francfort ; il tenait à avoir Charles de Vogué à sa portée et lui confia le commandement de la division cantonnée autour de Limbourg. Charles s'établit dans cette petite ville et s'y occupa activement du rétablissement des troupes sous ses ordres, selon les principes qu'il avait contribué à faire prévaloir. Le régiment de son fils, je l'ai déjà dit, ne se trouvait pas là : il était de ceux qui avaient été se rétablir en France ; il était dans son « quartier d'assemblée », dont je n'ai pu découvrir le nom. Le jeune capitaine Florimond était également en France. Bien soigné à Francfort, il s'était rapidement remis de ses blessures et avait été retrouver sa mère avec un congé de convalescence. Le Livre de Raison, régulièrement tenu par la Mise de Vogué, signale sa présence à Aubenas le 7 janvier : il s'y occupe activement du recrutement de sa compagnie ; sa mère lui fournit les fonds pour le payement des primes d'engagement et des frais de route des recrues. Ces dépenses varient de 90 à 120 livres par homme.
Sur une des pages du Livre de Raison, non loin de ces inscriptions, était épingle un papier jauni, portant les lignes suivantes, que je ne puis m'empêcher de transcrire :
Je prie ma mère de vouloir bien faire paj-er à l'ordre de M. Pugnières la somme de cent cinquante livres à la présentation du présent mandat. Fait à Minden le 14 septembi-e 1759.
Vogué.
C'était un billet que le colonel Cerice, blessé et prisonnier à Minden, avait souscrit à l'un de ses compagnons d'infortune, sans doute, dont la bourse était mieux garnie que la sienne et que celui-ci avait passé à une demoiselle Bérard, de Lyon, qui s'était fait rembourser à Aubenas. La mère n'avait pas voulu que ce modeste témoin des glorieuses souffrances de son fils fût perdu dans la masse obscure des acquits domestiques; elle lui avait fait une place à part dans le livre de comptes familial, espérant qu'il y perpétuerait le souvenir de ses angoisses et de sa fierté maternelles : elle avait escompté l'émotion dont je n'ai pu me défendre quand, après un siècle et demi écoulé, j'ai déplié ce petit papier.
La blessure de Cerice fut longue à guérir : il resta sans doute à Minden jusqu'à ce qu'il fût en état d'être transporté. Ce n'est qu'au printemps de 1760 qu'il revint en France, sans doute par suite d'échange. Il trouva à Aubenas la croix de St-Louis, que le Roi lui avait accordée pour sa conduite à Minden. Belle-Isle eut l'attention d'expédier le brevet* et les insignes à son oncle Félix, alors aussi en congé à Aubenas et qui les lui remit avec le cérémonial accoutumé. Cerice souffrait encore de sa jambe; les médecins l'envoyèrent aux eaux de St-Laurent. Félix retourna en Allemagne reprendre son poste dans la maison du Roi. Les deux frères ne quittèrent pas la France, où leur régiment fut maintenu pendant toute l'année 1760.
Vous savez que la campagne de 1760 fut vigoureusement menée par le maréchal de Broglie et ajouta glorieusement à sa réputation militaire. Elle s'ouvrit tard : la lassitude commençait à gagner tous les partis. Broglie avait activement utilisé ce délai pour l'amélioration matérielle et morale de
1 Le brevet est du 4 avril 1760. Voici en quels termes Belle-Isle en annonçait l'expédition à Charles de Vogué :
« Je vous annonce avec bien du plaisir que Sa Majesté, sur ce que je lui ai représenté en faveur de M. votre fils, a bien voulu lui accorder une place de chevalier dans l'ordre militaire de St-Louis. Sa croix et l'ordre pour sa réception seront, ainsi que vous le désirez, adressés à M. le chevalier de Vogué, son oncle, maréchal de camp à Aubenas. » — Original A. V.
ses troupes. Au commencement de mai, plus de 100.000 hommes étaient rassemblés, encadrés et équipés sous ses ordres, entre Francfort et Dusseldorf, et, fait digne de remarque, une discipline inconnue depuis longtemps régnait dans les camps. Broglie avait distribué son armée en trois corps : le corps principal au centre, sous son commandement direct; deux ailes, auxquelles il donna le nom de réserve de droite et réserve de gauche, l'une sur la Lahn, sous le commandement du Ct^ de Lusace, l'autre sur le Bas-Rhin, sous le commandement du O'^ de St-Germain.
Saint-Germain était un officier de mérite, mais d'humeur inégale et indépendante, qui devait plus tard, ministre de Louis XVI, se signaler par des réformes assez malencontreuses.
Le Qte de Lusace, Xavier de Saxe, frère de la Dauphine, âgé de vingt-six ans, avait de la valeur mais peu d'expérience. Broglie n'avait pu éviter de lui donner un commandement, mais il lui avait adjoint Charles de Vogué comme premier lieutenant général. La situation était délicate, le conflit entre le rang et le grade était inévitable : Broglie n'aida pas à le prévenir. Quoiqu'il eût en Charles une grande confiance, qu'il tînt à correspondre directement avec lui et lui laissât la direction effective de la division qu'il commandait, il s'eff'aroucha de « l'espèce de commandement » séparé qu'il semblait exercer, et, par respect pour la hiérarchie, invita le C'^ de Lusace à le « tenir en sa place » et à lui faire toujours « passer ses ordres par son état major! ». Le prince ne se conforma que trop exactement à cette invitation; il en advint que le véritable commandement appartint à ses deux officiers d'état major, MM. de Montchenu et de Martange, que Charles considérait avec raison comme ses inférieurs de tout point : à l'un, il reconnaissait « de bonnes choses et même des idées militaires », mais il ne lui accordait ni la prudence, ni le sang-froid nécessaires « pour diriger une besogne aussi critique que celle d'un combat » ; à l'autre, homme d'esprit et d'imagination, il ne « trouvait aucune partie militaire que celle du courage 2 ». Des tiraillements se produisirent, mais ils
1 Duc DE Broglie et Vernier, Correspondance inédite du maréchal de Broglie avec le C'« de Lusace, t. II, pp. 24, 38.
2 Minutes de lettres du M's de Vogué au duc de Broglie.
n'eurent pas de conséquences graves, en raison de l'esprit de discipline qui animait Cliarles de Vogué, habitué, il l'écrit lui-même, à l'obéissance passive et surtout parce que le maréchal conserva toujours la haute main sur les opérations de ses lieutenants.
Broglie prit l'initiative des hostilités. Son plan était d'envahir la Hesse, d'en chasser le prince Ferdinand par une marche convergente de ses trois corps, puis, après avoir réduit son adversaire à l'impuissance, d'essayer de donner la main aux armées impériales opérant en Saxe. Le point de concentration indiqué est sur l'Edder, non loin de la petite ville de Corbach : St-Germain y viendra de Dusseldorf, Broglie y marchera tout droit de Giessen, tandis que Lusace s'y dirigera par la droite. C'est à Charles de Vogué que revient l'honneur d'ouvrir la campagne. Le 30 mai, il se met en marche à la tête d'une avant-garde forte de dix bataillons et de seize escadrons. Broglie l'envoie reconnaître et occuper la vallée de la Fulda. Le 3 juin, il prend contact avec l'ennemi, à douze lieues environ de Francfort. La forêt de Neuhof est pleine d'éclaireurs hanovriens; il les fait pousser par MM. de Lillebonne et de Caraman ; il s'établit à Schluchtern, envoie des reconnaissances dans toutes les directions, correspond presque chaque jour avec le maréchal i, qui lui adresse directement ses instructions par son frère.
Le C'e de Broglie lui écrit le 7 juin : « Mon frère approuve tous les arrangements que vous avez faits ; il vous laisse absolument le maître de disposer les troupes à vos ordres comme vous le jugerez à propos, tant pour raisons militaires que pour celles des subsistances ; si cela vous convient,
vous pouvez les retirer de votre droite sur votre gauche
J'ai l'honneur de vous prévenir de la marche du régiment des volontaires de Hainaut : il sera le 8 à Gelnhausen ; j'ai mandé à M. de Grandmaison de se rendre le 8 au soir auprès de vous pour recevoir vos ordres... »
Le C'e de Lusace arrive à Schluchtern le 18 avec le gros de ses forces et le parc d'artillerie. Les avant-postes ennemis se replient. On les suit. De son côté, Broglie avance à Neustadt. Ferdinand recule jusqu'à Corbach, où il fait tête. Broglie, ayant rallié la majeure partie du corps de St-Germain, l'attaque le 11 juillet et le bat. Lusace n'assistait pas
1 A. H. G., vol. 3555, pp. 106, 148, 149, 192.
au combat : il a été dirigé sur Cassel. Il se présente devant cette place le 31 ; elle est fortifiée : la Fulda couvre un de ses côtés; devant le front sud s'étend un vaste faubourg ou ville neuve, où l'Electeur a accumulé des constructions élégantes, de beaux jardins imités de Versailles; deux fortes redoutes le défendent, armées de canons. Lusace fait attaquer la redoute de droite par Charles de Vogué, celle de gauche par le C'^ de Vaux. Elles sont enlevées toutes deux à la baïonnette, sans qu'un coup de fusil ait été tiré; de la redoute qu'il a conquise, Charles canonne une des portes de la ville et l'enfonce, puis, rassemblant sa cavalerie, il passe la Fulda et se porte rapidement sur les derrières de la place, y coupe toute retraite à la garnison ; celle-ci se rend. Broglie fait son entrée dans la ville, le soir même du 31 juillet; puis, sans perdre de temps, il pousse Charles sur Gottingue, à la tète d'un fort détachement; lui-même se porte en avant et, refoulant Ferdinand devant lui, occupe la ligne de la Diemel.
Après ce brillant début, Broglie s'arrête ; les nouvelles des armées impériales ne sont pas bonnes ; il n'ose s'aventurer au cœur même de l'Allemagne, loin de sa base, loin de ses magasins, à la rencontre d'alliés impuissants. Il reste dans ses positions ; Ferdinand fait de même ; il lui suffit de retenir son adversaire loin des champs de bataille de la Saxe. Il essaye une diversion sur le Bas-Rhin ; son neveu, le Prince héréditaire, va mettre le siège devant Wesel, qu'occupe une garnison française, et jette un petit corps sur la rive gauche du Rhin, Le Mi* de Castries, détaché par Broglie avec une vingtaine de mille hommes, le bat à Clostercamp, journée illustrée par le dévouement héroïque du chevalier d'Assas. Le Prince repasse le fleuve et lève le siège de Wesel ; mais ce succès est tristement compensé par les défaites de Liegnitz et de Torgau, que le roi Frédéric inflige aux armées autrichiennes. Broglie ne peut plus songer à roff"ensive. Il se replie sur Cassel et, sans séparer ses troupes, les cantonne autour de lui dans un assez grand rayon, poussant des détachements jusqu'en Thuringe, tenant son monde en éveil par de petites expéditions où Charles de Vogué joue un rôle actif, restant sur le qui-vive pendant tout l'hiver i.
1 Voy. le détail de ces opérations dans la Correspondance du.
Bien lui en prend. Ferdinand, continuant à braver toutes les bienséances, reprend la campagne à la fin de janvier 1761 ; il approche de l'Edder avec 50.000 hommes. Instruit de ce mouvement offensif, Broglie prend rapidement son parti : laissant une garnison à Gottingue, dix bataillons dans Cassel sous le commandement de son frère, il quitte cette dernière ville le 14 février, replie toutes ses troupes sur Francfort et y appelle M. du Muj^ qui a remplacé le Ct^ de St-Germain à la tète de la réserve de gauche. Pendant cette concentration, Ferdinand s'est rapidement avancé ; il a mis le siège devant Gottingue et devant Cassel, passé l'Edderet l'Ohm, poussé son neveu, le Prince héréditaire,jusqu'àGrûnberg, à trois étapes de Francfort. Broglie, toutes ses troupes sous la main, reprend alors l'offensive. Le 21 mars, il bat le Prince héréditaire à Grûnberg, le force à la retraite, le poursuit jusqu'à l'Edder, puis marche sur Cassel, où son frère se défendait depuis vingt-huit jours de tranchée ouverte avec une admirable énergie. Le siège est levé précipitamment ; Broglie rentre victorieux à Cassel le 29. Ferdinand renonce momentanément à la lutte et va prendre ses quartiers d'hiver entre Paderborn et Osnabrûck. Broglie sépare alors ses troupes et revient à Francfort, après avoir couronné, par ces habiles et heureuses manœuvres, sa belle campagne de 1760.
Charles de Vogué ne prit pas part à ces dernières opérations : il était rentré en France dans le courant de décembre, en vertu d'un congé qu'il avait eu quelque peine à obtenir. Il était de ces officiers de métier et de devoir qui restaient ordinairement l'hiver à l'armée, tandis que les officiers de Cour se rendaient à Versailles: ministres et généraux en chef s'habituaient à leur abnégation et se privaient difficilement de leurs services. Depuis le commencement de la guerre, c'est-à-dire depuis quatre ans, Charles ne s'était absenté qu'une fois. De sérieuses afi'aires le réclamaient en Vivarais : des intérêts importants à régler, des filles à marier. En novembre, les hostilités suspendues de fait et ses revues d'inspection terminées, il avait demandé un congé au ministre. Belle-Isle avait ajourné son autorisation, arguant du besoin qu'il avait de lui. Charles lui avait écrit la lettre suivante :
maréchal de Broglie avec le 0<' de Liisace. T. II, pp. 180, 243, 256 394, 486, 499, 501, 554, 599; — T. III, pp. 142, 146, 148, 158, 185.
Monseigneur,
Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 25 de ce mois et par laquelle vous me paraissez exiger que je reste l'hiver à l'armée. J'ai lieu de croire que mon zèle pour le service du Roi vous est connu et j'en donnerais très volontiers une nouvelle preuve si je ne consultais que mon goût. Mais je vous ai exposé les motifs qui me rappelaient en France ; ils sont d'une nature à exiger ma présence. Ce n'est point le désir d'aller à Paris qui me détermine : je n'y resterai que le temps qu'il faudra pour vous rendre compte des revues que j'ai faites et j'irai ensuite vaquer à mes affaires, afin de me mettre dans le cas de pouvoir continuer mes services et de n'avoir plus aucun objet qui m'en détourne. Je crois avoir jusqu'à présent répondu de mon mieux à la confianc • dont le Roi m'a honoré en m'accordant une inspection : je suis le seul de ceux qui ont ces places qui soit resté l'hiver dernier à l'armée et je vous supplie de vouloir bien faire attention que, depuis le commencement de la guerre, je n'ai été que six semaines chez moi et je ne crois pas qu'il y ait aucun de mes camarades dans le même cas. Je vous supplie donc, Monseigneur, de ne pas trouver mauvais que j'insiste sur la permission que je vous ai demandée et je le tais avec d'autant plus de confiance qu'il y a un assez grand nombre de lieutenants généraux qui demandent à être employés et que par cette raison mes services seront moins nécessaires. Je suis très flatté de la bonne opinion que vous voulez bien en avoir et du compte que vous avez eu la bonté d'en rendre au Roi. J'espère que Sa Majesté ne désapprouvera pas qu'après quatre ans d'une guerre aussi vive et aussi péniljle que dispendieuse, je donne quelques mois à mes affaires et à ma famille.
Cette lettre, approuvée et expédiée par le maréchal de Broglie, reçut l'accueil qu'elle méritait. Le congé fut accordé ; nous trouvons Charles à Paris en janvier 1761, recevant les instructions de M. de Créraille et examinant avec lui ses revues d'inspection de fin de campagne. En février, il est à Aubenas ; le 7 de ce mois, son écriture réapparaît dans le Livre de Raison : il y mentionne ses emprunts. Sa principale affaire est, en effet, de trouver de l'argent pour la campagne prochaine ; il lui en faut pour soutenir son rang et son grade; il en faut aussi pour son frère, qui doit rejoindre l'armée avec une partie de la maison du Roi. C'est ce qu'il appelait, dans sa lettre au ministre, « se mettre dans le cas de continuer ses services ». Ses ressources disponibles sont épuisées : il faut à tout prix trouver des prêteurs. Sa cousine Capellis, toujours aussi serviable, lui prête 6.000 livres, l'évêque de
Viviers 3.000, un M. du Gros autant ; il règle les intérêts des emprunts précédents ; pas un mot de plainte sur les sacrifices que lui impose le service du Roi. Entre temps, il s'occupe des affaires publiques : une inondation de l'Ardèche a causé des dégâts importants ; le pont d'Aubenas a particulièrement souffert ; les Etats de Vivarais ont voté des fonds pour la réparation des dommages ; il surveille leur emploi, correspond avec le sj^ndic, visite les travaux, vit, pendant deux mois, de la vie de province et de la vie de famille, puis le service du Roi le reprend tout entier, le devoir militaire le rappelle en Allemagne.
De grands changements s'étaient produits pendant son congé : Belle-Isle était mort le 26 janvier ; le duc de Choiseul l'avait immédiatement remplacé au ministère de la guerre, en se faisant remplacer lui-même au ministère des affaires étrangères par son cousin, rappelé de Vienne. Bientôt il prenait aussi le portefeuille de la marine. Il était devenu le maître de la politique et de l'administration, seul chargé de la conduite de la diplomatie et de la guerre. Quoiqu'il n'eût pas le titre de premier ministre, il en exerçait les fonctions et en portait les responsabilités. On peut croire qu'éclairé par les difficultés, témoin des graves effets de sa politique, inquiet du résultat final, il désirait concentrer dans ses mains toute la direction des affaires, dans l'espoir de réparer les dommages déjà subis par les intérêts de la France. Il était trop intelligent pour ne pas comprendre la lourde faute commise en négligeant l'entretien des forces maritimes : les désastres se succédaient sur mer et outre-mer ; le Canada était perdu sans retour, malgré l'héroïsme de Montcalm abandonné ; les établissements français de l'Inde allaient succomber à leur tour, malgré les efforts de l'infortuné Lally Tollendal ; les Antilles et la Louisiane étaient menacées ; les côtes de la France elles-mêmes subissaient l'insulte des escadres anglaises. Choiseul voulait réagir par une action d'ensemble, sans être gêné par des collaborations indépendantes. Vous savez qu'il réussit, par le « Pacte de famille », à grouper toutes les branches régnantes de la maison de Bourbon et à s'assurer ainsi le concours des flottes espagnoles. Vous savez qu'il suscita en France une souscription patriotique pour la construction de vaisseaux et que les Etats de Languedoc furent les premiers à répondre à son appel, en offrant au Roi un vaisseau de ligne de quatre-vingts canons.
Mais malgré tout son esprit et toute sa clairvoj'ance, malgré le soin qu'il prenait d'assurer la liberté de ses mouyements, il était une influence que Clioiseul ne pouvait ni ne voulait écarter : c'était celle de la puissante favorite dont la protection avait tant aidé à sa fortune et qui était trop personnellement engagée elle-même dans la politique autrichienne pour qu'il pût séparer ses intérêts des siens. Quand il dut, en sa qualité de ministre de la guerre, pourvoir au commandement de l'armée d'Allemagne, Mme de Pompadour demanda la place pour son protégé Soubise. Elle tenait à lui procurer l'occasion de prendre sa revanche de Rosbach. Choiseul n'avait pas osé éconduire la belle solliciteuse et, ne pouvant décemment enlever au maréchal de Broglie le commandement qu'il venait d'exercer si glorieusement, il avait constitué pour Soubise un corps indépendant. Par un fâcheux retour aux tristes errements des années précédentes, il avait coupé l'armée d'Allemagne en deux armées distinctes destinées à opérer : l'une sur le Haut-Rhin, sous le commandement de Broglie, l'autre sur le Bas-Rhin, sous les ordres de Soubise.
Vous pouvez vous figurer la mauvaise humeur de Broglie en voj'ant briser entre ses mains, par une coupable complaisance pour un indigne caprice, l'instrument dont il avait su faire un si utile usage. L'instrument lui-même s'était perfectionné : un grand effort avait été fait, au centre, sous l'impulsion de M. de Crémille, aux extrémités par le zèle des capitaines, que stimulaient les avantages promis : recrutement et réparations avaient été activement poussés ; des levées de milices avaient suppléé à l'insuffisance des engagements volontaires : 150.000 hommes se rassemblaient sur le Rhin, suffisamment équipés et approvisionnés. De longtemps la France n'avait eu une armée aussi nombreuse ; l'esprit était bon, la confiance dans le chef intacte ; la campagne s'annonçait sous des auspices favorables. Le fractionnement des troupes et surtout le partage du commandement vinrent jeter le trouble et l'inquiétude. Malgré sa mauvaise humeur, Broglie se montra soumis et résigné : son patriotisme l'inspira bien. Soubise fit vers lui les premiers pas : c'était un homme du monde accompli et aimable. Il courut à Francfort le 20 avril trouver Broglie et lui proposer de bonne grâce une action commune ; l'accord se fit aisément. Il fut convenu que les deux armées agiraient de concert et
feraient leur jonction en Westphalie, avec l'intention de prendre Munster, d'envahir le Hanovre et d'écraser le prince Ferdinand sous la supériorité du nombre.
Soubise vint s'établir à Dusseldorf pour hâter l'exécution du programme convenu. Charles de Vogué avait été attaché à son corps d'armée par lettres roj'ales du 8 avril. Le régiment de Vogué était également sous ses ordres ; dès le mois de mai, il était à Dusseldorf, ses deux escadrons bien complets à l'efTectif de 160 hommes chacun, le colonel à son poste, ainsi que son frère le capitaine, tous deux guéris de leurs blessures et prêts à faire de nouveau leur devoir. Soubise s'ébranla dans les premiers jours de juin ; il passa le Rhin à Dusseldorf et à Wesel et remonta les vallées de la Lippe et de la Ruhr. Broglie partit de Cassel vers la même date, marchant à sa rencontre.
Les premières opérations furent conformes au programme. Les deux généraux s'écrivaient presque tous les jours et concertaient leurs mouvements. Le prince Ferdinand reculait en défendant le terrain avec ténacité. Au commencement de juillet pourtant, il s'arrêta, avec l'intention de combattre, le long de la Lippe, sur les hauteurs boisées situées entre Hamm etLippstadt. Les deux armées f/ançaises n'étaient plus qu'à une quinzaine de lieues l'une de l'autre : Broglie, sur la petite rivière de l'Alm, sa droite vers Paderborn, sa gauche à Buren ; Soubise dans la plaine de Dortmund. Le 4 juillet, Ferdinand essaya de couper leurs communications ; par une marche tournante de vingt-six heures, il jeta un gros corps sur l'extrême-gauche et les derrières de l'armée de Soubise, non loin de la petite ville de Werl. Ce fut Charles de Vogué que Soubise chargea de soutenir l'attaque ; il s'acquitta de cette mission avec une grande énergie et un complet succès. A la tête d'une forte arrière-garde, il arrêta le mouvement de l'ennemi près du moulin de Schafhausen, donna au convoi le temps de s'écouler, aux brigades de Vaubécourt et de Briqueville le temps de se déploj^er et d'entrer en ligne. L'action se termina par la retraite des assaillants. Trois jours plus tard, la jonction des deux généraux avait lieu à Soëst. Ils combinèrent ensemble l'attaque des positions ennemies. L'action fut fixée au 16 juillet, Broglie tenant la droite et Soubise la gauche. Broglie devait préparer l'affaire par des reconnaissances.
Celle qu'il fit le 15 au soir, poussée jusqu'aux avant-postes ennemis, vivement reçue par eux, tourna au combat. Broglie, trouvant l'occasion favorable, entraîné par l'ardeur de la lutte et peut-être aussi, s'il faut en croires ses ennemis, par l'ambition de gagner seul une bataille décisive, attaqua à fond, engagea tout son monde et s'empara de la position de Villingshausen après une lutte furieuse, qui se prolongea très avant dans la nuit : la canonnade avait été particulièrement intense. Au lieu de marcher au canon, Soubise, se renfermant dans la lettre des dispositions convenues, resta immobile ; il ne chercha même pas à se renseigner sur la nature du combat violent qui se poursuivait dans des conditions si exceptionnelles et si près de lui. Les appels, qu'à défaut des ordres qu'il n'avait pas le droit de lui donner, Broglie lui expédiait avec une croissante instance, le laissèrent indifférent et ne le décidèrent même pas à avancer, le lendemain matin 16, le commencement de son mouvement. A l'heure convenue, il fît attaquer les positions fortifîées de Scheidingen qui couvraient la droite de l'armée ennemie. Charles de Vogué commandait une des colonnes d'attaque. L'action fut brillante, mais longue : le pont et le village furent enlevés ; mais la résistance anglaise avait été tenace. 11 était déjà onze heures du matin. Ferdinand, profitant de la lenteur de Soubise, avait, dès l'aube, porté sur sa gauche une partie des troupes de sa droite et, attaquant Broglie avec des forces supérieures, lui avait repris les positions conquises la veille. Broglie se repliait en bon ordre et Ferdinand, ramenant tout son monde à droite, venait défier toutes les attaques de Soubise. Soubise, prévenu par Broglie de son mouvement de retraite, se repliait à son tour. La journée, qui aurait dû amener l'écrasement des Anglais, se terminait par l'humiliant échec d'une armée plus nombreuse que la leur ; une fois de plus, la dualité du commandement avait produit ses désastreuses conséquences.
