ENFANCE D IRMA
Ce fut à Saint-Servan, dans la catholique Bretagne, qu'Irma le Fer de la Motte vint au monde en avril 1816, pendant que l'Église célébrait les fêtes de la Résurrection. Dieu accorde, dit-on, des grâces spéciales aux familles nombreuses, et celle de M. et Madame le Fer, peut, à ce titre, avoir des droits aux bénédictions du Seigneur. Elle se composa de douze enfants, six garçons et six filles (l). Irma était leur
(1) Voici le nom des enfants de M. et M"^^ le Fer : Eugénie, l'aînée de la famille, morte en 1877 ; Charles, capitaine de frégate, mort en 1878 ; Péça, qui n'avait que quatorze mois de plus qu'Irma (morte en 1858) ; celle-ci, Irma, dont nous écrivons la vie, née en 1816, morte dans l'Indiana en 1856 ; Henri, commissaire de marine ; Alphonse, prêtre, mort en 1858 ; Cécile ; Eugène, mort en 1883 ; Elvire, connue plus tard sous le nom de sœur Marie-Joseph, religieuse des Sœurs de la Providence, morte en 1881; Paul, mort en 1858; Clémentine, filleule d"Irma; et Louis, le dernier des douze enfants.
quatrième enfant, et si en ce jour ils avaient pu con- *, naître de combien de dons et de grâces Dieu devait la combler, ils auraient encore avec plus d'ardeur uni leurs âmes aux chants sacrés, pour dire avec l'Église ; « Réjouissons-nous I Alléluia! n
Et pour cette enfant, quelle première et plus précieuse faveur Dieu pouvait-il lui faire, que de la confier à une famille chrétienne? On se hâta de la porter à l'église. Sa mère la reçut avec amour quand elle revint ornée de la grâce du saint baptême. Ses enfants lui étaient doublement chers quand ils étaient devenus les enfants de Dieu. C'était la pieuse coutume de Madame le Fer de mettre ses fils et ses filles sous la protection spéciale de la Sainte Vierge en leur donnant ce nom béni; mais Irma fut la seule de la famille à le porter. Ce nom est formé des mêmes lettres que celui de Marie.
Les premières années de la vie d'Irma n'offrent rien de remarquable ; comme beaucoup d'enfants, elle était capricieuse et volontaire.
Son père, retenu loin de chez lui dans la journée par ses obligations d'état et des travaux d'agriculture, était quelquefois, au retour, obligé de sévir contre son obstination. Madame le Fer se chargeait d'ordinaire de la tâche pénible des punitions, afin qu'en rentrant chez lui, après une journée de fatigue,^ son mari n'eût qu'à jouir de la présence et des caresses de Sfs eofants ; mg|s, dans les cas exception-
UNE FEMMK Al'ÔTRK 3
nels, l'autorité dupère était requise et produisait d'au tant plus d'effet qu'elle s'exerçait moins souvent.
Quand donc Irma avait été très méchante, M. le Fer la condamnait à la prison : cette prison était une grande barrique noire au fond d'un grenier. Le père suspendait l'enfant sur l'abîme; mais alors les cris de : «Pardon! grâce! «venaient toujours arrêter l'exécution d'un châtiment que le bon père craignait encore plus d'infliger que l'enfant de subir.
Un jour que, dans un accès de colère, elle venait de battre sa bonne, son oncle, officier de la garde royale, entra; il la fit rougir de sa conduite, en lui montrant tout ce qu'il y avait de bassesse et de lâcheté à frapper une personne qui ne pouvait pas se défendre; il obtint qu'elle fît des excuses à la servante, ce qu'elle refusait obstinément, et ses sages et sévères reproches produisirent sur Irma une si salutaire impression, que depuis ce jour on n'eut plus à la reprendre pour de pareils emportements.
Irma se trouvait jolie (elle l'était en effet), elle aimait beaucoup à se regarder dans un miroir, et sa bonne lui ayant dit que les petites filles vaines qui s'admirent si longtemps dans la glace finissent par y voir le diable, elle passa un jour plusieurs heures de suite à s'y contempler et à appeler le démon. Elle avouait plus tard qu'elle avait moins le désir de voir le diable que d'effrayer une de ses sœurs qui, épouvantée de son audace, était prosternée en
prières, et demandait avec ferveur sa conversion.
Cette même sœur ayant été atteinte d'une maladie nerveuse longue et pénible, Irma devint sa compagne assidue; elle devait lui éviter toute contrariété et apporter à cette tâche une douceur et une complaisance à toute épreuve. Elle s'appliqua à ce devoir d'abord par l'appât d'une bien légère récompense, puis par amour de Dieu. Elle écrivait plus tard :
« A l'époque de la maladie de Pépa, j'ai bien refait mon caractère pour deux sous par semaine, c'était vraiment à bien bas prix ; mais maintenant j'offre à Dieu ce caractère malléable afin qu'il l'emploie pour sa gloire. »
On peut dire que depuis cette époque il ne lui resta aucune trace des défauts de son enfance ; on ne retrouva jamais en elle ni obstination, ni impatience, ni caprice. Mais son imagination était d'une ardeur, d'une vivacité extrême, et devint plus tard pour elle une source de souffrances et de combats.
