JRMA FAIT PART DE SES PROJETS A SA FAMILLE
Irma sentait vivement toute la douleur qu'elle allait causer à sa famille en lui annonçant la résolution de s'éloigner pour toujours. Elle-même ne savait pas si elle pourrait vivre loin de ceux qu'elle aimait au point que, depuis plusieurs années, elle ne voulait pas consentir à les quitter, fût-ce un seul jour.
Ce fut en partie pour essayer ses forces à cet égard qu'elle demanda la permission d'aller passer quelque temps au château de Lanrigan, près Combourg, chez M. et Madame de la Hailandière, qui se proposaient de la conduire ensuite à Rennes.
Le but avoué du voyage était d'assister à la cérémonie de l'ordination où son frère Alphonse devait recevoir les ordres mineurs; mais elle désirait surtout aller dans cette ville pour consulter M. Coedro, missionnaire et vicaire général du diocèse, homme sage et prudent en qui toute la famille le Fer avait une grande confiance. Elle trouva moyen de le voir
plusieurs fois, et, à travers les fantômes de cette imagination bouillante, il reconnut l'appel de Dieu. Il fut frappé de l'ardeur qui la dévorait pour Jésus dans l'Eucharistie, du bien qu'elle faisait dans les âmes, de ses talents, de son courage, de l'élévation de ses sentiments. Il la crut capable de grands sacrifices, de grandes vertus, de grands succès. Il la bénit et lui dit : « Partez, ma fille, allez dans les missions accomplir la noble destinée qui vous attend. »
Fortifiée par ces paroles, Irma revint à Saint-Servan, le cœur oppressé néanmoins en songeant à ce consentement qu'il lui fallait obtenir de son père et de sa mère. Elle souffrait surtout de la peine qu'elle allait leur causer. Elle eût voulu porter seule la douleur de toute sa famille.
Il était impossible que son extérieur ne trahît pas le trouble de son âme. Sa mère s'attendait à la voir revenir joyeuse après une absence qui, en raison de ses habitudes, aurait dû lui sembler longue. Elle remarqua même dans les témoignages d'affection de sa fille quelque chose de contraint et de préoccupé. Un grand changement s'était déjà opéré dans son âme. Elle était allée voir si elle pouvait vivre loin de sa famille, et Dieu lui avait appris que tout est possible avec sa grâce.
Il fallait qu'elle fût bien puissante cette grâce, pour lui donner la force d'affliger ceux qui l'aimaient, et pourtant elle devait obtenir de son père et de sa
mère leur consentement à son prochain départ; car, en juillet, Monseigneur de la Hailandière se proposait de retourner en Amérique. Irma, ne se sentant pas le courage de parler, se décida à écrire à son père la lettre suivante :
« Saint-Servan, 1839.
« Mon pauvre père, ma mère m'avait si bien parée pour aller à Rennes, elle m'avait faite si belle, que, malgré que je sois sans fortune, j'ai trouvé un riche parti. Vous savez comme je vous aime tous; eh bien, malgré l'amour que j'ai pour mon pays et pour ma famille, la demande qu'on m'a faite est si avantageuse, si inespérée, que j'ai répondu que je l'acceptcrts, si toutefois vous le vouliez.
« Une seule chose m'afflige, c'est que je m'éloignerai de vous; on veut m'emmener loin de mon cher Saint-Servan.
« Ce me serait une vive douleur, et cependant, si vous vous sentez le courage de faire le sacrifice de votre fille, je suis décidée à suivre partout celui qui me demande mon cœur. Vouloir vous quitter, vous que j'aime tant, ô mon père ! c'est vous dire que ce pauvre cœur est bien pris. Oui, je vous l'avoue, je sens que je serai malheureuse toujours si vous me refusez votre consentement pour cette union. Je serais malheureuse avec vous!... Oh! je ne dis pas cela à ma mère, ce seul mot lui arracherait une permission
que je désire n'obtenir que de sa réflexion et de sa volonté.
« Vous me demanderez peut-être le nom de celui que j'aime d'un amour si fort que pour lui je sacrifierais mon pays et ces mille liens qui m'y attachent. Son nom ! ah ! il vous révélerait la haute destinée qui m'attend, la fortune immense qui m'est offerte. Son nom seul vous ôterait, comme à ma mère, la liberté de vous opposer à mes désirs, mon pauvre père, si vous saviez quel est celui qui demande votre enfant ! Pensez donc combien il est aimable, combien il est bon, puisqu'il me donne le désir de vous quitter pour le suivre. Oui, il vous demanderait vos six filles, vos filles que vous aimez tant, eh bien, je crois que vous les lui donneriez toutes. Mais il ne vous demande pas mes sœurs, elles resteront avec vous pour vous chérir, pour vous rendre heureux, comme j'aurais voulu le faire toute ma vie. Leur part est belle, la mienne est encore meilleure.
(( Mon bon père, vous ne refuserez pas votre enfant à celui qui vous promet de la rendre heureuse, à celui qui me veut bieii sans argent, sans bien sur la terre, qui me demande pour l'amour de moi-même. Ah! vous n'aurez pas le courage de me faire tant de peine. Vous ne me refuserez pas votre consentement. Cette grâce, je la demande à votre cœur qui ne bat que pour le bonheur de vos enfants. Celte grâce, je la demande aussi à ma bonne mère.
(I Hélas I je n'avais pas la force de vous parler, de me jeter à vos pieds, pour vous prier de me laisser vous quitter. Mon âme a besoin de tout son courage, je vous conjure de ne pas le lui enlever par vos pleurs; je ne puis plus même écrire. Ah ! vous me connaissez bien !
« Priez pour moi et réjouissez-vous avec moi d'un bonheur qui me fait verser tant de larmes. En quel' que lieu du monde que je sois un jour, je ne cesserai jamais de vous aimer et d'être votre fille chérie et dévouée.
« Irma. »
Le même jour elle écrivait à son amie de Rennes :
« Saint-Servan, 7 juin 1839.
« J'ai tout dit à mon père, ma chère Marie, voyant que M. Coedro n'écrivait ni à M. Cardonnet ni à lui. Alors, j'ai fortifié mon cœur dans la force de Dieu, et j'ai remis à mon pauvre père la lettre qui contenait mes projets.
« Je lui disais qu'à Rennes j'avais trouvé un parti extrêmement avantageux, que j'étais décidée à l'accepter s'il voulait y consentir, que je serais malheureuse toujours si on me refusait, etc., etc.
« Mon père était seul lorsque je lui ai remis cette fatale lettre; il dormait. Oh ! quel réveil ! Je me suis sauvée à l'église et à mon retour je me suis jetée
dans ses bras en pleurant... Je lai ai expliqué le comoaencement de ma vocation, ses suites et ma décision ; je lui ai dit que je comptais passer aux États-Unis ; mais je n'ai jamais pu lui dire que c'était dans quelques semaines qu'il me fallait le quitter.
« Il est dix heures du soir, ma mère est revenue de la campagne pendant que je suis à vous parler de mes émotions ; sans doute mon père à cet instant lui montre ma lettre. Le cœur me bat, mais demain je communierai, j'aurai Dieu pour me consoler, et je serai encore heureuse. »