Au lieu de reconnaître son erreur et de la réparer, Choiseul l'aggrava encore en prescrivant la séparation complète des deux armées et en prétendant conduire de Versailles leurs opérations. Toute action sérieuse fut paralysée. Pendant trois mois, l'armée du Haut-Rhin, commandée par Broglie, l'armée du Bas-Rhin, commandée par Soubise, jouèrent à cache-cache avec l'armée anglo-hanovrienne.
entre le Weser, la Diemel et la Lippe, sans se faire grand mal. Le prince Ferdinand, par d'habiles manœuvres, sut à la fois se dérober à ses adversaires séparés, contrecarrer leurs desseins et les retenir loin des régions où le roi de Prusse se débattait avec peine entre les Autrichiens et les Russes. Tout se passa en mouvements compliqués, en sièges commencés et abandonnés, en escarmouches brillantes et stériles. L'hiver venu, chacun reprit ses quartiers de l'année précédente. Broglie et Soubise n'avaient ni perdu ni gagné, mais Ferdinand avait, une fois de plus, sauvé le roi de Prusse. Frédéric le reconnaît lui-même dans ses mémoires : « L'Etat paraissait perdu », écrit-il. Il eût été perdu, en effet, si l'armée française, sachant utiliser sa supériorité numérique, avait réussi à donner la main à ses alliés.
Charles de Vogué fit honorablement sa partie dans le jeu stérile auquel il fut réduit. Soubise avait confiance en lui et lui donnait volontiers des commandements séparés dans les opérations de détail qui suffisaient à son génie. Il s'y signala en maintes occasions, notamment par de hardis coups de main, tels que celui qu'il exécuta le 19 août, dans la vallée de l'Ems, sur l'arrière-garde du général Scheiter ; telle aussi la reprise de la ville de Dorsten, le 3 septembre, et la capture de sa garnison. Aussi, quand Soubise, ayant cantonné ses troupes entre Cologne, Wesel et Liège, demanda au ministre l'autorisation de se rendre à la Cour, proposa-t-il en même temps Charles de Vogué pour commander l'armée en son absence. Choiseul agréa ce choix et s'empressa d'expédier à Charles la lettre de service requise, mais avec la réserve formelle que ses pouvoirs cesseraient au retour du M's de Voyer, alors en congé, plus ancien de grade que lui. Voyer, en effet, quoique plus jeune que Charles de neuf années, quoique ayant été fait maréchal de camp après lui et ayant des états de services qui n'étaient pas supérieurs aux siens, avait été nommé lieutenant général quelques jours avant lui 1, par la faveur de son père le Cie d'Argenson et de son cousin germain le Mis de Paulmy, successivement ministres de la guerre. Voyer revint à Dusseldorf dans les derniers jours de novembre, avant le départ de Soubise, et réclama son droit.
Charles renonça, sans se plaindre, au haut commande-
1 L'un le 5 novembre et l'autre le 28 décembre 1758.
ment qui lui était destiné, mais il ne put accepter d'être placé sous les ordres de son cadet et il prépara, à l'adresse du ministre, une lettre très digne, par laquelle il lui demandait un congé d'hiver : « Je suis toujours prêt, disait-il, à sacrifier au service du Roi ma vie et mon bien, mais le sacrifice de mon honneur est au-dessus de mes forces et Sa Majesté est trop remplie de bonté pour l'exiger du plus fidèle de ses sujets. » La lettre se trouva sans objet. Avant qu'elle ne fût expédiée, Choiseul avait tranché la difficulté : tenant apparemment à ce que Charles conservât le commandement de l'armée, il donna à Voyer une autre mission ; il le chargea d'appliquer à l'armée du Bas-Rhin la grande réforme qu'il s'était décidé à introduire dans la cavalerie et qu'on a appelée « le doublement des régiments >>. Cinquante-quatre des régiments de cavalerie n'avaient que deux escadrons ; ils étaient à la fois trop nombreux et trop faibles ; l'ordonnance du 1er décembre 1761 les réduisait de moitié en les groupant deux à deux, en régiments de quatre escadrons à quatre compagnies de quarante cavaliers. Informé aussitôt de sa nouvelle destination, Yoj^er ne prit possession du commandement de l'armée que pour le transmettre à Charles de Vogué et celui-ci put encore recevoir les instructions du maréchal de Soubise avant son départ pour la Cour.
Soubise quitta Dusseldorf le 4 décembre et arriva à Versailles le 10. Il y fut bientôt suivi par Broglie, qui avait remis au chevalier du Muy le commandement de l'armée du Haut-Rhin. Une vive irritation régnait entre les deux maréchaux : ils s'accusaient réciproquement de l'échec de Villingshausen et de l'avortement de la campagne. Choiseul, qui était le vrai coupable, essaya de les renvoyer dos à dos en reprochant à l'un d'avoir attaqué trop tôt, à l'autre d'avoir attaqué trop tard. La conciliation était impossible : trop d'intrigues étaient nouées, trop d'intérêts et d'amours-propres étaient en conflit ; la Cour tenait pour Soubise, la ville et l'armée pour Broglie. Vous lirez, dans le Secret du Roi, le vivant récit de la lutte sourde qui s'engagea et qui se termina par la disgrâce de Broglie. Par une lettre sévère du 17 février 1762, le Roi le releva de ses fonctions et l'exila à Broglie ainsi que son frère. Le Roi maintenait Soubise à la tête de l'armée d'Allemagne, mais, afin de donner satisfaction à l'opinion, il lui adjoignait le vieux maréchal d'Estrées, pour exercer avec lui le commandement « soit conjointement
soit séparément », combinaison qui ne valait pas mieux que la précédente et qui ne devait pas produire de meilleurs résultats.
Charles de Vogué n'était pas homme à abandonner, dans le malheur, le chef qui lui avait témoigné tant de confiance et d'estime ; il lui écrivit une lettre de condoléances et reçut de lui la réponse suivante :
A Broglie, le 17 mars 1762.
On ne peut être plus reconnaissant que je le suis, Monsieur, des nouvelles marques d'intérêt et d'amitié que vous voulez bien me donner. Continuez-moi, je vous prie, les mêmes sentiments, et i-endez justice à ceux du sincère attachement avec lequel jai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant sei'viteur.
Le Maal duc de Broglie.
M. le M's de Vogué, lieutenant général des armées du Roi, à Dusseldorf.
Mais revenons à Dusseldorf et au 4 décembre 1761. J'ai dit qu'avant de se mettre en route, Soubise avait donné à Charles de Vogué ses instructions. Elles avaient la forme d'un questionnaire rédigé par Charles et tout entier écrit de sa main, portant en marge les réponses autographes du maréchal. Tous les cas qui pouvaient se produire pendant l'hiver étaient prévus avec une grande sagacité et présentés sous une forme qui impliquait la réponse. Aussi, les notes de Soubise ne sont-elles, en général, que la confirmation des idées de Charles et se terminent-elles par cette haute marque d'estime : « En tout, on s'en rapportera avec confiance à tout ce que le M'* de Vogué jugera à propos d'entreprendre pour nuire aux ennemis sans fatiguer inutilement les troupes du Roi. »
Le champ des entreprises, ainsi laissées à la discrétion de Charles, avait été d'ailleurs limité par lui-même. Il était admis qu'une offensive du prince Ferdinand contre l'armée du Haut-Rhin n'était pas probable ; néanmoins, en cas que cette offensive se produisît, le commandant de l'armée du Bas-Rhin devait toujours garder sous sa main un corps de 15.000 hommes, qu'il pût rapidement porter à 20.000 et avec lequel il essaimerait une diversion sur la rive droite du Rhin. Le siège de Munster étant considéré comme impraticable, en raison de la saison et du manque de chevaux d'attelage.
la diversion consisterait en des attaques sur les convois et les magasins de l'ennemi. Le même corps pourrait servir à soutenir, au besoin, M. de Conflans, qui, sur la rive droite du Rhin, gardait le duché de Berg avec des troupes légères i, et à opérer vers la Hollande, si l'ennemi tentait lui-même de créer de ce côté des centres d'approvisionnements. Enfin le commandant de l'armée du Bas-Rhin devait, par un service d'informations bien organisé, surveiller les mouvements de l'ennemi, renseigner de son mieux la Cour sur ses intentions probables, lui rendre compte de tout ce qui pouvait « intéresser le service du Roi », tout en veillant au rétablissement, au bon entretien et à la bonne discipline des troupes cantonnées sur la rive gauche du Rhin.
La tâche était sérieuse. Charles s'y donna avec son application ordinaire, visitant lui-même les postes, correspondant avec tous les chefs de corps. Les cantonnements de la rive gauche étaient répartis en quatre départements, commandés chacun par un lieutenant général, le M's Dauvet à Cologne, le chevalier de Lévis à Dusseldorf, le C" d'Apchon à Meurs, le Mis de St-Chamans à Clèves; à chacun d'eux, il donna des instructions écrites très détaillées et appropriées à la région sous ses ordres. Il fit, en outre, rédiger des mémoires très étudiés sur les cours d'eau dans le bassin desquels ils pouvaient être appelés à opérer : le Rhin, la Meuse, la Ruhr, le Weser, avec la description des places et l'analyse des ressources. Sur la rive droite, je l'ai déjà dit, le Mis de Conflans couvrait le duché de Berg, le M's de Langeron commandait la place de Wesel et, plus en avant, sur la Lippe, le capitaine de Muret était jeté en sentinelle avancée, presque en enfant perdu, dans la petite place d'Arensberg.
Langeron n'était encore que maréchal de camp, mais son poste était le plus important de tous : c'était lui qui surveillait l'ennemi et centralisait les renseignements; sa correspondance avec le commandant en chef était presque quotidienne. Vous savez qu'il était votre aïeul 2 au même degré
1 II venait d'acheter le corps franc connu sous le nom de « chasseurs de Fisher » et qui s'était fait une grande réputation par la hardiesse et la célérité de ses opérations.
2 Charles-Claude Andrault M'» de Langeron, d'une bonne famille du Charolais et du Nivernais, qui a, depuis le XVI« siècle, eu de nombreux officiers généraux de terre et de mer. Son père était maréchal de France et ambassadeur en Espagne. Né en 1720, il avait fait toutes
que Charles de Vogué; de son mariage avec Marie-Louise Perrinet du Peseau était déjà née celle qui devait être la propre grand'mère de mon père, Aglaé de Langeron, comtesse puis duchesse Charles de Damas. C'était un esprit méthodique et organisateur, qui devait devenir l'ami des économistes et organiser à leur école, sur un pied si remarquable, l'administration des terres que nous possédons actuellement en Berrj\ C'est lui qui devait aussi mettre en si bon ordre les archives du Peseau, au milieu desquelles j'écris en ce moment et qui renferment de si précieuses sources pour l'histoire économique de la propriété foncière; elles renferment, en outre, une partie de la correspondance militaire de Langeron, et ce n'est pas sans un sentiment de respectueux intérêt que j'y retrouve beaucoup des lettres qu'il échangeait, dans l'hiver de 1762, de Wesel à Dusseldorf et ailleurs, avec mon trisaïeul Charles de Vogué. J'y constate mainte preuve de son ingénieuse activité et de son esprit de prévoyance militaire. Un des espions qu'il avait réussi à se procurer en pays ennemi était «très avant dans la confiance de la maîtresse du Prince héréditaire » ; renseigné par lui sur les moindres gestes du principal lieutenant du prince Ferdinand, Langeron acquit ainsi la conviction qu'aucune offensive n'était à craindre avant le printemps et demanda un petit congé pour affaires personnelles. Charles, malgré le prix qu'il attachait à ses services, ne put le lui refuser. Il partit en janvier et ne revint qu'en mars. Il est probable qu'il passa ce temps à Paris, dans le joli hôtel que son beaupère avait fait bâtir dans le Faubourg St-Honoré i et dont vous pouvez encore, chaque jour, admirer le beau jardin, en suivant l'avenue Gabriel.
Pendant l'absence de Langeron, son poste fut occupé par le C'*' d'Apchon. A son retour, il trouva la situation modifiée. On lui signalait chez l'ennemi des préparatifs d'action. Le château d'Arensberg paraissait particulièrement menacé :
les campagnes de 1741 à 1747 en Allemagne et en Italie, toute la guerre de Sept ans. Lieutenant général en 1762, il commanda en chef en Bretagne (1776-1780), reçut le Cordon bleu en 1783 et mourut le 11 septembre 1792, laissant deux filles, la princesse de St-Mauris et la comtesse Ch. de Damas.
1 II porte aujourd'hui le n» 33 et appartient au baron Henri de Rothschild. L'hôtel a été rebâti par sa mère, mais le jardin a été conservé.
Muret demandait du secours; les instructions de Charles lui défendaient d'engager des forces sérieuses pour conser\rer une bicoque sans intérêt ; il envoya à Muret des canonniers» des munitions et l'autorisation de faire fondre des boulets l dans une fonderie du voisinage. Puis il redoubla de vigilance, inspectant lui-même les postes, faisant réparer les fortifications de Cologne, replier les ponts de bateaux, concentrer sur la rive gauche les chalands qui servaient au transport des charbons de la Ruhr, tenant son monde en éveil, tout en hâtant la réparation des troupes. Il ne croj^ait pas à une offensive sérieuse de l'ennemi; il se préparait pourtant à tout événement. Bien lui en prit, car, fidèle à ses habitudes, Ferdinand essaya d'une surprise prématurée. Le 15 avril, il poussa vers le Rhin son neveu, le Prince héréditaire, avec un corps de quinze à vingt mille hommes, traînant, outre les 32 canons de ses huit régiments d'infanterie, une artillerie de siège complète, composée de 24 pièces de douze, de 8 obusiers et de 8 mortiers. Son objectif était sans doute la reprise de Wesel,
Le 16 au soir, le Prince se présentait devant la place d'Arensberg et l'investissait complètement. Le 17 au matin, il essaya de faire des approches, mais fut repoussé par le feu de Muret. Il attendit alors la nuit et réussit, avant qu'il fît jour, à construire quatre batteries à 300 toises de la place. Avant d'en arriver aux dernières extrémités, il offrit à Muret de le laisser sortir avec les honneurs de la guerre : Muret refusa fièrement et s'enferma dans le château avec les 200 hommes qui composaient toute la garnison.
Le château était une habitation de plaisance appartenant à l'Electeur de Cologne et qu'entourait une médiocre enceinte bastionnée; Muret avait ajouté à ces défenses de solides gabionnades; il croyait devoir à l'honneur militaire de résister jusqu'à la brèche ; il estimait à quatorze jours de tranchée ouverte la durée de cette résistance. Mais le Prince héréditaire ne s'attarda pas à une attaque régulière et ouvrit un feu violent d'obus et de « carcasses d'artifices ». Le château fut bientôt en flammes. Impuissants à éteindre l'incendie, les soldats de Muret se concentrèrent dans les défenses et s'y défendirent énergiquement à coups de canon ; mais là aussi les flammes les poursuivirent. Embrasées par les
1 Ils coûtaient 2 sols 6 deniers pièce.
artifices, les fascines des gabions se mirent à flamber, soumettant les défenseurs à de véritables tortures. Le Prince héréditaire, ému de tant de courage, vint lui-même à la barrière, avec quatre tambours, demander à parlementer; enveloppé d'un tourbillon de flammes, il fut obligé de se retirer précipitamment, les cheveux roussis. Le château ne fut bientôt qu'un immense brasier, que sillonnaient les projectiles enflammés dans le fracas des détonations incessantes. La place n'était plus tenable. Décidé à ne pas capituler, Muret eut un geste d'une vaillante élégance : faisant ouvrir la porte du château, il sortit tambours battants avec ce qui restait de sa petite troupe et la rangea en bataille sur le glacis, attendant l'attaque. Accouru avec un bataillon, le Prince ne laissa pas le combat s'engager. L'honneur était sauf: Muret déposa ses armes : il fut laissé libre sur parole avec ses hommes, à la condition de ne pas combattre jusqu'au premier échange de prisonniers. J'ai tenu à vous raconter ce petit épisode qui caractérise les mœurs militaires du temps et fait honneur aux deux armées.
Pendant que la résistance d'Arensberg retenait l'envahisseur, Charles de Vogué se mettait en mesure de l'arrêter tout à fait. Prévenu, dès le 15, par Muret, de la marche du Prince héréditaire, il avait vigoureusement agi, appliquant énergiquement toutes les dispositions préparées d'avance. En moins de quatre jours, les ponts, rétablis à Cologne, à Dusseldorf, à Wesel, laissaient passer toute une armée et Charles pouvait opposer à l'agresseur, dans des positions bien choisies, des forces au moins égales aux siennes. Luimême avait mis son quartier général à Elberfeld, avec vingt bataillons de 400 hommes, deux régiments de cavalerie et une réserve de huit jours de fourrages, chargés sur des voitures attelées ; devant lui, le corps de Conflans et 1.400 grenadiers, commandés par le chevalier de Chabo, bordaient la Lenne ; à sa gauche, Apchon et Langeron, débouchant de Wesel avec 4.500 hommes environ, manœuvraient entre la Lippe et la Ruhr; un bataillon de chasseurs, occupant le pont d'Hattingen sur la Ruhr, assurait sa communication avec eux ; à sa droite, Yioménil, avec deux régiments de troupes légères. Valence, Cambefort, Wargemont, avec de forts partis de cavalerie, battaient la campagne, reliaient les corps entre eux et donnaient à l'ennemi, en enlevant quelques-unes de ses patrouilles, l'impression qu'on était
sur ses gardes; enfin, les garnisons de Cologne et de Dusseldorf se tenaient prêtes à marcher au premier appel.
L'ennemi s'ébranla le 21 et s'avança jusqu'à Isserlohn, à 25 kilomètres de la Lenne. Charles de Vogué écrivit, le 22, d'Elberfeld, au duc de Choiseul :
Le Prince héréditaire s'est avancé jusqu'à Isserlohn, avec toutes SCS forces, et on dit qu'il veut marcher à moi. Je me mets en état de le recevoir de mon mieux. J'ai au moins autant d'infanterie que lui attendu le parti que j'ai pris de faire passer la Roër à M. le C'^ d'Apchon à Hattingen pour le rapprocher de moi, et l'infanterie que j'ai est meilleure que la sienne. J'ai reconnu une position qui barre les deux principaux débouchés par où il peut venir à moi : on travaille à disposer le terrain et à faire les communications. Je compte que mon avant-garde, qui est aux ordres de M. le chevalier de Chabo, lui disputera le terrain et lui opposera tous les obstacles que la nature du paj's peut lui offrir. Mais malgré tous les avis que j'ai eus des projets de ce prince, je ne puis pas me persuader qu'il vienne m'attaquer '.
Charles voyait juste. Le Prince héréditaire, après avoir tâté la ligne, renonça à l'attaquer ; il renonça même au projet qu'il avait fait de rançonner le duché de Berg ; il leva brusquement le camp le 23 avril au matin et, passant la Ruhr près de Menden, regagna Hamm et ses cantonnements du nord. La cavalerie française le suivit jusqu'aux environs d'Arensberg et, constatant sa disparition définitive, rentra dans ses quartiers. Toute l'armée se replia et repassa le Rhin. Charles était à Dusseldorf le 24 ; il y trouva le prince de Condé, qui venait le remplacer dans le commandement de l'armée du Bas-Rhin. Le Prince le félicita chaudement d'un succès dû à l'habileté et à la précision de ses dispositions. Charles dut recevoir ces félicitations avec reconnaissance, non sans un secret dépit d'être obligé de quitter son commandement au moment où les occasions de se distinguer se présentaient. Il put se consoler en pensant au service qu'il venait de rendre à son pays, sans aucune effusion de sang. Le Prince lui demanda de rester quelque temps avec lui, pour le mettre au courant. Charles ne put lui donner que quelques jours ; de graves devoirs l'appelaient ailleurs.
Il avait été nommé maréchal général des logis de l'armée tout entière 2 ; nous dirions aujourd'hui chef d'état major
1 A. H. G., vol. 3608, n» 174.
2 Le brevet est du 28 mars 1762. (Original, A. V.)
général. Les deux maréchaux désignés pour la commander en commun avaient insisté pour que cette fonction lui fût donnée : Soubise venait de le voir à l'œuvre et d'Estrées se souvenait de ses services à Hastenbeck. Charles avait longtemps hésité à accepter ; il avait pris goût au commandement direct de la troupe ; il se rendit pourtant aux instances de ses deux chefs, mais il sollicita la faveur de prendre avec lui ses deux fils et elle lui fut accordée. La situation de ces deux officiers s'était bien modifiée : le régiment de Vogué était de ceux que le « doublement » avait fait disparaître. Il avait été incorporé dans le régiment royal ^ . Cerice était colonel à la suite, sans commandement ; Florimond commandait toujours sa compagnie, mais dans des conditions bien diff"érentes de celles auxquelles il avait été habitué dans le régiment de son frère. Je crois devoir reproduire la lettre que leur père écrivit à ce sujet au maréchal prince de Soubise :
Monseigneur,
J'étais dans la persuasion qu'aucun motif ne pourrait jamais me déterminer à accepter la place de maréchal des logis d'une armée. Celui de vous plaire et de profiter de la seule occasion où je puisse vous être de quelque utilité et vous donner une preuve de mon attachement, l'emporte sur toute autre considération.
Il est bien éloigné de ma pensée de rien exiger ni demander pour moi en cette occasion. J'avais lieu de croire que mes services passés me rendaient susceptible des grâces du Roi -. J'ai eu l'honneur de vous en écrire : j'ai fait quelques démarches vis-à-vis de M. le duc de Choiseul. Je ne les renouvelerai certainement pas dans le moment présent. Mais permettez-moi, Monseigneur, de vous demander avec confiance une place d'aide maréchal des logis en pied pour mon second fils : je ne suis pas en état de lui acheter un régiment ; c'est un mojen de lui procurer la commission de colonel.
Il y a dans le régiment Roj^al un fort bon colonel et un fort bon lieutenant-colonel : mon fils aîné ne peut pas y être d'une grande utilité pour le service du Roi ; comme je désire son instruction et crois qu'il peut m'être utile en restant prés de moi, je vous prie de lui accorder une place d'aide maréchal des logis surnuméraire.
1 C'est aujourd'hui le 2« cuirassiers. Le souvenir du régiment de Vogué ne s'y est pas complètement effacé : voyez l'Histoire du 2* cuirassiers, par le général Rothviller.
2 II avait demandé un des nombreux gouvernements qu'il était d'usage de distribuer entre les officiers généraux qui s'étaient distingués. Il reçut, le 1" février 1763, celui de la place de Montmédy.
Vous savez, Monseigneur, l'amitié et les liaisons qu'il y a toujours eu entre M. le C"= de Maillebois et moi ; il m'a prié avec la dernière instance de faire comprendre dans le nombre de mes aides en pied M. le chevalier de Rochemont, qui, depuis le commencement de cette guerre, a servi dans les états majors et qui, depuis deux campagnes, pour des raisons qui vous sont connues, a été employé ailleurs qu'à l'armée. C'est un honnête homme, un brave homme qui m'est recommandé par un ami malheureux, à qui, pour cette raison, je voudrais fort rendre service. Si vous trouvez le nombre des aides maréchaux des logis de l'armée trop grand pour Vy comprendre, je vous prie du moins, avec l'agrément de M. le chevalier deSarsfield', de le placer parmi ceux de la cavalerie.
M. le M's d'Armentières désire également que M. de Rocbechouart son neveu soit surnuméraire. Je m'imagine bien que cette famille n'a pas besoin, vis-à-vis de vous, de mes sollicitations : tout ce que je puis vous dire c'est que je serai enchanté d'avoir avec moi un ieune homme aussi intéressant qu'il l'est à tous égards.
Vous connaissez, Monseigneur, ce que vaut M.d'Ennery : il est accoutumé à moi et je le suis à lui ; je ne puis absolument pas me passer de son secours. Vous lui aviez promis de lui laisser la liberté de servir à son corps et de lui donner le commandement d'une brigade de dragons. Plus il est de mes amis et moins ie puis exiger de lui ce sacrifice, à moins qu'il ne tourne à son avantage. 11 ne peut espérer de grade ; je ne le crois susceptible que du Cordon rouge ; en lui assurant le troisième ou le quatrième qui vaquerait ce sera un moyen de le décider à continuer à servir dans l'état major : il est certain que le seul mo3'^en de ranimer le zèle des officiers utiles et nécessaires au service, est de les bien récompenser.
La lettre se termine par la prière de consulter, sur le choix des aides dont il a besoin, le M'^ de Castries, très au courant du service et sur l'amitié duquel il sait pouvoir compter sans réserve ; il demande aussi la qualité de commissaire pour le sieur St-Egide, son secrétaire.
Le ministre, je l'ai déjà dit, permit au père de prendre ses deux fils avec lui, le plus jeune comme aide en pied et l'aîné, malgré la différence d'âge et de grade, comme surnuméraire, c'est-à-dire sans solde 2, C'était un emploi de
1 Maréchal des logis de la cavalerie.
2 Le ministre avait décidé que les surnuméraires ne recevraient pas de traitement et que les officiers pris par les généraux comme aides majors ou aides maréchaux des logis ne cumuleraient pas le traitement afférent à ces charges avec la solde de leur grade. Il espérait ainsi débarrasser les états majors d'une « foule d'inutiles ». Si
débutant, mais actif, et il le préférait à l'inaction d'un emploi de colonel à la suite. Le ministre accorda aussi l'emploi demandé pour le jeune Rochechouart. Mais il ne paraît pas avoir consenti à la faveur sollicitée pour le jeune Rochemont. Je ne trouve son nom sur aucune des listes officielles conservées au dépôt de la guerre. Si Charles de Vogué était resté fidèle à son amitié pour Maillebois et ne eraignait pas de l'affirmer publiquement, avec une indépendance qui l'honore, le maréchal d'Estrées n'avait pas pardonné à son ancien chef d'état major et sa recommandation avait sans doute nui à M. de Rochemont.