Madame le Fer de la Motte vivait avec sa mère, Madame de Ginguené (l), que le malheur avait vieiUie avant l'âge.
Quelques mois seulement après son mariage (1790), M. de Ginguené, capitaine au régiment de Picardie, avait dû se séparer d'elle pour aller défendre son Dieu
(1) Madame de Ginguené, grand'mère maternelle d'Irma, était fille de M. Talhouët de Brignac. Elle habitait, avec sa fille €t son gendre, aux Fours-à-Chaux.
et son roi. Il faisait partie des troupes qui descendirent à Quiberon, et fut un de ceux que les républicains fusillèrent lâchement (1793), après lui avoir promis la vie. Lorsque Madame de Ginguené reçut les cheveux de son mari, son portrait peint pour elle dans sa prison et la lettre qui contenait ses derniers adieux, sa douleur fut inexprimable. Elle sortait de son accablement assaillie par des pensées de haine et de vengeance; elle eût voulu tuer de sa propre main ceux qui avaient ordonné la mort de son époux. Sa foi et son amour pour Dieu la soutinrent dans la violence de cette épreuve et amenèrent le pardon dans son cœur.
Elle avait une fille, et toute sa tendresse se reporta sur cette enfant ; elle épanchait sur son berceau sa douleur et ses larmes; mais bientôt cette dernière consolation lui fut ravie. Veuve d'émigré, elle ne pouvait manquer d'être suspecte ; on l'enleva à sa fille pour la conduire en prison. Son crime était manifeste, d'avance elle était condamnée à la mort; le 9 thermidor la sauva. Après avoir été incarcérée pendant dix mois, elle fut rendue à la liberté; mais tant de souffrances avaient détruit sa santé pour toujours. Son cœur avait été brisé, aussi elle ne songea pointa un second mariage, elle se consacra à l'éducation de sa fille et au soin des pauvres. Ce fut près d'elle qu'Irma reçut les premières leçons de charité chrétienne.
Elle aimait à associer ses petites-filles à ses bonnes œuvres, et à faire passer par leurs mains les aumônes et les vêtements qu'elle distribuait aux malheureux.
Parfois, comme récompense, elle leur permettait de l'accompagner dans les visites qu'elle faisait aux malades. Elle les chargeait de présider le bureau où chaque semaine on distribuait le travail aux femmes indigentes. La plus sage était choisie pour quêter dans les réunions des dames de charité qui se tenaient chez elle.
A cette époque, il n'y avait pas de religieuses à Saint-Servan pour soigner les malades à domicile. Des femmes dévouées se partageaient les quartiers de la ville pour visiter les indigents, et Madame de Ginguené avait été élue directrice des dames de charité. Mais dans un pays où le nombre des pauvres est immense, plusieurs de ces pieuses chrétiennes succombaient sous la tâche qu'elles avaient acceptée. Aussi, tout en les soutenant et les encourageant, Madame de Ginguené faisait d'activés démarches pour obtenir des religieuses. Peu de temps avant sa mort, elle eut la satisfaction de voir quatre sœurs de la Providence établies à Saint-Servan. Elle était bien loin de penser qu'un jour Irma pourrait faire partie de cette congrégation.
C'était aussi Madame de Ginguené qui donnait aux enfants la leçon d'histoire sainte. Quand, l'hiver, rangés autour d'elle près du feu, ceux-ci lui demandaient
le récit d'un bien beau conte: «Mes enfants, leur répondait-elle, je vais vous dire une histoire qui sera bien plus belle encore, puisqu'elle sera vraie ! «Et les enfants écoutaient avec l'attention la plus profonde le récit de ces admirables et touchantes histoires de l'Ancien Testament, qu'elle savait mettre à leur portée.
Plus qu'aucun de ses frères et sœurs, Irma garda le souvenir de ces premières leçons. L'Écriture sainte fit toujours ses délices, et, quand elle fut chargée de l'éducation de ses frères, elle se fit un bonheur de pouvoir la leur faire étudier et aimer.
PREMIERE COMMUNIOK
Irma fréquenta peu de temps les écoles. Elle fut envoyée chez une vieille demoiselle qui réunissait chez elle des Françaises catholiques et des Anglaises protestantes. On ne saurait comprendre combien ce contact exaltait l'imagination de toutes ces jeunes têtes. On employait les récréations et souvent les heures d'étude à faire de la controverse, et Irma, bien qu'une des moins âgées, n'était pas une des moins ardentes. Elle s'était surtout attachée à une charmante Anglaise, plus âgée qu'elle, mais qui lui témoignait beaucoup de bienveillance et d'affection. Elle brûlait du désir de gagner à l'Église cathohque Mademoiselle Mathilde C... (1); elle employait tour à tourtes prières, les caresses et les arguments de son catéchisme. Ce ne fut pas encore à ce moment que la grâce parla au
(1) La charmante Anglaise.
cœur de Mathilde^ mais Irma fit voir dès lors le germe de ce zèle qu'elle devait déployer plus tard pour le salut des âmes.