Les maréchaux de Soubise et d'Estrées étaient à Casse! depuis le 19 avril, attendant avec impatience leur chef d'état major. Il les rejoignit dans les premiers jours de mai et immédiatement il se mit à l'œuvre.
Je n'ai pas l'intention d'entrer dans le détail des fonctions qu'il remplit pendant cette dernière campagne. Ce n'est pas que les documents me manquent : ils abondent et remplissent plusieurs cartons de leurs liasses touffues ; mais ils sont d'un caractère trop technique et se rapportent à des opérations trop peu décisives pour pouvoir être anaWsés avec intérêt. La campagne différa peu des deux précédentes ; elle se passa dans les mêmes lieux, avec des péripéties assez semblables. Pendant quatre mois, les 150.000 hommes des deux armées adverses manœuvrèrent dans le petit quadrilatère compris entre la Lippe, le Rhin, le Weser et le Mein, opérant par petits paquets, sans se rencontrer, si ce n'est dans d'insignifiantes escarmouches.
Les hostilités ne furent ouvertes que le 22 juin. Les maréchaux, partant de Cassel, marchèrent au nord, à la rencontre de Ferdinand, qui avait passé la Diemel.
Un choc partiel eut lieu le 24, près de Wilhelmsthal ; il fut défavorable aux armes françaises. Les maréchaux rétrogradèrent vers le sud, abandonnant Cassel i à ses propres forces et la guerre se concentra entre la Lahn et le Mein,
« quelques bons sujets » se trouvaient lésés par cette mesure, il se réservait de demander pour eux au Roi des « gratifications». Choiseul à Soubise, 27 mars 1762. (A. H. G.)
1 La garnison de Cassel, commandée par M. de Diesbach, résista à toutes les attaques et ne sortit de la place, avec armes et bagages, que le iour de la signature des préliminaires de paix.
guerre de petits mouvements, de petits détachements, de petites affaires, où l'avantage restait souvent aux nôtres, sans produire de résultats sérieux. La meilleure gloire fut pour le prince de Condé, qui, parti de Dusseldorf avec son corps, sut refouler le Prince héréditaire, le battit le 25 août à Grûningen et fit, malgré lui, le 29, à Friedberg, sa jonction avec les maréchaux. Le lendemain, il s'empara des hauteurs du Johannisberg, les défendit contre toutes les attaques du Prince héréditaire et força celui-ci à la retraite i.
A la suite de ce brillant combat, le prince Ferdinand replia son armée vers le nord, leva le siège de Marbourg et se mit à couvert derrière l'Ohm . Les deux maréchaux, avec toutes leurs forces réunies, marchèrent à sa suite. Après une série d'escarmouches où le prince de Condé trouva encore l'occasion de se distinguer, ils le rejoignirent, le 21 septembre, près d'Amœnebourg, l'attaquèrent vigoureusement et lui infligèrent des pertes très sérieuses. Succès d'ailleurs inutile : la guerre était virtuellement finie. L'Angleterre en avait tiré, et au delà, tout ce qu'elle pouvait en attendre ; elle avait détruit l'empire colonial de la France et brisé sa puissance navale. Résignée à sa déchéance maritime, la France ne se souciait pas de conquêtes en Allemagne. L'Autriche, abandonnée par la Russie depuis la mort d'Elisabeth et l'avènement de Pierre III, n'avait aucune chance de reprendre la Silésie et de réduire la Prusse. Une plus longue efiùsion de sang était sans objet ; la lassitude était partout. Les préliminaires de paix furent signés à Fontainebleau le 3 novembre. Quelques jours après, les hostilités cessèrent en Allemagne : elles avaient duré sept ans. Cette longue alternative de victoires et de défaites se terminait, pour nos armes, sur un succès. L'armée française avait aussi la satisfaction de penser qu'elle n'avait jamais combattu que sur le sol ennemi et avait, au moins, réussi à écarter les armées alliées des frontières de la patrie ; insuffisante compensation pour l'humiliation qu'infligeaient à la France les stipulations d'une paix que l'histoire a qualifiée par le terme sévère de « paix honteuse ».
Qu'était devenu Charles de Vogué pendant ces quatre
1 Le principal honneur de la journée fut pour le régiment de Boisgelin infanterie, qui, par une magnifique charge, culbuta l'infanterie ennemie sans tirer un coup de fusil.
derniers mois de lutte ? Il avait consciencieusement et laborieusement accompli les devoirs de sa charge, veillant à l'administration supérieure de l'armée et au détail de ses mouvements, avec le luxe d'écritures qui accompagnait alors le piétinement des armées : plans de campagne, projets de détachements, ordres de bataille et ordres de marche, instructions, mémoires, cartes et plans, que sais-je, tout le fatras qu'accumulaient dans les bureaux des états majors, outre la réglementation indispensable des mouvements et des subsistances, la préoccupation inquiète de la stratégie savante. A ce travail de plume se joignait le travail sur le terrain : le service des reconnaissances, tel que Charles avait tant contribué à l'organiser en 1757 et qui comportait, vous vous en souvenez, des levers géographiques minutieux, le jalonnement des itinéraires et des campements, la préparation des marches par l'ouverture des haies, l'élargissement des chemins, la construction des ponts, employant tout un personnel de géographes, d'ingénieurs, de guides et d'ouvriers d'état. La part personnelle de notre aïeul, dans ce labeur intense, fut considérable, si j'en juge par le grand nombre de papiers écrits de sa main que je trouve dans les liasses étalées sur ma table.
Sa correspondance n'était pas moins active : il écrivait aux chefs de service, généraux et intendants, aux chefs de détachements, en même temps que des lettres officielles, de nombreuses lettres particulières ; il écrivait enfin au ministre, qui non seulement avait autorisé, mais avait demandé cette correspondance directe : « Vous me ferez plaisir, lui écrivait le duc de Choiseul à la date du 22 mai 1762, en m'informant exactement de tous les mouvements des troupes et de tout ce que vos détails présenteront d'intéressant. M. le maréchal d'Estrées, ajoutait-il, m'avait informé de votre arrivée (à Cassel) et me paraît très satisfait de vous avoir près de lui i. »
Toute cette correspondance ne s'est pas conservée ; il nous en reste pourtant assez pour en apprécier l'étendue et le caractère. Elle est trop technique pour pouvoir être reproduite. J'en détacherai seulement quelques extraits pour vous en donner une idée et pour vous renseigner sur ce qu'était alors le service d'état major et sur les difficultés qu'il avait
1 A. H. G., vol. 3609, n" 120.
à vaincre. Parmi les correspondants de Charles de Vogué les plus assidus, était le M'* de Castries, son contemporain et son ami, vigoureux soldat, qui écrivait beaucoup, trop même, &i l'on en croit le duc de Broglie. Lorsqu'il était dans le corps du maréchal, il correspondait secrètement avec le prince de Soubise, auquel il était très dévoué, et ne contribuait pas à la bonne harmonie entre les deux rivaux. En 1762, sous les ordres directs de Soubise, il le servait utilement. Sa correspondance est conservée presque en entier au ministère de la guerre : j'y trouve de nombreuses lettres de Charles de Vogué, écrites pendant ces deux mois d'août et de septembre, que marquèrent des opérations plus actives et les succès de Griiningen, Johannisberg et Amœnebourg. Disons en passant qu'à ces deux dernières affaires, Castries se distingua particulièrement ; il fut grièvement Messe à la seconde.
Hiltzkirchen, le 26 août 1762, 9 heures du soir.
Je ne sais si le soldat guide que je vous ai envoj'é à Birstein aura eu l'intelligence de vous aller porter ma lettre, mais dans cette incertitude je prends le parti de vous en adi'esser une seconde pour vous instruire que tous les ponts qui avaient été faits sur le ruisseau qui passe ici ont été emportés et qu'il n'j' a pas eu moyen d'en faire de nouveaux, de sorte que la brigade de La Marck, qui faisait l'an-iéregarde, a été obligée de défiler sur un pont de pierre où l'on ne peut passer que deux de front. Je laisse ici deux charpentiers de l'Etat major pour tâcher de refaire des ponts ; vous ferez bien de vous faire précéder par les charpentiers d'Alsace pour travailler à ces ponts. On pourra y réussir si la pluie discontinue pendant quelques heures; il en serait temps.
Les colonnes que j'avais fait ouvrir sur Badingen deviennent inutiles par le débordement d'un autre ruisseau à une lieue d'ici. Ainsi je suis forcé à diriger notre marche par le grand chemin qui va en droiture d'ici à Marienborn. On me fait espérer que le pays est assez ouvert pour pouvoir faire marcher les équipages à côté de la colonne des troupes ; il y a cependant un ravin près du parc du C'^ d'Ysembourg où il y aura de la difficulté. On y fera travailler demain avant que nous marchions. L'armée partira à 6 heures; elle ira camper à Marienborn, peut-être au delà; cela dépendra des ordres ultérieurs de M. le maréchal de Soubise. Je ne vous ai rien mandé ce matin du parti qu'il prenait parce qu'il est dans l'usage de vous instruire lui-même de toutes choses.
On a su par une lettre de D'Ennery que la canonnade d'hier avait
été à l'avantage de M. le prince de Condé ' et que M. le Prince héréditaire avait été obligé de se retirer avec perte. Mais D'Ennery ne donne à cette affaire que le nom de canonnade. M. le prince de Condé est aujourd'hui à Burbach et sera demain à Friedberg ; ainsi nous voilà bien assurés de la jonction. Vous connaissez, mon cher camarade, mon tendre attachement ^.
Vogué.
Cependant, Castries se plaint d'être insuffisamment renseigné. Charles lui écrit le lendemain une nouvelle lettre, confirmant les informations de la précédente, et il ajoute :
Il me serait assez difficile de vous instruire de choses que je ne
sais pas moi-même avec la meilleure volonté du monde de la
part de ceux qui ouvrent les marches, ils ont si peu de temps devant eux que les colonnes les gagnent et que tout ce qu'ils peuvent faire c'est de ne pas retarder trop longtemps la marche, et les itinéraires qu'ils pourraient faire seraient fautifs, puisque les circonstances obligent, d'un moment à l'autre, de changer les directions. Tout ce qu'on peut faire c'est de jalonner, ce qui, joint à la trace des colonnes,
aisée à reconnaître, vaut mieux que des itinéraires Je ne suis pas
le maître des éléments : ainsi vos reproches sont injustes ; mais vous savez, ainsi que moi, qu'on rejette toujours tout sur l'état major. Cependant il fait ce qu'il peut et tout le monde est sur les dents, ce qui n'est pas étonnant, avec un travail continuel forcé dans un pays qui n'est pas connu et où les obstacles augmentent par le mauvais temps ^.
Retardé par toutes ces difficultés accumulées, le corps de M. de Castries ne prit pas part au combat du Johannisberg, mais il fut très engagé à Amœnebourg. Charles de Vogué assistait aussi à cette aff"aire. Voici en quels termes il en rend compte dans son Journal des opérations, à la date du 22 septembre :
Les ennemis continuant à occuper la ville et le château d'Amœnebourg et MM. les maréchaux ne jugeant pas possible de les faire attaquer de vive force, on plaça la nuit du 20 au 21 deux batteries pour ouvrir les murailles. M. le M'^ de Castries se rendit maître pendant la nuit d'une redoute et dun moulin que les ennemis occupaient
1 Combat de Grûningen, 25 août.
2 A. H. G., vol. 3612, n» 241.
3 A. H. G., vol. 3612, n» 259.
à la rive gauche de l'Ohm, au pied de la montagne d'Amœnebourg, et fut chargé de soutenir ces postes qui formaient des débouchés avantageux aux ennemis pour communiquer avec la ville et le château et pour se porter en force sur nous. M. le chevalier du Muy eut ordre de masquer la chaussée de Kirchhain et M. le C'« de Lusace le débouché de Homberg.
Au premier coup de canon des batteries, les ennemis profitèrent d'un brouillard très épais pour descendre de leur camp situé sur les hauteurs à la droite de l'Ohm et attaquer le pont et le moulin. Les volontaires de Hainault le défendirent avec courage et furent bientôt soutenus par les bataillons de grenadiers et chasseurs d'Alsace et de Waldner et par les brigades de Vaubecourt, de Boccard, Poitou et Picardie aux ordres de M. de Beuzenwaldt , maréchal de camp de iour, de MM. le C'« de Rothe et de Ségur lieutenants généraux, M'' de Roquépine, de Valence et de Coincy maréchaux de camp. Les ennemis furent repoussés et obligés de se jeter sous la protection de la redoute qu'ils occupaient à la droite de l'Ohm. Les troupes de leurs camps d'Homberg et de Kirchhain arrivèrent pour les soutenir, plusieurs brigades de notre infanterie et de l'artillerie avaient été avancées à la pointe du jour pour soutenir nos batteries et s'opposer aux entreprises des ennemis sur cette partie ; le feu de mousqueterie et de canon fut très violent pendant le brouillard, la rivière seule séparait les combattants. Lorsque le brouillard fut dissipé, les ennemis démasquèrent un grand nombre de batteries qui couronnaient les hauteurs de leur côté et firent avancer successivement des troupes pour soutenir l'attaque de leur infanterie qui continuait au pont. Les tentatives des ennemis, le feu de mousqueterie et de canon de part et d'autre durèrent, avec une vivacité incroyable, jusqu'à deux heures après midi. Ils furent toujours repoussés. Notre canon prit le dessus et les ennemis commencèrent à retirer leurs batteries maltraitées. On vit, vers les quatre heures, un nouveau train d'artilleiie arriver du côté de Kirchhain ; ils en placèrent, à la lisière des bois sur les hauteurs, six pièces qui tirèrent jusqu'à la nuit, ainsi que nous, mais sans nul projet d'attaque.
Pendant toute la journée les batteries dirigées contre le château n'ont pas cessé de battre en brèche. M. de Boisclaireau a été chargé de reconnaître pendant la nuit et eut ordre de profiter des circonstances pour faire une attaque réelle. Il est entré par la brèche dans la cour du château ; mais la maison et l'église n'ayant aucune issue et n'ayant encore pu être battues, il a été arrêté et obligé de borner son expédition à une simple reconnaissance.
M. le M's de Castries, après avoir soutenu les attaques des ennemis depuis sept heures du matin jusqu'à une heure après midi, toujours dans le plus grand feu, a été blessé dangereusement d'un coup de feu au bras. M. le chevalier de Sarsfieldt, qui était avec lui, l'a ^té aussi dangereusement à l'épaule.
Les troupes ont témoigné la plus grande fermeté, rartillerle a été servie avec la plus grande distinction et en a imposé à celle des ennemis ; leur perte doit avoir été beaucoup plus considérable que la nôtre.
Ce matin, la garnison d'Amœnebourg a capitulé avant que les batteries aient recommencé à tirer. La garnison, composée d'un bataillon de la légion britannique, de différents détachements anglais, hanovriens et de montagnards écossais, a été faite prisonnière de guerre.
Deux jours après cette honorable affaire, Charles de Vogué écrivait au ministre de la guerre, du camp de Bauerbach :
Monsieur le Duc^
J'ai l'honneur de vous adresser létat du détachement qui a marché ce matin aux ordres de M. le INI's de Poj'anne et auquel doit se réunir celui qui est du côté de Ziegenhain et qui est commandé par M. de St-Victor. Si ces différents corps et ceux qui font partie également de la réserve de M. le prince de Condé ne parviennent pas à déterminer M. le prince Ferdinand à quitter la position qu'il a prise derrière l'Ohm, ils le resserreront au moins dans ses subsistances et étendront les nôtres. C'est l'article le plus embarrassant en ce moment. L'armée occupe un pajs épuisé. La récolte des foins a manqué : les blés ont été battus et cachés pour la plupart, de sorte qu'il ne reste que la paille dans tous les villages. Je vais faire les recherches les plus exactes et rassembler tous les grains que l'on peut trouver : on en fera délivrer en règle à la cavalerie et ce secours, joint à la paille, pourra la faire subsister ; mais ces moyens seront bientôt épuisés et on ne doit pas espérer avoir plus de facilités dans la suite, quand n: ême on parviendrait à rejeter l'ennemi au delà de l'Eder : il nous abandonnerait un paj^s totalement épuisé. Il n'y a jamais eu, depuis le commencement de cette guerre, de situation plus fâcheuse relativement aux fourrages. On pourrait trouver quelques ressources sur la basse Lahne et sur la Dylle, mais il n'est pas possible d'3' aller fourrager et les voitures du pays sont presque toutes emploj'ées au transport des farines. Je fais pourtant fourrager dans cette partie les chevaux des vivres et j'ai cliargé M. Duboy de former à Giessen et à Friedberg deux magasins : mais malgré toute son activité et son intelligence il a bien de la peine à rassembler au delà de ce qu'il faut pour la subsistance journalière des chevaux des vivres.
J'ai l'honneur d'être, avec un attachement aussi inviolable que respectueux, etc'...
Vogué .
1 A. H. G., vol. 3613, n° 192.
La signature des préliminaires de paix vint heureusement délivrer le chef d'état major général de l'armée des angoisses que lui causait la disette des fourrages. Elle ne fut connue au camp de Bauerbach que le 7 novembre. Il fallut encore huit jours aux commandants des deux armées pour régler entre eux les détails de la suspension des hostilités. Celle-ci fut définitivement proclamée le 15. Le maréchal d'Estrées et le prince de Condé partirent immédiatement pour Versailles. Soubise resta seul chargé du commandement de l'armée, mais il ne comptait pas le garder longtemps ; le 18, il écrivait au duc de Choiseul :
Je compte m'établir à Francfort jusqu'au moment où la retraite des troupes sera décidée. Quand toutes les évacuations seront en train et tous les déblais commencés, vous avez paru approuver le choix de M. de V^ogûé pour les achever. C'est un officier dont le travail est sûr et déjà éprouvé dans le commandement. 11 a beaucoup mérité pendant toute cette guerre. Un gouvernement et, encore plus, l'espérance du Cordon bleu seraient la récompense qui le flatterait. Cette campagne lui coiàte considérablement : il ne m'en a point parlé, mais je sais qu'il a dépensé plus de dix mille francs par mois. Quoique riche, il ne serait pas en état de soutenir une seconde campagne sur le même ton. Je crois d'ailleurs qu'à la fin de l'hiver il doit marier son fils aîné et sa fille. Je me réserve à vous parler bientôt des autres grâces que je dois vous demander : je suis persuadé que vous me trouverez raisonnable*.
J'enregistre avec une légitime satisfaction cette affirmation spontanée de la valeur militaire, de la délicatesse et du désintéressement de notre aïeul. Le commandement général de l'armée d'Allemagne, que Soubise proposait au ministre de lui confier, bien que des actions de guerre ne fussent plus à prévoir, supposait de réelles qualités et constituait un sérieux honneur. L'évacuation de 100.000 hommes avec leur matériel, leurs malades, leurs magasins, dans les conditions les plus défavorables au point de vue des transports et des subsistances, était une opération très compliquée et qui, mal conduite, pouvait amener de grands désordres. Elle était aussi exposée à de délicates éventualités ; la guerre, virtuellement terminée entre la France et l'Angleterre, continuait entre la Prusse et l'Empire. La France et l'Angleterre s'étaient réciproquement interdit toute assistance à leurs
1 A. H. G., vol. 3614, u° 190.
alliés respectifs ; mais ceux-ci étaient libres de leurs mouvements ; on pouvait craindre d'eux des initiatives inattendues, source d'incidents embarrassants, qu'il fallait prévoir, éviter ou résoudre. Charles de Vogué fut à la hauteur de sa mission. C'est le 20 décembre, à Francfort, que Soubise lui remit le commandement ; Monteynard avait, sous ses ordres, le commandement de l'ancienne armée du Bas-Rhin.
Je ne saurais entrer dans le détail des mesures qu'il prit pour acheminer sans encombrement vers la France les troupes disloquées. Le froid était très vif- Le Rhin était gelé ; les bateaux, chargés de transporter à Strasbourg le matériel, furent arrêtés, mais, par contre, plusieurs corps traversèrent le fleuve sur la glace. Tout se passa sans désordre et dans les délais convenus. Une seule question diplomatique vint rompre la monotonie du travail administratif. Le corps saxon, à la solde de la France, était cantonné autour de Wùrtzbourg, sous les ordres du Ci" de Lusace. La cour d'Autriche désira le prendre à son service. Le C'e du Châtelet, ambassadeur de France à Vienne, fut chargé par elle d'en faire la demande au commandant en chef de l'armée française. Charles reçut son message à Francfort le 22 décembre. Le temps pressait : on annonçait la marche d'un corps prussien vers la Franconie. Charles, tout en prévenant Versailles, négocia directement avec le O"^ de Lusace, avec le prince de Stolberg, commandant du contingent autrichien en Saxe, et, en quelques jours, obtint l'incorporation désirée par la cour de Vienne. L'approbation du duc de Choiseul ne manqua pas ; elle était sans réserve. Le corps prussien annoncé ne parut d'ailleurs pas ; la paix se traitait entre Vienne et Berlin et Charles put, en toute tranquillité, achever la tâche qui lui avait été confiée. Au commencement de mars tout était terminé et il pouvait à son tour reprendre le chemin de la France.
La campagne de 1763 fut, pour Charles de Vogué, la dernière. Mais le devoir militaire ne cessait pas pour lui avec les opérations de guerre. Nous le verrons, comme lieutenant général, comme inspecteur général, comme commandant de province, continuer à rendre d'excellents services et prendre une part importante aux réformes militaires qui signalèrent la fin du siècle. Nous le verrons aussi, tout en donnant aux intérêts militaires du pays le meilleur de sa vie, faire aux affaires locales et aux devoirs de famille leur place néces-
saire. Nous suivrons, dans ses manifestations variées, une activité qui devait se maintenir intacte jusqu'au dernier jour.
Dernières années de Charles-François-Elzéar : Mariage de ses enfants. — Son fils évêque de Dijon. — Il commande la division d'Alsace. — Il reçoit le commandement en chef de la Provence et le Cordon bleu.
En rentrant à Paris, accompagné de ses deux fils, dans les derniers jours du mois de mars 1763, Charles de Vogué eut tout d'abord à s'occuper d'un grave Intérêt de famille, le mariage de ses enfants. Celui de son fils aîné se négociait depuis quelque temps avec une nièce de son cousin et ami, le C'c de Maillebois. La dernière fille du maréchal de Maillebois avait épousé Louis de Bouchet, marquis de Sourches, qui occupait à la Cour la charge importante de grand prévôt, héréditaire depuis Louis XIII dans sa famille. Jeanne- Madeleine-Thérèse, fille du M's et de la Mise de Sourches, était bon parti et de plus fort agréable, si j'en crois le joli portrait que fît d'elle Drouais et qui se voit toujours au château de Sourches i.
1 Ce charmant tableau représente le M's et la M'^e de Sourches faisant de la musique en famille dans un paj^sage de fantaisie. La jeune Madeleine chante, appuyée sur les genoux de sa mère. Le fils aîné joue de la flûte : on l'appelait le M'^ de Tourzel. Vous vous rappelez que Tourzel était le nom patronymique de la maison d'Alègre, dont la maréchale de MaillelDois était le dernier rejeton. Sa sœur, la C"=sse de Ruppelmonde, avait laissé son héritage au jeune Sourches, à la condition de relever ce nom. On ne s'explique pas qu'elle ait choisi celui de ses deux noms qui n'avait aucune notoriété. Ce jeune homme étant mort en 1755, l'héritage, le nom et le titre passèrent à son frère Louis, qui épousa en 1764 Louise de Croy d'Havre, qui, nommée en 1789 gouvernante des enfants de France, s'est acquis une si honorable notoriété par son dévouement aux infortunés captifs du Temple. Le roi Louis XVIII lui donna le titre de duchesse, qu'elle transmit à son fils, qui fut le premier et dernier duc de "Tourzel.
Cerice de Vogué la recherchait ; quelques jours après son retour à Paris, il fut agréé. Le Roi voulut bien approuver le mariage et consentir à signer au contrat. L'acte, rédigé par Me Laideguive, notaire au Châtelet, fut signé à Versailles le le mai par le Roi, la Reine et les Princes de la famille royale, le 12 mai à Paris par les jeunes époux et leur famille, à l'hôtel de Sourches, rue Taranne. J'en ai retrouvé la minute originale chez Me Legay, notaire à Paris, successeur de Laideguive. Les clauses très banales du contrat ne méritent aucune mention spéciale ; l'intérêt de la pièce réside dans les signatures autographes dont elle est revêtue : ce sont celles du Roi Louis XV, de la Reine Marie Leczinska, du Dauphin et de la Dauphine Marie-Josèphe de Saxe, de leurs deux fils qui s'appelaient alors le duc de Beny et le comte de Provence, qui devaient être Louis XVI et Louis XVIII, de Mesdames Adélaïde, Sophie et Louise, filles de Louis XV, du prince de Condé et du comte de Clermont, de la princesse de Conti née d'Orléans et de son fils le prince de Conti, de Mlle de Sens i, de la comtesse de Toulouse (Mlle de Noailles), du duc de Penthièvre et de la princesse de Lamballe.
La jeune mariée fut présentée le 9 juin à Leurs Majestés par sa mère, la Mise de Sourches.
En même temps qu'il négociait le mariage de son fils aîné, Charles s'occupait aussi de celui de sa dernière fille Barbe. Elle était, depuis plus d'un an, recherchée par le C^e de Moi-ges, capitaine au régiment du Roi ; le jeune homme paraissait convenir, mais il voulait, avant de se mettre en ménage, avoir obtenu un régiment ou tout au moins une commission de colonel. Charles avait fait la demande ; le Roi avait donné de bonnes paroles : « L'intention de Sa Majesté, écrivait Choiseul, le 22 mars 1761, est d'accorder à M. de Morges un régiment aussitôt qu'Elle le pourra et Elle lui saura bon gré de suivre les vues qu'il vous a marqué avoir pour Mlle votre fille. » Il renouvelait les mêmes assurances en mars 1762. Néanmoins aucune occasion ne s'était présentée et la conclusion de la paix rendait les chances de promotion encore plus incertaines. Morges se découragea et ne fut pas regretté. Disons de suite que, six mois après. Barbe fut mariée au M's de Rochemore, le cousin du premier
1 Elisaljeth-Alexandrine de Bourbon (1705-1765), fille non mariée du duc de Bourbon.
gendre de Charles i, le chef de la famille languedocienne bien connue. Le mariage fut célébré à Aubenas dans la nuit du 15 au 16 janvier 1764. L'union fut heureuse et fut l'origine d'une très nombreuse descendance 2.,
L'union de Cerice fut moins heureuse : elle ne dura pas même deux années. Madeleine de Sourches était d'une santé délicate; elle mit au monde une fille, le 27 janvier 1764, et mourut à Paris le 21 février 1765.
Disons de suite que Cerice se remaria. Il épousa, le 25 novembre 1766, à Dijon, Catherine-Louise Bouhier, fille de Philippe-Bénigne Bouhier, marquis de Vers^.lieu, président à mortier du Parlement de Dijon, le dernier représentant de la grande famille parlementaire qui, pendant plusieurs siècles, a tenu le premier rang au Parlement bourguignon, fourni des évèques, des jurisconsultes, des érudits, et qu'a particulièrement illustrée, par l'étendue de sa science, la puissance de son esprit et la valeur de ses collections, le célèbre président Bouhier, membre de l'Académie française de 1727 à 1746. Le père de la nouvelle comtesse de Vogué
1 Le C'« de Rochemore, veuf de Piose de Vogué, devint une seconde fois le beau-frère de Cerice par son mariage avec Judith de Sourches, fille du premier mariage du M'^ de Sourches avec Mlle de Gontaut-Biron.
2 Barbe de Vogué, marquise de Rochemore, eut quatre enfants : un fils et trois filles. J'ai beaucoup connu le fils, qui, après avoir été subrogé-tuteur de mon père et témoin de son mariage en 1826, fut témoin de mon mariage en 1855; il avait alors quatre-vingt-neuf ans : c'était un beau vieillard, d'une rare vigueur et doué d'une admirable mémoire. 11 me racontait les histoires du régiment de Royal Cravattes, dans lequel il était capitaine avant la Révolution, et de la cour de Louis XVI, où il avait ses entrées. Sous la Restauration, il reçut la charge de maître des cérémonies, le commandement militaire du département de la Sarthe et la grand'croix de St-Louis. Il mourut d'un accident de voiture en 1858, à quatre-vingt-douze ans. Il avait épousé, en 1790, Mlle de La Rochebousseau, dont il eut cinq enfants, suivis de nombreux petits-enfants. Ses trois sœurs, mariées au B"" de Mailhet, au C'** de Blou et au B"" de Vibrac, eurent aussi une très nombreuse postérité. M. Flachaire de Roustan, l'un des descendants de Mme de Mailhet, en a fait le tableau avec sa compétence et sa conscience habituelles. Au troisième degré, vers 1870, il y avait soixante-quatre descendants de Barbe de Vogiié sur la même ligne : le nombre a plus que doublé aujourd'hui, mais aucun ne porte le nom de Rochemore qui s'est éteint. Le M'* de Rochemore était veuf en premières noces de Louise des Ours de Mandajors, dont il n'avait eu qu'une fille, mariée au M's de Ruolz et qui a eu ellemême une nombreuse descendance.
ne descendait pas directement du grand écrivain : il descendait comme lui d'Etienne Bouhier (mort en 1635), le magistrat distingué, l'homme de bien et l'artiste délicat qui construisit à Dijon la ravissante maison qui porte aujourd'hui notre nom. Il habitait cette même maison, y continuait les traditions intelligentes de ses devanciers, ajoutant à la riche bibliothèque formée par son père et son grand-père, réunissant autour ^de ses belles reliures et de ses tables de marqueterie l'élite de cette aristocratie de l'esprit, du savoir et du goût qui, entre toutes les sociétés parlementaires du roj'^aume de France, distinguait la société parlementaire de Dijon. C'étaient les Brosses, les Legouz de St-Seine, les Brulart, les Fyot de La Marche, les Quarré de Quintin, les Perrene}»^ de Grosbois et autres, tous plus ou moins unis par les liens du sang autant que par la solidarité des fonctions et de l'esprit de corps. Tous étaient solidement assis sur le sol, pourvus de bonnes terres, de seigneuries, de titres, de tout ce qui constituait alors et assurait la valeur sociale. Les Bouhier étaient parmi les mieux nantis. Ils avaient de beaux domaines dans la vallée de la Saône, de grands bois dans la plaine de Lanthes, de bons crus sur la côte bourguignonne. Catherine de Versalieu, fille unique, était appelée à recueillir un important héritage et, quoique héritière, était très agréablement tournée. Elle avait un charmant caractère et ne désirait pas quitter sa province pour Paris, « ce qui s'accorde beaucoup avec la façon de penser de mon flls », écrivait Charles à sa cousine de Capellis, « qui n'aime pas ce pays-là ».
Le mariage fut célébré dans l'église de Notre-Dame, ce bijou du XIII« siècle, dont la haute abside domine de ses fines lancettes l'entrée de l'ancien hôtel Bouhier. La noce n'eut que la rue de la Chouette à traverser pour passer de l'élégant portique d'Etienne Bouhier sous les voûtes de l'église. La bénédiction nuptiale fut donnée aux jeunes époux par l'évêque de Chalon, Louis-Henri de Rochefort d'Ailly, ce cousin dont nous avons vu Cerice-François assister la mère et assurer l'éducation ecclésiastique. Il avait pour vicaire général le frère du marié, son cousin Jacques- Joseph-François de Vogué.
Comme de raison, le M's et la M'se de Vogué assistaient à la cérémonie, entourés de leurs plus proches parents. Ils reprirent bientôt après le chemin du Vivarais, accompagnés des
jeunes époux, auxquels la ville d'Aubenas fit une chaleureuse réception.
Tout en donnant ses soins à ces graves intérêts de famille, Charles de Vogué avait continué à remplir, avec sa ponctualité habituelle, son devoir militaire. Ce devoir n'avait pas cessé avec la guerre de Sept ans : il s'était même étendu. Les fonctions d'inspecteur général de la cavalerie et des dragons avaient pris une importance exceptionnelle : Choiseul leur avait assigné un rôle éminent dans l'organisation nouvelle dont il poursuivait sans relâche la réalisation. A peine la paix conclue, en 1763, le ministre s'était mis à l'œuvre avec vigueur. La grande réforme qu'il réussit à accomplir fait époque dans notre histoire militaire : je ne saurais ici vous en donner le détail, mais je dois vous en rappeler les grandes lignes.
Elle avait été préparée par Belle-Isle. Vous vous souvenez de la grave atteinte que le vieux maréchal avait portée à l'organisation de l'armée par l'ordonnance du 27 décembre 1760, qui enlevait aux capitaines le recrutement de leur compagnie, substituant ainsi un service public au service particulier de ces officiers. Le soldat avait cessé d'être l'homme de son capitaine pour devenir l'homme du Roi, c'est-à-dire de l'Etat. C'était le premier pas vers la nationalisation de l'armée. Le second pas avait été effectué par Choiseul lorsqu'il avait fait signer par le Roi l'ordonnance du 1er décembre 1761, dite du doublement, dont je vous ai déjà exposé l'économie ; cette ordonnance avait fait disparaître les régiments dits de « gentilshommes ». Tous les régiments appartenaient désormais au Roi, c'est-à-dire à l'Etat. Un troisième pas restait à faire. La compagnie, base de l'organisation administrative, appartenait encore au capitaine, quoique déchu d'une partie de ses attributions. Les ordonnances des 10 et 21 décembre 1762, 1er février 1763, firent disparaître cette dernière trace du patronat militaire ; la vénalité des compagnies fut abolie i. Désormais, le capitaine n'aura plus qu'une mission militaire; toute la besogne administrative du régiment sera concentrée entre les mains du major et du capitaine-trésorier, assistés l'un d'aides-
1 Par une singulière anomalie, la vénalité du grade de colonel fut maintenue, mais l'achat du grade n'impliquait aucune part à la propriété du régiment.
majors, l'autre de quartiers-maîtres ; le régiment n'aura qu'une caisse, alimentée par les deniers du Roi, caisse dont les trois clefs seront gardées par le major, le trésorier et le colonel. Conformément au même esprit, trente et un centres de recrutement étaient créés dans les trente et une principales villes du royaume ; des bataillons dits « de recrues » (véritables bataillons de dépôt) devaient recevoir les hommes engagés par les recruteurs, les instruire, les discipliner, pour être répartis par le ministre entre les corps, suivant les besoins. Les recrues devaient toujours être fournies par l'engagement volontaire; mais un article, prudemment inséré dans l'ordonnance de 1760, disposait qu'en cas d'insuffisance des engagements « il serait procédé par la voie du sort sur le principe ordinaire de la levée des milices ». Quant aux milices elles-mêmes, elles étaient licenciées. Les beaux régiments de grenadiers royaux étaient réformés. On croyait pouvoir se passer de cette armée de réserve, qui venait de faire si utilement ses preuves .
Tout le succès de cette grande réforme reposait sur les inspecteurs généraux. Choiseul leur avait attribué un rôle prépondérant. Ils devaient, dans des tournées répétées, passer des revues complètes, surveiller l'exécution des ordonnances, les appliquer eux-mêmes, nommer aux emplois d'aides-majors, au grade nouveau de sous-lieutenant, renvoyer des régiments les miliciens qui y avaient été incorporés, rendre compte de tout au ministre. Le ministre allait plus loin : il soumettait aux inspecteurs généraux ses projets de réforme, provoquait leurs observations, en tenait compte; leur groupe constituait une sorte de conseil supérieur de la guerre, consulté sur toutes les questions importantes, associé à l'élaboration comme à l'exécution des mesures fondamentales.
C'est ainsi qu'en janvier et février 1763, Charles de Vogué reçut, de Choiseul, communication des nouvelles ordonnances en ce qui concernait la cavalerie, avec l'invitation de faire parvenir ses observations. Les inspecteurs s'entendirent pour rédiger un questionnaire auquel le ministre répondit article par article.
C'est ainsi que, le 12 juin de la même année, Choiseul communiqua à Charles de Vogué le projet d'une très importante ordonnance en soixante-dix articles, qui réorganisait tout le commandement militaire des provinces. La France
était divisée en quinze départements, mis sous le commandement militaire d'un maréchal de France ou d'un lieutenant général, avec chacun sous ses ordres un certain nombre de divisions permanentes commandées par des lieutenants généraux attitrés, ayant eux-mêmes, sous leurs ordres, des maréchaux de camp également permanents. Cette organisation était trop conforme aux idées de Charles de Vogué pour ne pas recevoir son approbation complète ; sa réponse ne contient donc que des observations de détail sur des points accessoires, tels que la composition des troupes et l'époque des revues en Languedoc, en raison du climat. Il demandait aussi que, dans les départements frontières, deux officiers supplémentaires fussent attachés à l'état major du commandant en chef, avec la mission spéciale d'étudier à fond les frontières, de se renseigner exactement sur la configuration et les ressources des paj's voisins, afm de constituer des dossiers pour le temps de guerre et de se préparer euxmêmes à remplir utilement les fonctions d'aides-maréchaux des logis de l'armée.
Disons de suite que la première application du nouveau système fut faite à l'Alsace et que Charles de Vogué y fut compris, L'Alsace fut placée sous le commandement du maréchal de Contades et divisée entre trois lieutenants généraux en résidence à Strasbourg, Landau et Colmar. La première division, celle de Strasbourg, fut donnée à Charles de Vogué avec le pouvoir de remplacer le maréchal de Contades pendant ses absences : Contades était plus souvent à Versailles qu'à Strasbourg, de sorte qu'en fait ce fut notre aïeul qui exerça le commandement effectif de la province pendant douze ans^.
A la fin de l'année 1763, il préluda à ces fonctions en inspectant la cavalerie cantonnée en Alsace et en Lorraine. II visita successivement Strasbourg, Haguenau, Schlestadt, Colmar, Metz, Thionville, St-Mihiel : quatorze régiments ; il poussa même jusqu'à Lyon. Choiseul lui avait assigné une mission très étendue, avec des indications très détaillées. Une correspondance active s'établit entre l'inspecteur général et le ministre, qui tenait à avoir, sur le début de ses réformes, les renseignements précis d'un observateur cons-
1 Voyez, aux Pièces Justificatives n» lxxviii, le texte du pouvoir spécial qu'il reçut du Roi le 1'"^ ianvier 1764.
■ciencieux et compétent. Cette correspondance est entièrement entre nos mains i. Elle est d'un réel intérêt, mais trop technique pour être analysée ici. Elle témoigne du grand effort qui fut fait à ce moment, sous l'impulsion de Choiseul, pour doter le pays d'institutions militaires perfectionnées ; l'effort se poursuivit l'année suivante avec la même intensité. Charles fit, au printemps, une première inspection, à la suite de laquelle il adressa au ministre une série de mémoires très étudiés, portant sur tous les détails du service, sur l'esprit des régiments qu'il trouve excellent, sur la qualité des chevaux qu'il trouve médiocre, sur le prix des denrées qui augmente, sur les difficultés que rencontre la nouvelle organisation financière des régiments ; les trésoriers et quartiers-maîtres sont insuffisants, « ils n'ont pas l'esprit d'ordre, de méthode et de calcul nécessaires... qualités qu'on acquiert rarement à un certain âge » ; il faudra les faire seconder par des officiers pris parmi les lieutenants ou les sous-lieutenants de nouvelle création. A la suite de ces observations, il reçut du ministre une lettre dont je crois devoir reproduire le début :
Compiègne, 11 août 1764.
Je ne dois point me refuser à la satisfaction de vous marquer
que vous avez rempli avec la plus grande exactitude ce qui vous a
été prescrit J'ai lu avec d'autant plus de plaisir les mémoires que
vous m'avez adressés, que j'ai reconnu que vous avez satisfait à tous les éclaircissements que je vous avais demandés non seulement sur la tenue, la discipline, l'exercice, l'habillement, Téquipement et l'armement, mais encore sur ce qui a rapport à la conduite, à lintelligence et aux talents des officiers. Le temps que vous avez passé avec les troupes et que vous avez si utilement emploj'é pour le service de Sa Majesté, vous a mis à portée de prendre des connaissances encore plus étendues sur toutes ces parties et particulièrement sur ce qui regarde la nouvelle composition et le service en général. C'est ce qui me fait espérer que vous terminerez l'opération dont vous êtes chargé par un mémoire d'observation qui doit avoir pour objet la composition nouvelle et les différents ai'rangements faits en conséquence.
1 Nos archives contiennent presque tous les papiers des inspections faites pendant les années 1758-1777, classés par Charles de Vogué lui-même, année par année : originaux des lettres et instructions ministérielles, minutes des lettres et mémoires de Charles de Vogué, presque toutes écrites de sa main. Les archives du Ministère de la guerre sont bien moins riches : je n'y ai trouvé que quelques pièces dispersées dans divers cartons.
Vous voudrez bien me faire connaître, par ce mémoire, si tout ce qui a été pi-escrit est relatif au but que l'on s'est proposé et si l'on est
parvenu à donner au militaire une constitution solide Il faudrait
bien revenir sur ses pas, si l'on s'était trompé dans quelque partie. C'est pourquoi je vous prie de me donner tous les éclaircissements que votre occupation journalière n'a pu manquer de vous suggérer et, après en avoir causé avec vous à votre retour, je mettrai sous les yeux de Sa Majesté les différents objets qui pourraient mériter son attention
Suivent de très longues instructions prescrivant à l'inspecteur général une minutieuse enquête sur les personnes et sur les choses, témoignant chez le ministre d'un grand désir de s'éclairer, d'une absence totale de parti pris, mais de la volonté formelle d'aboutir. Choiseul recommande surtout à Charles de Vogué de porter son attention sur le choix des lieutenants-colonels et des majors, qui sont le pivot de son système, l'un comme chargé de l'instruction, de la discipline, de la tenue, l'autre comme responsable de la gestion administrative. Or cette innovation soulevait de vives appréhensions parmi les officiers. Jusque-là ces deux grades avaient été exclusivement donnés à l'ancienneté : ils étaient la ressource des officiers sans fortune ou sans naissance, la voie par laquelle beaucoup d'entre eux arrivaient au grade de brigadier : serait-elle fermée désormais par la nomination au choix ? Les intéressés le craignaient et ne ménageaient pas l'expression de leurs inquiétudes. Choiseul, dans une circulaire récente, s'était attaché à dissiper leurs craintes.
A l'invitation du ministre, Charles de Vogué répondit par un mémoire très remarquable, dont j'ai la minute, toute de sa main, et dont l'original, par exception, se trouve encore aux archives du ministère de la guerre i. Il mériterait d'être transcrit en entier ; je ne puis que l'analj'ser.
Le mémoire débute par une approbation sans réserve des réformes de Choiseul : (c Tout le monde, écrit-il, a reconnu les avantages de « cette nouvelle composition... elle donne au militaire une consti- « tution solide et stable ; elle seule enfin pouvait faire naître cette « émulation qui est l'âme du métier. » Il ne dissimule pas la crainte exprimée par la plupart des officiers au sujet de la nomination au choix des lieutenants-colonels et majors. « L'idée de ne pouvoir par-
1 A. H. G. Cavalerie ; organisation. Carton III.
« venir à ces grades que par la protection et la faveur, de n'avoir « après d'anciens services d'autre expectative qu'une médiocre pen- <( sion de retraite, payée avec peu d'exactitude et qui tiendrait lieu, « pour la plupart d'entre eux, d'une partie de leur bien sacrifiée pour « parvenir à leurs emplois ; cette idée, disait-il, servait de prétexte « au dégoût qu'ils manifestaient, mais l'ordonnance du l*'' août a fait « cesser toutes ces plaintes ; elle était nécessaire et a répandu une « satisfaction générale dans les troupes. »
Le mémoire passe alors en revue toutes les questions de recrutement, de retraites, de manœuvres, d'équipement, approuvant généralement les mesures prises, en signalant les bons effets ', en espérant encore de meilleurs, mais ne ménageant pas les observations et même les critiques : il blâme entre autres la peine de mort édictée contre les recrues qui rompraient leurs engagements.
Choiseul tint compte des observations qui lui étaient présentées avec une respectueuse indépendance et un souci du bien public égal au sien. Une circulaire importante du 15 mai 1765, tout en confirmant les principes fondamentaux des ordonnances, introduisait certaines modifications dans leurs dispositions de détail, mais elle insistait d'une manière toute particulière sur la nécessité de ne pas limiter le droit du Roi dans le clioix des états majors. Elle faisait ressortir « combien il était contraire au bien du service de laisser arriver par droit d'ancienneté, à la tête des corps, des officiers très braves sans doute, mais qui n'avaient nuls talents, nulles qualités pour le commandement ». Cet inconvénient était surtout sensible en ce qui touchait les lieutenants-colonels et les majors auxquels la nouvelle organisation réservait un rôle si essentiel. S'élevant alors à des considérations de l'ordre le plus élevé sur les devoirs de l'officier, sur l'exemple qu'il doit donner « de grade en grade jusqu'au colonel », de son respect pour la discipline, de sa justice et de son humanité envers les soldats, il rappelle aux inspecteurs généraux que c'est sur eux qu'il compte pour être exactement renseigné sur « les talents, le caractère, le zèle, l'exactitude » des officiers dignes d'avancement : « J'ai trop bonne opinion des inspecteurs généraux, écrivait-il, pour croire que la partialité
1 (( On aperçoit déjà sensiblement les avantages de la nouvelle composition dans l'émulation qui règne sur tous les objets du service : la façon dont les troupes sont exercées et dont elles manœuvrent et la tenue qu'elles observent sont un sujet d'étonnement pour les anciens officiers. »
et la faveur puissent prévaloir chez eux à ce qu'ils doivent au Roi, au militaire et à eux-mêmes. C'est d'après leur témoignage que je proposerai au Roi des sujets propres à remplir les emplois de lieutenants-colonels et de majors : leur certificat sera auprès du Roi la caution de mon choix. Cet article parle assez par lui-même pour que je sois persuadé que vous voudrez bien concourir en votre particulier à me faire connaître la vérité. »
Cette active collaboration se poursuivit pendant cinq années. Malgré l'application et la bonne volonté déployées de part et d'autre, elle ne put triompher complètement des difficultés inévitables que rencontrait la réforme : une modification si profonde, apportée à des habitudes séculaires, ne pouvait s'accomplir sans froissements, heurts et fausses démarches. Sur deux points surtout les embarras se maintenaient : le recrutement des soldats et l'administration financière des compagnies. Les engagements volontaires restaient insuffisants même pour le temps de paix. Des abus se continuaient : des colonels conservaient les miliciens incorporés pendant la guerre ; d'anciens miliciens continuaient à s'enrôler, malgré les ordonnances ; on fermait les yeux. Les états majors imposaient aux officiers semestriers l'obligation de ramener chacun un nombre déterminé de recrues ; ils ne réussissaient pas toujours, d'où conflits et difficultés. Les dépôts de recrutement n'avaient pas réussi : de trente et un ils étaient tombés à quatre. Dans l'administration des compagnies, mêmes mécomptes : difficultés de personnel, dépenses considérables. L'ancien régime ruinait les capitaines au profit du trésor ; le nouveau avait rendu aux capitaines la sécurité, au grand profit de leur autorité et de leur dignité, mais il ruinait le trésor : chaque année, un déficit de plus de trente millions augmentait la dette publique et préparait les embarras financiers qui devaient être une des causes de la Révolution. Quand Choiseul, le 24 décembre 1770, fut renversé du ministère par la crise des Parlements et l'intrigue que menaient le duc d'Aiguillon, Maupeou, Terray et la Dubarry, il eut le regret de quitter le pouvoir sans avoir accompli toute son œuvre, mais il avait conscience du grand service qu'il avait rendu à l'armée française ; l'histoire lui doit cette justice ; les principes qu'il avait posés devaient lui survivre et servir de base aux institutions qui durent encore.
Je ne sais si les contemporains eurent, autant que nous, le sentiment des services rendus par l'initiative de Choiseul et si ce sentiment tint une grande place dans les manifestations qui accueillirent sa chute. Choiseul était populaire : il avait l'art de plaire ; les grâces de son esprit et de sa personne faisaient passer sur les échecs de sa politique extérieure et les imprudences de sa politique intérieure; il bénéficiait en outre delà répugnance qu'inspiraient la domination d'une indigne favorite et les tristes pratiques qu'elle avait introduites à la Cour; on lui savait gré d'avoir refusé sa protection. Il était devenu comme « le chef du parti de l'honnêteté », a dit Besenval. Il y avait encore beaucoup d'honnêtes gens à Versailles et à Paris ; ils manifestèrent hautement. Pendant les vingt-quatre heures que le Roi avait données à son ministre disgracié pour quitter la capitale, la foule ne cessa de se presser à sa porte; les carrosses encombraient la rue de Richelieu et accompagnèrent le sien sur la route de l'exil. A Chanteloup même, près d'Amboise, les visites ne discontinuèrent pas pendant plusieurs semaines.
Le dernier acte de la diplomatie de Choiseul avait été le mariage de Marie-Antoinette et du Dauphin : c'était le couronnement de sa politique, destiné dans sa pensée à sceller définitivement l'alliance de la maison de France et de la maison d'Autriche. La royale fiancée était entrée en France par Strasbourg; sa réception y avait été entourée d'un grand éclat; elle avait apporté un peu de diversion dans la vie monotone de la garnison et de son commandant, Charles de Vogué.