L'époque de sa première communion approchait, et Madame le Fer, comme toutes les mères chrétiennes, préparait avec grand soin ses enfants à celte sublime action. Peu de temps avant le moment fixé pour ce grand acte de sa vie, Irma tomba malade, et on put croire que son bonheur serait retardé. Dieu écouta ses prières et celles de toute sa famille, et elle recouvra assez de santé pour suivre la retraite préparatoire à la première communion.
Madame le Fer écrivait en parlant de la première communion de sa fille :
« Quel bonheur pour moi de la présenter à ses respectables aïeules pour recevoir leur bénédiction ! Son père et moi nous y joignîmes la nôtre, l'accompagnant de douces larmes, prélude de plus douces encore.
« Le matin de ce beau jour, avec quelle allégresse je revêtis ma petite Irma de ce voile, de cette robe blanche, symboles de l'innocence qui ornait son cœur! Quels tendres baisers la famille déposa sur ce jeune et charmant visage, doux réflecteur des sentiments de son âme!
« Quel moment pour une mère chrétienne que celui où elle voit pour la première fois son enfant s'approcher du Dieu des anges! Elle ou-
blie alors toutes les peines qu'il lui a coûtées.
« Nous avons ainsi offert tous nos enfants au Seigneur avec les mômes joies. Elles ne s'émoussent pas ces joies, elles viennent du ciel. Chaque enfant que Dieu envoie est aussi cher que les aînés. Pour lous il y a des tendresses et des sourires. L'amour paternel est une émanation de l'amour divin, et tient de lui ce privilège que le partage des affections n'en diminue pas la somme. Le Benjamin des nombreuses familles est aimé comme un Isaac, et l'offrande que l'on en fait au Seigneur procure encore de nouveaux mérites et de nouvelles jouissances.
«Merci , mon Dieu, merci pour tous! parce que tous nous ont en ce jour donné les mêmes consolations. Nous nous souvenons avec bonheur de leurs pieuses inquiétudes de conscience, de leurs larmes au sortir du saint tribunal, de leur joie si innocente et si pure. L'un d'eux se coucha tout inquiet, la veille de ce grand jour, dans la crainte de mourir avant d'avoir reçu Notre-Seigneur. Aussi quels changements favorables nous voyions s'opérer dans presque tous ces chers enfants, dont le caractère nous donnait quelquefois des inquiétudes pour l'avenir! Les défauts qui nous avaient alarmés cédaient la place aux vertus que Dieu faisait germer dans leurs jeunes cœurs. »
A sa seconde communion, Irma sentit encore plus vivement son bonheur. Elle était plus pénétrée de l'immense grâce que Jésus lui apportait dans la sainte
Eucharistie, pour laquelle elle a eu depuis, comme nous le verrons, im attrait tout particulier. Son caractère se modifia beaucoup. Elle passa subitement de l'enfance à la jeunesse, et se montra remplie de piété envers Dieu, de bonté et d'affection pour sa famille. Elle n'avait pas encore treize ans quand elle éprouva une grande joie : elle fut choisie pour être marraine du onzième enfant que Dieu allait donner à sa mère. Faire tenir sur les fonts du baptême les plus jeunes de la famille parles aînés, c'est un moyen de resserrer les liens d'affection qui unissent entre eux les frères elles sœurs. Irma était heureuse et hère de l'honneur qui lui était fait, et je ne crois pas qu'un onzième enfant puisse être mieux accueilli dans une famille que ne le fut celui-ci.
Plus tard elle écrivait :
« Une fois, je fus bien heureuse ; j'avais treize ans et je devais être marraine. On vint me dire que ma mère avait une petite fille. Quel saut de joie ! Je m'élançai à ma fenêtre, j'y plaçai un beau pavillon blanc, pour que mon cousin Henri le vît de loin et connût mon bonheur. Il m'apporta une superbe corbeille, car il était parrain, et il fut certes très généreux. Il me donna le bras pour me conduire à l'église, et, en cheminant, nous causions de l'éducation de notre enfant. Nous prîmes des pensées plus sérieuses encore à notre arrivée à l'église, et, malgré ma jeunesse, j'offris ma petite Clémentine à Dieu, le priant de la
faire mourir après son baptême, si elle devait perdre la pureté de sa belle robe blanche. Elle pleura tant^ pendant la cérémonie, que je crus que Dieu allait me la redemander dès le premier jour de son arrivée en ce monde. 0 étrange vie que la nôtre ! misérable vie, qui commence et finit par des larmes I »