Ce fut le 7 mai 1770 que Marie-Antoinette mit le pied sur le sol français, rayonnante de grâce, de joie juvénile et d'illusions. Elle fut reçue au pont de Kehl par le C'e de Noailles, nommé ambassadeur pour la circonstance, et remise officiellement entre ses mains par l'envoyé autrichien qui l'accompagnait. Le C'e de Noailles lui présenta les personnages qui devaient composer sa cour, puis les autorités locales, parmi lesquelles la Gazette de France cite « le maréchal de Contades, commandant dans la province, et le M"* de Vogué, commandant en second ». Après ces présentations, continue la Gazette, « Madame la Dauphine monta dans les carrosses du Roi pour entrer dans la ville. Les régiments de cavalerie Commissaire Général et Roj^al Etranger, qui s'étaient mis en bataille dans
la plaine, ayant à leur tête le M'* de Vogué, eurent l'honneur de la saluer ». A la porte de la ville, le maréchal de Contades attendait à la tête de l'infanterie de la garnison, qui faisait la haie sur tout le parcours du cortège. Vous lirez dans la Gazette de France le détail des cérémonies et des fêtes qui, pendant quatre jours, remplirent la ville de Strasbourg de mouvement et de bruit ; cérémonies religieuses à la cathédrale, représentation de gala à la comédie, banquets, réunions mondaines, fêtes populaires, rien ne manqua à cette éclatante manifestation de l'allégresse officielle et de la joie publique. Le magnifique cardinal de Rohan tenait table ouverte dans son beau palais épiscopal. Dans des conditions plus modestes, « le maréchal de Contades, le Mis de Vogué, le C'e de Wûrmseri donnaient tous les jours à dîner et à souper aux personnes de la suite de Madame la Dauphins ainsi qu'aux étrangers que cette circonstance a attirés ».
En quittant Strasbourg, la Dauphine s'arrêta à Saverne, dans la belle résidence d'été du cardinal; un grand repas lui fut donné ; la Gazette cite, parmi les convives, le maréchal de Contades, le M's de Vogué et le C'e de Wûrmser. Le fastueux cardinal avait mis en œuvre toutes les ressources qu'off'raient, à son expérience consommée d'homme du monde, les raffinements et les recherches du luxe parisien. La jeune princesse eut un avant-goût des élégances, des plaisirs et des entraînements de la Cour : c'est au milieu d'un tourbillon de fête, de joie, d'hommages, au bruit des acclamations de la foule et des sonneries militaires qu'elle s'élança radieuse sur la route au bout de laquelle l'attendaient Versailles, Trianon... et le Temple.
Après ce brillant intermède, Charles de Vogué avait repris le travail opiniâtre que la confiance du ministre exigeait de lui chaque été. La chute du ministre ne changea rien à ses habitudes ni à ses fonctions. Le successeur de Choiseul au secrétariat d'Etat de la guerre était son ami Monteynard, son ancien compagnon d'armes, inspecteur général comme lui, comme lui commandant de troupes en province. La collaboration se continua cordiale entre les deux camarades. Il semble qu'au début, par une sorte de réaction assez ordinaire, le nouveau ministre ait été sollicité de revenir sur une
1 Le C'« de Wûrmser, lieutenant général, commandait la deuxième division de l'Alsace.
partie des réformes de son prédécesseur. Les embarras qu'entraînait leur application, surtout en matière financière, étaient certains : je les ai signalés; ils appelaient des remèdes. Monteynard, avant de toucher à rien, voulut consulter les inspecteurs généraux ; il leur demanda s'il convenait de modifier l'administration des compagnies en ce qui touchait à leur entretien. Trois systèmes étaient proposés : rendre aux capitaines la gestion de toutes les masses; — confier cette gestion à l'état major, de xoncert avec les capitaines; — la partager entre l'état major et les capitaines, en attribuant au premier la masse des remontes, aux capitaines celle des recrues et celle des réparations journalières, en leur abandonnant le bénéfice qui pourrait être fait sur la masse, mais en mettant à leur charge l'excédent de dépenses qui se produirait.
Nous avons la réponse de Charles de Vogué i ; elle mérite d'être analysée.
Il discute successivement les trois systèmes et en fait ressortir les inconvénients avec une grande fermeté d'argumentation. Il est pour le maintien des réformes de Choiseul, dont les effets sont si bienfaisants. Que si pourtant la Cour ne veut plus entrer dans le détail direct de l'administration des masses, le parti le moins susceptible d'inconvénients serait, suivant lui, d'en charger les officiers supérieurs du corps, en faisant appel à leur dévouement : « ils s'exposeraient volontiers à l'événement du déficit, sans songer à profiter du bénéfice ».
Poussés par le seul motif de l'honneur, ils n'en seront que plus attentifs à bonifier ces masses pour le compte du Roi. Ne sont-ils pas actuellement les vrais administrateurs des masses ? Leur administration, il est vrai, est soumise à l'examen des inspecteurs généraux et du bureau de régie. Cet examen ne peut tourner qu'au bien du service et les rendre plus réservés sur les dépenses inutiles. Il est donc inutile de les changer.
Veut-on introduire une plus grande économie dans cette administration ? Rien n'est plus aisé au ministre de la guerre. Il n"a qu'à donner des éloges aux chefs des régiments qui sauront concilier l'entretien solide de leur corps avec beaucoup d'ordre et de règle dans les dépenses, ainsi qu'aux inspecteurs qui s'attacheront à concourir au même objet. Il n'a qu'à témoigner son mécontentement à
1 A. H. G., Cavalerie ; organisation. Carton I, n« 8. — La minute ne se trouve pas dans nos papiers.
ceux qui auront une conduite opposée. On verra bientôt toutes les masses dans le meilleur état et on parviendra même, dans les suites, à trouver dans les caisses des régiments, des ressources pour faire face à des dépenses urgentes et inopinées pour lesquelles les fonds manqueraient.
Qu'on s'en rapporte au témoignage de tous les officiers expérimentés qui sont dans l'habitude et à portée de voir les troupes, ainsi qu'à ceux qui par zèle et curiosité ont parcouru l'année dernière les frontières pour voir les différents corps de cavalerie qui y ont été rassemblés ; ils se réuniront pour certifier qu'en général la cavalerie n'a jamais été en meilleur état, aussi complète, plus instruite, mieux exercée et mieux disciplinée. Elle ne ressemble en rien à ce qu'elle étoit autrefois ; on ne sauroit se dissimuler que cet heureux effet ne soit dû à la constitution actuelle. S'il s'y est glissé quelque abus, il est aisé d'y remédier sans la changer. Son établissement a dû nécessairement être dispendieux : les écoles d'équitation, le bureau de régie, les différentes épreuves qu'on a faites sur tous les points ont jeté dans bien des frais, mais la machine a pris une consistance solide ; les dépenses ont diminué ; elles peuvent se réduire encore ; il, seroit bien fâcheux de perdre le fruit de celles qui ont été faites par des changements qui, à la longue, pourroient faire retomber la cavalerie dans l'ignorance et la pesanteur dont elle est si heureusement sortie.
Malgré ce vigoureux et un peu candide plaidoyer en faveur du maintien intégral de l'état de choses créé par Choiseul, Monteynard crut devoir y introduire quelques modifications. Sans toucher aux bases posées par son prédécesseur, il rendit aux capitaines une part dans l'administration de leur compagnie et les chargea spécialement de l'entretien du matériel et de la gestion des masses destinées à l'assurer, en leur accordant un bénéfice sur les économies qu'ils pourraient réaliser.
L'ordonnance du 17 avril 1772 consacra ce changement, en même temps qu'elle portait à douze le nombre des compagnies des régiments de cavalerie, formés à trois escadrons. Consulté de nouveau par le ministre, Charles de Vogué se contenta de discuter certains détails et de réclamer l'augmentation du chiffre de la masse. Monteynard, en lui répondant le 25 juillet, tint à bien préciser le caractère de la mesure prise à son instigation :
L'intention du Roy, écrivait-il, est que rien ne soit changé à tout ce qui étoit prescrit ci-devant pour la tenue, la police, la discipline et l'instruction qui doivent toujours être suivies par les états
majors auxquels les capitaines doivent être subordonnés à tous égards, en conséquence des ordonnances auxquelles il n'a point été dérogé. Les capitaines doivent seulement prendre connaissance de l'administration des différentes parties de finance relatives à l'entretien du corps, afin que cette administration soit conduite avec toute l'économie que le bien du service pourra permettre, les capitaines devant avoir part au bénéfice qui en résultera.
La mesure était raisonnable et en fait le ré:^^^^ qu'ëJDfe" institua ne diffère pas sensiblement de cp\ui qui fonctionne encore aujourd'hui, sauf la prime accordée aux capitaines. Charles de Vogué était mieux inspiré en conseillant de faire appel à leurs sentiments d'honneur militaire plutôt qu'à leai:' intérêt.
L'ordonnance du 17 avril 1772 était complétée par une instruction en quarante-deux articles qui réglait tout le service des inspecteurs généraux. Loin de diminuer l'importance du rôle que Choiseul avait assigné à ces officiers, il l'augmentait plutôt. Ils étaient obligés de faire deux revues par an en consacrant au moins dix jours à chaque régiment. Tout était soumis à leur contrôle : tous les états relatifs aux congés, aux réformés, aux invalides, aux croix de St-Louis devaient être visés par eux ; aucun des actes importants en matière administrative et financière n'était valable sans leur consentement ; ils présidaient en outre aux manœuvres de ' détail et d'ensemble t.
Un retour plus sérieux vers le passé fut le rétabhssement de la milice, dont Monteynard avait pu apprécier les grands services pendant la guerre de Sept ans. L'ordonnance du 4 août 1771, complétée et modifiée par celle du 19 octobre 1773, reconstituait cent onze bataillons groupés en cinquantetrois régiments dits provinciaux ; les grenadiers royaux, dont la réputation n'était pas efî"acée, étaient rétablis à douze régiments. Le motif invoqué dans l'intitulé de l'ordonnance est curieux à citer : « Sa Majesté connaissant le
1 Monteynard était sévère pour les détails et tenait essentiellement à rétablir l'uniformité dans les corps de troupe. Sa correspondance en offre des exemples assez piquants, telle son indignation contre des officiers qui « se sont permis de porter l'uniforme du temps de la guerre » ou de mettre à leur ceinturon « une plaque au lieu de la boucle prescrite par le règlement » . Un cavalier qui a volé est condamné à « passer par les courroies » avant d'être chassé du régiment.
mérite des services qui lui ont été rendus par le corps de la milice et particulièrement par les régiments de grenadiers roj'aux, dans les deux dernières guerres, voulant ramener l'affection des peuples vers le devoir le plus naturel, le plus légitime, le plus sacré, qui est celui du service que chaque citoyen doit à son Roi et à sa Patrie, etc. ».
Malgré cette déclaration de principes, l'ordonnance maintenait, en les étendant, toutes les exemptions qu'édictaient les anciennes ordonnances, de sorte qu'en fait le « tirage à la milice » portait presque exclusivement sur les paysans et sur les moins fortunés d'entre eux. En outre, malgré les sévères prescriptions de l'ordonnance, les abus, les inégalités et les fraudes, qui avaient autrefois accompagné les opérations du tirage et les avaient rendues si impopulaires, se continuèrent et continuèrent à soulever le mécontentement des campagnes. Néanmoins un excellent instrument militaire était définitivement créé, instrument qui devait, avec des alternatives diverses, être maintenu jusqu'à la Révolution et fournir alors les bases du recrutement qui a alimenté les armées françaises depuis le Consulat jusqu'à nos jours.
Il n'est nullement question de la milice dans la volumineuse correspondance de Montej^nard avec Charles de Vogué, la cavalerie n'ayant aucun contact avec elle. Les incidents du service, les difficultés administratives, la recherche des améliorations, le souci de retenir les vieux soldats au service par des hautes paj^es, par de bonnes retraites, tels sont les sujets habituels des lettres échangées. Correspondance assez monotone, comme la vie militaire elle-même, quand la paix se prolonge, que le souvenir de la guerre s'éloigne, que l'activité réformatrice qui suit les défaites se refroidit et que les agitations de la politique intérieure détournent l'attention des choses de l'armée.
La vie de Charles de Vogué participait à cette monotonie. Son année était assez régulièrement partagée entre l'Alsace, la Cour et le Vivarais : le printemps et l'été en Alsace, l'automne en Vivarais, deux ou trois mois à Paris et à Versailles, en allant et en revenant. Cette existence dura quinze années. Je n'en ai jusqu'ici guère raconté que le côté militaire, celui qui attirait notre aïeul en Alsace et à Versailles ; il convient maintenant que nous le suivions en Vivarais, où il retrouvait les devoirs de famille et les devoirs publics.
Charles de Vogué n'était pas assidu aux séances des Etats de Languedoc : son nom ne figure qu'une fois dans les procès-verbaux de cette assemblée, en novembre 1748; la paix d'Aix-la-Chapelle était signée depuis un mois; il était rentré à Aubenas avec le grade de maréchal de camp et des loisirs. Lorsque son tour revint en 1751, les Etats ne siégeaient pas; c'était au plus fort de la lutte qu'ils soutenaient contre Machault. Puis survint la guerre de Sept ans, pendant laquelle, vous vous le rappelez, il ne quitta pour ainsi dire pas l'armée. Une fois la paix définitivement rétablie, il eut plus de liberté et aurait pu occuper son siège : il ne le fit pas et subrogea à sa place M. de Fages. Mais il était loin de se désintéresser des affaires locales et la trace de son action ne s'est pas effacée : j'ai trouvé, dans ses papiers, des documents relatifs aux manufactures de drap et au commerce de la soie, les deux industries principales du paj^s, et surtout un mémoire sur l'élevage du cheval, qui paraît être de lui et trahit les préoccupations et la compétence du général de cavalerie. Reconnaissant qu'en Languedoc, deux régions seulement sont propres à l'élevage du cheval, la région Pjrénéenne et celle des plateaux du Yivarais, du Yelay et du Gévaudan, il proposait la création, dans chacune de ces régions, d'un dépôt d'étalons normands, mis gratuitement à la disposition des éleveurs, couvrant ses dépenses par la vente des produits, préparant les étalons de l'avenir par une sélection méthodique i. J'ignore si ces sages mesures furent appliquées : j'en doute, car je retrouve dans les cahiers de 1789 des demandes relatives à la multiplication des haras 2.
Charles de Yogûé n'avait pas, comme son père, entrée permanente aux Etats Particuliers et Assiettes de Yivarais» mais, là aussi, il restait en contact avec les intérêts locaux et faisait sentir son influence. A plusieurs reprises, étant de
1 II estimait à 24 par région ou, comme on disait, par déparlement, le nombre d'étalons nécessaires : chacun deux aurait coiité, en moyenne, rendu en Languedoc, 800 livres. 11 prévoj'ait un inspecteur à 6.000 1. et 8 palefreniers à 300 1. nourris ; il évaluait la dépense annuelle à 136.7401.
Il estimait qu'à partir de la 4« année il y aurait 360 poulains à vendre, soit, à la fin de la 6« année, 1 .080 poulains à 150 livres 162.0001.
D'où un bénéfice par département de. , 25.260 1.
2 H. L., t. XIII, p. 1384.
tour, il présida l'assemblée ; maintes fois il intervint dans ses délibérations, soit par des communications écrites, soit par une participation directe aux travaux de la commission permanente. En 1770, la vicinalité traversait, en Vivarais, une crise aigùe. Le problème de l'entretien des routes, difficile partout, se compliquait des difficultés spéciales à la configuration du pays, hérissé de hautes montagnes et coupé de vallées profondes. Trop de chemins avaient été construits depuis le commencement du siècle à l'aide de ressources insuffisantes : 300 lieues de routes avec 280 ponts et un budget annuel de 26.107 livres de dépenses ordinaires et de 30.000 livres de dépenses extraordinaires. L'état de viabilité était déplorable ; les plaintes s'élevaient de tous les côtés, surtout de la part des communautés, qui paj^aient de lourdes impositions pour des chemins dont elles ne se servaient pas. Dans les diocèses voisins, on avait adopté le S3stème, assez méthodique, prescrit par l'ordonnance du 26 août 1766 : les voies de communication avaient été classées en routes principales entretenues par le diocèse, et chemins de traverse entretenus par les communautés dont elles empruntaient le territoire. On appelait routes principales celles qui reliaient le chef-lieu du diocèse avec les chefs-lieux des diocèses voisins et avec les principaux centres commerciaux du pays. Les chemins de traverse étaient ceux qui reliaient les communautés entre elles et avec les routes principales. La première définition était difficilement applicable en Vivarais pour plusieurs raisons : d'abord la position excentrique du pays à l'extrémité nord de la province, puis l'obligation de traverser les Cévennes pour communiquer avec le dehors, enfin la place prépondérante que tenait la vallée du Rhône dans la vie économique et sociale de la province. Aussi le système était-il incomplètement suivi, arbitrairement appliqué, d'où plaintes et réclamations nombreuses. Les Etats de Vivarais, émus de cette situation, l'étudièrent dans leur session de 1770, tenue à Aubenas. Le Mis de Rochemore présidait, en raison de sa baronnie de St-Remèze, qui était de tour. Sur le rapport de M. de Châteauneuf du Moulin, les Etats prirent une délibération qui adoptait en principe le classement des routes en deux catégories, conformément à l'ordonnance de 1766, et chargèrent une commission d'effectuer ledit classement et de fixer les contingents de chaque communauté. La commission se composait du M's de
Rochemore, de Charles Roussel, bailli de Montlor, et du bailli du Bourg-St-Andéol. Le M's de Vogué fut invité à lui apporter le concours de ses lumières. Il accepta.
La commission se réunit à Aubenas, le 25 octobre 1770. Elle fut saisie d'un projet de classement dressé par les inspecteurs des travaux publics et qui mettait en première catégorie 523.355 toises (1.100 kilomètres environ) de routes à la charge du Pays et, en seconde, 188.923 toises (380 kilomètres environ) de chemins de traverse à la charge des communautés intéressées.
La discussion s'ouvrit sur ce projet. La commission fut unanime à reconnaître que les chemins de traverse dépérissaient faute d'entretien suffisant, qu'il y avait disproportion entre les charges imposées à un grand nombre de villes et communautés et les avantages qu'elles en retiraient; que, pour certaines communautés, cette disproportion allait jusqu'à l'iniquité. Sur les remèdes à proposer, on fut moins d'accord. Charles de Vogué insista sur la difficulté d'appliquer au Pays, dans toute sa teneur, l'ordonnance de 1766 et exposa un programme qui peut se résumer ainsi : lever sur le Pays tout entier l'imposition nécessaire à l'entretien des chemins de toute nature ; — prélever, sur le prodtiit de cette imposition, et attribuer à chaque communauté la somme nécessaire à l'entretien des routes situées sur son territoire, en la rendant responsable de cet entretien ; — laisser chaque communauté libre de choisir ses entrepreneurs, mais établir un contrôle sévère sur l'exécution du travail avec des sanctions pénales;
— refuser aux communautés l'autorisation de construire de nouvelles routes, à moins qu'elles ne s'engagent à en supporter la dépense, en limitant cette dépense à 3.000 livres;
— obliger les communautés, par arrêt du Conseil d'Etat, à constituer un fonds de réserve, dit de dépenses imprévues, destiné à servir de garantie pour la bonne exécution des travaux et à pourvoir à la réparation des dégâts extraordinaires trop souvent causés aux routes par le débordement des torrents. Il conseilla enfin de limiter le pouvoir de l'Intendant, qu'il qualifie d' « arbitraire ».
Ces observations furent prises en considéi'ation par la commission, qui en fit la base du rapport qu'elle remit à l'assiette dans la session qui fut tenue à Annonay en mai et juin 1771. Les Etats, tout en exprimant au Mis de Vogué et au Mis de Rochemore la reconnaissance et la « sensibilité
respectueuse » que leur inspiraient le zèle et l'attention qu'ils avaient apportés à l'étude de l'affaire, ne crurent pas devoir les suivre jusqu'au bout dans la voie des réformes. Ils prirent une délibération décidant de « continuer l'ancienne forme d'administration » en y introduisant des améliorations de détail. Les marchés faits avec les entrepreneurs durent être plus précis, mieux étudiés et garantis par des sanctions sévères. Les inspecteurs furent astreints à une plus grande vigilance, à des tournées plus fréquentes, soumis, eux aussi, à des sanctions sévères. Une mission de surveillance fut confiée aux commissaires des Etats qui durent, chaque année, faire des rapports et proposer les améliorations qui leur paraîtraient désirables. Enfin, il fut décidé qu'aucune demande de chemins nouveaux ne serait admise qu'autant que la communauté s'engagerait à supporter la moitié de la dépense i.
Il faut croire que ces mesures furent suivies d'effet, car, quelques années plus tard, la bonne réputation de la vicinalité du Languedoc était rétablie.
L'exposé de cet incident achève de vous renseigner sur les travaux et la physionomie des sessions des Etats de Vivarais; il accentue encore les analogies que j'ai déjà signalées entre les problèmes qui se posaient alors et ceux qui se posent aujourd'hui, entre les Etats eux-mêmes et les Conseils généraux d'aujourd'hui. Il nous éclaire enfin sur la part que Charles de Vogué prenait aux affaires provinciales et l'activité avec laquelle il savait mener de front le soin des intérêts locaux et l'accomplissement du devoir militaire.
Charles était d'ailleurs bien secondé. Le bailli qui le représentait aux Etats était un homme de valeur et de considération. Charles Roussel était le chef de la famille notable établie à Vogué depuis deux siècles, dans la jolie maison que j'ai décrite plus haut, famille dont les aînés étaient maires de Vogué de père en fils et qui était liée à la nôtre 2 par une tradition de dévouement et d'affection. Charles de Vogué avait concentré entre ses mains toute l'administration civile et
1 Tous les documents relatifs à cette affaire constituent un dossier conservé aux Archives de l'Ardèche, C. 355 et 374.
2 La Revue du Vivarais (t. VII, p. 538) a publié une généalogie de la famille Roussel; on y remarque un grand nombre de filleuls et de filleules de seigneurs et de dames de Vogué.
judiciaire de ses domaines. Roussel était à la fois bailli de Montlor, d'Aubenas et de Vogué ; il était de plus juge des mêmes baronnies, dont les cours seigneuriales avaient été réunies en une seule. Enfin, il était maire des mairies réunies de Montlor et d'Aubenas. Lorsqu'en 1742 le Roi avait décidé de transformer cette mairie, autrefois élective, en un office vénal, Charles de Vogué et Charles Roussel l'avaient achetée en commun au prix d'une « finance » de 6.918 livres; une très curieuse convention avait été conclue entre eux, convention aux termes de laquelle la charge était assurée à Roussel sa vie durant, avec tous les émoluments, droits, profits qui y étaient attachés, mais, à sa mort, le seigneur de Vogiié en disposerait « à son plaisir 1 ». Cette charge donnait à son titulaire entrée aux Etats Généraux de Languedoc, comme député du Tiers; de plus, comme bailli de Montlor, Roussel portait l'épée. Vous voyez que c'était un véritable personnage, qualifié pour représenter le Mis de Vogué aux assemblées provinciales et pour assurer le maintien de l'ordre dans ses domaines, sous la haute autorité de la Mise de Vogué.
Vous vous rappelez que c'est à sa femme, Madeleine de Truchet, que Charles de Vogué, en partant pour l'armée, avait remis sa procuration générale et confié la haute direction de ses aff'aires. Elle avait exercé ces fonctions avec une rare activité, veillant au gouvernement du domaine comme à celui de sa maison, traitant avec les autorités publiques et avec les fermiers, pourvoyant au recrutement des officiers seigneuriaux et dirigeant leur action. Vous trouverez aux Pièces Justificatives (n^ lxxvi) un curieux exemple de l'exercice de cette autorité. C'est une ordonnance du 14 avril 1764, par laquelle la M'^e de Vogué nomme M. Louis Champanhet aux fonctions de lieutenant du bailli de ses seigneuries. Le langage est celui d'un souverain, les formes et les formules sont celles de la chancellerie royale. On serait tenté de sourire du contraste latent entre la solennité des formules et la médiocrité du pouvoir dont elles étaient l'expression, si l'on ne devinait, sous ce décor suranné, la persistance d'une tradition et l'appui qu'elle prêtait à la solidité de la famille et de l'Etat.
1 Je passe sur mainte autre stipulation de détail très intéressante et que vous trouverez dans la reproduction que je donne aux Pièces Justificatives, n» lxxiv.
A ce rude métier la Mise de Vogué avait perdu la santé ; au point où je suis parvenu de mon récit, vers 1770, elle ne marchait presque plus et ne sortait que rarement de chez elle. Charles s'était efforcé de lui rendre son intérieur aussi agréable que possible. J'ai déjà décrit les améliorations qu'il avait apportées au château d'Aubenas : le grand escalier construit, les grands appartements aménagés, les jardins décorés de parterres ; en 1768, il avait ajouté à la chambre de la marquise et au grand salon y attenant, des boiseries dans le goût du jour. L'ornemaniste Nicolas Cellier fut chargé d'y sculpter des guirlandes et des « agrafes » dont une partie subsiste encore '. Un inventaire du temps signale au lit des rideaux de soie avec entre-deux de velours ciselé, aux fenêtres des rideaux de taffetas, sur le plancher des tapis de Turquie, à l'office trente flambeaux d'argent qui complétaient le modeste luminaire de l'époque. Rien n'avait été négligé, dans la mesure des ressources d'alors, pour rendre plus attraj^ant l'intérieur du vieux manoir.
Charles avait également arrangé pour son frère Félix l'appartement situé au rez-de-chaussée de la cour intérieure, mais à une grande hauteur au-dessus de la vallée; la vue y était splendide. Félix venait s'y reposer de ses campagnes; il était lieutenant général, depuis 1767, dans la maison du Roi. Il avait épousé en 1743 - une demoiselle appartenant à une famille de la haute bourgeoisie d'Aubenas, anoblie comme tant d'autres par les offices et par le service militaire. Jeanne de Yalleton était, de plus, agréable et jolie; elle tenait douce compagnie à la M'se de Vogué pendant ses longues solitudes. En 1773, un événement inattendu vint modifier profondément les conditions d'existence du ménage.
1 Les dessins et les comptes de Cellier se trouvent dans nos archives, ainsi que des inventaires du mobilier du château d'Aubenas.
2 Le mariage religieux de Félix de Vogué et de Jeanne de Yalleton fut célébré à Aubenas le 19 janvier 1743, mais le contrat ne fut signé que le 17 mars 1766. M. Le Sourd en a retrouvé la minute dans un registre du notaii-e Blachère (f'^ 83) conservé dans l'étude Lauriol. Félix y est dit « maréchal des camps et armées du Roi, lieutenant de l'une des compagnies des Gardes du corps de S. M. » Jeanne y est dite fille de « feu Messire Louis-André de Valleton et de dame Marie de Renouard ». Le contrat est fait du consentement de « Messire Joseph-François de Valleton, capitaine dans Royal Vaisseaux, chevalier de St-Louis, frère de lad. dame de Vogué ».
Vous vous souvenez de Pierre de Vogué, le neveu du maréchal de Villars, qui avait brillamment commandé son régiment en Italie et qui s'était retiré, en 1744, avec le grade de brigadier, la croix de St-Louis et la croix de chevalier honoraire de l'ordre de Malte. Il s'était marié sur le tard avec une jolie veuve d'Annonay, Claire Albert, d'origine modeste mais honorable!. 11 vivait avec elle dans son château de Gourdan et dans son hôtel d'Annonay, l'ancienne maison forte des seigneurs du Peloux, baillis d'Annona}^ Il n'avait pas d'enfants, faisait beaucoup de bien et était entouré de l'estime publique. C'est dans cette retraite qu'en mai 1770 vint le trouver la moitié de l'héritage de Villars. Honoré- Armand, duc de Villars, fils unique du maréchal, était mort à Marseille, le 27 avril. Sans enfants d'Amable de Noaiiies, il avait partagé son héritage entre deux de ses cousins germains, Pierre de Vogué, fils de sa tante Charlotte, et Eléonore de Choiseul, comtesse de Vezins, fille de sa tante Louise et du C'e de Choiseul-Traves.
L'héritage ne représentait pas toute la succession du maréchal. Honoré-Armand n'avait pas les qualités d'administrateur de son père; il avait dû vendre une partie de ses terres, entre autres le magnifique domaine de Vaux, cédé en 1767 au duc de Praslin. Ce qui lui restait était encore très important et comprenait, comme immeubles, l'hôtel de Villars à Paris, la grande terre de Martigues en Provence, les domaines achetés à la ville d'Arles en Camargue et la belle terre de La Nocle en Nivernais, sur laquelle était assise la grandesse d'Espagne donnée à Villars par Philippe V et sur laquelle Honoré-Armand avait transféré le duché de Villars après la vente de Vaux.
Entre Pierre de Vogué et la C'^sse de Vezins, le règlement de la succession fut facilement et rapidement efi"ectué. Ils vendirent en commun la terre de Martiaues^ et l'hôtel de
1 Claire Albert avait épousé en premières noces un honnête négociant d'Annonay du nom de Peyron, dont elle avait un fils qui entra dans l'armée et devint officier d'infanterie, se maria avec une demoiselle de Jacques et laissa une descendance.
2 Elle fut adjugée en vente publique pour la somme de deux millions au M'^ de Galliffet, riche patricien de Marseille, à Paris, le 20 mai 1772.
Paris 1, et se partagèrent les autres immeubles ainsi que les capitaux.
Pierre de Vogué eut pour sa part immobilière la terre de La Nocle et la moitié des terres de la Camargue. Il ne jouit pas longtemps de la bonne aubaine échue à sa vieillesse : il avait à peine pris possession de ses nouveaux domaines qu'il mourait à son tour, sans enfants, le 10 juin 1773. Mais, avant de mourir, il avait eu soin de disposer de ses biens, avec un souci réfléchi de l'intérêt de famille.
Par actes passés les 20 mai 1772 et 28 février 1773 devant Delarue, notaire à Paris 2, il avait assuré à l'aîné de sa maison, Charles-François-Elzéar, M'* de Vogué, la propriété de la terre de La Nocle, avec tous les droits qui y étaient attachés, y compris la grandesse d'Espagne. Puis, par testament du 23 mai 1773, précédant de quelques jours sa mort, il avait laissé tout le reste de son héritage à Félix de Vogué, avec l'espoir que celui-ci reconstituerait à Gourdan la branche qui s'éteignait avec lui.
Félix, se conformant aux intentions du testateur, se hâta de quitter le château de Vogué, avec sa femme et son fds unique, le jeune officier de cavalerie que nous avons vu servir à l'armée du Rhin, sous les ordres de son oncle, et qui malheureusement était d'une santé très délicate. Il se fixa à Gourdan et à Annonaj»^ et y fonda un établissement en rapport avec sa situation nouvelle. Une cruelle épreuve l'y attendait : à peine installé, il perdait son fils et renonçait à tout espoir de postérité directe. Il ne se crut pourtant pas dégagé envers la mémoire de Pierre de Vogué des obligations créées par son héritage. Il résolut de chercher parmi ses neveux l'héritier destiné à relever la branche de Gourdan.
Quant à Charles, il n'eut pas le loisir d'aller lui-même prendre possession des terres que son cousin lui avait données. Le voyage de Nivernais était alors long et difficile. Il dut laisser à ses hommes d'affaires le soin de régler l'administration de ce beau domaine. Son attention se portait
1 II fut vendu 360.000 livres à Timoléon de Cossé, duc de Brissac, le 5 juin 1772.
2 II avait pris la forme un peu compliquée d'une vente, puis d'une donation entre vifs des prix d'acquisition, moyennant une rente viagère de 26.809 livres.
ailleurs ; elle était attirée par les graves événements qui se déroulaient au siège du gouvernement, depuis la chute de Choiseul : la lutte du triumvirat Maupeou, d'Aiguillon, Terraj' contre les Parlements ; le coup d'Etat judiciaire du 20 juillet 1770, qui avait supprimé les cours souveraines, dispersé et arrêté leurs membres, les avait remplacées ellesmêmes par des juridictions nouvelles, que l'histoire a baptisées du nom de « Parlement Maupeou ». Nous n'avons pas à entrer dans le détail de ce conflit entre l'autorité royale, ou plutôt entre l'omnipotence ministérielle et la magistrature héréditaire. Conflit funeste, dont les deux pouvoirs sortirent diminués et qui ébranla dans leurs fondements les deux institutions sur lesquelles reposait l'ordre public. De part et d'autre des fautes furent commises : la royauté, en exagérant l'exercice de son pouvoir discrétionnaire ; la magistrature, en sortant de son rôle judiciaire pour s'attribuer un rôle politique, en dressant en face de la roj'auté, par la solidarité de toutes les cours du royaume, l'autorité d'un corps organisé, puissant et populaire.
L'opinion, en effet, était avec la magistrature, qui représentait à ses yeux la défense du droit et de la liberté, la résistance à l'arbitraire du pouvoir et aux caprices des favorites royales. Mais, quoique favorable, l'opinion était passive et la réforme de 1771 s'était accomplie avec une facilité surprenante, tant était grand encore le prestige de l'autorité royale et profond le sentiment de l'obéissance qui lui était due. Le mécontentement n'en était pas moins vif, le malaise moins profond. Les procédés financiers de Terray, la banqueroute qu'il préparait en détail inquiétaient les intérêts. Les colères s'amassaient. Le triumvirat lui-même était divisé : Maupeou d'un côté, d'Aiguillon et Terray de l'autre. Les autres ministres abandonnaient peu à peu le chancelier. Monteynard seul lui restait fidèle. D'Aiguillon réussit à se débarrasser de lui avec l'aide de Mme Dubarr^»^; le 28 janvier 1774, le Roi lui demandait sa démission et donnait le ministère de la guerre au duc d'Aiguillon.
L'administration de Monteynard n'avait pas été mauvaise. Il avait consolidé les réformes de Choiseul. Il y avait ajouté la création de l'école de cavalerie de Saumur, qui dure encore. Charles de Vogué regretta son camarade et son ami, mais il ne marchanda pas son concours à son successeur.
Le duc d'Aiguillon, d'ailleurs, ne changea rien aux ins-
tructions de son prédécesseur. Sa correspondance avec Charles de Vogué ne porte que sur les détails du service. Elle signale pourtant une ordonnance sévère interdisant tout congé aux officiers de cavalerie pendant l'été, ainsi que la nomination d'une commission d'inspecteurs généraux, sous la présidence du vieux Soubise, pour faire un rapport d'ensemble sur l'administration militaire, en vue d'unifier tous les règlements la concernant. Cette commission avait à peine eu le temps de se réunir que la mort de Louis XV emportait le ministère et ouvrait une ère nouvelle.
Vous connaissez les détails de la triste fin du triste roi Louis XV, emporté par l'horrible variole, au milieu de l'indifférence générale, délaissé de ses courtisans, admirablement soigné jusqu'au bout par ses trois filles. Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie ; la touchante douleur du roi Louis XVI, les angoisses de sa conscience timorée, les hésitations de son inexpérience inquiète, les encouragements de la sympathie populaire. Vous vous souvenez aussi de la scène historique de Choisy-le-Roi, où l'étiquette avait confiné le jeune couple royal, loin de la contagion et des ministres du feu Roi. Je vous l'ai souvent racontée, telle que je la tenais de mon grand-père Machault, qui la tenait lui-même de son père : Louis XVI voulant avoir auprès de lui un conseiller digne de sa confiance, se décidant à appeler notre aïeul Machault, lui écrivant une lettre de sa main, la confiant à un page pour la porter à Arnouville où le vieux ministre vivait retiré depuis sa disgrâce ; le page perdant un quart d'heure à chercher uu éperon égaré ; pendant ces quelques minutes, les trois tantes. Madame Adélaïde surtout, qui n'avaient pardonné à Machault ni sa lutte contre le clergé, ni ses alliances compromettantes, ni la raideur de son caractère, circonvenant le Roi, éveillant ses scrupules, ébranlant son indécision, obtenant enfin de lui un contreordre ; le page rattrapé, la lettre reprise, changée d'enveloppe et d'adresse et portée à Pontchartrain, au vieux C^e de Maurepas.
Vous trouverez un récit complet de cette scène dans le beau et attachant volume que vient de publier mon éminent et cher confrère le Mis de Ségur i ; il en a établi l'authen-
1 Au Couchant de la Monarchie. Paris, 1909.
ticité absolue, sauf naturellement en ce qui concerne l'histoire de l'éperon, qui ne repose que sur une tradition de famille, mais qui a tous les caractères de la vraisemblance. Je ne retiendrai aujourd'hui de cette histoire que ce qu'elle a d'honorable pour la mémoire de notre aïeul. Nous ne saurions oublier que les termes de la lettre dont bénéficia Maurepas étaient destinés à Machault et exprimaient l'opinion que Louis XVI avait de son caractère. Nous avons le droit d'enregistrer avec une légitime fierté ce témoignage d'estime jailli spontanément de l'âme tourmentée et sincère de l'honnête Prince dans l'embarras ^.
Les termes par lesquels le Roi reconnaissait la probité et l'expérience de Machault s'appliquaient d'ailleurs aussi bien à Maurepas : ces qualités étaient, avec le nombre des années (soixante-quatorze ans), les seuls points qui fussent communs aux deux vieillards. Pour tout le reste, ils étaient dissemblables : Maurepas, brillant, souple, sceptique et changeant ; Machault, rigide, convaincu et tenace. Machault aurait apporté à Louis XVI ce qui lui manquait, la persévérance et la volonté. Sans aller jusqu'à prétendre que sa présence aux côtés du Roi eût changé le cours fatal des événements, on peut croire qu'elle eût exercé une influence salutaire et peutêtre évité aux débuts du règne des erreurs et des déceptions.
On peut se demander si parfois, aux heures d'angoisse que l'avenir lui réservait, l'infortuné Louis XVI ne regretta pas le sage conseiller vers lequel s'était portée sa première pensée. On serait tenté d'attribuer à ce sentiment les témoignages d'estime qu'il lui donna et les attentions dont il honora sa vieillesse. Ses trois fils furent l'objet de sa bienveillance : l'aîné, qui était entré dans les ordres, reçut le premier évêché vacant, celui d'Amiens (10 juin 1774) ; les deux autres, qui avaient embrassé la carrière des armes, étaient l'un
1 Je crois devoir reproduire ici cette lettre souvent publiée, à cause de l'intérêt de famille que lui donne sa destination première: « Dans la juste douleur qui m'accable, et que je partage avec tout le Royaume, j'ai de grands devoirs à remplir. Je suis Roi : ce nom renferme bien des obligations, mais je n'ai que vingt ans et je n'ai pas les connaissances qui me sont nécessaires. Je ne puis travailler avec les ministres, tous aj'ant vu le Roi pendant sa maladie. La certitude que j'ai de votre probité et de votre profonde connaissance des affaires m'engage à vous prier de m'aider de vos conseils. Venez donc le plus tôt qu'il vous sera possible. Sur ce, etc. Louis, à Choisy, ce 12 mai 1774. »
maréchal de camp, l'autre colonel de dragons quand éclata la Révolution. Enfin, en 1783, Macliault reçut de Louis XVI un présent royal : la série des six tapisseries de Don Quichotte, chef-d'œuvre de la manufacture des Gobelins, que nous conservons avec une pieuse reconnaissance.
La première question que Maurepas eut à résoudre fut celle du maintien ou du renvoi des ministres du feu Roi. Le duc d'Aiguillon simplifia la solution en se retirant spontanément; le 2 juin, il rendit ses deux portefeuilles de la Guerre et des Affaires étrangères. Le premier fut donné au C^c du Muy, le second au Cte de Vergennes. Le C'e du Muy vous est connu : vous l'avez vu en Allemagne lieutenant général sous les ordres de Broglie et de Soubise. C'était un bon soldat, appliqué et ferme, sans grande portée dans l'esprit, entouré d'une sympathique considération. Le Roi l'avait vu de près, alors qu'il était menin du Dauphin son père, et avait appris à l'estimer ; il lui donna le bâton de maréchal (1775) et lui abandonna la direction des choses militaires.
Dès le 4 juillet, Charles de Vogué reprenait avec le nouveau ministre sa correspondance officielle. Il était à Strasbourg, s'occupant des détails de sa charge. La correspondance ne révèle aucun fait intéressant. Pendant son court ministère, le O^ du Muy ne prit aucune initiative : il se borna à veiller avec soin au maintien et à l'application des réformes introduites par Choiseul et complétées par Monte3aiard.
Mais la retraite du duc d'Aiguillon ne suffisait pas à l'opinion surexcitée et avide de changements ; bientôt Maupeou et Terray disparaissaient à leur tour. Turgot entrait en scène, accompagné de Malesherbes, de Miromesnil et de Sartine. La sympathie populaire accueillait ce ministère d'honnêtes gens ; elle allait surtout à Turgot, qui arrivait au pouvoir précédé d'une grande réputation d'administrateur intègre et habile, de penseur profond et de haute culture, d'économiste réformateur ; il répondait à la fièvre d'innovation qui s'était emparée de tous les esprits, encouragée par le Roi lui-même, par les élans et les illusions de son cœur bienfaisant. Turgot se mit résolument à l'œuvre, préparant ses vastes projets de rénovation sociale, avec l'assurance un peu hautaine du savant, l'ardeur généreuse du patriote dévoué au bien public, mais aussi avec l'inexpérience pratique du théoricien qui, suivant le mot de Malesherbes, ne
connaissait les hommes que par les livres. De tous ses collaborateurs, le maréchal du Mu}^ était le moins enclin au changement ; l'armée d'ailleurs n'avait-elle pas subi sa réforme ? Il n'}^ avait rien à ajouter d'essentiel à l'œuvre de Choiseul et de Monteynard. Pour la cavalerie notamment, l'ordonnance du 10 avril 1773 suffisait ; une lettre, adressée par le ministre, le 27 avril 1775, à Charles de Vogué insistait pour son application intégrale.
Peu après, le maréchal du Muy mourait, emporté par les suites d'une grave opération. Turgot pensa à le remplacer par un homme notoirement « réformateur », dont le nom répondit à la préoccupation novatrice du moment ; il se trouva d'accord avec Maurepas pour proposer au choix du Roi le C'^ de St-Germain. Vous vous souvenez de ce brillant lieutenant général, aux allures indépendantes, aux vues originales, qui commandait sur le Rhin une aile de l'armée du maréchal de Broglie et eut avec son chef une querelle qui brisa sa carrière. Passé au service du Danemark, il y avait montré de rares talents d'organisateur ; puis il s'était retiré dans un petit domaine d'Alsace, où il menait une vie modeste et obscure, cultivant ses champs et envoyant aux ministres français des mémoires qu'ils ne lisaient pas. Vous lirez, dans le livre du M'» de Ségur, le piquant récit de la surprise et des aventures du moderne Cincinnatus, recevant dans son jardin les envoyés du Roi, acceptant sans hésiter le portefeuille offert, partant avec un paysan transformé en laquais, arrivant de nuit à Versailles, éconduit à cause de son mince équipage par l'hôtelier qui l'attendait, réduit à se réfugier dans une auberge borgne, où Maurepas le faisait chercher le lendemain, à la stupéfaction de son hôte. L'opinion parisienne accueillit avec faveur ce ministre qu'on savait intègre, dur, isolé et étranger à toutes les « cabales » de Versailles. A la Cour, on fut plus réservé ; on aurait préféré le M'» de Castries, ami de Choiseul et apprécié par la Reine ; néanmoins, St-Germain ne rencontra tout d'abord aucune opposition et put, en toute liberté, donner carrière à son imagination et à son activité. Il s'attacha à introduire de nouvelles et sérieuses réformes dans l'administration, la discipline et la tactique de l'armée. Il apporta à cette tâche moins de réflexion que Choiseul et obtint moins de succès.
Son idée directrice était l'imitation des méthodes prus-
siennes, mises en honneur par les succès de la dernière guerre. Il poussa très loin cette imitation : il introduisit non seulement l'exercice et les manœuvres à la mode de Berlin, mais la discipline, y compris les punitions corporelles, appliquées aux simples soldats, même gentilshommes. Ce fut une grande maladresse ; en froissant le sentiment de l'honneur professionnel, il sema dans la troupe des germes de désaffection qui devaient avoir de fatales conséquences.
Une mesure très impopulaire fut celle qui ordonnait l'incorporation, dans l'armée active, des régiments de milice créés par Monteynard i.
De nombreuses modifications de détail furent introduites dans les uniformes, les équipements, les harnachements, l'armement.
Tout d'ailleurs n'était pas à critiquer dans ces changements : plus de simplification et plus d'économie furent introduites dans l'administration des corps ; les questions relatives aux retraites, aux invalides furent traitées avec soin ; des eff'orts furent faits pour alléger le poids des charges militaires : ainsi la corvée du transport des bagages militaires fut supprimée, à la grande joie des populations rurales; elles n'eurent plus à fournir, par bataillon d'infanterie ou par régiment de cavalerie en marche, que deux chariots pour le transport des éclopés et des menus objets d'usage journalier ; le reste fut donné à l'entreprise.
Une très bonne mesure fut celle qui, complétant le régime inauguré par Clioiseul, formait toutes les troupes de l'armée française en vingt-deux divisions. Chaque division comprenait les troupes de toutes armes cantonnées dans un territoire déterminé. Elle était commandée par un lieutenant généra], qui avait mission de se consacrer exclusivement à elle pendant quatre mois, pour l'inspecter, la rassembler, la faire manœuvrer, en souder tous les éléments constitutifs. Le commandant de la division avait sous ses ordres deux maréchaux de camp, spécialement chargés des détails de
1 Cette mesure ne fut pas maintenue : en 1778, le successeur de St-Germain, le prince de Montbarrey, rétablit les 104 bataillons de milice et les 12 régiments de grenadiers royaux. Chaque bataillon devait, en temps de guerre, servir de réserve à un régiment d'infanterie. Cette organisation dura jusqu'à la Révolution et fournit les cadres de la garde nationale.
l'instruction, de l'administration, de la discipline et de la police.
Le commandement en chef de l'Alsace fut maintenu au maréchal de Contades et celui de la première division d'Alsace fut donné à Charles de Vogué, par commission du 1er juin 1776 ^, avec des pouvoirs nouveaux et plus étendus que ceux qu'il avait exercés jusque-là. 11 avait sous ses ordres toutes les troupes composant les garnisons de Strasbourg, Phalsbourg et Sarrebourg, consistant en six régiments d'infanterie, six régiments de cavalerie et dragons, des détachements du corps royal de l'artillerie et les services accessoires. Il se mit immédiatement à l'œuvre et, pendant les quatre mois réglementaires, se consacra à sa tâche avec une activité dont rend compte une correspondance très suivie et très nourrie. En homme d'autorité qu'il était, il ne critiqua en rien les réformes disciplinaires du ministre, même les plus rigoureuses ; sur les détails de l'instruction technique, il conserva son indépendance et soumit ses observations ; il discuta entre autres longuement avec St-Germain les nouvelles règles du tir de l'infanterie, qu'il n'approuvait pas. Mais, sans se laisser absorber par la correspondance, il s'appliqua surtout au travail sur le terrain. Le C'e d'Haussonville et M. de Gelb l'assistaient comme maréchaux de camp.
Après une série d'exercices séparés et de manœuvres particulières, il réunit, le 11 septembre, toutes les troupes de sa division pour des manœuvres d'ensemble. 11 eut la satisfaction de pouvoir annoncer au ministre qu'elles avaie nt réussi. « La cavalerie et les dragons, écrivait-il le 25 septembre à St-Germain, ont fait avec beaucoup d'ensemble et de précision différents mouvements relatifs à ceux de l'infanterie ; ce dernier corps a exécuté seul, il y a deux jours, le reste des manœuvres de l'ordonnance avec beaucoup d'intelligence, et je crois pouvoir vous assurer que toute cett e garnison est parvenue, à peu de chose près, au degré d'instruction que l'on peut désirer ». St-Germain lui répondit par un témoignage officiel de sa satisfaction.
Je ne saurais entrer ici dans le détail des nombreux et menus incidents de la vie militaire qui remplissent cette
1 Pièces Justificatives, n" lxxix.
correspondance, mais je relèverai un trait de mœurs assez intéressant.
Parmi les régiments de cavalerie sous ses ordres était le régiment étranger d'Anhalt, dont le colonel était un prince de Wittgenstein ; quoique en majorité composé de soldats et d'officiers protestants, il avait un aumônier catholique. Survinrent un jubilé et la confirmation ; c'était pendant les manœuvres ; l'aumônier organisa des exercices de piété. Quoique Charles de Vogué eût suspendu le travail militaire pour faciliter aux soldats l'assistance à ces exercices, ils n'y vinrent pas aussi nombreux que l'aumônier l'aurait désiré ; il prétendit que les soldats avaient été détournés par l'état major du régiment et se plaignit au major, baron de Péretz, en termes violents. Le colonel le mit aux arrêts. L'aumônier réclama auprès du ministre et du cardinal de La Roche- Aymon, grand aumônier de France. L'affaire fut renvoj'ée devant Charles de Vogué, en la sagesse duquel le cardinal déclara avoir toute confiance. Charles obtint de l'aumônier qu'il reconnût avoir eu tort d'écrire au major, que le colonel reconnût que les arrêts n'étaient pas une punition à l'usage des ecclésiastiques. L'aumônier quitta le régiment et fut remplacé par un aumônier protestant, « sur ce fondement que les catholiques qui servent dans les régiments étrangers trouvent, dans toutes les garnisons de France, des secours spirituels, et qu'il n'en est pas de même des soldats luthériens ».
Le cardinal de La Pioche-Aymon, qui, dans cette circonstance, avait montré un sage esprit de prudence, n'était pas toujours aussi modéré. L'année précédente, à l'assemblée générale du clergé, il avait, avec Juigné, avec Christophe de Beaumont, mené l'opposition contre les projets de réforme de Turgot et de Malesherbes ; il avait vivement combattu les évèques dits politiques, qui, comme Dillon, Boisgelin, Cicé, Loménie de Brienne formaient la partie la plus éclairée de l'assemblée et la plus disposée aux accommodements; il avait même personnellement fait une démarche directe auprès du Roi, véritable « remontrance » où il sigalait les coupables complaisances du ministère pour les protestants et les philosophes.
La majorité de l'assemblée était avec lui. Nous avons déjà rencontré sur notre route, dans le cours de ce récit, cette assemblée générale du clergé et sommairement défini
son rôle. Nous l'avons vue combattre efficacement les projets financiers de notre aïeul Machault et contribuer puissamment à sa chute. Son importance n'avait fait que s'accroître : elle était, dans le royaume, la seule assemblée ayant un caractère représentatif, une périodicité régulière, un gros budget, dont elle disposait avec une apparente indépendance et dont elle se servait habilement pour la défense des privilèges et des intérêts du clergé. Quoiqu'elle n'eût légalement que des attributions fiscales, elle avait, par la force des choses, acquis une certaine importance politique ; elle avait soutenu le pouvoir royal contre les Parlements, avait semblé un instant vouloir le soutenir aussi dans ses démêlés avec le Saint-Siège, mais elle avait su s'arrêter sur cette pente glissante et résister à la tentation de s'ériger en synode canonique. Elle se réunissait, vous le savez, tous les cinq ans; dans l'intervalle de ses sessions, elle était représentée par deux ecclésiastiques nommés par elle, qui, sous le nom d'agents généraux du clergé, veillaient à l'exécution de ses décisions et expédiaient les affaires courantes.
De 1770 à 1775, l'un de ces agents généraux était Jacques- Joseph-François de Vogué, le troisième fils de Charles, le (( jDetit abbé », dont j'ai raconté l'éducation et suivi la carrière. Il avait été nommé sur présentation de la province de Lj'on et avait pris séance le 15 mars 1770 avec les formalités d'usage. Depuis cette époque, en compagnie de l'abbé Du Lau, il avait pourvu au service de l'agence générale, rédigeant les procès-verbaux de l'assemblée, veillant à leur publication, discutant les points litigieux avec les représentants du pouvoir civil, répondant aux consultations du clergé de toutes les provinces de France sur les sujets les plus divers, administration, discipline, culte, voire même théologie, mais plus souvent, il faut le dire, maintien des droits féodaux et des immunités ecclésiastiques, alors si vivement contestées : travail considérable, qui remplit de ses liasses de nombreux carions des Archives Nationales. Le savant bibliothécaire de l'Institut, M. Rebelliau, qui a dépouillé toute cette collection et de qui je tiens ces détails, m'a affirmé que ces documents, d'un caractère impersonnel, ne donnaient aucune indication précise sur les opinions, les tendances de l'abbé de Vogué ; mais il a ajouté qu'ils faisaient ressortir son honnêteté sacerdotale et les qualités remarquables de son esprit. Il nous est permis de penser que, pen-
dant les cinq années qu'il consacra à ces fonctions dans des circonstances particulièrement délicates, il sut faire apprécier ses facultés et son mérite, car, l'évêché de Dijon étant venu à vaquer par la démission de Mgr d'Apchon, le Roi en disposa en sa faveur. Il avait alors trente-six ans^.
A la fm de mai 1776, le nouvel évèque reçut de Rome ses bulles, datées du 17 septembre précédent, fut sacré le 2 juin à Paris, dans l'église de l'abbaye de St-Victor, prêta serment le 10 à Marly, entre les mains du Roi, et vint prendre possession de son siège épiscopal le 26 novembre. L'évêché était alors dans la maison abbatiale de St-Etienne, vaste demeure entourée d'un beau jardin 2. Le prélat y reçut, selon l'usage, les compliments de toutes les cours et 3^ « donna, pendant toute la semaine, dit le Mercure Dijonnais^, de magnifiques repas ». D'après la tradition, l'évêque de Dijon était conseiller honoraire né du Parlement de Bourgogne et prenait séance, en cette qualité, aussitôt après son arrivée. La cérémonie de la réception de François de Vogué eut lieu le 6 décembre, dans la grande salle du palais de Dijon; des discours furent échangés dans le stj^le du temps; le nouvel évêque débutait ainsi :
De tous les avantages attachés à la dignité dont il a plu au Roi de m'honorer, il n'en est pas de plus flatteur pour moi que celui de siéger dans ce sanctuaire auguste de la justice, au milieu des magistrats qui sont la gloire de cette province, comme ils en sont les pères et les protecteurs.
Il célébrait ensuite les vertus professionnelles des membres du Pai'lement, promettait de s'inspirer de leurs principes, sans oublier une allusion discrète aux Bouhier, qui l'avaient précédé.
Les premiers évêques de cette ville, choisis parmi vous, par leurs relations de toute espèce avec les membres de cette auguste compagnie, pouvaient se flatter d'être assurés de vos bontés ; j'ose les réclamer à ce titre et il me sera bien doux de les devoir à un nom que vous aimez et que j'ai tant de raisons de chérir.
1 Son collègue l'abbé Du Lau était en même temps nommé archevêque d'Arles.
2 Rue Legouz-de-Gerlande.
3 Cité par AI. Dumay : Les Evêques de Dijon dans les Mémoires de la Commission des Antiquités de la Côte-d'Or, t. XII, p. 25.
Il terminait par un complimenta son prédécesseur immédiat et par un appel au concours du Parlement pour défendre la religion « contre les esprits inquiets qui cherchent à détruire tout principe ».
Le Premier Président répondit :
Vos vertus aimables et paisibles, une illustre naissance, les services rendus par vous au premier ordre de l'Etat dans une place qui obtient toute sa confiance, ceux mêmes d'un père si distingué par ses talents et par son rang dans le militaire, tout annonçait votre élévation procbaine à la dignité dont nous vous voyons revêtu....
Après un regret et un éloge donné à Mgr d'Apchon, son prédécesseur, l'orateur assurait que la ville et le Parlement, « où il était déjà si connu », souhaitaient sa nomination et il terminait ainsi :
Cette compagnie aime à vous voir attaché, de plus en plus, à elle par des liens intimes et personnels, comme vous l'étiez déjà par les liaisons du sang avec l'une de ses plus anciennes familles qui a produit tant de grands magistrats dont elle s'honore et qui ont infiniment contribué à sa gloire... En réunissant, comme vous le faites aujourd'hui, deux ministères, l'un religieux, l'autre civil, l'un dans l'Eglise, l'autre dans l'Etat, l'exercice de tous deux ensemble vous, confirmera chaque jour cette vérité si bien imprimée dans notre cœur, que c'est à l'union de l'épiscopat avec la magistrature que tiennent, en grande partie, le bonheur et la satisfaction des peuples soumis à votre conduite.
Deux Bouhier avaient occupé le siège de Dijon avant François de Vogué. Entre l'évêché et l'hôtel Bouhier régnait une tradition de relations affectueuses et intelligentes. Le nouvel évêque n'eut qu'à la. continuer. Il trouvait l'hôtel Bouhier, devenu hôtel Vogué, occupé par son frère et sa belle-sœur, toujours fréquenté par les esprits distingués delà province; il apportait lui-même des goûts littéraires et artistiques, il aimait les beaux livres et la bonne musique. La vie s'arrangeait, pour lui, facile et bien remplie.
Son frère Florimond, le second fils de Charles, lui aussi, n'avait pas eu à se plaindre de la vie. Nous l'avons perdu de vue depuis sa blessure à Mindèn et l'incorporation de son régiment dans Royal Cavalerie. Il avait fait son chemin rapidement : après avoir terminé la guerre dans l'état major de son père, comme aide-maréchal des logis de l'armée, il
était devenu, en 1765, lieutenant-colonel de la deuxième brigade des carabiniers du comte de Provence ; avait reçu, en 1767, le rang de mestre de camp et, en 1770, la croix de St-Louis ; enfin, le 18 avril 1776, il avait été nommé mestre de camp en second du régiment de Royal Pologne. Il avait quarante-deux ans et pouvait compter sur une belle fin de carrière. Marié avec une demoiselle de bonne maison, Marianne de Cadolle, dame de Montclus et de Tresques, qui lui avait apporté un beau patrimoine, il avait déjà deux filsi. Un coup subit vint briser toutes ces espérances. Une épidémie de variole se déclara à Belfort, où Florimond était en garnison; il contracta la maladie et fut emporté en quelques jours, le 18 juin 1777 2.
Charles fut très affecté de la mort de son second fils, d'autant que, son fils aîné n'aj^ant pas de fils, il voj'ait en lui le continuateur de sa race. Eut-il le temps de courir jusqu'à Belfort recevoir son dernier soupir? Je ne le pense pas. L'acte mortuaire, dressé à Belfort, ne mentionne pas sa présence. Je ne crois pas qu'il fût alors en Alsace; il y était au printemps ; il se trouvait à Strasbourg le 9 avril, lorsqu'y passa l'empereur Joseph II, faisant, sous le nom de comte de Falkenstein, le voyage d'études qui fut si remarqué. Il eut la mission de recevoir l'auguste visiteur et de lui faire les honneurs de la ville.
Il lui montra tout : fortifications, arsenal, ateliers, casernements, magasins, curiosités, lui fit passer la garnison en revue, visiter la cathédrale et entendre le Barbier de Séville à la comédie. Joseph II lui fit l'honneur de noter son nom dans son journal de voyage 3, au milieu de réflexions témoignant d'une rare intensité d'observation : il compta les bastions et les canons, admira l'outillage de l'arsenal, critiqua le matériel roulant qu'il trouva trop lourd, la marche de l'infanterie qu'il trouva aisée, mais trop rapide, la tenue de la cavalerie qu'il trouva agitée et le couchage des troupes qu'il trouva imparfait; le corps des ingénieurs de l'artillerie
1 Charles, né à Tresques le 27 août 1769, et Eugène, né à Tresques le 8 février 1777.
2 Pièces Jostificatives, n» Lxxx.
3 Manuscrit conservé aux Archives I. et R. de la Cour et de l'Etat à Vienne.
lui parut excellent, les acteurs passables et la foule trop curieuse.
Cependant Turgot était tombé. Il avait fait la grande faute de rappeler les anciens Parlements ; ceux-ci, n'ayant rien appris et rien oublié, avaient immédiatement repris la lutte directe contre le pouvoir ministériel, la lutte indirecte contre le pouvoir royal. Peu leur importaient les changements survenus dans les personnes et les idées. Ils avaient combattu avec la même violence le sage' Turgot qui les avait rappelés et l'aventureux Maupeou qui les avait exilés, défendant avec âpreté, contre Turgot et contre le Roi, les privilèges et les abus, soutenus à la fois, tant est profond l'aveuglement illogique des partis, par les cabales de la Cour et par les sjmpathies populaires. Le Roi, circonvenu, troublé, déçu, avait congédié Turgot. Il ne restait, de l'effort désintéressé et inexpérimenté de ce grand homme de bien, que des réformes avortées, des espérances déçues, des esprits aigris, des idées révolutionnaires encouragées, un Roi découragé et livré à l'incohérence des influences successives et contradictoires.
Saint- Germain résista quelque temps au courant de réaction qui emportait l'œuvre de Turgot ; il dut pourtant lui céder à son tour ; il quitta le ministère de la guerre en septembre 1777. Il fut remplacé par le prince de Montbarrey, qui, depuis un an, était son auxiliaire, sous le titre nouveau de Directeur de la guerre, et avait reçu en même temps la survivance de la charge de secrétaire d'Etat. C'était un bon soldat, appartenant à une famille militaire de la Franche- Comté, qui avait bien fait la guerre et y avait gagné le grade de maréchal de camp. Il savait aussi se pousser à la Cour, avait placé sa femme dans la maison de Madame Adélaïde, s'était fait donner la charge de colonel des Suisses de la Garde du comte de Provence et avait obtenu, je ne sais comment, en 1774, de l'Empereur, le titre de prince du St-Empire, et du Roi l'autorisation de le porter i.
1 Son nom était St-Mauris : il fit prendre à son fils le titre de prince de St-Mauris, lui céda sa chai-ge de colonel des Suisses de Monsieur (177(J) et lui fit prendre en 1779 les titres un peu surannés de sénéchal gouverneur du Rouergue et sénéchal comtal du comté de Rodez. Le prince de St-Mauris épousa, le 24 novembre 1782, mon arriére-grandtante, Adélaïde de Langeron, fille du M's de Langeron ; il fut guillotiné en 1794. Sa veuve se remaria avec le prince Louis de
Montbarrey fut un ministre laborieux, s'occupa nt consciencieusement des détails, sans grande influence sur la marche des événements. Ses fonctions de directeur l'avaient mis en rapports fréquents et directs avec Charles de Vogué ; il avait apprécié notre aïeul. Fut-ce lui qui le proposa au Roi pour le commandement en chef de la Provence devenu vacant ? Fut-ce attention spontanée du Roi pour un vieux et utile serviteur ? Je ne saurais le dire ; toujours est-il que, le 31 octobre 1777, Louis XVI signa le brevet qui lui confiait ce poste important.
Charles en reçut la noliflcation officielle à Aubenas les premiers jours de novembre et se hâta de partir pourParis, afin d'y prendre les ordres du Roi, liquider son établissement de Strasbourg et le faire transporter à Aix. 11 fut retenu dans la capitale beaucoup plus longtemps qu'il ne le pensait. La faveur royale n'avait pas été épuisée par l'octroi du commandement militaire ; elle se continuait par de nouvelles «grâces », comme on disait alors, qui obligeaient sa reconnaissance et motivaient sa présence à Paris. Le 30 janvier 1778, son frère Félix recevait le Cordon rouge de commandeur de St-Louis et, le 2 février suivant, il était luimême proposé pour le Cordon bleu et élu chevalier du St-Esprit dans le chapitre de l'Ordre tenu à Versailles sous la présidence du Roi. Cette distinction, vous le savez, était la plus haute dont disposât le Roi : elle correspondait en France à ce qu'était la Jarretière en Angleterre, la Toison d'or en Autriche et en Espagne ; elle classait définitivement les familles qui en étaient honorées. Elle comportait des preuves de noblesse, qui étaient soumises à l'examen d'une commission composée de deux chevaliers commandeurs et du généalogiste de l'Ordre : le titulaire de cette dernière charge était, en 1778, l'illustre et intègre Chérin. Le Roi désigna, pour recevoir son rapport, le maréchal duc de Mouch}^ et le maréchal de camp Ci^de Talleyrand, tous deux chevaliers commandeurs. La nomination ne devait être définitive qu'après dépôt et approbation de ce rapport.
A Aubenas, où l'on savait à quoi s'en tenir sur les origines de la famille, on n'attendit pas le résultat de l'enquête officielle pour considérer la nomination de Charles comme
la Trémoïlle, dont elle n'eut pas d'enfants ; elle laissa à mon père les terres qui nous appartiennent en Berry.
définitive et pour s'en réjouir. A peine la nouvelle arrivée, vers le milieu de février, on organisa une manifestation publique. « Trente-quatre familles, les plus distinguées et les plus aisées de la ville », dit une relation manuscrite contemporaine i, en conçurent et en exécutèrent le programme.
Le jeudi 26 février, à quatre heures du soir, « toutes les familles qui sont reçues au château et un grand nombre d'invités des villes voisines », au nombre d'environ deux cents personnes, se réunirent dans les salles du château et offrirent leurs félicitations à la Mis*^ de Vogué, ainsi qu'à Cerice et à sa jeune femme, qui se trouvaient alors auprès d'elle. En même temps se rangeait dans « la Basse Cour », aujourd'hui place du Château, une compagnie bourgeoise de grenadiers avec tambours et trompettes. Le soleil couché, un cortège se forma pour se rendre à la maison de ville où un banquet était préparé : en tête marchait un détachement de grenadiers, tambours battant, trompettes sonnant, puis venaient la Cie«sc de Vogué au bras d'un gentilhomme, le O^ de Vogué donnant le bras à une dame, enfin une file de dames et de cavaliers, deux à deux, encadrés par le reste de la compagnie bourgeoise. On chemine, au milieu d'une foule respectueuse, par la place et la rue de l'Herberie, dont toutes les fenêtres sont illuminées ; on passe sous un arc de triomphe de verdure, éclairé de deux cents lampions, où pend un transparent aux armes de Vogué avec l'inscription A l'immortalité. La maison de ville n'est pas moins brillamment décorée : un portique de lumière précède le perron, les pots à feu alternent avec les lampions. Les grenadiers font la haie. Reçus par les commissaires de la fête, le C'e et la C'«s« de Vogué pénètrent dans la salle, « décorée avec toute l'élégance que l'on peut mettre en œuvre dans une petite ville » : sur les murs, huit cents lampions encadrant «guirlandes, emblèmes, perspectives, transparents, devises » ; sur la table, deux cents plats « choisis », deux cents bougies allumées : quatrevingts dames viennent s'y asseoir, chacune d'elles menée par son cavalier qui se tient debout derrière elle.
1 Relation d'une fête donnée à la maison de Vogué dans Ihôtel de ville dAiibenas le 26 février 1778, à l'occasion de la nomination duM'^ de Vogué au Cordon bleu. (A. V., manuscrit.)
Le repas fut fort gai, dit notre auteur anonyme : on y but successivement les santés de toute la maison de Vogué, au bruit des chamades et de l'artillerie ; vers la fin, on lut des vers à la louange du héros de la fête, qui furent suivis d'un rondeau chanté en chorus général ' .
La fête se termina par un bal qui dura jusqu'à huit heures du matin, « avec une ardeur soutenue par le principe qui l'avait occasionnée ».
Je ne puis m'empècher de reproduire la réflexion par laquelle notre auteur anonj^ne résume son sentiment.
11 ny' a pas de spectacle plus touchant pour les âmes sensibles que celui qui nous rend témoins de l'allégresse publique, causée par un événement heureux; il n'est pas moins vrai que l'effet assuré de ce spectacle fut toujours de produire, chez les personnes qui en sont l'objet, une tendre émotion et un intérêt délicieux qui, par leur réaction naturelle, raniment l'ardeur des spectateurs. Tels sont les tal>leaux que présentoit la salle de l'hôtel de ville d'Aubenas. exemple non moins juste qu'attendrissant de l'amour mérité des vassaux envers leurs seigneurs.
Sans vous arrêtera la phraséologie sentimentale du temps, vous recueillerez le témoignage qu'apporte ce morceau, sincère dans sa naïveté, de l'union qui existait encore à cette époque entre les châtelains d'Aubenas et ceux qui s'honoraient alors de se dire « leurs vassaux ».
Pendant qu'on se réjouissait à Aubenas, Charles de Vogué, resté à Paris, s'occupait activement de satisfaire aux prescriptions ordonnées par les statuts de l'Ordre du St- Esprit. Il fit venir du chartrier de Vogué tous les titres originaux qu'il possédait et les copies authentiques conte-
1 Quand mon père visita pour la première fois Aubenas, vers 1840, le souvenir de cette poésie de circonstance n'était pas complètement effacé ; des bribes de couplets circulaient encore dans la ville; il recueillit entre autres cette allusion à la blessure de Cerice :
Dans les plaines de Minden, J'ai vu le brave comtin Couvert de sang, de poussière, Prêt à finir sa carrière ; Mais Minerve qui le vit Sous son égide le prit.
Et cette fin de couplet qui exprimait le sentiment public :
Oui ce grand général,
Le diable m'emporte, il sera maréchal !
nues dans le Trésor de la maison de Vogué, le livre rouge, aujourd'hui perdu, dont je vous ai souvent parlé. Le tout fut remis à Chérin et soumis par lui à un sérieux examen : son travail est tout entier conservé à la Bibliothèque Nationale i. Des annotations écrites de sa main témoignent de sa scrupuleuse attention et attestent son entière approbation. Chérin dit avoir tenu le livre rouge entre ses mains et en avoir vérifié l'exactitude. Un rapport fut rédigé : j'en possède l'original sur parchemin, signé et scellé des trois commissaires 2; je me contente d'en citer la dernière phrase : « Il y a peu de maisons dont l'ancienneté, les services, l'attachement constant à la religion et surtout la fidélité à ses souverains, dans les troubles où le Yivarais a été agité, soient constatés par un aussi grand nombre de titres. »
Toutes ces formalités prirent un certain temps et c'est le 7 juin seulement, jour de la Pentecôte, que put être accomplie la cérémonie de la réception. Elle eut lieu à Versailles, dans le splendide cadre des grands appartements, avec sa solennité accoutumée. En même temps que le M's de Vogué furent reçus le ministre de la guerre lui-même, prince de Montbarrey, et le C" de Boisgelin, brigadier d'infanterie, maître de la garde-robe du Roi.
A onze heures et demie du matin, le chapitre de l'Ordre était réuni au grand complet dans le cabinet du Roi, qui s'ouvre, vous le savez, sur la grande galerie des glaces. On se mit processionnellement en marche vers la chapelle : en tête les princes du sang, les grands officiers de l'Ordre, portant le grand manteau et le collier, puis venaient les trois récipiendaires « en habits de novice », les chevaliers en manteau, enfin le Roi, en grand costume aussi, précédé de deux huissiers de la chambre portant les masses d'or fleurdelisées. La procession défila dans l'admirable série de salles qui conduit au salon d'Hercule, sous les plafonds de Lebrun, devant les tableaux de Van der Meulen, les tapisseries des Gobelins, les bas-reliefs de Coysevox, au milieu de cette merveilleuse symphonie de marbre, de bronze, de couleur et d'or qui chante
1 Collection Chérin, t. 204.
2 Je l'ai fait imprimer, en 1901, chez Pigelet à Sancerre. C'est le volume que je désigne sous le nom de Preuves dans les notes et citations du présent ouvrage.
les gloires et les splendeurs du grand règne. Elle déboucha dans le grand vestibule de la chapelle, abordant par la galerie du premier étage le délicat chef-d'œuvre de Mansart ; elle se rangea sous l'élégante colonnade, le Roi au centre, dominant toute la scène, la Reine dans une tribune, près de l'autel, avec Madame, la comtesse d'Artois et Madame Elisabeth; Mesdames de France dans une travée; le rez-dechaussée rempli de la brillante foule des courtisans. L'archevêque de Narbonne, Dillon, prélat commandeur de l'Ordre et président des Etats de Languedoc, officiait ; la Mise (Je Simiane fit la quête et égrena certainement sans hésitation le chapelet compliqué des révérences réglementaires. Après la messe, le Roi monta sur son trône et reçut les trois chevaliers qui, chacun à son rang, vinrent s'agenouiller devant lui et prêter entre ses mains le serment de servir fidèlement Dieu et le Roi et d'observer les statuts de l'Ordre. Puis la procession se reforma et ramena le Roi dans ses appartements.
Ces rites accomplis et le devoir de Cour terminé, Charles se hâta de courir à son devoir militaire. Il était en Provence au commencement de juillet; il établit à Aix son quartier général et de là visita les principales places de son commandement. Il fit à Toulon un séjour assez prolongé : la guerre venait d'être déclarée à l'Angleterre, il y avait des mesures militaires à prendre ; il fallut organiser les détachements de troupes destinés à être embarqués sur l'escadre du C» d'Estaing et pourvoir à leur remplacement dans les garnisons du littoral. Charles s'y appliqua. Ce fut la seule part qu'il prit à la lutte contre l'Angleterre. Vous savez qu'elle fut surtout maritime; vous savez aussi qu'elle fut très glorieuse pour la marine française. Soutenu par l'opinion, qui s'était enthousiasmée pour la cause des colonies insurgées d'Amérique, le gouvernement l'avait relevée de ses ruines; Necker, contrôleur général depuis 1777, avait trouvé des fonds par un appel intelligent au crédit, en inspirant confiance aux capitalistes par de sages vues sur les réformes à opérer et par quelques heureuses applications. Le ministre de la marine, M. de Sartine, avait donné une vigoureuse impulsion aux constructions navales : des flottes entières se créaient à Brest, à Lorient, à Toulon. La guerre révéla dans le corps des officiers de vaisseau des hommes de grande valeur, dont les noms, enregistrés par l'histoire, sont restés en hon-
neur dans la marine française : d'Estaing, d'Orvilliei's, le Bailli de SufTren, Guichen, LaMotte-Picquet, Grasse.
L'armée de terre ne fut représentée sur le théâtre de la guerre que par des fractions : en premier lieu, par les nombreux volontaires qui, à l'exemple de La Faj'ette, apportèrent à l'insurrection américaine le secours de leur bravoure, de leur entrain et de leur éducation militaire ; en second lieu, par de petits corps d'infanterie transportés par les escadres. Le Mis de Bouille, commandant de la Martinique, utilisa avec distinction des détachements pris dans les garnisons des Antilles françaises. Une douzaine de mille hommes des régiments de France, sous les ordres de Rochambeau, coopérèrent à la victoire de la manière la plus efficace. La capitulation de York-Town, l'opération la plus décisive de toute la guerre, fut surtout leur œuvre. Il me sera permis de vous rappeler qu'aux côtés de Rochambeau se trouvait, comme aide de camp volontaire, le grand-père maternel de mon père, Charles de Damas, jeune capitaine de vingt-trois ans, type accompli de bravoure élégante et enjouée.
Quant à Charles de Vogué, je l'ai déjà dit, son rôle était assez effacé et était circonscrit dans la sphère limitée des besognes administratives. Il était moins occupé qu'à Strasbourg et avait des loisirs. Il prit l'habitude d'allonger le séjour annuel qu'il faisait à Paris : il le porta progressivement jusqu'à six mois. Il avait quitté le petit hôtel qu'il occupait dans la rue Neuve de Luxembourg i. Il avait loué rue d'Anjou un joli hôtel situé au milieu d'un jardin, compris entre les rues de Suresne et de la Ville-l'Evêque 2. Cet hôtel appartenait au célèbre spéculateur Sahuguet, abbé d'Espagnac, qui n'avait pas encore pris son vol et se contentait alors de ses fonctions de conseiller-clerc au Parlement. Charles y recevait son fils Cerice, qu'attirait à Paris l'éducation de la fille de sa première femme, Charlotte-Henriette, m'avait mise au couvent de l'Abbaye aux Bois, où la plupart des filles de bonne maison recevaient l'éducation élégante du temps. La mode du jour ajoutait aux exercices littéraires et aux leçons de maintien des notions d'économie ménagère: Henriette de Vogué, au dire de sa compagne Hélène
1 Aujourd'hui rue Cambon, quartier de la Madeleine.
2 C'est aujourd'hui le n» 23 de la rue d'Anjou, qui couvre d'une unique construction le terrain occupé alors par l'tiôtel et Je jardin.
Massalska i, se distinguait dans la classe de cuisine. C'était le moment de la grande vogue des bergeries de Trianon : la Reine faisait des fromages dans la laiterie du hameau. Henriette avait aussi d'autres mérites et nous la verrons bientôt faire un mariage très agréable.
Charles avait aussi plus de temps à consacrer à ses affaires privées. Il les avait fort négligées pendant tout le cours de ses campagnes ; malgré la vigilance de sa femme Madeleine, elles étaient assez en désordre. Pour subvenir aux dépenses excessives qu'une absurde mode imposait aux généraux en campagne, il avait fait de nombreux emprunts ; les intérêts absorbaient la plus grande partie de ses revenus personnels. Le commandement en Provence lui avait apporté, il est vrai, un supplément de ressources 2, mais en même temps des charges nouvelles : les commandants de province étaient obligés à une représentation très onéreuse, surtout dans les pays d'Etats comme la Provence ; les sessions étaient l'occasion de dépenses excessives 3.
Charles se préoccupait d'augmenter le revenu de ses terres. Ce n'était pas chose facile. Nous avons vu qu'en Vivarais ce revenu consistait principalement en droits seigneuriaux : ils ne pouvaient que diminuer ; ils étaient d'ailleurs affermés, ainsi que les domaines fonciers qu'il possédait dans la région. La terre de La Nocle, en Nivernais, qui lui venait du maréchal de Villars, paraissait plus susceptible d'amélioration. C'était une terre splendide, au moins comme étendue : elle couvrait de cinq à six mille hectares, sur la rive droite de la Loire, non loin de Decize. La propriété
1 Lucien Perrey, Histoire d'une grande dame, p. 98.
2 La solde du commandant en chef était de 37.392 1.
Si on y ajoute ce que Charles recevait comme lieutenant
général 12.000
comme gouverneur de Montmédy 9.391
et enfin sa pension sur le trésor royal 8 . 000
on arrive au total de 0^.783 1.
Par décision du 31 mai 1782, le Roi lui assigna une gratification annuelle de 12 000 livres tant « pour l'indemniser de ses dépenses » que pour « marquer sa satisfaction des services rendus par lui aux armées et dans ses autres fonctions ». La mort l'empêcha de profiter de cette grâce roj'ale.
3 V03'. Taine, Les origines de la France contemporaine : L'ancien régime, p. 153.
était foncière et réelle ; les droits seigneuriaux entraient pour une part insignifiante dans son produit. Elle comprenait deux châteaux, ceux de La Nocle et de Ternant, sept seigneuries, quarante-deux domaines, la plupart à deux charrues, six moulins, un haut fourneau avec sa forge, des fours à chaux et tuileries, soixante étangs à poisson ; elle étendait sur onze paroisses ses droits féodaux ; elle comprenait enfin 6.360 arpents de bois entièrement libres et 3.000 arpents de bois plus ou moins grevés de droits d'usage.
Les domaines étaient garnis d'un cheptel de bestiaux évalué 68.250 livres dans le dernier bail du duc de Villars. Ces domaines, cultivés par des métayers, étaient affermés en bloc à un fermier général. Le prix de fermage était normal, conforme au cours du temps et aux méthodes courantes de culture.
Il n'en était pas de même des bois ; leur rendement était notoirement insuffisant. A cette époque, dans tout le centre de la France, alors que le manque de voies de communication empêchait le transport du bois de chauffage, les grandes forêts ne trouvaient l'utilisation de leurs produits que dans deux industries, celle du fer et celle du verre. A toutes les grandes forêts du Berry, du Nivernais et du Bourbonnais étaient attachées des forges et des verreries, dans une proportion variable, suivant l'abondance ou la proximité du minerai. A La Nocle, il existait une forge, celle de la Loge, mais qui ne suffisait pas à donner un débouché aux 9.000 arpents de la forêt. Elle consommait annuellement 4.000 cordes de bois à charbon qui étaient prélevées par le fermier de la forge : c'était le produit de 2.400 hectares environ aménagés à vingt ans ; restaient au moins 2.000 hectares sans débouché.
Pour utiliser cette vaste superficie, Charles se décida à créer une verrerie. Il s'aboucha, à cet efi"et, avec des spécialistes lorrains et forma avec eux une société dite de pertes et profits : c'étaient les sieurs Desprez, Multz, Couvert, Thiéry et Huguenin. La société avait pour but « l'établissement, le roulement et la tenue d'une verrerie à établir dans le marquisat de La Nocle, sous le titre de verrerie royale de Ste- Catherine, conformément à un bail emphytéotique passé par le M's de Vogué avec ledit sieur Couvert ». Le contrat fut signé à Nancy le 27 juillet 1778. Entre temps, l'autorisation royale avait été sollicitée. Elle vint sous la forme d'un arrêt
du Conseil du 15 septembre 1778, confirmé par lettres patentes du Roi, en date du 14 avril 1779 1.
On n'avait pas attendu cette formalité pour se mettre à l'œuvre. Le projet comportait la construction de deux halles à deux fours chacune, l'une pour la fabrication du verre à vitres, l'autre pour la gobeleterie ; plus deux halles pour l'étenderie et le recuit des produits. Deux fours étaient construits et mis en marche à la fin de 1778. Mais à ce moment les fonds vinrent à manquer ; les arrangements financiers pour la constitution du capital social étaient mal conçus. Charles dut fournir l'argent nécessaire à l'achèvement de la construction et à la constitution du fonds de roulement. En échange de ses avances, les sociétaires lui abandonnèrent successivement leurs parts de propriété. En 1781, les capitaux ainsi immobilisés par lui se montaient à plus de 500.000 livres. Comme il était loin d'avoir de pareilles sommes disponibles, il dut les emprunter, ce qui ajouta beaucoup aux embarras que lui causaient déjà les obligations contractées pour subvenir à ses charges militaires.
A la même époque, Charles eut un gros différend avec la ville d'Aubenas. Vous vous souvenez du collège de Jésuites qui avait été fondé par le dernier comte de Montlor de la branche de Modène, doté et constitué par sa fille la maréchale d'Ornano, collège dans lequel le P. Hercule de Rochecolombe avait enseigné, bâti, prêché, le P. Anne de Vogué édifié par ses vertus, et plusieurs générations de jeunes gentilshommes de la province avaient été élevées. En achetant la baronnie d'Aubenas, Cerice- François de Vogué avait acquis ses droits et ses devoirs. Charles avait hérité des uns
1 Une clause spéciale et singulière des lettres patentes ordonnait que « les usines nécessaires à l'exploitation d'icelle seraient placées et construites au milieu des bois appartenant audit seigneur M'« de Vogué, à l'effet qu'ils puissent servir au chauffage des fourneaux et être consommés de préférence à ceux appartenant à d'autres particuliers ». En conséquence, l'usine fut construite en pleine forêt, loin de toute habitation ; un village se créa tout autour et prit le nom de Fours, qu'il porte encore aujourd'hui ; il est devenu chef-lieu de canton. La verrerie fut remplacée sous le premier Empire par une porcelainerie qui n'a été éteinte que vers 1860. Ses bâtiments existent toujours.
Tous les détails qui précèdent et ceux que je donnerai ultérieurement sur la verrerie de La Nocle sont tirés de nos papiers de famille et de ceux conservés dans l'étude de M« Feras, notaire à Fours. Les lettres patentes sont aux Archives Nationales, O' 308, £"331.
et des autres et les avait consciencieusement exercés ; iï avait ajouté à la dotation de la maison. L'expulsion des Jésuites en 1762 avait porté un grand coup au collège. Charles estima qu'il restait fidèle aux ^ devoirs de la fondation, en transférant la maison d'éducation chez les Pères Cordeliers, dont la constitution n'avait subi aucune atteinte, et en installant dans les bâtiments du collège l'hôpital, également doté par lui et qui occupait un local aussi insuffisant que malsain.
La municipalité d'Aubenas lui contesta ce droit; elle alla jusqu'à lui contester la qualité de fondateur: un procès s'ensuivit. Vous savez avec quelle facilité les procès étaient engagés à cette époque, même entre membres d'une même famille et entre membres du clergé ; vous savez aussi avec quelle lenteur ils étaient conduits, au milieu du dédale des procédures, dans la prolixité des factums échangés. Le procès de la ville contre son seigneur n'échappa pas à la règle générale: commencé vers 1780, contre Charles de Vogué, continué après lui contre son fils Cerice, il n'était pas encore jugé au moment de la Révolution qui mit les parties d'accord en supprimant la matière du litige ; il n'en reste qu'un volumineux dossier et des mémoires imprimés, bourrés de citations et de digressions juridiques que vous m'excuserez de ne pas vous analyser.
Un procès, où s'agitaient des principes plus que des intérêts, n'altérait d'ailleurs pas les bons rapports entre les parties. On en eut la preuve cette même année 1780. Catherine Bouhier, la femme de Cerice de Vogué, pour la première fois après quatorze ans de mariage, donna des signes de maternité prochaine. Ce fut une grande joie non seulement pour la famille, mais pour la grande et fidèle clientèle de la maison.
Catherine vint s'installer dans le château d'Aubenas et, le 7 avril, elle y mettait au monde un fils qui reçut les noms de Philippe-Dominique. Il fut baptisé le 15 juin 1780 dans l'église St-Laurent ; le parrain fut son grand-père le M'* de Versalieu, représenté par le C'e de Colonne, capitaine de dragons, la marraine sa grand'mère la Mise de Vogué ; Charles était présent ainsi que son frère. Toute la ville d'Aubenas fut en liesse. Des réjouissances publiques s'organisèrent spontanément. Le recteur des Jésuites lui-même composa une pastorale qui fut exécutée à grand renfort de costumes
et de guirlandes. Des ambassadeurs turcs vinrent complimenter l'accouchée au nom du grand Seigneur, que la nouvelle de l'événement survenu à Aubenas était venue émouvoir dans son sérail de Constantinople. Des bergers et des bergères débitèrent des couplets en chantant et en exécutant des figures bucoliques ; un chœur de jeunes gens chanta la « chanson grenadière », d'un caractère guerrier. Le souvenir de la fête n'était pas perdu vers 1840 ; quand mon père visita Aubenas pour la première fois à cette époque, les ■détails lui en furent contés par le vieil abbé Vezian, qui avait figuré comme berger dans la pastorale i.
Cette joie fut bientôt suivie d'une autre : le mariage de la fille unique de Cerice, Charlotte-Henriette. Elle épousa Guillaume-Louis-Camille, comte de Gand, d'une ancienne maison de Flandre, qui avait suivi le sort de cette province et s'était successivement illustrée au service de l'Empire, des ducs de Bourgogne, de l'Autriche, de l'Espagne et enfin de la France. Le chef de cette maison portait, depuis 1582, le titre de comte d'Isenghien, octroyé par le roi d'Espagne, Philippe II, et portait, depuis 1652, le titre de prince d'Isenghien, octroyé par Philippe IV. La branche aînée s'était éteinte en la personne de Louis de Gand, prince d'Isenghien, maréchal de France en 1747, mort le 6 juin 1767, sans enfants de ses trois femmes. Guillaume-Louis-Camille était le chef de la branche cadette, séparée de la branche aînée depuis 1588 et que distinguait le titre de marquis de Hem, octroyé par Philippe IV. La mort du prince d'Isenghien faisait de lui le chef de sa maison ; le vieux maréchal lui avait reconnu cette qualité en faisant en sa faveur une donation d'abord (lo- août 1756), puis un testament (4 mai 1761), par lesquels il lui attribuait les principales terres qu'il possédait dans les Pays-Bas autrichiens, dans la Flandre française et en Artois. Le Roi avait ratifié cette substitution en admettant le C" de Gand aux honneurs du Louvre, que le roi Louis XIV, par brevet du 3 avril 1696, avait accordés aux
1 Je me demande si cet abbé Vezian ne serait pas celui dont la Hevue du Vivarais a raconté la belle conduite sous la Terreur, alors qu'il exerçait clandestinement le saint ministère à Rozières et dans la région environnante. La famille Vezian était d'origine notariale issue de Sanilhac ; une de ses branches possédait au XVIII« siècle la seigneurie de Laurac. (Voy. R. V., t. IV, p. 344 et t. V, p. 51L)
aînés de sa maison i. Le C'e de Gand était entré dans l'armée française ; il avait été nommé colonel en second du régiment de Picardie, le premier régiment d'infanterie de France, comme vous le savez. Il avait perdu son père et sa mère habitait le marquisat d'Hem, situé dans la châtellenie de Lille.
Le mariage se fit à Paris. Le contrat fut signé à l'hôtel de Sourches, rue Taranne, le l^r mai 1781, après avoir été signé le 22 avril, à Versailles, par le Roi, la Reine et la famille royale 2. La mère du marié, souffrante, n'avait pu venir à Paris et s'était fait représenter par sa cousine, Pauline de Gand, dame d'Arlay, nièce et héritière du maréchal d'Isenghien, qui avait épousé Louis de Brancas, C'« de Lauraguais.
Le contrat avait été rédigé avec un grand luxe de détails. Parmi ses nombreuses clauses, je relève seulement celle par laquelle Charles et son fils s'engageaient à défraj^er de tout le jeune ménage et ses gens pendant trois années et à le loger dans l'hôtel de Paris pendant les six mois d'hiver, et le reste de l'année dans le lieu où l'un des deux habiterait. Il était indiqué que, pendant le séjour à Dijon, il pourrait être logé au palais épiscopal, chez l'oncle l'évêque.
Quelques jours avant le mariage de sa fille, Cerice avait reçu du Roi le brevet de maréchal de camp. Quelques jours après la cérémonie, une nouvelle satisfaction l'attendait : il lui naissait un second fils. Sa femme Catherine le mettait au monde à Dijon le 14 juillet; il recevait les noms de Charles- Elzéar-François. Son bonheur domestique était complet.
Cependant la guerre d'Amérique se poursuivait, sans, grandes actions militaires, avec des alternatives de combats heureux ou douteux, mais avec un avantage marqué pour la cause des Etats-Unis et le relèvement progressif de la marine française. La diplomatie française n'avait pas été moins bien conduite que son action militaire. Le 0<^ de Vergennes
1 Gazette de France, 23 mai 1777.
2 L'original du contrat se trouve aujourd'hui chez M« More d'Arleux, notaire à Paris. Les signatures qu'il porte sont, par ordre d'inscription: Le Roi Louis XVI — la Reine Marie-Antoinette — Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, le futur Louis XVIII — Marie-Joséphine-Louise de Savoie, comtesse de Provence — Charles Philippe, comte d'Artois, le futur Charles X — et plus bas, à une distance respectueuse, Elisabeth-Marie, l'infortunée sœur du ro Louis XVI.
l'avait dirigée avec habileté : réclamant l'intervention de l'Espagne au nom du « Pacte de famille », groupant dans la « ligue des neutres » les puissances du Nord exaspérées par les procédés arbitraires des croiseurs anglais, il était arrivé à isoler l'Angleterre, à lui opposer, dans les deux mers, des flottes égales aux siennes en nombre et en valeur. Ses deux collègues à la guerre et à la marine avaient été changés : c'étaient le M'* de Ségur et le M's de Castries qui occupaient ces deux postes; tous deux avaient été les compagnons d'armes de Charles de Vogué ; vous vous rappelez leurs correspondances et leurs actions combinées.
On peut croire que Charles suivait avec un vif et affectueux intérêt le succès de leurs efforts. Son cœur de soldat se réjouissait de la gloire acquise sous leur ministère et surtout de la gloire acquise sur mer, sur ce champ de bataille où, dès le début de la guerre de Sept ans, il avait conseillé de porter le principal effort et sur lequel il avait douloureusement constaté trop d'humiliantes déchéances. Pour la première fois depuis quarante-huit ans, le canon se tirait sans lui, mais il avait la satisfaction de penser qu'il n'était pas inutile à la cause commune et que, dans la préparation, l'organisation, l'entraînement des troupes placées à terre sous son commandement, il avait encore des services à rendre.
Charles avait passé en Provence une partie de l'été de 1782, occupé à ces besognes silencieuses et patriotiques. Il était fatigué. Il alla se reposer à Dijon auprès de ses enfants ; un violent accès de goutte le prit et le tint enfermé deux mois. Aussitôt qu'il put remonter en voiture, il se fît transporter à Aubenas, où il arriva dans les derniers jours d'août. La maladie s'aggrava rapidement et prit bientôt une tournure qui indiquait un dénouement fatal. Charles vit approcher la mort avec sérénité, mais avec tristesse. Elle le prenait au moment où il touchait au but de ses ambitions militaires, alors qu'il se croyait encore en âge de l'atteindre. Une promotion de maréchaux de France se préparait ; Ségur et Castries en faisaient partie i ; il espérait y être compris et chacun dans l'armée s'attendait à y voir figurer son nom : ses services, à part le ministère, étaient du même ordre que ceux de ses
1 La promotion fut signée le 13 juin 1783. Elle comprenait, outre le M'3 de Ségur et le M's de Castries, le C'« de Mailly, le prince de Beauvau et le C'« de Laval.
deux compagnons d'armes. Il n'eut pas cette suprême satisfaction. Le 11 septembre, n'ayant plus aucune illusion, il écrivit au Roi la touchante lettre que voici :
Aubenas, le 11 septembre 1782.
Je supplie le Roy d'accepter la démission pui-e et simple que je fais du gouvernement de Montmédy, et de vouloir bien l'accorder à mon fils qui, par son grade de maréchal de camp, est susceptible d'un gouvernement de cette nature. Je lui laisse des affaires très dérangées, et c'est un faible dédommagement. Je pouvais espérer, après cinquante-trois ans de services continuels et reconnus, un grade pour lequel j'avais travaillé toute ma vie ; la divine Providence ne veut pas sans doute que y-y parvienne ; j'espère du moins que Sa Majesté ne me refusera pas la grâce que je lui demande, et aura égard au zèle avec lequel j'ai toujours servi.
En même temps il écrivit au Mis de Ségur une lettre reproduisant une partie de celle qui précède et dont il suffit de citer le commencement et la fin.
Je suis réduit dans un état qui me donne de bien faibles espérances... Je compte trop sur votre amitié pour ne pas espérer que vous appuyerez auprès du Roy la demande que je lui adresse en faveur de mon fils. Si je succombe, comme il n'y a que trop d'apparence, vous perdrez en moi quelqu'un qui vous est bien véritablement et bien respectueusement attaché '.
Ces deux lettres ne parvinrent à Versailles que le 20 septembre. Ségur fut très impressionné: il courut chez le Roi, lui fit signer le jour même les provisions du gouvernement de Montmédy pour Cerice et les expédia le 21 avec une lettre affectueuse et émue. Quand ce message arriva à Aubenas, Charles n'existait plus : il s'était éteint lj2 15 septembre, à dix heures du soir 2. H n'avait auprès de lui que sa femme. Par une trop fréquente et, suivant moi, fausse conception de leur devoir, les médecins, pour lui éviter des émotions, avaient défendu qu'on prévînt son frère qui était
1 Les originaux de ces deux lettres et de la suivante sont conservés au ministère de la Guerre. Archives Administratives : Officiers Généraux, Dossier 925.
2 Dans la même nuit, une crue subite de l'Ardéche emportait le pont de bois qu'il avait fait construire à Vogué à la suite des arches du pont inachevé du moyen âge.
à Annonay, ses deux fils qui étaient à Dijon, sa fille qui était à St-Cosme.
Avec la lenteur des communications, la fatale nouvelle ne parvint à Dijon que le 23 septembre. Les deux frères partirent pour Aubenas, mais, avant de se mettre en route, Cerice écrivit au M's de Ségur la lettre suivante :
Le Roi vient de perdre, en la personne de mon père, l'un de ses serviteurs les plus anciens, les plus dévoués, et dont le zèle infatigable et non interrompu pendant cinquante-quatre ans n'a pas peu contribué à altérer la santé et abréger les jours : honoré des bontés de ses maîtres, de leur estime et, j'ose dire, de celle de la nation, il a fidèlement rempli, jusqu'au bout, la tâche d'un digne et vertueux gentilhomme et avait mérité de recueillir les fruits d'une vie pénible et laborieuse et d'en jouir longtemps; le sort, trop contraire, en a ordonné autrement et ne laisse pour toute consolation à sa famille, consternée de la perte irréparal)le à tous égards qu'elle vient de faire, que son espérance dans la continuation des bontés du Roi, que je vous supplie de solliciter pour elle. L'attachement, Monsieur, dont mon père faisait profession pour vous depuis longues années, lamitié dont vous aviez bien voulu lui donner des preuves dans toutes les circonstances, me font espérer que vous voudrez bien m'accorder cette grâce et que vous daignerez même joindre vos regrets à ceux d'un fils que la douleur accable.
Ségur ne reçut cette lettre que le 28 ou le 29 septembre ; il la porta au Roi. Il paraît certain que Louis XVI exprima le regret de n'avoir pas été informé assez à temps delà mort prochaine de Charles de Vogué pour pouvoir faire déposer le bâton de maréchal sur son cercueil le jour de ses obsèques 1. A Aubenas, d'après plusieurs témoignages contemporains, on attendait cette preuve de l'estime et de la bienveillance royales : elle ne vint pas. Le sentiment public y suppléa par des manifestations spontanées et sincères. Les funérailles furent célébrées dans l'église St-Laurent, au milieu d'une foule sympathique et émue ; d'après la volonté expresse du défunt, elles furent « sans pompe ». Après la cérémonie, le cercueil fut descendu dans le caveau qui se trouve sous le chœur et placé à côté des cercueils du maréchal et de la maréchale d'Ornano. Les restes de Charles- François-Elzéar de Vogué y reposent toujours en paix.
1 Le fait est affirmé dans une note de la main de son fils Cerice, qui est conservée aux archives de Commarin.
Le célèbre Dumouriez, qui avait fait tout jeune la guerre de Sept ans et y avait gagné le grade de capitaine avec la croix de St-Louis, a écrit, sous le titre de Galerie des Aristocrates militaires i, une série de portraits très malveillants des généraux sous lesquels il avait servi. Parmi ceux qui ont trouvé grâce devant sa plume de pamphlétaire se trouve notre aïeul ; il lui consacre les lignes suivantes :
Le M's de Vogué, lieutenant général, est un homme de mérite, appliqué, brave, honnête homme et modeste. II a servi toujours avec la plus grande distinction, ne s'est jamais mêlé dans les cabales et a toujours rempli avec succès et avec gloire toutes les commissions dont il a été chargé. C'est un général excellent pour mener une division ou une ligne.
Je n'ajoute rien à ce portrait qui, provenant d'un adversaire politique, a une valeur que vous saurez apprécier. II est, d'ailleurs, dans sa concision militaire, d'une parfaite ressemblance et résume les traits essentiels de la figure de notre aïeul, telle qu'elle nous apparaît après la longue étude que nous lui avons consacrée. Le récit de sa vie militaire nous l'a montré, comme à Dumouriez, brave, modeste, discipliné, ennemi de l'intrigue, ayant une haute et juste conception des devoirs et des responsabilités du commandement. Les détails de sa correspondance et de sa vie privée, que ne connaissait pas Dumouriez, nous ont montré qu'il avait de l'ouverture dans l'esprit, de la perspicacité dans le jugement, le goût et l'habitude du travail, le sentiment du devoir familial aussi élevé que celui du devoir public. Par sa valeur propre, par les distinctions qu'il a su mériter, il a, plus que tout autre, contribué à la constitution du patrimoine moral que le passé nous a légué : nous lui devons une place spéciale dans notre fidèle souvenir et notre respectueuse reconnaissance.
Charles de Vogué laissait un testament, daté du 9 novembre 1779, et dont les dispositions sont conformes à son caractère.
Au début, une profession de foi catholique et une prière, la volonté d'être inhumé « sans pompe », là où la mort le surprendrait, puis des « legs pies » en proportion conve-
1 Le volume ne fut imprimé qu'en 1790, sans nom d'auteur. Le portrait de Charles de Vogué est à la page 137.
nable, des aumônes aux pauvres de toutes les paroisses de ses terres, une fondation de 1.000 francs en faveur de l'iiôpital d'Aubenas, des souvenirs à ses vieux serviteurs. Ensuite, il réglait la situation de sa veuve, fixait les légitimes de ses enfants et instituait son fils aîné légataire universel de tous ses biens non légués. Mais, comme à l'époque où il rédigeait son testament, Cerice n'avait pas de fils, il prévoyait le cas de son décès sans héritiers mâles et alors substituait tout son héritage successivement à ses deux petits-fils, Charles et Eugène de Vogué, fils de Florimond, ou à un de leurs enfants mâles, par ordre de primogéniture, à l'exclusion des filles. Il eut, avant de mourir, la satisfaction de voir sa descendance directe assurée par la naissance des deux fils de Cerice ; il ne crut pourtant pas devoir rien changer aux termes de son testament.